S’il est un groupe français qui a marqué toute une génération au début des années 1990 avec un son corrosif et un discours véritablement engagé et revendicatif, c’est bien No One Is Innocent qui a su tirer son épingle du jeu aux côtés d’autres formations comme Lofofora, Tagada Jones, Mass Hysteria ou même Silmarils. Après trente ans passés à arpenter toutes les scènes de France et trente ans à lutter en musique contre toutes les formes de racisme, dénoncer les répressions sociales, condamner les dictatures ou rejeter le terrorisme et l’obscurantisme, No One Is Innocent s’apprête maintenant à raccrocher les gants pour de bon. Suite à Colères, un best of en guise d’adieu sorti en septembre 2024 chez Verycords, le chanteur Kemar et sa bande se sont lancés depuis le 14 mars dans une dernière tournée. Un dernier tour d’honneur avant de laisser la place aux autres pour continuer le combat.
Autant dire que cette annonce a mis en émoi tous les fans toulousains de No One Is Innocent qui se sont donné rendez-vous dans la salle du Bikini en ce 2 mai 2025 pour (re)voir une dernière fois leur groupe fétiche. À cette occasion, la première partie du concert sera assurée par Silmarils. Il n’en fallait pas moins pour que tous les adolescents d’il y a une trentaine d’années se retrouvent : devant les portes de la salle, on croise des tee-shirts usés de Rage Against The Machine, des vestes à patches fatiguées, des discussions sur le retour des cassettes, les années lycée et… beaucoup de tempes grisonnantes et de crânes clairsemés ! Il flotte dans l’air un petit parfum de nostalgie mais aussi de revanche sur le temps, comme si ce concert était l’occasion de prouver que les années 1990 n’étaient pas qu’un mauvais souvenir capillaire. On se retrouve ce soir à la croisée des chemins, dans un contexte un peu particulier : une tête d’affiche qui s’en va et une première partie qui renaît.
Artiste : No One Is Innocent – Silmarils
Date : 2 mai 2025
Salle : Le Bikini
Ville : Toulouse [31]
Disons-le franchement : Silmarils est de retour depuis 2020, et ce n’est pas pour faire de la figuration. Après plus de vingt ans sans album studio, le groupe français a décidé de relancer la machine avec Apocalyptico, un disque rugueux et sans concessions sorti en septembre 2024. Un peu plus d’un mois après un concert sold out à L’Elysée Montmartre en mars, les Essonniens ont prévu une tournée estivale qui s’annonce musclée dans de nombreux festivals (Les Eurockéennes, Les Déferlantes, Les Feux De L’Été, etc.). Dans la salle du Bikini, quasiment pleine, ce sont des centaines de quadras et quinquas qui se pressent devant la scène, prêts à en découdre avec leur propre passé.
Il faut dire que Silmarils n’était pas revenu dans la ville rose depuis une éternité. De plus, le concert de 2021 pour fêter les 25 ans du groupe qui avait dû être annulé à cause des restrictions sanitaires avait pris la forme de promesses envolées pour certains fans avec, au final, une frustration longtemps contenue.
Dès son arrivée sur les planches sur le morceau « Mackina » enchaîné avec « Fils d’Abraham », issus du premier – et classique – album éponyme de 1995, Silmarils n’a pas de mal à enflammer le pit toulousain, déjà bien chaud. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, on se retrouve face à une machine remise à neuf et rudement bien huilée. Il faut dire que les interventions de Brice Montessuit et Jean-Pierre Martins qui entourent le chanteur David Salsedo amènent pas mal de peps et que ce fonctionnement à trois voix en live donne pas mal de corps à l’ensemble (« I Try », « On N’Est Pas Comme Ça », « Mortel »). De plus, le groupe plante vite le décor en alternant des riffs massifs et des passages hip-hop qui rappellent parfois les Beastie Boys ou Run DMC avec la reprise « It’s Tricky », par exemple. Très vite, le public se laisse happer par la musique et se donne pas mal dans le pit. Et même si on est en terrain connu au travers de titres comme « Tant Que Parle L’Économie » ou « Victimes De La Croix », il faut bien avouer que rien ne sonne daté.
