Décidément, Soulfly devient de plus en plus une histoire de famille. La preuve avec son treizième album, Chama, dans lequel Zyon Cavalera, non seulement conserve le poste de batteur, mais est également promu au rang de coproducteur. Igor Amadeus, quant à lui, signe l’histoire sur laquelle se base le disque, celle d’un enfant des favelas qui trouve l’éveil spirituel auprès des tribus indigènes et dans la nature. Un récit dont la dichotomie fait écho à celle des morceaux que Max Cavalera qualifie de « technologie tribale », entre rythmes organiques et couches bruitistes. Une approche qui, dans l’attitude, l’esprit, plus que la musique, lui rappelle le tout premier album du groupe…
Nous en discutons avec l’homme qui se dit attiré autant par le chaos que par la spiritualité de la nature, et qui a à cœur d’encourager sa descendance, tout comme son ascendance a contribué à faire de lui ce qu’il est. De l’inspiration initiale venant d’un artiste de MMA à la notion d’hommage – notamment à L.G. Petrov, regretté frontman d’Entombed –, en passant par le plaisir des jeux de mots, Max nous raconte Chama.
« J’aime croire que sans la douleur, on ne peut vraiment pas ressentir de force ; il faut souffrir pour obtenir la puissance et la gloire. »
Radio Metal : Le titre du nouvel album de Soulfly, Chama, vient de l’artiste brésilien de MMA Alex Pereira, qui utilise la chanson « Itsári » pour toutes ses entrées sur le ring lors des combats de l’UFC. Le voir faire a-t-il été un grand moment d’inspiration pour toi ?
Max Cavalera (chant & guitare) : Oh oui, ça a eu un énorme impact ! J’adore quand différentes cultures se mélangent, surtout quand le metal est mêlé au sport, au cinéma, à d’autres formes d’arts, etc. C’est toujours très excitant. J’ai regardé le combat avec mon fils Zyon, qui est le batteur de Soulfly et un grand fan d’UFC. Nous avons tous les deux été pris dans cet instant où il fait l’arc et la flèche et crie « Chama », instant qui lui-même a été l’étincelle pour la création de cet album. Nous avons dit : « Utilisons ce moment comme un catalyseur d’inspiration pour le futur. » Nous avons créé tout un album inspiré par ce moment. C’est tellement cool, parce qu’Alex Pereira est inspiré par « Itsári » de Roots et maintenant, nous sommes inspirés par Alex Pereira qui utilise « Itsári ». La boucle est bouclée !
Te reconnais-tu dans un tel artiste ? Je suis certain qu’une chanson comme « No Pain = No Power » doit parler autant à un pratiquant d’arts martiaux comme lui qu’à un musicien comme toi…
C’est exactement ce dont parle cette chanson, et pas seulement ça, mais aussi des gens, en général, qui traversent une épreuve pour atteindre leurs objectifs. J’aime croire que sans la douleur, on ne peut vraiment pas ressentir de force ; il faut souffrir pour obtenir la puissance et la gloire. Ça peut concerner un footballeur, un boxeur, un combattant de l’UFC, un soldat ou même une personne de la vie quotidienne ; ça vaut pour toutes les situations. C’est une chanson qui connecte tout le monde ; elle peut parler à n’importe qui sur Terre.
Le mot « chama » se traduit littéralement par « flamme ». Derrière ce terme, on peut voir la passion, la force, la vitalité… Qu’est-ce qui alimente ta propre flamme dans la vie ?
Je crois que c’est ma passion pour la musique, de façon générale. On ne sait jamais quand on trouvera l’inspiration. C’est ce qui est dingue : l’inspiration est un truc unique qui ne se produit pas tout le temps et qu’on ne peut pas forcer, ce n’est pas possible. On doit la laisser venir à soi de manière organique. Mais c’est aussi la beauté de la chose. Tu ne vas pas faire vingt albums exceptionnels. Tu en auras peut-être deux ou trois moyens, puis un vraiment génial, puis deux ou trois moyens, et un autre génial. C’est ce qui rend la quête intéressante et excitante. Pour moi, le mot « chama » renvoie davantage au sentiment que j’ai eu lorsque j’ai fait le premier album de Soulfly. Je cherchais à retrouver ce sentiment. Pas tant musicalement, car sous cet angle, Chama est très différent – on y retrouve beaucoup plus de sons bruitistes modernes – mais l’esprit et l’attitude que j’avais quand j’ai fait le premier Soufly sont très proches de cet album, ce qui crée un lien entre les deux.
