Retour aux fondamentaux pour Mantar. Après un Pain Is Forever And This Is The End difficile pour le duo, qui a d’ailleurs bien failli jeter l’éponge, il fallait, avec leur nouveau disque Post Apocalyptic Depression, revenir aux origines du pourquoi ils se sont initialement mis à faire de la musique ensemble : pour le plaisir et pour s’amuser. Un simple constat qui mène à une multitude de questions et de sujets que nous avons abordés avec Hanno Klänhardt, que ce soit le revers de la médaille d’une professionnalisation qui « gâche le fun » ou leur démarche on ne peut plus primitive, puisqu’ils sont allés en studio sans même emmener leurs instruments.
C’est encore un fois un échange riche que nous avons eu avec un Hanno toujours aussi sympathique, généreux, franc et réfléchi, malgré le décalage horaire, puisqu’il venait tout juste de faire le voyage vers l’Allemagne depuis la Floride où il réside. Il y est question de l’essence de Mantar, en remontant jusqu’au premier album Death By Burning, de déception envers l’humanité et finalement d’amour dans toutes ses dimensions – depuis la spiritualité jusqu’à la pornographie.
« A chaque fois que tu sors un album avec ton groupe, tu devrais te poser la question : ‘Est-ce que le monde, nous y compris, en a vraiment besoin ?’ Si la réponse est ne serait-ce que ‘peut-être’, alors c’est que la réponse est ‘non’. »
Radio Metal : La création de Pain Is Forever And This Is The End a été une période très difficile pour le groupe. À l’inverse, vous avez qualifié le nouvel album Post Apocalyptic Depression de « guérison spirituelle » et déclaré qu’il « [vous] a sauvé la mise, [vous], le groupe et bien plus encore ». Comment un simple album a-t-il pu faire ça ?
Hanno Klänhardt (chant & guitare) : Quand tu as passé les douze dernières années avec l’un de tes meilleurs amis, passant de groupe que personne ne connaît au statut de musicien professionnel qui paye ton loyer et te permet d’en vivre, que vous devenez progressivement collègues au lieu d’amis, ça amène énormément de changements de dynamique. Au bout d’un moment, si tu ne fais pas attention, ça ruine l’amitié et le groupe, parce qu’en premier lieu, ça ruine le côté amusant. Quand tu professionnalise les choses, très rapidement, ça gâche le fun. Le dernier album a été très compliqué parce que nous n’avions aucune pause, nous tournions constamment, nous faisions ci, nous faisions ça, nous essayions de faire mieux que l’album précédent, etc. Il y avait beaucoup de pression. Tout ce qui pouvait aller de travers avec le dernier album a fini par aller de travers. Nous avions d’ailleurs décidé de ne plus jamais refaire d’album, car c’était vraiment nul et nous ne nous sommes pas amusés du tout. Ce nouvel album était plus un accident. Erinç [Sakarya], le batteur, était en Floride, là où j’habite. Juste pour le plaisir, nous sommes allés au studio pour enregistrer des reprises de morceaux punk, de groupe tels que Wire, New Bomb Turks, GBH, des trucs que nous adorons. Sur la base de ce plaisir que nous avons éprouvé à créer ces reprises, nous avons décidé : « Ce serait sympa de faire de la nouvelle musique et de l’écrire sur la place. » Aucune chanson n’a pris plus d’une heure à être composée, et c’était encore moins pour l’enregistrement. On peut donc considérer l’approche de cet album comme étant globalement très punk. Il n’y avait pas de filet de sécurité. Donc comment un simple album peut nous sauver les fesses ? En étant là au bon endroit, au bon moment. Pour faire court, il a ramené le fun dans la création musicale pour nous.
Tu as déclaré : « Maintenant, nous essayons de détruire ce que nous avons construit avec le dernier album. » Penses-tu que ce soit l’essence même de l’art, ou du moins de votre art, qu’il s’agit autant de créer que détruire ?
Oui. Je le crois. Enfin, « détruire », le mot est un peu fort. Ce que je voulais dire, c’est plus « oublier ». Car si tu essayes de tout le temps répéter ce qui a fonctionné une fois, ça peut fonctionner une seconde fois, mais ça deviendra très ennuyeux, non seulement pour les auditeurs et les fans, mais aussi pour toi. Dans l’art, il ne s’agit pas juste de créer et de détruire, il s’agit par-dessous tout de s’exprimer. Or refaire continuellement la même chose, ça n’a pas grand-chose à voir avec de l’expression, c’est plus comme travailler à l’usine sur une chaîne de montage pour assembler des voitures ou des téléviseurs – ça n’a rien à voir avec l’art ou la création musicale. Ce que je voulais donc dire par « détruire », c’était plus le fait d’essayer d’oublier tout ce qu’on connaît et ce sur quoi on se repose : « Ça a fonctionné, refaisons-le. » En plus, pour être tout à fait honnête, je viens d’un milieu et d’un esprit très punk. Je pense que la plupart des groupes n’ont même pas besoin de faire cinq albums. Si tu oses faire cinq albums, tu as intérêt à faire quelque chose de vraiment super bon. Il y a plein d’exemples de groupes qui ont fait un bon album et quatre autres merdiques dont personne n’a rien à faire. Ne te méprends pas, je ne veux manquer de respect à personne, mais à chaque fois que tu sors un album avec ton groupe, tu devrais te poser la question : « Est-ce que le monde, nous y compris, en a vraiment besoin ? » Si la réponse est ne serait-ce que « peut-être », alors c’est que la réponse est « non ». Tu as donc intérêt à avoir quelque chose à exprimer.
