Ces dernières années ont été éprouvantes pour Steve Morse qui a pris la décision en 2022 de quitter Deep Purple, après vingt-huit ans de bons et loyaux services, pour se battre aux côtés de son épouse Janine atteinte d’un cancer… qui a, malgré tout, malheureusement, fini par avoir le dessus deux ans plus tard. Ce que le guitariste a ressenti dans ces instants, mais aussi le cheminement qui en a découlé, on peut en avoir un aperçu avec « Taken By An Angel », dernier titre de Triangulation du Steve Morse Band. Un nouvel album avec son trio fétiche qui a tout de la thérapie, un refuge dans la musique pour surmonter l’épreuve. Il ne faut pour autant pas s’attendre à un album où le musicien se morfond dans la tristesse, mais plutôt où il se retrouve lui-même, dans toute sa diversité, jusque, parfois, dans l’humour.
Nous en parlons avec le guitariste, connu pour avoir notamment influencé un certain John Petrucci, qu’on retrouve justement en invité sur le disque aux côtés également d’Eric Johnson. Il évoque avec nous son côté touche-à-tout stylistique et sa vision tout sauf élitiste de la musique instrumentale. Et il revient évidemment sur l’expérience Deep Purple avec beaucoup de sincérité…
« J’ai été avec Deep Purple pendant vingt-huit ans, et les voilà maintenant partis, en train de voguer au loin, au revoir… [rires]. C’est fini ! C’est dur à gérer. J’ai toujours cru que j’allais jouer le dernier concert avec eux, que je serais sur scène pour leur ultime date. »
Radio Metal : Tu as annoncé ton départ de Deep Purple en 2022, choisissant de t’occuper de ton épouse, malheureusement décédée en 2024. Tu reviens aujourd’hui avec un nouvel album du Steve Morse Band. J’imagine combien ces dernières années ont dû être éprouvantes pour toi : avais-tu besoin de composer cette musique à ce moment-là ? L’enregistrement de cet album a-t-il contribué à ta guérison mentale ?
Steve Morse (guitare) : Oh oui. C’est toujours bon de se tourner vers la musique quand on est stressé ou qu’on a l’impression qu’il ne reste plus rien. J’ai toujours composé et joué de la musique, mais c’est étrange de se retrouver soudainement en dehors de l’industrie musicale. J’ai été avec Deep Purple pendant vingt-huit ans, et les voilà maintenant partis, en train de voguer au loin, au revoir… [rires]. C’est fini ! C’est dur à gérer, surtout quand tu es submergé par le chagrin. J’ai toujours cru que j’allais jouer le dernier concert avec eux, que je serais sur scène pour leur ultime date, mais voilà ce qui est arrivé et c’est fini. Ils ont trouvé quelqu’un qui leur convient encore mieux. C’était donc le moment pour moi de déterminer ce que je voulais faire. Je ne voulais pas me relancer dans l’industrie musicale, mais je voulais essayer de sortir de la nouvelle musique. En Europe, il y a ces artistes qui dessinent à la craie sur le ciment, sur les places publiques, qui passent leur journée à créer ces chefs-d’œuvre avec différentes couleurs. Les gens passent à côté, se retournent, admirent et mettent quelques euros dans leur chapeau ou autre chose. A la fin, l’artiste termine sa magnifique œuvre et s’en va, sachant qu’elle va disparaître mais avec la satisfaction d’avoir fait du bon boulot. J’aimerais être comme eux avec la musique [rires].
Le titre de l’album, Triangulation, s’inspire du concept des aviateurs, navigateurs et marins qui, en observant deux points, déterminent leur position à un instant précis. Sauf que tu l’appliques à la vie humaine. Compte tenu de ce que tu as traversé ces dernières années, dirais-tu être sur la voie d’une redécouverte de soi ?
Oui. La triangulation, pour moi, c’est de voir comment les gens font pour surmonter ça. Je suis comme ce gars coincé dans le mur, sur la pochette de l’album, et qui essaye d’en sortir. Je cherche à savoir comment il a réussi à s’en sortir. Il est allé plus loin que moi. Comment puis-je y arriver aussi ? Comment puis-je trouver le moyen de vivre à nouveau ? Pour moi, la musique était la meilleure réponse. La musique et le fait de voler (Steve Morse est pilote et possède plusieurs avions, NDLR). Je vole presque pour méditer. J’ai besoin de ça, j’ai besoin d’aller dans le ciel, presque quotidiennement.
