Lord Of The Lost, voilà un groupe qui nous occupe régulièrement par ses nombreuses sorties et sa force de proposition intarissable ces dernières années. Mais, si vous avez encore faim, la formation allemande a de quoi vous rassasier une bonne fois pour toutes avec Opvs Noir, une trilogie de trente-trois titres dignes d’un buffet médiéval sonore, et le tout servi sur un plateau d’argent option trois volumes étalés sur trois saisons : été, hiver et printemps. Le Vol. 1, paru durant la douce canicule aoûtienne, présentait un fond sombre, torturé, plongeant dans les méandres de l’âme humaine tandis que le Vol. 2 contraste par sa sortie au cœur du froid de décembre et l’aspect salvateur de la noirceur. Fort de pas moins de quinze featurings, l’œuvre globale, sans aller jusqu’à signer un retour du groupe à son époque Judas, s’inspire du panel d’émotions humaines à trois cent soixante degrés les plus violentes, profondes et intenses.
Le premier volume ayant attiré notre attention, nous sommes donc à nouveau partis à la recherche de réponses aux nombreuses questions que ce triptyque a pu soulever. Chris Harms restant en majorité la tête pensante du seigneur des perdus, c’est cette fois sur lui que nous avons jeté notre dévolu. Loin d’être las de parler de son dernier bébé à trois têtes, il expliquera avec plaisir son cheminement introspectif personnel à travers les années, évoquant aussi le rêve fou de voir Lord Of The Lost comme bande originale d’un film tout en nous offrant une analyse sociétale intéressante. Il nous aura, une heure durant, amenés à creuser encore plus profond au sein de notre soi intérieur sombre et chaleureux à la fois.
« Je sais que c’est difficile à dire, mais ne pas nous soucier de l’opinion des fans nous rend meilleurs et plus authentiques en tant que groupe. »
Radio Metal : Comment l’idée d’une trilogie, avec chaque volume publié tous les trois à quatre mois, a-t-elle été reçue jusqu’à présent ? Est-ce que les gens comprennent le projet ?
Chris Harms (chant, guitare, clavier, violoncelle) : Je ne sais pas et je m’en fiche [rires]. Parce que je ne regarde pas les réactions ou les commentaires. Bon, ce n’est pas totalement vrai : je sais ce que me disent certaines personnes quand nous faisons des meet-and-greets avec les fans, et jusqu’ici tout le monde semble vraiment content. Mais je ne connais pas l’avis général, parce que j’essaie de ne pas regarder ce qu’il se passe sur les réseaux sociaux. Je n’ai pas vraiment envie de m’intéresser à ce que pensent les gens, parce que je crois que dès qu’on est trop influencé par l’opinion des fans, on n’est plus authentique. Je sais que c’est difficile à dire, mais ne pas nous soucier de l’opinion des fans nous rend meilleurs et plus authentiques en tant que groupe.
Parfois, quand on choisit un single ou l’ordre des singles, évidemment on veut sortir des titres qui fonctionneront auprès du public, mais tellement de groupes aujourd’hui font des sondages auprès des fans, demandent ce qu’ils veulent, analysent les algorithmes TikTok et se disent : « Il nous faut un morceau dont l’intro sonne comme ça pour que ça marche mieux sur cette plateforme. » Je m’imagine dans dix ans, quand les algorithmes auront changé et que le paysage numérique sera complètement différent. Là, tu regardes ton héritage artistique et tu te demandes : « Pourquoi on a fait ça ? » Et quelqu’un te répond : « À cause de l’algorithme, parce que les fans le demandaient ou parce que le label le voulait. » Je ne veux pas être ce genre d’artiste. Peut-être que nous serions plus populaires ou que nous irions plus vite vers le succès, mais je m’en fiche. Je veux toujours être pouvoir être content de tout ce que j’ai fait et ne jamais en avoir honte ou trouver ça malaisant plus tard juste parce que nous avons fait quelque chose pour satisfaire un algorithme, un label ou les attentes des fans.
Quoi qu’il en soit, pour l’instant, les gens avec qui je parle directement semblent aimer, parce que c’était l’idée de départ : nous nous sommes dit que sortir trente-trois chansons d’un coup serait peut-être trop, et que les révéler petit à petit, sans non plus faire attendre les gens pendant deux ans, serait plus agréable. Pour nous, c’est super intéressant, parce que sortir un album est toujours un moment excitant. C’est excitant de partager la musique, de sortir de nouveaux clips, d’avoir constamment quelque chose de nouveau. Rien que le fait de choisir le morceau d’ouverture ou celui de clôture d’un album, se demander quels seront les premiers sons que les auditeurs vont entendre ou comment on veut leur dire au revoir à la fin du disque, c’est très amusant. Là, nous pouvions faire ça trois fois ! Je suis très heureux de procéder ainsi.