Pain Is Forever And This Is The End, l’album précèdent, a eu beaucoup de succès, il est monté tout en haut des classements allemands, etc. Il y avait de supers chansons dessus, mais le créer a été tellement casse-couille, c’était tellement horrible, que nous avons failli nous séparer ; nous ne voulions pas continuer après cette expérience. Alors qu’avec ce nouvel album, comme tu l’as dit au début, c’était une guérison spirituelle. C’était plus pour nous prouver à nous-mêmes pourquoi nous nous sommes mis à faire de la musique à l’origine, et c’est parce que c’est amusant ! Ces dernières années, je ne me suis jamais senti aussi jeune qu’en faisant cet album. Je suis très en paix avec cet album. Il est très loin d’être parfait, mais ce n’est pas la question. Ce qui importe, c’est le feeling général. C’est assurément mon album préféré de Mantar depuis le premier, Death By Burning, parce que je pense qu’il y a des similarités. C’est un album très naïf. C’est très simple, très primitif, mais d’une bonne manière, car c’est créé avec amour et passion.
« Ce n’est pas simple de conserver cette motivation naïve que tu avais quand tu as fondé le groupe, car dès que des gens aiment ce que tu fais, ça t’embrouille la tête. »
Tu as également dit qu’il y a « une certaine beauté à décevoir les attentes des gens ». Beaucoup de groupes semblent obéir aux attentes de leurs fans : cela signifie-t-il que Mantar s’en fiche ? Est-ce là le véritable esprit rock’n’roll ou punk ?
Nous ne nous en fichons pas. Tous les musiciens qui disent qu’ils s’en fichent mentent, car comme je l’ai dit, si tu fais cinq albums, tu le fais parce que tu veux faire plaisir aux gens, tu veux que les gens aiment ta musique. Tu sais, je suis un artiste à l’ancienne : si je demande de l’argent pour un disque ou un concert, j’ai intérêt à monter sur scène pour faire quelque chose de remarquable, que ce soit danser, chanter, jouer une bonne chanson ou mettre en place un spectacle, peu importe. Donc bien sûr que ce que les gens pensent compte. Mais il y a une différence entre essayer de plaire à tout le monde et suivre sa propre vision artistique. Il y a des groupes qui essayent de se réinventer et ça semble tellement faux, ce n’est pas sincère. Ils le font pour se la jouer artiste, mais au final, on est des gens comme les autres. Je n’ai pas besoin que Motörhead et AC/DC changent, mais ce que j’attends, dans une certaine mesure, est que pas deux albums ne sonnent exactement pareil. Pour faire court, je me soucie de ce que les gens pensent, mais pas au point où je le prends en considération pour changer notre son. Le nouvel album sonne exactement comme il sonne parce que c’est ce que nous voulions faire à cet instant précis et nous sommes très contents que les gens semblent l’aimer. J’aurais été déçu et très triste si les gens ne l’avaient pas aimé, je dois être honnête.
Comme tu l’as dit, c’est un album qui renoue avec l’état d’esprit originel de Mantar, celui du premier album. C’est une question qui rejoint un peu ce que tu expliquais plus tôt, mais penses-tu qu’il arrive quelque chose aux groupes après leur premier album, lorsqu’ils commencent à se constituer un public, qui a tendance à compromettre la pureté de l’art, aussi sincère et authentique que puisse être ce groupe ?
Je suis absolument d’accord. C’est ce que j’ai dit, en gros. Et comme je l’ai dit, cet album est arrivé par accident parce que nous étions ensemble en tant qu’amis chez moi, en Floride, à jouer de la musique juste pour nous divertir, pour nous amuser. Il se trouve que nous avons composé de nouvelles chansons, mais nous ne l’avons pas fait pour faire un nouvel album. D’ailleurs, nous avons commencé à en enregistrer quelques-unes, et en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, nous en avions vingt, mais même là, nous n’avions pas décidé d’en faire un album. Nous voulions probablement juste sortir un morceau de temps en temps. La maison de disques les a entendus et nous a dit : « Les mecs, c’est génial ! » J’étais là : « Ah, vous trouvez ? D’accord, faisons-en un album. » Mais je suis d’accord avec ce que tu dis. Ce n’est pas simple de conserver cette motivation naïve que tu avais quand tu as fondé le groupe, car dès que des gens aiment ce que tu fais, ça t’embrouille la tête. Tu ne veux pas les décevoir, tu veux avoir du succès, tu veux devenir un plus gros groupe, tu veux être meilleur, etc. Mais pour rester aussi pur que possible, je pense qu’il n’y a pas d’autre moyen que de se faire plaisir et de s’amuser dans ce qu’on fait. Je ne dis pas ça de manière arrogante, mais je pense que pour que ton groupe soit très bon, il faut que tu en sois son plus grand fan. Il faut que tu joues la musique que tu veux entendre. Et quand c’est le cas, c’est là que ça peut fonctionner auprès d’autres gens.
Penses-tu que ce sera un tournant pour vous, que vous allez essayer de vous couper de toutes ces pressions à l’avenir ?
Oui, à cent pour cent. Je ne peux pas revenir en arrière au stade où j’en étais avec le groupe, avec le stress et tout. Nous recevons des offres de tournées à droite à gauche. Nous pourrions chaque jour de l’année faire un concert quelque part dans le monde, mais ça me semble horrible ! Je ne veux pas faire autant de dates. J’ai aussi envie d’aller au bar avec mes amis, traîner avec eux, aller dans la forêt, etc. Mantar est quelque chose que je fais et qui me plaît, mais le groupe, ce n’est pas moi. Je ne me défini pas par rapport au groupe. C’est juste quelque chose que je fais, mais j’aime aussi me balader dans les bois, aller voir un match de foot ou me saouler dans un bar, et ne me demandez pas ce que je préfère. Nous prenons notre musique très au sérieux, mais nous ne nous prenons pas nous-mêmes, en tant que personnes, très au sérieux. Ce que je veux dire est que je ne veux pas revenir au point où j’en étais il y a quelques années où je pensais que le succès allait déterminer mon bonheur. Je suis très content si les gens aiment ma musique, ça me rend vraiment heureux, mais je ne veux pas me retrouver à nouveau à angoisser si ce n’est pas le cas.
