Quand on est fan de Novembre, le groupe de doom/gothique italien, il faut s’armer de patience. Un constat qui n’est pas lié à la musique (on a vu bien pire en matière de lenteur), mais au rythme de sorties qui s’est largement distendu depuis 2007. La rareté fait que la sortie de Words Of Indigo est d’autant plus précieuse. Un album qui pourrait susciter des craintes, le line-up ayant été presque totalement renouvelé, y compris avec le départ du guitariste Massimiliano Pagliuso, figure importante de la formation depuis 1997. Mais c’est sans compter sur le talent et la détermination du leader historique, le chanteur-compositeur Carmelo Orlando.
C’est naturellement avec lui que nous nous sommes entretenus pour évoquer ces changements, mais aussi plonger dans un album « post-poétique », où la musique et les sentiments supplantent les mots, où les inspirations vont de Paradise Lost, At The Gates ou Quorthon à la musique AOR et la pop-rock, où l’obscurité des riffs côtoie la lumière des accroches. Nous creusons ensemble le « style » Novembre et en profitons pour remonter le temps jusqu’à l’époque Catacomb…
« Ce sont des temps vraiment tragiques et les gens n’ont pas vraiment besoin de nouvelle musique. Ils s’en fichent parce qu’ils ont de plus gros problèmes à régler. »
Radio Metal : Ça fait neuf ans que vous n’avez pas sorti d’album. Ursa est sorti neuf ans après The Blue. Est-ce qu’il y a un truc avec le chiffre neuf chez Novembre ? Sachant que Words Of Indigo est votre neuvième album…
Carmelo Orlando (chant) : [Rires] Ces écarts de temps sont tous là pour des raisons différentes. Entre The Blue et Ursa, je ne me souviens pas de ce qui s’est passé, désolé, c’était il y a trop longtemps. En revanche, pour le nouvel album, je peux te dire que c’est incroyable à quel point tout ce temps s’est écoulé en un clin d’œil. Tu passes les deux premières années à essayer de promouvoir l’album, à tourner, à faire des festivals, etc., puis le Covid-19 arrive, tu arrêtes tout, tu ne penses plus aux albums parce que tu n’es même pas sûr que ça reviendra à la normale. Quel intérêt d’écrire un album si tu n’es pas sûr de le sortir un jour ? J’ai donc attendu. Deux ou trois ans sont passés, les salles ont réouvert, puis ont refermé, mais finalement, ça s’est terminé et j’ai commencé à me mettre sur les riffs et à composer l’album. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, on se retrouve en 2024. Tu enregistres l’album, tu le mixes et nous voilà en 2025. En une fraction de seconde, dix ans sont passés. C’est fou.
À une époque où les groupes doivent être omniprésents, constamment avoir de l’actualité et de l’activité, ces écarts de temps ne vous ont-ils pas été préjudiciables ?
Je ne sais pas. Je ne crois pas, parce que ce sont des temps vraiment tragiques et les gens n’ont pas vraiment besoin de nouvelle musique. Ils ne sont pas là à demander : « S’il vous plaît, faites un album. » Ils s’en fichent parce qu’ils ont de plus gros problèmes à régler. Je l’ai aussi remarqué avec un groupe que j’adore, Paradise Lost, qui sort un album époustouflant : je n’ai jamais vu des gens les supplier de revenir. Ils se fichent complètement de la musique aujourd’hui. Si vous leur donnez de la musique, ils apprécieront, mais si vous ne leur en donnez pas, ce n’est pas grave, ils ont mieux à faire. En tout cas, c’est mon avis.
Tu s l’air un peu amer…
C’est juste ce que j’ai remarqué, ce que je lis. On a deux guerres en cours. C’est donc parfaitement normal que les gens ne soient pas intéressés par la musique. D’un autre côté, c’est notre devoir de continuer à faire de la musique, mais ce n’est pas comme par le passé, où ils étaient là : « S’il vous plaît, revenez avec un nouvel album ! »
En ces temps sombres, les gens n’ont-ils pas besoin de l’art pour, au moins, s’évader ?
