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Interview   

Steven Wilson : « profitez du voyage »


Alors que son nouvel album conceptuel The Overview sort tout juste, Steven Wilson nous plonge dans les profondeurs cosmiques de sa dernière création. Inspiré par « l’effet de vue d’ensemble » – ce changement cognitif vécu par les astronautes observant la Terre depuis l’espace –, le frontman de Porcupine Tree explore notre place infinitésimale dans l’univers à travers deux longues compositions aussi progressives qu’épiques.

Dans cette conversation à cœur ouvert, Wilson s’exprime sur sa vision artistique sans compromis, sa fascination pour les questions existentielles et son approche singulière de la musique progressive. Préférant ici les compositions ambitieuses aux formats conventionnels, il nous livre une réflexion toute personnelle sur notre addiction aux écrans, notre narcissisme collectif et la façon dont le fait d’embrasser notre insignifiance cosmique peut être paradoxalement libérateur.

« C’est plus facile pour moi de concevoir des morceaux de musique qui ont une forme longue, comme l’équivalent d’un long-métrage ou d’un roman. J’aurais beaucoup plus de mal à écrire un poème qu’un roman. »

Radio Metal : Les graines de The Overview ont été plantées au début de 2023 lorsque tu as rencontré Alexander Milas, fondateur de Space Rocks, pour discuter d’une possible collaboration. À ce moment-là, tu étais indécis quant à ta prochaine étape. Comment le simple fait de rencontrer Alexander et de discuter avec lui t’a-t-il donné une direction artistique et une vision pour ton nouvel album ?

Steven Wilson (chant, guitare, claviers) : Très simplement, il a commencé à me parler de quelque chose qui a enflammé mon imagination. À l’origine, je pensais peut-être que nous collaborerions sur quelque chose, que je créerais de la musique pour un projet qu’il allait faire, une exposition ou un truc du genre, mais quand il a commencé à me parler de l’effet de vue d’ensemble, mon imagination s’est emballée. Je suis rentré chez moi et sans vraiment y réfléchir ou en avoir l’intention, j’ai commencé à travailler sur ce morceau de musique. J’aimerais que ce soit toujours aussi facile ! [Petit rire] Je pense que pour beaucoup d’artistes, particulièrement quand ils font de la musique depuis plus de trente ans, comme moi, c’est toujours une lutte pour se motiver à passer à l’étape suivante : « Que vais-je faire ensuite ? » Et je parle en tant que personne qui a vraiment horreur de se répéter. J’aime que chaque projet que je fais semble différent et représente un défi. C’était donc littéralement un cadeau venu de l’espace, genre : « Ouah, voilà quelque chose de vraiment inspirant et qui stimule mon imagination. » J’ai tout de suite eu un genre de film pour les oreilles dans ma tête. Ce n’était pas prévu. Il ne l’avait pas prévu, je ne l’avais pas prévu, mais je l’ai en quelque sorte embrassé, je l’ai saisi. Mon dernier album ne date pas de si longtemps. Je n’aurais jamais pensé que je ferais un nouvel album si rapidement après le dernier, si ce n’était pour le fait que tout ce concept m’est un peu tombé dessus.

Par le passé, tu nous as dit à quel point il était difficile d’écrire une bonne chanson pop, que « ce n’est certainement pas quelque chose qui [te] vient aussi naturellement que d’écrire ces longues épopées tentaculaires ». Dirais-tu que ça a été plus facile et confortable pour toi d’écrire The Overview par rapport à un album comme To The Bone ?

Oui, non seulement parce que j’avais un concept très fort, mais comme tu le dis, c’est plus facile pour moi de concevoir des morceaux de musique qui ont une forme longue, comme l’équivalent d’un long-métrage ou d’un roman. J’aurais beaucoup plus de mal à écrire un poème qu’un roman. J’aime simplement les choses qui se déploient plus graduellement, où on peut prendre son temps pour mettre en place les éléments. De plus, avec de longues pièces musicales, on peut avoir juste une ou deux mélodies, une ou deux idées mélodiques, qu’on explore ensuite sous de nombreux angles différents, dans de nombreuses directions. Ici, par exemple, une grande partie de la première piste de l’album est basée sur la même séquence mélodique de dix-huit notes. Vous n’en seriez pas nécessairement conscient en l’écoutant, parce qu’elle est traitée de nombreuses façons, avec différents arrangements, rythmes, instruments de musique, mais tout ça découle d’une seule idée ou d’un seul motif musical. Évidemment, avec une chanson pop, on repart en quelque sorte de zéro à chaque fois. Ici, on établit quelque chose qu’on cherche à développer, à faire évoluer. Voilà pourquoi je trouve qu’il est plus facile d’écrire de longues pièces musicales.

