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Interview   

Swallow The Sun : la lumière au bout du tunnel


Ça faisait quelques années que le guitariste, compositeur et parolier Juha Raivio avait plus ou moins déserté l’exercice de l’interview, à l’exception de 2017 pour la sortie de l’album d’Hallataril a bien fallu qu’il s’y colle pour une poignée d’entretiens. Trop de douleur était associée aux derniers albums de Swallow The Sun qui l’ont vu sombrer dans le chagrin et la dépression. Après un Moonflowers avec lequel il a dangereusement tutoyé les abysses, la donne a sensiblement changé avec Shining, réalisant qu’il ne pouvait pas continuer à s’enfoncer comme il le faisait. Comme son nom l’indique, ce nouvel album se veut plus lumineux ou, en tout cas, vise à amener une certaine lueur dans l’obscurité. Un objectif qu’ils ont mené à bien en compagnie de Dan Lancaster, un producteur de renom qui n’avait aucune connaissance et donc expérience en matière de death doom…

Car c’est aussi ça Swallow The Sun, un groupe qui érige l’honnêteté en valeur première mais aussi ose l’inattendu. Il suffit de se souvenir de la chanson de trente-quatre minutes « Plague Of Butterflies », sortie en 2008 et conçue pour accompagner un ballet ; ballet qui a finalement vu le jour en début d’année en Finlande et que les croisiéristes du 70 000 Tons Of Metal pourront apprécier dans les Caraïbes entre le 30 janvier et le 3 février prochains. C’est de tout ça que nous parlons avec un Juha Raivio qui nous fait rentrer dans sa psychologie, jusqu’à se délecter avec gourmandise des « mots doux » de ses détracteurs…

« En tant que misérable connard de Finlandais, c’est très facile de s’enfoncer de plus en plus. Je voulais que quelqu’un me foute un coup de pied au cul ou me gifle pour me sortir de ma torpeur, presque de mon sommeil. »

Radio Metal : Les derniers albums de Swallow The Sun étaient profondément personnels pour toi, au point qu’il t’était difficile d’en parler en interview. Comment te sens-tu à l’idée de parler de Shining aujourd’hui ?

Juha Raivio (guitare) : Je ne me suis pas forcé à refaire des interviews, mais ça semblait être le bon moment. Un livre sur Swallow The Sun est sorti. Il va vraiment en profondeur et tout est y dit. Il y a plusieurs raisons pour lesquelles je n’ai pas fait d’interviews, mais la principale était que je ne voulais pas parler à des étrangers, j’avais peur de ce qu’ils allaient me demander et de la façon dont j’allais réagir. Ce n’était pas du tout contre les journalistes, c’est juste qu’on ne sait jamais à quoi on sera confronté. Mais maintenant que le livre est sorti, tout est disponible et ça m’a aidé à me dire que je pouvais m’y remettre. Ça commençait peut-être à énerver un peu le label, et les gars dans le groupe devaient se charger de toutes les interviews [rires]. Shining n’est pas un album facile à discuter, mais il est bien plus facile que ceux qui sont sortis ces dix dernières années.

Shining est un album assez différent. Il est plus lumineux, comme le montrent la pochette et son titre. La dernière fois que nous avons parlé avec ton chanteur Mikko Kotamäki, il avait dit que « le chagrin ne se dissipe jamais vraiment. Il ne fait que changer de forme. » Shining est-il donc une autre forme de chagrin ou es-tu vraiment passé à autre chose ?

C’est très bien dit : c’est une autre forme de chagrin ou d’épreuve. Tous les êtres humains y sont confrontés – enfin, certains sont peut-être des extraterrestres, mais la plupart d’entre nous traversons des moments difficiles. De toute façon, personne ne s’en sortira vivant. Ce n’est pas du tout un album joyeux, mais j’ai plongé tellement profond dans l’obscurité, surtout avec l’album Moonflowers, que c’en devenait dangereux. Je trouve ce nouvel album plus exaltant, il te soulève pour te ramener à la surface. C’est aussi pour ça que c’est un peu plus facile d’en parler.

Tu as d’ailleurs déclaré que si tu avais écrit un autre album comme Moonflowers, ça t’aurait tué. Les artistes parlent souvent de musique comme d’une thérapie, mais penses-tu qu’arrive un point où mettre ses sentiments les plus sombres dans l’art peut faire plus de mal que de bien ?

