Alors que l’avenir discographique de Fates Warning semble incertain, ses deux têtes pensantes, le guitariste Jim Matheos et le chanteur Ray Alder, n’en ont pas fini avec leur créativité. L’un s’est récemment illustré avec son nouveau projet plus rock Kings Of Mecia et le plus expérimental Tuesday The Sky, le second en solo et avec l’ex-batteur de Fates Warning Mark Zonder au sein de A-Z. Mais c’est ensemble qu’ils reviennent cette année avec un tout nouveau projet du nom de North Sea Echoes, évoluant dans des sphères plus calmes, pensives et ambiantes. Certes, on retrouve la patte des deux musiciens, mais il ne faudra pas aborder leur premier disque, Really Good Terrible Things, comme une continuité de leur groupe emblématique.
C’est donc pour mieux comprendre la démarche artistique du projet que nous nous sommes entretenus avec Ray Alder, mais aussi pour le questionner sur sa relation artistique avec Jim Matheos et rentrer un peu plus dans sa personnalité, en rebondissant sur les thématiques développées, car forcément, qui dit musique plus intime dit également sujets plus intimes…
« Jim Matheos n’aime même pas jouer des solos ! Il le fait un peu parce que c’est un mal nécessaire ou parce que c’est une partie qui porte une mélodie d’une chanson qui doit être là. C’est drôle car même s’il compose tout, il a tendance à vouloir se mettre en retrait. »
Radio Metal : North Sea Echoes est un projet assez particulier, puisque c’est un duo que tu formes avec Jim Matheos, avec un peu d’électronique et le batteur Gunnar Olsen (Puscifer) en invité sur quelques morceaux. Comment ça s’est fait ?
Ray Alder (chant) : Jim avait déjà composé la musique et il m’a appelé un jour en disant qu’il avait toute cette musique, qu’il avait initialement prévu que ce soit instrumental, mais qu’il n’arrêtait pas d’entendre du chant dessus, donc il m’a demandé si ça m’intéresserait. J’ai dit : « Bien sûr. Fais-moi écouter pour voir si ça peut fonctionner. » J’ai adoré, donc j’ai décidé de m’impliquer dans le projet. Nous ne savions pas trop ce que nous allions en faire. Nous étions juste dans l’optique de nous amuser à faire cette musique. Au bout de cinq ou six chansons, nous avons dit : « Bon, qu’est-ce qu’on va faire de ça ? Est-ce qu’on fait un album ? Est-ce qu’on les sort nous-mêmes ? » Au final, nous avons décidé de trouver une maison de disques et de continuer sur cette base. Au bout d’un moment, nous nous sommes dit qu’il y avait besoin d’un nom, donc nous avons appelé ça North Sea Echoes. Tout ça s’est fait probablement un an ou deux après Long Day Good Night de Fates Warning. Jim avait déjà commencé à faire ses autres trucs, Kings Of Mercia et Tuesday The Sky… A l’origine, je crois d’ailleurs que ces musiques étaient prévues pour Tuesday The Sky et finalement, c’est devenu tout à fait autre chose.
La musique de North Sea Echoes sonne un peu comme une extension voire un développement de ce que vous aviez fait avec la chanson « When Winter Fall » sur le dernier album de Fates Warning. Dirais-tu que cette chanson a été, d’une certaine façon, la source ou les prémices de ce projet ?
Jim aime toujours jouer avec l’électronique et oui, « When Winter Fall », c’était la première fois qu’il faisait ce genre de choses sur un album de Fates Warning. Il l’avait fait avant avec OSI et peut-être certains morceaux de Tuesday The Sky. Nous avons tous les deux beaucoup aimé le résultat qu’a donné ce morceau. Elle ne faisait pas partie des plus grosses chansons de l’album, mais pour nous, c’était cool, nous aimions la façon dont ça sonnait. Nous l’avons beaucoup aimée et maintenant, il y a tout un album dans cette veine.
