C’est une forme de consécration qu’a vécue le groupe français Mass Hystaria le 29 juin 2024, en jouant à 20h30 sur la Mainstage 1 du Hellfest. D’autant que le live, c’est LE terrain de jeu favori du groupe, qui lui permet d’exprimer toute sa puissance. C’était leur cinquième passage à Clisson, et il semble que les planètes du metal aient été parfaitement alignées. Malgré la pluie, l’osmose entre le groupe et le public a été indéniable, et se ressent sur Vae Soli, l’album live qui vient de sortir.
Sur la scène – et son snake pit – prévue à l’intention de Metallica, qui a officié quelques heures plus tard, Mass Hysteria a délivré une prestation de haut vol. Fred et Yann, les deux guitaristes du groupe, nous ont livré leurs ressentis (contrastés !) sur ce moment très intense, individuellement et collectivement.
« J’ai eu le défi de mixer et transmettre l’énergie du live physique pour des gens qui vont écouter sur deux petites enceintes, peinards dans leur salon, ce qui est presque plus dur que de faire un album studio normal. »
Radio Metal : Bonjour et merci de nous accueillir !
Fred Duquesne (guitare) : Bienvenue dans mon studio, qui vient de s’agrandir. Avant, c’était tout pourri, là j’ai repeint, c’est propre. Avant c’était le salon d’un mec, que j’ai récupéré quand il est parti. C’est plus simple maintenant. Voilà, c’est ma zone ici depuis dix-neuf ans. C’est là que je produis des albums, dont ceux de Mass Hysteria. Le live dont nous faisons la promo a été mixé ici. Donc c’est sympa de pouvoir faire la promo ici, plutôt que dans un bar qu’on ne connaît pas ou au Hard Rock Café, ça ne me correspond pas trop. Autant venir chez nous, que vous voyez la zone dans laquelle nous baignons quand nous bossons. C’est la petite caverne !
A l’époque de votre premier DVD live, vous aviez évoqué le fait que les labels devenaient relativement frileux vis-à-vis de ce support. Depuis votre signature chez Verycords, vous semblez cependant avoir carte blanche pour les sorties. Est-ce une proposition du label ou une volonté du groupe de conserver un témoignage live de chaque tournée ?
Ce qui fait l’essence même de Mass Hysteria, la « renommée » du groupe, c’est sa puissance en live. Que nous jouions à Nevers, au Café Charbon à l’époque, dans ce genre de petits endroits où nous sommes nés, ou sur des grosses scènes comme le Hellfest, ou en Russie, ce que les gens captent, c’est cette énergie que nous dégageons. Que nous chantions en français ou pas, que les gens comprennent ou pas, ils captent ce qu’il se passe. Cette énergie du live est essentielle dans la tête des gens, en dehors du fait qu’il y ait de très bons albums – même ceux de l’époque où je n’étais pas là sont super, ça a marqué une génération. Il faut proposer ce que les gens préfèrent, c’est-à-dire du live. Donc oui, nous nous efforçons de sortir un live un peu cool à chaque tournée, encore plus quand c’est dans un endroit un peu prestigieux, que ce soit le Zénith que nous avons fait en janvier ou le Hellfest. Par contre, c’est très complexe à réaliser, parce que l’énergie du live physique, avec la sono qui te prend comme ça… Comment retranscrire ça pour des gens qui vont écouter sur deux petites enceintes ou regarder sur leur télé, peinards dans leur salon ? Ce n’est pas le pit. J’ai eu le défi de mixer et transmettre ça, ce qui est presque plus dur que de faire un album studio normal. Parce qu’il y a des soirs où ça marche, d’autres moins, donc si jamais on capte le soir qui ne marche pas forcément…
Qu’est-ce que ça suppose en termes de son et de mixage de partir d’une prise live en extérieur ? Est-ce qu’il y a des contraintes particulières ?
