Si le sirocco – ce vent chaud en provenance du désert – soufflait sur Shelili, c’est plutôt la brise du changement – ou le simoun, autre vent du sud, partant dans diverses directions – qui souffle sur Karma. Changement de line-up : Kevin Codfert, jusqu’alors homme de l’ombre en tant que compositeur, arrangeur, producteur et manageur de Myrath, a enfin trouvé sa place dans la lumière, en remplacement du claviériste Elyes Bouchoucha. Changement de méthode : forcés par les événements du Covid-19 à vivre six mois sous le même toit, c’est physiquement ensemble que les Franco-Tunisiens ont élaboré leur sixième album. Enfin, (léger) changement de direction avec un recul des teintes orientales et une nouvelle sobriété dans l’approche des arrangements, sans pour autant perdre l’âme du groupe.
C’est justement avec Kevin et le chanteur Zaher Zorgati que nous évoquons en détail tout ceci, mais pas seulement. En effet, nous parlons également de la notion de karma, des « problèmes et [d]es enjeux qu’il y a dans le monde aujourd’hui » – notamment les discriminations dont le groupe lui-même fait régulièrement l’objet –, du fait de se battre positivement et des changements – encore – que pourra induire l’intelligence artificielle dans les années à venir.
« Mon état d’esprit et celui du groupe n’arrivent pas à raisonner business. Zaher est un mec ultrasensible, la seule chose qui lui importe, c’est voir la réaction des gens en face à face quand il s’exprime sur scène, qu’il fait sa chanson et qu’il voit le bonheur des gens dans les yeux. »
Radio Metal : Shelili est sorti en mars 2019, beaucoup choses se sont passées depuis dans le monde et pour le groupe. Comment avez-vous vécu ces cinq années ?
Kevin Codfert (claviers) : La période Covid-19 s’est assez mal passée pour nous, comme pour énormément de groupes. Beaucoup de groupes de metal ont arrêté sur cette période. Pour notre part, quand a eu lieu le premier confinement, nous étions en tournée européenne et nous jouions dans un petit village qui s’appelle Leipzig, en Allemagne. Les gouvernements ont appelé à la fermeture des frontières, et moi, en tant que ressortissant français, j’ai eu la chance en vingt-quatre heures de pouvoir rentrer à la maison, ce qui n’a pas été le cas pour les trois Tunisiens du groupe, dont le gouvernement n’a affrété aucun avion. Les mecs m’ont donc appelé et m’ont dit : « Kev, qu’est-ce qu’on fait ? On est bloqués. » Je leur ai dit : « Venez à la maison. Installez-vous chez moi, on va trouver une solution. » Au final, nous n’avons jamais trouvé de solution, puisqu’ils sont restés six mois à la maison, avec l’impossibilité de rentrer chez eux. Imagine, une maison microscopique avec six mecs, ma femme, mon chien, etc. C’était le gros bordel !
Zaher Zorgati (chant) : Et tu n’as pas raconté le trip de Paris à Saint-Rémy… Quand ils ont fermé toutes les frontières, c’était déjà trop tard, il fallait rester sur Paris. Nous avons pris le risque de prendre la route de Paris à Saint-Rémy dans un van. Nous étions dix personnes ; trois devant et trois dans le trailer avec tout le backline. Je ne te raconte pas les maux de jambes et aux fesses dans le trailer ! Et il faisait vraiment très froid ! C’était un peu le calvaire, mais après avoir fait le trajet et être arrivés sains et saufs à Saint-Rémy, nous avons rigolé tous ensemble, c’était l’un des plus beaux jours de notre carrière [rires]. C’était une belle expérience.
Kevin : Ensuite, nous avons essayé de transformer ça en opportunité et nous en avons profité pour composer tous ensemble, sachant que nous n’en avions quasi jamais eu l’opportunité pour les précédents albums. Du fait que tu aies des Français et des Tunisiens dans le groupe, les précédents processus, c’était : « J’ai une idée, je compose un truc, je l’envoie par Gmail », puis Zaher va me trouver une idée, me la renvoyer, etc. C’était un processus très digital et absolument pas ce qu’on attend en tant que musicien. Et là, étrangement, à cause de ce confinement, il s’est passé exactement l’inverse : nous avons été tous ensemble pendant six mois. Grosso modo, tu te réveilles le matin, tu prends ton café, tu vas sur ton piano, tu as un chanteur à disposition en face, tu dis : « Vas-y Zaher, teste-moi un truc ! » Et là, tu as un retour d’expérience qui est direct et, forcément, tu peux travailler un milliard de fois plus rapidement. C’est ce confinement qui nous a permis de pondre un nombre incalculable de morceaux. Nous en jetons toujours beaucoup chez nous, parce que nous ne sommes jamais satisfaits – c’est peut-être aussi le problème du perfectionnisme –, donc nous avons jeté quatre-vingts pour cent du matos à la poubelle. Nous en avons gardé dix pour cent pour Karma et un petit peu aussi pour le prochain album.
Pour résumer ta question, le Covid-19 a été très difficile, il a eu un impact psychologique sur nous qui a été très compliqué à gérer. Nous avons essayé de transformer ce problème en opportunité et ça nous a permis de composer ensemble. Aujourd’hui, nous remontons la pente, et nous avons la chance de le faire là où, malheureusement, beaucoup de groupes ont dû s’arrêter à cause de cette dynamique cassée. Aujourd’hui, nous sommes dans les meilleures dispositions pour assurer une super promo et une super sortie d’album. J’ai même attaqué la composition d’un nouvel album, histoire que nous puissions rapprocher un petit peu les sorties. Ce n’est pas évident pour nous, parce que, comme je disais, pour des raisons géographiques, tu n’as pas toujours les musiciens dans le même lieu. Ça nous prend pas mal de temps à chaque fois, trois ou quatre ans pour pondre des albums, donc nous allons essayer d’accélérer un petit peu après Karma pour lancer une dynamique. Pour l’instant, les choses se profilent bien !
Cet album est donc un peu le fruit de ces circonstances…
C’est ça qui fait que l’album est différent. Tu as beaucoup de groupes qui sortent un album et vont dire qu’ils ont fait le meilleur album de leur carrière. Pour moi, « meilleur album », ça ne veut absolument rien dire. Tu vas certainement me poser des questions sur le changement de cap musical que nous avons fait, car il y a une petite évolution au niveau des arrangements, etc. Clairement, cette évolution est induite par le processus même de composition. C’est-à-dire que tu ne fais pas la même chose quand [tu es en groupe et quand tu es tout seul]. C’est-à-dire que j’étais habitué à être seul dans mon studio, à passer des heures à mettre des arrangements dans tous les sens, parce que, forcément, quand tu es seul à bord à faire de l’arrangement sur un logiciel de MAO, c’est parfois difficile de faire sonner les trucs, donc tu as tendance à mettre des milliards de couches, etc. Quand tu as cinq musiciens dans une même pièce, il se crée une alchimie avec des idées qui arrivent et, j’ai l’impression, se suffisent à elles-mêmes, ce qui rend, quelque part, la démarche plus minimaliste, puisque tu as ce rendu direct avec de vrais instrumentistes et une vraie alchimie qui se crée. Oui, c’est un album Covid-19, c’est une évolution musicale qui est conjoncturelle, qui est due à ce processus de composition qui a changé, et nous en sommes très fiers parce que c’est bien aussi de faire évoluer les choses.
« La réalité est que d’un point de vue image, on voit un autre claviériste sur scène. D’un point de vue ressenti personnel, j’ai enfin l’opportunité de jouer sur scène avec mon groupe les parties que j’ai composées quand j’étais homme de l’ombre. »
L’autre grand changement dans le groupe, ça a été le départ d’Elyes [Bouchoucha]. Comme il l’a lui-même dit, c’était sa vie et un rêve d’adolescent qu’il a « nourri de [s]on sang et [s]on âme ». Le groupe a écrit qu’il avait « décidé de se séparer » de lui, donc j’imagine que ce n’était pas son choix…
Je ne sais pas si je peux répondre facilement à cette question parce que le problème est complexe. Elyes est un mec adorable, qui est bosseur et pour qui j’ai beaucoup de respect. Malheureusement, à un moment donné – et ça traînait depuis quelques années avant le Covid-19 –, nous avions une différence fondamentale de vision sur la musique du groupe. Nous avons commencé à avoir des points de divergence dès Tales Of The Sands et Legacy. A un moment donné, en tant que producteur du groupe, je ne me suis plus retrouvé dans la vision d’Elyes et les autres musiciens non plus. Ça a créé des petits points de friction qui ont amené des choses, comme, par exemple, le groupe qui m’a demandé d’être plus souvent là sur scène avec eux. Il n’y a pas des clans qui se sont formés, mais Elyes, par son comportement – qui était peut-être un comportement de souffrance –, s’est mis à l’écart du groupe, or il suffit d’un élément démotivé pour tirer un groupe vers le bas.