En août dernier, tu as fait le concert de reformation de Nailbomb et, ces dernières années, tu as réenregistré Morbid Visions et Schizophrenia. Ces expériences ont-elles pu influencer le son brut, « noisy » et underground de Chama ?
C’est possible. Chaque tournée que tu fais finit par t’influencer en studio. Tu amènes avec toi l’excitation des concerts et tu penses aux expériences que tu as vécues en tournée et en jouant live. Souvent, cette musique est basée sur l’énergie – c’est de la musique énergique, agressive, brute, ce n’est pas pour les timorés. Chama rentre dans cette logique. J’adore le fait que certaines chansons, comme « Favela / Distopia » et « Ghenna », soient hors de contrôle, détraquées. C’était nécessaire pour équilibrer l’album avec les passages tribaux que nous avons faits. Cela dit, je ne dicte pas vraiment la direction d’un album. Il la décide de lui-même. J’aide juste à la façonner. Comme je l’ai dit, je trouve que Chama correspond à un moment très inspiré pour Soulfly. Il est plein d’inspiration mais aussi d’expérimentation. Ce sont deux choses cool qu’on retrouve dans cet album : nous sommes inspirés et nous expérimentons avec différents éléments, différents invités, différents bruits, nous faisons revenir certaines percussions, certaines parties tribales. Tout ça rend l’album assez spécial.
« Ça fait quarante ans que je crie à la face du monde ! [Rires] Mais parfois, ça fait du bien de crier. C’est bien de dire fort quelque chose en quoi on croit fermement. »
Chama raconte l’histoire d’un garçon issu des favelas du Brésil, qui trouve sa voie au milieu du chaos et des décombres d’un monde industriel en ruine, et de son ascension au sein des peuples autochtones. Quelle part de toi y a-t-il dans ce garçon ?
En fait, c’est une fiction imaginée par mon fils Igor Amadeus. Il écrit des romans, donc j’ai pensé que ce serait cool de l’impliquer là-dedans. C’est magnifiquement écrit. Je trouve qu’un album avec une histoire comme ça, c’est tellement plus amusant pour l’auditeur : il peut écouter l’album tout en lisant le récit. On peut lier les chansons – « Indigenous Inquisition », « No Pain = No Power », « Storm The Gates », « Favela Dystopia », « Chama ». Mais j’aime l’histoire du garçon Chama qui vit dans les favelas et perd sa mère. Celle-ci revient dans un de ses rêves et lui dit d’aller dans la jungle pour se connecter aux esprits indigènes, à la puissance de l’esprit de la forêt. Ça parle de nature spirituelle. C’est un sujet très Soufly. Ce serait cool de faire un petit film ou un dessin animé avec cette histoire. Cela dit, certains pans de celle-ci renvoient un peu à ma vie, notamment le décès de sa mère : je viens moi-même de perdre la mienne il y a un an. De même, ma propre aventure dans la jungle quand j’ai fait « Itsári » était très similaire. Ça a ouvert mon troisième œil. Je me suis réveillé dans une nouvelle forme de vie. C’était très inspirant et c’est un peu ce que Chama représente. Il y a la brutalité des grandes villes, mais il y a aussi la beauté de la nature : il faut aller la trouver et s’en inspirer. Je crois que c’est le message de cette histoire : ne laissez pas la société vous abattre, allez chercher l’inspiration dans la nature et dans les choses spirituelles, car c’est vraiment puissant.
De quelle façon tes propres expériences auprès des tribus indigènes t’ont-elles enrichi ?