Absolument. C’est aussi le sujet de cet album. C’est une recherche intérieure pour essayer de me comprendre et de me pardonner pour ce que je suis et ce que j’ai été, comment les gens ont été envers moi, comment j’ai été envers les gens, etc. Cet album, c’est en grande partie moi qui me regarde comme dans un miroir. Les paroles ne sont pas pleines de lumière et hyper positives, mais la musique est plus puissante et exaltante, et c’était très important pour moi. J’espérais que ce genre d’album sortirait après Moonflowers, parce que je ne sais pas ce qui se serait passé si j’avais été encore plus loin dans cette direction. Il y a un sentiment un peu schizophrène, mais j’imagine que c’est positif de regarder profondément en soi et d’essayer de se comprendre vis-à-vis de ce qui nous est arrivé, et de ne pas foncer tête baissée vers l’obscurité, en oubliant toute la beauté de la vie. Il y a beaucoup d’amour et de belles choses dans ce monde. En tant que misérable connard de Finlandais, c’est très facile de s’enfoncer de plus en plus. Je voulais que quelqu’un me foute un coup de pied au cul ou me gifle pour me sortir de ma torpeur, presque de mon sommeil. C’est très facile de ne pas bouger et de se laisser sombrer. Il y aura toujours une part de moi qui restera comme ça, mais c’est pourquoi j’adore Shining, c’est une puissante déclaration et il sort exactement au bon moment. Sans ça, le groupe n’existerait probablement plus et il n’y aurait pas eu de musique. C’est positif en ce sens et c’est ce qui fait que je me sens mieux avec cet album.

« Dans de nombreux styles de musique, il faut rentrer dans des cases. Personnellement, je n’en ai jamais rien eu à foutre, mais surtout avec cet album, le principal était de faire appel à un producteur qui n’avait à peu près aucune idée de ce qu’était cette musique [petits rires]. »

Où as-tu puisé la lumière pour créer Shining ? Je pense en particulier à une chanson comme l’éponyme qui est clairement la plus lumineuse que ce groupe ait jamais faite. Elle termine l’album à l’opposé de la façon dont « The House Has No Home » terminait Moonflowers. On pourrait presque appeler ça du « doomgaze »…

Doomgaze, c’est la première fois que j’entend ce terme et c’est bien vu ! Je suis complètement d’accord. Je me souviens bien quand cette chanson est venue, elle s’est faite très vite. Elle m’a fait penser un peu à Alcest. J’éprouve un énorme respect pour Alcest et Neige. Je comprends parfaitement d’où vient sa musique. Je sais qu’il a un côté très spirituel que je n’ai pas, je suis plus terre à terre – je suis sûr qu’il l’est aussi, en un sens –, mais je le respecte énormément, lui et sa musique, et il y a des liens entre les deux groupes. Je me souviens avoir eu cette impression à la Alcest avec la chanson « Shining ». Je sais que c’est une interview sur Swallow The Sun, mais je t’en parle car tu es français : ce que j’adore chez Alcest, c’est qu’il y a de la beauté et c’est une musique exaltante. J’ai toujours espéré retrouver ça dans notre musique, mais celle-ci a commencé à s’enfoncer tellement loin dans l’obscurité que je suis devenu aveugle – et je reste encore pas mal aveuglé. Dans cette chanson, je dis à un moment donné : « Je comprendrais ». C’est une phrase très importante pour moi, pour commencer à mieux me comprendre, à mieux comprendre pourquoi les choses ont été ce qu’elles ont été, ma façon de me comporter, la façon dont les gens se sont comportés, etc. Au moins, maintenant, je peux adopter ce genre de regard, ce qui est une bonne chose.

Est-ce que ça a impliqué un processus de composition différent pour toi ?

Ça fait tellement longtemps que je fais ça, je ne planifie jamais la musique. Je ne réfléchis pas à ce que je devrais faire. Je ne me dis pas : « Il faudrait que j’écrive un album plus exaltant », mais le cycle de tournée de Moonflowers a été tellement douloureux que j’avais une petite voix intérieure qui me disait : « Peut-être que tu pourrais avoir un peu pitié envers toi-même la prochaine fois que tu feras de la musique – si tu en refais. » C’était la seule chose que je me suis dite à la fin de la tournée. Je ne commence jamais, de moi-même, à composer, c’est quelqu’un qui me force à m’y mettre, mais quand je suis lancé, la musique sort toujours très vite, d’une traite. L’album s’est fait en trois semaines et, en réécoutant ce que j’avais fait, je me suis dit que quelque chose avait écouté en moi et m’avait dit de faire attention parce que la direction que j’avais prise auparavant pourrait ne pas bien finir. Tout vient directement du cœur, donc j’en suis très content.