Il n’y a que des contraintes ! Le jour du concert, nous déléguons la captation à une équipe technique qui enchaîne tous les groupes de la journée, donc les mecs peuvent oublier le micro sur la guitare de Yann, les micros qui sont dans le pit… Si le mec oublie ça, je n’aurai pas les gens quand ils chantent, par exemple. Or nous avons envie d’entendre les gens qui chantent nos chansons. Ce n’est que des problématiques de ce genre qu’il faut contourner. Et puis il faut espérer que ce jour-là, nous ayons fait notre meilleur groove, notre meilleure perf, sachant que c’est une journée qui est assez stressante pour tout le monde, même si après, en général, ça va, ça se détend.
Le concert des trente ans au Zénith de Paris en janvier dernier a également été enregistré. Pourquoi ne pas avoir privilégié une sortie pour ce concert, sachant que vous aviez eu l’occasion de proposer une setlist plus complète et quelques morceaux rarement joués ?
Ce sont deux situations différentes. Ce sont deux concerts, tu vas me dire, mais le Hellfest, c’est l’un des plus gros moments de notre carrière, en termes de scène, d’heure de passage, des groupes qui jouent après – c’était Metallica, quand même ! –, et puis soixante mille personnes, on ne fait pas ça tous les jours. Evidemment qu’il y a un objet qui sort de ça, c’est le point culminant de notre tournée. Quelques mois plus tard nous faisons notre date parisienne au Zénith, qui puise davantage dans toute la discographie du groupe, des débuts à aujourd’hui, qui est beaucoup plus long à décliner et qui est vraiment fait pour les fans. Au festival, il y avait aussi des gens qui n’étaient pas fans, qui nous ont découverts certainement, mais le Zénith, ce sont les aficionados du groupe, au final.
« Quand les gens sautent sur ‘Contraddiction’, j’ai du mal à croire que c’est nous. Je me prends pour Limp Bizkit ou Rage Against The Machine dans les années 90 en festival. »
On remarque dans la tracklist l’absence d’un titre qui semblait incontournable, « Furia »…
Yann Heurtaux (guitare) : Si tu savais les batailles que c’est quand tu as cinquante minutes ! Tu es obligé de faire des choix. Aujourd’hui dans les morceaux hyper fédérateurs, il y a « Furia » et « Plus Que Du Metal », qui est un petit peu plus récent pour nous et qui fonctionne tout aussi bien. Comme nous avions joué « Furia » la dernière fois, nous avons mis « Plus Que Du Metal » en dernier à la place. Ça a déçu certains fans, mais nous savons qu’il y a plein de gens qui nous découvrent, et que « Furia », ce n’est pas non plus…
Fred : Même entre nous, les avis divergent sur cette thématique.
Yann : Oui, ce sont de longues discussions.
C’est votre deuxième live au Hellfest, et vous y avez joué l’année dernière pour la cinquième fois : considérez-vous avoir une relation privilégiée ou un lien spécial avec ce festival ?
Pas forcément, non. C’est un festival dont, personnellement, je suis fan à la base. Quand nous l’avons fait la toute première fois, nous n’étions pas super à l’aise. Au départ, le Hellfest est un truc bien extrême, bien « niche », puis au fur et à mesure, le truc grossit, et un jour, on te propose de le faire. Nous nous sommes demandé si nous y avions notre place, ne faisant pas du metal extrême. Finalement, nous l’avons fait, c’était génial et nous n’avions qu’une envie, le refaire encore. Ensuite, nous avons sympathisé avec les boss. Je ne sais pas s’il y a une relation privilégiée, mais c’est un festival incontournable.
Fred : Il y a plusieurs festivals où Mass Hysteria a été programmé six ou sept fois. Tu connais les gens, c’est la septième tournée que tu fais, donc c’est la septième fois que tu passes, du coup tu sympathises. Le groupe existe depuis trente ans, donc au bout d’un moment, pas que tu fidélises avec un festival et que vous deveniez les meilleurs copains du monde, mais il y a quand même des liens qui se créent, ça devient une petite coutume. Je ne sais pas si c’est le cas avec le Hellfest, mais Yann connaît Ben Barbaud et il nous a laissé la chance, quand même. Ces gens-là nous laissent la chance d’arriver sur une scène aussi grosse. Il faut dire merci.