Zaher : Même au niveau de la composition, il était très impliqué avant et dès qu’il a senti que nous n’avions pas la même vision, musicalement parlant, pour le futur, il a cessé d’être aussi actif au niveau de la composition, de l’engagement envers le groupe, etc. Nous l’avons senti. Comme l’a dit Kevin, c’est difficile à expliquer. Le plan de séparation était déjà en route inconsciemment.
Quelle était sa vision musicale, justement, par rapport au reste du groupe ?
Kevin : Je vais dire quelque chose, mais ce n’est pas un parti pris ou un reproche : c’était peut-être une vision trop marketée. C’est-à-dire que, je pense, le rêve le plus fort d’Elyes est d’être une star mondialement connue. Mon rêve le plus fort est d’apporter des émotions aux gens et de faire de la musique pour les autres. Sa vision est respectable et ma vision l’est certainement aussi, mais quand ce qui te motive le matin est différent, ça ne marche pas. C’est bien d’avoir de l’ambition. Quand des gens montent une start-up, il y en a qui veulent d’abord servir une cause et l’argent n’est que la conséquence de cette cause, et puis il y en a qui disent : « Je veux faire des millions. Quels sont les moyens pour arriver à les faire ? » Ce sont deux visions qui peuvent fonctionner, mais mon état d’esprit et celui du groupe n’arrivent pas à raisonner business. Zaher est un mec ultrasensible, la seule chose qui lui importe, c’est voir la réaction des gens en face à face quand il s’exprime sur scène, qu’il fait sa chanson et qu’il voit le bonheur des gens dans les yeux. C’est aussi un peu ma vision, en tant que musicien et puriste. C’est une vision qui n’est ni meilleure, ni moins bonne, mais qui est différente.
Kevin, tu accompagnes le groupe sur scène depuis 2022, mais est-ce que ton statut au sein de Myrath a changé ? Es-tu vraiment officiellement devenu le claviériste du groupe ? Car jusqu’à présent, tu étais un peu l’homme de l’ombre en tant que producteur, compositeur, manageur…
Tout dépend si on parle du point de vue des fans ou de celui de l’organisation interne, parce qu’au niveau de l’organisation interne, il n’y a absolument rien qui change. Je travaille avec le groupe depuis quinze ans, je passe la majorité de ma vie à composer pour le groupe. Je joue même les parties de piano depuis le début des albums. Donc au niveau de l’organisation du groupe et de la manière dont nous bossons pour faire les compositions et tout un tas de choses, finalement, il n’y a rien qui change. La seule chose qui change, c’est ce que les fans perçoivent. Il y a des fois des gens qui disent : « Ah tiens, c’est qui ce nouveau claviériste sur scène ? » La réalité est que d’un point de vue image, on voit un autre claviériste sur scène. D’un point de vue ressenti personnel, j’ai enfin l’opportunité de jouer sur scène avec mon groupe les parties que j’ai composées quand j’étais homme de l’ombre. Finalement, il n’y a pas grand-chose qui change, si ce n’est d’avoir des musiciens qui sont très contents de m’avoir sur scène. Je suis fier d’être sur scène avec eux et je sais que c’était aussi une attente du groupe.
Il n’y a pas une part de soulagement pour toi de sortir de l’ombre, d’être dans la lumière et, comme tu le dis, de jouer ce que tu as composé ?
J’allais dire que je n’ai pas d’égo, mais dire ça, c’est déjà en avoir un peu. Disons que je n’ai pas suffisamment d’ego pour dire que ça change la donne, mais apparemment, je suis à ma place, je suis à une place logique. C’est-à-dire que jouer sur scène ce que tu t’es cassé le cul à composer dans l’ombre, sans forcément toujours communiquer dessus… C’est peut-être un de mes défauts : je travaille beaucoup pour les autres et je ne me mets jamais en avant, je poste très peu sur les réseaux sociaux, quand je vais composer une chanson, j’ai tendance à dire que c’est le groupe qui l’a composée et pas forcément moi, etc. Par mon ADN, je me mets en retrait, mais finalement, ce n’est peut-être pas la bonne solution. Je suis peut-être plus à ma place sur scène maintenant. Je suis le compositeur principal avec Zaher depuis des années et, oui, je m’affirme sur scène avec le groupe. Nous avons peut-être trouvé un équilibre comme ça.
Zaher : C’est ta place naturelle, Kevin ! Tu étais déjà musicien de scène avec Adagio, donc ce n’est pas nouveau pour toi.
« Nous n’allions pas nous forcer à coller à une recette, puisque dans ce cas, tu n’es plus musicien mais chef pâtissier. »
En 2016, Malek [Ben Arbia] nous disait que « le côté oriental va être en majorité amené par Elyes via les orchestrations et la voix de Zaher qui rajoute des quarts de ton ». J’imagine qu’aujourd’hui, c’est vraiment toi qui t’occupes de toutes les orchestrations. Forcément, la musique arabe n’est pas ta culture de base : comment t’es-tu approprié ces racines orientales ?
Kevin : Je n’ai pas repris exactement le boulot d’Elyes sur les orchestrations. Je m’occupais déjà des orchestrations dans le passé. En fait, Malek l’a expliqué comme ça parce que c’était beaucoup plus simple. Tout ce qui est ligne instrumentale typiquement tunisienne, effectivement, Elyes s’en occupait, parce que c’était le boulot qu’il aimait faire et qu’il voulait faire. Ceci dit, je suis allé en Tunisie près de deux cents fois, et quand tu sors de l’aéroport, que tu montes dans le premier taxi et que tu entends la musique tunisienne, au bout de la deux centième fois, tu te l’es appropriée. Si tu as le bagage technique – et je l’ai en tant que musicien –, inconsciemment tu intègres les structures harmoniques, les quarts de ton et tout un tas de choses. A l’époque, j’avais fait un premier essai quand j’avais travaillé avec Sepultura, qui avait demandé des arrangements orientaux. Je m’en suis occupé et j’ai pu voir, a posteriori – car c’est difficile d’avoir du recul sur son propre boulot –, avec les retours, que les gens se disaient : « Ah oui, ça sonne vraiment comme de la musique tunisienne », ce qui était une fierté pour moi, car ça voulait dire que je m’étais un peu approprié la chose. Je pense que c’est désormais un sujet que je maîtrise et que je suis en capacité de produire des arrangements à la fois orientales et symphoniques, parce que c’est quand même mon cœur de métier – j’ai un background classique et je suis dans la musique classique, contraint et forcé par mes parents, depuis mes quatre ans. Les couleurs orientales sont un outil technique, un bagage de plus que j’ai pu incorporer au fur et à mesure des années pour proposer des arrangements.
D’un autre côté, à la sortie de « Heroes », on a vu des internautes se plaindre de l’absence du côté oriental sur ce morceau. Et c’est vrai que, même si elle est toujours présente, cette couleur est en léger recul sur l’album : est-ce que vous avez cherché à sortir un peu de cette appellation de metal oriental pour ne pas vous enfermer dedans, et explorer d’autres couleurs ?
Quand tu es musicien, en général, on te met une étiquette, mais il ne faut rien chercher. La résultante que tu as écoutée, c’est-à-dire que « Heroes » ait moins d’arrangements orientaux, est multifactorielle. La première raison est une volonté de Jacob Hansen, avec qui nous avons travaillé sur la production de l’album, de me dire : « Kevin, tu viens de m’envoyer tous les morceaux. Tu as des grappes de quatre-vingts pistes par morceau. L’oreille humaine standard, celle de l’auditeur moyen, ne peut pas intellectualiser des millions de notes en même temps. Je vais donc te proposer un truc, dis-moi si tu acceptes ou pas. A chaque fois que tu as quelque chose de principal, mets-le en avant. Si ton sujet principal, c’est le chant, enlève du volume sur le reste. Laisse de la place à la réverb, au delay, à la spatialisation. Quand tu as un solo de guitare, mets-le en avant plus fort, baisse un peu tes arrangements. Quand tu as un arrangement qui est au centre de tout, mets-le plus fort. » C’est aussi pour ça que le son de l’album est différent. Ça a fait que sur « Heroes » et tous les morceaux, il y a une spatialisation différente et les arrangements sont en retrait, ce qui paradoxalement donne un son un petit peu puissant, car comme les Américains disent « less is more », moins tu en mets, plus tu donnes de place à la diffusion de la stéréophonie, à la réverbération, au delay, etc. C’est ça qui fait l’émotion et la spatialisation. Ça, c’est le premier point.