Cette fois, vous avez fait appel à Dan Lancaster pour produire et mixer l’album. C’est un choix intéressant et assez surprenant, dans la mesure où il est plutôt connu pour travailler avec des groupes de metal et rock plus mainstream, comme Bring Me The Horizon, Muse et Enter Shikari. Que cherchiez-vous et qu’attendiez-vous de lui et de son background ?

Le plus important, pour moi, était que si nous travaillions avec un producteur, il fallait que ce ne soit pas un producteur de metal ou, en tout cas, que ce ne soit pas un producteur qui a fait des milliers d’albums de death doom ou du même genre de musique que la nôtre. Je voulais une oreille totalement nouvelle qui entendrait la musique sous une perspective différente de celle dont nous avons l’habitude. Il y a presque des sortes de règles dans notre genre musical, or je déteste les règles – dans la musique, en tout cas. Dans de nombreux styles de musique, il faut rentrer dans des cases. Personnellement, je n’en ai jamais rien eu à foutre, mais surtout avec cet album, le principal était de faire appel à quelqu’un avec un background complètement différent et qui n’avait à peu près aucune idée de ce qu’était cette musique [petits rires]. Dan Lancaster est un extraordinaire producteur et musicien. Le fait qu’il ait travaillé avec Muse était un gros argument en sa faveur pour me donner envie de travailler avec lui. Ça m’a fait dire qu’il serait parfait. Heureusement, ça s’est bien goupillé et il a bien voulu s’occuper de notre album. Même s’il n’a pas du tout touché à la musique, il a produit l’album de tant d’autres façons que c’est devenu assez différent si on compare à Moonflowers et à nos autres albums. C’est à cent pour cent un album de Swallow The Sun, mais on peut entendre que le producteur n’est pas un producteur de death doom – peut-être en bien et en mal, mais surtout en bien selon moi. Il me demandait : « C’est quoi le death doom ? C’est quoi ce truc black metal ? » J’adore. C’est presque plus un producteur de pop, donc en ce sens, le plus important pour lui était la mélodie qu’il a ramenée au premier plan. Il chante lui-même beaucoup d’harmonies et de chœurs sur cet album. Il a aussi appuyé les rythmes, donc c’est puissant et mélodique.

« La mélancolie est précieuse, mais quand ça devient sacré, que tu commences à la vénérer, que ta lumière et ton bonheur sont nourris par cette fausse déesse, ça devient quelque chose de dangereux. »

Donc malgré le fait que vous veniez d’univers très différents, vous avez pu trouver un terreau commun, il n’y avait de malentendus ou ce genre de choses ?

Evidemment, ça prend toujours un peu de temps au début pour que les deux parties se comprennent, mais nous nous sommes mis à travailler avec lui avec un esprit totalement ouvert. Il a juste fallu que nous ajustions son mode de pensée sur certaines choses et, en retour, qu’il ajuste notre mode de pensée sur d’autres choses. Comme je l’ai dit, il n’a pas du tout touché à la musique et, pour moi, c’est très bien, parce que je trouve que la musique est parfaite telle quelle.

Je crois que c’est ton bassiste Matti Honkonen qui a qualifié cet album de Black Album du death doom. Du coup Dan est un peu votre Bob Rock…

Je suppose ! [Rires] C’est bien possible. Peut-être que c’est notre White Album, vu que la pochette est blanche et très brillante, mais musicalement, à bien des égards, je suis parfaitement d’accord. Nombre des chansons vont droit au but et sont très mélodiques. C’est aussi un album un petit peu plus up-tempo, même si ça reste loin d’être de la musique rapide. Il est un petit peu plus accessible – clairement plus que ne l’était Moonflowers. Peut-être qu’il a dit ça simplement parce que nous avons travaillé avec un énorme producteur, mais dans les faits, je suis d’accord.

La chanson « MelancHoly », en plus d’être très accrocheuse, semble être un peu au centre des thématiques de l’album. En mettant en avant le mot « holy », elle parle de la mélancolie comme d’une religion, demandant si elle lavera nos péchés. La mélancolie était-elle devenue un refuge pour toi ?