Peut-on comparer ça avec le thème dans un opéra, par exemple ?

Je ne voulais pas être trop prétentieux, mais, oui, c’est exactement ça. Quelqu’un comme Wagner avait des leitmotivs ; Stockhausen parlait de « formules musicales ». On peut même remonter aux Variations Goldberg, la pièce de Bach, où c’est la même mélodie de base et on crée une série de variations sur cette mélodie. On commence à chaque fois à partir du même matériau musical de base et on le contemple sous de nombreuses directions différentes et de nombreux points de vue différents. J’adore cette idée.

« Il n’y a pas assez de prétention dans la musique de nos jours. J’aime la prétention en musique. Si quelqu’un dit : ‘Tu es vraiment prétentieux’, je suis là : ‘Oui, absolument !’ Je le prends comme un compliment. »

L’effet de vue d’ensemble est un changement cognitif que les astronautes rapportent expérimenter lorsqu’ils regardent la Terre depuis l’espace. Comment as-tu abordé la transcription de cet effet, de cette perspective avec la musique ? Est-ce que le fait d’avoir de longs morceaux est un critère qui y participe ?

Oui. Après ces premières rencontres avec Alex, je savais : « OK, j’ai le titre, j’ai le concept. » Je pense qu’aussi, dès le début, j’ai réalisé que ça avait du sens de le faire sous la forme de longs morceaux de musique. Ça ne me semblait pas approprié de composer dix courtes chansons à ce sujet. C’est un sujet tellement vaste, il n’y en a pas de plus grand, qu’il m’a semblé que ça méritait d’avoir une pièce musicale singulière, de forme longue, qui commencerait littéralement sur Terre et finirait à l’autre bout du cosmos. Il s’agissait alors de savoir dans quel genre de voyage j’allais emmener l’auditeur durant ce périple – littéralement le plus long possible, de la Terre à l’autre bout de l’univers, non seulement en termes de distance, mais aussi en termes de temps. On voyage à travers des milliards et des milliards d’années. Si on y réfléchit, littéralement et métaphoriquement, il n’y a pas de sujet plus vaste à aborder. Pour moi, il fallait que ce soit le film le plus épique du moment. C’est très prétentieux, mais je dis toujours qu’il n’y a pas assez de prétention dans la musique de nos jours. J’aime la prétention en musique – et pas seulement en musique, dans le cinéma, la littérature, le monde de l’art. Quand un artiste cherche vraiment à atteindre quelque chose de si grand et si prétentieux, oui, ça peut très mal tourner, mais le plus souvent, quelque chose d’extraordinaire peut en sortir. Donc pour moi, la prétention c’est formidable. Si quelqu’un dit : « Tu es vraiment prétentieux », je suis là : « Oui, absolument ! » Je le prends comme un compliment. C’est un synonyme d’être ambitieux ou curieux des possibilités. Donc ici, j’ai pensé : « Ce sera un voyage pour les années à venir. »

La biographie promotionnelle dit que cet album est « libre des clichés associés au space rock ». C’est intéressant que lorsque tu as essayé de faire de la pop, tu as évité les clichés de la pop, et que quand tu fais de la musique progressive, ce n’est pas fait d’une manière cliché. Penses-tu beaucoup aux clichés pour les éviter délibérément ?

