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Interview   

Sumac : soigner par la création


On ne présente plus Aaron Turner, pape du post-metal depuis la création, en 1997, du groupe Isis, pionnier qui aura donné parmi ses plus belles œuvres au genre. C’est avec le trio Sumac qu’il poursuit depuis 2014 son exploration d’un univers singulier, pouvant paraître abstrait (à l’image des pochettes d’album), à la fois voyage intérieur et quête de résonance avec le réel.

« Incarner la profondeur de l’expérience humaine, cherchant à refléter l’endurance de l’humanité face aux ‘défis mortels et spirituels’, qui, d’un autre côté, confèrent une plus grande capacité de compréhension, d’empathie et d’amour. » C’est par ces mots que le groupe décrit The Healer, cinquième album paru l’an dernier. Et c’est pour évoquer celui-ci et plus généralement les rouages artistiques qui font de Sumac une entité aussi à part que nous avons saisi l’occasion d’échanger avec Turner – qui se prépare par ailleurs à sortir en avril prochain un album collaboratif avec la poétesse américaine Moor Mother.

« On est confrontés à beaucoup de destruction autour de nous, sous différentes formes. Contrer cette situation avec un véritable acte de création me paraît important. »

Radio Metal : Vous avez fait un certain nombre de concerts depuis juin et vous avez principalement joué « Yellow Dawn » et « World Of Light » tirés de The Healer. Etait-ce un choix difficile ?

Aaron Turner (chant & guitare) : C’était un choix pratique dans le sens où nous ne pouvons pas à la fois jouer beaucoup de morceaux du nouvel album et avoir du temps pour des titres plus anciens. Nous avions donc besoin de sélectionner un ou deux morceaux. L’autre facteur est que nous apprenons nos titres suffisamment bien pour pouvoir les enregistrer en studio, pour autant nous ne sommes pas assez en confiance pour les jouer dans un contexte live avant de les avoir répétés intensivement. Dans l’idéal, nous connaîtrions tous nos titres et nous aurions une setlist différente chaque soir mais avec le peu de temps que nous avons en tournée, ce n’est pas possible. Nous avons donc choisi ces deux chansons-là. Ça n’était pas un choix arbitraire mais il fallait en retenir deux et elles nous paraissaient être un bon point de départ. Ayant déjà joué « World Of Light » quelques fois avant cette tournée, elle nous semblait être une évidence pour commencer. « Yellow Dawn » a été choisie en partie parce qu’étant courte, elle laissait plus de temps dans le set. Etant le titre qui est sorti en amont de l’album, nous savions également que les gens allaient être plus familiers avec celui-ci. Nous tenons à ne pas capituler sous les attentes du public parce que ça enlèverait du plaisir, mais dans le même temps, nous réalisons que notre musique peut être oppressante dans une certaine mesure, donc donner aux gens quelque chose d’un peu familier peut être une porte d’entrée intéressante pour les impliquer.

Es-tu satisfait des sensations et émotions éprouvées en les jouant ?

Avec « Yellow Dawn », oui. Je trouve que « World Of Light » est un morceau plus difficile, donc je pense que nous avons encore besoin d’une tournée pour que ce titre prenne sa place dans un contexte live. Il y a des transitions très difficiles et il nous faut les jouer pendant un certain temps avant qu’elles soient inscrites dans notre système.

Combien de temps avez-vous collectivement répété avant de reprendre les tournées ?

Nous avons tous répété de notre côté mais je ne sais pas combien de temps ça représente pour chacun. Je passe probablement deux à trois semaines avec une à deux heures par jour pour apprendre les morceaux et regagner de l’endurance. Un défi pour moi est que je n’écris pas les paroles et que je ne travaille pas sur le chant avant que les morceaux soient enregistrés. J’écris peut-être quelques idées larges mais en définitive, j’écris la majeure partie de ce travail une fois que tout le monde a posé les fondations musicales. J’essaie de délimiter les sections du morceau qui auront du chant, je leur laisse de la place, mais les patterns et le phrasé viennent ensuite. Donc mon grand défi est d’apprendre à jouer ces morceaux et chanter en même temps. Je connais des personnes qui ont un talent pour en être capables, mais ce n’est pas le cas chez moi. Ça me prend beaucoup de temps pour être capable de séparer le rythme de mes mains du rythme de ma voix. C’est dans ces efforts que j’investis beaucoup de temps de préparation. En ce qui concerne les répétitions collectives, je dirais que nous avons fait deux, peut-être deux jours et demi. Nous aimerions avoir plus mais… Brian [Cook] et moi vivons dans la région de Seattle et Nick [Yacyshyn] vit à Vancouver qui est à quelques heures. Nous avons fait de notre mieux.