Jim a donc choisi de faire ce projet avec toi. Ça fait pratiquement quatre décennies que vous collaborez au sein de Fates Warning : comment décrirais-tu votre relation artistique ?
J’imagine que notre alchimie s’est lentement construite au fil des années. Quand j’ai commencé à écrire des textes pour Fates Warning, c’était nouveau pour moi, je ne savais pas trop ce que je faisais ou à propos de quoi écrire. Je suis encore exactement comme ça : je ne sais jamais à propos de quoi écrire ou ce que je suis en train de faire, mais je fais de mon mieux. Musicalement et professionnellement, notre relation a grandi avec le temps. Je dirais que nous en sommes à un stade où nous sommes complètement honnêtes l’un avec l’autre. Quand il y a quelque chose sur lequel l’un de nous n’est pas d’accord ou n’aime pas, nous le disons : « Je ne crois pas que cette chanson fonctionne », « Je ne crois pas que cette ligne mélodique fonctionne », « Cette phrase dans le texte est un peu étrange ». Nous ne tournons pas autour du pot et personne ne sera blessé si quelqu’un n’aime pas quelque chose que l’un de nous a fait. C’est bien. C’est comme une famille. On peut dire ce qu’on veut sans se soucier de répercussions et de disputes. Nous aimons tous les deux créer de la musique. Le fait de pouvoir retravailler ensemble était super, nous nous sommes bien amusés, car avant ça, je ne savais pas si nous allions retravailler ensemble un jour.
« Il a simplement dit que le puits était à sec pour l’instant, qu’il ne ressentait pas l’envie d’écrire de nouvelle musique pour Fates Warning. Il n’a pas dit que ce serait pour toujours, il a juste dit ‘pour l’instant’. Qui sait ? Peut-être qu’il changera d’avis. »
C’est un projet très intime, vu que c’est un duo, et c’est une musique très épurée qui met beaucoup en valeur ta voix. J’imagine que, d’un côté, c’était plus facile de trouver ta place, mais que, d’un autre côté, tu étais encore plus exposé. Comment as-tu vécu le fait de chanter sur une telle musique par rapport aux morceaux plus chargés et complexes de Fates Warning ?
Je ne dirais pas que c’était plus facile. C’était plus facile à chanter, évidemment, parce qu’il n’y a pas autant d’harmonies et je ne crie pas tout le temps, je n’ai pas perdu ma voix en chantant ces chansons. C’est très différent du fait que c’est très calme, ce que j’ai beaucoup aimé. J’ai trouvé ça super de pouvoir ne pas chanter aussi fort. Au niveau des paroles, c’était un petit peu plus difficile parce qu’effectivement, on peut entendre tout ce que je dis. Ce n’est pas comme pas mal de musiques où, quand on ne lit pas les paroles, on peut inventer ses propres mots. Et les chansons sont assez profondes. Je me suis retrouvé à écrire des paroles un peu plus profondes que ce que je ferais normalement. Ça, c’était un petit peu difficile. J’ai toujours eu du mal à écrire des paroles. Je me demande si je suis trop vague ou trop évident, ou ce que les gens vont penser, alors que je ne devrais pas. La partie mélodie est facile pour moi ; c’est avec les textes que j’ai des difficultés.
Dans North Sea Echoes, tout comme dans le projet Tuesday The Sky de Jim ou même dans un album comme Disconnected de Fates Warning, on dirait qu’il y a eu une grande attention portée sur le son en tant que tel, et sur l’importance des textures et des atmosphères. Penses-tu que ce soit ce qui distingue Jim au sein de la scène prog metal ? Penses-tu qu’il ait toujours privilégié l’impact du son plutôt que celui la technique et de la virtuosité ?