Comme à ton habitude, ta musique explore une grande variété de sonorités et de styles, du funk et du blues au classique et au metal. Comment en es-tu venu à explorer autant de styles différents au cours de ta carrière ? Te considères-tu comme une personne curieuse par nature ?
Oui, en jouant dans différents groupes et en m’intéressant à différents styles de jeu. En tant que compositeur, j’aime écrire dans différents styles. Je ne vois pas vraiment de différence entre les styles. Parfois, je crois composer quelque chose de très banal et typique, mais quand les gens entendent, ils disent : « C’est étrange. C’est différent. » Je suis là : « Vraiment ? D’accord… » Car je ne réalise pas que je mélange ou combine trop des styles parfois [rires]. Je suis à la recherche de mélodies et d’une sensation, donc je ne sais pas toujours ce que je fais.
Tu as d’ailleurs déclaré « ne pouvoir [t’]empêcher de mélanger les styles, au grand dam de ceux qui ont tenté de [t’]aider à [te] focaliser davantage ». Il semble que les choses évoluent aujourd’hui avec les nouvelles générations, mais autrefois, les genres musicaux étaient très cloisonnés. As-tu parfois eu l’impression de construire des ponts que tu n’aurais pas dû ?
[Rires] Tous les groupes avec qui j’ai composé en ont fait sans arrêt l’expérience, j’apporte des idées et ils sont là : « Mais c’est quoi ce truc ?! » Et j’amène tellement d’idées qu’ils finissent par en trouver une qui leur plaît. Peut-être que ceux qui s’opposaient à la présence d’un Américain dans Deep Purple avaient raison, parce qu’ils voulaient le Deep Purple en mode groupe de rock britannique, qu’il reste comme il était. Peut-être aurais-je dû m’en rendre compte il y a longtemps. Quoi qu’il en soit, c’est dans ma nature. Je ne peux m’empêcher de mélanger les choses, sans même m’en rendre compte. J’ai du mal à me dire être strictement dans un style. Je peux le faire, mais ça me donnerait un peu l’impression d’un travail, alors que la musique ou, en tout cas, la partie composition, devrait être amusante.
« Je ne vois pas vraiment de différence entre les styles. […] Je suis à la recherche de mélodies et d’une sensation, donc je ne sais pas toujours ce que je fais. »
Tu as également déclaré que « l’essentiel réside dans des mélodies positives et entraînantes, des riffs faciles à retenir et des chansons relativement concises pour un impact maximal ». Es-tu particulièrement attentif à la réaction du public et à l’impact de ta musique sur lui ?
Oui, c’est de là que j’ai tiré toutes ces directives : en observant les gens. Plus spécifiquement, être mélodique et avoir un bon phrasé est la chose la plus importante que j’ai apprise en regardant le public, et ça vaut aussi pour les solos. Si ton solo ne contient pas de mélodie, alors tu risques fort de voir les petites amies avec lesquelles les mecs sont venus être là : « Oh mon Dieu… » et envoyer des messages du style : « Je suis dans ce concert horrible… » Si tu ne trouves pas un moyen de rendre ça digeste pour les gens, tu risques d’en perdre beaucoup. On pourrait dire : « Qu’est-ce que ça change ? Ce sont surtout des musiciens qui t’écoutent à tes concerts. » Eh bien, c’est un mélange, ça dépend. J’ai pu glisser quelques-unes de mes idées dans Deep Purple et dans Kansas lorsque je composais avec eux, et bien sûr dans Flying Colours. J’ai pu inclure un peu de mon style dans une chanson qui comprenait des paroles, et les gens aiment les paroles, mais je n’en écris pas. Donc quand je fais un album entièrement instrumental, il faut que je fasse très attention à ce que ce soit aussi varié que possible. C’est pourquoi je me suis donné la peine de demander à mes amis Eric Johnson et John Petrucci de participer à quelques chansons que j’ai faites sur mesure spécialement pour eux, pour apporter plus de variété.
La pratique de la musique instrumentale est souvent perçue comme un peu élitiste, avec l’image de musiciens qui se font avant tout plaisir, de manière égoïste. Comment concilier le plaisir de l’auditeur et celui du musicien ? Où fixer la limite ?
