C’est à nouveau une sacrée aventure qui s’achève pour Therion avec la sortie de Leviathan III. Pour rappel, février 2018, le triple opéra metal Beloved Antichrist sortait. Un an plus tard, Christofer Johnsson se retrouvait désemparé, sans vision de la direction que devait prendre le prochain album. C’est ainsi qu’il a eu une idée, comme il nous l’expliquait il y a trois ans : « J’ai eu une conversation téléphonique avec Thomas Vikström à ce sujet et nous avons parlé de Therion, nous en avons conclu que Therion a toujours fait ce que Therion voulait faire. Nous n’avions jamais fait l’album que le label voulait que nous fassions ou que les fans nous disaient de faire. Nous avons toujours uniquement pris en compte ce que nous voulions faire. La seule chose que nous n’avions jamais faite était de prendre en compte les souhaits de quelqu’un d’autre. Nous nous sommes dit que ce serait un défi et complètement nouveau pour Therion. » Ainsi est née la trilogie Leviathan : un album de tubes, un autre plus sombre et un dernier plus aventureux et progressif, le tout dans le style « classique » de Therion, sans forcément chercher l’innovation.
C’est donc pour évoquer ce dernier chapitre, clairement le plus hétéroclite des trois et celui dans lequel la vaste culture musicale de la formation est la plus mise en avant, que nous avons longuement échangé avec Johnsson qui, s’il reste la tête pensante du groupe, a trouvé en Vikström un véritable partenaire créatif. Au-delà de l’album, l’entretien qui suit est également l’occasion d’en apprendre toujours plus sur le guitariste-compositeur, mais aussi de rentrer dans les rouages des tournées – succès en Amérique latine, règles de taxation absurdes en Europe, etc. – et du business – les conséquences du rachat de Nuclear Blast par Believe Digital, ancien contrat faisant que le groupe était jugé surpayé, etc.
« Il y a des règles différentes dans chaque pays, et les règles changent constamment, donc avant chaque tournée, tu dois faire des recherches sur les impôts pour savoir ce qu’il en est maintenant. Je n’ai pas fait un groupe de metal pour avoir affaire à ce genre de connerie ! »
Radio Metal : Comment vas-tu ?
Christofer Johnsson (guitare) : Je me sens très soulagé ! Nous arrivons à la fin du méga-projet de trilogie Leviathan. Ça a demandé pas mal de boulot ! Nous avons écrit plus de quarante chansons, dont nous avons fait des démos, et nous en avons enregistré presque quarante. C’était beaucoup de travail en très peu de temps. Normalement, nous faisons un album, puis une tournée, puis il nous reste pas mal de temps avant de faire le suivant, mais là ça n’arrêtait pas. Nous n’avons pas tourné pour Leviathan I, à la place nous avons continué à travailler sur Leviathan II. Avec Leviathan II, nous n’avons tourné qu’en Amérique latine et fait que trois concerts en Europe. Il y avait donc moins de tournées, mais malgré tout, il n’y a pas eu de vraies vacances, nous avons constamment travaillé depuis 2019 lorsque nous avons commencé la composition.
Tu dis que tu es soulagé, mais n’y a-t-il pas une sensation de vide aussi maintenant ?
Non, absolument pas ! Je redécouvre la vie ! [Rires] Enfin, il nous reste toutes les dates à faire, donc le calvaire n’est pas terminé. Non, ça a été un grand plaisir de faire cette trilogie, je suis très content que ça se soit aussi bien passé. Notre idée au départ était d’écrire un seul album, mais nous avons été tellement inspirés que nous avons écrit suffisamment de musique pour trois albums. Thomas [Vikström] et moi nous sommes trouvés et sommes devenus une très bonne équipe de composition. C’est la raison principale expliquant pourquoi nous avons été aussi productifs. Ça a été génial. Ce sera cool de partir en Europe après toutes ces années ; ça fait six ans que nous n’avons pas tourné en Europe. Il était temps que nous nous y retournions. Et maintenant, nous aurons une vraie pause avant de repartir en Amérique latine à l’automne. Nous pourrons nous reposer un peu. Je crois que nous allons faire la Chine après l’Europe, mais ce n’est que trois concerts, donc ça devrait aller.
Autrement, niveau tournée, ça ne m’a pas tellement manqué. Quand nous n’avons pas du tout tourné pour Leviathan I, ça m’allait bien. Et quand nous avons dû annuler la tournée européenne pour Leviathan II, même si c’était très fâcheux… Nous avions signé un contrat avec un nouveau tourneur et il a complètement tout foiré sur un festival, ça aurait été un désastre de faire la tournée européenne avec eux. C’était donc une décision radicale, mais nécessaire. Nous avons donc seulement tourné en Amérique latine, mais ça me suffisait. Nous sommes énormes là-bas. La plupart des groupes y font un maximum de dix concerts, alors que nous en avons fait vingt-quatre et nous aurions pu en faire plus. Rien qu’au Mexique, nous en avons fait dix-huit et la moitié était à guichet fermé. Si nous voulions faire une tournée en Amérique latine sur les mêmes bases qu’en Europe, c’est-à-dire en prenant toutes les dates que nous pouvons, nous pourrions y faire trente-cinq ou quarante concerts. La Chine a aussi ouvert, nous avons décidé d’y faire seulement trois concerts cette fois, mais nous pourrions en faire six ou sept si nous le voulions. Si la Russie rouvrait pour les tournées, nous pourrions y faire dix concerts, plus la Biélorussie, plus le Kazakhstan deux concerts je suppose… Nous pouvons tourner énormément si nous le voulons. En Europe, en 2018, nous avons fait exactement ce que j’ai dit : nous avons pris toutes les dates que nous pouvions et nous nous sommes retrouvés avec cinquante-huit. C’était très ambitieux ! Nous étions complètement épuisés.
Nous allons clairement être plus sélectifs avec les tournées à l’avenir. On peut déjà voir sur le planning actuel. Pour l’instant, nous n’avons qu’un concert en France. Nous pourrions en rajouter un ou deux, parce qu’il nous faut des concerts d’escale pour aller en Espagne et revenir. Nous pourrions faire huit concerts en France, mais à cause des conditions très défavorables dans le pays en ce moment, nous ne pouvons en faire qu’un voire deux ou trois pour des raisons de transport. Au Royaume-Uni, ils imposent aux artistes des problématiques de visa. Nous avions fait huit concerts là-bas en 2018, mais la plupart étaient merdiques – de petites salles avec une centaine de personnes. Je ne sais pas pourquoi ils ont voulu nous caler autant de dates là-bas, mais c’était amusant d’essayer. Notre marché pour le Royaume-Uni, généralement, c’est un bon concert. Londres sera un super concert. Manchester sera moyen. Puis juste pour le fun, nous allons en Ecosse où nous retrouvons cent vingt spectateurs qui sont complètement dingues – je trouve que c’est le meilleur public en Europe de l’Ouest. Mais maintenant, avec le visa d’artiste, il y beaucoup de paperasse, de conneries et d’argent, ça me gonfle ! A moins qu’ils nous proposent une très bonne offre, nous ferons croix dessus.