Yann : Je connais bien Ben, et Mass Hysteria n’est pas sa came. Il fait des tests. Il nous a laissé notre chance et effectivement, à chaque fois, ça se passe super bien pour nous – je touche du bois pour que ce soit toujours le cas. Il nous fait donc de plus en plus confiance, jusqu’à nous faire jouer à cette place-là. C’était très cool. Nous sommes ravis.
Justement, vous avez joué sur la scène prévue pour Metallica, avec le « snake pit ». Comment avez-vous préparé ce concert en prenant en compte cette configuration particulière ?
Fred : Par rapport à la scène de Metallica, il n’y a pas eu de préparation, car nous l’avons appris plus ou moins au dernier moment.
Yann : Eux sont équipés pour aller sur cette avancée de scène. Nous, nous avons des ear monitors complètement normaux, et nous n’avons pas plusieurs sonorisateurs qui nous suivent. Je me suis donc fait piéger à plusieurs reprises en partant devant et en me prenant une espèce de retour de son. Je n’étais plus bien, Rapha [Mercier, batteur] était décalé. Heureusement que nous avons le clic, mais c’était assez perturbant. Tu vas tellement devant que tu as les retours dans tes oreilles ainsi que la façade, donc il y a un petit décalage.
« Je suis sorti de scène, j’étais dégoûté de mon concert. Les techniciens de Metallica me disent : ‘Les gars, c’était mortel’, mais dans ma tête c’était pourri. »
Fred : Et puis la scène glisse parce qu’il a commencé à pleuvoir une seconde avant que nous montions sur scène. Tu as beau avoir tout prévu, tu ne peux pas avoir répété avec la scénographie, qui est unique ce jour-là, tu ne sais pas à quel moment vont partir les flammes, etc. Et puis il y a cette histoire de ear monitor : nous avons un casque, donc nous nous entendons sur la scène, mais dès que nous nous avançons, entre le son de la façade et celui qu’on entend dans le casque, c’est décalé d’une demi-seconde ou d’une seconde. Donc tu vas faire le malin et puis tu te dis : « Qu’est-ce qui se passe ?! Je ne suis plus dedans ! »
Yann : Nous avons eu beaucoup de chance parce qu’il me semble que le moment où nous avons joué, c’est quand il a le moins plu. Le pauvre Dickinson qui jouait après nous, il a pris cher, et puis pendant Metallica, il pleuvait de ouf.
Et pourtant, peu de groupes ont fait autant danser le public que vous, jusqu’à très loin de la scène.
Je regarde la vidéo de « Contraddiction », quand les gens sautent, déjà, j’ai du mal à croire que c’est nous, et je me prends pour Limp Bizkit ou Rage Against The Machine dans les années 90 en festival, ça fait pareil. Quand Mouss crie « jump! » sur « Contraddiction », c’est ouf !
Fred : C’est un trick que nous faisons dans pas mal de concerts, de faire jumper les gens sur « Contraddiction ». Donc quand cette chanson arrive sur la setlist, nous savons qu’il va y avoir ce mouvement hyper cool, mais nous ne savions pas que ce serait aussi grand.
Yann : C’est limite si ça ne va pas jusqu’à la Warzone ! En fait, je suppose que des gens étaient là pour nous, beaucoup d’autres étaient là pour Metallica, et tout le monde est rentré dans le truc. C’était un concert magique, et quand c’est au Hellfest que ça arrive, c’est plutôt cool.
Sur le live, on sent toujours une très bonne complicité entre vous deux à la guitare. Comment préparez-vous ça ?
Fred : Nous ne préparons pas.