Je suppose. Oui. C’est clair que ce n’est pas un shredder. Il n’aime même pas jouer des solos ! C’est un fait. Il le fait un peu parce que c’est un mal nécessaire ou parce que c’est une partie qui porte une mélodie d’une chanson qui doit être là. C’est drôle car même s’il compose tout, il a tendance à vouloir se mettre en retrait. C’est curieux, mais il est comme ça [petits rires]. Après, je ne peux pas parler à la place d’autres musiciens et je ne peux même pas vraiment parler à la place de Jim, car c’est son domaine, mais je suis sûr que tout le monde travaille dur son art pour avoir son propre son signature. Je ne crois pas que Jim ait à travailler pour avoir un son signature parce que c’est ainsi qu’il sonne quoi qu’il arrive. Je peux l’entendre jouer et le reconnaître à un million de kilomètres tellement je le connais, ainsi que sa façon de sonner. Encore une fois, avec cet album, il aime jouer avec l’électronique et différents sons – on peut appeler ça des soundscapes. Je trouve que c’est clairement différent de plein de choses qui existent. Je ne sais pas si c’est pour tout le monde, mais personnellement, j’ai beaucoup aimé. Encore une fois, c’était dur même d’écrire des mélodies car j’aimais la musique telle quelle. Mais oui, je pense qu’il s’est créé son propre son, peut-être même sans le savoir.
C’est une musique très mélancolique, et ça semble être une constante dans ce que toi et Jim avez pu faire au sein et en dehors de Fates Warning. Vous considérez-vous comme des personnes particulièrement mélancoliques ?
Je ne crois pas. Enfin, je me trouve parfois profond et pensif, oui, bien sûr, mais mélancolique ? Non. Quand on me connaît, j’ai tendance à faire l’idiot. Je suis le pitre de la classe, pour ainsi dire, en temps normal. Mais dans certaines circonstances, comme lorsque je marche sous la pluie ou que je suis seul en randonnée, bien sûr, je plonge dans mes propres pensées. Ce n’est pas pour autant que je suis mélancolique. J’ai parfois des pensées profondes, c’est tout. Je ne suis pas trop dans la tristesse du souvenir. Je ne suis clairement pas quelqu’un de triste. Et c’est pareil pour Jim, je crois que nous partageons certains traits de caractère.
« Ecrivez votre propre histoire, car toutes les histoires ont une fin. »
Tu as mentionné le nom, North Sea Echoes, qui est assez énigmatique. Comment représente-t-il cette musique et ce projet, selon toi ?
C’est le côté sombre et orageux. Nous avons essayé de trouver différents noms. L’une des chansons dans l’album s’intitule « No Maps ». A l’origine, ça devait être en espagnol, « Sin Mapas ». J’ai dit : « Pourquoi n’appelle-t-on pas le projet Sin Mapas ? » Nous avons tous les deux dit : « Ouais, c’est pas mal ! Ça veut dire ‘pas de carte’, sans le sens de ‘pas de direction’, ça correspond bien à la musique : elle est ce qu’elle est, on finit là où on finit. » Il en a parlé à sa femme ou à sa fille, je ne sais plus, en lui demandant ce qu’elle pensait du nom Sin Mapas. Elle a répondu : « Sid Papas ? On dirait un restaurant italien ! » Nous étions là : « Oh, d’accord… » Nous avons alors laissé ça tomber. Nous avons commencé à relire nos notes. Jim et moi fonctionnons un peu de la même manière : si je vois ou lis quelque chose d’intéressant, je le note dans mon téléphone. J’ai des centaines de notes… Enfin, plus maintenant, car je viens d’effacer mon téléphone car il était en train de péter les plombs. J’ai perdu je ne sais combien de milliers de notes et de paroles. Bref, c’est une autre histoire. Nous avions donc des milliers de trucs écrits et nous avons dit que nous allions voir ce que nous avions dedans. L’une d’entre elles était « North sea echoes », Jim l’avait écrite quelque part. Je ne sais pas où il l’a eu ; il ne sait pas lui-même où il l’a vu ou entendu, mais c’était dans ses notes. C’était pareil pour le nom de l’album, Really Good Terrible Things. J’avais ça dans mes notes et je ne sais pas d’où ça vient ; peut-être est-ce quelque chose que j’ai inventé, je ne sais pas, mais nous avons trouvé que c’était le titre parfait pour l’album.