Oui, c’est de ça que parle la chanson. C’est très facile de vivre dans la mélancolie. La mélancolie est un magnifique sentiment et on en a besoin. Qu’est-ce que l’art, la musique, le cinéma, le ballet sans mélancolie ? Surtout chez nous, les Finlandais, la mélancolie est très enracinée dans notre cœur au travers de notre culture, des chansons pour enfants qu’on a chantées quand on était petits, etc. C’est une culture très mélancolique, à bien des égards. C’est précieux, mais quand ça devient sacré, que tu commences à la vénérer, que ta lumière et ton bonheur sont nourris par cette fausse déesse, ça devient quelque chose de dangereux. Il a donc fallu que je fasse attention à ça. Ça fait partie des sujets que traite cet album. Il s’agit d’essayer d’intégrer qu’il existe d’autres choses dans la vie.

Tu as déclaré que la chanson « What I Have Become » parle « de ce moment où tu te regardes dans le blanc des yeux, dans le miroir, et tes propres yeux commencent à te dire ce que ton âme est devenue à la place de ce que tu as toujours voulu qu’elle soit ». Qu’est-ce que tes yeux te disent quand tu regardes dans le miroir ? Qu’est devenue ton âme ?

Personne n’est à cent pour cent un saint ou à cent pour cent un pécheur. Si quelqu’un fait comme s’il était l’un ou l’autre, c’est un imposteur [rires]. On a tous en nous les deux aspects. Bien sûr, la plupart d’entre nous ont envie d’être aussi bons que possible. En fait, le nom de l’album, Shining, est venu à l’origine d’une chose que m’a dite notre autre guitariste, Juho Räihä. Il avait entendu que les yeux humains pouvaient faire rayonner la beauté de l’univers tout entier. C’est le cas quand on naît ; quand on regarde un bébé dans les yeux, il n’y a que de la beauté, la beauté de l’univers tout entier qui est reflétée dans des yeux humains. Puis quand on se met à grandir et qu’il y a d’autres gens qui entrent en jeu, quelque chose nous arrive et ça commence à prendre un mauvais tournant. Il suffit de voir les guerres, ce qu’on fait aux animaux, ce qu’on se fait les uns aux autres, etc. Je ne sais pas ce qui se passe, mais quelque chose se passe, et c’est parce qu’il y a d’autres gens, et évidemment la vie se met en travers de notre chemin. C’était donc l’une des raisons de ce titre d’album et ça rejoint la chanson dont tu parles. Parfois, quand je me regarde dans le miroir, je suis en train de me brosser les dents, je m’arrête et je pense à des choses qui se sont passées, à des choses qui pourraient se passer, à des choses qui ne se sont pas passées. Puis tu commences à réfléchir sur toi-même et tu te dis que t’es une merde [rires]. Tu ne comprends pas comment les choses en sont arrivées là. Encore une fois, c’est facile de sombrer dans la mélancolie. Il faut alors aussi savoir se pardonner. Personne n’est parfait. Tu ne peux pas sauver tout le monde. Tu ne peux pas tout faire. Et personne ne peut te sauver si ce n’est toi-même. Mais en tant que Finlandais, tu as tendance à toujours voir le mauvais côté. Bref, c’est de ça que parle, en grande partie, cette chanson. Quand je regarde mes propres yeux dans le miroir, je peux plus facilement plonger directement dans mon âme, et ce n’est pas toujours plaisant à voir.

« Les papillons de nuit sont des idiots qui volent autour du feu et se brûlent, or c’est ce qui m’est arrivé. Je ressens de nombreuses connexions avec cet animal. »

Dans pratiquement chaque chanson, il est fait mention du ciel, du soleil, de la lune ou des nuages. Lèves-tu souvent la tête vers le ciel ? Si oui, qu’y cherches-tu ?

Le ciel et la terre, c’est souvent des métaphores. Personnellement, comme je l’ai dit au début, je suis bien plus terre à terre que la tête dans les nuages. Je vis au milieu de la forêt, à la campagne… Rien que maintenant, je regarde dans cette direction, car je sais que c’est là que se trouve l’étoile polaire, et la plupart du temps, quand le ciel est dégagé, je sors et je regarde dans cette direction dans l’espoir de voir des aurores boréales – j’en ai beaucoup vu dernièrement, c’est merveilleux. Dans les paroles, j’ai écrit qu’il y avait un « lever de soleil dans le ciel nocturne » : c’est ce que cette musique me fait ressentir. Elle donne l’impression de contempler un ciel nocturne clair et glacial et un lever de soleil en même temps, les deux sont là ensemble. Je vois donc ça comme une métaphore décrivant la musique, et bien sûr j’évoque beaucoup ces éléments dans les paroles. J’ai rencontré plein de gens dans ma vie qui ont une connexion forte avec les étoiles, donc ça a beaucoup influé sur mon écriture, en me faisant adopter un regard différent sur les choses, ça vient aussi de là.