« Si le groupe s’arrête, il s’arrête. Il n’y aura probablement pas de grande tournée d’adieu ou quoi que ce soit. Il s’arrêtera quand nous pensons que ça suffit. Comme de vieux Vikings, quand nous ne pourrons plus nous battre, nous irons nous pendre à un arbre et rejoindre le Valhalla. »
Nous ne faisons jamais de plans à long terme : même après le premier album, nous ne savions pas s’il allait y en avoir un second. Après le second, nous ne savions pas s’il allait y en avoir un troisième. Le cinquième nous a donc vraiment pris par surprise ! [Rires] Aujourd’hui, si on me demandait si Mantar fera un autre album, je répondrais que je ne crois pas, mais reposez-moi la question dans deux ans. Ce que je veux dire est que ça me va très bien si Mantar ne fait plus de nouvelle musique. Il y a tant de choses dans la vie qui me rendent heureux, et je pense qu’il faut avoir cet état d’esprit. Je trouve ça toujours très déroutant et triste quand certains musiciens ou artistes ne sont heureux que lorsqu’ils sont populaires et qu’ils ont du succès. Il faut rester terre à terre, je ne fais que jouer de la guitare… Mantar est un groupe cool, je l’aime beaucoup, mais nous ne l’avons pas créé pour changer le monde ou quelque chose comme ça. Nous sommes très punk rock à cet égard. Si le groupe s’arrête, il s’arrête. Il n’y aura probablement pas de grande tournée d’adieu ou quoi que ce soit. Il s’arrêtera quand nous pensons que ça suffit. Comme de vieux Vikings, quand nous ne pourrons plus nous battre, nous irons nous pendre à un arbre et rejoindre le Valhalla.
Mine de rien, vous êtes parvenus à survivre treize ans…
Oui, presque ! C’est assez fou. Si tu m’avais dit ça il y a dix ans, j’aurais dit que tu es fou. Exister pendant aussi longtemps, c’est dingue. Nous avons eu la chance de pouvoir, très tôt dans la carrière du groupe, après deux ans environ, commencer à en vivre, à gagner suffisamment d’argent avec le groupe pour payer notre loyer et nous permettre de ne pas avoir un autre boulot à côté. Ceci, bien sûr, nous a permis de créer plus de musique. Il y a beaucoup de groupes qui n’ont même pas le temps car ils doivent faire des boulots merdiques à côté. Je suis donc très reconnaissant. Je ne prends rien de tout ça pour acquis.
Tu évoquais Death By Burning, or l’artwork de Post Apocalyptic Depression, réalisé par Aron Wiesenfeld, renvoie lui-même à ce premier album. Sauf que cette fois, la jeune fille porte un chapeau conique, comme ceux que portent les enfants lors des fêtes, au lieu d’une couronne enflammée. Quel en est le symbole ?
Tu sais quoi ? Je n’en suis pas totalement certain. Quand j’ai vu sa peinture, j’avais ce titre en tête, Post Apocalyptic Depression, car cette fille à l’air tellement déçue. Il y a une profonde tristesse sur son visage. Elle est presque déçue que le monde n’ait pas pris fin. Elle est venue pour la grande fête, pour la grande apocalypse, pour dernier hourra, avant que le monde parte en flammes, mais en fin de compte, c’était le même merdier habituel et, une nouvelle fois, ce n’était pas la fin du monde. Je pense que c’est ce qu’on ressent quand on a dix ans et que personne ne vient à sa fête d’anniversaire. C’est là peut-être l’une des plus profondes tristesses qu’on puisse vivre en tant que personne. Plus tard dans la vie, on perd des amis, des membres de sa famille, on se fait larguer par son grand amour, et toutes ces choses font très mal, mais ce sentiment de rejet et de solitude quand on est une jeune personne, qu’on a l’impression d’être seul au monde, c’est terrifiant, et je pense que c’est ce que cette œuvre représente.
Penses-tu que votre musique représente elle-même cette profonde tristesse ?
En fait, je pense que notre musique en est la réaction, le remède, car elle est très puissante, très fière. Nous ne sonnons pas comme des victimes quand nous jouons. Nous sommes très confiants avec ce que nous faisons. A la fois, c’est aussi motivé par l’angoisse et la peur. C’est la réponse combat-fuite : certaines personnes choisissent de fuir et d’autres choisissent de se battre. Je pense que nous faisons partie des seconds. Quand nous sommes acculés, nous nous battons toujours. C’est ainsi que j’affronte la vie, de façon générale. Si quelque chose me fait peur, j’essaye d’y aller exprès.
« Je ne m’entraîne jamais à la guitare, je m’en fiche. J’utilise la guitare seulement pour composer de la musique, m’exprimer et m’amuser sur scène, mais je me fiche de devenir un bon guitariste. »
Et j’ai l’impression que le dernier morceau, « Cosmic Abortion », en est le paroxysme, quand tu hurles : « Kill, destroy, fuck shit up ».
Peut-être que cette punchline, c’est effectivement ce qu’il faut retenir : ne vous laissez pas faire, par qui que ce soit. Je pense qu’en général, c’est aussi une attitude très punk. Vous êtes votre propre patron. Ne laissez personne prendre des décisions à votre place. Soyez gentil, soyez sympa, mais ne vous laissez pas faire, à aucun prix.
« Primitif » est le maître mot de cet album. Erinç et toi vivez loin l’un de l’autre. Comment parvenez-vous à conserver ce côté primitif, y compris dans vos interactions, dans ces circonstances ?