Yann : Nous l’avons naturellement. Mouss y est pour beaucoup. Je vais te raconter une petite anecdote. Je suis dans Mass Hysteria depuis le début, mais j’ai quand même eu l’occasion de les voir deux fois en concerts – dans une cave ou je ne sais où – avant d’entrer dans le groupe. Je me disais : ce mec a une connexion avec les gens qui est incroyable, même quand il y a cent personnes. Qu’il y ait trente mille, cinquante mille, deux cents, cinq cents personnes, Mouss reste lui-même, il ne change pas. Et puis, nous nous entendons hyper bien, c’est très important. Les seuls concerts où il y a eu des petites embrouilles, ce n’étaient pas de bons concerts. Nous avons besoin d’avoir ce feeling entre nous qui fait que, quand nous nous regardons, ça rigole, nous savons tout de suite à quoi l’autre pense.
Fred : C’est marrant mais moi, je suis sorti de scène, j’étais dégoûté de mon concert. Les techniciens de Metallica me disent : « Les gars, c’était mortel », mais dans ma tête c’était pourri. Pendant le concert, je me disais : « C’est filmé, il faut que je joue bien parce qu’on ne pourra pas refaire la prise, il faut qu’on jumpe, il y a ma fille, il y a ma meuf, etc. » D’habitude, dans ces moments-là, j’ai une énergie encore plus forte, mais cette fois, j’en avais un peu moins, parce que je voulais faire attention. J’étais dégoûté de moi, je me disais que je n’avais pas assuré.
Et toi Yann, tu étais dans quel état d’esprit quand tu es sorti de scène ?
Yann : J’ai kiffé. Il y a plein de trucs qui m’ont beaucoup ému. Quand tu as autant de monde qui kiffe devant toi, parfois tu as même les larmes aux yeux. C’est une sensation que tu n’as pas beaucoup ailleurs.
Fred : Tu es un peu émotif [petits rires].
« Il y en a qui ne sont jamais contents et ceux-là, je pense qu’il ne faut pas trop les écouter. Il faut que Ben fasse ce qu’il veut ; s’il veut mettre Indochine, il met Indochine, et je suis sûr que ça passerait. »
Entre deux chansons, vous dites regretter le manque de représentation de la musique metal à la télé et à la radio. Cette confidentialité est précieuse pour pas mal de fans du genre qui aiment que « leur » musique reste underground. Et c’est ce qui est parfois reproché au Hellfest : d’un côté accueillir des groupes très mainstream, et de l’autre, faire venir des gens qui ne connaissent pas l’état d’esprit du metal. De quel œil voyez-vous ce débat ?
Yann : Je fais partie de ceux qui écoutent du metal extrême, mais je me suis ouvert un petit peu. A l’époque, je ne sais plus quel groupe était programmé au Hellfest, mais je ne suis pas du tout skate, NOFX je déteste, et je trouvais ça chelou. En fait, je vois que NOFX cartonne. Evidemment, il ne faudrait pas aller trop loin non plus et il y a des groupes que, personnellement, je n’aurais pas vus au Hellfest… Mais pourquoi pas ? Shaka Ponk a cartonné, ils ont fait un super concert, tout le monde était content.
Fred : A la base, les gens tiraient un peu dessus. Même Muse. Bon, ils ont fait un concert pourri, donc ils n’ont pas eu tort.
Yann : Ce sont des puristes, mais effectivement, quand tu vois Muse et Last Train au Hellfest, je respecte mais j’ai plus envie d’aller voir ça à Rock en Seine. Pour mon Hellfest, j’ai plutôt envie d’aller voir des trucs ultra extrêmes. J’adore y faire des découvertes. Et je suis rarement sur les Mainstages…
Fred : Personnellement, j’aime bien l’idée d’ouvrir, parce que si tu cherches des trucs très pointus, il y a toutes les scènes qu’il faut autour pour que tu kiffes. Voir pour la énième fois Rose Tattoo en Mainstage, ça me soûle un peu, donc je me dis qu’avec Muse et Shaka Ponk, je vais peut-être passer un autre moment, ça va me changer un peu, ce n’est pas si mal. Je comprends les puristes, mais en même temps, avec ce qui passait après le concert de Shaka Ponk, ils étaient contents. Il faut laisser un peu d’ouverture, pas trop, comme dit Yann, mais sinon, ce sont tout le temps les mêmes groupes. Je ne sais pas comment ils vont faire, au fur et mesure, parce qu’il y en a qui vont crever. Ça commence d’ailleurs.