Il y a une autre phrase qui, je trouve, résume bien cet album, c’est la toute dernière qui est prononcée : « On my shore I’m shining dark »…

Oui. Le nom de l’album aurait pu être Shining Dark. Ça aurait sans doute donné une meilleure idée de la musique, mais dès qu’on met « dark » ou « darkness » dans des paroles, ça fait très cliché [rires]. Je suis quelqu’un de très cliché, mais je trouvais que Shining sonnait mieux, que c’était plus percutant, comme Moonflowers. Surtout que la pochette elle-même est très brillante. Tu sans doute remarqué, mais c’est le papillon de nuit de notre logo qui y est représenté par les mains, et on peut y distinguer deux cygnes. C’est aussi une métaphore : c’est un album joué avec de véritables mains humaines. Pas de conneries d’intelligence artificielle – en tout cas, pas encore ! Il y a beaucoup de choses derrière cette pochette d’album.

Quel est d’ailleurs le symbole de ce papillon de nuit sur votre logo ?

Je suis moi-même un papillon de nuit ! [Rires] Je vis beaucoup la nuit. J’aime les matins et j’aimerais me réveiller et voir le lever du soleil. En fait, si je suis honnête, je préfère les levers de soleil que les couchers de soleil, mais mon mode de vie fait que je vais me coucher vers quatre ou cinq heures du matin et que je me réveille vers midi. Et ici, dans le Nord, il fait si sombre la majorité de l’année. C’est donc un peu une vie de papillon de nuit, en ce sens. Ce sont aussi des idiots qui volent autour du feu et se brûlent, or c’est ce qui m’est arrivé. Je ressens de nombreuses connexions avec cet animal. Ceci dit, je ne fais pas de trous dans les t-shirts ou quoi que ce soit de ce genre – enfin, je fais des trous, mais je ne les mange pas (« moth », en anglais, désigne à la fois le papillon de nuit et la mite).

Cet album est décrit comme « la premier pas sur le nouveau chemin vers l’inconnu ». Qu’est-ce que ça fait d’aller vers l’inconnu ? N’y a-t-il pas un peu de crainte ?

Pas vraiment, pour la raison que j’ai évoquée tout à l’heure : je ne peux vraiment pas réfléchir à la musique que j’écris. C’est toujours un pas vers l’inconnu une fois que la musique est faite, parce que je ne sais jamais si ce sera le dernier album ou ce qui se passera ensuite. Je ne peux pas planifier les choses à l’avance. Je ne peux pas me dire : « La semaine prochaine, je vais commencer à composer un nouvel album. » C’est impossible. Ce n’est pas mon genre. La musique vient quand c’est le bon moment, et elle vient en une seule fois. Tous nos albums sont notre dernier et je pense que c’est la bonne manière de voir son groupe et la musique. Je trouve que quand un groupe commence à planifier quel genre d’album ou de musique il devrait faire, c’est là qu’il se foire, surtout quand il cherche délibérément à faire ce que les gens pourraient vouloir entendre. Il est certain que ça n’arrivera jamais avec ce groupe. C’est le plus important pour moi.

« Aller voir ce que les vrais puristes du doom écrivaient et pensaient de Swallow The Sun sur ces forums était l’un de mes divertissements préférés. Il y en avait qui espéraient que je meure dans d’atroces souffrances ! Je ne sais pas ce qui ne tourne pas rond chez moi, mais ce genre de chose me divertit beaucoup [rires]. »

Le groupe participera à la croisière 70 000 Tons Of Metal et y fera deux concerts où vous jouerez « Plague Of Butterflies » avec la troupe avant-gardiste de Ballet Finland. C’est un accomplissement pour vous ?