Aujourd’hui, la plupart des groupes mettent énormément d’énergie dans la promotion avant la sortie d’un album. Puis l’album sort… et plus rien. C’est comme ça que fonctionnent la plupart des labels : tu sors l’album et ensuite, aucun travail ne continue dessus. Dans les années 70, 80, 90, un groupe sortait un album et c’est là que commençait le travail de presse, ils travaillaient sur l’album pendant un an ou deux. Maintenant, ce n’est plus comme ça : tout tourne autour des préventes, des chiffres, du fait de décrocher la meilleure place possible dans les classements… puis l’album meurt. Avec ce format de trilogie, nous pouvons faire quelque chose qui n’existe plus dans l’industrie musicale actuelle : garder un album vivant beaucoup plus longtemps.
« Cette mélancolie n’est pas un sentiment négatif. Je ne porte pas du noir parce que je veux me sentir mal, je ne crée pas ce type de musique pour être triste. Il y a de la tristesse et de l’obscurité dedans, mais c’est un endroit où je me sens bien. »
Le dossier de presse parle d’une transformation, d’un retour vers le soi mélancolique. À quel point la mélancolie fait-elle partie de ta personnalité ? Est-elle profondément ancrée en toi et dans les autres membres du groupe, ou bien l’état du monde l’accentue-t-il aussi ?
Je pense que ça a toujours été une grande part de moi. Ce qui est intéressant, c’est que la plupart de cette mélancolie n’est pas un sentiment négatif. Sinon je ne ferais pas ce genre de musique. Je ne porte pas du noir parce que je veux me sentir mal, je ne crée pas ce type de musique pour être triste. Il y a de la tristesse et de l’obscurité dedans, mais c’est un endroit où je me sens bien. C’est ça la grande différence. C’est aussi ce que ressentent la plupart des gens qui écoutent ce genre de musique. Si beaucoup de gens dans le metal, l’alternatif, le gothique – appelle ça comme tu veux – gravitent vers cette émotion, c’est parce que ça leur fait du bien. Personne ne va à ce genre de festivals pour passer un affreux week-end. Je crois que c’est une différence que beaucoup de personnes extérieures – disons celles qui viennent de la musique mainstream, souvent très colorée, très joyeuse au sens classique – ne comprennent pas. Ce n’est pas leur faute : c’est juste que leur cerveau est câblé différemment. Je pense que si tu es attiré par ces choses-là et qu’elles te font du bien, ce n’est peut-être qu’une question de câblage du cerveau.
J’ai l’impression que je suis né comme ça, j’ai toujours été attiré par ces univers parce qu’ils me faisaient du bien. Bien sûr, il y a une part de vraie tristesse et de vraie mélancolie, même si j’étais un enfant heureux, avec une enfance heureuse. Oui, j’ai connu des expériences traumatisantes dans ma vie, mais je ne viens pas d’un foyer brisé, je ne fais pas tout ça pour dépasser la profonde tristesse d’une vie misérable et foutue. Je suis juste comme ça. C’est plus ou moins pareil pour les gars du groupe. Je dis plus ou moins parce que nous sommes tous différents, mais nous nous retrouvons vraiment dans la vision artistique que nous poursuivons ensemble. Pour certains, c’est surtout la musique ; pour d’autres, ce sont aussi les paroles. Par exemple, Nik [Kahl], mon batteur, ne s’intéresse pas du tout aux paroles. C’est un batteur, il aime avant tout la musique. Et puis il y a Pi : lui est très investi dans les paroles, c’est très important pour lui, y compris dans les groupes qu’il écoute. Nous avons tous nos sensibilités, mais nous ressentons tous quelque chose de commun, sinon nous ne pourrions pas faire cette musique ensemble.
Tu as déclaré que « l’obscurité peut être une sécurité, la mélancolie le sentiment chaleureux de nos souvenirs, et la solitude devient un silence nécessaire, une tranquillité et une contemplation intérieure ». Tu montres qu’il y a une forme de positivité dans ces mots souvent perçus négativement. Penses-tu qu’aujourd’hui les gens ont tendance à perdre ces nuances, le bénéfice de la solitude et une relation saine avec leur côté sombre ?
