Le temps a filé depuis les débuts des Tagada Jones : trente ans plus précisément, entre les premières chansons composées en Bretagne dans l’ambiance des squats et de la débrouille, et un best of, servi sur un plateau au public sur toutes les scènes de France. Pourtant, s’il y a bien une chose dont le groupe se targue, c’est de ne jamais avoir renié ses origines DIY, et surtout son indépendance. Alors certes, le chemin a sûrement été plus long que si les Tagada Jones avaient saisi les opportunités de carrière que leur ont tendues les labels, mais l’aventure aurait aussi certainement été moins intense, et peut-être moins longue aussi. C’est du moins le ressenti de Niko, chanteur de la formation depuis le tout début.
Pour ses trente ans, le groupe fait du neuf avec du vieux, puisqu’il sort TRNT, un best-of qui regroupe quinze titres repensés et réenregistrés pour l’occasion. Tagada Jones met les petits plats dans les grands en conviant des cordes sur ses titres. Il se fend même d’un morceau inédit, « Le Poignard », qui montre que les quatre musiciens en ont encore et toujours sous le pied. Niko se replonge avec nous dans l’histoire du groupe et nous rappelle les luttes qui les animent chaque jour depuis trente ans.
« Malheureusement, dans notre pays, les gens préfèrent regarder et critiquer ce que tu fais. C’est propre aux Français. On est quand même les champions pour ça, avec des gens qui sont assis sur leur chaise et jugent si ce que tu as fait est bien ou pas. Ça a tendance à nous énerver. Beaucoup parlent, mais n’agissent pas. »
Radio Metal : Pour les trente ans du groupe, vous sortez TRNT, avec une sélection de titres parmi neuf albums de votre discographie. Comment s’est passée la sélection ?
Niko (chant & guitare) : Au tout début, nous voulions faire un nouvel album, et puis nous nous sommes dit que ça ne marquait pas assez, que ce n’était pas une photographie de la carrière du groupe. Nous voulions faire un best of, donc nous nous sommes dit que nous allions réenregistrer des titres. Il y en a pour lesquels c’était simple, parce nous avions déjà des versions différentes qui existaient, soit réorchestrées avec nos copains des Bidons De l’An Fer qui jouent avec nous (nous avions fait une bonne dizaine de concerts avec eux), soit que nous avions déjà jouées avec un quatuor de cordes. Ces titres ont été enregistrés assez rapidement. Ensuite, pour les autres, ce sont des morceaux que nous avons décidé de mettre dessus parce que nous sentions bien de les jouer sur scène. Nous avions envie de défendre ces titres-là sur scène, soit parce que nous avions déjà fait des petits changements – il y a certains morceaux que nous ne jouons plus exactement pareil, donc nous trouvions ça sympa –, soit parce que nous avions envie de les réinterpréter. Il y a un titre qui date de notre tout premier mini-CD, de 1995 : « Hold-up ». Nous trouvions ça rigolo de le jouer avec l’énergie et le son d’aujourd’hui. Nous avons donc pioché à gauche à droite, mais le leitmotiv était de se dire que nous pouvions jouer ces titres-là sur scène, actuellement.
Pourquoi avez-vous fait le choix de réenregistrer ces titres plutôt que de juste les remasteriser ?
Nous trouvions que ça n’avait pas grand intérêt, en 2024, de faire une playlist comme on peut en faire sur toutes les plateformes. Remasteriser, c’est un peu de l’esbrouffe en général, c’est plutôt un argument commercial, alors que là nous amenons vraiment quelque chose de différent. D’ailleurs, les gens qui nous écoutent régulièrement ont vraiment bien senti les différences. Et c’est cool pour nous, car ils ont plutôt apprécié les nouvelles versions. Ce n’est pas toujours facile de reprendre d’anciennes versions, on peut les changer un peu, mais il ne faut pas trop les changer non plus, sinon les fans vont dire… Les gens qui ont l’habitude d’écouter un titre en ont tellement l’habitude qu’il faut garder la ligne directrice du morceau et ne pas se perdre. Le jeu était plutôt sympa et nous nous y sommes prêtés avec grand plaisir. D’ailleurs en studio nous avons beaucoup apprécié de réenregistrer tout ça. C’est quasiment le même travail de studio que pour un album, puisque nous avons tout enregistré, mais avec une approche différente. Souvent il y a eu peu de prises. Pour la voix, par exemple, tout a été fait pratiquement du premier coup, parce que ce sont des morceaux que j’ai chantés des dizaines voire des centaines de fois. C’est venu assez vite. Pas mal de gens qui ont écouté l’album ont trouvé que ça ressemblait presque à un live. Même la personne qui a mixé, Fred Duquesne, nous l’a dit. C’est quand même vraiment un album studio, mais je pense que c’est le fait d’avoir accouché rapidement des titres, parce que nous les connaissions bien, qui amène une certaine intention qui doit rappeler le live à ceux qui nous connaissent bien. Ça donne un ressenti différent d’un album habituel.