Je suis toujours émerveillé par la beauté de la culture indigène partout dans le monde. L’album est lui-même un mélange d’influences de tribus brésiliennes et de tribus nord-américaines – les guerriers apaches. Il y a même un petit peu d’influence aborigène dans la chanson « Always Was, Always Will Be… » – c’est un dicton aborigène d’Australie. La culture indigène donne de la force. Il suffit juste de l’écouter ; il suffit d’ouvrir ses oreilles et elle nous enseignera beaucoup de sagesse, le respect de la nature, du monde spirituel. J’espère que plus de gens en verront la beauté.
Sur la pochette de l’album, on aperçoit un danseur cérémoniel navajo. Perçois-tu les concerts de Soulfly comme des cérémonies dont l’esprit est proche de celles des Navajos ? Ressens-tu une dimension spirituelle dans ta relation avec la scène et le public ?
Je crois, oui. Il y a assurément des liens. Il se passe quelque chose lors d’un concert de Soulfly. Nous jouons beaucoup et certaines dates sont de la pure magie. C’est magnifique. C’est dur à décrire avec des mots, mais quand tu te connectes à ton public et que tout monde chante chaque chanson, ça donne l’impression que tout le monde fait partie de la même tribu. Ça déchire ! Je pense que ça se rapproche de cette expérience. L’artwork de Chama capture ça, mais aussi le son de l’album. Cette image, ce moment tellement cool qui a été immortalisé, est le son de l’album.
L’album semble retranscrire une forme de chaos, tout en l’inscrivant dans une spiritualité. Le chaos t’inspire-t-il ? Es-tu un enfant du chaos ?
Ce genre d’élément a toujours été lié à moi durant toute ma vie : le bruit, les situations chaotiques, mais aussi la spiritualité et le fait d’essayer d’être une personne positive. Ça fait quarante ans que je crie à la face du monde ! [Rires] Mais parfois, ça fait du bien de crier. C’est bien de dire fort quelque chose en quoi on croit fermement. Si tu crois vraiment ce que tu dis, les mots prennent une dimension spéciale. Ça n’arrive pas tout le temps, mais quand je chante des chansons comme « Storm The Gates », « No Pain = No Power » ou « Nihilist », il y a une puissance qui s’en dégage et qui fait le lien avec la spiritualité. Mais oui, je pense que tout ça fait partie de traits de caractère que j’ai en moi. Disons que je suis attiré par le chaos !
« Zyon me rappelle moi à son âge, quand je faisais mes albums et que je m’agitais dans tous les sens. Il a pris ce rôle de producteur très au sérieux. »
Chama est un album très immersif, avec une atmosphère forte : pour preuve, il débute par une introduction de deux minutes qui plonge immédiatement l’auditeur dans l’univers de l’album. Ce travail sur l’atmosphère était-il au cœur de celui-ci ?
Oui. Il y a des choses que nous avons voulu faire par avance, et le fait d’avoir une introduction avec nom et tout faisant partie de ces idées. C’est inspiré par les intros classiques du hardcore, genre Cro-Mags, Leeway, Bad Brains, etc. La nommer « Indigenous Inquisition » est aussi intéressant pour moi, parce que j’ai déjà fait une chanson sur le premier album de Soulfly baptisée « Tribe » qui parle des tribus qui existent dans le monde. Inversement, « Indigenous Inquisition » évoque les tribus qui, elles, n’existent plus, qui ont été mises à mort par la société, par nous. Nous leur rendons donc hommage en mémoire de leurs ancêtres. Ce gros côté tribal, ça déchire, j’adore. Je trouve que ça donne le ton à l’ensemble de l’album. Et bien sûr, tous les bruits et tout rendent, à mes yeux, l’album moderne – ça sonne comme un disque qui a été fait en 2025. C’est donc une combinaison. J’appelle ça de la technologie tribale. C’est un peu ça. L’album est plein d’éléments tribaux, mais il est aussi bourré de trucs technologiques par-dessus. C’est assez unique. C’est cool d’avoir un album avec ces deux facettes qui fonctionnent main dans la main.