Non. Ce n’est pas moi qui ai écrit ça, même si j’aimerais penser que c’est vrai, c’est certain. Ce n’est pas une question de penser aux clichés. C’est une question de ne pas me considérer comme un artiste qui appartient à un genre particulier. La raison étant que j’aime plein de styles musicaux différents et que les artistes – musiciens, mais aussi cinéastes – avec lesquels j’ai grandi et que j’ai le plus aimés semblaient presque s’inscrire en dehors de toute notion d’appartenance à un genre, comme [David] Bowie ou Kate Bush. A quel genre ces derniers appartiennent-ils ? Ils se contentent de jouer leur musique. Kate Bush est juste Kate Bush. Bowie est juste Bowie. Quel genre de musique Prince jouait-il ? Oui, du funk, mais aussi du rock, de la pop, de la soul, du R&B… Sans vouloir me comparer à ces grands artistes, je pense que ce genre d’artistes a presque créé son propre langage musical et n’était pas gêné de simplement créer ce qu’il créait. J’aime penser qu’après trente ans à faire des disques, j’en suis arrivé au point où je n’ai plus à trop réfléchir à ce que je fais, je laisse simplement couler. J’aime la pop, j’aime l’électronique, j’aime l’ambient, j’aime le prog, j’aime le jazz, j’aime toutes ces choses. Et si je n’y pense pas, elles sortent naturellement et elles créent ce qui finit par, espérons-le, sonner comme de la musique de Steven Wilson. Donc si quelqu’un me dit : « Tu fais du rock progressif », je suis là : « Oui, je comprends pourquoi tu dis ça », parce que je viens de cette tradition, c’est conceptuel et c’est de forme longue, mais on peut aussi faire remarquer qu’il y a un peu de pop, un peu d’électronique, etc. Une chose que j’ai toujours dite à propos du rock progressif, c’est que si vous dites que vous jouez du rock progressif, alors vous n’en faites probablement pas.

Que veux-tu dire par là ?

Toute la notion de rock progressif est de faire quelque chose d’avant-gardiste et non générique, et d’essayer d’aller vers de nouveaux domaines – c’est la définition de la progression. Si vous dites : « Je joue du rock progressif ; je vais créer quelque chose qui sonne comme Genesis, Yes ou Marillion », vous vous fabriquez immédiatement une prison. Si vous vous contentez de faire de la musique, vous avez plus de chances d’être véritablement progressif que quelqu’un qui pense : « Je fais de la musique progressive. » Pour moi, The Smile c’est du rock progressif. Billie Eilish est progressive au vrai sens du terme. Mais quand quelqu’un qui dit : « Je suis dans ce groupe et nous jouons du rock progressif », on sait déjà à peu près à quoi ça va ressembler. Ça va sonner un peu comme Dream Theater, si c’est du metal progressif, ou ça va sonner un peu comme Marillion, si c’est du néo-prog. Alors que si quelqu’un vient vers toi et te dit : « Je ne sais pas quel genre de musique je joue, je le fais, c’est tout », alors c’est probablement plus susceptible de sonner véritablement neuf. Bref, voilà comment je vois les choses.

« Si vous dites que vous jouez du rock progressif, alors vous n’en faites probablement pas. »

Il y a vraiment des moments qui rappellent ton début de carrière avec Porcupine Tree – comme The Sky Moves Side Ways ou même Voyage 34. Vois-tu des parallèles entre l’approche que tu as eue cette fois-ci et celle que tu avais à cette époque ? As-tu puisé dans l’état d’esprit créatif que tu avais à cette époque ?

Pas de manière consciente. Je veux dire, évidemment, ce que tu dis a du sens, parce que je suis toujours la même personne. J’ai commencé à créer ce son qui est le mien il y a de nombreuses années, et je l’ai affiné et développé. Et je suis sûr que je suis toujours reconnaissable comme étant le même artiste. La plupart des artistes sont reconnaissables après trente ans de carrière. Je pense que je suis un meilleur compositeur maintenant, et mes morceaux sont mieux structurés, ont un meilleur flow, les disques sonnent mieux qu’à cette époque, mais je suis sûr que c’est vrai. Évidemment, il y a une ligne qu’on peut tracer. Peut-être que ce que tu dis a du sens dans la mesure où je suis revenu, d’une certaine façon, à cette idée de morceaux de musique plus libres et de forme longue, ce que je n’avais pas fait depuis un moment. On peut donc probablement faire un lien avec certains de mes tout premiers travaux, où j’écrivais des morceaux plus longs et plus spatiaux.

The Overview est une expérience conceptuelle audiovisuelle, car les deux pistes sont accompagnées d’un film immersif de Miles Skarin. Comment as-tu travaillé avec lui pour créer cette symbiose entre musique et visuels ? Ont-ils été créés en même temps, ou le film est-il basé sur la musique ?