Je pense que c’est primitif justement parce que nous vivons aussi loin l’un de l’autre, car nous n’avons même pas l’occasion de devenir super sophistiqués et de nous soucier de tous les détails. Quand nous nous retrouvons, c’est très primitif, presque comme deux combattants. Prenons la boxe, par exemple : beaucoup de gens affirment que c’est un sport élégant, peut-être bien, je ne sais pas, mais ce n’est pas non plus du ballet. Je crois que c’est primitif parce que – Dieu merci – nous ne nous sommes jamais développés en tant que groupe. Certains groupes deviennent très bons avec leur musique au fil du temps et ça devient ennuyeux. Je ne m’entraîne jamais à la guitare, je m’en fiche. J’utilise la guitare seulement pour composer de la musique, m’exprimer et m’amuser sur scène, mais je me fiche de devenir un bon guitariste. Et puis, au final, j’aime la pop, tout comme Erinç. Mes groupes préférés sont ABBA et AC/DC. J’aime les chansons pop parfaites, ça me rend heureux. Mantar est un groupe heavy, mais nous essayons quand même d’avoir de bonnes parties accrocheuses, de bonnes mélodies dont les gens se souviennent, de bons slogans, etc. Je crois qu’une chanson pop, c’est une devise forte. Ce n’est pas sorcier. C’est couplet, refrain, couplet, peut-être un pont, double refrain, fini, chanson suivante. Je n’en ai jamais rien eu à foutre du black metal symphonique avec des morceaux de huit minutes façon opéra, ni du post-black metal, du post-rock, du doom industriel, etc. Je veux juste écrire des chansons dont les gens se souviendront et qu’ils pourront chanter la seconde fois qu’ils l’entendent.
Tu disais qu’Erinç était venu en Floride te voir. Au final, l’album a-t-il été fait directement en jammant en studio ?
Non, c’était plutôt de l’improvisation dans mon bureau, chez moi. J’avais une guitare à la main, sans même la brancher, et Erinç jouait de la batterie sur sa jambe avec les mains. Ensuite, nous avons filmé avec un téléphone portable pour ne pas oublier, genre : « Ouais, ça sonne bien. » Ensuite, nous sommes allés en studio et nous avons enregistré. Nous n’avons même pas apporté nos propres instruments en studio afin de supprimer tout confort, tout filet de sécurité, et de rendre l’expérience dangereuse à nouveau. Voyez ça ainsi : au bout de dix ans de mariage, peut-être qu’il est temps de retirer le préservatif ou de baiser derrière la benne à ordures d’un Walmart pour pimenter les choses. Nous nous sommes dit que nous allions enregistrer avec ce que nous trouverions au studio, et ça a rendu la chose intéressante, passionnante et dangereuse. J’adore le son du nouvel album. J’ai joué sur de vieux amplis Fender des années 60 et Erinç a joué sur un tout petit kit de batterie Ludwig typé années 60, comme ceux qu’avaient les Beatles. C’était comme si Darkthrone jouait avec l’équipement des Hives. C’était super cool et très amusant.
« Nous n’avons même pas apporté nos propres instruments en studio afin de supprimer tout confort, tout filet de sécurité, et de rendre l’expérience dangereuse à nouveau. Voyez ça ainsi : au bout de dix ans de mariage, peut-être qu’il est temps de retirer le préservatif ou de baiser derrière la benne à ordures d’un Walmart pour pimenter les choses. »
Mais n’est-ce pas déstabilisant de ne pas jouer sur vos propres instruments ?
Non, c’est génial ! C’est excitant ! Il y a de nouveaux sons et tu ne peux rien y faire. Si j’avais amené mon équipement, ça aurait sonné encore pareil. Tu vois ces cours où une vingtaine de personnes sont assises et peignent une personne nue ? C’est à ça que je fais référence. Ils peignent une personne nue, ils n’ont rien d’autre qu’un pinceau, chaque peinture sera différente, et dans le meilleur des scénarios, ça aurait l’air cool. Mais s’ils essayent de peindre le soleil couchant parisien avec la tour Eiffel et qu’il y a trop de détails, au bout d’un moment, toutes les peintures se ressembleront. Car c’est facile de faire un album qui sonne bien ; tu doubles tes guitares, tu utilises un énorme ampli, tu as des micros onéreux, etc. J’ai enregistré le chant avec un micro qui coûte quarante euros et que je tenais dans la main, car je voulais que ça sonne brutal. La guitare que j’ai utilisée coûtait deux cents euros. Les cymbales que nous avons utilisées, nous les avons trouvées dans le studio. Nous nous en fichions, vraiment. Pour revenir à une question que tu as posée plus tôt : ça, c’est l’essence de l’art, c’est-à-dire s’exprimer et ne pas se définir par rapport aux outils qu’on utilise.
D’un autre côté, Post Apocalyptic Depression sonne cent pour cent comme Mantar : comment obtenir ce son même sans votre équipement ? Quel est le truc pour obtenir le son Mantar ?
Beaucoup de gens me demandent : « Comment faites-vous vos albums ? Comment enregistrez-vous ci et ça ? » Honnêtement, quatre-vingt-dix-neuf pour cent du temps, c’est dans les doigts. C’est juste le style de jeu, le style de chant et le style de frappe à la batterie. Au final, peu importe quelle enceinte j’utilise, quelle caisse claire Erinç utilise ou quel micro j’utilise, ça n’influe pas. Tout est dans les mains et dans la prestation. Nous avons aussi enregistré cet album live dans la même pièce. Ça joue beaucoup sur l’atmosphère et l’énergie globale de cet album. Comment faisons-nous pour sonner comme Mantar ? Je ne sais pas, car nous sommes Mantar. C’est ça le truc. D’autres groupes pourraient prendre exactement notre équipement, jouer exactement les mêmes chansons, mais ils ne sonneraient pas comme Mantar. C’est la nature des choses, et c’est un don pour lequel je suis très reconnaissant. Parfois, les gens demandent : « Pourquoi ne prenez-vous pas un bassiste ? Pourquoi ne prenez-vous pas ceci ? » Parce que créer quelque chose de super, ce n’est pas une question de nombre de musiciens, c’est une question d’alchimie entre les musiciens. Certains groupes ont huit personnes, et ils ont besoin de ces huit personnes parce que ça correspond exactement à ce qu’ils font. Nous, pour créer notre propre son signature, nous n’avons besoin que d’Erinç et moi.