Le deuxième point est que, dans une démarche où on n’intellectualise pas son processus, quand nous étions ensemble et que nous avons fait « Heroes », nous nous sommes dit que ça sonnait super comme ça, alors pourquoi se dire : « Attention, on a une recette à respecter parce qu’on a des fans qui nous ont déjà étiquetés » ? Nous n’allons pas mettre l’arrangement oriental parce que nous sommes contraints et forcés, nous en mettons quand ça sert le morceau. Dans le cadre de « Heroes », ça ne servait absolument pas le morceau, donc nous n’allions pas nous forcer à coller à une recette, puisque dans ce cas, tu n’es plus musicien mais chef pâtissier.
Zaher : Sur cet album, ce n’est pas que nous ayons « cherché » à le faire, mais nos influences ont inconsciemment refait surface, comme tu peux l’apercevoir sur le morceau « Heroes » ou « Let It Go » qui a un côté un peu années 80. Et il y avait peut-être bien l’envie de faire quelque chose qui n’est pas trop rentre-dedans au niveau des sonorités orientales. C’est ce que j’aime. C’est comme quand on prépare à manger : on ne peut pas mettre trop d’épices, on en met un petit peu ici, un petit peu là, et quand tu manges, tu as un arrière-goût d’épices maghrébines ou orientales, plutôt qu’un goût agressif. Pour moi, c’est ce qui fait le charme de cet album. Oui, c’est différent de ce que nous avons fait par le passé, mais on sent l’arrière-goût de Myrath dans chaque morceau. Pour moi ainsi que pour les autres membres, c’était très intéressant d’explorer de nouvelles sonorités, tout en gardant l’âme de Myrath. Je ne crois pas que nous l’ayons perdue sur cet album, bien au contraire !
« Si tu as du respect pour tes fans, tu dois être stressé, tu dois avoir peur de leur réaction, sinon tu n’en as rien à foutre d’eux et ça ne veut rien dire. Nous avons beaucoup de respect pour nos fans et c’est pour ça que nous avons eu énormément de pression. »
Vous êtes aussi tous des musiciens extrêmement doués qui écoutent, j’imagine, des choses assez différentes. Ça doit être frustrant de devoir se limiter à une couleur donnée et « rentrer dans une case »…
Oui et non. Oui, c’est frustrant parce que quand tu passes plus de quinze ans à faire les mêmes sonorités, les mêmes modes, les mêmes atmosphères, et que tu écoutes d’autres groupes, tu te dis : « J’ai la capacité de le faire et même encore mieux, alors pourquoi je ne le fais pas ? » Et non, parce que c’est ton identité, ton empreinte, c’est aussi ce qui fait ta force. Nous avons donc essayé de trouver le juste milieu et j’espère que nous y sommes parvenus. Si ce n’est pas le cas, nous essaierons de faire mieux la prochaine fois !
Vous n’avez pas peur de la réaction des fans, qui vous aimaient justement pour ce côté oriental très mis en avant ?
Oui ! Si tu as du respect pour tes fans, tu dois être stressé, tu dois avoir peur de leur réaction, sinon tu n’en as rien à foutre d’eux et ça ne veut rien dire. Nous avons beaucoup de respect pour nos fans et c’est pour ça que nous avons eu énormément de pression. Enfin, pas en composant l’album, car nous étions en extase, nous jouions ce que nous voulions. Ce n’était pas robotique ou automatique. Ça venait du cœur et c’était très spontané. Nous étions longtemps ensemble dans le studio pour composer et faire la préproduction. C’est ce qui fait la différence entre cet album et les autres : nous y avons mis beaucoup de cœur, de volonté, plus de transparence, plus de spontanéité, et moins d’intellectualisation. Après avoir fait l’album, nous avons écouté, nous étions heureux, aux anges, et en même temps, nous étions très stressés, car nous nous sommes dit que ça ne ressemblait à aucun album que nous avions fait auparavant, que peut-être les gens allaient dire : « Ah, c’est à cause du départ d’Elyes, c’est lui qui amenait les orchestrations arabes. Vous avez peut-être perdu votre identité, votre personnalité. » Mais nous nous sommes dit que cette âme et cet arrière-goût de Myrath étaient présents dans chaque morceau. Même s’il y en a qui n’ont rien à voir avec l’oriental ou la musique maghrébine, on sent que l’esprit de Myrath est là.
Kevin : Je pense que c’est un pari réussi. Je n’aime pas faire ça, mais si je prends une casquette business, sur Spotify, les marchés ou les pays où nous avions le plus de fans et qui écoutaient le plus la musique de Myrath, avant c’était la France et l’Allemagne. Avec les trois nouvelles sorties, ce sont des marchés qui continuent à croître, sauf que l’écosystème des fans a complètement changé puisque, en même temps, le marché numéro un est devenu les US et le numéro deux la Suède. C’est la première fois que nous avons autant de traction – si on veut utiliser des termes business – dans ces marchés-là. Peut-être est-ce la conséquence directe de cette non-intellectualisation du processus de composition.
J’ai retenu trois moments ou éléments dans l’album qui, je trouve, marquent bien cette ouverture à d’autres couleurs et qui, du coup, participent à sa richesse : l’utilisation de cuivres dans « Into The Light », les inspirations un petit djent dans le riffing de Malek sur « To The Stars », et « Candles Cry » avec ses riffs presque blues rock…
« Candles Cry », je pense que c’est l’idée la plus ridicule que j’ai pu avoir. J’étais en train de prendre ma douche, je faisais un clappement de mains et je me suis dit : « Et si j’intégrais un clappement de mains dans un morceau ? » Ça n’a aucun sens, parce qu’à la limite, dans un morceau pop ou RnB, pourquoi pas, mais sur des riffs metal, ça ne marche pas. Je me suis dit que nous allions essayer. Je suis arrivé avec cette espèce de pattern rythmique que j’ai fait écouter à Zaher et qui m’a dit : « C’est déroutant, mais c’est différent. On sort un peu de ce qui se fait toujours dans le metal, les mêmes formules, etc. Essayons. » J’ai donc continué. J’en suis fier, parce que c’était un enjeu pour moi : au lieu d’exposer la ligne de chant à Zaher comme je le fais avec un piano, j’ai chanté le refrain. Zaher m’a dit : « Ecoute, Kev, c’est toi qui vas chanter le refrain sur l’album, parce que j’aime bien ce truc-là, c’est un peu différent. Forcément, tu chantes moins bien que moi, mais ça apporte un truc. » Du coup, je me suis retrouvé avec lui chez Jacob à m’égosiller pour chanter le refrain. J’ai donc laissé mon empreinte vocale sur cet album, avec la première fois où je prenais le lead en tant que pseudo-chanteur, même si je n’ai pas le talent de Zaher.
Zaher : Parce que le timbre de Kevin sur la maquette était tellement bien pour cette chanson et ce refrain que, franchement, je ne pouvais pas faire mieux. Je chante mieux que Kevin, mais là, c’était le timbre parfait.
Kevin : « To The Stars », c’est aussi une nouveauté. Nous sommes tous fans de musique gnawa et nous voulions vraiment mettre ce pattern qui est très lié à la culture marocaine, très élastique, très groovy, avec une interprétation très marocaine du rythme. Nous avons voulu commencer comme ça. Malek était vraiment dans sa zone de confort. Il a pondu un riff dessus et ça a tout de suite marché, ça a donné une couleur totalement différente. Je ne dirais pas que c’est djent, c’est gnawa, définitivement ! Concernant « Into The Light », il y a eu un énorme boulot dessus. Rien que les arrangements, ça m’a pris peut-être quatre semaines, avec le passage de piano qui était impossible. J’ai eu le malheur de le composer avec mon Cubase et après quand je l’ai mis en partition, je me suis dit que j’allais être incapable de jouer ce truc-là. Ça m’a pris trois mois à l’apprendre pour péniblement le jouer sur scène. Les harmonies du pré-refrain, c’est presque jazz-fusion. Nous sommes complètement sortis de la zone de confort et de ce qui se fait de manière traditionnelle dans le metal. Il y a aussi les cuivres, que j’adore. J’ai commencé ma carrière professionnelle en tant que pianiste de bal, comme beaucoup d’instrumentistes, avec des danseuses, des cuivres, et tu fais des reprises de Michael Jackson et ce genre de choses devant des publics de petits villages du sud de la France. J’ai toujours adoré travailler avec des sections de cuivres. Là, je me suis dit : « Pourquoi pas rajouter des cuivres ? »
« Faire de la musique progressive avec des morceaux qui font vingt minutes, il n’y a rien de plus facile. N’importe quel musicien un peu talentueux va te pondre un morceau de sept minutes avec des notes aléatoires et, à la fin, il n’y aura pas de corps. »
A l’époque de Shelili, Zaher, je te faisais remarquer qu’il semblait y avoir une envie de revenir à quelque chose de plus progressif, et une nouvelle fois avec Karma, le côté progressif est bien présent : avez-vous l’impression d’avoir maintenant trouvé le bon compromis entre vos envies prog – comme sur vos trois premiers albums – et le côté plus « commercial » ou accessible de Legacy vers lequel, Kevin, tu as poussé le groupe ?