Tu as déclaré que la plupart des albums de Sumac, si ce n’est tous, parlent d’amour. Qu’as-tu recherché avec The Healer au regard de ce thème ? As-tu le sentiment d’avoir exploré quelque chose d’unique que tu n’avais pas abordé avec vos œuvres précédentes ?

Je ne me rappelle pas ma première rencontre avec cette idée, mais il s’agissait peut-être d’une interview avec un artiste, peut-être visuel ou musicien. En résumé, il y a une théorie selon laquelle un artiste trouve une idée, ou un ensemble d’idées communes, et travaille autour de celle-ci durant toute sa vie, sa carrière. Les différentes itérations de son travail qui explorent cette idée peuvent prendre des apparences variées mais en définitive, on gravite autour du même thème encore et encore. En complément du thème que tu mentionnes nous concernant, je dirais qu’il est aussi question de la quête de la connaissance de soi, qui, au bout du compte, est voué à être inachevée. Je vois donc chaque morceau de notre travail comme une nouvelle étape dans un cheminement qui vise à atteindre des couches plus profondes. Pour moi, c’est un sujet qui ne peut jamais être tari. Si je devais tracer une vague trajectoire entre The Deal et ce dernier album, je dirais que The Deal est une expérience plus personnelle de mettre en mots le principe de se découvrir et d’accepter chaque facette de soi-même. C’est une partie du processus de l’amour-propre. Puis progressivement est advenue l’idée de bâtir une passerelle entre soi et les autres et de se découvrir. Je dirais que ce concept a gagné en importance et est même devenu urgent pour moi dans la mesure où le monde a continué de s’assombrir et de devenir chaotique.

Et puis il y a une autre facette de ce travail à laquelle je m’attache et réfléchis plus explicitement avec les deux derniers albums : jouer de la musique est un acte de création. Je pense à ça d’une manière vraiment intentionnelle dans la mesure où on est confrontés à beaucoup de destruction autour de nous, sous différentes formes. Contrer cette situation avec un véritable acte de création me paraît important. Une autre perspective est celle de trouver le bonheur dans le simple acte de créer quelque chose. J’ai eu des conversations avec plusieurs amis et collègues, surtout depuis la pandémie et l’érosion sociale, sur la manière dont nous sommes exposés à tant d’évènements à enjeu mondial, sur le plan tant local que global. Il est facile de devenir piégé dans cet état d’esprit de stress et d’inquiétude. Plus on est emprisonné, plus on s’épuise. Afin de se remplir et de reprendre ses forces pour avoir l’élan pour aller de l’avant, on a besoin de trouver des moyens de se reposer, de se réunir autour d’activités joyeuses. C’était un thème auquel je pensais en travaillant sur The Healer : trouver la chose dans la musique qui crée de la joie, du plaisir et être capable de puiser là-dedans pour espérer l’apporter au public. Même si notre musique n’est peut-être pas amusante, selon ce que plusieurs peuvent penser, c’est notre manière d’y parvenir. Nous espérons que ça résonne aussi chez d’autres personnes. C’est un autre pas dans la recherche de l’endroit dans sa vie où on se sent bien, et le fait de s’en servir comme sentier pour aller au-devant des défis qui se posent à nous communément, collectivement et individuellement.

« En grandissant, j’ai eu l’impression de ne pas pouvoir bien communiquer avec les autres selon des standards sociaux normaux auxquels on s’attend. C’est pour ça que l’art et la musique sont devenus tellement importants pour moi, car ils étaient des formes d’expression plus directes de mon expérience. »

Quand on te demande ce qui te motive dans la créativité et la création musicale, tu reviens souvent, à un certain niveau, à l’idée d’« enquêter sur qui on est ». A cet égard, selon toi, qu’est-ce que Sumac et vos cinq albums t’ont apporté en termes d’introspection ? Nick et Brian partagent-ils ton enthousiasme pour ce voyage intérieur ?