Yann : De toute façon, celui qui gueule parce qu’il y a Shaka Ponk va aussi gueuler parce qu’il y a Judas Priest tous les ans. Il y en a qui ne sont jamais contents et ceux-là, je pense qu’il ne faut pas trop les écouter. Il faut que Ben fasse ce qu’il veut ; s’il veut mettre Indochine, il met Indochine, et je suis sûr que ça passerait. Ça se ferait taper dessus de ouf, mais je suis sûr que ça passerait. Comme dit Fred, moi, j’ai ma Warzone, mon Altar où je sais qu’il va y avoir des trucs que je vais kiffer, et s’il y a Indochine sur une Mainstage, écoute…
Fred : Pour revenir à la question initiale sur la télé, pas télé, les gros médias, etc., je pense que finalement, ce n’est pas si mal que nous n’y soyons pas. Ça fédère la tribu que nous avons en parallèle. Si nous passions en télé, nous nous ferions tirer dessus, les gens peuvent être assez durs. Nous sommes restés indépendants par rapport à ces trucs-là. Si ça se présentait, ce serait super, mais je sais que ça peut être dangereux aussi.
L’année dernière, Gojira a joué lors de la cérémonie d’ouverture des JO. Ils étaient déjà très connus, mais ça leur a donné une exposition incroyable. Est-ce que vous pensez que ça peut changer quelque chose ?
Yann : Ça a changé quelque chose.
Fred : Ils sont rentrés dans les chaumières.
Yann : Ça a ouvert plein de portes au metal français. C’est une énorme carte de visite pour le metal français. Mais aujourd’hui, le metal en France… Je suis encore allé voir Igorrr à l’Olympia il n’y a pas longtemps, je me suis pris une claque monumentale. Tu as Igorrr, Gojira, Alcest, etc. On n’a plus rien à envier aux Ricains.
« S’il n’y a pas Shaka Ponk et tous les autres gros, toi, tu ne viens pas non plus. Je préfère ne rien dire que de taper sur eux. »
Fred : Mais, tu vois, ça fait trente ans que le groupe existe, nous n’avons jamais fait un Taratata, par exemple. Ils auraient pu, à un moment donné, placer un truc. Nous faisons beaucoup plus de monde en live que certains artistes qui passent à Taratata. Ça aurait été légitime. C’est dommage. En plus à Taratata, tu joues live, donc vraiment dans un truc que nous maîtrisons. Notre pays n’est pas encore complètement prêt sur ces musiques-là. Nous en avons un peu « souffert » tout le long.
Yann : Mais du coup, tu te forges un truc solide. Il y a plein d’artistes de variet’ qui font « bim » avec la radio, et derrière, il n’y a plus rien. Nous, c’est un public qui a grossi sur trente ans, et ça crée un truc vachement plus solide. C’est vrai que la France est un peu le seul pays où le metal est mis de côté. C’est bizarre.
Fred : Donc nous en faisons une force.
Yann : Quand tu vois en Suède, en Espagne ou autre, il y a des récompenses pour le metal.
Fred : Ça vient, il y a eu les Foudres. Il y a des gens qui poussent quand même un peu.
Yann : Les Foudres, c’était très cool. J’ai beaucoup aimé cette soirée.
Fred : Mais c’est normal, le metal ne fait pas partie de l’ADN de la France.
Pour revenir au concert du Hellfest, le même jour, sur la même scène, Lofofora s’est fait remarquer par des discours osés et très tranchés, provocateurs, très punk. Je ne sais pas ce que vous en avez pensé, mais quel genre de tribune est le live pour vous ? Comment avez-vous envie de prendre la parole ?
Yann : Prendre la parole comme eux, absolument pas. Pourtant je les respecte à fond. Lofo, ce sont eux qui nous ont lancés. Mais je trouve que ça ne rime à rien d’aller dire ce qu’ils ont dit. Kiffe, ça ne sert à rien de cracher sur les autres.