Zaher : Nous n’avons jamais pensé à faire un compromis ou à mettre plus ou moins de progressif sur cet album. Encore une fois, c’était vraiment très spontané. Après avoir fini l’album et l’avoir écouté, nous nous sommes dit que, effectivement, spontanément, nous avions trouvé le juste milieu entre ce que nous faisions avant, ce que nos fans aimaient chez nous, c’est-à-dire ce côté un peu progressif, et le côté un peu mainstream qui se fait maintenant chez la plupart des groupes de la scène. Nous nous sommes dit qu’inconsciemment, nous avions trouvé le juste milieu. Peut-être bien que c’est le début d’une nouvelle ère ou orientation pour Myrath, c’est-à-dire que nous avons fini de chercher ce que nous devions faire ou ne pas faire.
Kevin : Nous avons été spectateurs de ce que nous avons fait. Quand tu composes, tu n’as absolument aucun recul sur ce que tu fais. J’ai été, comme Zaher l’a été, comme tout le monde l’a été, spectateur du rendu final quand l’album a été mixé, ce qui nous a permis d’avoir une vision d’ensemble sur l’album. Quand tu bosses sur un morceau pendant trois semaines, puis sur un autre, puis sur un autre, tu n’as aucune vision de la cohérence entre tes morceaux, de leur enchaînement, de leurs tonalités, etc. Tu n’arrives pas à avoir une vision holistique, parce que tu es trop dans le détail. Du coup, a posteriori, nous constatons que nous avons fait ce qu’il fallait faire de la manière la plus naturelle possible. Je n’ai aucune idée comment sonnera le prochain album, puisque nous avons pu prouver avec le Covid-19 que la méthodologie, le fait d’être ensemble donnait aussi quelque chose. Peut-être que nous voudrons retrouver ça, peut-être que nous allons nous voir… Alors, malheureusement, je ne peux pas payer des billets d’avion à tout le monde pour que nous nous voyons tous pendant six mois, car ça coûterait une fortune, mais par exemple, si avec Zaher nous nous voyions pendant deux ou trois semaines pour essayer de compléter nos démarches personnelles de composition, ce que nous avons fait chacun à la maison, par un esprit d’équipe, en recréant une complicité, ça amènerait quelque chose de différent ou, peut-être, de semblable à Karma.
La dernière fois, Zaher, tu disais en rigolant que, pour tous les fans du Myrath progressif, c’était « Kévin la bête noire », mais aussi que si on vous laissait faire un album sans Kevin, vous feriez « un album à la Dream Theater, mais version Myrath ». Kevin, as-tu toujours un peu ce rôle de « rééquilibrage » ?
Zaher : Il a le rôle du thermomètre !
Kevin : J’ai tendance à dire que faire de la musique progressive avec des morceaux qui font vingt minutes, il n’y a rien de plus facile. N’importe quel musicien un peu talentueux et qui sait faire des notes rapidement va te pondre un morceau de sept minutes avec des notes aléatoires et, à la fin, il n’y aura pas de corps. C’est souvent là-dedans que peut se perdre un musicien qui va, finalement, apporter quelque chose qui n’a pas véritablement de portée artistique, ni de fond. Bien sûr, j’ai ce rôle de thermomètre, mais je le fais avec les sentiments. Je vais donner un exemple concret : le morceau « Merciless Time », sur l’album Tales Of The Sands, commence par un riff qui est super. En fait, à l’époque, c’était un morceau de sept ou huit minutes qui ne voulait absolument rien dire, et ce riff arrivait à cinq ou six minutes. J’ai dit à Malek : « Ecoute, ça ne veut rien dire. Ce sont juste des notes aléatoires que tu as faites, ça n’a aucun sens. Par contre, ce riff-là a un sens. » J’ai gardé le riff, j’ai effacé quatre-vingt-dix-neuf pour cent du morceau et j’ai composé le reste, en lui disant : « Voilà, ton accroche est là. » J’essaye de faire partager cette expérience là où tous les musiciens ne l’ont pas. Je pense que si je laissais… Enfin, je ne suis pas là pour empêcher qui que ce soit de faire les choses. Après, les principales personnes qui composent dans le groupe, et c’est comme ça depuis longtemps, restent Zaher et moi. Malek et Anis [Jouini] sont vraiment dans une démarche d’interprétation et cherchent à apporter une valeur ajoutée maximale dans le sentiment qu’ils ont et dans le fait qu’ils arrivent à interpréter les choses pour changer totalement la couleur d’un instrument. Ils ne se réveillent pas le matin en se disant qu’ils vont composer quelque chose, ce n’est pas leur leitmotiv. Ce sont des mecs qui adorent interpréter et apporter une véritable valeur en termes d’interprétation et d’émotion sur une base déjà existante.
Tu étais jusqu’à présent le producteur du groupe. Cette fois, pour Karma, tu as coproduit avec Jacob Hansen. Le fait que tu fasses désormais officiellement parti du line-up du groupe t’a poussé à délaisser un peu la partie production à une personne extérieure ?
Le métier de producteur est double. Le premier rôle du producteur est d’arranger les morceaux, d’apporter des couleurs, d’apporter des nouveautés, etc. Le second rôle du producteur est de faire le mix. Sur Karma, j’ai maintenu ma place de producteur exécutif sur tout l’arrangement. Jacob s’est occupé uniquement de l’enregistrement et du mix. Cependant, je préfère dire que Jacob a coproduit plutôt que mixé, parce que c’est un ingénieur du son tellement de génie qu’il y a une part de production dans chacun de ses gestes de mixage. Le processus n’a donc pas évolué. Simplement, nous avons été en face d’un mec qui mixe comme personne ne sait le faire, or j’appelle ça aussi de la production.
« Je crois que si tu fais quelque chose de bien, tu recevras en retour de bonnes choses, dans cette vie ou la suivante. D’après ce qu’on a vu au niveau politique, humanitaire, de la préservation de la nature et tout ce qu’on voit depuis une dizaine d’années, c’est le karma qui répond à toutes nos questions. »
L’album s’intitule Karma et présente une femme sur sa pochette. Ça rappelle étrangement l’album Karma de Kamelot, avec qui vous avez justement tourné en 2023. En plus, si on y réfléchit, le style de Kamelot et de Myrath ne sont pas très éloignés : heavy, avec un côté prog, mais en étant ultra catchy, avec de grosses orchestrations, etc. Kamelot a d’ailleurs pour habitude d’employer des couleurs orientales sur certaines chansons… Y a-t-il une part de clin d’œil dans ce titre et cette pochette ?
Je voudrais, et ça aurait été malin, mais pas du tout ! Pas parce que nous ne voulions pas, mais parce que le séquencement des choses ont fait que ce n’est pas du tout un clin d’œil. Karma est un nom que Zaher porte depuis dix ans maintenant, et à chaque sortie d’album, il me dit : « Kev, il faut qu’on appelle notre album Karma. » Zaher est quelqu’un de très spirituel, il pourra t’en parler. Il croit au karma. Pour être honnête avec toi, j’y crois un peu moins, parce que, par mon éducation scientifique, mes quatre ans de maths après le bac, etc., j’ai une vision trop pragmatique et cartésienne des choses, ce qui peut avoir ses avantages et ses inconvénients. Dans tous les cas, je ne crois pas au karma. Je crois à la valeur travail, etc., ce qui me fait peut-être rater des choses, mais mon ADN est comme ça. Mais pour les sujets des chansons que Zaher a amenés, je lui ai dit : « Vas-y ! Ça représente tellement les paroles que tu portes qu’il faut l’appeler Karma. » Et pour la pochette, ce qui est intéressant, ce n’est pas la fille, même si elle est magnifique. Ce qui est le plus important, c’est la pomme qui est magnifique à l’extérieur et pourrie à l’intérieur, qui représente – d’une manière pas trop politique, parce que nous ne sommes pas experts – les problèmes et les enjeux qu’il y a dans le monde aujourd’hui. Nous cherchions un truc hyper minimaliste, donc cette pomme, qui fait le lien direct avec ce simple mot de karma, qui lui-même fait le lien direct avec tous les sujets que Zaher voulait exposer sur l’album.