Tu as mentionné le fait que cette introduction était un hommage aux tribus disparues. C’est un sujet rarement abordé. Penses-tu qu’on oublie une part de nous-mêmes, de notre humanité, en négligeant et en oubliant ces peuples et leur culture ?
Oui, mais je trouve que de nos jours, on voit de plus en plus de gens s’y intéresser. Il se passe beaucoup de choses, notamment au Brésil. Nous donnons un concert avec Massive Attack au Brésil en novembre, et c’est en association avec les peuples indigènes du pays. Ce sera très cool. Je sais qu’il existe un grand soutien pour les nations indigènes ici aux Etats-Unis. J’ai des liens avec des danseurs à la couronne apaches, la nation Navajos et leur président, etc. Je trouve que c’est bien d’attirer l’attention des gens là-dessus. Beaucoup de nos fans ne savent pas que nombre de tribus n’existent plus et je veux qu’ils en prennent conscience, qu’elles étaient là et que pour une raison ou une autre – la cupidité, la corruption, les maladies, etc. – elles ne font plus partie de ce monde. Ça craint, mais avec un peu de chance, on peut apprendre de l’histoire.
L’album précédent, Totem, a été écrit en étroite collaboration avec ton fils Zyon, à qui tu as désormais confié la production avec Arthur Rizk. Qu’est-ce qui te pousse à t’appuyer de plus en plus sur lui ? Prépares-tu ta succession, d’une certaine manière ?
J’aime l’encourager à essayer de nouvelles choses. J’aime la passion qu’il porte en lui. C’est vraiment cool de voir sa motivation. En fait, il me rappelle moi à son âge, quand je faisais mes albums et que je m’agitais dans tous les sens. Il a pris ce rôle très au sérieux. Je voulais créer un lien avec un jeune esprit qui regarde et écoute cet album avec des yeux et des oreilles neufs, de façon à ce que ça ne sonne pas comme tous les autres disques que j’ai faits au cours des vingt dernières années. Nous voulions sonner un peu différemment, et pour y parvenir, la seule solution était d’impliquer une autre personne en lui disant de faire autrement : « Utilisons ce riff, mais rajoutons du bruit par-dessus, peut-être que ce sera cool. » Nous avons fait ça sur tout l’album. C’était une manière de travailler très intéressante, parce qu’autrement, l’album aurait fini exactement comme je l’aurais voulu. Pas que ce soit une mauvaise chose, mais je préfère le défi de dire : « N’accepte pas ma première idée, mets-moi au défi de trouver mieux », ce qui fait que j’ai travaillé encore plus dur dessus. Au bout du compte, en faisant ça, nous nous sommes tous forcés à faire un meilleur album.
Quel genre de producteur est Zyon ?
Très bon ! La plupart des gens ne comprennent pas le rôle d’un producteur. Le producteur et l’ingénieur, ce sont deux boulots différents. L’ingénieur est surtout là pour tourner les boutons et contrôler la table de mixage. Le producteur est plus là pour créer une réaction chez toi, te pousser à faire ressortir quelque chose de toi que tu ne pourrais pas obtenir toi-même. C’est presque comme un médecin vaudou. Je crois qu’il n’y a pas de formation pour ça. On l’a ou on ne l’a pas. J’ai travaillé avec de nombreux producteurs auparavant et j’ai eu le même sentiment avec la plupart. Je pense que Zyon a un avenir dans ce métier ! C’était vraiment cool de voir à quel point il était excité d’endosser cette responsabilité et le sérieux avec lequel il s’est engagé à faire le meilleur album possible. Je faisais le parallèle entre cet album et le premier, et à bien des égards, ils sont aussi très similaires en termes d’enregistrement. Tu fais les riffs, tu fais un passage de guitare bruitiste avec des pédales d’effets, et tu trouves les meilleurs endroits pour inclure tous ces bruits. C’était pareil sur le premier album de Soulfly ainsi que Primitive. Nous avons un peu arrêté de faire ça après le troisième album, ça ne m’intéressait plus trop et j’ai oublié cette méthode. En parlant avec Zyon, nous sommes revenus à cette vieille manière de faire des albums. Tu as la piste principale, le riff principal, et ensuite, tu as ces couches de bruit par-dessus pour que tout sonne fou, moderne et excitant. Bref, je trouve qu’il a fait du très bon boulot, surtout dans la mesure où c’était son tout premier projet de production.