Ce sera bizarre d’apporter l’hiver finlandais dans les Caraïbes ! [Rires] Nous avons joué sur cette croisière à de nombreuses reprises par le passé, mais cette fois, venir avec un ballet, ce sera une sacrée expérience. Nous nous sommes déjà produits avec cette troupe au début de l’année en Finlande. C’étaient trois concerts dans un magnifique vieux théâtre au milieu d’Helsinki. Ce n’est donc plus tout à fait nouveau pour nous, mais c’est génial de faire ça, car la musique de « Plague Of Butterflies » à été écrite pour un ballet. Ça nous a pris longtemps mais ça s’est enfin concrétisé.

Comment avais-tu eu l’idée d’écrire de la musique pour un ballet ?

Ça remonte à 2007, quand nous avons fait notre première tournée américaine. Nous avons joué dans une salle à New York, et il y avait ce ballet new-yorkais [Ballet Deviare, Inc] qui avait fait des chansons de metal – ils avaient même fait certaines de nos chansons, des chansons d’Opeth, etc. C’est eux qui m’ont demandé de composer la musique, en me disant que nous devrions collaborer un peu plus. J’ai dit que j’allais leur écrire cette musique et qu’eux feraient le ballet. Quand nous sommes revenus de tournée, j’ai composé « Plague Of Butterflies », mais finalement le ballet ne s’est jamais fait. Ils n’avaient pas l’argent pour le répéter et le mettre en place. J’étais là : « Ah, fait chier ! », même si c’était bien, car sans ça, je n’aurais pas fait cette musique. Elle a spécifiquement été écrite pour un ballet, j’avais cette idée en tête. C’est en trois parties, mais ça reste une seule et même chanson. C’était très sympa à faire, surtout parce que je suis un vieux fan de prog – j’ai joué de la musique progressive durant les années 90 –, donc j’ai pu ramener davantage de cet élément dans Swallow The Sun grâce à ça, et c’est d’ailleurs resté ensuite, dans Emerald Forest And The Blackbird par exemple. C’est à travers cette expérience qu’est venu le côté progressif du groupe. C’est donc une bonne chose que j’écrive pour un ballet, mais maintenant, ce dernier devient enfin réalité ! C’est parfait.

Comment se fait-il que ça n’ait pas pu se faire plus tôt ?

Après que le projet avec le ballet new-yorkais a avorté, je n’y ai plus du tout pensé, jusqu’à ce que Ballet Finland nous contacte pour proposer la collaboration. C’est ce qui m’a remis dans cette idée. J’ai dit : « Absolument, ce serait génial ! » Ça nous permettait de boucler la boucle. La musique était déjà là et eux ont voulu mettre en place le ballet, donc nous l’avons fait. C’est aussi simple que ça. Toutes ces années, je n’ai cherché personne pour le faire, ça ne m’a même pas traversé l’esprit que ça intéresserait quelqu’un.

Comment vous préparez-vous pour une telle prestation ? Est-ce qu’il y a des répétitions avec les danseurs ?

Evidemment, avant ces trois concerts que nous avons faits, il a fallu que nous répétions la chanson à nouveau. Nous ne répétons jamais, en temps normal. Nous détestons répéter avec le groupe ! En plus, tout le monde vit loin des uns et des autres. Mais il a fallu que nous répétitions cette fois, juste le groupe pendant deux ou trois jours, puis avec le ballet. Eux avaient répété avec l’album avant. C’était assez facile à mettre en place, en fait. Le plus dur était de retrouver les pistes de claviers, car nous ne les avions plus et ça fait un moment que nous n’avons plus de claviériste dans le groupe.

« Ma critique préférée parmi toutes celles que j’ai entendues dans un de nos concerts de la part d’un fan d’un autre groupe, c’est : ‘Je suis venu pour du metal, pas pour des sentiments !’ [Rires] J’adore ! Ça décrit très bien beaucoup de choses. »

Penses-tu que ça pourrait t’inciter à aller plus loin dans ce genre de collaboration ou de mélanges artistiques ?

J’adorerais ! J’aimerais faire plus de ce genre de chose et, de façon plus générale, de choses inattendues avec le groupe. Rien que travailler avec ce producteur : les puristes du doom en sont complètement furieux, « comment osez-vous ?! » [Rires] De toutes façons, les puristes du doom ne nous écoutent pas, et je m’en fiche. C’est la musique qui compte. Nous avons les couilles de faire ce que nous voulons, et c’est ce que nous avons toujours fait. J’adorerais faire de plus en plus de choses complètement inattendues avec ce groupe, mais il y a toujours des problématiques financières, malheureusement. J’ai plein d’idées en tête, mais la réponse est toujours la même : « Pas d’argent ! On ne peut pas. » L’année prochaine, ça fera vingt-cinq ans que ce groupe existe, donc il y a eu quelques discussions pour organiser des événements spéciaux, ou au moins un concert, donc on verra, il pourrait y avoir quelque chose de différent à cette occasion, mais rien de sûr.