Pas forcément le côté sombre, mais simplement le fait de se connecter à la solitude ou au silence qui vient avec. Le monde aujourd’hui est très bruyant et quand les gens passent leur journée à scroller sur leur téléphone, c’est en fait beaucoup de bruit. Pas seulement du bruit acoustique, c’est énormément de bruit visuel. Beaucoup ont perdu le bénéfice de la solitude, du silence et même de l’ennui. Quand tu t’ennuies et que tu t’y abandonnes vraiment, sans essayer de le combler avec autre chose… Dans les années 50, c’était la radio, puis la télé, maintenant ce sont les podcasts. Tu écoutes un podcast pendant que tu joues à un jeu, tout en écoutant la musique du jeu et peut-être même en regardant les infos sur un autre écran… Ce serait déjà bien si les gens regardaient vraiment les infos et n’en faisaient pas juste un film en arrière-plan. C’est tellement de choses en même temps, parfois on a l’impression que notre monde actuel, c’est Times Square. Il y a des écrans partout, comme ces films de science-fiction où tu entends du bruit de tous les côtés, avec des publicités partout. C’est très malsain, parce que ce silence et l’ennui qui peut l’accompagner t’aident à te reconnecter à toi-même, à vraiment remettre les choses en question, à apprendre des choses sur toi, sur ton fonctionnement, et à comprendre ce que tu ressens profondément.
Je pense que ce n’est pas seulement la mélancolie, pas seulement la tristesse, je pense qu’en général, même pour les gens « NPC » normaux qui nagent dans le bonheur, c’est quelque chose qu’on doit réapprendre. Je suis très content qu’aujourd’hui, il existe des applications – ce qui est tellement bizarre quand on y réfléchit ! – qui t’offrent du silence, qui t’apprennent à être silencieux. Il suffit d’éteindre son téléphone et il y a du silence ! Je suis content que certaines personnes semblent s’en rendre compte. Dans toutes les formes d’art qu’on a eues, il y a toujours eu une dynamique en forme de sinusoïde. Tout était épuré, puis c’est devenu sursaturé, si bien que ça s’est effondré et c’est reparti de zéro. Ça a toujours été la même chose – en peinture, en architecture, etc. Cette dynamique a toujours existé : du très simple au très complexe, encore et encore. Ce que je me demande, c’est : tout ce jeu autour des réseaux sociaux et ce piège dans lequel on est en ce moment, qui semble tellement sursaturé, est-ce que ça va s’effondrer un jour ? Et quand ? Pour l’instant, je n’en vois pas de signe. J’espère vraiment qu’il y aura un moment de rupture, un retour à zéro, un redémarrage d’une manière ou d’une autre, mais je ne vois pas comment.
« Le monde aujourd’hui est très bruyant. Beaucoup ont perdu le bénéfice de la solitude, du silence et même de l’ennui. C’est très malsain, parce que le silence et l’ennui t’aident à te reconnecter à toi-même, à vraiment remettre les choses en question, à apprendre des choses sur toi. »
En parlant d’art complexe, « Bazaar Bizarre », sur Vol. I, a été directement inspiré par les œuvres de Jérôme Bosch. Quel est ton lien avec cet artiste et sa vision du monde ?
Ce n’était pas une inspiration directe, ce n’est pas comme si j’avais regardé ses tableaux et eu une épiphanie du genre : « Oh, je dois écrire une chanson. » Le plus drôle est que ce que j’ai eu en premier, c’était le titre. Je l’aimais simplement parce que « Bazaar Bizarre », selon l’accent anglais, peut pratiquement sonner comme le même mot. Quand j’ai pensé à ce titre, deux images me sont immédiatement venues. J’ai vu des tableaux de Jérôme Bosch, parce qu’ils sont tellement sombres, tellement étranges, tout dedans donne une sensation dérangeante. La deuxième image que j’avais en tête, c’était une scène du deuxième film Hellboy, où il y a ce marché troll complètement bizarre où ils se baladent, avec plein de créatures étranges et une qui est là : « Je ne suis pas un bébé, je suis une tumeur » [rires]. On dirait presque un tableau de Bosch dans un film. Les mots « Bazaar Bizarre » me font penser à ces tableaux-là et à ce film. Ce n’est donc pas le tableau qui m’a inspiré, mais le titre, et ensuite j’ai repensé aux œuvres. C’est là que je me suis demandé si je pouvais créer de la musique et des paroles qui transmettent le même genre d’étrangeté, parce que « Bazaar Bizarre » est une chanson bizarre : elle est trop longue, il y a trop de parties, des changements de tempo, trop de mots, les images dépeintes sont trop nombreuses, tout est excessif, sursaturé et très sombre à la fois. C’était vraiment amusant. Je me suis dit : « Comment pourrais-je essayer de repeindre la sensation d’un tableau de Bosch avec des mots ? »
Pour répondre à ta question, je n’ai pas de lien particulier avec l’artiste, ce n’est pas comme si j’étais un grand fan. En fait, je trouve ses œuvres très inconfortables ; je trouve ça fascinant, mais très inconfortable. Je n’accrocherai jamais un de ses tableaux chez moi. Je regarde ça et je me dis : « Oh mon Dieu, je n’ai pas envie de voir ça. » Mais parfois, les choses inconfortables sont fascinantes, et j’avais vraiment envie de mettre ce manque de confort dans une chanson, à l’exception du refrain, qui est plutôt beau et censé unir les personnes qui ressentent notre genre de musique. Ce n’était pas une connexion particulière à l’artiste, c’était plutôt une fascination pour l’étrangeté.