Fred : Après, il a toujours été provocateur. Mais en vieillissant et en grandissant, quand nous entendons cette rumeur dont tu parles – nous ne les avons pas vus en vrai –, ce n’est pas notre délire. Mais c’est sa came à lui, ils font ce qu’ils veulent, c’est leur problème en réalité. Nous n’avons pas à prendre parti, c’est leur histoire, mais si nous devions dire le fond de notre pensée, nous ne ferions pas ça. Tu ne vas pas jouer au Hellfest si tu n’es pas d’accord. Tu es quand même d’accord, quand tu vas jouer au Hellfest. Si tu n’es pas content d’être là, ne viens pas.
Yann : Je crois qu’il a aussi eu des mots sur Shaka Ponk. S’il n’y a pas Shaka Ponk et tous les autres gros, toi, tu ne viens pas non plus. Je préfère ne rien dire que de taper sur eux.
Les textes de Mass Hysteria ont toujours été très engagés, et revendicatifs, ou du moins ils dénoncent des injustices. Dans cet album live, on entend, entre les morceaux, des appels à la joie et à la positivité. Est-ce qu’il n’y a pas un paradoxe ici ?
Non, parce que le message de Mouss depuis le début – nous en avons fait un morceau –, c’est « positif à bloc ». Il n’est pas là pour en parler, mais il va faire des bilans dans les chansons, sur l’Etat, des trucs, des machins, mais il ne va jamais te faire la morale. Tout ce qu’il va te dire, c’est de rester positif, surtout par rapport à tout ce qui se passe. Je crois que le message de fond de Mass, il est là : c’est un peu la merde dehors, mais bouge ton cul, va dans des expos… L’engagement, il est plus là.
« Les gens viennent à un show, tu ne vas pas leur miner le moral. Il faut qu’ils repartent en étant contents, en ayant passé un bon moment. Mouss est très fort pour glisser une idée, mais quand même avec la banane. »
Fred : Il y a une belle limite dans son engagement. Ce n’est pas ultra tranché, comme tu disais avec Lofo, par exemple : « La jeunesse emmerde le Front national ». Je pense que nous sommes un peu plus subtils et plus ensoleillés. Les gens viennent à un show, tu ne vas pas leur miner le moral. Il faut qu’ils repartent en étant contents, en ayant passé un bon moment. Il est très fort pour ça, pour glisser une idée, mais quand même avec la banane, avec quelque chose de lumineux. C’est sa force. Les gens s’emmerdent tous les jours au boulot, alors…
Yann : C’est le message de base. Mouss le dit toujours, il a pris ça dans Bad Brains. Ils avaient déjà ce message dans une musique hardcore, reggae, etc. Il trouvait ça mortel et cette positive attitude vient un peu de là.
Fred : Mouss est comme les gens qui sont là devant. Ce n’est pas une star, une vedette, complètement perchée sur sa planète. Nous sommes comme les gens devant nous, nous faisons partie du peuple, nous sommes dans ce truc-là. Lui est capable d’appuyer sur l’interrupteur : « Vous avez vu ça, ce n’est pas terrible. Ce n’est pas grave, on va se faire un truc dans le bon sens plutôt que dans le mauvais. »
Yann : Mouss est spontané. Nous jouons à l’Olympia : il est capable d’aller chercher un pote à lui dans la queue de l’entrée, sans se dire que ça va être la cohue. C’est génial, cette spontanéité. Nous vivons avec ça. C’est-à-dire aussi que Mouss de mauvaise humeur, on ne sait jamais ce que ça peut donner. Mais c’est très bien comme ça.
Fred : Une année, nous faisons le Download. Deux jours plus tard, nous montons sur scène au Hellfest : « Ça va le Download ? » [Rires]. C’est pour dire la spontanéité, il est capable de se tromper de festival !
La scène metal française se renouvelle énormément depuis quelques années, notamment avec des groupes comme Novelists ou Rise Of The Northstar, qui semblent amener un nouveau public vers le metal. Avez-vous constaté des changements, une fraîcheur de votre côté, en sachant que vous brassiez déjà plusieurs générations de fans ?