« J’espère qu’un jour, quand je ne serai moi-même plus de ce monde, un autre musicien dans un groupe ou un gamin fera la même chose avec moi [lorsque je rends hommage à mes héros] [rires]. C’est ainsi que ça fonctionne. »
Est-ce plus facile pour lui d’obtenir quelque chose de ta part parce que c’est ton fils et qu’il te connaît mieux que n’importe quel autre producteur ?
Non. Il aurait tout aussi bien assuré avec un autre groupe. Il faut juste être dévoué au projet, et c’était son cas. Je lui ai dit : « Ne sois pas du genre à dire ‘oui’ à tout. Ne sois pas là à tout le temps dire : ‘Ouais, super riff !’ Défie-moi un peu. Dis-moi que je peux faire quelque chose de plus cool, plus excitant, différent, plus hard, je ne sais pas. » Tout le processus était fun cela dit. Ça ne traînait pas en longueur et il n’y avait pas de discorde. Je sais ce que j’aime, quel genre de musique me plaît, mais j’aime aussi me mettre dans des situations inconfortables où je ne suis pas sûr de ce qui va se passer : « Essayons et voyons ce que ça donne. » C’est l’inconnu – tu ne connais pas l’inconnu. C’est un peu anxiogène, mais c’est aussi excitant. La combinaison de Zyon, Arthur – qui a aussi mixé – et moi, ça forme une belle équipe. Nous sommes tous très passionnés par ce projet et nous sommes à cent pour cent. Nous nous efforcions tous de créer quelque chose de différent, avec une atmosphère différente. Comme je le disais, c’est inspiré par les éléments du vieux Soulfly, mais avec un côté moderne que Zyon à apporté avec ses idées. Le mix d’Arthur est très cool aussi. Puis il y a des invités très sympas dans l’album. Tout ça a rendu l’album très intéressant. Il est à la fois vieux et neuf, et ça me plaît.
Ton autre fils, Igor Amadeus, a également joué de la basse sur plusieurs morceaux et a participé à l’écriture des paroles. De toute évidence, la famille est primordiale pour toi, surtout tes descendants, mais qu’en est-il de tes ancêtres ? Puises-tu aussi de la force auprès d’eux ? T’ont-ils transmis autant que tu transmets à tes fils ?
Oui. Enfin, ce n’est peut-être pas aussi directement montré dans l’album, mais il est clair que c’est en moi. Le décès de ma mère est une grande source de force pour cet album. Il est certain que nous avons une grande famille, avec plein de racines dans plein de parties du monde. J’aime croire que tous nos ancêtres nous ont aidés à être de meilleures personnes. J’ai trouvé extraordinaire de travailler avec mes enfants sur cet album. C’était une expérience unique, parce que je n’ai jamais vraiment eu l’occasion de me poser avec eux trois dans un studio comme ça, à travailler sur des paroles ensemble, avec Igor qui joue la basse tandis que je lui apprends les riffs, etc. Faire un album comme celui-là était un rêve devenu réalité pour un père. Et on ne peut vraiment le comprendre que si on est père. Celui qui lit cette interview et qui ne l’est pas dira sûrement : « Je ne sais pas de quoi ce mec parle. » Mais quand on est père et qu’on a l’occasion de faire un projet de ce type avec ses enfants, ça procure un sentiment incroyable.
« Black Hole Scum » est clairement un jeu de mots avec la chanson « Black Hole Sun » de Soundgarden. Vois-tu un quelconque lien entre les deux chansons ?