De même, il y a aussi une vraie proximité avec l’auditeur, notamment avec votre façon de démarrer l’album, lorsque tu dis « Check ! Check ! ». C’est presque comme si on était dans la pièce avec vous.
Et c’est ainsi que ça s’est passé ! Le son que vous entendez, c’est ainsi que ça sonnait dans la pièce, genre : « Check, le microphone est bien branché ? Ok, c’est bon, on y va. Un, deux, trois, quatre. » C’est une situation très intimiste. C’est comme un concert en salle de répétition où tu invites tes dix meilleurs amis, c’est le feeling que nous voulions créer.
Les chansons de Post Apocalyptic Depression sont parmi les plus accrocheuses depuis « Era Borealis », surtout si l’on pense au dernier morceau, « Cosmic Abortion », qui a tout pour devenir un autre incontournable de vos concerts. Penses-tu que ça en dit long sur votre état d’esprit cette fois-ci ? Penses-tu que moins on planifie, plus la musique devient percutante ?
Pas forcément ça, mais le moins on analyse les choses. Nous mettons encore beaucoup d’efforts et de détails, d’une certaine manière, mais nous essayons de ne pas trop y réfléchir. Pense à « Era Borealis » que nous avons créée en 2015, c’était la seule chanson que nous étions complètement certains de ne pas mettre dans l’album, car elle était absolument stupide, et tout le monde a dit : « Bordel, mais qu’est-ce que vous racontez ? » Et au fil des années, c’est devenu un énorme hymne. C’est pareil avec « Cosmic Abortion », c’est la dernière chanson que nous avons faite, et nous ne l’avions même pas terminée, parce que nous nous sommes dit : « Je ne sais pas… » Nous l’avions enregistrée mais nous n’avions même pas commencé à la mixer, parce que nous pensions qu’elle n’était pas bonne.
« Quand je vais dans un restaurant, je ne veux pas d’un dîner en huit services qui dure quatre heures, avec différentes sensations gustatives en provenance du monde entier. Je veux une pizza, mais si je veux une pizza, j’en veux une bonne. C’est ainsi que je compose des chansons. »
Nous l’avons jouée aujourd’hui pour la première fois ensemble depuis que nous l’avons enregistrée et elle est amusante à jouer, elle est cool ! Elle a ce joli groove à la Bolt Thrower, un côté très années 90, Ministry, Rob Zombie, etc. Le fait est qu’on ne sait pas toujours immédiatement ce qu’on tient entre ses mains. Tu dis qu’il y a plein de morceaux accrocheurs sur cet album : ce n’est pas quelque chose qu’on sait tout de suite, parce qu’on est trop dedans. Maintenant, avec le recul, ayant terminé l’album depuis environ un an, je comprends à quel point il est accrocheur, mais on ne peut pas le prévoir. Soit ça se produit, soit ça ne se produit pas. Je pense personnellement avoir un certain talent pour écrire des chansons qui restent en tête, car comme je l’ai dit, j’aime ABBA, Roxette, la Motown, etc. J’aime la bonne vieille pop. C’est comme quand je vais dans un restaurant, je ne veux pas d’un dîner en huit services qui dure quatre heures, avec différentes sensations gustatives en provenance du monde entier. Je veux une pizza, mais si je veux une pizza, j’en veux une bonne. C’est ainsi que je compose des chansons. Il n’y a rien de mal à manger des frites ou une pizza, tant que ce sont les meilleures frites ou la meilleure pizza de la ville.
L’album s’appelle Post Apocalyptic Depression : est-ce ce que vous ressentez après treize ans de Mantar ou est-ce vraiment plutôt un commentaire sur le monde, comme tu l’évoquais tout à l’heure ?
Ce titre se réfère à l’état du monde dans lequel on vit. Il y a tant de dangers dans ce monde, parce que les dirigeants jouent avec le feu et refusent d’apprendre de leurs propres erreurs. C’est presque une manière cynique de commenter ce qui est en train de se passer sur la planète. J’ai l’impression que les gens ont vraiment envie de voir le monde s’embraser et qu’ils sont presque déçus quand une nouvelle année passe sans qu’il ait pris fin dans une apocalypse. On joue avec le feu, pour ainsi dire.
D’un autre côté, j’ai lu que, dans cet album, tu avais décidé de ne pas parler de l’état du monde et de politique…
Je ne peux pas totalement ne pas en parler, mais tu as raison, les textes, en soi, sont beaucoup moins politiques. Ils sont aussi plus dans la veine du premier album. C’est de la bonne vieille obscurité à l’ancienne, des trucs déglingués auxquels je pense. Je dirais que je suis quelqu’un de très gentil et toutes ces choses à propos desquelles je chante, c’est juste que parfois tu aimes explorer tes faces sombres. Quand ça devient trop politique, ça m’ennuie très vite. Je n’ai pas envie d’être ce genre de gars qui monte sur scène et prêche à des convertis, genre : « Je comprends tout et maintenant, je vais faire un discours et vous devrez m’écouter, car j’en sais plus que vous. » Je n’en sais pas plus que n’importe qui ! Je ne veux pas que les gens agissent en fonction de mes paroles. En tant qu’individus, dans le privé, nous sommes des personnes très politiques, mais Mantar n’est pas forcément un groupe politique. Nous ne sommes pas Bad Religion ou Fugazi. Ce n’est pas notre mission. Nous aimons juste créer une certaine obscurité quand nous jouons de la musique et c’est bien comme ça. Tout n’a pas besoin d’être politique pour être de l’art.