Je n’en suis pas sûr. Je pense que c’est surtout en temps de paix qu’on veut de la musique. Mais qui sommes-nous pour juger une telle situation ? C’est trop étendu pour être compris maintenant.
Massimiliano Pagliuso a récemment annoncé son départ. Tu as déclaré : « C’est vraiment dommage qu’il quitte le groupe ; ses compétences techniques et de composition ont été essentielles au succès de nos précédents albums. » Comment as-tu réagi à son départ, même si ça faisait un certain temps qu’il ne jouait plus en concert avec le groupe ?
Pas très bien, parce que nous étions comme un couple. C’était vraiment quelque chose lorsque nous créions de la musique ensemble. Mais que peut-on y faire ? Quand quelqu’un perd l’intérêt pour la musique et devient désenchanté, on n’y peut rien. Je ne sais même pas pourquoi c’est arrivé. Il y a des gens qui restent fidèles à une passion et la pratiquent pendant des années, et d’autres qui ressentent le besoin de changer. Massimiliano est l’un de ces derniers. Il change constamment de trajectoire après quelques années – je l’ai vu le faire avec d’autres. C’est comme ça, c’est tout. Nous nous parlons encore beaucoup, nous échangeons des idées, nous sommes de très bons amis, mais il s’intéresse à d’autres choses maintenant.
« Les années 80 étaient le moment où la musique a atteint un sommet. Un tel niveau de musique ne peut provenir que d’une période de paix, de tranquillité, d’essor, de richesse. »
Étais-tu inquiet pour l’avenir créatif du groupe ?
Oui, bien sûr. Une des raisons – que je n’ai pas mentionnée précédemment – expliquant pourquoi beaucoup de temps s’est écoulé entre Ursa et ce nouvel album est qu’il a fallu essayer de monter un très bon line-up constitué de personnes qui vivent dans la même ville. Par le passé, nous avons joué avec des musiciens qui vivaient loin d’ici et qui devaient prendre l’avion pour Rome, or ce n’était plus possible pour nous, il nous fallait des gens du même coin. Nous avons fini par trouver les bonnes personnes : Fabio Fraschini, Yuri Croscenko, Alessio Erriu et Federico Albanese. Enfin, nous pouvons nous réunir dans notre garage pour travailler face à face sur de nouvelles chansons, ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps. C’est super.
En effet, outre le récent départ de Massimiliano, Words Of Indigo a connu un remaniement quasi complet de la formation. Vois-tu ça comme une opportunité de faire le point sur le groupe, son identité, de la repenser ?
C’est quelque chose dont nous avons l’habitude. Nous changeons régulièrement de line-up depuis des années. Les gens changent leurs plans dans la vie, ça a toujours été comme ça. Nous avons perdu Alessandro Niola, qui était présent sur l’album Classica : c’était une énorme perte. Il a changé de vie du jour au lendemain. Il a déménagé et pris un boulot normal. Il y a des choses sur lesquelles on n’a aucun contrôle. Il faut apprendre à vivre avec. Ça influe sur la façon dont je pense le groupe, mais concernant la musique, j’ai toujours été le compositeur, donc ça ne l’impacte pas tellement. Reste que c’est toujours plus confortable d’avoir un line-up stable. Ça fait peur quand quelqu’un s’en va.
Malgré tout, penses-tu que cet afflux de sang neuf a eu une influence sur Words Of Indigo ?
Absolument. Les solos d’Alessio sont incroyables ! Ça a changé la donne. Ils ont apporté une fraîcheur, quelque chose de complètement neuf à l’album. Pareil pour les idées de Federico à la guitare rythmique ; il a réinterprété les riffs. Idem pour Fabio à la basse ; c’est un incroyable bassiste qui joue avec beaucoup de finesse. Parfois, il utilise une basse fretless, ce qui donne des lignes extraordinaires, surtout sur le dernier morceau « Onde ». Ils ont été très importants pour le résultat final.