Vous enregistrez en prise live ou en piste à piste ?
Nous enregistrons chacun notre tour, batterie, basse, guitares… Nous avons parfois un morceau témoin pour jouer par-dessus, parfois pas. Nous connaissons tellement bien certains morceaux qu’il n’y avait pas besoin de témoin.
Des membres du groupe ont-ils joué certains morceaux pour la première fois ?
Oui, sur les quinze titres, il y en a six ou sept que nous ne jouions plus. Certains sont assez vieux. Je peux leur demander, il y en a un à côté de moi [Niko demande à Waner : « Des morceaux du best of que tu n’avais jamais joués avant ? »]
Waner (basse) : Oui, « Ecowar ». Enfin je l’avais joué au début quand j’étais arrivé dans le groupe. Il y a aussi « Thérapie »…
Niko : Oui, il y a des morceaux qui n’étaient plus dans les playlists depuis très longtemps.
« Nous défendons les libertés, et l’un des gros problèmes de notre société est de vouloir imposer sa vision aux autres. »
C’est ce qui permet peut-être de les réinventer, d’avoir un regard neuf ?
Oui. Souvent, nous changeons des petites choses en live. Quand nous avons déjà joué le titre, nous le rejouons à l’état où nous l’avions laissé, dans cette version « évoluée ». Nous ne sommes pas repartis du titre d’origine. Il n’y a vraiment que pour le très vieux « Hold-Up » que nous avons été obligés de réécouter ce que nous faisions parce que nous ne nous en rappelions plus. C’est intéressant de regarder nos morceaux d’un autre côté du prisme et de changer des choses. Nous sommes vraiment contents de l’avoir fait. Pour nous, c’est mille fois mieux qu’un best of où tu remasterises tes titres et les remets. Je le redis, mais ça n’a plus grand sens aujourd’hui avec les playlists que les gens peuvent faire comme ils veulent.
En piochant des morceaux de différentes époques, est-ce que ça te fait dire que votre son a évolué, pour devenir peut-être plus metal ?
Je crois que d’une manière générale, le son des productions a évolué. Ce n’est même pas que notre son, ce sont les gens qui nous mixent, et puis même l’air du temps fait que les productions ont grossi. Aujourd’hui, beaucoup de formations ont accès à de très belles productions, alors qu’avant, c’était réservé aux énormes groupes, avec des gens qui passaient un temps fou dans les studios. Aujourd’hui, l’avancée technologique fait que beaucoup de groupes peuvent avoir accès plus facilement à ce qu’on peut appeler « un gros son ». Ensuite, oui, nous avons durci notre son par rapport au tout début du groupe, mais ce n’est pas vraiment la même chose. Au début, nous pouvions avoir un son plus punk, plus brut, alors que maintenant, le son est peut-être un peu plus dur. Certaines personnes ne vont pas avoir le même ressenti et diront que le fait d’avoir un son brut, c’est aussi très corrosif. Lorsque nous avons fait l’interview chez France Inter, à Côté Club, ils ont passé au même niveau « Hold-Up » du premier mini-CD, enregistré avec un huit-pistes, et cette version-là, et tu vois bien que les avis divergent. Certaines personnes disent qu’au début nous avions certes un son tout keuss, mais qu’il se passe quelque chose. Parfois, certaines personnes vont adorer un album d’un artiste qui date des années 70 avec un son pas terrible, car on s’est habitué à ce son-là aussi.
Aujourd’hui, les systèmes d’écoute ont complètement changé. Les gens écoutent de la musique sur leur téléphone, avec des AirPods, des enceintes Bluetooth, et ils n’ont plus une super chaîne hifi avec une qualité de dingue chez eux. Ça a obligé tous les groupes à mixer avec un son compressé, ce qui n’existait pas avant. On n’avait pas ce passage par la compression, la limitation du son pour que tout sonne au taquet tout le temps. Aujourd’hui, si tu ne le fais pas, ça peut très vite mal vieillir. A l’inverse, quand tu prends des systèmes très haute définition, le surcompressé, ça ne marche pas très bien non plus. En tout cas aujourd’hui, comme la quasi-intégralité des groupes, nous avons choisi une solution d’enregistrement moderne avec des solutions modernes de mix. Et à vrai dire, ce n’était pas vraiment notre partie, puisque c’est plutôt la personne qui mixe qui met sa patte. Sur l’album précédent, nous avions fait des mix tests sur un même titre : plusieurs mixeurs avaient reçu les mêmes bandes, et nous nous sommes aperçus que chacun était capable de tirer le morceau vers son propre univers et de vraiment changer son rendu. Il peut être amené vers un côté plus metal, plus rock… C’est assez incroyable. Et quand ça fonctionne bien, il discute beaucoup avec le groupe pour savoir où il veut aller, et ne pas partir dans une mauvaise direction.