Il y a une grosse contradiction dans ce titre d’album. Crois-tu que cette contradiction soit au cœur de cette musique voire de ce projet ?
C’est la dualité qui est dans tout : il y a du bon dans le mauvais et du mauvais dans le bon. La musique et les paroles ne sont pas négatives – je ne crois qu’elles le soient. Je crois qu’il y a un message positif dans tout. Même si ça peut sonner un peu sombre, je pense qu’il y a toujours une lumière au bout du tunnel. C’est donc une bonne représentation de la musique et des textes. Ça semblait bien coller. Et puis ça sonnait bien, tout simplement [rires].
L’album démarre avec la chanson « Open Book », qui était d’ailleurs la première chanson écrite. Jim a dit qu’avec des « paroles sur la fin et le début, ça semblait être un bon état d’esprit pour démarrer ». As-tu l’impression que ce projet représente à la fois un début et une fin ?
C’est une bonne question. Nous n’en sommes pas sûrs. Jim pense ne plus vouloir composer de nouveaux morceaux de Fates Warning. Je ne peux pas parler à sa place parce que peut-être qu’il changera d’avis, mais pour l’instant, il a dit que le puits est à sec et qu’il ne savait pas combien de temps il le restera. Mais pour ce qui est de l’idée de nouveau départ… Encore une fois, Jim et moi nous sommes contentés de travailler sur cette musique, en nous faisant plaisir, en profitant de notre collaboration. Nous nous parlions tous les jours et nous sommes très contents du résultat. Je n’ai aucune idée comment ce sera reçu. J’ai déjà entendu des trucs négatifs, du genre : « Oh, ce n’est pas assez heavy. Ils ont perdu leur touche heavy metal. » Putain, non ! J’ai bientôt soixante ans et j’aime toujours le heavy metal ! Mais j’ai toujours aimé, tout comme Jim, faire aussi des choses calmes dans Fates Warning. C’est sympa de faire une pause de temps en temps. Et ce n’est qu’au milieu du processus que nous avons décidé de sortir cette musique ; nous ne savions même pas si nous allions la sortir. Maintenant, nous l’avons fait, donc au final, on verra comment c’est reçu. Si c’est bien reçu, peut-être que nous ferons un autre album. Mais l’idée, c’est vraiment de s’amuser ensemble en faisant de la musique. C’est toujours un plaisir de travailler ensemble. Peut-être que c’est un nouveau départ, peut-être que c’est une fin, je ne sais pas !
« Je sais qu’à mon âge, je ne serai jamais une grande star, et je m’en fous, mais le temps semble s’écouler plus vite maintenant, donc j’ai envie de faire plus de choses avant que cette histoire se termine. Il n’y a tout simplement pas assez d’heures dans une journée pour accomplir tout ce que je veux. »
Tu as en effet déclaré à plusieurs reprises dernièrement que « Jim ne voulait plus écrire de musique pour [Fates Warning], [qu’]il a l’impression que ce ne serait pas honnête, envers lui ou envers les fans ». Avez-vous discuté de la raison pour laquelle il ressent ça ?