Cela dit, Massimiliano a mentionné qu’on « trouvera encore des traces de [son] ADN dans cet album »…
Oui, en effet ! Il est parti il y a deux ans, mais ça fait longtemps que je travaille sur cet album par intermittence et deux ou trois riffs vraiment excellents à lui s’y sont immiscés. Je lui ai demandé si je pouvais les utiliser et il a été totalement d’accord. Ses riffs sont un peu différents des miens. Je ne sais pas si on peut les reconnaître facilement, mais ils apportent une alchimie qu’on n’entendrait pas autrement. Mais les nouveaux membres ont de nouvelles idées. Un nouveau lien et une nouvelle alchimie se créeront. On verra ce que ça donne. C’est excitant.
L’album est décrit comme votre œuvre « la plus richement ornée et la plus aboutie sur le plan sonore à ce jour ». Peux-tu nous parler de sa conception ? A-t-il bénéficié d’une attention encore plus grande que vos albums précédents ?
Oui, absolument. Ce n’est pas juste que j’ai été plus attentif, c’est que j’ai passé un petit peu plus de temps à m’occuper des détails, et je suis un petit peu plus instruit en matière d’enregistrement. Disons que tu n’aimes pas ce que tu entends et tu te dis qu’il faut un important changement, si bien que si tu n’es pas doué dans l’enregistrement à la maison, tu te diras que tu n’y arriveras, c’est trop difficile. Au final, tu ne fais pas la correction, tu laisses ce que tu n’aimes pas et tu te retrouves avec un album qui ne te plaît pas à cent pour cent. Cette fois, j’avais les moyens de faire d’énormes changements là où je ne pouvais pas par le passé. Voilà pourquoi je suis davantage satisfait cette fois. Là tout de suite, je considère cet album comme étant parfait. Peut-être que demain j’aurai un autre avis, mais aujourd’hui, je n’y vois aucun point faible, alors qu’avant, il y en avait toujours ici et là.
« Quand l’un des meilleurs morceaux est un instrumental, on peut être fier, car le chant agit comme un liant qui donne du sens à l’ensemble, mais quand il n’y en a pas, c’est plus dur. »
À propos du premier single « Your Holocene », tu as déclaré : « Le riff principal de ce morceau est profondément ancré dans les années 80, qu’il s’agisse d’AOR ou de pop-rock. » Fais-tu partie de ceux qui ont la nostalgie des années 80 ?
Oui. Je dois dire que je ne suis pas le seul. Si tu vas sur les réseaux sociaux, en l’occurrence TikTok, qui est super pour découvrir de nouvelles musiques, tu y verras une armée de jeunes gens qui jouent de vieilles chansons, genre Tears For Fears, The Smiths, The Cure, Duran Duran, etc. C’est incroyable. Cette musique ne manque pas qu’à nous, les plus vieux, mais aussi aux jeunes. Dans le cas de « Your Holocene », le riff principal est une tentative de créer une chanson type mainstream années 80. C’est tellement accrocheur, ça reste en tête. Evidemment, c’est fait dans notre style. Je ne sais pas pourquoi cette décennie parle tant aux gens. C’est probablement lié à ce dont je parlais au début de l’interview : un tel niveau de musique ne peut provenir que d’une période de paix, de tranquillité, d’essor, de richesse. Les années 70 étaient terminées, les gens réclamaient de la nouvelle musique et le marché leur en a donné de l’excellente. Dans les années 80, les gens pensaient vraiment qu’on allait régler la famine et la pauvreté dans le monde, qu’il n’y aurait plus de guerre. Il y a eu Live Aid. On était vraiment convaincu que c’en était fini des guerres, que l’Ouest se joignait enfin à l’Est, avec Gorbatchev et tout. C’était le moment où la musique a atteint un sommet.