Donc rien à voir avec Kamelot, mais ça aurait pu ! Car ce sont des super gars. Nous avons tourné avec eux ; moi-même j’avais tourné avec eux avec Adagio, mon précédent groupe. Nous sommes proches parce que nous partageons aussi une vision musicale qui est assez proche, puisqu’ils font une musique metal avec des arrangements symphoniques. Le claviériste est un mec adorable et il a un gros bagage technique. Beaucoup de musiciens auraient à apprendre de son expérience. Ce sont des super musiciens. J’ai fait trois tournées avec eux, une avec Myrath et deux avec Adagio, et à chaque fois, c’est une super expérience. Et les musiques étant proches, elles sont ultra compatibles pour les fans. C’est un package super intéressant pour le fan de metal symphonique.
Tu m’as un peu devancé, mais du coup, je vais me tourner vers Zaher : peux-tu nous parler de ta croyance dans le karma ? Qu’est-ce qui t’a amené à ça ?
Zaher : C’est très spontané, car je suis effectivement quelqu’un de très spirituel. Je crois au fait que l’on récolte ce que l’on sème. Comme l’a dit Kevin, ça faisait dix ans que je voulais nommer un de nos albums Karma, parce que j’y crois beaucoup et je crois que si tu fais quelque chose de bien, tu recevras en retour de bonnes choses, dans cette vie ou la suivante. D’après ce qu’on a vu au niveau politique, humanitaire, de la préservation de la nature et tout ce qu’on voit depuis une dizaine d’années, c’est le karma qui répond à toutes nos questions. Quand on voit la détérioration du climat, les guerres, la hausse du racisme et de l’antisémitisme… Tout ces faits m’ont confirmé ce que je disais déjà aux gars et à Kevin, c’est-à-dire qu’il fallait mettre le mot karma en avant, car c’est ce qui se passe. C’est ce qui m’a motivé – et nous a motivés – pour nommer l’album Karma, en plus des paroles que j’ai écrites avec notre parolier Aymen Jaouadi. Je crois que c’est très logique !
Tu te dis être une personne très spirituelle. Justement, comment as-tu construit ta spiritualité ?
Je tiens ça un peu de mes parents, de mon éducation, en tant qu’ex-terroriste musulman. Je blague ! [Rires] Mes parents sont très spirituels. Ils sont musulmans pratiquants. Je ne suis pas pratiquant. Je crois en toutes les religions et ma spiritualité n’est pas liée à une religion spécifique. Je crois qu’il y a un esprit plus fort que nous qui tire les ficelles dans le monde.
« Une majorité de gens font bonne figure et sont formatés par un mode de vie où il y a très peu de recul sur ce qui se passe, et l’humain aura tendance à montrer un aspect policé, propre et joyeux à l’extérieur, mais pourra être profondément affecté et dépressif à l’intérieur. »
Le karma, c’est donc l’idée que la destinée d’une personne est déterminée par l’ensemble de ses actions passées voire de ses vies antérieures. Comment appliqueriez-vous cette idée à Myrath ?
Kevin : C’est compliqué de répondre à cette question, car j’ai du mal à appliquer le karma pour les raisons que j’ai expliquées, mais je vais peut-être m’y pencher parce que j’ai pu voir certaines bonnes et mauvaises choses qui se sont passées dans le groupe et qui étaient liées à d’autres choses que, en tant que personne pragmatique, on n’arrive pas à maîtriser. Des fois, c’est pas mal et naturel de se laisser porter par quelque chose qu’on appelle karma, en se disant qu’on ne maîtrise peut-être pas tout. Avoir une vision plus spirituelle peut nous aider à faire des choses. Il y a peu de décisions que nous ayons prises qui soient liées à ça, mais il y a certaines décisions qui ont été inconsciemment portées par ça. Je pense notamment au premier concert que nous avons fait en Suède [au Sweden Rock Festival en 2019] où la démarche principale était d’amener du bonheur au public, avec une production monstrueuse qui a coûté plusieurs dizaines de milliers d’euros, et en arrivant devant la petite scène, les techniciens me disaient : « Mais mec, tu es complètement fou. Tu amènes une prod de vingt mille balles, tu es en train de te ruiner, tu as fait un crédit pour ça, alors que tu vas jouer devant deux mille pèlerins et on est à peine deux à vous aider à installer de la grande illusion, des cracheurs de feu, des danseuses, etc. Vous perdez juste votre temps et votre argent. » Ce qui devait se produire s’est produit, puisque cinq minutes après avoir joué, nous avons entendu le directeur du festival dire : « Ecoutez, les mecs, vous avez deux heures, vous faites le mainstage du festival. » Ça n’était jamais arrivé dans l’histoire du Sweden Rock qu’un petit groupe ouvre la tente l’après-midi et se retrouve en tête d’affiche du festival le même soit à 21h sur la mainstage. Ce sont des phénomènes comme ça qui me font dire que, des fois, on est poussé par une spontanéité qui pourrait s’apparenter au karma, ou pas, je ne sais pas, et qui fait qu’on a des bonnes surprises.
Tu évoquais tout à l’heure la pomme que la femme sur la pochette tient dans sa main. Pouvez-vous développer sa symbolique ?
La pomme cristallise la société, le climat, la discrimination, le racisme, ainsi que des choses que les Tunisiens ont vécues à titre personnel depuis plein d’années. Aujourd’hui, on est dans un système économique, notamment en Europe, où tu as une majorité de gens qui font bonne figure, qui sont formatés par un mode de vie où il y a très peu de recul sur ce qui se passe, et l’humain aura tendance à montrer un aspect policé, propre et joyeux à l’extérieur, mais pourra être profondément affecté et dépressif à l’intérieur. C’est le yin et le yang. C’est la pomme luisante à l’extérieur et pourrie à l’intérieur. Cette simple image représente tous les sujets, sans exception. Ça représente le climat, par un comportement totalement irresponsable des politiciens dans le monde, qui vont marketer les démarches de faire une évolution ou pas dans le sens du climat. Ça représente les guerres. Ça représente les discriminations. Ça représente le racisme caché. C’est-à-dire que nous, en tant qu’Européens, on sait que le racisme existe, par contre tu ne peux pas dire : « Je le sens. » Je peux te dire qu’en tant que Français, je le prends à titre personnel. Quand tu suis et tournes avec un groupe dont trois membres sont tunisiens, que tu es à l’aéroport, que, du moment où un des musiciens tunisiens va sortir son passeport vert, tout change pour toi et que tu ne peux plus prendre l’avion, là tu sais que le racisme existe et est bien réel.
Zaher : Dans plusieurs pays, quand nous sommes au poste de contrôle et qu’ils voient un passeport vert, il y a la lampe rouge qui s’allume. C’est pour ça que j’ai à un moment donné dit « ex-terroriste », parce que quand on dit « musulman », « arabe » ou « maghrébin », c’est tout de suite « alerte au terrorisme ! » Même si je suis déclaré musicien, ils ont toujours tendance à te poser des questions antiterroristes.
Kevin : Quand nous avons fait la tournée en Amérique du Sud – Mexique, Argentine, Chili, Colombie et Brésil –, il n’y a pas une seule fois où nous avons pu prendre l’avion correctement. Ça a été une interdiction formelle de rentrer dans l’avion, des retards, reprendre l’avion le lendemain après avoir négocié avec le consul général, et une interdiction du territoire avec suppression des visas pour l’Argentine, puisque ce pays a clairement expliqué qu’ils avaient la volonté d’invalider les passeports car les musiciens tunisiens n’étaient pas les bienvenus, malgré un an de démarches administratives. Quand tu es dedans, que tu commences à trembler avec les gars et que tu deviens complètement parano en te disant que les yeux sont rivés sur toi, tu sais ce que ressent un mec qui souffre de cette discrimination.
Zaher : Et en Bulgarie, au poste de contrôle, on m’avait demandé de chanter pour prouver que j’étais un chanteur ! [Rires] Je te jure, c’est fou ! Tout le monde me cherchait après le passage de la douane policière. J’étais le dernier, ils m’attendaient, ils m’appelaient sur Messenger ou WhatsApp. Je ne pouvais pas répondre parce que j’étais en train de chanter des chansons aux policiers.