« Nous ne rentrons donc pas dans la politique. Nous sommes des hippies. Nous n’aimons pas la guerre. Nous voulons que tout le monde s’embrasse et écoute du metal. Nous ne pouvons rien à ce qui se passe dans le monde, mais nous avons nos fans et nous leur apporterons toujours notre musique. »
C’est aussi ce que nous allons faire avec pas mal d’endroit en Europe, parce qu’il y a de plus en plus de règles stupides. Ça ne nous dérange pas de payer nos impôts, ne te méprends pas, mais nous ne voulons pas être doublement imposés. Nous ne voulons pas payer des impôts dans deux pays. Et s’ils ont une taxe artiste et que tu veux te faire rembourser, chaque personne dans le groupe et dans l’équipe qui a un revenu doit avoir un formulaire de double imposition, avec chaque source de revenus. Si tu fais trente-cinq concerts, il y aura trente sources différentes de revenus – certains organisateurs s’occupent de plusieurs concerts –, et avec dix personnes dans le groupe et dans l’équipe, ça veut dire que ça fait dix fois trente, soit trois cents formulaires de double imposition à remplir. Dans certains pays comme la France, c’est encore pire ! Ils exigent souvent un formulaire A1, ce qui est une erreur, car c’est quelque chose que tu dois avoir quand tu es employé par une entreprise et que ton employeur t’envoie dans un autre pays de l’Union européenne, mais que tu dois payer ta contribution sociale et tes impôts dans le pays où tu es employé. Comme nous ne sommes pas employés – tout le monde est à son compte et facture à l’entreprise mère de Therion pour recevoir son argent –, ça ne s’applique pas à nous. De nombreux pays – comme l’Espagne où deux membres résident – disent : « Non, on ne va pas vous donner un formulaire A1, car ce n’est pas le bon formulaire. Ça ne s’applique pas à votre activité » et ils ont raison. Sauf que quand ces membres viennent en France sans formulaire A1, ils disent : « Non seulement vous devez payer la taxe artiste, mais vous devez aussi payer la contribution sociale » qui est censée aller pour ta retraite et ce genre de chose… C’est complètement bizarre.
Toute l’idée de l’Union européenne était de simplifier les choses avec la vente de marchandise et les services, et pour travailler dans différents pays. Or durant les dix ou quinze dernières années, ils ont commencé à faire tout l’inverse. Et encore, si c’était les mêmes règles partout, mais ce n’est pas le cas. Il y a des règles différentes dans chaque pays, et les règles changent constamment, donc avant chaque tournée, tu dois faire des recherches sur les impôts pour savoir ce qu’il en est maintenant. Je n’ai pas fait un groupe de metal pour avoir affaire à ce genre de connerie ! Si tu regardes le planning de tournée, tu verras qu’il y a quatre concerts en Pologne et un en France. Tu en as l’explication avec ces règles idiotes. Voilà donc comment nous allons faire à l’avenir : nous allons être sélectifs avec les dates. S’il y a trop de règles débiles ou si nous n’avons pas suffisamment de public dans tel endroit, nous n’y jouerons tout simplement pas. Nous nous concentrerons sur les endroits où c’est facile et où il y a du public.
Tu l’as mentionné : au début de l’année, vous avez joué pas moins de dix-huit concerts rien qu’au Mexique, et en janvier vous y retournez pour un concert avec orchestre. Déjà en 2018, vous aviez fait une énorme série de dates là-bas. D’où vient cette histoire d’amour entre Therion et le Mexique ?
Je ne sais pas, mais de façon générale, Therion a toujours été plus populaire dans les pays qui avaient l’habitude d’avoir un marché noir. Par exemple, nous avons bien plus de succès en Europe de l’Est qu’en Europe de l’Ouest. Nous avons beaucoup de succès en Amérique latine, en Chine, en Russie, en Biélorussie et dans d’autres anciens Etats communistes. Partout où les gens ne pouvaient pas acheter les albums officiels mais des pirates pour presque rien, je crois que ça a bénéficié, pas seulement à Therion, mais aux groupes ayant une approche plus artistique ou originale, car il n’y avait pas de majors qui balançaient un paquet d’argent pour essayer de promouvoir des artistes mainstream. C’est l’une des explications sur notre popularité en Amérique latine. Plus spécifiquement, nous nous sommes très tôt rendus au Mexique – la première fois, c’était en 1993. Nous avons fait grossir notre public au fil des années. Il y a aussi que nous avions tendance à nous rendre dans des pays où personne d’autre n’était allé. En Amérique latine, nous avons été le tout premier groupe de metal à aller au Honduras. Je crois que nous avons été le premier groupe de metal non originaire d’Amérique latine et n’ayant pas un membre chilien à être allé au Chili, en 1995. La même année, nous sommes également allés en Argentine. Nous avons été l’un des premiers groupes de metal à aller en Bolivie. Je crois que nous étions l’un des premiers au Salvador – pas le premier, mais l’un des premiers.
Au Mexique, pendant que la plupart des groupes allaient à Mexico, Guadalajara et Monterrey parce que c’est là qu’est l’argent, nous n’avions pas peur d’aller dans de nouveaux endroits. Nous sommes allés à Aguascalientes, Durango, Oaxaca, etc. Sur la dernière tournée, nous avons joué à Villahermosa, et il y avait des fans là-bas qui disaient : « On est tellement contents que vous soyez là ! Personne ne vient jamais à Villahermosa, pas même des groupes mexicains ! » Nous, nous y sommes allés. Ce n’était pas un gros concert, il y avait cinquante personnes, c’était le plus petit concert de la tournée, mais quand même, tu vas quelque part où personne ne va et tu joues devant cinquante personnes, ça fait plaisir ! Car quelque chose se produit là-bas. Tous ceux qui aiment le metal viennent et ils sont exposés au groupe. Tu as l’occasion de leur montrer que tu es un bon groupe. C’est comme ça qu’on gagne des fans. Je sais que d’autres groupes commencent à jouer à Cancún, mais c’est une sorte de ville vacances et il y a quelques années, ça aurait été impensable d’aller jouer là-bas, ç’aurait été comme jouer sur la Côte d’Azur, mais ça fonctionne, il y a des fans de metal partout !
