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Interview   

Lunatic Soul : une éclipse pour un nouveau jour


Toutes les bonnes choses ont une fin, mais est-ce un problème ? Plutôt une nécessité, si on souhaite voir un jour les bonnes choses qui doivent arriver derrière. Ainsi, dix-sept ans après la naissance du projet Lunatic Soul, huit albums produits dans la discographie du projet, le leader des proggeux polonais de Riverside Mariusz Duda arrive enfin au terme (qui fut plus éloigné que prévu !) de son grand « cycle de la vie et de la mort » avec The World Under Unsun.

L’achèvement de cette thérapie musicale soulève immanquablement une foule de questions, que nous nous sommes empressés de poser au principal intéressé, en plus de tenter d’éclaircir certaines zones d’ombre de l’éclipse solaire que constitue ce dernier (double) album. Nous en profitons pour mesurer le chemin parcouru et revenir plus en profondeur sur quelques-uns des épisodes échus.

« Je crois que la frontière entre le personnage fictif et moi a commencé à s’estomper lentement avec chaque album. Je dirais que celui-ci est le plus personnel, car je luttais contre mes propres démons intérieurs tout au long du processus d’enregistrement. »

Radio Metal : The World Under Unsun est un double album. Est-ce dû au temps qui s’est écoulé depuis le précédent disque, te permettant d’accumuler de nombreuses observations sur le monde ? Monde qui est décrit par le titre comme étant assez sombre…

Mariusz Duda (chant, basse, guitare…) : Si tu me demandes si cet album a un point commun avec le monde moderne, je dirais que non, pas particulièrement, car c’est plus un voyage intérieur et ça parle davantage de l’état mental du personnage principal. Cependant, j’ai opté sciemment pour ce titre parce qu’on vit des temps très incertains. On ne sait pas de quoi l’avenir sera fait. C’est très dur de planifier quoi que ce soit. Je comprends parfaitement les jeunes générations qui sont terrifiées par ce qui va arriver. Je crois que pour certains d’entre eux, le soleil a l’air d’être totalement éclipsé, mais je dois quand même penser de manière positive. Je pense qu’il y a une lumière au bout du tunnel. En termes de promotion et de marketing, je crois que ce titre convient aussi au monde extérieur et pas seulement au monde intérieur.

Fractured est lui-même presque devenu un double album, mais tu t’es retrouvé à le diviser et à sortir Under The Fragmented Sky. Qu’est-ce qui était différent cette fois ?

Quand j’ai fait Through Shaded Woods, mon album précèdent, j’ai sorti une version Deluxe avec du contenu additionnel, et ça aussi aurait pu donner un double album. Mais les deux, Through Shaded Woods et Fractured ne sont pas intentionnellement des doubles albums. Ce sont des albums avec cinquante ou quarante minutes de musique, et j’ai utilisé ce qui me restait sur le CD additionnel. C’est d’ailleurs pour ça qu’Under The Fragmented Sky ne possède pas le symbole, car il est lié à Fractured qui l’a déjà, sachant que c’est un album qui a été pensé comme une exception, ce qui explique aussi pourquoi il est sorti en mai [alors que tous les autres sont sortis en octobre et novembre] et qu’il a une pochette différente. Avec ce nouvel album, il était clair au tout début que j’allais faire un double album. C’est pourquoi j’ai essayé de mettre toutes ces chansons dans un ordre particulier pour qu’elles se répondent et qu’il y ait une pause entre les disques. Ça a été un défi, surtout pour la version double vinyle, car il a fallu que je divise le tout en quatre faces. Ceci est l’ultime disque de Lunatic Soul pour cette histoire. Il y avait donc beaucoup de contenu à inclure, je voulais répondre à de nombreuses questions, donc dès le départ, il fallait que ce soit un double album. La différence principale est donc que les précédents étaient des albums simples avec des titres additionnel, alors que là, c’était d’emblée et intentionnellement un double album.

Les albums sont sortis non dans l’ordre du cycle du récit mais dans un ordre qui peut sembler aléatoire. Était-ce dicté par ton humeur du moment, ce que tu ressentais ?