Oui. Je l’ai vu il y a quelques mois, en octobre ou en novembre, je suis allé aux Etats-Unis et nous avons traîné ensemble pendant quelques jours. Il a simplement dit que le puits était à sec pour l’instant, qu’il ne ressentait pas l’envie d’écrire de nouvelle musique pour Fates Warning. Il n’a pas dit que ce serait pour toujours, il a juste dit « pour l’instant ». Qui sait ? Peut-être qu’il changera d’avis. Je ne sais pas. S’il essayait de le faire, il aurait l’impression que ce ne serait pas honnête, que ce serait juste un boulot. Je comprends parfaitement. Il m’est déjà arrivé de faire des choses que je n’étais pas très content de faire, et je les ai quand même faites – il faut bien payer les factures –, mais je comprends très bien que si tu ne crois pas vraiment en ce que tu fais, ça peut être très barbant ; surtout quand tu essayes d’être créatif, ça devient un fardeau. Mais encore une fois, peut-être qu’il changera d’avis.
Dans « Open Book », tu chantes que « toutes les histoires ont une fin ». Dirais-tu que c’est quelque chose que tout le monde devrait se rappeler pour vivre pleinement ?
Oui, je le crois. C’est grosso modo le message de la chanson, si tant est qu’il y ait un message. Je ne suis pas en train d’essayer de changer le monde. Je ne fais qu’écrire des mots. Je ne veux pas que les gens surinterprètent ce que j’ai écrit, mais pour moi, quand j’ai écrit : « We’re a cloud behind the moon » (« Nous sommes un nuage derrière la lune »), c’est impossible, tout comme notre existence. Je ne dirais pas que c’est un miracle que nous existions, mais c’est magnifique ! J’ai la chance d’avoir de bons amis, de voyager dans le monde entier, de faire de la musique, de jouer live, de faire ce que j’aime faire… la plupart du temps [rires]. Il faut vivre à fond ! Je n’ai jamais cru que j’allais me marier, que j’allais déménager dans un autre pays, etc. Mais je me suis dit qu’on avait une seule vie, que je ne pouvais pas me contenter de vivre au même endroit toute ma vie, qu’il fallait que j’aille me confronter à d’autres cultures, etc. Ecrivez votre propre histoire, car toutes les histoires ont une fin. Allez voir vos vieux amis, votre famille, peu importe ce qui vous rend heureux. Du moment que vous avez de bons souvenirs, je pense que vous avez fait du bon boulot avec votre vie.
Plus généralement, j’ai l’impression qu’il y a un regard mélancolique – on y revient… – sur le temps qui passe dans la plupart des chansons. Es-tu à un stade de ta vie où tu repenses beaucoup à ta vie avec peut-être un peu de nostalgie ? Est-ce que le temps qui file te frustre ?
Exactement. Je pense que tu as parfaitement raison. J’ai effectivement tendance à écrire plus sur ce genre de thématique ces derniers temps. Plus je vieillis, plus je repense à ce que j’ai accompli et à ce que je n’ai pas accompli. Je sais qu’à mon âge, je ne serai jamais une grande star, et je m’en fous, mais le temps semble s’écouler plus vite maintenant, donc j’ai envie de faire plus de choses avant que cette histoire se termine. Il n’y a tout simplement pas assez d’heures dans une journée pour accomplir tout ce que je veux. Je suppose que ça ressort dans mes paroles maintenant. Ce n’est pas : « Que vais-je faire plus tard, demain ? », mais c’est l’idée que le futur arrive à toute allure et tu veux profiter au maximum du présent. Il y a des choses que tu n’appréciais pas plus jeune et que tu commences à vraiment apprécier avec l’âge, comme le fait de passer du temps avec ta famille, avec tes amis, le fait de voyager, etc. J’ai tendance à en parler plus que je ne le devrais, je suppose, mais c’est un sujet qui n’arrête pas de revenir… ça craint un peu ! [Rires]
« Un jour j’étais assis dans le canapé, dans notre salon qui est plein de baies vitrées, rien qu’à regarder dehors, ma femme est arrivée et m’a dit : ‘Qu’est-ce que t’es en train de faire ?!’ ‘Rien’ ‘T’es juste là à regarder la pluie par la fenêtre ?’ ‘Oui, je suppose…’ Je ne sais pas depuis combien de temps j’étais là… [Rires] Je n’étais pas défoncé ou quoi que ce soit, je le promets ! »
C’est intéressant également comme tu fais beaucoup référence au « lever du soleil », à « la chaleur du soleil », à « la lumière du jour », mais aussi au « crépuscule », aux « nuages » qui forment « un orage qui approche » et à la « pluie ». Et plus généralement, l’idée de lumières et d’ombres est récurrente dans tes chansons. Nous avons d’ailleurs déjà eu cette discussion par le passé, mais ton humeur est-elle particulièrement sensible aux éléments, à la luminosité, à la météo, etc. ?