« AC/DC doit sonner comme AC/DC, et d’une certaine façon, c’est plus difficile pour eux d’écrire un nouveau tube parce qu’ils jouent sans arrêt les trois mêmes accords depuis cinquante ans. Pour moi, ça a été plus simple, car je peux écrire ce que je veux et ça passe. C’est le rêve de tout artiste. »
Le truc, c’est que quand tu vas dans un nouvel endroit, généralement, tu n’as pas d’organisateur qui sait comment s’y prendre. Tu as quelqu’un qui est un grand fan et a accès à de l’argent, et qui a envie de mettre en place un concert, mais il n’a pas vraiment d’expérience, donc il y a pas mal de galères, des merdes techniques, etc. Il faut donc être très patient et essayer de l’aider à apprendre et à monter la chose, de façon à ce que, la fois suivante, il ne foirera pas les mêmes choses, et peut-être que la troisième fois tout fonctionnera comme il faut. Je crois que beaucoup de groupes n’ont pas la patience. Idem en Europe de l’Est : nous y faisions beaucoup de dates quand plein d’autres groupes disaient que les routes étaient merdiques, qu’il n’y avait pas d’argent dans ces pays, que la nourriture était mauvaise, etc. De notre côté, nous nous disions que si nous avions un public de mille personnes, pourquoi se priver ? Et avec le temps, les routes s’améliorent, la nourriture s’améliore, et maintenant, ils ont de l’argent. Ça nous a toujours profité d’être un peu audacieux. La Russie est un autre exemple : nous sommes allés à Vladivostok. Qui va jouer à Vladivostok ? Therion ! Ce n’était pas un énorme concert, nous avions deux cent cinquante personnes, ce n’est pas une grande ville, mais ça participe à nous faire grandir. A Moscou, nous sommes désormais plus populaires que dans n’importe quelle autre ville européenne. Si nous faisons un concert à Moscou et un à Saint-Pétersbourg, nous gagnons plus d’argent que sur une tournée européenne complète ! Nous avons l’impression d’être récompensés après avoir accepté plein de dates dans de mauvaises conditions au début. Nous le faisions pour les fans et pour nous amuser, et maintenant qu’ils rattrapent leur retard, nous sommes récompensés.
Est-ce que la situation actuelle avec la Russie change quoi que ce soit pour vous ?
Nous n’aurions de toute façon pas joué là-bas jusqu’à maintenant, car ce n’était pas sur le planning ces dernières années, mais peut-être que nous nous y rendrons après l’Amérique latine. C’est plus difficile d’y aller maintenant car il n’y a plus autant de vols, mais nous essayons de rester à l’écart des conneries politiques. Peu importe ce que tu fais, il y aura toujours quelqu’un pour te critiquer. Un exemple plus compréhensible serait la guerre actuelle à la Gaza : si tu prends parti pour Israël, on te dira que tu détestes les Arabes et que tu veux leur mort, et si tu prends parti contre Israël et soutiens les Palestiniens, on dira que tu es antisémite. Tu ne peux pas gagner. Nous ne rentrons donc pas dans la politique. Nous sommes des hippies. Nous n’aimons pas la guerre. Nous voulons que tout le monde s’embrasse et écoute du metal. Nous ne pouvons rien à ce qui se passe dans le monde, mais nous avons nos fans et nous leur apporterons toujours notre musique, et s’il y a un concert, nous viendrons jouer. Si c’est super dangereux… Par exemple, peut-être que nous ne jouerons pas en Israël tout de suite, parce que ce serait mettre en danger l’équipe, mais de façon générale, si quelqu’un nous invite pour un concert, que c’est bien payé, que ce sont de bonnes conditions, nous y allons. Je me soucie plus de ça. Comme je l’ai dit avec les tournées en Europe, les règles avec les impôts me dérangent plus que s’il y a une guerre dans le pays ou si le gouvernement du pays fait des trucs stupides.
Le metal a toujours été très apolitique. Ça a toujours été de l’évasion. Quand j’étais gamin et qu’on allait dans un concert de metal, ça n’avait pas d’importance d’où on venait, à quelle classe sociale on appartenait, de quel pays on venait, etc. Si tu avais un t-shirt d’Iron Maiden et moi aussi, alors on était potes. C’est comme ça que ça fonctionnait. J’ai gardé cet état d’esprit. Pour moi, le metal reste une sous-culture. Je ne vois qu’une équipe : la team metal ! C’est nous contre le reste du monde. Donc quand les gens veulent aller sur un terrain politique et diviser les gens, je suis totalement sourd à ce genre de chose, je n’écoute jamais.
Parlons de l’album maintenant. Leviathan III est assez différent des deux autres – et il était prévu comme tel. Leviathan I et II sont tous les deux des albums à « tubes », chacun à leur façon, alors que Leviathan III est plus aventureux. Au bout du compte, qu’est-ce qui est le plus plaisant et gratifiant pour toi : écrire des tubes de Therion ou bien des morceaux plus libres et progressifs ?
Les chansons de Leviathan III, c’est généralement le type de chanson que, personnellement, j’aime le plus. Si je devais dire quelles étaient mes chansons de Therion préférées, ce serait « Via Nocturna », « Land Of Canaan », « Adulruna Rediviva », ces très longues compositions avec plein de rebondissements et très aventureuses. D’un autre côté, nous ne devrions pas composer trop souvent ce type de chansons, il faut en faire juste de temps en temps, sinon nous en abuserions et ce ne serait plus assez intéressant, ni pour moi ni pour l’auditeur. Et puis j’ai éprouvé le même plaisir à écrire « Birth Of Venus Illegitima », qui est l’un de nos tubes basé sur deux accords, « Litany Of The Fallen », qui est pour l’instant le plus grand succès de la trilogie Leviathan, et n’importe quelle autre chanson. Ce que j’aime, c’est la variation. J’aime plein de musiques simples et faciles à écouter, je suis un énorme fan d’AC/DC, c’est l’un de mes groupes préférés, et j’ai grandi avec le heavy metal des années 80, qui est aussi très simple. En l’occurrence, Accept est l’un de mes groupes préférés. Mais j’aime aussi, par exemple, Voivod, encore un de mes groupes préférés, qui fait une musique un peu dissonante et très progressive. J’adore des groupes de prog des années 70. J’aime des groupes de rock symphonique. J’aime l’opéra. J’aime la folk. J’aime plein de choses différentes. Tu as différentes humeurs ; un jour tu as envie d’écrire quelque chose à la ABBA, le lendemain tu as envie d’écrire quelque chose à la Accept et le surlendemain tu as envie de faire quelque chose de progressif et fou.