Exactement. Je savais que l’histoire parlait du personnage qui erre dans l’au-delà, puis qui revit et erre dans la vie, puis qui meurt à nouveau et renaît encore une fois. Mais ce qui est cool avec ça est que je pouvais aborder l’histoire de manière non linéaire. Suivant ce que je ressentais durant le processus d’enregistrement, je pouvais lier ça à l’histoire. Si le personnage principal était en deuil après le décès d’un proche, je pouvais l’utiliser. En l’occurrence, j’ai décidé d’enregistrer Fractured car j’ai moi aussi perdu quelqu’un. Quand le personnage principal voulait se sentir beaucoup plus positif parce qu’il y avait énormément d’obscurité partout, c’était pareil pour moi. Je me souviens de la pandémie, tout le monde ne se sentait pas très bien, donc c’était un bon moment pour sortir Through Shaded Woods, car tout le monde avait besoin de chansons plus positives. J’ai donc voulu procéder ainsi, en sortant les disques dans cet ordre, principalement pour me lier au personnage principal.

Ce qui m’amène naturellement à ma prochaine question : dans quelle mesure ce personnage peut-il être considéré comme étant toi ?

Mon approche de Lunatic Soul est toujours une sorte de thérapie ou d’autothérapie. C’est donc toujours lié à moi et à mes propres problèmes. Je crois que la frontière entre le personnage fictif et moi a commencé à s’estomper lentement avec chaque album. Je dirais que celui-ci est le plus personnel, car je luttais contre mes propres démons intérieurs tout au long du processus d’enregistrement. Mais c’est le dernier album, donc j’ai dit que je pouvais me révéler un peu plus.

« Un ami m’a un jour demandé ce que je désirais dans la vie. J’ai répondu que je voulais trouver la paix intérieure. C’est mon objectif. Peut-être qu’un jour je trouverai quelque chose qui m’aidera à arrêter ce tumulte en moi, car mon esprit bouillonne constamment et j’ai peur d’exploser un jour. »

Plus spécifiquement, la chanson « Prophecy » évoque le cas d’un artiste qui n’accède à la célébrité qu’après sa mort. Qu’est-ce que ça révèle de l’artiste concerné ? Est-ce une crainte que tu peux toi-même avoir ?

J’espère que, de nos jours, ce n’est plus aussi injuste que ça a pu l’être fut un temps, mais ça arrive encore. Je me souviens, Queen était un groupe très populaire, mais lorsque Freddie Mercury est décédé, il est devenu encore plus populaire. De même, récemment, je crois que beaucoup de gens se sont mis à réécouter les albums de Black Sabbath et d’Ozzy en solo, principalement parce que c’était une sorte de rituel pour eux et ils voulaient faire quelque chose avec cet héritage. Avec Riverside, nous avons également vécu cette expérience, car Wasteland a probablement été notre album le mieux vendu dans l’histoire du groupe, principalement parce qu’il était lié au décès de Piotr Grudziński, l’un de nos membres. Evidemment, l’histoire, en soi, parle davantage d’une situation à la Vincent Van Gogh : personne ne le connaissait quand il était en vie et quand il est mort, les gens se sont rendu compte qu’il existait un tel artiste. Dans « Prophecy », il y un message disant que si le personnage principal meurt, il deviendra très célèbre. J’espère que ça ne m’arrivera pas [rires]. J’en serais évidemment fier, mais ça craindrait si je ne pouvais pas le voir ou le vivre.

Tu sembles affectionner les paradoxes étranges. Cet album se termine par « The New End », probablement en référence à « The New Beginning » du premier album. Sur le premier album, le morceau « Lunatic Soul » finissait par la phrase « I’m scared to life » (« je suis vivant de peur »), un jeu de mots par rapport à l’expression « être mort de peur ». Les oxymores sont-ils au cœur de ce projet ?

« Je suis mort de peur » est une expression qu’on emploie quand on est en vie, alors que là, le protagoniste était du côté de la mort. Voilà pourquoi il était « vivant de peur », il avait peur de ce qui allait arriver. Mais oui, l’information la plus importante ici est que « The New End » est une référence à « The New Beginning », car c’est la boucle qui se referme. C’est ce que je fais généralement dans mes œuvres. On peut le remarquer dans les albums de Riverside avec « After » et « Before », « Lost » et « Found », « The Day After » et « The Night Before »… Le début et la fin sont connectés. Ici, je voulais le faire de façon plus large en connectant le tout premier album et le dernier.

Le personnage semble condamné à rester insatisfait à jamais, courant après une illusion de stabilité. Est-ce ainsi que tu perçois les êtres humains ou l’existence en général ?