« Plague Of Butterflies » est une histoire sur la solitude dans un monde ravagé par une épidémie. A quel point as-tu eu l’impression que c’était prémonitoire quand le Covid-19 est arrivé ?

Oh, beaucoup ! C’était d’ailleurs une des raisons pour lesquelles la troupe a voulu faire le ballet. Il fallait le faire maintenant, parce que le monde entier est [meurtri]. C’était une telle période d’isolement, le confinement a touché beaucoup de gens… Mais c’est un peu difficile pour moi de parler de « Plague Of Butterflies », parce que j’ai composé la musique et écrit l’histoire en 2008, et l’année suivante, j’ai rencontré ma partenaire, Aleah [Stanbridge], qui est décédée. Des années plus tard, toute l’histoire est devenue très réelle pour moi. Je vivais ici dans une forêt, avec ce qui s’est passé… C’est presque devenu une prophétie.

Je reviens à ce que tu disais juste avant : vous avez vraiment eu des réactions si négatives par rapport à l’implication de Dan Lancaster ?

Bien sûr ! Mais nous avons ce genre de réaction depuis notre premier album, en 2003, il y a plus de vingt ans. On m’appelait le « faux prophète du doom ». On me critiquait dans des forums doom metal – a l’époque les forums existaient encore, peut-être que ça existe encore, je n’en sais rien. Aller voir ce que les vrais puristes du doom écrivaient et pensaient de Swallow The Sun sur ces forums était l’un de mes divertissements préférés. Il y en avait qui espéraient que je meure dans d’atroces souffrances ! On nous a qualifiés de toutes sortes de noms et je trouve ça super. Je ne sais pas ce qui ne tourne pas rond chez moi, mais ce genre de chose me divertit beaucoup [rires]. Je suppose que c’est parce que j’ai toujours fait ma musique avec une grande honnêteté, en faisant ce que j’estimais devoir faire, donc je me fiche de ce que les gens disent. C’est essentiel pour moi, parce qu’autrement, je suis sûr que les mauvaises critiques, les insultes, etc. me toucheraient, parce que je saurais que peut-être il y a une part de vérité derrière, car je n’aurais pas fait de mon mieux ou je n’assumerais pas totalement ce que j’ai fait. C’est pourquoi c’est extrêmement important que j’écrive ma musique avec la plus grande honnêteté, car ainsi je n’ai pas à me soucier de savoir si les gens aiment ou pas. Pour moi, ce sera toujours un album parfait. J’écris la musique pour moi.

Mais oui, beaucoup de gens détestent ce groupe, et c’est super, car ça veut dire que ça a suscité une forme d’émotion, c’est le plus important. Et nous avons beaucoup tourné avec différents types de groupes. Une fois, nous avons fait une tournée nord-américaine avec Children Of Bodom, et leur communauté de fans est assez différente de la nôtre. Même si c’était une tournée géniale et qu’elle s’est très bien passée, on pouvait entendre pas mal de cris dans le public disant : « C’est quoi cette merde ?! », « Jouez plus vite ! », « Jouez du metal ! », « Où sont les solos ?! Jouez des solos ! », etc. Puisqu’on en parle, ma critique préférée parmi toutes celles que j’ai entendues dans un de nos concerts de la part d’un fan d’un autre groupe, c’est : « Je suis venu pour du metal, pas pour des sentiments ! » [Rires] J’adore ! Ça décrit très bien beaucoup de choses. Ce commentaire est génial !

« Le pire truc que je puisse imaginer est que quelqu’un se mette à se trancher les veines ou se sente pire après avoir écouté notre groupe. C’est presque une crainte que j’ai. Et ça aurait pu se produire si j’avais été plus loin dans la direction de Moonflowers, car ça commençait à prendre un mauvais tournant et à faire du mal. Ça devenait dur d’y voir la moindre forme de beauté. »

C’est presque un compliment, en fait !