Le triple album est décrit comme « une descente confiante dans des profondeurs émotionnelles encore inexplorées ». As-tu l’impression qu’à quarante-cinq ans, tu as maintenant la maturité nécessaire pour plonger plus profondément en toi-même et dans tes émotions qu’avant ?
Il y a vingt ans, quand j’écrivais des chansons sur le désespoir, l’obscurité, etc., pour certaines raisons, j’ai l’impression qu’à l’époque c’était plus extrême. Les émotions étaient plus extrêmes, y compris la colère, j’avais de la colère contre le monde, la politique, l’oppression religieuse, etc. J’avais tellement de colère à cette époque. J’ai d’ailleurs encore un classeur énorme rempli d’anciennes paroles. Parfois je le consulte et je trouve ça intéressant, parce que je ressentais des choses, à vingt ans, avec une intensité que je ne pourrais plus ressentir aujourd’hui. C’est peut-être pour ça que tellement de groupes changent et essaient de faire « leur album le plus violent », et ça ne fonctionne jamais vraiment parce qu’on n’a plus le même ressenti quand on grandit.
Ce que j’ai réalisé avec l’âge est que je suis beaucoup plus honnête avec moi-même concernant mes propres faiblesses, qui font aussi partie de ces côtés sombres qu’on a en soi. Pendant longtemps, je me suis menti à moi-même, y compris sur les mauvaises choses qu’on fait dans la vie, les mauvaises pensées qu’on peut avoir, les choses dont on se sent coupable, les choses qu’on aurait pu mieux faire. J’étais comme ça, je continuais à me mentir : « Non, ce n’est pas si grave, c’était nécessaire. » Maintenant, je pense que je suis beaucoup plus honnête avec moi-même. J’ai atteint un autre niveau d’analyse et de compréhension dans ce domaine, mais le sentiment en lui-même n’est pas plus profond. Je n’ai pas l’impression de ressentir plus profondément ; c’est juste une vision plus mature de ces émotions, si ça a du sens. C’est une question intéressante, parce que je ne me l’étais jamais vraiment posée.
« J’ai encore un classeur énorme rempli d’anciennes paroles. Parfois je le consulte et je trouve ça intéressant, parce que je ressentais des choses, à vingt ans, avec une intensité que je ne pourrais plus ressentir aujourd’hui. »
Ne t’inquiète pas, je te reposerai la question dans dix ans…
C’est vraiment quelque chose que je me demande, parce que je me suis toujours senti assez à l’aise avec mon âge et avec ce que j’étais. Je me dis : « Accepte tous les changements. » Je n’aimerais pas avoir vingt ans de moins d’un coup, je n’en ai pas envie, ça ne m’intéresse pas. Si dix ou vingt ans – passer de vingt-cinq à trente-cinq puis à quarante-cinq – peuvent faire une si grande différence, est-ce qu’il y aura la même différence entre quarante-cinq et cinquante-cinq ou soixante-cinq ans, ou est-ce que ça va ralentir ? Je n’en sais rien ! La seule chose dont je suis sûr, c’est que quand j’étais ado et que j’entendais que quelqu’un avait plus de quarante ans, pour moi c’était un vieux – vraiment vieux. Je pensais qu’à cet âge-là, je me sentirais vieux, que je me sentirais très différent. Maintenant, j’ai quarante-cinq ans et oui, certaines choses sont différentes, mais j’ai toujours l’impression d’être plus ou moins la même personne. Quand est-ce que ce fameux sentiment de « oh mon Dieu, je suis vieux » arrive ? Je l’attends toujours [rires]. Heureusement, je me maintiens en forme. J’ai tellement de collègues qui boivent beaucoup et font d’autres trucs, et tu les vois année après année dans les festivals, et chaque année tu te dis : « Ok, tu as pris deux ans en un an. » J’essaie donc de rester en forme parce que je n’ai pas envie de me sentir aussi mal que la tête qu’ils ont [rires].
Tu as décrit l’intro de « Would You Walk With Me Through Hell? » comme la bande-son qu’on entendrait en entrant dans le hall d’accueil de l’enfer. Penses-tu que Lord Of The Lost pourrait être le groupe qui accueille les gens en enfer avec sa musique ?