J’ai un flot constant de pensées incertaines et confuses. J’ai du mal à gérer ça et j’essaie de trouver le calme. Je me souviens d’un ami qui m’a un jour demandé ce que je désirais dans la vie. J’ai répondu que je voulais trouver la paix intérieure. C’est mon objectif. Peut-être qu’un jour je trouverai quelque chose qui m’aidera à arrêter ce tumulte en moi, car mon esprit bouillonne constamment et j’ai peur d’exploser un jour. La musique m’aide toujours à maintenir un équilibre. Tant que je n’ai pas trouvé cet astre pour éclipser mon soleil, j’essaie de me protéger avec de la musique. C’est ce que j’ai fait avec le nouvel album. J’espère que ça aidera aussi d’autres gens, pas seulement moi.

Tu as qualifié cet album de « film musical ». L’as-tu vraiment conçu comme tel ? Est-ce une nouveauté pour toi ou considères-tu tous tes albums précédents comme des films ?

Soyons honnêtes, le concept général parle de voyage, mais ce ne sont pas non plus des albums très compliqués. Il y a des groupes comme Coheed And Cambria qui font des albums liés dont le concept est très complexe, ou Magma qui a créé tout un monde étrange. Moi, c’est très facile, c’est une aventure simple, et ce qu’il y a de beau là-dedans est que chaque album, indépendamment, a sa propre histoire. C’est vraiment ce que je voulais. Mais désormais c’est terminé, l’histoire globale est arrivée à son terme, et j’en suis très content. Mais pour répondre à la question, je suis très influencé par les films et les jeux vidéo, donc oui, j’ai puisé énormément d’inspiration là-dedans quand j’ai créé Lunatic Soul. Sur les tout premiers albums, Lunatic Soul, Lunatic Soul II et Walking On A Flashlight Beam, j’ai même remercié dans la partie des remerciements les personnages de Demon Souls, Dark Souls et Bloodborne, car je jouais à ce genre de jeu. J’ai donc toujours eu cette influence.

« J’ai toujours envie de créer une musique qui se situe dans un entre-deux, car je suis toujours moi-même dans un entre-deux. Je n’aime pas la musique trop compliquée, mais je n’aime pas non plus la musique trop kitsch, trop simple, trop cliché. »

En effet, tu fais souvent référence aux jeux vidéo. Il se trouve d’ailleurs que tu as une chanson intitulée « Game Called Life »…

Oui. Pour ce morceau, j’ai été un peu influencé par le fait que la vie ressemble parfois à un grand jeu, notamment un jeu d’échecs. Pour être honnête, j’étais davantage inspiré par une série télé comme Succession voire Game Of Thrones, où on voit des gens comploter dans le dos d’un autre personnage pour obtenir ce qu’ils veulent. C’est tellement toxique, et je voulais souligner que le personnage principal se trouvait dans ce genre de situation, et qu’il voulait s’en débarrasser. Cette situation n’était seulement liée à toutes les pensées obscures, mais aussi au fait que c’est plein de gens toxiques et corrompus. Encore une fois, c’est comme un grand jeu d’échecs ou de tir à la corde.

Ce double album est-il spécifiquement conçu pour être écouté en une seule fois ?

Vous pouvez l’écouter comme vous voulez ! Il a été conçu pour être écouté comme une histoire complète, mais si vous souhaitez piocher des scènes séparées, ça ne me pose pas de problème. C’est de la musique, vous pouvez l’aborder comme vous le voulez. Mais j’essaye toujours d’enregistrer et de préparer mes albums pour les auditeurs qui aiment l’expérience d’écoute d’un album complet. Je trouve ça beau. Si vous l’écoutez entièrement au moins une fois ou deux, c’est suffisant, c’est super. Je chéris beaucoup ce rituel, car c’est ce que je fais quand j’écoute les albums de mes artistes préférés : j’essaye toujours de trouver le temps pour éteindre la lumière, mettre mes écouteurs et partir dans ce voyage. J’entraîne mon imagination et je vois si je suis encore capable de l’utiliser à cette époque de TikTok et de réseaux sociaux où tout passe en un éclair. C’est aussi pourquoi je prépare mes albums en ce sens, mais si, plus tard, vous avez envie d’ajouter seulement trois chansons sur votre playlist préférée, ça me va aussi.

Through Shaded Woods était un album très organique, sans aucun élément électronique. Cependant, pendant la pandémie, tu as eu ce que tu as appelé « un bref contact avec l’électro » et commencé à sortir des morceaux sous ton propre nom. J’imagine que ça a ouvert de nouvelles perspectives et t’a permis d’apprendre de nouvelles choses. Quel impact cela a-t-il eu sur cet album ?