Il est surprenant que tu mentionnes l’AOR ou la pop-rock, car ce ne sont pas du tout les genres auxquels on pense en écoutant Novembre. Par le passé, vous avez également fait des reprises de Kate Bush, Arcadia et Depeche Mode… Dirais-tu que tes inspirations ne sont pas forcément là où on les imagine ?
Quand j’ai mentionné l’AOR, je ne pensais pas forcément à ce que le terme signifie traditionnellement. Pour moi l’AOR peut être Mr. Mister ou Bryan Adams, or ce sont des musiciens pas si éloignés de ceux que tu mentionnes. Il n’y a pas un grand écart entre Depeche Mode et ces artistes. Bien sûr, ils sont éloignés en termes de style et d’instruments, mais les structures globales des chansons – couplet, pré-refrain, refrain – sont typiques des années 80. Bref, c’est juste une autre manière de dire « années 80 ». Mais oui, je le reconnais, c’est possible que les gens aient des idées fausses ou une confusion sur ce que peuvent être nos inspirations. Cela dit, parmi mes influences, il y a encore les tout premiers At The Gates, Opeth, Tiamat, Anathema, etc. Je n’y peux rien, ces groupes ont sorti des albums incroyables à leurs débuts. Ce sont ces albums qui m’ont le plus influencé – et je les écoute toujours. Pareil pour Pink Floyd, Duran Duran, etc. et je mélange tout ça.
Tu as également dit que la structure de la chanson « était prête en quelques heures ». Dirais-tu que les chansons qui s’écrivent rapidement, d’elles-mêmes, sont généralement les meilleures ?
Généralement, je dirais que oui. D’un autre côté, des chansons plus complexes peuvent aussi être géniales. Je peux dire que mon morceau préféré dans l’album est l’instrumental, « Ipernotte » – ça signifie « hyper nuit ». Il est très long et complexe, et pourtant, il est très proche de la perfection. Quand l’un des meilleurs morceaux est un instrumental, on peut être fier, car le chant agit comme un liant qui donne du sens à l’ensemble, mais quand il n’y en a pas, c’est plus dur. Je suis tellement content que le résultat soit si bon. Et pourtant, il y a des chansons plus simples, comme « Your Holocene » ou « Post Poetic » qui sont superbes également. Que puis-je dire ? Je suis très fier de cet album ! Mais généralement, oui, les chansons courtes ont souvent tendance à être parfaites.
« Ipernotte », c’est le morceau où on entend un cri au milieu, quel en est le sens ?
C’est une fille qui crie, oui, mais je ne sais pas… Je trouvais ça sympa qu’il y a un cri à cet endroit. Alors je suis allé sur YouTube, j’ai tapé : « Effet sonore d’une fille en train de crier », et ce son en est sorti [rires]. Je l’ai piqué, je l’ai mis là et c’était parfait ! Ça crée un effet dramatique.
« L’indigo représente une ambiance, un sentiment. Je n’ai pas de grands messages, ni politiques ni philosophiques. Alors je remplace les messages rationnels par des couleurs. »
Le groupe est classé dans le doom et le death metal, et pourtant vous avez un côté très accrocheur, notamment sur cet album avec des titres comme « Your Holocene » ou « House Of Rain ». Penses-tu que l’obscurité ne doit pas se faire au détriment de la beauté et de l’accroche ?
Oui, et merci d’avoir mentionné « House Of Rain » que je décris également comme étant un thème très accrocheur et iconique. L’un des groupes avec lesquels nous avons grandi est Nightingale de Dan Swanö et c’est peut-être là que je puise la plupart de mon inspiration pour cet aspect. Il y aussi l’album solo de Quorthon qui est dans cette veine. Les gens devraient y jeter une oreille, il est génial. Tout ça m’est resté.
D’ailleurs, qui est la chanteuse sur « House Of Rain » ?