L’album était à peu près terminé au moment où j’ai décidé… Juste pour revenir légèrement en arrière. Voici ce qui se passe normalement : tu fais un disque, tu l’apportes à la maison de disques, qui dit : « Super. Peut-on avoir quelques singles et quelques vidéos ? » Mais là, je leur ai dit quelque chose comme : « Non, c’est un seul morceau de musique. On ne va rien extraire. On ne va sortir aucun single. On ne va rien couper. Voilà l’album. Je veux que les gens l’entendent comme tel. » A ce moment-là, il fallait trouver d’autres moyens de promouvoir le disque. L’une des choses que nous avons décidé de faire, ce sont ces projections en salle de cinéma, des écoutes. Et je me suis dit : « L’argent que j’aurais normalement dépensé pour commander, disons, trois ou quatre clips ou trois ou quatre singles, prends tout cet argent, donne-le à un cinéaste pour qu’il en fasse un film. » C’était vers le milieu de l’année dernière, en juillet, j’avais pratiquement terminé l’album – je peaufinais juste quelques trucs –, j’ai contacté Miles. J’ai dit : « Miles, tu as six mois pour faire un film pour ça » [rires].

Quand je collabore avec quelqu’un, j’aime être surpris. J’aime être surpris par son interprétation, qu’il me montre des choses auxquelles je n’avais peut-être pas pensé. A la fois, il faut évidemment que ce soit en lien avec ma vision aussi. Je me suis donc assis, je lui ai parlé des différentes paroles, ce que je voyais, ce que j’imaginais, mais je lui ai aussi dit : « Mais vraiment, interprète-le à ta façon, je veux être surpris. » Le résultat est en quelque sorte à mi-chemin. Une partie est très directement liée aux paroles et une autre, ce sont des choses qu’il a mises sur la table. J’ai été agréablement surpris. Il est allé beaucoup plus loin dans la science que moi. J’ai écrit de manière assez abstraite sur cette notion de vue d’ensemble, en ayant un regard sur la vie humaine, notre insignifiance et ainsi de suite, mais je ne suis pas vraiment entré dans la recherche scientifique. Lui si, parce qu’il devait représenter une grande partie de ces phénomènes cosmiques. Il a donc fait d’incroyables recherches sur ce à quoi ressemblent les trous noirs, les soleils et les naines rouges, toutes ces choses. Il est allé beaucoup plus loin dans ce puits scientifique sans fond que moi. C’est incroyable à voir.

« Aujourd’hui, beaucoup de guitaristes de rock se concentrent énormément sur la technique, mais ils ne réfléchissent pas beaucoup au son. Pour moi, la moitié de l’équation est toujours d’obtenir des sons intéressants, du design sonore. Si tu obtiens le bon son, tu peux jouer une seule note, et c’est tout ce qu’il te faut. »

Sur l’album, tu as des collaborateurs réguliers comme Craig Blundell à la batterie et Adam Holzman aux claviers, mais aussi Randy McStine, qui fait partie de la tournée de Porcupine Tree. Penses-tu qu’il se soit révélé durant ces tournées pour Closure/Continuation ?

Il s’est révélé à moi. Je n’avais pas travaillé avec Randy avant Porcupine Tree. C’est Gavin [Harrison], le batteur, qui l’a trouvé. J’ai été très impressionné par lui. Comparé à moi, c’est un jeune gars, il a la trentaine, il vient d’une autre génération. Ce que j’aime chez Randy, c’est qu’il comprend la tradition du classic rock, mais il a aussi une approche très contemporaine, moderne, dans ce qu’il fait, et il s’intéresse beaucoup au son. Je dis ça parce qu’aujourd’hui, beaucoup de guitaristes de rock ont grandi en étant obsédés par le shredding, à jouer comme Eddie Van Halen ou Steve Vai, et se concentrent énormément sur la technique, mais ils ne réfléchissent pas beaucoup au son. Pour moi, la moitié de l’équation est toujours d’obtenir des sons intéressants, du design sonore, et Randy comprend ça parfaitement. Si tu obtiens le bon son, tu peux jouer une seule note, et c’est tout ce qu’il te faut. Donc il comprend ça, et il peut travailler avec de nombreux éléments de design sonore très intéressants, différentes textures, différents processus, mais c’est aussi un excellent technicien. Il a ce côté exploratoire juvénile que j’adore. J’ai donc amené Randy essentiellement pour jouer les grands solos sur l’album.