Je crois que le nouvel album n’est pas seulement le meilleur de Lunatic Soul, mais aussi le meilleur de Mariusz Duda de façon générale, en tant que compositeur. J’ai essayé d’utiliser sur cet album tout ce que j’ai appris au cours de toutes ces années. Through Shaded Woods était très organique parce qu’il était lié aux bois, à la forêt. La musique électronique était liée à la pandémie, au confinement. Ces deux approches différentes montrent aussi comment je fonctionne. Je ne compose pas des chansons pour créer les albums. Je trouve avant tout des histoires ; je commence avec l’histoire de l’album et ensuite, j’utilise des outils pour lui donner corps. Par exemple, je dis : « D’accord, là, il n’y aura que de la guitare acoustique » ou « là, il n’y aura que du clavier, parce que ça colle au titre. » Avec The World Under Unsun, j’ai voulu combiner tous les éléments que je connais. C’est principalement les composantes de Lunatic Soul et tous les genres musicaux que j’ai l’habitude d’y exploiter : de la musique cinématographie et ambiante à la musique électronique, en passant par la musique orientale, la folk et le rock et metal progressif. Dans la composante électronique, il y a aussi des ressemblances avec ma Lockdown Trilogy ou l’album AFR AI D, mais il faut aussi se rappeler que Fractured était mon premier album électronique, or c’était Lunatic Soul. Je voulais donc tout réunir et créer un genre de best of non seulement de Lunatic Soul mais de ce que j’aime.

Dans une interview précédente, tu expliquais avoir davantage recours à l’électronique dans les albums de la partie « vie » du projet, tandis que la partie « mort » privilégie les sonorités organiques. De prime abord, on pourrait s’attendre à l’inverse : « électronique » évoque les « machines », donc… sans vie, tandis que la matière organique est généralement perçue comme un symbole de vie. Pourquoi avoir alors conçu les choses ainsi ?

Je crois que c’est surtout lié au fait que du côté de la vie, les gens inventent des choses, donc c’est l’aspect humain et le travail. Le personnage est un musicien et peintre, mais ce pourrait être un ingénieur qui travaille dans cette entreprise qui fabrique des synthétiseurs, ce qui colle mieux à cette partie de l’univers. Tandis que du côté de la mort tout devrait venir d’une autre dimension et être plus ancien. Le côté de la mort, à mon sens, est connecté aux mythes et ce genre de musique convient mieux à ce monde, disons, fantastique qu’à l’univers de science-fiction qui transparaît dans le côté de la vie, de l’humain.

« Si Lunatic Soul revenait, j’aimerais changer le son et le style. Je me suis déjà préparé à entendre de la part des gens que les albums précédents étaient bien meilleurs que les nouveaux. »

Lunatic Soul utilise souvent des signatures rythmiques complexes et des motifs rythmiques atypiques, mais les morceaux restent très accessibles. Cherches-tu consciemment à intégrer de la complexité dans des chansons accessibles ou vice versa ?

C’est mon approche de façon générale. J’ai toujours envie de créer une musique qui se situe dans un entre-deux, car je suis toujours moi-même dans un entre-deux. Je navigue entre l’anglais et le polonais. Sur l’aspect social, j’essaye de faire des compromis. Des compromis, j’en ai fait avec Riverside, ainsi qu’avec Lunatic Soul, simplement pour respecter certaines règles. Et oui, c’était la toute première règle que je me suis imposée. Moi-même, je n’aime pas la musique trop compliquée. Je sais que beaucoup de gens aiment ça, mais pas moi. Mais je n’aime pas non plus la musique trop kitsch, trop simple, trop cliché. Il faut qu’il y ait quelque chose. J’essaye donc toujours de trouver ce qui est bon pour moi et pas pour – sans vouloir offenser qui que ce soit – des auditeurs ordinaires. Ça peut être accessible, mais ceux qui sont disposés à creuser plus loin peuvent alors réaliser : « Oh, d’accord, ce n’est pas du quatre-quatre, mais du cinq-quatre ou du sept-quatre » en termes de signature rythmique. C’est intéressant. On ne le remarque pas tout de suite. C’est pourquoi j’aime beaucoup des chansons comme « Untamed » qui est en dix-huit ou cinq-quatre, suivant comment on compte. C’est une chanson simple mais pas aussi simple qu’on peut le croire. Je suppose que j’ai été inspiré par Marillion. En l’occurrence, Misplaced Childhood est aussi ce genre d’album. Il contient plein de très belles chansons : il y a des passages avec des signatures rythmiques complexes, mais on se focalise sur les mélodies et le flow de l’album. Ce n’est pas comme si tout le monde devait rechercher des signatures polyrythmiques. La section rythmique fait ça, mais les claviers et les mélodies vont dans une autre direction. J’aime beaucoup ce genre d’approche et c’est ce que j’essaye toujours de faire dans Riverside et Lunatic Soul.