Peut-être as-tu entendu parler de cet excellent groupe norvégien baptisé The 3rd And The Mortal, qui était énorme dans les années 90. Ils ont eu deux grandes chanteuses, l’une est Kari Rueslåtten et l’autre Ann-Mari Edvardsen. Il se trouve que j’ai été pendant longtemps en contact avec cette dernière. Je lui ai donc demandé si elle voulait chanter à nouveau pour nous (elle avait déjà chanté la reprise de Kate Bush « Cloudbusting », sur l’album Novembrine Waltz, en 2001, NDLR). Elle a accepté avec plaisir. Je lui ai envoyé la chanson, elle a fait quelques essais, j’ai pris l’avion pour aller la voir, nous sommes allés en studio, tout s’est passé de manière fluide. Le résultat était au-delà de magnifique. Nous avons enregistré nos parties séparément, mais elle était très douée pour suivre ma voix, ce qui crée cet effet de duo. On a l’impression que nous chantons ensemble dans la même pièce.
Est-ce une impression ou bien il y a de moins en moins de growl et de plus en plus de voix claire dans la musique de Novembre ?
Tout dépend à qui tu poses la question ! Il y en a qui diraient qu’il y en a plus et d’autres qu’il y en a moins. Je crois que j’essaye de garder un équilibre, autant que possible. Mais oui, je suis d’accord pour dire qu’il y a beaucoup de parties très musicales dans cet album, donc ça donne l’impression qu’il y a moins de growl, mais le pourcentage reste le même, plus ou moins – pas que je le mesure.
L’Italie est réputée pour ses groupes de heavy et de speed metal grandiloquents, mais curieusement, le style musical que vous jouez est plus souvent associé à des groupes scandinaves, qui évoluent dans un environnement naturel davantage froid et sombre. Alors, d’où un groupe italien comme Novembre tire-t-il sa noirceur ?
Je n’en sais rien ! Je me souviens que lorsque nous tournions avec Katatonia, Anders [Nyström] m’a posé la même question : « Tu viens du pays du soleil. D’où puises-tu ton obscurité ? » J’ai répondu : « Aucune idée ! » Naturellement, peut-être que j’ai une facette sombre dans ma tête, mais je ne suis certainement pas un vampire gothique, si tu vois ce que je veux dire. Je suis un mec tout ce qu’il y a de plus normal !
D’un autre côté, vous revendiquez vos origines italiennes à travers certaines chansons et le nom du groupe. Est-il important pour toi que vos racines culturelles fassent partie intégrante de votre art ?
Ce n’est pas aussi important qu’on pourrait le croire. Ce n’est pas fondamental. L’anglais est très utilisé et c’est difficile de trouver des solutions originales, à moins d’être anglophone et de bien savoir quels mots on peut utiliser, ce qui n’est pas mon cas. Donc parfois j’utilise l’italien pour que ce soit plus intéressant, pas parce que j’ai forcément besoin d’exprimer ma nationalité italienne. C’est juste une astuce pour, peut-être, palier mon manque de connaissance de l’anglais. Par exemple, prenons Paradise Lost : on plonge dans leurs textes et leurs titres, et eux connaissent parfaitement leur langue, ils savent quels mots employer. Pas moi. Alors il m’arrive d’avoir recours à l’italien pour pimenter un peu. D’un autre côté, ça a pour effet de contribuer à nous singulariser.
« J’aurais adoré savoir peindre pour de vrai, mais je n’en suis pas capable, alors je le fais avec des instruments de musique, une voix et des notes. »
L’album s’intitule Words Of Indigo, que représente pour toi la couleur indigo ? Que symbolise-t-elle ?