Au cœur de cet album se trouve ton intérêt pour « essayer de créer quelque chose qui rendrait justice à l’immensité de l’espace et à notre place par rapport à lui ». Penses-tu que ce soit un exercice mental que tout le monde devrait faire pour prendre du recul sur qui il est, ce qu’il est, sa raison d’être, etc. en tant qu’individu et être humain ? Penses-tu que ça changerait la donne si les gens avaient conscience de leur place dans l’univers ?

Je ne pense pas qu’il faille forcer les gens à le faire, mais je crois que, particulièrement de nos jours, on a tous besoin qu’on nous rappelle : petit A, qu’on vit sur cette belle et incroyable planète, de regarder autour de soi, et petit B, que notre planète est une parmi des billions dans l’univers et que l’univers ne se soucie pas de nous, on est insignifiants, presque au-delà de l’imaginable. La raison pour laquelle je pense que c’est une belle chose, pas une chose négative, c’est que le recul est une part importante [de la vie]. Maintenant, on passe tellement de temps à être obsédés par des conneries. « Combien de likes a eus mon post Facebook ? Combien de vues a eues ma vidéo TikTok ? » Je le vois chez mes enfants, ils sont obsédés par des conneries qui n’ont pas d’importance. Aujourd’hui, j’ai fait une belle promenade à Paris ; c’est une belle journée. Il faut voir le nombre de personnes qui marchent dans la rue, à Paris, l’une des plus belles villes du monde, comme ça [regardant son téléphone]. Soit dit en passant, je suis pareil à Londres, je me promène comme ça [regarde de nouveau son téléphone]. Je ne dis pas que je suis parfait, mais c’est pour cette raison que, sans vouloir en faire trop sur ce sujet ou paraître dramatique, je pense que les téléphones en particulier et les médias sociaux ont changé le cours de l’évolution humaine d’une manière qui est probablement plus significative que toute autre chose qui est arrivée à l’espèce humaine en trois cent mille ans. On a progressivement évolué, appris, compris, été plus curieux de notre univers, et puis il y a vingt-cinq ans, vingt ans, boum, ces appareils sont soudainement entrés dans nos vies et tout notre sens de l’évolution, de notre raison d’être et la façon dont on interagit les uns avec les autres, avec l’univers autour de soi, avec le monde autour de soi, a été projetée dans cette autre direction. Je ne pense pas que ce soit une bonne direction, particulièrement par rapport aux jeunes enfants. C’est une très longue façon de répondre à ta question, mais oui, je pense qu’on a besoin qu’on nous rappelle la perspective absolue.

Pourquoi penses-tu qu’on soit davantage attirés par ces appareils et ces choses sans importance que par l’univers ? Parce que l’univers nous donne un sentiment de vertige et de malaise ?

Non, je pense que c’est plus simple que ça. Je pense que c’est juste qu’on est naturellement une espèce assez narcissique. On est naturellement égocentriques, et quand on nous donne quelque chose grâce à quoi on peut constamment se voir reflétés dans le miroir des médias sociaux, ou voir d’autres personnes sur la planète avoir des problèmes… Je pense qu’une partie de nous apprécie ce sentiment de validation ou ce reflet qui nous est renvoyé. Je pense qu’on est naturellement enclins à devenir égocentriques. Mais je pense que ce que tu as dit est également vrai, qu’il y a quelque chose de tellement immense dans l’univers que c’est presque plus facile de dire : « Oh, c’est trop. Je vais juste retourner regarder des femmes au foyer danser dans leur cuisine sur des chansons de Taylor Swift, parce que je peux comprendre ça, alors que je ne peux pas comprendre toutes ces choses. » Oui, il y a peut-être de ça.

« Je pense que les téléphones et les médias sociaux ont changé le cours de l’évolution humaine d’une manière qui est probablement plus significative que toute autre chose qui est arrivée à l’espèce humaine en trois cent mille ans. »