[Rires] D’accord, imaginons que l’enfer existe – je n’y crois pas, mais je pense que… ouais, pourquoi pas ? Il faudrait juste poser quelques règles ou définir quelques paramètres, comme qu’est-ce que l’enfer, et de quoi s’agit-il exactement ? Pourrions-nous représenter les valeurs de l’enfer ? Parce que pour moi, l’empathie est très importante, et je suppose que si l’enfer existe, il n’y en a peut-être pas beaucoup là-bas. Donc disons que l’enfer soit en réalité un endroit que je pourrais soutenir politiquement, alors oui, je pourrais l’imaginer ! [Rires] C’est une idée intéressante, de façon générale, oui, je peux totalement le voir. C’est peut-être à cause de l’intro de cette chanson qui sonne comme ça. Tu entends ce morceau et ça pourrait être l’ouverture d’un nouveau film avec Keanu Reeves où il est en enfer et se bat contre des démons [rires].
La chanson est réalisée en collaboration avec Infected Rain. Comme pour « Lords Of Fyre » avec Feuerschwanz, les deux groupes ont fusionné pour travailler ensemble. Comment gères-tu l’idée de fusionner les univers de deux groupes dans une seule chanson ?
Je ne trouve pas ça très difficile, en fait, parce que j’ai la capacité d’imaginer les choses de manière assez vivide et artistique. Si tu n’es pas comme ça, ça peut être compliqué de concevoir quelque chose de ce type. Je pense qu’il faut pouvoir vraiment se mettre dans la peau de l’autre groupe et essayer d’intégrer leur univers dans le tien. C’est pareil avec Within Temptation : ce n’est pas juste Sharon [Den Adel] qui chante sur une chanson de Lord Of The Lost, la chanson elle-même sonne un peu comme un morceau de Within Temptation, nous avons essayé de créer un hybride. Pour moi, ce n’est pas si difficile, peut-être aussi parce que c’est mon travail de producteur – ça fait plus de vingt ans que je fais ça. Quand tu es producteur, tu deviens une partie de la vision artistique de l’artiste que tu produis pendant quelques semaines ou mois, et tu essaies de voir à travers ses yeux, de ressentir avec son cœur. Parfois ça marche mieux, parfois moins bien. Certains groupes ont vraiment besoin que tu sois un producteur classique, qui fait partie du groupe d’une certaine manière, d’autres ont juste besoin de quelqu’un de technique qui appuie sur des boutons. Moi, j’ai appris à faire les deux. C’est très intéressant et après tant d’années à faire Lord Of The Lost, ça rend les choses vraiment passionnantes, parce que tu as une approche différente. Tu te dis : « D’accord, on va créer un morceau pour Feuerschwanz et Lord Of The Lost, et ça doit être à cent pour cent les deux groupes dans une seule chanson. » J’adore ça, c’est super amusant.
« IAMX est le genre de musique que je mets quand j’allume des bougies et que je veux juste être seul avec moi-même et plonger profondément dans la musique. »
Comme Opvs Noir comporte de plus en plus d’invités, as-tu l’impression que Lord Of The Lost évolue vers un espace créatif plus collaboratif et ouvert, ou est-ce simplement la nature d’une trilogie qui demande beaucoup de couleurs ?
Je ne pense pas que ça doive forcément rester comme ça, parce que nous avons fait tellement de collaborations : sur trente-trois chansons, nous avons quinze invités, c’est presque la moitié des morceaux. Je pense que pour le prochain album après Opvs Noir, ce serait bien d’avoir moins de collaborations, voire aucune, pour toujours faire quelque chose de différent. Le truc, c’est que nous aurions adoré le faire plus tôt, mais quand nous avons fait Judas, ça ne collait pas vraiment au concept de l’album d’avoir trop de monde dedans. Avec Blood & Glitter, c’était en plein Covid-19, donc nous étions un peu déconnectés. Cette fois quand nous avons réalisé qu’il y aurait autant de chansons et que ça allait être une trilogie, nous nous sommes dit : « Ok, mettons-y plein de couleurs. » L’idée n’était pas seulement trente-trois chansons de Lord Of The Lost, mais vraiment d’ajouter plein d’éléments pour que cette trilogie soit très vive, ouverte, expérimentale, parce que nous avions tout l’espace pour le faire. Nous n’étions pas obligés d’avoir onze morceaux, et tous n’avaient pas besoin d’être des singles – encore cette histoire de marketing et d’algorithmes, toutes ces conneries. Il y avait donc beaucoup plus de liberté artistique. Je ne pense pas que ça doive forcément rester comme ça, peut-être que nous ferons un pas en arrière la prochaine fois et qu’il n’y aura aucune collaboration, mais pour cette fois, je trouvais très intéressant d’offrir aux gens une trilogie très colorée, car tous ces invités sont différents.
En parlant de collaborations, le moment le plus marquant pour vous a été « What Have We Become » avec IAMX. Comme Pi nous l’a fait remarquer, sa dernière collaboration remontait à 1998 avec Marilyn Manson. Alors, comment celle-ci a-t-elle eu lieu ?