Quelle était la consigne donnée à Fred Duquesne ?
Nous l’avons choisi parce que nous voulions justement son type de son classique, un son un peu plus « metal » avec un gros pied à la batterie, etc. Ça prenait un peu le contrepied, car nous avons ramené beaucoup plus de mélodies que d’habitude dans de nombreuses chansons, notamment avec les cordes. Nous trouvions intéressant de compenser avec un son très dur, un peu metal. L’idée de base a fonctionné, ce mix marche très bien. Malgré la présence des cordes, les titres ne sont absolument pas « raplapla », ils ont gardé toute leur énergie. C’était important pour nous, de ne pas avoir un rendu tout lisse.
Comment s’est déroulé l’enregistrement avec les cordes ?
Dans cette première version, les cordes ont joué ce qu’ils jouaient en live. Nous avions déjà posé basse, batterie et guitare, et ils sont venus jouer leurs partitions. Ça s’est fait très vite, parce qu’ils ne se trompent pas. Ils ont fait deux prises chacun, c’est tout.
« On est en train de s’américaniser, dans le mauvais sens du terme, avec ce côté puritain qui fait qu’il n’y a plus le droit de rien dire, de rien faire. Nous avons monté un groupe revendicatif justement pour lutter contre ce puritanisme qui nous déplaît totalement. Ce ne sont pas nos valeurs. Tout doit être lissé, beau, propre : non, la vie ne marche pas comme ça. «
L’usage de cordes est presque un incontournable dans la carrière des grands groupes, mais là ce sont deux univers assez lointains a priori…
J’ai l’impression que dans le metal, ça s’est fait assez souvent. J’ai tendance à dire nous faisons partie de la grande famille du rock français. Si tu retires tout l’habillage pour garder le squelette, tu te retrouves juste avec une guitare sèche ou un piano, et tu chantes : ça fonctionne. Nous avons donc déshabillé l’intégralité du titre, gardé le squelette, et nous l’avons arrangé différemment avec les cordes. Ça s’est fait assez souvent dans le metal, mais beaucoup moins dans le côté punk-rock, et encore moins en France. Nous sommes vraiment contents du résultat. A tel point que nous le mettons en application pour notre festival anniversaire (On N’a Plus 30 Ans, qui a eu lieu fin mars, NDLR). Le dimanche, nous jouerons avec un orchestre philharmonique, et nous leur avons donné encore plus de place puisqu’ils joueront tous les titres.
On peut s’arrêter sur certains titres, faire un focus, notamment un inédit : « Le Poignard », sur le thème de la trahison. C’est une chanson qui t’est personnelle, qui te tenait à cœur ?
C’est vrai qu’il y a toujours quelque chose de personnel. En discutant avec les gens, tu te rends compte que ça touche tout le monde, c’est habituel, surtout la récurrence de ce moment difficile où ces gens sur qui tu pensais pouvoir compter te font défaut, et ce sont souvent ceux qui ont les plus grandes gueules. C’est un morceau que j’avais dans la besace depuis quelques années, mais à un moment, c’était important de le dire. Nous voulions que ça touche les gens, parce que nous savons que cette histoire, même s’il y a bien sûr un élément déclencheur, est pour tout le monde. C’est une généralité. C’est toujours pareil, les gens sur qui tu crois compter, à un moment, disparaissent et ne viennent pas remplir le rôle que tu espérais. Même s’il y a quelque chose de personnel là-dedans, c’est une généralité que nous avons voulu faire avec ce titre. Pas mal de gens s’y seront reconnus.
A la fin, tu parles du « sombre reflet de vos ego » : l’ego est le propre de l’homme ? Ce qui le rend plus individualiste, et fait donc qu’à un moment il te laissera tomber ?