Ça peut être réconfortant…

Est-ce réconfortant ? C’est distrayant. Pourquoi aime-t-on la télé-réalité ? Pourquoi aime-t-on regarder d’autres personnes vivre leur vie plutôt que de vivre la nôtre ? C’est très étrange. C’est presque comme si l’évolution de l’humanité avait changé. On semble avoir évolué vers cette espèce qui s’intéresse plus à regarder d’autres personnes vivre leur vie qu’à vivre sa vie. Les gens ont développé une obsession pour la télé-réalité et passent des heures et des heures à regarder d’autres personnes, la plupart du temps des personnes très stupides – je pense que c’est ce qu’on retrouve dans certaines émissions de télé-réalité. Il y a toute cette série d’émissions, The Real Housewives Of Orange County, sur ces riches femmes au foyer, pourries-gâtées, qui se disputent, se fâchent les unes avec les autres, parlent de leur maquillage – ma femme regarde parfois. C’est tellement banal, c’est tellement déprimant, et pourtant on devient obsédé par ça. Je ne sais pas. Il faudrait demander à quelqu’un qui comprend beaucoup mieux la vie que moi, pour comprendre pourquoi on semble avoir pris cette direction.

On pourrait penser que c’est déprimant de songer à la futilité de notre existence, mais crois-tu qu’il y ait un effet libérateur qui va avec le fait de l’accepter ?

Oui, absolument. Je trouve que c’est beau de comprendre qu’il n’y a pas de Dieu, que l’univers est immense, qu’on est complètement sans importance, que sa vie n’est qu’un soubresaut d’un soubresaut d’un autre soubresaut. N’est-ce pas une belle chose ? Profitez du voyage. Profitez du voyage ! Parce qu’en fait, l’univers ne se soucie pas de vous. Vous pouvez être Taylor Swift, Kanye West, Donald Trump ou Elon Musk, l’univers se fiche de tous ces gens. Vous pourriez être le roi de la Terre, mais la Terre est cette minuscule petite planète dans un coin de l’univers. Je trouve que c’est beau d’accepter ça et de dire : « Tu sais quoi ? Je vais en profiter. Je vais profiter du voyage. » Dix-huit, quatre-vingt-dix, quel que soit votre âge, profitez-en. C’est tellement triste quand les gens ne le font pas. Je pense qu’avoir ce recul est rassurant. C’est magique de reconnaître que la vie est ce cadeau magique, aléatoire et étrange qu’on a tous reçu, quel que soit son âge, pour essayer d’en tirer un sens. Et ça peut être n’importe quoi. Pour moi, évidemment, c’est de faire de la musique ; c’est un peu le sens que j’ai donné à ma vie, à mon existence. Pour d’autres personnes, ce pourrait être d’avoir des enfants ou de voyager, ou de s’occuper des animaux, ou peu importe quoi. Il y a quelque chose pour tout le monde, pour donner un sens à ce cadeau aléatoire et étrange. Comme je l’ai dit, profitez du voyage.

Avec un album comme celui-ci, tu traites plus que jamais de sujets qui dépassent notre compréhension. Penses-tu que l’art nous permet d’exprimer, de traiter et d’assimiler ces choses plus facilement qu’avec de simples mots ? Penses-tu que l’art complète la science et la philosophie à cet égard, qu’il peut nous donner un autre niveau de compréhension ?

Oui. C’est drôle, parce qu’Alex a cette organisation appelée Space Rocks, qui consiste à combiner les mondes de la science et de la musique, dont on pourrait penser au premier abord qu’ils seraient à l’opposé l’un de l’autre. En fait, ce qu’ils ont en commun, c’est qu’ils sont tous deux intéressés par : « Qu’y a-t-il d’autre là-bas ? » L’inclination naturelle, qu’en particulier les astronomes et les scientifiques ont, à mieux comprendre ce qu’on ne comprend pas, la curiosité naturelle de regarder au-delà de ce qu’on a et sait déjà, c’est en fait le même instinct qui fait, je pense, que les gens créatifs veulent créer quelque chose. C’est presque comme pour décoder la vie, d’une certaine façon, ou pour décoder la question existentielle. Pourquoi est-on ici ? À quoi suis-je destiné ? Et dans un sens, c’est ce que les astronomes font. Ils regardent vers l’extérieur pour essayer de comprendre l’inconnu. Et je pense que, personnellement, en tant que fan de musique, une grande partie de ce que je comprends du monde est venue à travers l’écoute de la pop et du rock, et ce que les artistes m’ont appris sur le monde à travers leurs paroles, leur musique, leurs artworks, des conversations, la lecture d’interviews, la compréhension plus approfondie des personnalités des gens qui ont créé la musique. Ces personnes ont été mes enseignants, dans une certaine mesure, et je pense que pour beaucoup de fans de musique, une grande partie de ce que nous comprenons et de ce que nous savons sur le monde, nous l’avons appris à travers les disques.