« J’ai l’impression que les gens ont vraiment envie de voir le monde s’embraser et qu’ils sont presque déçus quand une nouvelle année passe sans qu’il ait pris fin dans une apocalypse. »
Tu as fait remarquer que « les gens refusent tout simplement d’apprendre ». Penses-tu que ce soit une raison suffisante pour arrêter de les sensibiliser ?
Non, pas forcément, mais c’est une raison suffisante pour ajuster ses attentes. Laisse-moi retourner la question : penses-tu vraiment que l’humanité sera un jour suffisamment intelligente pour vivre en paix et en harmonie avec la nature et entre eux ? Ou as-tu toi aussi laissé tomber cet espoir, même si tu ne désires rien de plus que ça ? C’est comme mettre ta main sur une plaque de cuisson : tu le fais une fois, tu le fais deux fois, mais au bout d’un moment, tu te dis : « Je vais me faire mal à chaque fois. » Ne te méprends pas, je ne suis pas un misanthrope, j’aime les gens, et rien n’est plus important dans ma vie que l’amour et l’amitié. Je veux que l’amour soit mon éternel moteur dans la vie. Mais mes attentes globales concernant l’humanité sont très minces. Comme je l’ai dit, ils refusent d’apprendre de l’histoire et de leurs erreurs. On voit ce qui se passe en Europe. Ils veulent de nouveau des dirigeants forts. C’est exactement pareil que pour l’homme orange aux US. Ils veulent des réponses simples pour des questions très complexes, et construire des murs au lieu de tendre la main et parler aux gens. C’est plus que jamais « nous contre eux », « eux contre nous ». Comment pourrais-je croire que le monde va changer ? Et en vérité, je ne crois pas pouvoir changer le monde, et je ne crois même pas que ce soit ma mission de changer le monde. On devrait essayer de se sensibiliser et de s’éduquer les uns les autres, mais encore une fois, il faut être réaliste.
Je viens d’Allemagne, je me souviens quand le pays était divisé avec l’Allemagne de l’Est et l’Allemagne de l’Ouest. Je me souviens de cette sorte de peur de guerre froide à la fin des années 80, début 90. Je me souviens aussi quand la Russie et l’Amérique se sont serré la main et tout semblait aller mieux. Je suis tellement en colère que toi et moi, ayant la quarantaine, on revienne à la case départ, qu’on soit la génération qui, encore une fois, doit avoir peur d’une putain de guerre nucléaire ! Tu y crois ? Je suis tellement en colère, parce que ce n’est pas de ta faute, ce n’est pas de la mienne, c’est la faute du grand gars là-haut. Je pensais ce sujet ne serait plus d’actualité et qu’on aurait plus à s’en soucier. La vérité est que la génération avant nous était en sécurité, alors que nous courons de nouveau le risque d’une putain d’apocalypse nucléaire. Je suis tellement déçu et furieux. C’est ce que je veux dire : je ne peux pas croire toutes ces conneries. Je déteste le fait que je doive faire face à un autre discours du type : « L’Est, l’empire du mal, et l’Ouest, les grands gentils. » Ce sont tous des putains de criminels. Bref, ne me lance pas là-dessus.
Des chansons comme « Dogma Down » et « Church Of Suck » semblent ouvertement antireligieuses. Penses-tu que la religion reste l’un des pires poisons pour l’humanité ?
Non, pas du tout. Et elles ne sont pas antireligieuses. Le fait est que j’ai zéro problème avec la religion. Parfois, je jalouse même les gens qui sont super croyants, et je crois moi-même en un esprit supérieur. Je suis anti-manipulation des gens. On pourrait dire que je suis anti-Eglise, mais pas anti-religion. Ça me fait peur quand les gens abandonnent toute leur personnalité, toute leur vie, tout leur libre arbitre pour suivre un leader, et peu importe que ce soit une religion ou un parti politique. Le gars à droite, Trump, dit : « Je sais tout. » Les gars à gauche disent la même chose : « Nous savons tout. » L’Eglise chrétienne : « Nous savons tout. » Les musulmans : « Nous savons tout. » Les juifs : « Nous savons tout. » Vous savez quoi ? Ça me semble un peu louche. Une personne ou deux, comme toi et moi, nous sommes des gens intelligents, mais quand on est trois, quatre, cinq, on est déjà une foule hystérique très dangereuse. C’est le problème avec la religion et l’Eglise. C’est le problème avec les partis politiques. C’est comme les nazis au début des années 30 : je ne pense pas que tous ceux qui flirtaient avec l’idée du national-socialisme à l’époque disaient : « Prochaine étape, on va gazer six millions de Juifs. » Je ne crois pas, mais ils ont suivi et n’ont pas ouvert la bouche, parce qu’ils croyaient à ce que quelqu’un leur avait dit, car ils voulaient y croire et refusaient de penser par eux-mêmes. Dès que tu laisses d’autres gens penser à ta place, ça devient très dangereux, et peu importe si la balle que tu te prends dans la tête vient de la droite ou de la gauche. Une balle dans la tête reste une balle dans la tête. Et peu importe si c’est un chrétien ou un musulman qui te coupe la tête, c’est pareil. Donc ce que je veux dire avec ça, c’est que je suis profondément contre la manipulation des foules.
« Je ne crois pas en un Dieu punisseur. Si Dieu existe, il ou elle nous a créés avec tous nos défauts et tous nos talents. Si il ou elle nous a créés, pourquoi ne nous aurait-il ou elle pas rendu parfaits dès le départ ? Donc je ne crois pas en un tel Dieu, ça n’aurait aucun sens, ce serait littéralement une perte de temps. »
Ou les dogmes, en général…
Oui, tous les dogmes. Ton dogme ne signifie rien pour moi, et vice versa. Ton dogme ne vaut rien. Tu peux croire en tout ce que tu veux, pas de souci, mais ne viens pas prêcher. Je n’en veux pas. Je n’y crois pas. Laisse-moi tranquille.
Il y a aussi la chanson « Two Choices Of Eternity ». Quels sont ces deux choix possibles ?