Il existe plusieurs raisons qui font que les gens voient toujours midi à leur porte. On se rend compte que le pouvoir, celui de l’argent comme le pouvoir politique ou celui d’un chef d’entreprise, fait toujours vriller les gens. Les bonnes idées de base alors s’envolent pour ne laisser place qu’à la réussite personnelle. C’est bien dommage, mais c’est souvent le cas. La vision que nous avons de la vie autour du groupe, c’est que nous faisons ce que nous avons à faire, en essayant d’aller toujours de l’avant, et nous aimons faire des choses concrètes. En fin d’année, par exemple, nous allons faire une tournée caritative. L’objectif sera de faire entre cinquante et cent mille repas pour les Restos Du Cœur. Malheureusement, dans notre pays, les gens préfèrent regarder et critiquer ce que tu fais. C’est propre aux Français. Je ne dis pas que ça n’existe pas dans d’autres pays, mais on est quand même les champions pour ça, avec des gens qui sont assis sur leur chaise et jugent si ce que tu as fait est bien ou pas. Ça a tendance à nous énerver, mais maintenant, nous laissons ça de côté, nous allons de l’avant en faisant ce que nous devons faire, et souvent en mettant des actes en face des paroles. Beaucoup parlent, mais n’agissent pas.
Le clip de cette chanson raconte une autre histoire dans un autre contexte, avec une jeune femme qui se prépare pour un combat de boxe et est trahie par son coach. Pourquoi ce parallèle entre musique et sport de combat ?
Il faut qu’un clip soit visuel, alors nous cherchions une idée. Nous ne voulions pas rester trop terre à terre, même si ça arrive ; nous l’avons fait, sur certains clips, et nous l’avons un peu regretté après. Avec du recul, nous aurions dû chercher une idée un peu plus évoluée pour imager les paroles. Là, c’est le réalisateur qui a eu cette idée, vu que je parle de ring au début du morceau. Il a eu l’idée de transposer ça. Nous avons tous trouvé l’idée vachement bien. On comprend bien ce concept de trahison, il est bien imagé dans le clip, mais il y a aussi tout le côté combat, qui est très graphique. Pour l’anecdote, c’est une catcheuse qui a eu le rôle. Elle a été championne du monde de catch ; elle vient de Saint-Brieuc et a commencé à faire du catch sur la musique de Tagada, en gravant sur une batte de base-ball le titre d’un de nos morceaux. Nous avons trouvé ça super sympa. Nous sommes entrés en contact avec elle et lui avons proposé de faire le clip. Il y a eu un concours de circonstances faisant qu’il y avait plusieurs éléments positifs pour lancer cette idée de clip.
« L’engagement, c’est dire ce que tu as envie de dire sans t’autocensurer. J’ai formé beaucoup de jeunes groupes : ils ont les idées mais ils s’autocensurent, parce qu’ils ont peur de les exprimer clairement, de les afficher, de décevoir la moitié de la population qui ne votera pas comme eux. Ils préfèrent ne pas le dire pour ne pas se faire dézinguer. Je trouve cela complètement con. »
Parmi les thèmes récurrents dans les chansons de Tagada, il y a l’injustice, l’écologie, mais aussi des titres sur les violences faites aux femmes. Penses-tu que le milieu de la musique, ou même plus précisément des musiques dites extrêmes, pourrait ou devrait connaître un « MeToo », comme c’est le cas en ce moment pour le cinéma ?
C’est général, ce n’est pas plus dans un secteur que dans un autre. C’est partout pareil. Je ne pense pas que le secteur de la musique soit plus impacté. Ni plus ni moins. Ça reste dans une moyenne, malheureusement, de mauvaises conduites.
Vous avez sélectionné « Je Suis Démocratie » sur cet album. Quand la chanson était sortie en 2017, tout le monde était Charlie, ça faisait relativement consensus. Aujourd’hui, beaucoup de gens sont Charlie « mais… ». On voit les menaces de mort suite au dernier dessin de Coco, par exemple. C’est un mouvement naturel de la société ?