En fait, je crois que c’était en 1997, et depuis, Chris Corner n’a pas fait d’autre collaboration. Donc oui, c’est fou ! Je suis fan d’IAMX depuis 2006, depuis que j’ai entendu la chanson « President ». Sa musique m’a beaucoup inspiré et a été la bande-son de nombreuses situations dans ma vie. IAMX est le genre de musique que je mets quand j’allume des bougies et que je veux juste être seul avec moi-même et plonger profondément dans la musique. C’est une de ces voix si uniques, je l’adore en tant que personne et en tant qu’artiste, c’est incroyable.
Nous avons donc écrit cette chanson « What Have We Become », en essayant de créer un hybride entre Lord Of The Lost et IAMX, sans que Chris Corner le sache. Nous nous sommes dit : « Essayons. Ensuite, on lui montre la chanson et on lui demande s’il veut en faire partie. » Un ami à moi, qui est manager dans le milieu musical – je travaille avec lui sur plein d’autres projets –, travaille aussi avec Chris Corner, donc j’avais un contact direct grâce à cet ami commun. Il lui a montré la chanson, il a tout de suite adoré et a dit oui. S’il avait dit non, nous aurions jeté la chanson parce qu’elle avait été faite pour Lord Of The Lost et IAMX. Il a travaillé dessus. Côté production, il fait plein de choses avec sa voix : tous ces effets et delays, beaucoup de trucs bizarres. Je lui ai donc demandé de faire pareil et de produire ses voix comme il le faisait pour une chanson d’IAMX, pour que ça sonne le plus possible comme IAMX. C’est ce qu’il a fait, et il a aussi travaillé sur la production parce que lui seul pouvait le faire. Bien sûr, tu peux essayer de copier, mais c’est un style unique, qu’il fait aussi en live avec sa table remplie de trucs étranges. C’est pour ça que le résultat sonne à la fois IAMX et Lord Of The Lost.
Quand IAMX a entendu la démo pour la première fois — avec Benji chantant ses parties —, il a demandé humblement : « Pourquoi avez-vous besoin de moi ? » Qu’est-ce qui l’a convaincu finalement ?
Je n’ai pas eu besoin de le convaincre, c’était juste une petite remarque qu’il a écrite. Il a tout de suite dit oui, mais il a ajouté un truc du genre : « Bien sûr que je vais le faire, j’adore la chanson, c’est super, mais en fait, pourquoi avez-vous besoin de moi, ça sonne déjà très bien ! » C’était juste un petit commentaire. Benji est un excellent chanteur et c’était drôle parce qu’il a aussi dit : « Et son anglais sonne vraiment bien ! » – car Chris Corner est anglais. Nous avons dit que oui, Benji est aussi anglais, donc voilà, ça expliquait tout [rires]. Ce qu’il a fait ensuite, pour rendre ça original, c’est qu’il a modifié certaines choses et fait la production vocale. Je ne voudrais pas offenser Benji, mais ce que Chris Corner fait sonne tellement unique que personne ne pourrait jamais sonner comme lui.
« On est un peu formatés pour avoir une réponse à tout. ‘Es-tu contre l’Ukraine ou la Russie ? Es-tu contre Israël ou Gaza ?’ Je vois tellement de mauvaises choses se produire des deux côtés que je devrais étudier mille ans d’histoire pour avoir assez d’informations afin de donner un avis, qui pourrait ensuite être confronté à mille points de vue différents. »
Pour « Please Break The Silence », tu as demandé à Pi d’ajouter « un peu plus de Lars Ulrich » aux roulements de batterie. Est-ce que tu communiques souvent avec ces références musicales instinctives, presque codées ?
Nous le faisons plus souvent que nous ne le réalisons, parce qu’il y a tellement de choses en musique que tu peux expliquer très facilement à quelqu’un juste en faisant un rapprochement. Si tu dis : « La guitare peut-elle être un peu plus à la System Of A Down ? », je pense que la plupart des guitaristes sauront ce que je veux dire. Quelqu’un de l’extérieur se demanderait : « Quoi ? Pourquoi ? il n’y a pas un terme technique pour expliquer ça ? » Je pense qu’il y a beaucoup de choses dans la musique alternative et le heavy metal, pour certains types de personnes et de groupes avec une direction stylistique donnée, qui rendent la communication très facile.
À propos de « The Fall From Grace », tu as mentionné que tu avais toujours voulu commencer un album avec des notes de piano réverbérées et lointaines qui se développent en une chanson complète, un peu comme « Time » de Hans Zimmer. Ça donne une ouverture très cinématographique. Est-ce que tu conçois souvent la musique comme une bande originale, d’une certaine manière ?