« Je vais être un peu polémique et énerver pas mal de gens : je trouve qu’une grande partie du metal aujourd’hui n’est pas du metal. […] Ce n’est pas parce qu’il y a de la guitare saturée que c’est forcément metal. Si c’était aussi simple, on pourrait prendre Justin Bierber, mettre de la guitare heavy sur sa musique et appeler ça du metal. »
Leviathan III a d’ailleurs probablement la plus grande ampleur stylistique. Par exemple, « Ayahuasca », qui fait huit minutes et nous emmène dans une atmosphère planante, est très différente des deux minutes et demie de « Nummo » qui est plus rythmique, très riffus, avec un refrain accrocheur, ou de la très thrash « Baccanale ». D’après toi, qu’est-ce qui fait la cohérence entre toutes ces chansons très différentes ? Ou considères-tu que la cohérence n’est pas forcément un bon critère pour une œuvre d’art ?
Ce sont juste différentes voies. AC/DC doit sonner comme AC/DC, et d’une certaine façon, c’est plus difficile pour eux d’écrire un nouveau tube parce qu’ils jouent sans arrêt les trois mêmes accords depuis cinquante ans. Pour moi, ça a été plus simple, car je peux écrire ce que je veux et ça passe. C’est le rêve de tout artiste. Ça a toujours fait partie du concept de Therion de mélanger tout ce que je voulais. Therion est vraiment unique à cet égard. Il y a deux choses qui rendent le groupe unique. L’une est que nous avons, de loin, parmi tous les groupes de metal, le plus grand mélange de styles. Enfin, il y a des groupes qui font de la musique de cirque, comme Diablo Swing Orchestra. Ne te méprends pas quand je dis « musique de cirque », j’adore ce groupe, j’en suis un énorme fan, mais ils font une musique d’attraction. Ce n’est pas pour tout le monde. C’est fait pour être un peu drôle ou exigeant, peu importe. Ils ne mélangent pas des styles ennuyeux – ou je ne sais pas comment qualifier ça. Il y a aussi Mr. Bungle qui fait complètement de la musique de cirque ; leur mélange des styles est censé être divertissant. Alors que si on écoute Leviathan III, il y a un vaste éventail de styles, comme Mr. Bungle d’une certaine façon, mais ils sont mélangés de façon plus douce. Si tu écoutes, « Baccanale », que tu as mentionné, oui, on retrouve du thrash des années 80, mais le refrain, c’est un riff de punk-hardcore mêlé à des chœurs à la ABBA et des influences classiques. Ce n’est pas aussi spectaculaire que certains trucs délirants que font les groupes plus orientés cirque, mais si on analyse bien, on retrouve la même étendue de différents styles. C’est donc unique de pouvoir mélanger pratiquement tout et que les gens acceptent. C’est une sacrée prouesse, si je puis dire moi-même.
L’autre chose, c’est la façon dont nous travaillons avec les chanteurs. Généralement, le chanteur est l’identité d’un groupe et ce serait inimaginable de changer constamment de chanteur. Il y a des projets, comme Ayreon, qui élaborent des histoires et qui font appel à différents chanteurs pour incarner différents personnages car ça fait partie de l’histoire, mais quand tu as un groupe de metal normal, à chaque fois que tu changes de chanteur, ça crée généralement un grand scandale. Comme lorsque Bruce Dickinson a quitté Iron Maiden ou Rob Halford a quitté Judas Priest, c’était juste impossible de les remplacer, ou Udo Dirkschneider avec Accept – juste pour mentionner mes groupes préférés. Voivoid aussi – un autre de mes groupes préférés –, quand Snake est parti du groupe, Eric Forest a fait du super boulot, mais les gens trouvaient que ce n’était pas pareil.
Avec Therion, pendant longtemps, nous n’avions même pas de chanteur permanent – nous en avons même fait un concept. Il n’y avait aucun chanteur dans le groupe. Nous faisions simplement appel à différents chanteurs en studio et en live. Les gens ne connaissaient même pas les noms des chanteurs. J’utilisais le chant comme un instrument, d’une certaine façon. De la même manière qu’on peut changer de guitare ou d’ampli pour obtenir un autre son de guitare, je me suis dit : « Pourquoi ne pas faire pareil avec le chant ? Si j’écris une chanson et que telle partie de la chanson serait bien avec un chant écorché, je ferais appel à un chanteur ayant ce genre de voix. Peut-être que pour le couplet, je voudrais une voix féminine toute douce, je ferais donc appel à une chanteuse ayant ce genre de voix. » Je n’ai toujours pas entendu de gros groupe bien établi qui fait ça. Il y a un groupe comme Haggard, par exemple, qui a plein de voix différentes, mais ils ont des chanteurs permanents qui les font. Ils ne les changent pas en studio et en live à chaque album. Le concept n’a jamais été que ça devait changer pour le simple plaisir de changer, mais si tu veux continuer à utiliser une voix… Par exemple, nous avons travaillé avec Mats Levén sur trois albums, parce que ça avait du sens, et ensuite, je n’avais plus écrit de chanson qui nécessitait sa voix, jusqu’aux sessions d’écriture de Leviathan où il y avait deux chansons pour lesquelles je me suis dit qu’il serait parfait, donc autant l’appeler.
En termes de couleurs musicales, en un seul album, on retrouve évidemment la musique classique et le metal, mais aussi des inspirations moyen-orientales dans « Ruler Of Tamag », ibériques dans « Duende », un peu psychédéliques dans « Ayahuasca », des éléments ethniques, etc. D’où te vient cette vaste culture musicale ?
De goûts musicaux très vastes, j’imagine. Concernant spécifiquement « Duende », c’est Thomas qui a écrit cette chanson. Il y avait du flamenco à la télé et il était en chemin pour le studio, donc il a eu l’idée d’essayer d’écrire une chanson de metal flamenco pour voir ce que ça pouvait donner. Il m’a ensuite présenté une chanson et je l’ai adorée. Cette chanson est vraiment dingue, de la même façon que Queen pouvait l’être dans les années 70, or Thomas et moi sommes d’énormes fans du Queen des années 70. Par exemple, une chanson comme « Mustapha » sur l’album Jazz, ou « Bicycle Race », c’est fou et ça passait ! C’est l’un des rares groupes à avoir fait ça, mais les années 70 sont une époque où les gens étaient plus ouverts d’esprit. Voilà donc l’origine de cette chanson en particulier. Autrement, ce sont juste mes vastes goûts musicaux. J’écoute toutes sortes de musiques et ça se reflète dans ma composition. Quand Thomas m’a demandé : « Comment va-t-on aborder la composition cette fois ? », j’ai dit : « Il n’y a qu’une seule règle, Thomas : il faut juste que ce soit bon. C’est la seule règle : que nous écrivions de bons morceaux. Si c’est un bon morceau et que l’on trouve que ça colle, on l’utilise. Si c’est un bon morceau mais qu’il ne colle pas maintenant, on le mettra de côté et on l’utilisera un autre jour. »
« Quand j’ai établi le metal symphonique, tout le monde disait : ‘Ouah, il y a un idiot de metalleux qui est capable d’écrire quelque chose pour un orchestre classique !’ Les gens étaient facilement impressionnables. Techniquement, je n’ai rien fait de difficile. C’est juste que j’en ai eu l’idée le premier et que j’ai écrit de bonnes chansons. »
Est-ce qu’être un musicien qui tourne partout dans le monde aide à s’imprégner et à absorber d’autres cultures ?