Nous défendons les libertés, et l’un des gros problèmes de notre société est de vouloir imposer sa vision aux autres. A partir du moment où des gens vont émettre des menaces de mort, c’est parce qu’on ne pense pas comme eux. Ça va même maintenant beaucoup plus loin, parce que certaines menaces vont jusqu’à remettre complètement en question le système éducatif laïque français. Pour moi, comme pour beaucoup de gens, c’est « no way ». Aujourd’hui, des partis politiques d’extrême droite surfent sur cette vague. On est dans un pays laïque. Point. Il n’y a pas à le remettre en cause, et personne n’a envie de se faire dicter quoi que ce soit, de n’importe quelle religion que ce soit. Comme nous avons toujours prôné les libertés de manière générale, ce sont des choses que nous réfutons totalement. Vouloir imposer aux autres tes idées, c’est l’essence même des problèmes qui naissent partout. Effectivement, nous sommes Charlie. Une caricature, c’est une caricature. Dans les années 1970, ça faisait marrer tout le monde. Aujourd’hui, on n’a plus le droit d’en rigoler. Outre cet exemple, il y a d’autres aspects sur lesquels on est en train de s’américaniser, dans le mauvais sens du terme, avec ce côté puritain qui fait qu’il n’y a plus le droit de rien dire, de rien faire. Ça ne nous plaît pas non plus. Nous avons monté un groupe revendicatif justement pour lutter contre ce puritanisme qui nous déplaît totalement. Ce ne sont pas nos valeurs. Tout doit être lissé, beau, propre : non, la vie ne marche pas comme ça.
Tu disais dans une interview récente que vous étiez l’un des seuls groupes engagés. En réalité, beaucoup dénoncent les injustices, mais peu acceptent de dire qu’ils sont politisés. C’est quoi ta conception de l’engagement ?
C’est mettre des actes en face des idées. Beaucoup trop de gens parlent, mais ne font rien. Il y a une question de curseur : tu n’es toujours pas assez engagé pour certains, et trop pour d’autres. Chacun a son propre curseur d’engagement. Malheureusement, dans notre vie actuelle, les gens vont plutôt se tirer dans les pattes, alors qu’on devrait faire avancer un bateau dans le même sens, au lieu de juxtaposer les actions. Je prends l’exemple du colibri qui fait sa petite mission en essayant d’éteindre un incendie avec un tout petit peu d’eau dans le bec, mais si tu additionnes, ça fonctionne. Si on est nombreux à faire des actions, à essayer d’aller de l’avant, on va réussir à faire avancer les choses. Je pense que l’engagement, c’est dire ce que tu as envie de dire sans t’autocensurer. J’ai formé beaucoup de jeunes groupes : ils ont les idées mais ils s’autocensurent, parce qu’ils ont peur de les exprimer clairement, de les afficher, de décevoir la moitié de la population qui ne votera pas comme eux. Ils préfèrent ne pas le dire pour ne pas se faire dézinguer. Je trouve cela complètement con. C’est vrai qu’il n’y a pas beaucoup de groupes engagés, par rapport à la quantité de groupes qu’on peut croiser, en particulier dans notre scène, alors que la proportion est peut-être plus importante dans d’autres styles musicaux. Parfois, par rapport au fond des textes, nous sommes plus en phase avec des groupes de chanson française qu’avec des groupes de metal et de punk.
« Nous avons des chances de faire complet [à l’Olympia], ce qui représente toujours beaucoup pour nous. Il ne faut pas oublier que nous venons des réseaux de squats. C’est assez paradoxal de se retrouver aujourd’hui à remplir de très grandes salles comme ça. »
Vous avez aussi sélectionné le titre « Combien De Temps Encore ». On y trouve cette phrase sur les enfants qui supplient de ne plus bombarder pour rien. Évidemment, cette phrase résonne avec ce qui se passe aujourd’hui à plusieurs endroits du monde…
Si l’on revient à l’une de tes premières questions, sur le choix des titres, nous avons aussi choisi des morceaux où les paroles, malheureusement, restent d’actualité. C’est toujours compliqué de chanter quelque chose qui est devenu complètement à côté de la plaque, qui n’est plus vrai, même si c’est un morceau fort d’un groupe. Malheureusement, grand nombre de morceaux que nous avions écrits il y a vingt ou vingt-cinq ans sont toujours d’actualité. A l’époque, nous n’écrivions pas pour les mêmes bombardements, pour les mêmes guerres, mais finalement il y en a toujours, le Kosovo, l’Irak… Même si les guerres étaient moins aux portes de chez nous, il y en avait déjà. Nous nous rendons bien compte qu’en vingt ans, le monde n’a pas tellement changé, et que cette soif de pouvoir fait que les gens en reviennent toujours aux mêmes actions. Il faut être réaliste : des pays occidentaux comme le nôtre ont leur rôle à jouer là-dedans. Aussi horribles que soient les actions menées par les Russes en Ukraine, c’est ce qu’ont fait les Américains, épaulés par l’OTAN, en Afghanistan. Ce titre-là évoque le pouvoir qui parasite la vie des hommes, car il y a des gens qui en veulent toujours plus. L’exemple, c’est Poutine : il a déjà tout, ça fait vingt ans qu’il est au pouvoir, mais il en veut encore plus. Il n’y a aucune raison. Tous les gens sensés qui analysent cette situation se disent qu’il est complètement fou. Oui, il pète un plomb avec le pouvoir, il devient complètement ouf.