Yann : Plus que jamais ! Ça fait trente ans que nous sommes là, mais maintenant, avec des Ashen, Novelists, ten56., Rise, Landmvrks, etc. je sens qu’il y a réellement un nouveau truc, avec un nouveau public. Landmvrks, c’est un truc de fou et c’est génial. Ça nous met la pression.
Fred : C’est normal que de jeunes groupes arrivent, mais c’est qualitatif en plus.
Yann : Ça nous force à bosser parce que les mecs arrivent, ils ont entre vingt-cinq et trente ans, ce sont des tueurs en guitare…
Fred : Ils sont nés avec les réseaux sociaux, ils maîtrisent ça, nous non. Ça fait un petit décalage. Notre chance, c’est d’avoir une fondation physique avec les gens qui est énorme, donc nous pouvons peut-être nous passer de TikTok, les gens seront quand même là aux concerts. Eux, c’est leur démarchage, les gens viennent à leurs concerts par ce biais-là.
« Je ne fais pas de la variété internationale, je ne fais que des groupes français qui font des parties énervées et qui adorent venir ici pour le faire, ils en ont besoin. Je les vois mal confier ça à une IA, pour l’instant. »
Yann : Ils s’exportent beaucoup par rapport à avant. A l’époque, je me rappelle que les Loudblast, Massacra, etc., ça avait bougé, mais c’était plus compliqué parce que ça coûte tout de suite beaucoup de thune pour les groupes français. Là, je crois que ten56., c’est leur troisième tournée aux Etats-Unis. Ils ont fait trente dates là-bas ! Ils feront la dernière date à Brest avec nous. Novelists, c’est pareil. Igorrr, la tournée est complète dans toute l’Europe. Je trouve ça mortel. Je pense que Gojira a un petit peu joué là-dedans, mais ils sont tous très forts.
Fred : Quand tu as du talent, à un moment donné, ça paie. Point. « Ah c’est français, c’est étonnant. » Eh bien, non. « Ils sont de Marseille Landmvrks ? » Oui, à Marseille, il y a du metal depuis toujours.
Yann : Que ce soit ma came ou pas, nous suivons Ashen depuis un petit moment et je suis allé les voir au Hellfes à 13h. Ça aurait été un groupe ricain, ça aurait été pareil. La prestation était superbe. C’était la première fois qu’ils faisaient une grosse scène comme ça, ça donnait l’impression qu’ils faisaient ça tous les jours.
Est-ce qu’il y a un metal « à la française » ?
De moins en moins. Le côté français est plus dans l’alterno auquel je n’adhère pas trop. J’ai toujours été plus du côté de Loudblast que de celui de l’alterno. Je trouve qu’il n’y a pas de French touch comme il peut y en avoir dans l’électro.
Fred : Je trouve que nous, si, pour le coup.
Yann : C’est pour ça que nous ne nous exportons pas trop.
Fred : Nous chantons en français, c’est normal, mais c’est aussi pour ça que ça fonctionne depuis des années, il y a une fidélité des gens. A contrario, tous ces jeunes groupes chantent en anglais, ce sont tous des Américains-nés.
Fred, tu es ingé son. C’est un métier qui connaît des temps difficiles, avec, d’un côté, les difficultés économiques qui font que les labels et artistes ont moins de moyens pour les projets et, de l’autre, l’essor de l’IA. Comment est-ce que tout ça t’impacte ?
Pour l’instant, je touche du bois, ça va, mais en effet, il faut se méfier de tout ça. Maintenant, il n’y a pas de groupes d’IA de metal qui sont entrés dans les chaumières et dont les gens seraient tous fans. C’est le cas dans d’autres styles, ils ont vraiment inventé des artistes numériques. C’est complètement hallucinant de voir que ça arrive. J’ai vu un reportage d’Envoyé Spécial sur une meuf qui est tombée amoureuse de son ChatGPT. C’est ahurissant. On dirait un épisode de Black Mirror. Le metal est quelque chose qui doit être joué, qui doit être vu. Dans le process d’enregistrement, c’est effectivement une autre question. C’est déjà en train d’arriver. Je reçois parfois des voix témoins qui ont été faites par l’IA et qui sont mieux que la vraie voix…
Et concernant le mixage et le mastering ?