Je suppose, dans la mesure où nous avons l’occasion de beaucoup voyager et de rencontrer plein de gens. Ceci dit, tu n’es pas systématiquement inspiré par les tournées. Très honnêtement, j’ai l’impression d’avoir été partout mais de n’avoir rien vu, car nous voyageons constamment. Mais il y a eu quelques fois… Par exemple, nous sommes plusieurs fois allés voir les pyramides au Mexique. Un coup, au Guatemala, nous avions une journée de libre, donc nous avons pris le bus pour aller à la vieille place du marché maya. En Bolivie, je suis allé au lac Titicaca lors d’une journée de libre. Donc oui, bien sûr, nous avons ces rares occasions d’aller voir quelque chose, mais la plupart du temps, tu vois juste des aéroports, des salles, des hôtels quand tu tournes en Amérique. En Europe, tu vas au lit dans le bus la nuit et tu te réveilles le lendemain dans une nouvelle ville, et généralement, tu vois juste la salle.
En Russie, nous avons eu quelques opportunités, car là-bas, il faut prendre l’avion quand c’est loin, mais parfois, tu prends le train. Nous avons fait environ dix concerts en Russie la dernière fois que nous avons vraiment tourné là-bas. Je déteste prendre l’avion car il faut se rendre à l’aéroport très tôt, tu ne dors jamais, il y a ces attentes insensées… Comme nous transportons toujours beaucoup de matériel, il y a souvent un excédent de bagages, on doit attendre, manger à l’aéroport… Donc nous nous sommes dit : « Si ce n’est pas trop loin, peut-être qu’on pourrait prendre le train de nuit. » C’est un peu stressant, parce qu’il faut aller à la gare après le concert et tout le matériel devra être chargé très rapidement, parce que le train ne s’arrête qu’un temps très court. Mais une fois que tu es dedans, tu es en première classe, tu as un lit confortable, un wagon-restaurant sympa si tu veux prendre un repas nocturne, etc. En Russie, ils sont très à l’ancienne, mais de façon positive. Par exemple, si tu vas dans le wagon-restaurant, ils ont une vraie cuisine avec quelqu’un qui fait vraiment la cuisine. Ils ne mettent pas dans un micro-ondes des sandwichs qu’ils sortent d’un plastique. On a un vrai menu, on attend trente à quarante minutes que ça arrive, car ils cuisinent pour de vrai, et on a un très bon repas. Quand tu te réveilles le matin, tu regardes dehors et tu vois les steppes russes à perte de vue. C’est vraiment sans fin. En fait, il y avait un côté inspirant.
J’ai connu quelque chose de similaire aux Etats-Unis, dans le Montana, avec ces champs à perte de vue qu’ils ont là-bas. Ça aussi, c’était un peu inspirant. Tu as face à toi ces énormes territoires sans immeuble. On ne voit pas souvent ça en Europe, car c’est très urbain, il y a des bâtiments partout. Enfin, tu peux aller dans le nord de la Suède et ne voir aucun bâtiment, mais alors il y a de la forêt, l’horizon n’est pas dégagé. Il y a donc eu quelques occasions où ça m’a inspiré. En Chine, une fois, aussi : nous avons pris le train entre Xi’an et Beijing au lieu de prendre l’avion. Voir les rizières et tout, c’était très exotique pour nous. Mais quatre-vingt-six pour cent du temps, ce n’est que de stupides voyages ennuyeux.
On voit qu’avec le temps, l’innovation musicale vient de plus en plus de la fusion et des mélanges de genres musicaux ; Therion en est un bon exemple, et vous le prouvez encore une fois avec Leviathan III. Penses-tu que n’importe quels types de musique de n’importe quelle époque peuvent être combinés ? N’y a-t-il pas d’association contre-nature ou d’incompatibilités ?
Non, tu peux faire absolument tout. Et ce qui peut sembler provocateur aujourd’hui sera totalement accepté dans cinq ans. Je crois que les gens doivent trouver de nouvelles façons de combiner les choses, car plus personne n’écrit quoi que ce soit de nouveau. Quand était la dernière fois que tu as entendu un genre de metal totalement nouveau ? Le metal symphonique ou le folk metal, il y a vingt-cinq ans ? D’une certaine façon, ces deux styles sont aussi des combinaisons d’autres styles. J’imagine que le death et le thrash, c’était vraiment la dernière fois où on a entendu quelque chose de radicalement neuf. On dirait que depuis au moins vingt ans, ça a été juste une course à de nouvelles combinaisons pour trouver son propre mélange et emmener le genre plus loin. Plus personne ne fait de recherche de base. C’est comme la programmation informatique : aujourd’hui, si tu veux créer, par exemple, un logiciel de paiement, tu achètes un module de paiement et tu l’incorpores dans le programme. Dans les années 80, il fallait tout développer de zéro, tu codais le programme, tu faisais la partie graphique, tout. Aujourd’hui, c’est très industrialisé, donc tu peux recycler pas mal de codes. J’ai le sentiment que c’est pareil avec la musique, il s’agit juste d’assembler des choses.
Même avec l’assemblage, bien sûr tu peux associer du chant de gorge tibétain, de la flûte de chevrier irlandais, un instrument africain que personne n’a jamais entendu, du blues et du grindcore, et dire : « Ecoutez, c’est original ! Personne n’a jamais fait ça ! » Oui, et tu aurais raison, c’est original, personne n’a jamais fait ça avant, mais est-ce que c’est bien ? C’est comme mettre du ketchup sur une crème glacée, tu peux toujours trouver de nouvelles combinaisons que personne n’a faites, mais peut-être que personne ne l’a fait pour une bonne raison. J’ai l’impression que la dernière fois que j’ai entendu un groupe vraiment original, c’était Diablo Swing Orchestra justement, or c’était il y a vingt ans.