Dans les chansons toujours d’actualité, il y a « Manipulé ». Elle prend une autre dimension quand on sait qu’elle date de 2005. Aujourd’hui, les informations circulent encore plus rapidement. C’est comme si ce que vous dénonciez à l’époque avait explosé.
C’est un constat, il y a une manipulation des informations. C’est pour ça que nous avions fait ce titre, parce qu’à l’époque déjà ça nous gonflait. Aujourd’hui, c’est puissance un million avec les réseaux sociaux ou, pire, l’appartenance des plus grands médias à quelques magnats de la presse, qui ont des mots d’ordre pour faire passer des contenus et des messages politiques au sein de leurs médias. Aujourd’hui, il faudrait absolument que les lecteurs aient le temps et la prise de conscience de s’élever un peu et de prendre du large par rapport à l’information qu’on leur donne, ou en tout cas, d’analyser et d’avoir leur propre interprétation de l’information. On leur donne des choses toutes cuites dans le bec, et les trois quarts des gens, sans réfléchir, y vont les yeux fermés sans savoir si l’information a été ou non manipulée. Il ne faut pas oublier aujourd’hui que l’un des plus grands journalistes, qui avait monté Mediapart, était à l’origine d’une fausse information qui a eu pour conséquence que les pays de l’OTAN aillent bombarder l’ex-Yougoslavie. Les conséquences sont extrêmement graves. Il faut que les gens arrivent à prendre un peu de recul par rapport aux informations qui leur passent sous le nez, qu’ils ne foncent pas bêtement dans ce qu’on leur dit et qu’ils aient conscience que l’information, bien souvent, est orientée. C’est encore pire aujourd’hui que quand on a écrit ce titre.
En 2005, on ne parlait pas encore de fake news et la désinformation n’était pas un sujet de premier plan. Comment en étais-tu arrivé à l’époque à t’intéresser à ça ?
C’était déjà le début de l’information de masse pour les andouilles. Il n’y avait plus de qualité, il fallait déjà balancer des infos au plus vite. La base de ce titre, c’était le début du scoop, le fait de vouloir sortir des informations à tout prix. Tant pis si c’est faux, tant mieux si c’est vrai, il fallait sortir l’info le premier. Il y a eu des aberrations, parce que les gens sortaient n’importe quoi sans vérifier l’information. C’est encore plus le cas aujourd’hui, puisque certains font exprès de balancer de fausses informations, qui sont diffusées à des millions de personnes, mais à l’époque, c’était plutôt la course à balancer l’info le premier, que ce soit vrai ou pas. Malheureusement, ça a évolué, mais en pire.
Vous avez gardé les samples d’époque, vous auriez presque pu en proposer de nouveaux.
C’est vrai, mais nous voulions les garder, par respect pour les fans. Nous avons nous-mêmes été fans de plein de groupes, et nous savons qu’il ne faut pas trop torturer le morceau. Et puis c’est une chanson qui est très basée sur les samples. Si tu les changes complètement, ça change complètement les repères des gens. Donc nous ne nous sommes pas posé la question.
« Nous avons la chance incroyable de vivre d’un métier passion. A chaque fois que nous partons, le temps d’un week-end, nous fermons la porte du camion et nous sommes contents, comme d’éternels adolescents qui partent en concert. C’est un choix de vie qui nous nourrit en permanence. »
Cette année, vous avez aussi un grand rendez-vous à l’Olympia. Vous n’y avez encore jamais joué ?
C’est notre premier Olympia. C’est tout simplement la salle la plus mythique de Paris et de France, y compris dans la tête des gens. Pour la petite histoire, ma mère était venue nous voir il y a trente ans, mais ce que nous faisions n’était pas du tout sa came. Elle avait dit que ce n’était pas pour elle. Ce premier concert où elle est venue, c’était dans la rue, pour une fête de la musique. Le deuxième, ce sera à l’Olympia ! Elle revient juste parce que son fils joue à l’Olympia. Il faut savoir que dans sa tête, je succède à Sylvie Vartan, puisque c’est le dernier concert qu’elle a fait là-bas, en 1976. Nous avons fait de plus grandes salles, comme le Zénith à Paris, mais l’Olympia, c’est l’Olympia. En plus, le taux de remplissage est bon, nous avons des chances de faire complet, ce qui représente toujours beaucoup pour nous. Il ne faut pas oublier que nous venons des réseaux de squats. C’est assez paradoxal de se retrouver aujourd’hui à remplir de très grandes salles comme ça, mythiques en plus.