Oui. Je pense que ça se manifeste de plusieurs manières. L’une d’entre elles concerne le processus créatif : essayer d’écrire de la musique qui reflète mon expérience. C’est même égoïste dans le sens où je ne pense pas vraiment à Nick et Brian quand je travaille sur ces morceaux. Cependant j’ai confiance, à partir de ce que nous avons déjà pu établir, dans le fait qu’ils seront partants, car nous sommes parvenus à un consensus vis-à-vis de ce que nous sommes. Nous permettons que ça change, évidemment, mais nous avons bâti les fondations à partir desquelles nous travaillons.

En grandissant, j’ai eu l’impression de ne pas pouvoir bien communiquer avec les autres selon des standards sociaux normaux auxquels on s’attend. Ça a beaucoup à voir avec la communication verbale et les interactions sociales verbales. Je pense que c’est pour ça que l’art et la musique sont devenus tellement importants pour moi, car ils étaient des formes d’expression plus directes de mon expérience. J’ai appris par la suite que l’art et la musique pouvaient être des moyens pour se relier avec d’autres personnes. Initialement pas tellement avec le public, mais surtout avec des musiciens et des artistes qui utilisaient le même langage comme une forme de communication. Donc être dans Sumac est une étape dans le développement de mon langage musical et trouver des modes de jeu et de composition qui sont vraiment représentatifs de mon âme, mon être. J’espère, à travers ça, arriver à puiser dans l’âme collective, l’être collectif. Gagner en connaissance de soi, c’est gagner en connaissance de l’être collectif.

L’autre manière se retrouve dans l’écriture des paroles. Elles ont toujours été une lutte pour moi. J’aime arriver au point où je dois définir les paroles, trouver les choses qui collent à la musique, mais le processus est toujours agaçant pour moi. D’un autre côté, j’ai également appris que la connaissance de soi, et cet art qui porte tant de sens, n’est pas dépourvu de lutte. Je l’ai donc accepté comme une part nécessaire dans notre manière de faire ce que nous faisons. Et j’ai délibérément choisi d’écrire sur certains thèmes qui selon moi se centraient autour de luttes personnelles et universelles. Creuser ces sujets est difficile, parfois même blessant me concernant. Encore une fois, le but ultime est d’observer ces choses, les examiner, leurs racines, leurs causes, afin de les comprendre et de guérir.

Le troisième aspect important de notre travail avec Sumac est d’avoir appris à mieux communiquer avec autrui, plus particulièrement avec Nick et Brian, et pas seulement à travers la musique mais aussi de la manière dont nous nous relions les uns aux autres dans la construction sociale d’un groupe de musique. La plupart des hommes de ma génération n’étaient pas incités à se livrer sur les plans émotionnel et spirituel. Bien souvent la musique faisait office de substitut pour y parvenir. J’ai découvert que la communication verbale est importante et nécessaire. En vieillissant, j’ai de plus en plus essayé de développer cette compétence à mon niveau et ensemble en tant que groupe. Ça nous a beaucoup aidés. En réalité, pendant la création de The Healer, il y a eu des moments où nous avons rencontré une sorte de mur. Si ça s’était produit dans un autre groupe, je ne pense pas que nous aurions pu le surmonter correctement. Nous n’aurions pas pu avoir de conversations ouvertes entre nous sur ce qui était en train de se passer, nous l’aurions ignoré, en tentant de passer outre en silence. Pour moi, ce n’est pas une manière d’être saine, ça ne permet pas de tendre vers les meilleurs résultats artistiques. Nous avons donc pu avoir des échanges francs à propos de notre travail en cours mais également vis-à-vis de choses de nos vies. Ce processus intentionnel et intime de communication nous a beaucoup aidés à dépasser ces obstacles, à nous rapprocher et à mieux créer.

Tu as dit que la longévité de Sumac venait du fait que vous partagiez désormais une alchimie qui vous a rapprochés en tant que bons amis capables de se parler, comme dans un mariage ou une relation amoureuse. Parlez-vous ensemble de cette alchimie ou est-ce plus lié à ta propre vision ?