Kevin : Ça peut prêter à sourire, mais c’est une expérience des plus humiliantes qui soient. Imagine qu’à chaque fois que tu vas prendre le train pour aller sur Paris, juste toi, tu vas devoir prouver ton métier et tes intentions pour faire ces deux cent cinquante kilomètres. Je suis désolé, c’est ultra humiliant ! Ça pourrait décourager tous les musiciens. C’est d’ailleurs pour ça aujourd’hui qu’il n’y a aucun groupe cent pour cent tunisien sur la scène internationale, car c’est un poids trop important.
Zaher : Sur la tournée en Amérique latine, c’est Kevin et Morgan [Berthet] qui nous ont sauvés. Malek, Anis et moi étions tous les trois au poste de contrôle, la femme a pris nos passeports, elle a fait semblant d’appeler les autorités allemandes, parce que nous faisions une escale à Francfort, et elle nous a dit qu’elle attendait leur confirmation pour nous laisser partir. Quand Kevin et Morgan nous ont rejoints, elle dit : « Ah, vous êtes ensemble ? » Kevin a dit : « Oui, on est un groupe franco-tunisien. » D’un claquement de doigts, elle nous a dit : « Ah, c’est bien, vous pouvez passer. »
« Dans plusieurs pays, quand nous sommes au poste de contrôle et qu’ils voient un passeport vert, il y a la lampe rouge qui s’allume. Quand on dit ‘musulman’, ‘arabe’ ou ‘maghrébin’, c’est tout de suite ‘alerte au terrorisme !’ […] En Bulgarie, au poste de contrôle, on m’avait demandé de chanter pour prouver que j’étais un chanteur ! [Rires] Je te jure, c’est fou ! »
Malgré tout ça, vos paroles sont toujours très positives, avec les thèmes de résilience, de confiance en soi, etc. Vous considérez-vous comme des personnes particulièrement positives dans ce groupe ?
Kevin : C’est un moyen de se soigner ! Soit tu fais des paroles très sombres, tu tombes dans la dépression, tu te dis qu’il n’y a plus rien à faire et tu te suicides, soit tu fais ces paroles parce que, d’un, elles te soignent et, de deux, tu peux par extension penser que ça va soigner d’autres personnes. Ce qui est le cas. Nous faisons les paroles pour nous et pour les autres, et combien de fans viennent nous voir en disant : « Dans une certaine mesure, vous m’avez empêché de mettre fin à mes jours » ou « Vous m’avez donné la motivation pour faire quelque chose, sachant que tout était perdu d’avance ». Car pour le groupe, Myrath, tout est perdu d’avance pour chacune de nos actions depuis quinze ans. Tu peux donc faire le choix d’être fort et de te battre, et se battre, c’est être positif. Ta question fait énormément de sens, parce que les paroles positives ne sont que la conséquence de l’état d’esprit que nous devons avoir et tenir depuis quinze ans pour résister.
Le premier single était « Heroes », un thème encore une fois fort et très positif, décrit comme un hymne à l’émancipation et à la confiance en soi, où tu chantes : « We don’t need heroes, we are heroes ». Malgré tout, au sein de Myrath, avez-vous des héros ?
Zaher : Je crois que le premier héros, c’est Ahmed [Ben Arbia], le père de Malek. C’est en partie grâce à lui que nous sommes arrivés jusque-là. Ensuite, c’est Kevin qui a pris les rênes et qui est un autre héros, car il a cru en nous. Lorsque Ahmed est mort, nous nous sommes dit que nous étions finis parce que personne ne pourrait nous représenter après lui. Ahmed était notre manageur et, à cette époque, Kevin était notre producteur. Kevin a pris l’avion depuis Paris pour se rendre à Tunis pour l’enterrement, et il nous a dit : « Les mecs, je ne vous lâche pas. Je suis avec vous, je crois en vous, je crois en moi. On va continuer ensemble et réussir ensemble. » S’il y a des héros pour Myrath, c’est Ahmed et Kevin. Après, de façon plus générale, on peut être soi-même un héros dans son quotidien. Il y a des situations où on peut être fier. Je parle de n’importe qui. Déjà, le fait de surpasser nos peurs, nos limites et le stress de la vie, du boulot, etc., je considère ça comme étant héroïque, parce qu’il y a des gens qui sombrent dans la dépression et qui ne remontent pas la pente. C’est donc héroïque, pour moi, de voir des gens se battre malgré tout.
Kevin : Personnellement, je n’ai pas de héros. On va dire que le seul héros, ce serait une meilleure version de moi, parce que tu as des héros en fonction de tes objectifs, or le mien est d’être meilleur pour les autres – c’est un véritable objectif de vie que j’ai depuis longtemps. Ce sont mes convictions, c’est-à-dire d’apporter aux autres, dans le maximum de mes capacités, même si elles sont limitées, peu importe. Du coup, je fantasme, par une réflexion introspective, d’être un meilleur modèle de moi-même.
C’est drôle, car en entendant cette question, beaucoup de musiciens auraient cité d’autres musiciens qui les ont marqués ou inspirés…
Alors, moi, je n’écoute pas de metal, donc j’en ai mais ce serait dans d’autres styles, mais je ne considère pas ça comme des héros. Je pourrais dire que, oui, j’ai en tête des génies, des gens que je respecte énormément. Pour lui renvoyer la balle, dans les génies, je pense que Zaher en est un. Mais plus généralement, je suis extrêmement sensible au travail, par exemple, d’Arcadi Volodos, un pianiste russe qui revisite la manière dont on peut interpréter Rachmaninov et qui est un monstre – aujourd’hui, personne ne peut égaler un mec comme ça. Je respecte énormément des gens comme John Williams qui ont apporté une nouvelle couleur à la musique à l’écran. Des gens comme Mozart aussi, mais tout le monde te dirait ça. Après, peut-être qu’il n’a aucun mérite parce que, quand il n’y avait rien avant, c’était peut-être plus facile de créer quelque chose qui est devenu une référence, je ne sais pas, à méditer. Des gens comme Sia, qui est une des rares artistes dans le monde qui arrivent à faire des mélodies où, à la première seconde, ce sera une madeleine de Proust et où tu vas tout de suite l’identifier, en pensant que tu as toujours connu cette chanson ; c’est d’ailleurs ça qui fait qu’elle vend des millions d’albums, le fait qu’elle arrive à toucher le cœur d’un maximum de gens. Je connais peu de compositeurs capables de faire ce genre de choses. Michael Jackson, bien sûr. Ça, ce sont des génies pour moi.
Zaher : Moi, j’ai beaucoup de références, pas nécessairement des génies : Ronnie James Dio, Bruce Dickinson… Sur le plan symphonique, il y a Ryūichi Sakamoto qui est un excellent compositeur, sachant que j’aime bien la musique japonaise. Côté groupes, j’aime bien Dream Theater et Symphony X – Russel Allen est l’un des meilleurs chanteurs. J’apprécie beaucoup Jørn Lande. Quand j’étais ado, j’écoutais beaucoup de Pantera et de Metallica. Ce sont des influences qui m’ont marqué et m’impacte encore maintenant, y compris du point de vue composition. Bien sûr, il y a aussi des artistes tunisiens et du Moyen-Orient pour qui j’ai beaucoup de respect et d’estime. J’ai beaucoup de respect pour Muse aussi, niveau composition, et Opeth.
« Pour Myrath, tout est perdu d’avance pour chacune de nos actions depuis quinze ans. Tu peux donc faire le choix d’être fort et de te battre, et se battre, c’est être positif. Les paroles positives ne sont que la conséquence de l’état d’esprit que nous devons avoir et tenir depuis quinze ans pour résister. »
Dans « Into The Light », tu chantes : « Now it’s your call either embrace the night or dive into the light » (« Maintenant, c’est à vous de choisir soit d’embrasser la nuit, soit de plonger dans la lumière »). Dirais-tu que c’est le choix binaire auquel tout être humain est confronté ?
Je ne dirais pas ça, mais « Into The Light » est mon morceau préféré de l’album, notamment parce que c’est une chanson motivante. J’ai voulu faire deux ou trois chansons motivantes dans l’album, et celle-ci en est une. Je ne voulais pas mettre les gens face à deux choix, mais je dirais que c’est ma perception de la vie. Personnellement, je suis passé par la dépression, comme beaucoup de gens, et à un certain moment, je me suis dit : « Soit je reste dans ma dépression, cloîtré dans ma chambre, dans mon univers, dans ma bulle, soit je me bats. » J’ai donc traduit mon expérience en quelques mots. Ça rejoint « The Wheel Of Time » qui parle justement de dépression, de comment en sortir, d’essayer de s’en remettre et de se battre. Sur le refrain, je dis : « I spread my wings and fly up high, tell them I’ve learned to survive the darkest place of my mind. Rise above and stay alive, show them what you got inside, and leave them all behind. » Soit : « Dis-leur que j’ai appris à survivre », et quand je dis « leur », ça renvoie à ceux qui n’ont pas foi en toi et qui disent que tu ne vas pas te remettre ou que tu es foutu. Puis l’idée de survivre à l’endroit le plus sombre, qui est dans ta tête, c’est ce que j’ai vécu lors de ma dépression. C’est aussi l’une des chansons motivantes.