Dans le temps, avant qu’il n’y ait des synthétiseurs et des ordinateurs, les compositeurs écrivaient des morceaux et une tradition d’écriture sous différentes formes s’est instaurée. L’une d’elles était le concerto avec un soliste ou un ensemble. Une autre, pour se divertir en petit groupe, était de jouer de la musique de chambre. Et il y avait aussi les orchestres. J’ai personnellement décidé il y a longtemps que j’allais composer de la musique de chambre pour instruments électriques. Je ne considère pas ça du tout comme étant élitiste. Quand on regarde la télé et qu’on entend des publicités, souvent on retrouve des thèmes empruntés à des compositeurs classiques. Ils sont repris, voire plagiés, sans que l’auteur soit crédité. Pourtant, il y a probablement une centaine de thèmes et de mélodies de compositions célèbres issus du répertoire classique auxquels on s’attache sans même s’en rendre compte. La musique instrumentale peut faire partie intégrante de la vie des gens, ce n’est pas du tout élitiste. C’est peut-être plus élitiste d’écrire des paroles délibérément vulgaires, juste pour provoquer. Ça, pour moi, c’est de l’élitisme, quand on essaie de montrer à quel point on est soi-disant rebelle. Quand je pense d’abord au public — et c’est ce que je fais toujours —, je me demande : « Comment faire pour que ce soit la meilleure expérience musicale possible ? » Et pour moi, la musique instrumentale est ce qu’il y a de plus immersif, car on peut visualiser toutes sortes de choses lorsque c’est de la bonne musique. Alors que quand il y a des textes, ça impose parfois une image trop en noir et blanc, à mon sens. De toute évidence, je ne suis pas très chanson. Je suis un compositeur. C’est pourquoi je vois ça autrement.
Tu as dit un jour : « L’essentiel est de trouver une idée qui résiste au fait d’être jouée et écoutée de manière répétée. » Comment savoir si l’on a trouvé une telle idée quand c’est la première fois qu’on l’entend ?
C’est une bonne question ! Tout d’abord, est-ce que ça te reste en tête et as-tu envie de l’entendre à nouveau ? Puis il faut expérimenter, faire des essais, tâtonner. C’est comme essayer de faire une vidéo YouTube où l’on lance le ballon de basket derrière sa tête et où l’on marque dans un panier à cinquante mètres. Il faut essayer encore et encore jusqu’à ce qu’on y arrive enfin [rires]. C’est un peu pareil. On peut s’en approcher à chaque fois si on est bon, mais on ne peut pas réussir le tir parfait à chaque fois. Il faut faire plein de tirs ! C’est une bonne analogie.
« Taken By An Angel » est un hommage à ta défunte épouse. Le morceau a été initialement composé pour sa cérémonie commémorative. Ça a dû être une expérience difficile et profondément émouvante. Comment as-tu procédé ?
Je cherchais quelque chose à jouer, et j’avais un morceau que j’avais même proposé à Deep Purple. C’était un petit passage triste. Nous avons même travaillé dessus et essayé de le jouer, mais ça ne collait pas au groupe. Alors, je suis parti de là et je me suis dit que ça pourrait marcher pour une partie, mais qu’il fallait que je raconte toute l’histoire de cette nuit où je suis complètement seul avec mon âme sœur, désormais inconsciente, et c’est en train d’arriver, c’est la fin. C’est une autre longue nuit sans sommeil, et tu entends chaque seconde s’écouler avec le tic-tac de l’horloge. Tout ce que vous avez imaginé ensemble est en train d’être effacé, détruit, transformé. Le morceau évolue à partir de là, en allant vers les souvenirs. Puis la partie finale, plus exaltante, c’est l’espoir qu’elle puisse faire la transition vers une nouvelle vie, une nouvelle existence spirituelle, meilleure, plus lumineuse, libérée de toute souffrance. Quand on rassemble le tout, ça donne ce que j’essayais de transmettre.
« Être mélodique et avoir un bon phrasé est la chose la plus importante que j’ai apprise en regardant le public, et ça vaut aussi pour les solos. »
Quelle est ta croyance concernant la vie après la mort ?
Je suis un chrétien non confessionnel, donc je crois qu’une vie après la mort existe, mais différemment. Je ne crois pas qu’on revienne sur Terre. Je ne crois même pas qu’on ait encore des bras et des jambes. Je crois qu’on existe sur un autre plan de la réalité et que je l’y rejoindrai, et la reverrai.