Je crois que je le suis, d’une certaine façon. Surtout ici en Espagne – et c’est pareil en France – où la nuit tombe à cinq heures de l’après-midi en hiver. C’est le truc le plus bizarre que j’ai vu de ma vie. Et l’été, elle tombe à dix heures du soir. Ça ne se passe pas comme ça en Californie. Je pense que les saisons changent mon humeur. C’est très nuageux en ce moment et je suis actuellement en train de travailler sur une chanson que j’essaye de finir. Quand c’est une magnifique journée où le soleil brille, j’ai envie de sortir, d’aller me poser dehors avec une bière et de profiter. Mais là tout de suite, c’est nuageux, donc je me dis que je peux travailler. Et pour je ne sais quelle raison, la pluie revient très souvent dans nos textes, que ce soit dans ceux de Jim ou les miens. D’ailleurs, un jour j’étais assis dans le canapé, dans notre salon qui est plein de baies vitrées, rien qu’à regarder dehors, ma femme est arrivée et m’a dit : « Qu’est-ce que t’es en train de faire ?! » « Rien » « T’es juste là à regarder la pluie par la fenêtre ? » « Oui, je suppose… » Je ne sais pas depuis combien de temps j’étais là… [Rires] J’imagine que je suis ce genre de gars. Je n’étais pas défoncé ou quoi que ce soit, je le promets !
Dans « Where I’m From », tu chantes que tu ne veux « jamais oublier d’où [tu] viens ». Est-ce une crainte que tu as parfois ?
Ce n’est pas une crainte, mais ça fait tellement longtemps que je n’ai pas été chez moi, et quand je retourne chez moi au Texas, je n’y suis que brièvement, pour une semaine ou deux, tout au plus. Le plus longtemps que j’ai passé chez moi durant les trente dernières années, c’est peut-être dix jours. Quand j’étais gamin, nous étions très pauvres. Ma mère avait un boulot à plein temps. Mon frère et moi nous occupions de nous-mêmes. Nous n’avions pas d’argent. Nous n’avions pas ce que la plupart des gens ont quand ils sont gamins. Nous mangions souvent des pates à la bolognaise, ce genre de choses. Mais ma mère a fait du bon boulot à nous élever seule. Maintenant que je vis dans un autre pays, que j’ai de super amis, j’apprécie ce que j’ai, mais je sais d’où je viens et je ne l’oublierai jamais. Ces souvenirs d’enfance, quand je roulais à vélo, que je rencontrais mes amis dans le parc et ce genre de chose… Dans cette chanson je fais référence à cette fascination qu’on a quand on est enfant, tout est tellement extraordinaire. Je me souviens de ça. Je me souviens quand je suis allé voir un spectacle de feux d’artifice quand j’étais enfant – c’est de ça que je parle à la fin de la chanson –, j’étais ébahi, c’était tellement beau. Je m’en souviens encore, et c’était au Texas. Je suppose que mes chansons parlent beaucoup de souvenirs, du futur et du passé… C’est très mélancolique, exactement ! Je n’aime pas ce mot, mais… C’est drôle, car la maison de disques l’a mis sur l’album. Nous n’avons pas demandé qu’ils le fassent. Jim m’a appelé un jour et m’a dit : « Regarde l’album ! » « Je ne l’ai pas encore reçu ! » Puis quand je l’ai reçu, j’ai vu qu’ils avaient mis cet autocollant dessus : « Melancholic progressive rock at its finest! » Nous étions tous les deux là : « Merde ! Personne n’a demandé ou dit ça ! » Et maintenant, nous sommes coincés avec cette étiquette « mélancolique ».