Tu accordes une grande importance au son, à la production et aux détails. « Mind Obscured, Heart Eclipsed », entre autres titres, pourrait presque être considéré comme de l’ASMR, pour reprendre un terme à la mode. Jusqu’où vas-tu dans ce domaine avec Lunatic Soul ?

Le son est, en effet, très important dans Lunatic Soul. Les expérimentations que je fais au studio avec Magda et Robert Srzednicki sont bien plus importants que le fait de jouer ces chansons live. C’est pourquoi c’est un projet studio. C’est ça le truc avec Lunatic Soul, il y a souvent des passages basés sur des motifs répétitifs, avec des ajouts, comme dans la techno ou la musique électronique. C’est pourquoi dans des chansons comme « Game Called Life », « Loop Of Fate » et « The World Under Unsun », on entend constamment le même motif complété par des couches additionnelles. Ça me plaît beaucoup. Le fait est que Lunatic Soul expérimente aussi avec du sound design. Ces couches ne doivent pas forcément être purement mélodiques, il y peut y avoir aussi des effets de respiration, des samples de sons étranges, etc. Cela dit, je suis probablement ensorcelé par les mélodies, j’essaye toujours d’en intégrer ; même quand je mets le sample d’une respiration lourde, dans ma tête, il faut qu’il y ait un lien avec une mélodie.

Tu as déclaré que cet album « convaincra de nombreux sceptiques à propos de Lunatic Soul ». Parles-tu simplement de la qualité globale, ou y a-t-il, selon toi, quelque chose de fondamentalement différent dans cet album qui pourrait y contribuer ?

Est-ce que cet album est une sorte de révélation pour certains ? Peut-être. Je ne sais pas. J’ai remarqué durant ce cycle de promotion que beaucoup de gens s’intéressent enfin à Lunatic Soul. Peut-être parce qu’on y retrouve plus l’âme de Riverside par endroits et que les fans de Riverside se disent enfin : « Ok, il peut aussi jouer ce genre de chose dans ce projet. Peut-être que je devrais me pencher sur les albums précédents. » Je crois que cet album est comme un ciment qui relie tout ce que j’ai fait jusqu’à présent avec Lunatic Soul. Il permet de comprendre et d’accepter plus facilement les albums précédents. Mais il y a aussi qu’il est plein de mélodies, or les gens aiment les mélodies. Nous avons même quatre ballades, or les gens aiment aussi les ballades. Ça explique peut-être pourquoi il est plus acceptable. On verra ce qu’il en est quand les gens feront les classements des meilleurs albums de l’année !

« Je suis à un âge où j’ai besoin de choses plus personnelles autour de moi. Je suis sidéré par ce qui se passe dans l’industrie musicale, où tout le monde doit désormais donner de gros concerts et où il faut de plus grosses productions. Je ne suis pas sûr que ça me plaise et que j’ai envie de suivre cette tendance. »

Tu as écrit que « malheureusement », il s’agit du « dernier album du cycle ». Ressens-tu un sentiment de vide ? Et as-tu déjà une vision de ce que Lunatic Soul pourrait devenir après ça ? Le projet ou ton approche sont-ils susceptibles d’évoluer à l’avenir ?

J’ai clairement dit merci et au revoir à cette histoire. Si Lunatic Soul revenait, j’aimerais changer le son et le style, c’est certain. Je me suis déjà préparé à entendre de la part des gens que les albums précédents étaient bien meilleurs que les nouveaux, si je refais quelque chose avec ce projet. Je crois que la guitare électrique pourrait trouver sa place dans Lunatic Soul. J’ai même commencé à faire des apparitions promotionnelles, ici en Pologne, et je fais des duos avec mon ami Mateusz Owczarek, qui joue le solo de la fin de « Monsters » sur ce nouvel album, et nous avons une guitare électrique lors de ces concerts. Peut-être est-ce un moment transitionnel pour aller vers quelque chose de plus développé à l’avenir. Dans tous les cas, j’ai récemment signé un contrat avec Inside Out, et dès que je serai prêt, j’en ferai quelque chose. Il faut juste que je trouve une idée intéressante pour la suite.