La chanson comprend ton fils Kevin Morse, qui était déjà apparu sur « Time Junction » de l’album précédent, mais sur le morceau « Triangulation », on retrouve également celui que l’on peut considérer comme ton fils musical : John Petrucci…
[Rires] Oh, c’est lui le maître ! À un moment donné, il faisait des choses que je pensais pouvoir faire moi-même. Ça n’a duré qu’une seconde. Puis il n’a cessé de progresser, de s’améliorer, de progresser encore. Il a atteint un niveau incroyable. Je suis parfaitement conscient de la difficulté qu’implique de faire ce qu’il peut faire. Ça a l’air facile, mais il travaille dur, il fait ça depuis des décennies, et il continue de composer de la musique géniale et de jouer toujours mieux. Je ne comprends pas. C’est très rare, je pense. Il y a des musiciens comme ça, qui impressionnent, mais ce que joue John Petrucci, vous n’entendrez personne le jouer mieux que lui. C’est le meilleur !
Malgré tout, te reconnais-tu un peu en ce qu’il joue, par rapport à l’influence que tu as eue sur lui ? Car il a clairement pris chez toi certains phrasés et techniques, où notamment il attaque chaque note.
Eh bien, il le fait parfaitement, ce qui n’est pas mon cas [rires]. Il le fait tellement mieux ! Il a bien plus de technique que je n’en ai jamais eu. Et il est capable de combiner des choses hybrides quand il veut traverser le manche en un éclair, presque comme du sweeping mais avec un étonnant contrôle. Donc peut-être qu’avant, oui, je pouvais me reconnaître dans son jeu, mais il est maintenant clairement à part, depuis plusieurs décennies. Ce qu’il a surtout pris chez moi, c’est le fait que je m’entraîne beaucoup. Lors d’une clinique ou quelque chose comme ça, il m’a vu parler d’exercices d’échauffement et de technique. Il tient donc peut-être ça de moi, mais son sens musical, il le doit entièrement à lui-même.
J’ai mentionné le fait qu’il serait ton fils musical, mais si tu devais désigner un père musical pour toi, ce serait qui ?
Il y en aurait plein ! Je pense que le plus proche serait John McLaughlin, mais il ne jouait pas de musique classique, ni de country, ni de musique celtique. Donc, je ne connais personne qui incarne parfaitement tout ce que j’essaie de faire et d’explorer. Mais il a eu une influence majeure sur la façon dont les morceaux des Dixie Dregs ont été arrangés avec le violon électrique et tout le reste.
Le morceau « The Unexpected » est influencé par la musique classique. Des guitaristes comme Richie Blackmore, Yngwie Malmsteen ou Michael Romeo ont fait du néoclassique leur spécialité, mais toi, quel est ton rapport à la musique classique ?
Je me suis mis très tôt à la musique classique, en apprenant tout seul à lire la musique. J’ai commencé par quelques pièces pour violon de Bach. Il se trouve aussi que j’ai hérité du violon de mon grand-père. À l’intérieur de l’étui se trouvait un recueil de musique et j’ai tout appris à la guitare. Certains passages étaient difficiles à jouer à la guitare, mais ça m’a ouvert un nouveau monde, au-delà des motifs du blues. Plus tard, à l’école de musique, lorsque j’étudiais la guitare classique, je lisais des duos de guitare classique avec un autre guitariste. J’adorais le son de deux instruments jouant de cette façon et créant une belle musique. C’est ainsi que je suis tombé amoureux du contrepoint comme élément principal, plutôt que les grands accords grandioses d’un orchestre. Pour moi, la mélodie en contrepoint était essentielle.
De quel compositeur classique te sens-tu le plus proche ?
Bach. C’était un musicien de metal pour son époque. Son utilisation des grands orgues était comparable à celle d’un gros synthétiseur jouant sur d’énormes enceintes. Il créait une musique grandiose ! Même ses compositions pour violoncelle seul fonctionnent magnifiquement. Ses lignes mélodiques sont tout simplement splendides et d’une énergie incroyable.
« C’est John Petrucci le maître ! À un moment donné, il faisait des choses que je pensais pouvoir faire moi-même. Ça n’a duré qu’une seconde. Il a bien plus de technique que je n’en ai jamais eu. »
Le joueur de cornemuse Scott Sim figure sur « March Of The Nomads ». As-tu des origines écossaises ou quelque chose de ce genre, ou est-ce simplement que tu aimes voyager avec ta musique ?