La chanson « Throwing Stones » parle d’une chose qui s’appelle la chérophobie. Tu as expliqué que « certaines personnes ont peur du bonheur. Elles pensent que quelque chose de douloureux suit toujours après le plaisir. Du coup, elles s’enferment dans un monde où elles essayent de ne rien ressentir, et c’est ça la chérophobie. » Pourquoi as-tu écrit à ce sujet ? Es-tu chérophobe ou connais-tu des personnes qui le sont ?
Non, je ne suis pas chérophobe ! Bien que j’aie une histoire drôle qui va avec ça. J’ai lu à ce sujet un jour, quelque part, et j’ai trouvé ça fou que cette phobie existe. Enfin, aujourd’hui tout le monde a une phobie, de tout et n’importe quoi – je ne sais pas ce qu’il se passe ! Le fait que quelqu’un puisse avoir peur d’être heureux, parce qu’il a peur que quelque chose de mal se produise en réaction, m’a fasciné. Je n’en sais pas énormément sur le sujet, donc je ne pouvais pas trop rentrer dans les détails ; j’ai juste lu basiquement ce que c’était, ce que ça signifiait, et j’ai trouvé ça fascinant, donc ça m’a donné envie d’écrire sur un mec, dehors, en train de boire un verre et qui se dit : « Attends une seconde, j’éprouve trop de plaisir. Il ne faudrait pas que je sois aussi heureux. » C’est une histoire que j’ai inventée. Ceci étant dit, dans le groupe, il y a ce truc qui nous est arrivé plusieurs fois : avant un concert, peut-être que nous sortons nous promener et boire des coups en ville ou bien nous commençons à faire les idiots, à rire et à nous éclater dans la loge ou le bus, puis une fois que nous faisons le concert le soir, celui-ci est horrible, quelque chose se passe mal ou le public est mauvais. C’est arrivé plusieurs fois ! Pas qu’il ne faille pas que nous nous amusions, mais si nous nous amusons trop, le concert est épouvantable. Ce n’est pas une phobie… mais je suppose qu’en fait, c’en est une ! Parce que maintenant, avant un concert, nous disons : « Non, ne va pas faire l’imbécile ! Reste tranquille. Ne t’amuse pas trop, sinon le concert sera nul. » C’est véridique ! De toute façon, nous sommes généralement tous assez calmes avant un concert, mais j’imagine que c’est une forme de chérophobie, n’est-ce pas ? [Rires]
« Je n’aime pas les festivals. Enfin, je dis que je n’aime pas, mais quand j’y suis, j’aime bien, je m’amuse. […] Personnellement, je déteste être dans la foule. Je déteste être compressé. Ce n’est pas une phobie, c’est juste que je suis là : ‘Ne me touche pas ! C’est dégoûtant’ [rires]. »
Tu as écrit la chanson « No Maps » au sujet d’un vagabond qui est le plus heureux lorsqu’il est seul. Quelle est ta relation à la solitude ?