Au sujet de la chanson « Let It Go », le communiqué de presse dit que « Myrath encourage les auditeurs à se libérer du poids de leurs rêves et de leurs espoirs irréalisés, en mettant l’accent sur le pouvoir du lâcher-prise ». Penses-tu que parfois, nos rêves et nos espoirs nous contraignent, nous enferment ?
Exactement, parce que si tu as un rêve qui n’aboutit pas, tu peux tomber dans la dépression, justement. Le seul moyen de s’en remettre, ce n’est pas de renoncer à ses rêves, mais peut-être bien de rêver encore, d’autre chose, de choisir un autre chemin qui nous éloignera de ce rêve inachevé et nous évitera de tomber dans l’obscurité – par « obscurité », ce peut être la dépression ou simplement la déception –, en se disant que ce n’est pas la fin du monde.
La chanson « Child Of Prophecy » est décrite comme dépeignant « un monde au bord du changement, où l’enfant de la prophétie émerge comme un phare d’espoir au milieu des ténèbres dévorantes ». On peut facilement faire le lien avec l’actualité, mais avec un côté mythologique ou comme une légende. Est-ce, selon vous, le meilleur moyen de faire passer un message, c’est-à-dire en gardant un côté divertissant ou conteur d’histoire ?
Oui !
Kevin : Ce sont les histoires les plus anciennes qui sont les plus manichéennes et les plus faciles à intégrer. C’est pour ça d’ailleurs qu’à un moment donné, nous avons voulu faire une trilogie avec « Believer » et les deux autres morceaux, car ce sont ces images les plus simples qui permettent aux gens de prendre conscience de certaines choses. Le message doit rester simple. Puisque le message doit rester sujet à interprétation, tu ne peux pas écrire des paroles comme tu fais une dissertation, avec une thèse, une antithèse et une synthèse, parce que tu ne toucheras personne. Quand tu veux fermement parler de quelque chose, il faut quand même laisser place à l’imagination en donnant la possibilité d’avoir une lecture très simple de ce que tu veux expliquer, et la mythologie est l’un des outils qui le permettent.
Le clip de la chanson « Child Of Prophecy » montre des images de votre concert à Carthage le 13 septembre 2023. C’est la quatrième fois que vous jouez dans cet amphithéâtre et on voit que la production scénique a sacrément pris de l’ampleur, le public est vraiment nombreux… Quelle est la situation de Myrath en Tunisie aujourd’hui en termes de succès ?
Aujourd’hui, Myrath est le porte-parole de tous les metalleux tunisiens. Il n’y en a pas énormément, il y en a peut-être sept mille, et quand sept mille personnes viennent te voir, tu peux considérer que tu as tous les metalleux qui viennent. Je suppose que tous n’apprécient pas forcément la musique, mais il y a plus que ça. C’est-à-dire que j’ai le sentiment que nous sommes devenus ambassadeurs là-bas, parce que c’est dur, parce qu’il n’y a pas de structure, parce que les metalleux sont une population qui se sert les coudes, et nous essayons d’être les représentants de cette communauté, qui n’a pas toujours été bien vue par le gouvernement et les habitants. Aujourd’hui, c’est bien mieux, mais j’ai souvenir qu’avant la révolution, un metalleux qui sortait dans la rue et se baladait avec ses cheveux longs pouvait être considéré comme un sataniste ou des trucs qui n’ont aucun sens. C’était l’état d’esprit il y a quelques années et qui a un peu évolué, heureusement. Nous nous servons de cette pole position pour aider aussi des groupes là-bas qui manquent de structure et qui ont besoin d’aide, que ce soit administrative ou en conseil stratégique pour savoir, quand tu es un petit groupe, que tu n’as pas d’argent, que tu ne peux pas de payer d’instruments, comment signer un contrat avec une maison de disques. Nous avons ce rôle-là et nous essayons d’aider des communautés. Aujourd’hui, Myrath est numéro un. J’allais dire que, malheureusement, nous le resterons pour les raisons que nous avons expliquées ; c’est quasi impossible qu’un groupe cent pour cent tunisien le fasse à l’international, parce qu’il faut des appuis en Europe.
« Déjà, le fait de surpasser nos peurs, nos limites et le stress de la vie, du boulot, etc., je considère ça comme étant héroïque, parce qu’il y a des gens qui sombrent dans la dépression et qui ne remontent pas la pente. »
Vous faites partie des groupes qui ont adopté l’intelligence artificielle, en l’occurrence pour la lyric video de la chanson « Heroes ». Beaucoup de groupes ont fait ce genre de clip et c’est le grand débat du moment : pour vous, en tant que musiciens, voyez-vous l’intelligence artificielle comme une chance ou un malheur ? Comme un outil ou comme quelque chose qui pourrait un jour vous remplacer ?
Tu parles à un mec qui en fait dix heures par jour, puisque c’est mon métier. Je développe et implémente des algorithmes dans le cadre de services SAS, donc avec des intégration API ChatGPT et des solutions open source de génération d’images, comme Stable Diffusion, qui est une librairie faite par des développeurs américains. Je travaille donc sur ces outils et ce que je peux dire, c’est que c’est fascinant. Aujourd’hui, avec la progression que nous avons faite, quand on les regarde de l’intérieur, les algorithmes de réseaux neuronaux miment tellement bien le comportement du cerveau humain que je n’ai pas peur de dire qu’un ordinateur peut être l’égal d’un humain, mais en plus rapide, et qu’on va très rapidement pouvoir remplacer tous les humains sur la Terre, ce qui est logique. Sauf que ça fait extrêmement peur. Ça fait tellement peur que les inventeurs – quand tu regardes des conventions, par exemple, du responsable de la recherche et développement chez Google ou chez Facebook qui démissionne – disent eux-mêmes qu’ils commencent à avoir peur de leur bébé, ou tu vois des mecs comme Elon Musk qui veulent que les gouvernements mettent des règles rapidement sur l’utilisation de ces outils et, surtout, sur la capacité à avoir accès à internet pour ces outils. C’est-à-dire qu’il faut cadrer l’accès à l’information pour ces outils qui pourraient évoluer très vite avec l’information. Oui, c’est extrêmement dangereux. Il faut que ça reste un outil qui permette d’augmenter la productivité des gens. Sans que je sois quelqu’un de totalement socialiste, ça me ferait quand même mal au derrière que les gens soient remplacés.
Et je dis ça aussi en tant qu’artiste, parce qu’aujourd’hui, n’importe quelle intelligence artificielle peut faire une pochette. Je crois avoir remarqué dans la dernière de Dream Theater des patterns qui étaient faits par Stable Diffusion, parce que pour avoir travaillé sur les modèles, j’ai pu en reconnaître un, donc je suis quasi certain que la pochette n’a pas été faite par un humain, ou alors elle a été juste retouchée par un humain. On peut déjà aujourd’hui remplacer les artistes qui font des pochettes. Il y a beaucoup de start-up qui travaillent sur des algorithmes de génération d’audio et, très rapidement, un ordinateur pourra composer une chanson à la Muse en moins de dix secondes bien mieux que Muse. Où se trouvent les artistes là-dedans ? C’est donc extrêmement préoccupant pour les domaines artistiques et encore plus pour les gens qui officient dans des domaines qui peuvent être automatisés. Je pense au système bancaire, à monsieur Michou qui est banquier à Saint-Rémy-de-Provence, à une experte-comptable, à un avocat… Sachant que ChatGPT 5 a passé le barreau de Paris et a fini major de sa promo. On est donc en capacité de supprimer quatre-vingts pour cent des métiers qui existent aujourd’hui, et c’est préoccupant, car où va l’humanité ?
Ce que je dis peut paraître un peu étrange pour quelqu’un qui n’a pas creusé le point, il pourrait se dire « ce Kevin est complètement taré », mais en fait, c’est une réalité. En étant à l’intérieur, ça peut faire très peur et je pense qu’il faut des lois pour cadrer l’utilisation de l’AI, au sens général du terme, comme il y a quelques années on avait mis en place en Europe la RGPD pour la protection des données, ce qui a permis d’éviter beaucoup de dérives sur le vol et l’utilisation des données personnelles – c’est une loi qui est relativement bien respectée et c’est très encourageant.