« Je n’ai pas envie d’être un musicien qui fait du sport pour que cinquante personnes sur internet puissent écrire un commentaire sur mes vidéos YouTube en disant : ‘Ouah, c’est tellement difficile ! Je ne peux pas jouer ça !’ Je n’en ai rien à foutre. Je préfère écrire une chanson de trois accords que tout le monde aime. »
On a vu le metal mélangé à de la pop, du rap, de la folk, du jazz, du classique, de la world music, etc. On a l’impression que c’est très spécifique au metal d’être capable d’absorber tout type de musique. Penses-tu qu’il y a une universalité dans le metal ?
Je vais être un peu polémique et énerver pas mal de gens : je trouve qu’une grande partie du metal aujourd’hui n’est pas du metal. Si tu remontes au temps où le metal a été créé, qu’est-ce qui définissait cette musique ? Les riffs de guitare. Si tu écoutes pas mal de groupes aujourd’hui, ils ne jouent pas vraiment de riffs, tout est basé sur des accords ou des rythmes. Leurs compositions auraient pu être des chansons de hard pop typique des années 90. Je vais prendre par exemple un groupe que je respecte et que je trouve bon : Sirenia. En gros, chaque chanson qu’ils ont écrite aurait pu être une chanson pop dans les années 90. C’est essentiellement un groupe de pop qui monte le volume des guitares. Si tu vois ce que j’ai fait avec Les Fleurs Du Mal, j’ai pris des chansons pop vintage françaises des années 60 et 70 chantées par des chanteuses, et je les ai réarrangées pour en faire du metal – enfin, ce qu’on qualifie de metal aujourd’hui. Les gens ont aimé ! C’est le second album de Therion le plus populaire sur les plateformes de streaming ; il a été streamé dix-huit millions de fois sur Spotify, je crois. Mais dans ma façon de voir les choses, ce n’est pas parce qu’il y a de la guitare saturée que c’est forcément metal. Si c’était aussi simple, on pourrait prendre Justin Bierber, mettre de la guitare heavy sur sa musique et appeler ça du metal. Pour moi, le metal doit avoir une structure metal. Tous les styles de musique ont leurs caractéristiques, et l’une des caractéristiques du metal, c’est le riff. Si tu regardes le heavy metal, le thrash metal, le death metal, ça repose sur le riff. De nombreux groupes aujourd’hui ont juste des accords en arrière-plan avec un son heavy ou juste des plans rythmiques. Ça repose complètement sur le chant et derrière ils font [chante un plan de guitare rythmique façon un peu djent]. Je ne suis pas en train de dire que c’est mal, c’est juste différent, mais pour moi le mot « metal », le concept de ce qu’est le metal a été dilué. On peut tout qualifier de metal, tant qu’on monte la saturation et met de la guitare. Je trouve que ça banalise le genre musical. Ça simplifie ce qu’est vraiment le metal.
Si tu écoutes Therion, nous sommes beaucoup plus metal à cet égard, car nous nous reposons sur les riffs. Nous avons aussi des chansons qui reposent sur des accords ; je suis tout aussi fautif que n’importe qui et l’album de reprises Les Fleurs Du Mal était aussi très basé sur des accords, car justement, c’étaient des reprises. Ça montre bien ce que j’essaye de dire : ce sont des chansons pop et je les ai rendues attractives pour la communauté metal en rajoutant des guitares. Mais si tu analyses Therion, tu trouveras de nombreux riffs, du heavy metal des années 80, du thrash et ainsi de suite. Honnêtement, ça me manque un peu dans le metal d’aujourd’hui, ou ce qu’on définit comme étant du metal. Je respecte de nombreux groupes, comme Sirenia, je comprends pourquoi les gens les apprécient, c’est un super groupe qui mérite son succès, mais je n’écouterais pas ce genre de groupe parce que, pour moi, le metal devrait être basé sur la guitare. C’est le cas mes groupes préférés : AC/DC, Voivod, Iron Maiden, Judas Priest, Accept… C’est le genre de musique que j’écoute. Bon, AC/DC n’est pas du metal, c’est du hard rock… Ce n’est que mon point de vue. Les gens ont le droit de ne pas être d’accord. D’un autre côté, les concepts varient avec le temps, donc peut-être que le metal s’est à la fois élargi et simplifié, je ne sais pas.
Quand le black metal est arrivé, c’était quelque chose de complètement différent. On qualifiait des groupes comme Mercyful Fate de black metal. Le black metal, c’était un groupe de heavy metal qui chantait à propos du diable ou de Satan, c’était un groupe de metal satanique, peu importe le style. Puis Bathory est arrivé pour définir le son du black metal et, tout d’un coup, les gens ont commencé à dire que c’était ça le black metal. Mais Venom sonnait complètement différent, or ils ont inventé le nom « black metal ». Donc je suppose qu’à un moment, on a une étiquette pour nommer quelque chose, et le sens de cette étiquette change avec le temps.
Tu as déclaré que vous étiez « des précurseurs, des pionniers, mais [que] finalement, le temps vous a rattrapés. Aujourd’hui, tout le monde utilise des orchestres ou du chant opératique. » N’es-tu pas un tout petit peu frustré de voir que ce n’est plus quelque chose qui vous est spécifique, que vous avez été en quelque sorte « normalisés » ?
Je ne sais pas. C’est naturel. Je savais que ça allait arriver un jour. Le meilleur exemple, c’est Jimi Hendrix. C’était un magicien de son époque. Il a complètement changé le son de son époque. C’est leur seul guitariste dans l’histoire qui a un accord surnommé d’après lui : l’accord d’Hendrix – le vrai nom, c’est un accord de septième de dominante avec neuvième augmentée. C’était un accord jazz populaire et les Beatles l’ont utilisé pour la chanson « Taxman », puis Jimi Hendrix a commencé à l’utiliser et à le populariser, c’est pourquoi on appelle ça l’accord d’Hendrix. C’est juste un accord, mais à côté de ça, il a complètement révolutionné la manière de jouer de la guitare et d’écrire des chansons avec beaucoup de fuzz. Si tu interviewes des artistes qui sont arrivés après, comme Led Zeppelin, Deep Purple, Black Sabbath et les générations d’après, Judas Priest, probablement même Kiss et Alice Cooper, ils diront que quand ils ont entendu Jimi Hendrix, ça a tout changé. Dans l’autobiographie de K.K. Downing, il décrit la façon dont, après qu’il est allé voir un concert de Jimi Hendrix, tout a changé, et il s’est dit que c’était ça qu’il voulait faire.