Oui, j’adore voyager avec la musique et j’aime le son des cornemuses irlandaises et des cornemuses écossaises – les premières sont plus pour les mélodies dansantes typiquement irlandaises. J’ai essayé d’obtenir le son d’une cornemuse avec les guitares sur l’enregistrement. En fait, je crois que c’est Bill Evans, le producteur exécutif de l’album – celui qui s’occupe de tout, qui contacte les musiciens et la maison de disques – qui a dit : « Je peux te trouver une vraie cornemuse. » J’ai répondu : « Ça pourrait être bien, mais j’ai déjà tout enregistré. » Van a alors dit : « Je connais quelqu’un, je peux le faire venir à mon studio. » Et c’est ce qu’il a fait ! Le plus difficile était d’accorder la hauteur de la cornemuse avec la tonalité que nous avions ; elle était légèrement fausse. Dans un ensemble de cornemuses, on entend chaque instrument légèrement décalé en termes de justesse, ce qui crée le son caractéristique, mais avec une seule cornemuse, j’avais l’impression qu’il fallait que ce soit plus précis. Alors nous avons ajusté un peu la hauteur.
Il y a une chanson au titre à la fois drôle et approprié, vu sa durée épique de onze minutes : « Tumeni Partz », qui fait en quelque sorte suite à « Tumeni Notes » sur l’album High Tension Wires. Quelle est l’histoire de ces deux morceaux ?
Concernant « Tumeni Notes », je suis toujours en train d’inventer des exercices, pour composer des petits bouts de musique et me divertir. Cette fois, l’exercice a pris une telle ampleur que je me suis dit : « C’est vraiment un morceau ! Quand je serai capable de jouer ça à pleine vitesse, je vais l’enregistrer. » Je me suis donc entraîné, encore et encore, et j’ai enfin réussi à le jouer à pleine vitesse. Quand on est jeune et qu’on pratique tous les jours, on progresse vite. Du coup, je l’ai enregistré au tempo le plus rapide que je pouvais jouer en étant à l’aise. J’étais en train de rire du morceau en le jouant à quelqu’un. On venait de voir le film Amadeus, sur Mozart, et tous les autres compositeurs qui écoutent ses œuvres le critiquent parce qu’ils sont jaloux. Un type avec une perruque blanche et tout le tralala dit : « Eh bien, il y a trop de notes ! » Je me suis dit : « Voilà un bon titre !» Je l’ai orthographié différemment pour que ça ressemble à un lieu : « Es-tu déjà allé à Tumeni ? » Cette fois, pendant qu’on travaillait sur ce nouvel album, j’étais avec Dave [LaRue] et je me disais : « Je ne sais pas quoi faire, j’aime toutes ces parties ! On dirait que c’est trop long, il y a trop de parties. » Nous en rigolions : « Ouais, tu devrais l’appeler comme ça, ‘Too Many Parts’. » Je dis : « Oui ! C’est ça. ‘Tumeni Partz’ » [rires].
Tu joues toujours avec tes collaborateurs de longue date, Dave LaRue et Van Romaine : qu’est-ce qui t’inspire chez eux ? Qu’est-ce qui crée votre alchimie ?
Une chose est que Dave est toujours prêt à venir tester les parties avec moi. Je lui dis : « Voilà ce que j’ai en tête pour la basse. » Il joue et je l’accompagne en faisant différents trucs. « OK, oui, mais on peut encore changer ça ? » Il a l’habitude de faire des modifications dans la partie une dizaine de fois en une heure. C’est vraiment précieux, car ça me permet de peaufiner les idées et de les jouer en direct, rapidement, plutôt que de prendre le temps d’enregistrer chaque version. J’apprécie beaucoup ce processus. Van est vraiment un type formidable. Tout le monde adore être à ses côtés car il est toujours en train de plaisanter et de détendre l’atmosphère. Sans compter qu’il travaille dur et s’investit énormément dans ses parties de batterie. De plus, il est ouvert aux suggestions et aux indications, ce que j’apprécie beaucoup. Grâce à ces qualités, c’est un vrai plaisir de travailler avec eux.
Pour revenir à Deep Purple, que retiens-tu de tes presque trente ans au sein de ce groupe ? Quelles leçons as-tu tirées de cette longue et, certainement, riche expérience ?
Je crois que le plus important, et ce serait valable pour tout le monde, c’est de voyager à travers le monde – vraiment le monde entier – et de constater que, malgré les spécificités de chaque culture, les gens sont les mêmes partout. Ils réagissent généralement de la même manière aux choses –notamment à la musique – et ils aspirent tous aux mêmes choses. C’est ce genre de prise de conscience qui permet de dépasser les clivages nationalistes. Certes, les cultures et les gouvernements, en particulier, ont tendance à nous diviser et à nous séparer, mais les individus, eux, n’ont aucune différence. J’ai l’impression de pouvoir aller n’importe où dans le monde et de m’entendre avec les gens. C’est ce que je garde en mémoire : les voyages, et le fait de jouer de la musique devant un public et d’observer ses réactions. Après, je pense que toutes les sessions d’écriture que j’ai faites avec Deep Purple m’ont permis de progresser en tant que compositeur, et nous avons créé de la très bonne musique ! Je leur ai imposé certaines de mes idées [rires].