Pas musicalement, non. C’est juste le titre. J’aime faire ça parfois. Nous avons eu la chanson « The Song Remains Insane » sur le premier Soulfly. J’aime aussi les jeux de mots du style « Warmagddon », « Downstroy », etc. avec un peu d’humour noir. C’est un peu comme les Dead Kennedys et leur morceau « Night Of The Living Rednecks », ou « Biotech Is Godzilla » de Sepultura. Le titre originel de « Black Hole Scum » était « Silence For The Scum ». Je trouvais ça un peu trop « normal ». Je ne sais pas, peut-être qu’à ce moment-là j’étais en train de penser à Soundgarden – que j’adore, d’ailleurs – et je me suis dit que « Black Hole Scum » sonnait mieux, et c’est drôle ! C’est un morceau bien heavy et gras. C’est l’un de mes beat down préférés dans l’album. Bref, je m’amuse avec les titres de chansons !
« Favela / Dystopia » est un hommage à la vie difficile des favelas brésiliennes. Pour les non-Brésiliens, les favelas sont emblématiques du Brésil et symbolisent l’extrême pauvreté, mais qu’y vois-tu personnellement ?
La force des gens qui vivent dans les favelas est mon inspiration principale pour cette chanson, car ils vivent dans des conditions extrêmes, dans une anxiété extrême, dans une relation de violence avec les flics, avec de grandes bagarres entre différents groupes des favelas, avec la police, il y a beaucoup de morts… Mais il y a aussi de la beauté dans ces montagnes de maisons. Des films comme La Cité De Dieu et La Cité Des Hommes ont été très inspirants pour moi qui faisais cette chanson. Je voulais en faire une qui décrit le sentiment d’un citoyen des favelas, ce qu’on ressent vraiment quand on vit là-bas. Je pense m’en être pas mal rapproché, surtout sur le refrain, genre ils s’en fichent de toi, ils s’en fichent que tu vives ou que tu meures. C’est une chanson forte à propos d’un endroit que je trouve fascinant. J’y suis déjà allé. J’y ai fait le clip de « Refuse/Resist » là-bas. J’y ai joué à de nombreuses reprises et j’ai entendu de superbes histoires sur des fans de heavy metal qui vivent dans les favelas et qui ont grandi en écoutant ma musique.
« Juste après mon départ de Sepultura, Ozzy Osbourne m’a encouragé à continuer à faire de la musique. C’est ainsi que j’ai créé Soulfly. C’est donc un peu grâce à lui que le groupe existe. »
La chanson « Nihilist » est dédiée à L.G. Petrov d’Entombed. Pourquoi sa mort t’a-t-elle particulièrement affecté ? Quelle était ta relation avec lui et sa musique ?
Je ne le connaissais pas si bien que ça. Je l’ai rencontré deux ou trois fois sur des festivals et je lui ai un peu parlé. Il avait une personnalité toujours exaltante, il était très cool. C’était comme un frère du metal. Les frères du metal, on est tous pareils, on aime tous le metal et on a ce sentiment de fraternité qui est unique. J’aime écrire des chansons pour rendre hommage aux gens spéciaux comme lui. Pour ce qui est de l’influence, je ne saurais trop insister sur l’immense influence qu’il a eue sur moi. Son chant était tellement cool, unique et puissant. J’aime tout ce qu’il a fait : Left Hand Path, Wolverine Blues, etc. C’était un super vocaliste, il avait une superbe manière d’employer les mots, etc. Tout comme je l’ai fait sur Dark Ages de Soulfly avec « Corrosion Creeps » qui était dédié à Chuck Schuldiner de Death, j’ai dédié « Nihilist » à L.G., sachant que Nihilist était le nom de son premier groupe. Je trouve qu’il y a un peu d’Entombed sur le riff d’ouverture de « Nihilist ». En fait, tous les riffs sont très influencés par Entombed et Nihilist, toute cette époque du death metal suédois, et bien sûr par le chant de L.G.
C’est important pour toi de rendre hommage à tes héros ?
Oui ! Et j’espère qu’un jour, quand je ne serai moi-même plus de ce monde, un autre musicien dans un groupe ou un gamin fera la même chose avec moi [rires]. C’est ainsi que ça fonctionne.