« J’ai pas mal bu lors des premières années de Therion, parce que nous n’étions jamais payés et la seule chose qui était disponible, c’était de la bière – parfois nous n’avions même pas à manger ! Je n’aimais même pas la bière ! J’en buvais juste parce que c’était la seule chose que nous avions [rires]. »
Jimi Hendrix a créé une révolution en son temps, mais le temps rattrape tout. Si tu demandes à des jeunes aujourd’hui qui ne s’intéressent pas aux guitaristes et à toute leur histoire, ils verraient probablement Jimi Hendrix comme un Noir américain qui est allé au Royaume-Uni, a fondé un groupe et a écrit quelques classiques du rock, pas grand-chose. Ils ne comprendront jamais à quel point c’était un magicien en son temps. Donc tous ceux qui ont fait quelque chose de très spécial… Comme Celtic Frost, par exemple, qui est, selon moi, l’instigateur originel du metal symphonique. Enfin, il y avait déjà des parties symphoniques dans le hard rock avant ça et il y avait des groupes de rock symphonique dans les années 70, donc je ne dirais pas que Celtic Frost a inventé quoi que ce soit à partir de rien, mais c’est lui qui a pris le metal plus extrême en y intégrant ces éléments. Il a aussi utilisé une soprano classique, ce qui était assez inédit pour un groupe de metal, en tout cas en chant lead. L’album Into The Pandemonium en 1987 était un jalon, c’était un album révolutionnaire. Si tu me demandes et si tu demandes à Paradise Lost, The Gathering, probablement Amorphis, Moonspell, Tiamat, tous ces groupes qui ont défini le son metal gothique des années 90, nous dirions tous qu’Into The Pandemonium de Celtic Frost a été un album extrêmement important. Tom G. Warrior n’obtient jamais le crédit qu’il mérite pour ça.
Quand j’ai plus tard établi le metal symphonique, tout le monde disait : « Ouah, il y a un idiot de metalleux qui est capable d’écrire quelque chose pour un orchestre classique ! » Les gens étaient facilement impressionnables. Techniquement, je n’ai rien fait de difficile. C’est juste que j’en ai eu l’idée le premier et que j’ai écrit de bonnes chansons. On m’a donc accordé beaucoup de crédit à l’époque. Aujourd’hui, des tas de gens qui sont dans des groupes de metal sont capables d’écrire pour un orchestre. Ce n’est pas exceptionnel d’avoir un chœur classique parce que ça n’a plus rien de choquant. Tous les mélanges des différents styles que Therion a été le premier à faire… C’est d’ailleurs quelque chose pour lequel on m’accorde rarement du crédit. Nous avons très tôt commencé à mélanger des choses dans nos albums death metal : de la musique moyen-orientale mélangée à du death metal et du heavy metal des années 80, en utilisant du clavier, etc. Comme tu le dis, ces choses deviennent normales, mais je savais que ça arriverait, car je savais que c’était arrivé à Jimi Hendrix et je l’ai vu se produire avec Celtic Frost. C’est juste ainsi que ça se passe avec le temps.
Même si Leviathan III est plus expérimental et progressif, les chansons conservent un côté accrocheur, surtout au niveau des mélodies. Est-ce important pour toi, aussi expérimental puisses-tu être, de ne pas tomber dans une musique trop ésotérique ou élitiste ?
Je n’ai jamais aimé ce qu’on peut appeler la « musique sportive », les gens qui écrivent des choses compliquées pour le plaisir d’écrire des choses compliquées. C’est comme si tu lançais un dé pour savoir quelle signature rythmique tu devrais utiliser. En l’occurrence, je n’ai jamais aimé Meshuggah et ce genre de truc. Je les respecte profondément, ce sont des musiciens extraordinaires, mais je trouve leur musique incroyablement ennuyeuse. C’est comme mémoriser des numéros de téléphone avec des irrégularités. C’est sympa à écouter une fois, mais quand tu as entendu un album, tu les as tous entendus. C’est ce que je ressens. Je dis ça sans manquer de respect, je sais que beaucoup de gens aiment ce groupe, qu’il est plus important que le mien, et que ce sont vraiment d’incroyables musiciens, donc je suppose que leur succès est mérité, mais personnellement, ça m’ennuie profondément. Je veux des mélodies, je veux des couleurs, je veux des accroches qui retiennent mon attention. C’est juste mes goûts.
C’est comme parmi les groupes de prog, j’ai tendance à préférer ceux comme Kansas qui faisaient du prog mais avec une touche mélodique ; on avait de bonnes chansons qui étaient progressives au lieu de faire un tas de plans avec des notes aléatoires sur des signatures rythmiques bizarres. Oui, c’est difficile à apprendre et à jouer, mais c’est ce que j’ai dit : c’est de la musique sportive. Je n’ai pas envie d’être un musicien qui fait du sport pour que cinquante personnes sur internet puissent écrire un commentaire sur mes vidéos YouTube en disant : « Ouah, c’est tellement difficile ! Je ne peux pas jouer ça ! » Je n’en ai rien à foutre. Je préfère écrire une chanson de trois accords que tout le monde aime et que j’aime, ou s’il s’avère parfois que c’est progressif, c’est bien que ce soit progressif et que ta mère puisse quand même l’écouter. Par exemple, « The Perennial Sophia » dans l’album Gothic Kabbalah : c’est une signature rythmique en cinq-quatre, qui n’est généralement pas le genre de signature rythmique qu’on utilise pour écrire de la musique commerciale. Pourtant, cette chanson est très facile à écouter, donc ta mère et ma mère peuvent l’écouter. Je trouve ça bien. La musique devrait être accessible, et pas juste une prouesse pour toi et les soixante autres personnes sur la planète qui en ont quelque chose à faire.
« Je trouve que la vie en soi est déjà psychédélique, donc je ne ressens pas le besoin de prendre quoi que ce soit pour l’améliorer. »
J’ai mentionné tout à l’heure la chanson Ayahuasca », qui tient son nom de de la préparation hallucinogène originaire d’Amérique du Sud et utilisée dans le chamanisme. En as-tu déjà fait l’expérience à titre personnel ?