Malgré tout, vous restez indépendants, c’est l’une des marques de fabrique du groupe. Quel est le prix de l’indépendance ?
Il faut savoir attendre et prendre son temps. Nous avons commencé à jouer en décembre 1993, et nous avons vraiment commencé à tourner en 1996. En 1997-1998, nous avons eu des propositions pour signer dans des grosses boîtes. Je me rappelle très bien, ce n’est pas le message de mes parents qui rentraient dans ma chambre, ce n’est pas le message de mes profs non plus : c’était plutôt ce que chantaient les groupes que j’adorais écouter sur mon radiocassette. Tous ces groupes de la génération alternative ont semé des graines. Et c’est Loran des Bérurier Noir qui le dit : d’une des graines semées à cette époque, Tagada Jones est né. Nous nous sommes construits sur ces valeurs, et la genèse du groupe vient de là. Nous n’avons donc vu aucune raison d’aller signer. Si nous l’avions fait, déjà, nous ne serions peut-être pas là, nous ne savons pas, puisque la trajectoire aurait été différente. Ce qui est sûr, c’est que nous aurions eu une exposition bien plus importante, puisque nous sommes restés dans notre petit réseau, avec nos flyers, les fanzines… Nous nous sommes développés petit à petit, tout doucement. Nous n’avons jamais regretté ça, bien au contraire. L’histoire du groupe, ce sont plein de petits cailloux mis les uns à côté des autres, qui forment aujourd’hui ce socle assez solide. Ça a pris du temps mais nous ne sommes pas pressés.
Et puis nous avons la chance incroyable de vivre d’un métier passion. A chaque fois que nous partons, le temps d’un week-end, nous fermons la porte du camion et nous sommes contents, comme d’éternels adolescents qui partent en concert. C’est un choix de vie qui nous nourrit en permanence et qui est pour le moins passionnant. A aucun moment nous ne regrettons d’avoir pris le temps. Je crois même qu’il y a des groupes qui sont montés vite, mais c’est peut-être plus compliqué quand tu redescends, c’est là que les groupes splittent, que les histoires s’arrêtent. Le succès de la longévité vient du fait que nous ayons toujours franchi les étapes petit à petit, en prenant notre temps. J’aime dire à tous les groupes qui débutent que c’est possible.
Tu as passé la plus grande partie de ta vie – trente ans – avec ce groupe. C’est quoi Tagada, pour toi ?
C’est un groupe de copains qui, finalement, profite de la vie en allant à la rencontre de publics un peu partout en France et à l’étranger, et qui se nourrit et se régénère en permanence grâce à ces concerts, ces rencontres, cette espèce de fusion avec le public qui nous relance pour X dates. C’est une histoire un peu atypique pour un groupe de rock, puisque nous sommes totalement indépendants. Mais voilà, c’est l’histoire d’un groupe de rock français, un petit peu dure, mais qui vaut vraiment le coup d’être vécue.
Qu’est-ce qui a changé dans le groupe ?
L’âge ! [Rires] Il y a forcément une évolution, le line-up a changé, justement parce que certaines personnes n’avaient pas envie de passer leur vie au service de la musique, elles ont eu envie de poser leurs valises. Mais la passion et la conviction restent intactes.
« Il y a tout un album que nous ne défendons pas trop : Virus. Il y a des moments où tu essaies d’apprendre un peu de technique, et tu la mets bêtement en application, mais ce n’est pas du tout productif. C’est même contre-productif. »
Une bonne décision que tu as prise ?
Ne pas accepter la grosse proposition qu’on nous avait faite en 1997.
Une mauvaise ?
Je n’ai pas l’impression que nous ayons fait vraiment de grosses erreurs. Si, mais nous l’avons fait contraints et forcés : nous avons annulé notre tournée mondiale, montée à l’époque de l’album précédent. Nous avions prévu un tour du monde, en partant de Paris et en revenant à Paris. Le projet était magique. A cause du Covid-19, c’était complètement impossible. Nous aurions pu, mais en sabrant la moitié ou les deux tiers des pays. Ça n’avait plus aucun sens. Oui, nous nous serions certainement éclatés à le faire, mais avec la plupart des dates sabrées, il n’y avait pas de raison de le faire.
Une chanson que tu regrettes ou que tu n’écrirais plus ?