Le bleu, de façon générale, est une couleur relaxante pour l’œil, notamment du point de vue de l’énergie qu’elle dégage. Les couleurs comme le rouge ou le jaune ont tendance à fatiguer les yeux, tandis que le bleu les détend. Je me souviens, il y a quelques années, j’ai trouvé sur internet une image qui était exactement dans cette couleur. J’ai voulu l’utiliser pour la pochette de l’album. J’ai contacté l’artiste et il a refusé que je l’utilise. J’ai dit : « D’accord, alors je vais l’acheter. » Il a dit qu’elle n’était pas à vendre. C’est tout, je ne pouvais pas l’utiliser, dommage. Mais c’est de là qu’est venue l’idée. On peut le voir ainsi : l’indigo représente une ambiance, un sentiment, et « words of indigo » signifie « faire appel à des sentiments plutôt qu’à des mots ». Je n’ai pas de grands messages, ni politiques ni philosophiques. Alors je remplace les messages rationnels par des couleurs. C’est l’idée.
Tu dis que ce type de couleur est relaxant : dirais-tu que tu joues de la musique relaxante ?
Parfois, oui, c’est très relaxant. D’autres fois, pas. C’est un bon équilibre entre la douceur et l’intensité.
L’album s’ouvre sur le morceau « Sun Magenta », et vous avez déjà sorti des albums intitulés Dreams d’Azur et The Blue. Associes-tu souvent la musique à des couleurs, un peu comme une forme de synesthésie ?
Il se trouve que oui. Quand je crée de la musique, je vois immédiatement une couleur. Parfois c’est doré, parfois c’est pourpre, entre le bleu et le rouge… Il y a effectivement une forme de synesthésie chez moi.
Composer de la musique, est-ce comme peindre un tableau pour toi ? As-tu parfois l’impression de peindre avec des notes ?
Oui. C’est très similaire, surtout quand tu prends soin des petits détails, d’harmoniser comme il faut, de mettre du clavier sous l’harmonisation, etc. Tout ce que tu fais, c’est vraiment mettre des coups de pinceaux colorés. J’aurais adoré savoir peindre pour de vrai, mais je n’en suis pas capable, alors je le fais avec des instruments de musique, une voix et des notes.
C’est drôle que tu aies mentionné Paradise Lost plus tôt, car vos pochettes sont plutôt colorées pour un groupe de dark metal, et elles rappellent parfois un peu l’esthétique visuelle de Draconian Times, surtout la nouvelle. Est-ce un hasard ?
Je ne crois pas. Ce groupe a été une telle influence pour moi depuis le tout début. Il fait partie de moi. Je pense même que sans Paradise Lost, il n’existerait pas de metal mélodique. Avant Paradise Lost, il n’y avait que du death metal brutal : Autopsy, Death, etc. Ils sont arrivés et ils ont tout changé. C’est génial.
Paradise Lost est un groupe qui a beaucoup évolué au cours de sa carrière ; ils sont notamment passés par une période plus pop et électronique, et maintenant ils sont revenus à du growl. Quel est ton regard là-dessus ?
J’étais très déçu de les voir changer ! Car ils avaient laissé derrière eux une grande partie de leur qualités guitaristiques pour les remplacer par des éléments électroniques. Je ne suis pas certain qu’ils étaient si bons que ça dans ce domaine. Je pense que les fans le leur ont dit, très fort et avec clarté. Ils ont fini par les écouter et ils sont revenus à ce qu’ils font de mieux. Je dois tout de même avouer que quelques chansons de cette période sont très bonnes, car Nick Holmes est très bon dans la création de superbes mélodies et refrains, mais de façon générale, leur âme sonnait perdue. On voulait la retrouver, et c’est finalement arrivé. Leur dernier, Ascension, est l’un de leurs meilleurs albums ! Il est très proche de Gothic, avec plus de maturité et d’innovation – je peux y entendre de nouvelles choses.
« On voit partout post-ceci, post-cela, c’est tellement stupide ! Si bien que j’en ai fait ma propre version : post-poétique, une poésie qui n’est plus faite à partir de mots, mais de musique. »
Pour revenir à « Your Holocene », tu as déclaré que « les paroles décrivent une âme primordiale, venue d’une époque lointaine – brute, rude, et pourtant pure. Un état d’être dans lequel beaucoup sont contraints de vivre, piégés sans issue, inconscients de leur rareté, de leur pureté, et pourtant, de leur capacité à nuire. » Pourrais-tu préciser ta pensée, à quoi fais-tu référence ?