Oui, parfois. Même si c’est un rock goth assez classique, qui fait un peu penser à The Sisters Of Mercy d’une certaine manière, il peut arriver que le début soit très cinématographique. Quand j’écoute de la musique, j’adore ces moments cinématographiques où, entre les chansons, tu as de petits éléments qui te donnent l’impression de regarder un film pour les oreilles. Parfois, c’est même l’inverse : nous composons une chanson parce que nous avons en tête un jeu de lumières pour un concert. Par exemple, quand vous écouterez le volume 3 plus tard, la première chanson a en fait été conçue avec un jeu de lumières en tête. J’imaginais comment un grand concert de Lord Of The Lost dans une grande salle ou un gros festival la nuit pourrait commencer, avec certains types de lumières, une dramaturgie lumineuse sur scène, et comment créer une chanson à partir de ça. Parfois, tu imagines juste les choses. Comme pour « Blood & Glitter », c’est une chanson que nous avons écrite pour une grande scène, genre : « Imaginons la scène de l’Eurovision » – sans même savoir que nous allions réellement jouer à l’Eurovision ! Nous imaginions un show d’Eurovision où tu commences juste avec le chant, puis le piano avec le projecteur sur le chanteur, et ensuite arrive le guitariste… Parfois, c’est tellement amusant d’imaginer comment tu performerais quelque chose en live ou comment tu sonnerais si ton groupe était une bande originale de film. C’était pareil pour « The Fall From Grace ». Quand nous avons commencé la chanson et travaillé sur cette intro, nous avons pensé que ce serait l’ouverture d’un album. C’est une chanson très politique. Elle décrit plus le monde extérieur que le monde intérieur, ce qui est très sympa, parce que dans Opvs Noir, la plupart des choses se passent à l’intérieur, et tu commences le deuxième album avec une vue par la fenêtre avant de retourner dans ce monde intérieur.
Est-ce que tu aimerais qu’une chanson de Lord Of The Lost devienne la bande-son d’un film ? Si oui, quel genre de film ?
Oui ! Quel genre de film ? Plein ! Je pense que nous pourrions très bien convenir à un film d’horreur ; pas un film d’horreur trash, plutôt quelque chose comme Sleepy Hollow ou From Hell, des films d’horreur haut de gamme. Je pourrais aussi nous imaginer faire un thème pour la série Mercredi ! Je nous vois aussi dans des trucs un peu science-fiction – pas Star Trek, plutôt Interstellar, ce genre de choses. Je ne nous vois pas créer… Oh, pourquoi pas, peut-être même un thème pour James Bond ! Oh, il y en a tellement ! Il faut que ça ait un peu de drame, je ne nous vois pas faire la bande-son d’American Pie, par exemple.
Tu as dit que « The Fall From Grace » pourrait être la chanson la plus politique ou sociétale de l’album, et tu as demandé : « Qu’est-on devenus en tant que société, en tant qu’êtres humains ? » Quelle serait ta réponse en tant qu’observateur ?
Qu’est-on devenus ? Je ne sais pas encore. Je trouve intéressant que tu poses cette question, parce qu’aujourd’hui, on est un peu formatés pour avoir une réponse à tout. Les gens demandent : « Es-tu de gauche ou de droite ? Penses-tu ceci ou cela ? » Tous les jeunes se sentent obligés de toujours prendre position très clairement après un TikTok de quinze secondes sur un politicien. « Es-tu contre l’Ukraine ou la Russie ? Es-tu contre Israël ou Gaza ? » Je vois tellement de mauvaises choses se produire des deux côtés que je devrais étudier mille ans d’histoire pour avoir assez d’informations afin de donner un avis, qui pourrait ensuite être confronté à mille points de vue différents. Les gens ont tellement peur des points de vue. Je n’ai pas peur de dire simplement : je ne sais pas vraiment. Quand on me pose cette question, je dois dire que je ne suis pas sûr encore, mais j’ai un peu peur de ce qu’on est devenus en tant qu’humains. Je dois aussi me demander : est-on pires qu’il y a dix ans, cinquante ans, cent ans ou cent cinquante ans ? Ou peut-être est-ce juste un autre type de « mauvais » ? Je ne sais pas. Pour certaines choses, il devrait y avoir plein de points de vue. Il ne faut pas avoir peur de les prendre et d’en discuter, et même de dire que peut-être je ne trouverai jamais de réponse, et c’est très bien.
« J’ai un fils qui a maintenant quatorze ans, et si je pouvais choisir un paradis, peu importe où ce serait, si c’était un endroit où nous étions ensemble, mon fils et moi, tant qu’il trouverait ça cool d’être avec son père, alors ce serait là. »
La chanson « Walls Of Eden » questionne l’idée du paradis et la tentation de toujours chercher l’herbe plus verte ailleurs. À quoi ressemble ton propre Eden ?