Les nouvelles chansons d’Apocalyptico sont mises en avant, à l’instar de « No Pain No Gain », « Tu Nous Mérites Pas » ou de « Welcome To America » qui passent haut la main l’épreuve du live. Bien qu’une bonne partie des spectateurs ne connaissent pas encore le nouvel album, ces récentes compositions ont été plutôt bien accueillies. De plus, les musiciens Aymeric Monesteautour (batterie), Côme Aguiar (basse) et Stéphane « Jimi » Daurs (guitare) autour du frontman depuis vingt-cinq ans sont d’une redoutable efficacité et amènent énormément de groove à l’ensemble. De son côté, David Salsedo fait le show et maîtrise ô combien son sujet. L’homme communique aussi beaucoup pour balancer quelques vannes sur le temps qui passe, le poids des années et bien entendu Toulouse, que le groupe n’avait pas revu depuis un bail.
Même si les morceaux sont tous abrasifs et rudement bien exécutés, force est de constater que le show connaît aussi quelques temps morts. On sent que cette date toulousaine — la seule de la tournée à se jouer en salle et en configuration de « première partie » — ne sera pas tout à fait le même set que celui des festivals d’été. Le groupe cherche encore ses marques et ajuste ses réflexes. On sent que Silmarils est encore un peu en rodage. Résultat : quelques flottements entre les morceaux, des faux départs (comme l’intro de « Welcome to America » lancée par erreur au début de « No Pain »), et même des soucis techniques pour le gratteux Stéphane « Jimi » Daurs, contraint à plusieurs reprises d’aller chercher lui-même une autre guitare sur le côté de la scène. Rien de dramatique, mais de quoi rappeler que ce retour ne se fait pas en pilotage automatique. Et paradoxalement, ces petits désagréments donnent un supplément d’âme à l’ensemble. Ici, pas de concert aseptisé ni de show millimétré : juste un vrai live, vivant, un peu foutraque, mais franchement honnête.
Qui plus est, Silmarils ne joue pas le jeu du groupe revenu pour capitaliser sur ses vieilles reliques. Le nouvel album, bien représenté dans le set, démontre une vraie volonté de revenir en force sans trahir l’ADN du groupe : une fusion rock/rap qui a gardé ses crocs, avec des textes plus sombres, plus ancrés dans le monde d’aujourd’hui. La rage n’a pas disparu, elle s’est juste affinée. Et sur scène, elle prend chair : les musiciens sont affûtés, le son est carré et la complicité comme au bon vieux temps.
Après pas loin d’une heure et demie d’un set solide et fédérateur qui a mis tout le monde d’accord, Silmarils attaque son rappel en enchaînant les classiques façon uppercuts avec « Cours Vite », « Guerilla », « Va Y Avoir Du Sport », « Love Your Mum » et même « Patrice Laffont », la ghost track du premier album. Ici, pas de fausse modestie, pas de grand discours : juste une claque sonore, généreuse et viscérale. Les fans ont retrouvé un peu de leur fougue d’antan.
Avec ce concert costaud, force est de constater que Silmarils a su marquer les esprits. Bien plus qu’un warm-up ou une première partie de luxe, ce set ressemblait à un véritable retour en grâce et annonce d’ores et déjà que la suite du Summer Fest Tour sera plus qu’explosive. Va y avoir du sport !
Setlist :
Mackina
Fils d’Abraham
Oublie-Moi
On N’Est Pas Comme Ça
Tant Que Parle L’Économie
Victimes De La Croix
Mortel
I Try
Tu Nous Mérites Pas
Tricky
No Pain No Gain
Welcome To America
Me Demande Pas
Au Paradis
Rappel :
Cours Vite
Guerilla
Va Y Avoir Du Sport
Love Your Mum
Patrice Laffont
Voilà une fin qui ne ressemble à aucune autre. Une fin qui hurle, qui cogne, qui vibre de chaque nerf. Pour son dernier passage à Toulouse, No One Is Innocent ne compte pas baisser les armes et désire partir avec fracas dans un ultime baroud d’honneur et de colère. Dans le sillage d’un set déjà bien chauffé par Silmarils, le groupe emmené par l’infatigable Kemar veut donc offrir au public un moment d’une intensité rare, comme s’il fallait tout brûler une dernière fois avant de tirer sa révérence. Car si ce Colères Tour est bien celui des adieux, c’est avec beaucoup de cœur et les tripes que le groupe veut quitter les planches.
Il n’est pas loin de 21h45 quand les lumières s’éteignent et que l’intro du show résonne dans les enceintes du Bikini. Les spectateurs sont déjà sur les rangs pour faire honneur aux héros de ce soir et dès les premières secondes du set, le ton est donné : ça va faire mal. No One Is Innocent ouvre les hostilités avec « L’Arrière Boutique du Mal », un titre inédit de Colères, lourd de sens et de rage, qui dénonce les dérives des réseaux sociaux, les fake news et les délations sous couvert d’anonymat. Avec ce morceau brut de décoffrage dans la lignée directe de son ADN politique et frontal, No One n’a pas de mal à embraser le parterre toulousain. Très vite, la salle plonge dans un nouveau bain de décibels. Plus brut, plus urgent. Plus nécessaire.