« Je trouve que c’est beau de comprendre qu’il n’y a pas de Dieu, que l’univers est immense, qu’on est complètement sans importance, que sa vie n’est qu’un soubresaut d’un soubresaut d’un autre soubresaut. Profitez du voyage ! Parce qu’en fait, l’univers ne se soucie pas de vous. »

Peut-on voir ce disque comme une forme de vulgarisation ?

Je pense que oui. On peut soutenir que ce n’est pas parce que quelqu’un peut écrire une bonne chanson ou une bonne mélodie qu’il a une meilleure compréhension, connaissance ou idée des choses dont il parle que n’importe qui d’autre. A la fois, je pense que lorsqu’on est fan de musique, on admire vraiment l’artiste et on lui fait un peu confiance pour nous apprendre des choses. Évidemment, il y a des différences. Bob Dylan peut nous apprendre beaucoup plus sur le monde qu’Ozzy Osbourne, au bout du compte. Il y a des artistes plus perspicaces et plus intellectuels que d’autres. Mais je pense que même quelqu’un qui a grandi en écoutant les disques de Black Sabbath peut être initié à d’autres choses. Donc quand on admire quelqu’un, il devient presque, par définition, une sorte de professeur. Que l’on ait dix ans ou cinquante ans, je pense qu’on peut toujours apprendre beaucoup grâce à d’autres points de vue.

Andy Partridge a contribué aux paroles d’un mouvement, « Objects: Meanwhile ». Je sais qu’il a été l’une de tes influences et qu’il avait déjà contribué sur To The Bone. Qu’est-ce qui t’attire dans sa patte ?

Pour cette scène particulière, je voulais qu’une partie du morceau principal sur la première face soit en contraste avec les vies quotidiennes des gens ordinaires, les tout petits soap operas, presque la télé-réalité : une infirmière qui travaille dans une maison de retraite, un mari qui trompe sa femme, un gamin qui commence son premier emploi dans un showroom de voitures. Tout ça contraste avec les plus grands phénomènes cosmiques, les trous noirs qui implosent, les nébuleuses qui plongent, les étoiles qui meurent, encore une fois pour créer cette notion de perspective, du plus petit au plus grand. Andy, pour moi, est le meilleur quand il s’agit d’écrire sur la vie quotidienne des petites villes. Je pense qu’il a du génie pour ça, donc j’ai immédiatement pensé à lui.

En fin d’année dernière, tu as sorti un single de Noël avec des paroles écrites par ChatGPT dans le style de Steven Wilson. Cette expérience a-t-elle changé ta vision de l’art en général et de ton propre art en particulier ?

C’était une expérience, et je l’ai fait seulement parce que c’était un projet novateur. Par exemple, je n’ai pas utilisé d’IA sur The Overview. Mais pour la chanson de Noël, je me suis dit que ce serait une expérience intéressante, car clairement, l’IA ne va pas disparaître. L’IA est là pour rester. Donc, soit je peux faire semblant qu’elle n’existe pas, et c’est ce que font certains musiciens, ce qui est bien, soit je peux me dire : « C’est là, ça ne partira pas. Voyons comment je pourrais l’intégrer dans mon processus créatif. » Et ça a été une expérience intéressante. Est-ce que j’ai beaucoup appris ? Je pense que la principale chose que j’en ai tirée, c’est que ChatGPT peut être un outil utile, mais il nécessite quand même un être humain pour le filtrer et le diriger dans la bonne direction. Parce que les paroles générées par ChatGPT pour la chanson « December Skies », je dirais que c’est environ un pour cent de ce que ChatGPT a proposé. ChatGPT a créé des pages et des pages et des pages de trucs, et moi je parcourais ça en me disant : « Ça, de la merde, de la merde, de la merde, de la merde. Oh, ça, c’est une bonne phrase, je vais la garder. De la merde, de la merde, de la merde. » Quatre-vingt-dix-neuf pour cent était de la merde. Bon, pas de la merde, mais juste des clichés complètement génériques, « des larmes dans le lac », ce genre de trucs. Je pense que c’est ça le problème avec ChatGPT, il génère des clichés ; que pourrait-il faire d’autre ? C’est essentiellement une machine qui régurgite ce qui existe déjà. Donc quatre-vingt-dix-neuf pour cent de ce qu’il génère serait ce qu’on considérerait comme très générique et très cliché. Et si tu cherches à faire quelque chose qui sort un peu de l’ordinaire, il faut vraiment le filtrer, le traiter et l’adapter. Mais c’était une expérience vraiment intéressante à tenter.