Oui, en un sens ! En fait, je suis content pour les gens qui ne ressentent rien avec cette musique. D’une certaine façon, c’est presque une bénédiction si ça ne les touche pas. Il y a beaucoup de gens qui trouvent que la musique de Swallow The Sun est très creuse, qu’il n’y a rien dedans, aucune émotion. Je suis content pour eux, car j’aurais aimé être comme eux, l’entaille qu’elle crée ne serait pas aussi profonde. Evidemment, c’est douloureux pour moi parce que je l’ai écrite et je sais ce qu’il y a derrière, mais je pense que la plupart des gens qui nous écoutent le ressentent. Nous sommes un peu une famille avec nos fans, mais à la fois, je me sens désolé pour nous. Je n’ai jamais écrit cette musique pour démoraliser qui que ce soit, pour qu’ils se sentent encore moins bien. J’espère toujours que ça aura l’effet contraire. Le pire truc que je puisse imaginer est que quelqu’un se mette à se trancher les veines ou se sente pire après avoir écouté notre groupe. C’est presque une crainte que j’ai. Et ça aurait pu se produire si j’avais été plus loin dans la direction de Moonflowers, car ça commençait à prendre un mauvais tournant et à faire du mal. Ça devenait dur d’y voir la moindre forme de beauté.

Tu disais tout à l’heure que Shining n’était pas du tout un album joyeux. Ça m’a fait penser à une chose qu’avait dite ton chanteur Mikko Kotamäki la dernière fois : « La musique joyeuse, c’est horrible. » Es-tu d’accord avec lui ?

Il a dit ça ? Evidemment, c’est son opinion. J’aime toutes sortes de musiques. La musique joyeuse ne me pose pas de problème. J’aime même Dua Lipa ! C’est de la musique qui sonne assez joyeuse, même s’il y a beaucoup de mélodies mélancoliques dedans. D’ailleurs, j’adore la pop qui a des mélodies tristes. Je suis un énorme fan de Duran Duran et ça m’a beaucoup affecté en tant que compositeur, avec le vieux Marillion, a-ha et un tas de groupes qui, encore une fois, feront dire aux puristes du doom : « Brûlez-le ! Au bûcher ! Qu’il aille se faire foutre ! » Pour moi, peu importe de quel genre de musique il s’agit, si c’est une bonne chanson, c’est une bonne chanson, c’est tout ce que qui compte, et il y a beaucoup de bonne musique dans tous les styles et chez tout type d’artiste. La musique parfaite pour moi, ce n’est pas de la musique totalement joyeuse, mais ce n’est pas non plus de la musique totalement triste. C’est quelque chose entre les deux, et c’est ce que j’ai toujours pensé qu’étais Swallow The Sun, avec des mélodies super tristes mêlées à d’autres, non pas forcément joyeuses, mais jolies. Pour moi, c’est ça la musique parfaite, parce que c’est le genre de musique que j’écoutais quand j’étais jeune, avec Duran Duran, Mike Oldfield, etc. La musique qui véhicule de la tristesse tout en restant belle m’a toujours touché, ce qui n’est pas surprenant pour un Finlandais, et notre musique est exactement comme ça. Peut-être que ça aurait été différent si j’étais né sur une île dans les Caraïbes ; peut-être alors que je ferais du surf et composerais de la musique très joyeuse, même si c’est un peu un cliché, car ils font beaucoup de musique triste là-bas aussi.

C’est tout pour l’interview. Merci d’avoir pris le temps de nous parler ! D’autant que tu as l’air plutôt dans un bon état d’esprit aujourd’hui…

Tu sais, je suis quelqu’un de très introverti et qui, s’il pouvait choisir, préférerait rester ici dans la forêt [petits rires]. Je ne vois pas beaucoup de gens, mais si je suis parmi les gens et que je leur parle, je suis très sociable et ça ne me pose pas de problème. J’ai toujours été comme ça. Je suppose que beaucoup de gens croient que je passe mon temps à pleurer ici dans la forêt avec un verre de vin rouge, à lire des poèmes de Lord Byron, etc. Enfin, ça fait aussi partie de moi, bien sûr, mais il faut avoir différentes facettes en tant qu’être humain. C’est pareil qu’avec la musique. Il faut avoir plein de facettes dans sa musique, autrement tu finis vite par ressembler à un trou-du-cul si tu te contentes d’une seule chose. Mais c’était très sympa de te parler à nouveau. Merci pour l’interview !

Interview réalisée en visio le 25 septembre 2024 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Jussi Ratilainen.

Site officiel de Swallow The Sun : swallowthesun.net

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