C’est ce que j’espérais et cherchais en fondant un nouveau groupe. C’est aussi quelque chose dont nous avons discuté entre nous. Nous nous apprécions. Quand nous luttons avec quelque chose, nous le rapportons au sein du groupe. Pas tous les sujets évidemment, mais ceux qui semblent pertinents. C’est un fonctionnement sur lequel nous voulons continuer à travailler. Plus nous jouons ensemble et plus nous nous découvrons sur le plan créatif. Sur le plan plus social, avoir traversé des épreuves ensemble a permis de bâtir une confiance. Ça n’est pas aisé à atteindre à plusieurs égards. C’est en partie dû au phénomène culturel dont je parlais selon lequel les hommes ne sont pas incités à s’ouvrir à l’autre. C’est également dû aux familles dont nous sommes issus et aux dynamiques qui s’y jouaient. Travailler ensemble sur la durée nous a permis d’aboutir à ce processus organique. Mais cette confiance est également due à une intention. Je me rappelle avoir eu des conversations avec Nick et Brian comme : « Ce truc me dérange » ou « C’est quelque chose que je vois comme une difficulté, qu’est-ce que tu en penses ? » Ça m’était difficile d’initier ces conversations. Mais maintenant que nous l’avons suffisamment fait et que nous l’avons mis en pratique, nous avons acquis une capacité à y parvenir plus vite. Oui, je dirais que c’est à la fois un processus naturel et intentionnel. J’avais l’habitude de penser qu’il était nécessaire de compartimenter : ceci est mon identité de musicien, ceci est mon identité dans la vie privée. Elles étaient scindées. Être capable d’intégrer ces parties de moi a bénéficié aux deux côtés. A présent je pense que c’est nécessaire pour moi et pour d’autres personnes que nos vies soient mieux intégrées et approchées de manière holistique. Si on est divisé à l’intérieur, on aura une base qui offre un mauvais point de départ.

« Quand on est nés, on ne réalise pas consciemment qu’on est séparés du monde. Tout est sur le même plan. Dans un sens, improviser c’est essayer de revenir à cet état unifié de compréhension. »

Dans une autre interview, tu as expliqué être intéressé par la création de musique qui ne te semble pas tout à fait à ta portée en termes de compréhension, même si tu en es le créateur. As-tu toujours ce sentiment concernant certaines chansons de Sumac, anciennes ou nouvelles, dont tu n’aurais pas encore découvert la signification ?

Je n’y fais pas tant référence à notre travail antérieur. Il y a un peu de ça dans le fait d’écrire un morceau ou de l’apprendre suffisamment pour l’enregistrer. Puis ensuite le connaître pour le jouer en condition live. Il y a une part d’exploration qui se joue dans ces compositions préexistantes jusqu’à ce que j’aie la sensation de mieux les comprendre. Parfois il s’agit d’une dimension purement mécanique : parfois je n’ai pas une réelle prise sur l’architecture d’un titre même si je suis responsable de sa construction. Je ne la connais pas si bien. Ressentir, intégrer demande du temps, comme je le disais auparavant. C’est comme si une idée existait et que nous étions ses traducteurs dans la réalité. Une fois que c’est là, alors nous pouvons explorer les différentes voies qui existent dans cette structure. Donc oui, il y a de ça dans les titres que nous avons écrits. Je pense que l’aspect le plus actuel du sujet dont tu parles réside dans le fait que chaque morceau est un pas en avant, et que je ne sais pas nécessairement où je veux qu’il mène, mais je vois chacune de ces choses comme des pas sur le chemin. Souvent quand j’écris quelque chose, j’ai à la fois la sensation que c’est à ma portée sur le moment et que ce n’est pas la pleine dimension de ce que je cherche. Pour le transposer dans une analogie concrète, il y a cette forme idéale qui existe dans un bloc de matériau brut, et je rabote cette matière pour atteindre le cœur. Je ne vais probablement, je l’espère, jamais l’atteindre mais chaque titre est le geste actif de raboter pour parvenir au centre.

Même si l’improvisation fait partie de Sumac depuis le début avec The Deal, j’ai l’impression que vous tentez de repousser les limites depuis May You Be Held et The Healer. Cette approche est-elle spontanée ou calculée ?