Kemar, fidèle à lui-même, est partout sur scène. Il arpente les planche de fond en comble et investit l’espace. Il saute, court, hurle, se débat avec ses câbles (au point de débrancher son propre micro) et se donne sans compter. Comme à son habitude, il focalise toutes les attentions par son charisme et parle avec la même flamme qui l’anime depuis trente ans. Ce n’est pas un simple frontman, c’est un véritable chef de meute, un hurleur public, un poing levé en constant mouvement (« Charlie »). Il explique, dédie et partage beaucoup, comme sur « La Peau », moment fort du set, dédié à Hervé, le patron du Bikini qui a toujours soutenu le groupe depuis ses débuts. Voilà un geste simple, mais vibrant de gratitude.
Sur scène, le set est fluide et très ouvert. Les compositions ne sont pas trop formatées. No One Is Innocent joue à l’instinct, à l’adrénaline. Il se regroupe souvent autour de la batterie, dos au public, puis prend le pouls de la salle, module les tempos, fait durer certains morceaux comme pour prolonger la tension jusqu’à la rupture (« Djihad Propaganda », « Nomenklatura »). C’est Kemar qui dirige la manœuvre d’un signe de tête ou d’un cri, en véritable maître d’orchestre d’un chaos parfaitement contrôlé. C’est du live pur jus, dans ce qu’il a de plus vivant, de plus viscéral (« Silencio »).
En ce qui concerne le nouveau line up autour de Kemar et de Tranbert (basse), les « p’tits nouveaux » s’avèrent être de fines gâchettes, à l’image du tandem de guitaristes Marceau Ranoux / Fred Mariolle et du batteur Mathys Dubois. On les sent tous bien soudés et l’ensemble tourne bien. La machine No One mouture 2025 est un véritable rouleau compresseur qui alterne passages corrosifs (« Kids Are On The Run », « What The Fuck ») et d’autres plus subtils, comme lors de la reprise « Bullet In The Head » de Rage Against The Machine, groupe totem de No One Is Innocent, qui prend la forme d’une filiation assumée.
Le public est en fusion dans le pit. De « Ali (King Of The Ring) » à « Nomenklatura » en passant par « Djihad Propaganda » ou « Charlie », chaque chanson est accueillie avec ferveur par les fans qui reprennent en chœur les refrains. Les textes de Kemar font toujours mouche et force est de constater que leur charge politique reste entière avec une énergie qui balaie tout sur son passage.
Après plus d’une heure d’une prestation sans temps mort, c’est la dernière ligne droite du set avec un enchaînement implacable : « Silencio » qui installe une tension sourde, avant de faire place à un « What The Fuck » cathartique. Ce dernier finit d’ailleurs par rincer l’assemblée, littéralement lessivée par l’énergie dégagée sur scène.
No One n’en reste pas là. Après une courte pause, les Parisiens reviennent pour un rappel de deux titres avec « 20 ans » qui ouvre ce tout dernier acte (comme un clin d’œil au long parcours du groupe) puis « Chile », ce monument de rage et de mémoire, qui referme avec fracas ce concert, marquant d’un sceau indélébile le dernier passage de Kemar et de sa bande au Bikini.
Bien sûr, on aurait aimé que ça dure encore plus longtemps. Que d’autres tubes laissés de côté, comme « Massoud », « Dobermann », « Frankenstein » ou même « Revolution.com », soient aussi de la fête, mais un seul concert ne saurait résumer trente ans de lutte musicale, de coups de gueule, de riffs enragés et d’énergie survoltée. Pour les fans, ce dernier passage à Toulouse n’était pas une fin douce-amère. C’était plutôt un feu d’artifice, un adieu à la hauteur du groupe : sincère, entier, sans concessions. Un uppercut final, donné avec le cœur et les cordes vocales à vif. Après trois décennies de colères portées haut et fort, Kemar raccroche peut-être le micro, mais le combat, lui, est bien loin de s’arrêter.
Merci No One Is Innocent. Et respect.
Setlist :
L’Arrière-Boutique Du Mal
Ali (King Of The Ring)
À La Gloire Du Marché
Kids Are On The Run
La Peau
Bullet In The Head
Nomenklatura
Djihad Propaganda
Charlie
Silencio
What the Fuck
Rappel:
20 ans
Chile





