Ça, c’est quelque chose de très américain. J’étais en train de conduire sur l’autoroute en Floride et il y avait un grand panneau pour une Eglise disant qu’il y avait deux choix d’éternité, le paradis ou l’enfer, et qu’il fallait choisir où on voulait aller. Ça démontre bien ce que je disais : l’Eglise joue avec la peur des gens, et elle les contrôle avec la peur. Peut-être que tu as raison, il y a une part de critique là-dedans. Comment peut-on penser que voir un tel panneau peut changer sa vie ? Il faut penser par soi-même. Et puis je ne crois pas en un Dieu punisseur. Si Dieu existe, il ou elle nous a créés avec tous nos défauts et tous nos talents. Si il ou elle nous a créés, pourquoi ne nous aurait-il ou elle pas rendu parfaits dès le départ ? Donc je ne crois pas en un tel Dieu, ça n’aurait aucun sens, ce serait littéralement une perte de temps.
Tu disais croire en un esprit supérieur. Peux-tu nous en parler ?
Absolument. Tout d’abord, je crois fermement en l’amour. L’amour est la chose la plus extraordinaire au monde. Et je ne parle pas forcément d’amour romantique. Ce peut être l’amour que je ressens là maintenant en te parlant, un journaliste qui s’intéresse à ce que je fais, ou quand je parle à un autre collègue musicien, celui que je ressens quand je pars me promener avec un bon ami, ou celui que je ressens quand je suis seul dans la forêt et que je me sens très connecté à la nature, celui que je ressens quand je regarde les étoiles. Ça me fait dire que tout ceci vaut quelque chose et que ce n’est pas complètement inutile d’être en vie. Comme je l’ai dit, je ne suis pas un nihiliste. J’aime être en vie et j’aime les humains, et c’est justement ce qui me rend triste. Ça fait de moi cette petite fille sur la pochette de cet album, car parfois j’ai l’impression que personne n’est venu à ma fête et veut partager de l’amour. Ils veulent tous créer des guerres, de la jalousie, des tensions, de la haine, etc. Je ne peux même plus aller sur les réseaux sociaux, car il y a tellement de haine dessus. Tu connais le film La Ligne Verte avec le gars dans le couloir de la mort ? Dans une scène, il dit au personnage joué par Tom Hanks : « Je ne sais pas pourquoi les gens font ça. Pourquoi les gens se font-ils ça les uns aux autres ? » C’est un grand gaillard avec l’esprit d’un enfant de quatre ans, et parfois j’ai l’impression d’avoir le même esprit. Par exemple, j’adore être en Floride, mais mes amis en Allemagne me manquent beaucoup, et parfois, encore une fois, je me sens comme cette fille sur la pochette de l’album, je me sens tellement seul. Beaucoup de gens disent que les adultes ne sont pas seuls, ils sont occupés avec le travail, avec la vie, à faire des enfants, etc. mais pour moi, ce sentiment de solitude, c’est ce qu’il y a de pire.
Ce que je veux dire, c’est que quand je dis que je crois en un pouvoir supérieur, ça veut dire que je crois en l’amour. Le concept de l’amour doit être mon moteur dans la vie. Tout ce que je fais doit être déclenché et motivé par l’amour, même si je peux aussi devenir vraiment furieux et colérique. Je peux devenir très violent s’il le faut, et je n’en suis pas fier. Mais le pouvoir supérieur en lequel je crois, c’est l’amour. Comment ne pas croire en un pouvoir supérieur quand on voit quatre-vingt mille personnes à un concert de rock, tous ces bras levés, tous ces gens qui chantent sur la même musique, tous unis par ce sentiment de convivialité et d’amour ? Ou quand je vois des animaux, c’est le truc le plus génial qui soit, c’est tellement dingue qu’ils existent ! J’ai l’air d’un putain de hippie quand je parle, mais je n’en suis pas un ! Mais parfois, quand je vois un arbre de quatre cents ans, je suis là : « Oh mon Dieu ! » Et on pense vraiment à ce satané Facebook ? Il y a un arbre qui a quatre cents ans ! Ça vaut plus que tout Meta ! Donc ma croyance en un esprit supérieur ne vient pas forcément du christianisme ou je ne sais quelle religion organisée, c’est plus le sentiment qu’il y a une raison à la vie, que tout ceci n’est pas pour rien. L’amour qu’on ressent est toujours plus fort que la haine qu’on peut aussi ressentir de temps en temps, et ça démontre bien qu’on est là pour une raison. Tant que ce sera le cas, ce sera suffisant pour ne pas se suicider.
« Imagine ce qui arriverait si les paroles de Cannibal Corpse étaient vraies, on serait tous en taule ! [Rires] C’est tellement exagéré que ce n’est pas vraiment dangereux. Je trouve que c’est bien plus dangereux quand des groupes chantent : ‘Voilà de très bonnes raisons pour se suicider’. »
Comme tu l’as évoqué plus tôt, il y a aussi dans cet album beaucoup de ce que tu appelles du « bon vieux divertissement sinistre », comme avec « Morbid Vocation », « Halsgericht », « Face Of Torture » ou « Axe Death Scenario ». J’imagine que ça rejoint la raison pour laquelle on aime tant les films d’horreur, mais pourquoi ce qui est sinistre peut être si amusant, d’après toi ?
Parce que c’est quelque chose qui nous fait fantasmer… Imagine ce qui arriverait si les paroles de Cannibal Corpse étaient vraies, on serait tous en taule ! [Rires] Mais c’est la beauté des textes metal, c’est presque humoristique. C’est tellement exagéré que ce n’est pas vraiment dangereux. C’est pourquoi c’est du divertissement. Je trouve que c’est bien plus dangereux quand des groupes chantent : « Voilà de très bonnes raisons pour se suicider, parce que le monde est très sombre et triste, la vie est pourrie et après on meurt. » Ça, c’est de la musique dangereuse, mais quelqu’un qui essaye de me dire : « Je cours dans tous les sens avec une tronçonneuse » ou des paroles comme celles d’« Axe Death Scenario », ça c’est juste du divertissement sombre à l’ancienne. Et je crois que c’est ce qui est attrayant là-dedans. On peut avoir les avantages sans les inconvénients.