Je me suis plusieurs fois demandé ce qu’était l’improvisation. Un de mes questionnements est celui-ci : en tant que musicien qui a passé le plus clair de sa vie à jouer de la guitare, j’ai développé une familiarité avec l’instrument qui me permet de savoir comment je m’en sers. Quand j’improvise, j’essaie de me diriger vers des choses que je ne connais pas, mais dans l’absolu, je pars d’un point que je connais. Donc, en ce sens, pour moi il ne s’agit pas réellement d’improvisation, car j’utilise des connaissances antérieures, même parfois des phrasés préétablis. Ainsi, j’essaie de comprendre comment plonger dans la réelle improvisation, où il est plus question d’une expérience réactive dans laquelle je peux presque contourner ces parties de moi qui sont familières avec mon instrument, d’être plus en résonance avec le son réel qui se produit, de travailler avec le son plutôt qu’avec les mécaniques que j’utilise vis-à-vis de mon instrument.

Une partie de cette expérience vient également du fait d’être un parent. Mon enfant a sept ans, et j’ai passé plusieurs moments à ses côtés où il faisait l’expérience de quelque chose pour la première fois. Je le regarde interagir avec ces choses et il n’y a aucune inhibition de quelque sorte que ce soit, autoanalyse, aucune capacité critique en jeu avec ce qu’il est en train de faire. Une grande partie de ça est dû à la construction de la conscience. Quand on est nés, on ne réalise pas consciemment qu’on est séparés du monde. Tout est sur le même plan. Dans un sens, improviser c’est essayer de revenir à cet état unifié de compréhension. Encore une fois, je ne pense pas que ça me soit possible, mais c’est le but. Improviser, pour moi, c’est desserrer la structure et avoir la capacité de se séparer de… Je ne veux pas parler de prison de composition parce que j’aime la composition, mais dans le même temps je veux exister en dehors de ce paradigme. Pour moi, improviser permet d’espérer déconstruire ces habitudes gravées d’analyse de soi, de jugement, d’idées préconçues de musicalité. C’est aller vers une incarnation d’une spiritualité pure.

Est-ce qu’aujourd’hui, ces moments d’improvisation t’emmènent au plus près de ce que tu recherches, notamment en live ? Vous tendez vers ça ?

Oui, nous tendons vers ça. Nous progressons, nous n’y sommes pas encore arrivés. Je ne suis pas sûr qu’il soit possible d’y parvenir. J’ai l’impression qu’il faut suivre un chemin, comme une vie monastique ou quelque chose comme ça où tu suis une pratique rigoureuse. Peu importe ce qu’il en est, je suis reconnaissant de pouvoir nous impliquer dans cette pratique dans le contexte de ce groupe.

Depuis le début de ta carrière, tu es guitariste. Ensuite tu as pris le micro pour devenir un « frontman ». Après trente ans à jouer de la guitare, quel regard portes-tu sur le fait qu’il s’agisse toujours de ton outil premier comme forme d’expression musicale ?

J’ai commencé à jouer de la guitare à douze ans, j’en ai quarante-six maintenant. Le premier groupe avec lequel j’ai enregistré de la musique, ce devait être en 1995, ça fait donc effectivement trente ans ! J’ai simultanément la sensation d’être limité par la guitare, mais également l’intuition qu’il y a encore beaucoup à découvrir. Par moments, je souhaiterais être un multi-instrumentiste qui pourrait faire beaucoup d’autres choses, mais je reconnais aussi le pragmatisme de la vie : il y a plein de choses que je veux faire, j’ai beaucoup de responsabilités, etc. Dans un certain sens, j’ai fait la paix avec le fait que la guitare est mon instrument de choix. Et je sais que je pourrai largement améliorer ma discipline. Je sais qu’il existe une manière de développer mon jeu qui serait plus satisfaisante pour moi. Je crois qu’il y a encore beaucoup à découvrir vis-à-vis de plein d’instruments différents. J’espère être capable d’y parvenir avec la guitare.

« Je ne veux pas écrire de la musique complexe pour le principe d’être complexe. Ce n’est pas ce que je cherche. Ce que je trouve intéressant, c’est plutôt essayer d’écrire des choses qui sont un défi pour moi. C’est ce défi qui rend les choses excitantes. »

Nous avons parlé de composition tout à l’heure : as-tu une approche spécifique à Sumac par rapport à d’autres projets ?