Justement, jusqu’à présent Lunatic Soul délaissait les guitares électriques, leur préférant la basse piccolo. Quelles sont les principales différences qui te plaisent dans la basse piccolo ?

Le fait que je n’aie pas voulu utiliser de guitare électrique dans Lunatic Soul était principalement dû à ma volonté de différencier davantage le projet de Riverside. Si tu n’utilises pas de guitare électrique, tu n’as pas de solos à la David Gilmour. Je ne voulais pas me répéter. En plus, Lunatic Soul est davantage influencé par des groupes tels que Dead Can Dance que par des groupes prog traditionnels. Cela dit, ces fréquences et ces éléments me manquent dans la musique. J’ai essayé de mettre de la distorsion sur la basse, sur les claviers et sur la batterie, mais la guitare me manque. Mon luthier, Jacek Kobylski de Nexus, m’a dit qu’il existait un instrument qui s’appelait la basse piccolo. C’est une sorte de basse mais sur laquelle on peut mettre quatre cordes de guitare. J’ai dit : « D’accord, je peux utiliser ça et imiter la guitare. Je serai protégé par le fait que je ne me suis pas trahi. » J’utilise donc cet instrument depuis Fractured, je crois. Ça m’a beaucoup aidé pour maintenir mon objectif de ne pas utiliser de guitare électrique. Cela dit, je me suis trahi sur le nouvel album, car c’était le dernier : dans « Monsters », il y a bien une guitare électrique sur le solo de fin, mais nous en avons tellement modifié le son que ça ne sonne pas comme une guitare électrique. Ça restera entre nous et vos lecteurs [petits rires].

Tu as déclaré que « Lunatic Soul n’a rien de secondaire. Musicalement et conceptuellement, c’est un univers musical tout aussi important, voire plus important [que Riverside]. » Pourquoi ? Qu’est-ce qui le rend encore plus important à tes yeux ?

C’est parce que c’est plus personnel. Je suis à un âge où j’ai besoin de choses plus personnelles autour de moi. Je suis sidéré par ce qui se passe dans l’industrie musicale, où tout le monde doit désormais donner de gros concerts et où il faut de plus grosses productions. Je ne suis pas sûr que ça me plaise et que j’ai envie de suivre cette tendance. Je ne sais pas si je veux courir après mon ombre. C’est ce que m’apporte Lunatic Soul : une absence de pression et le fait que je peux y faire ce que je veux, en plus du fait que c’est mon autothérapie. Il y a aussi que le genre musical est plus vaste dans Lunatic Soul. Riverside est juste un groupe de rock progressif traditionnel. Nous avons un orgue Hammond, des Moogs, une batterie, une basse et une guitare, c’est tout. Je peux expérimenter dans une certaine mesure, mais pour être honnête, ce serait étrange, car Riverside a toujours eu une approche traditionnelle. Dans Lunatic Soul, je peux davantage expérimenter avec des éléments folks et orientaux, ainsi que la musique électronique. Ça m’offre donc une beaucoup plus grande palette pour créer.

Ce projet s’étend sur plus de dix-sept ans. Avec le recul, conseillerais-tu à ton toi d’alors de raccourcir un peu le récit et de réduire le cycle ?

Mon moi d’il y a dix-sept ans était presque sûr que le cycle serait plus court parce que je n’avais prévu de faire que deux albums, le noir et le blanc, c’est tout. Malheureusement, quand j’ai fait plus tard des titres bonus pour ces deux albums, le label Kscope m’a demandé d’en faire un album à part. J’ai dit : « Non, c’est censé être seulement deux albums. » Ils ont dit : « Non, c’est trop bon pour sortir ça en tant que titres bonus. S’il te plaît, sors-les séparément. » Nous avons alors sorti Impressions, le troisième album. Ensuite, quand j’ai fait l’album numéro trois, j’ai dit : « D’accord, peut-être que je devrais faire un prequel à l’album noir. » Ensuite, je me suis mis en tête d’en faire quatre de plus pour que ça fasse huit au total. C’est ce qui s’est passé. Donc si je devais dire quelque chose à mon moi d’avant, je lui dirais peut-être d’en faire plus, parce que maintenant, c’est assez triste de finir l’histoire. Mais je me dis aussi que j’ai atteint une limite avec tout ça. Si je faisais d’autres albums dans ce cycle, je ne ferais que me répéter. C’est une bonne quantité d’albums dans un style donné.

Interview réalisée en visio le 11 novembre 2025 par Maël Minot.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Oskar Szramka.

site officiel de Lunatic Soul : lunaticsoul.com.

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