Tu penses qu’à terme le métier de musicien pourrait changer à cause de ça ? Car aujourd’hui, si on schématise, un musicien est quelqu’un qui enregistre de la musique et se produit en live. Tu crois que ça se déporterait, par exemple, plus vers la production live, puisque c’est ce qu’une IA ne peut pas reproduire ?
Oui, mais ce n’est pas exactement ça qui va se passer. En fait, par exemple, plus les fournisseurs de plugin pour des Cubase ou des Pro Tools vont amener des solutions clés en main pour automatiser certains processus ou inventer de la musique, plus le musicien va modifier son comportement en studio. Là où avant il devait passer douze heures de son temps à créer l’harmonie, trois jours de son temps à créer les arrangements et des choses qui sont différentes et qui font la couleur de sa musique, le musicien de demain ne passera son temps qu’à faire de l’innovation en termes de recherche sonore, sur des bases musicales qui auront été pré-écrites. Il libèrera quatre-vingts pour cent de son temps pour faire encore plus de marketing, ce qui veut dire que les meilleurs marketeux seront les musiciens qui réussiront et les puristes, comme nous par exemple, auront beaucoup plus de mal. Si demain tu me dis que mon métier, c’est uniquement de faire le marketing de quelque chose qui a déjà été créé, où il y a une base, je te dirais que je n’ai pas signé pour ça. Mais il y a de fortes chances que ça se passe comme ça.
« Les algorithmes de réseaux neuronaux miment tellement bien le comportement du cerveau humain que je n’ai pas peur de dire qu’un ordinateur peut être l’égal d’un humain, mais en plus rapide, et qu’on va très rapidement pouvoir remplacer tous les humains sur la Terre. »
Tu penses que le public suivrait ? On voit qu’aujourd’hui, les technologies ont beaucoup évoluées, notamment dans la production, mais on se rend compte qu’il y a un petit retour en arrière, c’est-à-dire que le public revient vers l’humain, les vinyles, les productions un peu plus vintage, on voit une résurgence du rock un peu rétro, etc.
Ça n’y change rien. Ce sont deux sujets différents. Il y a le sujet du cycle des styles musicaux. Il a été prouvé par une université aux Etats-Unis, je crois, que les styles musicaux aimés par les gens avaient des cycles de quarante ans. C’est-à-dire que tu auras un cycle qui est top dans les années 20, qui sera oublié, et ensuite, il y aura un re-maniage de ce style qui réapparaîtra dans les années 60 et refera un carton, puis s’effacera à nouveau, etc. C’est ce qui est en train de se passer avec le metal et le rock. Ça, c’est un premier sujet. Sur ce sujet-là, le metal a toutes ses chances pour continuer à faire de la croissance et toucher un maximum de gens ces prochaines années, c’est très encourageant. Si la tendance est de faire du metal avec un son vintage, ça n’empêche pas les AI de fournir des outils pour faire du vintage. Donc ça ne change pas le processus.
A propos de technologie, votre nouvel album, Karma, a été mis en ligne illégalement avant même son annonce. Comment avez-vous pris et géré ça ?
J’ai tapé une crise de nerfs ! J’ai été contacté par une fan française qui m’a dit de manière totalement décomplexée : « Ah bah moi, de toutes façons, j’ai tous les albums de Verycords en avance. J’ai des journalistes qui me filent les trucs et les foutent sur les Kazaa, eMule, Torrent et tout le bordel. » L’album devait sortir en septembre, donc l’album watermarké a été envoyé par Verycords en vue de cette sortie, mais il a été décalé à cause de soucis logistiques, donc nous avons annoncé au dernier moment qu’il serait reporté de septembre à maintenant, et l’album a été posté en Torrent le jour de la sortie initiale. C’est-à-dire que la personne s’est dit : « Je le mets en Torrent, je m’en fous, de toutes façons il sort aujourd’hui », sauf qu’en fait, non, il ne sortait pas aujourd’hui et la personne n’a pas eu la notification ou n’a pas ouvert le mail envoyé par la maison de disques. J’ai demandé le nom de la personne parce que je connais beaucoup de journalistes en France et, en général, pour la grande majorité, il y a une éthique. Toi, tu es journaliste et je n’ose même pas imaginer que tu puisses intellectualiser ce genre de chose et faire ce genre de démarche. Ce doit donc être une crapule qui ne devrait d’ailleurs pas être appelée journaliste, puisqu’elle ne comprend pas l’investissement moral et en temps passé de créer un album. C’est une petite frappe, un gamin d’un webzine quelconque, français ou étranger, peu importe, qui a trouvé malin de foutre ça sur internet pour faire le beau.
Ça a fait beaucoup de dégâts, en tout cas pour moi, mais est-ce que ça a fait de réels dégâts sur la sortie de l’album ? En fait, non. J’ai directement appelé les maisons de disques Verycords et earMusic pour leur parler de cette fuite. Ils ont réfléchi et m’ont dit : « Ecoute, Kev, pas de panique. On continue la promotion comme si de rien n’était, puisque notre but est de faire découvrir Myrath au plus grand nombre. Les vrais fans du groupe achèteront ton album. Il n’y a pas mort d’homme. Ce serait dramatique si tu étais un Metallica ou un Iron Maiden… » Ces groupes sont des industries, ce sont des business, où les mecs ne doivent surtout pas changer leur style et sont dans une démarche purement marketing, parce que leur projet musical n’est même plus un projet musical, c’est un actif pour la retraite. Ils sont dans une espèce de machine de guerre et un album d’Iron Maiden qui fuite, oui, ça sera peut-être des millions d’euros en moins sur leur compte bancaire pour financer une tournée ou ce genre de chose. Mais au stade de Myrath, mis à part le fait d’avoir foutu les boules au groupe, au final, je ne pense pas qu’il y ait un impact si dramatique que ça.
Sachant que la fuite de la pochette, c’est encore une histoire différente. C’est-à-dire que quand tu inscris l’album sur plein de plateformes, pour le référencement, celles-ci vont mettre l’album, mais quand tu cliques, il ne sera pas disponible, mais tu as déjà la pochette qui vient bien en amont de ta sortie. La pochette était peut-être trouvable depuis août, ce qui n’est absolument pas dramatique, puisque les plateformes doivent se préparer.
Interview réalisée en visio le 9 février 2024 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Nicolas Gricourt.
Site officiel de Myrath : myrath.com
Acheter l’album Karma.







































superbe interview, petite déception quand m^me pour ce nouvel album, il manque un je ne sais quoi, qui faisait le charme de Myrath, dont j’étais fan, hélas, déception avec cet album, je ne retrouve plus ce Hard rock Heavy Prog (digne des plus grands noms), qui me faisait frissonner. Dommage. un bon album tout juste, mais je n’ai pas envie de l’acheter,pour le ranger dans ma discothèque, alors que j’attendais avec impatience la suite de l’excellent shehili. mince déception.
Comment réitérer la performance de Shehili ?
Difficile, voire impossible ! La disparition des éléments traditionnels ( instruments et langue arabe) est le seul point négatif de Karma, pour le reste, ça reste d’un très bon niveau, mais attention,à vouloir trop gommer ses différences,on devient banal…
Karma est un coup de massue ! Il est phénoménal 🔥
Longue vie au blazzing desert metal ! 🤘🏻
Cet album est un chef d’œuvre ! J’écoute Myrath depuis Tales of the Sand, et à chaque nouvelle sortie je trouve l’album encore meilleur que le précédent !
Celui-ci est vraiment une dinguerie. Je le trouve très moderne dans son approche, très catchy et épique, tout en restant Myrath. Au début, quand j’ai commencé à entendre qu’il y aurait un recul des parties orientales dans Karma, j’étais un peu sceptique, car c’était vraiment ce que j’adorais jusque là, et au final l’album est dingue ! Les parties arabisantes sont encore bien audible, et vraiment entêtantes.
Si vous ne l’avez pas écouté, n’attendez plus !
J’ai hâte de la tournée en France !
C’est bien gentil tout ça, mais ce dernier album est une immense déception. Un groupe sur une phase ascendante depuis 10 ans fait un choix artistique suicidaire et qui risque de verser dans l’anonymat. Honnetement, cette nouvelle galette manque singulièrement de personnalité.
Il est parlé dans l interview de quart de ton qu on retrouve dans la musique orientale On divisé la musique européenne en 12 demis ton mais en 24 quarts de ton dans la musique Arabe.C était le moment on va essayer de comprendre pourquoi 24 quarts de ton!!Merci.