La façon dont les idées me viennent est à la fois très intrigante et très satisfaisante. Souvent, j’ai l’impression que plus les idées m’échappent, plus j’essaye de les façonner. C’est très lié à ma capacité à retenir l’information et à ma mémorisation. Ça fait partie de ce dont je parlais sur le fait d’essayer de faire des choses hors de la portée de ma compréhension ou qui sont à la limite de mes capacités. J’aimerais pouvoir mémoriser et interpréter les parties comme elles me viennent parfois lorsque je suis assis, en train de jouer ; je pense que ça peut produire des compositions très intéressantes. L’autre facette est d’amener ça au groupe, c’est-à-dire avoir toute une séquence de, disons, cinq ou dix minutes de chanson où rien ne se répète jamais, mais c’est quand même une partie composée.

Je ne veux pas écrire de la musique complexe pour le principe d’être complexe. Ce n’est pas ce que je cherche. Ce que je trouve intéressant, c’est plutôt essayer d’écrire des choses qui sont un défi pour moi. C’est ce défi qui rend les choses excitantes. C’est l’intention de créer des outils musicaux qui sont là pour casser le pattern habituel des pensées et des évènements imprévus au sein d’une composition. Ça ne veut pas dire que je veux prendre le parti d’insérer des moments de rupture qui font sortir l’auditeur du morceau. L’idée c’est plutôt de créer un courant continu, analogue à l’activité de notre cerveau avec une succession d’idées qui créent des connexions entre elles. Ça peut arriver très rapidement, de manière fluide, et dans le même temps couvrir un terrain immense. J’aimerais donc être capable d’écrire de la musique dans ce sens.

J’aimerais pouvoir composer en tant que personne qui, individuellement, écrit la musique mais également développer quelque chose à l’intérieur du groupe quand c’est possible. J’ai la sensation qu’il y a des portions de morceaux où nous l’avons fait, mais c’est tellement difficile d’arriver au point où je peux mémoriser quelque chose comme ça et le recréer avec le groupe de manière collective – généralement je mémorise une minute à la fois. J’aimerais pouvoir parvenir à un stade où tout ceci est plus développé. Si j’étais en mesure de noter la musique, de coucher ces compositions sur le papier, ce pourrait être intéressant. C’est ce que je ferais si je pouvais dédier la totalité de mon temps à la musique.

Que souhaites-tu à Sumac si vous pouviez aligner les planètes ?

Je nous ne vois pas, Brian, Nick et moi, pouvoir tous vivre dans la même région dans un futur proche, mais ce serait fantastique si nous pouvions être ensemble même une fois par semaine. Encore mieux : deux fois par semaine. J’aimerais beaucoup voir ce que ça donnerait si nous pouvions fonctionner comme ça. Peut-être que c’est quelque chose que nous pourrions mettre en place temporairement si nous pouvions trouver un moyen de passer un mois à répéter, composer deux ou trois fois par semaine. J’ai la sensation que ce que nous avons créé avec les moyens qui étaient à notre portée reste super. Dans le même temps, je reste curieux de ce dont nous serions capables si nous étions en mesure de faire ça plus souvent. C’est mon plan idéal pour Sumac. En matière de ce qui est réaliste, peut-être qu’il y a des fragments qui peuvent être mis en pratique, j’imagine. Mais d’une certaine manière, c’est le mystère et le fait de continuer à créer qui rendent tout ça épanouissant et je ne veux pas savoir ce qui va se passer. Je veux pouvoir persévérer, nous mettre dans des positions inconfortables, qui nous poussent à faire émerger ces impulsions candides : mettre de côté ce que nous savons et embrasser les choses depuis une perspective renouvelée. J’imagine qu’une partie de ce processus viendra en jouant ensemble, mais également en continuant à collaborer avec d’autres personnes. Je trouve que c’est un pan important de ce que nous avons fait, tout particulièrement avec notre deuxième moitié d’existence jusqu’à présent.

Interview réalisée en visio le 25 juillet 2024 par Julien Gachet.
Retranscription & traduction : Julien Gachet.
Photos : Faith Coloccia (1), Nate Newton (5).

Facebook officiel de Sumac : www.facebook.com/SUMACBAND

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