En gros, je parle d’une personne que j’ai rencontrée dans ma vie qui était exactement comme ça, très primitive et unique dans sa relation aux autres. Elle avait l’air de venir d’une autre planète ou d’une autre époque. Elle n’avait pas conscience qu’elle pouvait blesser les gens. La chanson décrit les gens comme elles. Je n’en ai pas rencontré beaucoup qui étaient comme ça !
Il y a une chanson intitulée « Neptunian Hearts ». Neptune est le symbole de la mer, qui est très présente dans vos chansons. Quel est ton lien avec la mer ?
En fait, là, je parle de la planète Neptune. C’est une sorte d’allégorie : Neptune est très lointaine et impossible à atteindre. C’est l’une des planètes les plus froides du système solaire et elle est bleue. C’est une analogie parfaite pour décrire le son de cette chanson. Certaines âmes, certaines personnes sont comme la planète Neptune : lointaines, froides et bleues. Mais tu as raison, nous avons un certain nombre de chansons qui parlent de la mer. J’ai grandi dans une ville côtière, baptisée Catane, en Sicile. J’ai donc vécu toute ma vie près de la mer et je pouvais voir l’océan depuis mon balcon. Désormais, je vis à Rome, qui est un peu plus à l’intérieur des terres. D’une façon ou d’une autre, cet élément me manque ; l’avoir sous les yeux tous les jours me manque. C’était une constante. Ça rendait ma vie un petit peu plus intéressante, d’autant qu’il y avait l’Etna, le volcan, à gauche, et la mer à droite. Aujourd’hui, je ne vois que des bâtiments et des voitures, et j’entends juste les bruits de la ville. Ce n’est pas aussi cool ! Et pas aussi inspirant.
Une autre chanson s’intitule « Post Poetic ». Le préfixe « post » est beaucoup utilisé de nos jours. Mais qu’est-ce que « post-poétique » ?
C’est justement de là que j’ai pris cette idée, du fait qu’on voit partout post-ceci, post-cela, c’est tellement stupide ! Si bien que j’en ai fait ma propre version. « Post-poétique », c’est une autre façon de dire ce que j’ai expliqué au début : c’est une poésie qui n’est plus faite à partir de mots, mais de musique. C’est plus ou moins ce que je dis dans les paroles : je n’ai plus rien à dire. C’est un terme qui définit ce que nous faisons.
La sortie de Words Of Indigo coïncide avec les trente-cinq ans de la création de Novembre sous le nom de Catacomb. Qu’est-ce qui te vient en tête en repensant à l’époque de Catacomb ?
Je pense au groupe français Catacomb. Tu savais qu’il en existait un ? Il était génial ! C’était du death metal technique. Le fait que nous avions le même nom était une coïncidence et nous sommes entrés en contact. A l’époque, nous nous écrivions des lettres en papier. Nous nous sommes dit : « Le premier qui obtient un contrat gardera le nom. » Il s’avère que nous avons été les premiers à obtenir un contrat et pourtant, nous avons changé de nom, car je voulais autre chose. J’en profite pour leur dire bonjour, quoi qu’ils fassent aujourd’hui. C’était une période très intense, nous étions profondément ancrés dans la scène underground, avec les lettres, les flyers, les fanzines, etc. Il n’y avait pas beaucoup d’argent à mettre dans le groupe, mais c’était original et cool.
Le groupe français Catacomb a sorti un album en 2023…
C’est vrai ? Il faut absolument que j’écoute ça. Je suis sûr qu’il est super, forcément, car c’étaient des musiciens extraordinaires. Ecoutez leur démo de 1991, elle est incroyable.