Tu es amateur de films d’horreur ?
J’aime les slashers des années 70, mais pas les conneries gores. Je ne veux pas voir quelqu’un se faire couper la tête ou des intestins voler en l’air, ça ne m’intéresse pas. J’aime la pop culture, des choses comme Halloween, des meurtriers qui sévissent dans des camps de vacances, etc. et j’aime aussi quand il y a une dimension psychologique, comme dans Hérédité : ce film est tellement malsain qu’il me fiche une trouille bleue ! Ça, parfois, ça me plaît beaucoup, mais seulement à petite dose, car l’horreur psychologique est bien plus flippante. Je ne regarde pas énormément de films d’horreur. Encore une fois, j’aime ceux des années 70. C’est comme la pornographie : j’aime le porno vintage, celui des années 70 et 80, car ce n’est pas de la baise constante ; il y a la musique ringarde, les coiffures cool, la Corvette de 84 qu’ils conduisent, les dialogues merdiques, etc. Tout est tellement plus amusant. La pornographie moderne est horrible, c’est pareil que le gore – il n’y a d’ailleurs pas tant de différence. Tu as constamment des gros plans sur une bite bizarre qui rentre dans une chatte bizarre, ça ne vaut pas mieux que de voir un mec couper des têtes ! [Rires] Si on montrait ça à un extraterrestre, il ne comprendrait pas ce qui se passe, il trouverait l’un et l’autre tout aussi dégoûtant.
« Halsgericht » est la première fois que tu utilises l’allemand, à la fois dans le titre d’une chanson et dans certaines paroles. Penses-tu que cette expérience pourrait t’inciter à utiliser davantage ta langue maternelle à l’avenir ? Et pourquoi ne l’as-tu jamais utilisée auparavant ?
L’allemand est une langue vraiment amusante pour chanter. C’est différent du français ; le français, c’est beau, c’est presque chantant quand on entend des Français parler. L’allemand n’est pas beau, mais ce n’est pas fait pour l’être. A la fois, de façon sombre et dure, c’est très poétique, et c’est amusant de chanter dans cette langue, car les mots sonnent comme des armes. Je ne sais pas si Mantar créera un jour des textes entièrement en allemand, mais le fait d’avoir le second couplet d’« Halsgericht » en allemand était une bonne mise en appétit pour moi. Avant Mantar, je n’avais jamais joué de la musique en anglais, j’avais toujours eu des groupes de punk avec des paroles en allemand, et ça me manque beaucoup.
« La pornographie moderne est horrible, c’est pareil que le gore – il n’y a d’ailleurs pas tant de différence. Tu as constamment des gros plans sur une bite bizarre qui rentre dans une chatte bizarre, ça ne vaut pas mieux que de voir un mec couper des têtes ! [Rires] Si on montrait ça à un extraterrestre, il ne comprendrait pas ce qui se passe, il trouverait l’un et l’autre tout aussi dégoûtant. »
J’ai mentionné le fait que le groupe a survécu plus de dix ans. Que faudrait-il pour qu’il survive dix ans de plus ?
Je ne crois pas que ça arrivera, car la vie est courte et je crois que j’aurai envie de faire d’autres choses à un moment donné. Je préfèrerais mettre fin au groupe et continuer à être ami avec Erinç plutôt que d’avoir la garantie que le groupe va continuer à exister encore dix ans, tout en nous agaçant mutuellement, parce que nous devons tellement travailler, et ainsi de suite. Mais pour répondre à la question, ce qu’il faudrait pour que le groupe dure encore dix ans, c’est trouver des moyens de nous divertir, de faire ceci parce que c’est divertissant et amusant pour nous. S’il y a ça, alors oui, peut-être qu’il y a une chance que nous fassions encore un concert dans dix ans. Mais si c’est du boulot, si ce sont des obligations, du genre : « Vous devez faire ça, sinon vous ne serez pas payés et vous ne pourrez pas payer pour votre maison », non, ça paraît trop stressant.
Tu as déclaré que « l’héritage global compte plus que les objectifs et les réussites à court terme ». Quel héritage souhaiterais-tu laisser après la disparition du groupe ? Qu’aimerais-tu que les gens en retirent ?
Tout d’abord, évidemment, la musique, de bonnes chansons, de bons albums, de bons feelings. Mais aussi un message : soyez confiants, soyez courageux. Quand vous êtes un jeune groupe et que vous vous mettez à faire de la musique, ne regardez pas à droite à gauche, faites votre propre truc. N’écoutez personne. Ne suivez aucune mode. Faites juste ce que vous avez dans les tripes, dans votre tête et dans vote cœur. Rien d’autre ne compte. Soyez méprisants ; ne soyez pas des connards, mais ignorez les tendances et ce que les gens pensent. Rien n’est plus vieux que le journal d’hier. C’est pareil avec les tendances dans la musique. « Oh mon Dieu, ce groupe joue au Roadburn, il est tellement intéressant ! » L’année suivante, plus personne n’en a rien à foutre. Le mieux qu’on puisse faire avec un groupe, c’est d’établir une longue carrière où on fait son propre truc. Je crois que ceux-ci sont les seuls groupes qui laisseront une empreinte. Les autres essayent trop de plaire à tout le monde. Ce que j’aimerais qu’on retienne de Mantar, c’est : « Ils ont fait leur truc », à la Frank Sinatra.
Interview réalisée en visio le 6 février 2025 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Sonja Schuringa .
Site officiel de Mantar : www.mantarband.com
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Ahah, toujours un plaisir de lire Hanno, j’adore ce type!
Merci pour l’interview.