Non, mais il y a tout un album que nous ne défendons pas trop : Virus. D’ailleurs, il n’est pas sur ce best of. C’est un moment où nous nous cherchions. Nous venons du punk, nous sommes autodidactes, nous n’avons jamais pris de cours. Forcément, il y a des moments où tu essaies d’apprendre un peu de technique, et tu la mets bêtement en application, mais ce n’est pas du tout productif. C’est même contre-productif, parce que ne n’est pas au service du titre. C’est juste un truc de technique que tu es en train d’apprendre, mais qui ne sert pas la chanson. Donc, sur tout cet album, nous étions un peu à côté de la plaque entre le process de composition et ce que nous étions en train d’apprendre à jouer. Sinon, il n’y a pas vraiment de morceaux que nous regrettons d’avoir chantés.
Un concert ?
Nous sommes partis très tôt jouer en Europe de l’Est. Je crois que c’était deux ans après la séparation de la Tchécoslovaquie ; nous avons joué au fin fond de la Slovaquie. Nous étions à trois cents kilomètres de Tchernobyl. Nous étions le premier groupe occidental à venir jouer là-bas. Ils ont monté une scène de palettes, ramené tous les systèmes sons du coin, de tous les villages environnants, et fait un truc de bric et de broc. La scène ne ressemblait à rien, le son ne ressemblait à rien, mais le concert a été magique et incroyable, parce que les gens étaient tellement contents de voir un groupe occidental venir jouer chez eux ! Ils faisaient la queue pour venir slammer sur scène. Du premier au dernier accord, les gens ont slammé non-stop. C’était quand même magique.
Que dirais-tu au Niko qui monte son groupe ?
« Persévère ». C’est difficile, nous avons eu énormément de portes fermées, d’une, parce que, quand tu es tout petit, tout le monde s’en fout et, de deux, parce que nous étions politisés. Ça n’aide pas. Mais il faut persévérer, parce que c’est possible, donc : « Ne lâche rien ».
Il te répondrait quoi ?
« Tu peux me faire confiance. »
On vous souhaite quoi pour la prochaine décennie ?
D’avoir encore la forme et la santé pour continuer à profiter pleinement des concerts. Notre musique est assez énervée et énergique sur scène, et tu ne peux pas trop tricher. Si tu commences à être moins dans le game, ça se ressent tout de suite. C’est la première chose, évidente. Ensuite, de continuer à parcourir toutes les routes de France et d’Europe, de découvrir encore d’autres pays, d’autres personnes. C’est ce qui nous anime depuis le début.
Interview réalisée en visio le 22 mars 2024 par Claire Vienne.
Retranscription : Claire Vienne.
Photos : Mathieu Ezan.
Facebook officiel de Tagada Jones : www.facebook.com/tagadajonesofficiel
Acheter l’album TRNT.





































Ahlala on les aime dans ce pays nos groupes punko-anarcho-gaucho-pouilleux. Quand un message politique passe avant la musique…
Une voix de merde, 3 riffs à la con vus et revus, des paroles révolutionnaires et anti-système d’une grande originalité. La recette plaît encore.
« Malheureusement, dans notre pays, les gens préfèrent regarder et critiquer ce que tu fais » Triste ! pauvre petit choupinet. Toute l’intolérance du gauchisme à la française résumée en une phrase. Quand on est artiste , on s’expose à la critique, c’est la base. ça plait ou pas. Pas besoin de foutre le feu ou de crier au fascisme dès la première critique. Comme s’ils en chiaient 10 fois plus que les autres … mon Dieu.
Il propose , le public dispose, point barre.
Cet homme devrait s’informer sur les débuts d’une groupe culte nommé Candlemass . et les conditions de l’enregistrement du leur mythique premier album puis de la descente aux Enfers de Leif Eidling. Il n’a jamais casser le public suédois pour ça. Il s’est juste bouger le cul et maintenant il mérite son statut.
L’herbe n’est pas plus verte ailleurs.
Tagada Jones politisé ? Cela fait bien longtemps qu’ils ne font plus peur à personne (C’est pas les Bérus quoi !). Le gouvernement, tout ça, tout ça…un groupe d’opérette voilà tout !
« Il ne faut pas oublier aujourd’hui que l’un des plus grands journalistes, qui avait monté Mediapart, était à l’origine d’une fausse information qui a eu pour conséquence que les pays de l’OTAN aillent bombarder l’ex-Yougoslavie. »
C’est grave comme accusation.
Il aurait été pertinent de le relancer sur le sujet afin qu’il nous précise les sources de cette information.
On est dans le complotisme et la propagation de fakenews ; sachant que c’est un groupe ayant une audience assez importante.
Pour quelqu’un qui dénonce les manipulations et les fausses informations, c’est de la tartufferie.