« La leçon la plus importante que j’ai tirée de mon passage chez Deep Purple, c’est le fait de voyager à travers le monde – vraiment le monde entier – et de constater que, malgré les spécificités de chaque culture, les gens sont les mêmes partout. »
Tu as l’impression d’avoir eu à imposer ces idées ?
Non, je plaisante. Ce n’était pas du tout comme ça. Simplement, j’amenais énormément d’idées, et ils étaient là : « Non, non, non, non… ça y est, t’as fini ? Non, non, non, non… Ah, peut-être ça, oui ! »
J’imagine qu’ils sont très sélectifs…
Ils sont sélectifs, mais il faut aussi trouver une idée qui plaise à tout le monde, et c’est difficile. Vous allez dans un magasin de chaussures : quelles sont les chances que la première paire qu’on vous propose soit celle qu’il vous faut ? Il faut continuer à proposer des options jusqu’à ce que chacun trouve son bonheur.
Le fait est que tu as insufflé une nouvelle vie à Deep Purple et tu as véritablement marqué leur son lorsque tu es arrivé avec Purpendicular. Avec le recul, comment évalues-tu ta contribution à ce groupe légendaire ?
Purpendicular était le meilleur exemple du mélange de mon style avec celui du groupe. Quand nous avons composé « Sometimes I Feel Like Screaming », je jouais seul pendant une pause, et Jon Lord revenait à son orgue après avoir bu un verre. Il m’a entendu jouer et s’est mis à m’accompagner. J’ai dit : « C’est juste un petit exercice que je fais pour moi. » Il a répondu : « Ouais, faisons-en quelque chose, transformons-ça en chanson. » Il avait une curiosité pour les idées nouvelles, héritée de sa formation de compositeur classique. Il m’a vraiment permis d’apporter des choses diverses et variées. Certains fans inconditionnels de Deep Purple disaient : « Je déteste ce nouveau guitariste ! » Et d’autres : « Tiens, c’est différent, ça pourrait être cool ! » C’était une belle période de ma vie quand j’ai rejoint Deep Purple. C’est le plus proche que j’ai été de vivre un rêve.
S’ils te proposaient de les rejoindre à nouveau, accepterais-tu ou considères-tu être passé à autre chose ?
J’ai tourné la page, ils ont tourné la page. La vie continue.
As-tu l’impression d’entamer un nouveau chapitre de ta carrière ou plutôt de reprendre là où tu t’étais arrêté avant Deep Purple ?
Les deux. Je reprends là où je m’étais arrêté et le nouveau chapitre consiste à saisir toutes les occasions de partager mon expérience, surtout avec les jeunes musiciens. Je donne davantage de cours. C’est peut-être là que je suis le meilleur. Avec l’âge, jouer devient plus difficile [rires], mais l’enseignement s’inscrit tout naturellement dans ma vie. Le partage est important pour moi. C’est la même chose pour la composition. Avec cet album, je pose en quelque sorte les bases : voici ce que j’ai appris, voici ce que je pense être important de développer davantage dans le rock instrumental. Le rock instrumental était mon moyen d’expression de base.
Des nouvelles de Dixie Dregs ? Le groupe n’a pas sorti d’album depuis Full Circle en 1994 : penses-tu qu’il y en aura un nouveau un jour ?
Notre claviériste d’origine, Steve Davidowski, a plus de quatre-vingts ans, et je ne sais pas s’il aura encore envie de continuer. J’adore ces mecs et j’aimerais beaucoup retravailler avec eux, mais j’aimerais vraiment réunir le groupe dans une même pièce pour arranger des morceaux. C’est ce que nous n’avons pas pu faire jusqu’à présent, car chacun a sa vie et ils vivent à des milliers de kilomètres ; c’est compliqué d’organiser quelque chose comme ça. Je peux travailler à distance comme le font beaucoup de groupes de nos jours, et je le fais pour les projets d’autres personnes, mais pour les Dregs, la façon dont nous le faisions dans le passé est la façon dont j’aime le faire.
Interview réalisée en visio le 26 septembre 2025 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Nick Nersesov.
Site officiel de Steve Morse : www.stevemorseofficial.com.
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