Ça arrive ; j’ai la chance de ne pas être encore trop touché, mais je me méfie. Cela dit, je vis un peu au jour le jour, donc si ça arrive, je ne peux pas le freiner. Mais il y a encore des jeunes qui enregistrent des batteries, des guitares et tout, donc pour l’instant je suis encore là, ça va. Ce n’est pas une réponse très précise, parce qu’on est un peu dans l’expectative : qu’est-ce qui se passe et qu’est-ce qui va vraiment se passer ? C’est possible que l’IA écrase tout, parce que ça enlève les métiers de tellement de gens, dans le cinéma par exemple, donc il n’y a pas de raison que ça ne touche pas les studios. Mais je ne fais pas de la variété internationale, je ne fais que des groupes français qui font des parties énervées et qui adorent venir ici pour le faire, ils en ont besoin. Je les vois mal confier ça à une IA, pour l’instant.
« Pour nos trente ans, nous avons envie de partir à la rencontre des gens, sur une dizaine de dates. Au lieu de mettre une première partie, nous avons envie de venir dans le canap’ et discuter avec les gens. »
Cet enregistrement live marque la fin d’un cycle. Qu’est-ce qu’on peut dire sur la suite, pour Mass Hysteria ?
Yann : La tournée a quand même continué. Nous avons fait cent vingt dates. La toute dernière aura lieu le 11 décembre à Brest. Après, nous allons nous poser pour essayer de ressortir un album assez rapidement. Nous serons au Motocultor l’été prochain, et puis quelques dates surprises avec un projet un peu spécial…
Fred : Mystère.
Yann : En fait, pour nos trente ans, nous avons envie de partir à la rencontre des gens, sur une dizaine de dates. Je pense que ça n’a pas trop été fait, mais au lieu de mettre une première partie, nous avons envie de venir dans le canap’ et discuter avec les gens. Ce n’est pas une master class, mais l’idée est de discuter avec les gens, qu’ils nous posent des questions, et faire un concert après.
Plutôt petit comité, du coup ?
Non.
Fred : C’est ce que nous voulions, mais pas forcément. Nous nous disons que ça peut être pas mal de nouer un contact particulier, par un autre biais. Ce sont les gens qui nous ont fait grandir, évoluer, c’est grâce à eux que nous sommes là. C’est bien d’aller discuter avec eux.
Yann : Si ça se trouve, ce sera une lose totale, c’est une première pour nous.
Fred : C’est venu du fait que nous avons fait une ou deux master class, où nous avons été conviés par l’école de musique de Nancy, puis nous avons fait un showcase. Il faut aussi que nous occupions notre période de 2026. Nous allons nous enfermer, mais c’est bien de prendre un peu l’air de temps en temps. C’est tellement en contradiction de vivre dans un studio, faire des répétitions, des morceaux, des maquettes, en vase clos, et puis tout d’un coup tu sors, tu joues au Hellfest !
Quand vous êtes dans la phase studio, vous trépignez en attendant la scène ?
Tout le monde est différent, mais ça nous fait du bien de nous poser et de souffler un petit peu.
Yann : Oui, c’est clair. Et puis il faut se faire oublier aussi. Quand tu tournes en France depuis trente ans, il faut proposer quelque chose de cool.
Fred : C’est bien d’être là le week-end, revoir ses amis, voir sa meuf, reprendre sa sociabilisation… Parce que nous, c’est du jeudi au dimanche soir, et puis le lundi nous retournons travailler – car nous travaillons aussi en parallèle. Il ne faut pas que tout devienne une routine non plus. Il faut du relief.
Interview réalisée en face à face le 7 novembre 2025 par Claire Vienne.
Retranscription : Claire Vienne.
Photos : Eric Canto (1, 6) & Sylvain Leobon (live).
Facebook officiel de Mass Hysteria : www.facebook.com/masshysteriaofficiel.
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