Pour certaines personnes, c’est normal de vouloir être seul de temps en temps. A notre époque, à moins de vivre seul, il n’y a pas beaucoup de moment où on l’est. Après, certaines personnes se sentent seules parfois, mais c’est compréhensible, c’est une émotion humaine. Quand Jim a écrit la chanson et me l’a envoyée, on entendait un train en fond, et dans la description, il disait que ça lui faisait penser à des clodos (« hobo » en anglais, NdT). Je trouve que c’est un mot rigolo, que plus personne n’utilise pour désigner les sans-abris et les vagabonds – c’est un vieux mot américain qui était utilisé dans les années 20. J’ai donc écrit là-dessus et j’ai trouvé un côté romantique à cette personne qui aimait être seule et voyageait à travers le monde – ou plutôt à l’intérieur d’un pays, car je suis sûr qu’il n’a pas d’argent pour faire le voyage vers d’autres pays –, en sautant dans des trains ou simplement à pied, heureux d’être seul, se créant ses propres souvenirs, se faisant des amis ou pas, aucun réseau social, pas de téléphone… Je n’ai pas mentionné le téléphone, je n’avais plus de place dans le texte, mais je pense que c’est implicite. Ce serait étonnant, non ?
Tu as déclaré que les gens ne devraient pas s’attendre à ce que North Sea Echoes soit un Fates Warning Mk II. Est-ce que ça a été source d’inquiétude pour vous, étant les visages et forces créatives principales de Fates Warning, que les gens prennent ce projet et cette musique de la mauvaise façon ?
Je pense que c’est ce qu’il se passera. J’ai d’ailleurs été à la pêche aux commentaires sur internet et j’en ai vu dire : « Oh, ce n’est pas Fates Warning, ce n’est plus heavy. » Un gars a écrit : « S’ils ne comptent pas écrire des trucs heavy, pourquoi est-ce qu’ils continuent à faire de la musique ? Ils devraient arrêter. » J’étais là : « Que ce type aille se faire foutre ! » Il y aura forcément des comparaisons, parce que c’est Jim et moi, mais c’est quelque chose de complètement différent. Encore une fois, l’idée, c’était juste : « Réunissons-nous et faisons un album. » Ça s’est vraiment fait à l’improviste. Jim avait de la musique, il m’a demandé de chanter dessus, je l’ai fait, et nous avons fini par la sortir. Non, ce n’est pas Fates Warning Mk II, pas du tout. J’espère que les gens ne l’écouteront pas en s’attendant à ce que ça sonnera comme Fates Warning, car ce n’est pas le cas. Je veux juste que les gens l’apprécient pour ce que c’est. C’est de la belle musique ambiante et pensive.
Pour finir sur un autre sujet, je t’ai croisé à deux reprises au Hellfest l’an dernier, alors que tu n’y jouais pas. Tu y vas souvent en festivalier ?
C’était mon second Hellfest ! Ma femme adore les festivals. Avant que je la rencontre, elle avait pour habitude de se rendre à tous les Hellfest, les Donington, Keep It True, etc. Moi, je suis le vieux qui est là : « Je ne vais pas au festival. » Je n’aime pas les festivals. Enfin, je dis que je n’aime pas, mais quand j’y suis, j’aime bien, je m’amuse. Il n’y avait pas énormément de choses que je voulais voir l’an dernier. La prestation de Puscifer a été une de mes préférées ! In Flames était super. C’est drôle, car au bout du compte, les gros concerts, les grosses têtes d’affiche, je m’en fiche, car t’es à deux kilomètres, tu ne peux rien voir, rien entendre. Et personnellement, je déteste être dans la foule. Je déteste être compressé. Ce n’est pas une phobie, c’est juste que je suis là : « Ne me touche pas ! C’est dégoûtant » [rires]. Je regarde les concerts en restant au fond. Je ne suis pas au premier rang. Ça n’a jamais été mon truc. Mais je me suis quand même amusé. Il se pourrait que j’y retourne dans un avenir proche. Mais je ne campe pas, je ne suis pas un campeur. Je ne sais pas comment ils font… Si nous y allons, il faut que nous soyons à l’hôtel. Je ne vais pas dormir dans la terre comme un sauvage !
Interview réalisée en visio le 21 février 2024 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Jeremy Saffer (1, 2, 5, 7) & Laurie Matheos (3, 6).
Site officiel de North Sea Echoes : northseaechoes.com
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