En fait, c’est vraiment intéressant de parler des chansons de cette façon et pas juste demander « parle-moi de ‘Walls Of Eden’ » [rires]. Je pense que je trouve vraiment la paix, un sens et un but dans ce que je fais. J’essaie d’être la meilleure personne possible, surtout pour mon fils. J’ai un fils qui a maintenant quatorze ans, et si je pouvais choisir un paradis, peu importe où ce serait – bien sûr ce serait agréable qu’il y ait une plage, du soleil, qu’il fasse chaud, pas d’hiver, pas de pluie –, si c’était un endroit où nous étions ensemble, mon fils et moi, tant qu’il trouverait ça cool d’être avec son père, alors ce serait là. Et à partir du moment où je ne serai plus « cool », je l’accepterai parce que je sais que c’est comme ça que ça se passe.
Comment as-tu abordé le fait de raconter cette histoire très universelle avec deux perspectives – à l’intérieur et à l’extérieur des murs ?
C’est intéressant parce que l’idée de la chanson a commencé juste avec – et c’est souvent comme ça – un titre de chanson. Cette idée de « Walls Of Eden » m’a toujours plu parce qu’il peut y avoir deux points de vue – on y revient. Sois tu es à l’intérieur et tu te dis : « Oh, mon Dieu, qu’est-ce qu’il y a dehors ? » Soit tu es à l’extérieur et tu te demandes ce qu’il y a à l’intérieur. Je devais penser à tous ces films de zombies où ils trouvent toujours ce petit coin de « paradis » où l’herbe est encore verte, ou comme dans Mad Max où ils cherchent ce paradis. Il y a toujours ce truc où les gens voyagent épisode après épisode pour essayer de trouver cet endroit. Je pense que ça vient de là. Ce qui est intéressant est qu’en travaillant sur ces deux points de vue, celui de l’intérieur où tu veux t’échapper de cette « prison paradisiaque » et celui de l’extérieur où tu cherches à entrer à l’intérieur, je me suis rendu compte qu’il y avait en fait un troisième point de vue : c’est la conclusion consistant à trouver le paradis à l’intérieur de soi, là où on se trouve. Ce point de vue est arrivé lorsque j’écrivais la chanson et les paroles, je me suis dit : « En fait, ça va plus loin que ça. » Je ne sais pas si ça répond à ta question, mais c’est intéressant parce qu’il y a vraiment eu un processus : écrire la chanson m’a amené à cette conclusion et ça me plaît.
La première version de « Winter’s Dying Heart » avait des paroles en allemand, que tu as hésité à inclure sur un album de Lord Of The Lost. Pourquoi l’allemand te paraît-il toujours « mal adapté » pour Lord Of The Lost ?
Je n’ai jamais vraiment aimé les groupes qui changent de langue tout le temps sur un album. C’est différent si soudain on se dit : « On a un invité finlandais, faisons quelque chose en finnois. » Ou sur Opvs Noir Vol.3, nous avons une chanson en français – « La Vie Est Hell » en duo avec Hannes Braun de Kissin’ Dynamite – à cause de Charles Baudelaire. Ça a du sens, parce qu’il y a une grande inspiration derrière. J’ai toujours trouvé bizarre d’utiliser ma langue maternelle juste pour une chanson. Je serais totalement d’accord pour sortir peut-être un EP de Lord Of The Lost avec cinq chansons en allemand, ou un single seul ici ou là, mais pas dans un album – c’est juste un ressenti, je n’ai même pas de réponse logique à ça.
J’ai essayé de traduire les paroles et ça n’a pas vraiment marché parce que le refrain, qui, en allemand, avait tellement de sens, ne pouvait pas être traduit en anglais. Les mots pouvaient l’être, mais le rythme et la manière dont je devais chanter ne fonctionnaient pas. J’ai donc pensé à créer une histoire différente et peut-être sortir la version allemande plus tard, ce qui pourrait être intéressant pour les gens. En plus, la version allemande est une histoire de Vikings, ce qui ne correspondait pas vraiment à Opvs Noir. C’est étrange, soudain tu te retrouves avec ce conte viking ; je trouve l’histoire très belle, elle parle du temps où les rois vikings mouraient et, selon le mythe, leur reine devait embarquer sur le même navire que le roi, et le navire était brûlé. Ici, le roi viking s’adresse à sa reine et dit : « Si tu meurs, je ferai la même chose pour toi. » C’est en fait une chanson sur un Viking woke [rires]. C’est un peu une histoire de Viking pro-féministe, parce que je trouvais cette image tellement belle : si tu es obligé de faire ça pour ton roi, alors je le ferai pour ma reine. C’était d’ailleurs le titre de cette chanson : « Ma Reine » en allemand. Je suis sûr que nous la sortirons un jour en bonus dans les années à venir. Je dois juste la rechanter parce que je n’ai que de vieilles démos vocales, mais ce n’est pas un problème.
Interview réalisée en visio le 26 novembre 2025 par Mathilde Beylacq.
Retranscription & traduction : Mathilde Beylacq.
Site officiel de Lord Of The Lost : lordofthelost.de.
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