On a perdu d’autres grandes figures cette année : Ozzy Osbourne et Tomas Lindberg. Doit-on s’attendre à des hommages de ta part dans les années à venir ?
Espérons. J’avais d’ailleurs un plus grand lien avec Ozzy. Je l’ai rencontré à de nombreuses reprises, je suis allé chez lui… On nous y avait invités. C’était juste avant Noël 1996, juste après mon départ de Sepultura. Il m’a encouragé à continuer à faire de la musique. C’est ainsi que j’ai créé Soulfly. C’est donc un peu grâce à lui que le groupe existe. C’était un grand moment. J’avais donc une connexion davantage spéciale avec lui. Mais parfois, je préfère attendre avant de rendre hommage, de le faire quand je le sens, à ma manière, et pas quand tout le monde le fait au moment où ça arrive.
« Nihilist » est une chanson assez radicale sur le plan thématique avec Todd Jones qui crie : « Je ne crois en rien ». Je suis sûr que tu n’es pas nihiliste toi-même, mais y a-t-il des choses particulières qui te donnent parfois envie de l’être ?
Bien sûr, il y en a plein ! Il suffit de voir les politiques dans le monde, c’est fou actuellement. Les raids anti-migrants, les guerres, les mauvais traitements infligés aux personnes, etc. Tout ça te fait te poser des questions. En tant que société, en tant qu’êtres humains, on n’a pas appris nos leçons. On a tous les exemples d’erreurs dans les livres d’histoire. Il suffit de regarder la Seconde Guerre mondiale, l’Holocauste, etc. et pourtant, on n’a toujours pas appris. On continue toujours de faire les mêmes erreurs. Pas que ce soit notre boulot en tant que musiciens, mais j’ai le sentiment que quand on a quelque chose à dire sur ce genre de sujet, on doit faire entendre sa voix. Cela dit, tu as raison, je ne suis globalement pas nihiliste, mais j’ai toujours adoré les contradictions. J’aime aussi parfois semer la confusion chez les gens, c’est amusant. Par exemple, ils pensent t’avoir cerné, mais ils se trompent. C’était cool d’avoir Todd Jones qui chante cette phrase, parce que, pour moi, c’est la plus heavy de toutes sur l’ensemble de l’album. « Je ne crois en rien », c’est une déclaration forte. Parfois, c’est ce qu’on ressent, on est désespéré, tout est sombre et on ne croit en rien. D’autres fois, c’est l’inverse : on croit en quelque chose. Je suis attiré par l’idée de double tranchant et la contradiction. Je trouve que c’est un morceau sacrément heavy et ce sera vraiment cool de le jouer live !
Mike DeLeon fait sa première apparition sur un album studio de Soulfly, avec des solos, des effets sonores et une palette d’ambiances via des effets. Comment vois-tu son rôle au sein du groupe et sa contribution ?
Mike est super. Il est avec nous depuis un moment maintenant. Il est lentement en train de devenir un membre… Je ne veux pas dire permanent, parce que Soulfly a tendance à changer avec le temps, mais à cet instant, c’est un membre permanent au même titre que Chase [Bryant]. Nous avons un super groupe actuellement. C’était vraiment cool de le laisser partir un peu en vrille sur certains solos. J’adore le solo de « Nihilist », c’est l’un de mes préférés sur l’album. Il en fait un vraiment cool sur « Chama » aussi. C’était une belle expérience. Tous les gens impliqués dans l’album étaient vraiment excités d’y participer, que ce soit mon fil Igor qui joue de la basse – j’en joue aussi sur certaines chanson –, ou des invités comme Dino [Cazares de Fear Factory] et Michael Amott d’Arch Enemy. J’aime moi-même expérimenter un peu et encore m’amuser avec une guitare à quatre cordes pour faire des riffs, mais j’aime aussi beaucoup la Whammy et faire du bruit, car, encore une fois, c’est très chaotique et ça me plaît. Mais j’aime les solos de Mike DeLeon dans l’album. Ils sont supers et très puissants. Il ne surjoue pas, mais ce qu’il a fait est génial. Arthur Rizk en a aussi de très bons. Tout le monde a assuré sur cet album et ça sonne vraiment cool.