« Le groupe Grotesque et les deux premiers albums d’At The Gates sont au cœur même de ma musique. La manière de crier qu’avait Tompa sur ces albums est plus que dingue. Les paroles… Bon sang, quelle drogue est-ce qu’il prenait ?! Ses textes sont juste incroyables. »
Ton approche musicale a-t-elle évolué au fil du temps ? Abordes-tu la musique avec un état d’esprit différent, ou provient-elle fondamentalement de la même source ?
Je crois que mon approche est restée la même, tout comme les émotions que je mets dans ma musique, l’inspiration, etc. Je n’ai pas souvenir de grands changements au fil du temps. A part que dans le passé j’avais pour habitude de jouer beaucoup de guitare classique, alors que de nos jours, je reste sur ma guitare électrique, ce qui fait une différence dans le résultat obtenu. La guitare classique influe grandement sur ce qu’on compose.
Words Of Indigo sort en novembre. As-tu un lien particulier avec ce mois ou cette période de l’année ?
Pas vraiment ! C’était le choix du label Peaceville. Ils sortent l’album à la période qu’ils pensent être la meilleure. C’était une coïncidence. A l’origine, quand nous avons opté pour ce nom de groupe, nous voulions quelque chose de nouveau, qui resterait dans la tête des gens, par opposition aux noms death metal traditionnels – dont les groupes abusaient, selon moi. J’ai pensé à ce nom à cause d’une chanson que j’ai entendue, d’un chanteur italien des années 60. Il y avait aussi un magazine français underground qui s’appelait Novembre Magazine, très bricolé maison et intéressant. C’était orienté sur la photographie très sombre, et entre les photos, ils faisaient des chroniques de groupes. C’était très original. J’ai regardé ce nom, Novembre, c’était parfait. Tout le monde comprend ce que c’est. Ce n’est pas anglais. C’est italien, c’est français… Il y avait déjà un groupe des années 70 qui s’appelait November, à l’anglaise, or je ne voulais pas de problèmes de droits, donc en intervertissant le « r » et le « e », ça nous évitait ça et ça nous démarquait. J’ai trouvé que c’était super pour ce que nous faisions à l’époque, et ça colle toujours avec que nous faisons vingt ou trente ans plus tard.
Vous avez publié un message le 18 septembre dernier expliquant que vous avez essayé de reporter tous tes événements d’une semaine après le décès de Tompa (Tomas Lindbeg), mais que c’était un véritable cauchemar, car tout était déjà programmé sur les plateformes numériques automatisées. C’était une belle attention de votre part, qui montrait à quel point vous étiez touchés par sa disparition. Quelle était ta relation avec lui ? Quel impact sa musique a-t-elle eu sur toi et sur Novembre ?
Je dois dire que le groupe Grotesque et les deux premiers albums d’At The Gates sont au cœur même de ma musique. La manière de crier qu’avait Tompa sur ces albums est plus que dingue. Les paroles… Bon sang, quelle drogue est-ce qu’il prenait ?! Ses textes sont juste incroyables. Que puis-je dire ? « All Life Ends » (toute vie a une fin, NdT), l’une de mes chansons préférées de tous les temps. C’est la première fois que le metal scandinave se mélangeait véritablement à de la musique harmonique. Le travail des guitares est incroyable. Bref, c’est une énorme perte. Je l’ai rencontré une fois, quand ils sont venus à Rome lors de la tournée Slaughter Of The Soul. C’était aussi un extraordinaire animal scénique. La façon dont il s’appropriait la scène était géniale. Il créait le chaos. Il faut voir le vieux At The Gates, en 1991 par exemple : il sautait, se mettait par terre… il était fou ! Il s’est assagi ces dernières années, mais c’est normal : à cinquante ans, ça n’a pas tellement de sens d’agir comme ça.
Interview réalisée en visio le 6 octobre 2025 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Giacomo Mearelli.
Facebook officiel de Novembre : www.facebook.com/Novembre1941.
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Magnifique interview de ce groupe que j’adore encore plus bravo !