« On est déjà à un stade où beaucoup de musique ressemble à ce qui pourrait avoir été créé par l’IA. Les paroles sont très banales. Les mélodies ont été recyclées à partir d’un million d’autres chansons. Ce que l’IA ne pourrait pas générer aujourd’hui, c’est un album comme The Overview. »

Comment vois-tu l’avenir de l’art dans un monde avec de plus en plus d’IA ?

C’est une question difficile, parce que je pense qu’on est déjà à un stade où beaucoup de musique, en tout cas pour moi, ressemble à ce qui pourrait avoir été créé par l’IA. La plus grande part de la pop moderne, pour moi, est très générique. Bon, je suis vieux, donc ce n’est pas pour moi, mais beaucoup de pop moderne que mes enfants écoutent, par exemple, me semble avoir pu être facilement générée par l’IA. Les paroles sont très banales. Les mélodies ont été recyclées à partir d’un million d’autres chansons. La musique donne l’impression d’avoir été générée par un ordinateur. Les voix principales sont extrêmement présentes, il n’y a pas de véritable musicalité dans la pop moderne. C’est juste la voix du début à la fin, juste la voix, la voix. Les voix ont toutes été autotunées et traitées par des logiciels. Pour moi, l’IA pourrait probablement déjà générer ça. Ce que l’IA ne pourrait pas générer aujourd’hui, c’est un album comme The Overview. Dans cinq ans, peut-être que ce sera différent, mais à l’heure actuelle, l’IA ne pourrait pas le générer. Donc pour moi, c’est intéressant de noter qu’à mesure que la pop moderne se rapproche de quelque chose que l’IA pourrait générer, il y a presque un besoin d’une alternative à ça, où les êtres humains essaient de vraiment se concentrer sur ce qui nous différencie des machines, des robots, de l’IA et de la logique, sur cette chose qui nous rend différents, l’âme ou peu importe comment on veut l’appeler, parce que c’est vraiment ce qui touche les gens au final, n’est-ce pas ? Donc, ce sera très intéressant à voir. Je suis content de ne pas commencer la musique maintenant. Si ça avait été le cas, je me demanderais vraiment quel est l’intérêt de faire de la musique.

Mais en tant que personne très curieuse, peut-être que tu aurais trouvé un intérêt à jouer avec ces merveilleux outils.

Oui, absolument. C’est intéressant parce que Miles a utilisé l’IA pour une partie de la création du film, comme un outil pour générer du matériel brut. Il avait encore besoin de le traiter et de le filtrer, mais je pense que l’IA est là pour rester et qu’elle fera partie de ma boîte à outils et de celle de tous les musiciens. Elle fait déjà partie de cette boîte à outils, en réalité. Ce qui est inquiétant, c’est de se demander si elle va complètement supprimer le besoin des êtres humains de créer de l’art. C’est la question, la préoccupation la plus existentielle. Ce n’est même pas une question de tromper les gens, mais de savoir si ceux-ci s’en soucient réellement, s’ils savent que c’est de l’IA mais qu’ils aiment quand même tout autant. Dans ce cas, c’est une pensée un peu déprimante, non ? Si les gens écoutent une chanson dans le style des Beatles, qu’ils trouvent ça génial et que ça ne leur pose pas de souci qu’on leur apprenne que ça a été généré par un ordinateur, qu’ils disent « je m’en fiche, j’aime bien », si effectivement ils s’en fichent, alors c’est un tout autre problème.

Interview réalisée en visio le 3 mars 2025 par Claire Vienne.
Retranscription & traduction : Claire Vienne.
Photos : Westenberg.

Site officiel de Steven Wilson : stevenwilsonhq.com

Acheter l’album The Overview.



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  • Mr Claude dit :

    Steven Wilson a toujours des choses intéressantes à raconter.

    Mais attention: ne pas confondre prétention avec ambition.

  • Imminence + Ne Obliviscaris @ Salle Pleyel
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