« L’idée a toujours été de faire quelque chose de non conventionnel. Dès le début, j’ai dit que Soulfly changera de membres au fil du temps et qu’il évoluera. Le fait est qu’il continue d’évoluer. »
En parlant d’invités, on retrouve Ben Cook de No Warning mais aussi Gabe Franco d’Unto Others sur le morceau « No Pain = No Power ». Je sais que tu as depuis longtemps une forte affinité avec la scène gothique. Que penses-tu de la nouvelle génération de groupes gothiques dont Unto Others fait partie ?
Je la trouve super ! J’ai grandi avec Sisters Of Mercy, The Mission, New Model Army, etc. et voir Unto Others mélanger ça avec le heavy metal, c’est génial. D’autres groupes le font aussi. Le fait que Soulfly demande à Gabe et Ben d’apparaître sur une chanson était très imprévisible. Je pense que personne ne s’attendait à ces deux invités. C’est venu de nulle part, mais ça colle parfaitement à la chanson. Les deux voix sur le refrain, ça tue ! Gabe a une voix gothique tandis que Ben a une voix nu metal old school. Cette tonalité gothique était parfaite pour « No Pain = No Power », surtout le refrain et la fin avec le chant mélodique. J’ai toujours voulu une chanson avec Sister Of Mercy ou The Mission en invité. Ça n’est pas encore arrivé, mais c’est arrivé avec Unto Other, donc c’est super. J’adore le morceau. Je soutiens totalement la nouvelle génération de metal gothique !
Soulfly a beaucoup évolué au fil des ans : si l’on prend le premier Soulfly, Dark Ages et Chama, ce sont trois albums très différents. Ce groupe est-il pour toi une sorte de laboratoire de recherche musicale ?
Oui, et ça a de toute façon commencé ainsi au départ. L’idée a toujours été de faire quelque chose de non conventionnel. J’ai déjà eu un groupe avec quatre gars qui ont été les mêmes pendant de nombreuses années. Dès le début, j’ai dit que Soulfly changera de membres au fil du temps et qu’il évoluera. Le fait est qu’il continue d’évoluer. C’est magnifique, j’adore. C’est tellement libre. De même pour les fans de Soulfly : j’aime le fait qu’ils apprécient la diversité que nous apportons au metal. Pas que je m’ennuie facilement, mais j’aime les défis. A la fois, il y a des choses qui sont cool quand elles ne changent pas.
Chama est votre treizième album. On sait que la superstition est très présente dans la culture brésilienne, mais qu’en est-il de toi ? Le chiffre treize, par exemple, a-t-il une signification particulière pour toi ?
Non. Les superstitions sont drôles. Certaines personnes en ont, d’autres pas. En fait, je trouve ça cool que ce soit l’album numéro treize. Ça veut dire que nous avons été bien occupés et que nous avons fait plein d’albums ! [Rires]
Tu as sorti une nouvelle chanson, intitulée « Piledriver », avec ton frère Igor pour célébrer la sortie du costume 4 de Zangief dans Street Fighter 6. Es-tu toi-même un gamer voire un fan de la série des Street Fighter ?
Je le suis maintenant ! [Rires] Je suis plus Donkey Kong ; j’adore le vieux Donkey Kong ! Mais on nous a proposé de faire cette chanson. C’était très spécial. Gloria a reçu l’offre et nous a expliqué ce qu’ils voulaient. J’ai écrit la chanson dans le tour bus et nous l’avons finalisée lors d’un soundcheck. C’est à fond thrash, old school, dans la veine de Beneath The Remains. Je pense que les gamers vont adorer. C’est heavy et excitant. Je ne sais pas grand-chose de Street Fighter, mais de ce que j’ai vu, ça a l’air vraiment super, donc peut-être que je vais m’y mettre !
Interview réalisée en visio les 3 & 16 octobre 2025 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Jim Louvau (1, 2, 5).
Site officiel de Soulfly : www.soulfly.com.
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