J’ai goûté mais je n’en ai pas pris une dose. On m’en a offert en tournée et ça ne me paraissait pas être le bon moment pour en prendre [rires]. Parfois, ils appellent ça la petite mort, tellement c’est une expérience forte ; c’est comme une renaissance quand tu en sors. Donc je ne crois pas que ce soit quelque chose à prendre dans une loge en Bolivie – ou je ne sais plus où c’était – en ayant un autre concert à assurer le lendemain, ça aurait été irresponsable vis-à-vis de la tournée et, je suppose, de l’expérience elle-même. Je vais probablement essayer à un moment donné dans ma vie. Un autre truc, c’est que j’ai un fils et j’essaye de l’élever en lui disant de ne pas prendre de drogue et de ne pas faire de trucs stupides, donc ce n’est peut-être pas terrible si je me mets à prendre de la drogue. C’est une question d’honneur naturelle dans la famille. Je ne veux pas être de ces parents qui disent : « Fais ce que je dis, pas ce que je fais. » Je bois très peu d’alcool. Je ne prends pas de drogue. J’essaye d’être un bon modèle pour mon fils. Quand il aura grandi et qu’il prendra ses propres décisions, alors peut-être que j’essaierai l’ayahuasca. J’ai une opinion très libérale sur la drogue, en théorie. Je trouve ça bizarre d’interdire une plante. Si quelque chose pousse dans la nature, pourquoi est-ce que ce doit être interdit ? Qui sont ces gens qui décrètent quelles plantes on peut utiliser ou pas ? A la fois, je comprends que des gens ont eu beaucoup de problèmes avec les drogues, donc pour des raisons pratiques, c’est peut-être bien que tout ne soit pas permis. On peut adopter un point de vue philosophique ou pratique. Personnellement, je pense que l’ayahuasca est quelque chose que j’apprécierais, mais il faudrait que je fasse ça une seule fois dans ma vie, donc je choisirais attentivement l’occasion.
De façon plus générale, as-tu déjà utilisé des substances dans le passé pour ouvrir ton esprit et stimulé ta créativité ?
J’ai essayé des choses dans les années 90, mais je n’ai jamais tellement été là-dedans. J’ai toujours été mesuré. Je n’ai pas bu d’alcool avant mes vingt ans, donc quand tous les autres adolescents se saoulaient, j’étais toujours sobre, à faire des petits boulots, à économiser de l’argent pour m’acheter du matériel, etc. Quand j’ai commencé à boire, j’ai pas mal bu pendant quelques années, surtout lors des premières années de Therion, parce que nous n’étions jamais payés et la seule chose qui était disponible, c’était de la bière – parfois nous n’avions même pas à manger ! Je n’aimais même pas la bière ! J’en buvais juste parce que c’était la seule chose que nous avions [rires]. Aujourd’hui, j’apprécie parfois un bon verre de whiskey ou de cognac, ou un bon vin rouge, mais ça fait bien cinq ans que je n’ai pas été saoul. Et même il y a cinq ans, je n’étais saoul qu’une ou deux fois par an – pour le jour de l’An et peut-être lors de l’anniversaire de ma copine. J’ai arrêté de boire de l’alcool en tournée en 2017. Nous prenons quelques verres après le dernier concert, ou si quelqu’un passe la barre des quarante ou cinquante ans pendant la tournée, nous prenons un peu de vin et faisons une petite fête, mais rien de fou. Je trouve que la vie en soi est déjà psychédélique, donc je ne ressens pas le besoin de prendre quoi que ce soit pour l’améliorer. Sauf, comme je l’ai dit, que j’aimerais tester l’ayahuasca une fois dans ma vie, parce que c’est censé être une expérience révolutionnaire. Quand je m’ennuierai, que j’aurai plus de soixante ans et que j’aurai vraiment besoin d’une impulsion spirituelle et d’inspiration, ce sera peut-être le bon moment.
Et du coup, qu’est-ce qui t’a poussé à écrire une chanson là-dessus ?
C’est juste que j’avais composé une chanson assez bizarre. Nous nous demandions ce que nous allions en faire. J’avais un titre de travail, c’était « Ayahuasca And The Spirit Molecule », qui est le titre d’un livre que j’ai lu. Puis je me suis dit : « Eh bien, pourquoi ne pas faire une chanson qui parle d’ayahuasca ? » Dans le passé, nous avions fait une chanson qui parlait d’expériences religieuses psychoactives, « Flesh Of The Gods » sur l’album Deggial – ça parle de champignons hallucinogènes en Sibérie que les tribus consommaient pour vivre des expériences spirituelles. En fait, la chanson « Ayahuasca » a une histoire très intéressante, musicalement parlant. D’une certaine façon, c’est la chanson la plus importante de toute la trilogie, car c’est grâce à elle que celle-ci existe. Parfois, j’ai des idées qui, la plupart du temps, sont juste des pertes de temps, juste pour s’amuser, mais une fois sur dix, ça s’avère utile, et là, c’était l’un de ces cas de figure. J’ai un nouvel émulateur d’ampli de guitare que j’utilise en live, c’est l’Axe-FX III de Fractal Audio System. J’étais en train de le déballer, je me disais que ça allait être super, et j’ai branché la guitare pour tester tous les sons. Pour ce faire, il me fallait jammer et avoir des riffs à jouer. J’ai alors eu une idée folle : « Tu sais quoi ? Je vais enregistrer tout ce qui me viendra. Peu importe comment ça sonnera, je vais ensuite assembler le tout pour en faire une chanson que j’enverrai par e-mail à Thomas Vikström en lui disant d’écrire une ligne de chant dessus. »
« Je ne suis pas quelqu’un qui s’exprime facilement de manière poétique avec des mots. Avec Therion, ça a toujours été un stress d’écrire les textes. »
C’est donc ce que j’ai fait, j’ai branché la guitare, j’ai essayé un son d’ampli saturé… J’ai ça dans le sang, j’écris toujours des trucs de heavy metal années 80. J’ai aussi essayé des sons clairs, des trucs en Si mineur… Puis j’ai essayé certains effets, donc j’ai écrit des trucs planants à la Pink Floyd. Puis je me suis dit que tant que j’y étais, j’allais brancher une basse pour tester un ampli de basse. J’ai alors écrit des trucs prog tranquilles – ça tourne en cinq-quatre aussi, d’ailleurs. Ensuite, il a fallu que j’imbrique tout ça pour que ça forme une chanson. Je l’ai envoyé à Thomas, il a trouvé que c’était une idée marrante. Le lendemain j’avais reçu un MP3 en retour et j’étais là : « Bordel, c’est une super chanson ! C’était facile ! On devrait faire ça plus souvent ! » Je me suis dit que si je pouvais simplement brancher une guitare et écrire des riffs sympas à lui envoyer, et obtenir derrière une bonne chanson… Je veux dire, là c’était un peu un accident de naissance ; ce n’est pas comme si je pouvais lui envoyer quinze riffs au hasard et obtenir quinze bonnes chansons, ce n’est pas aussi facile que ça, mais ça montrait qu’il y avait un grand potentiel à écrire ensemble. Par le passé, il composait ses chansons, moi les miennes. Nous n’avions jamais vraiment essayé de composer ensemble. Au fil des années, j’ai écrit plein de morceaux incomplets, parce que je me retrouvais coincé sur quelque chose ; genre j’écris une chanson, elle est bien, mais peut-être que le couplet a une mélodie vocale trop faible qui dévalorise la chanson. J’ai toujours plus de matière que nécessaire, donc ça signifie que je range ce genre de morceau dans un dossier sur l’ordinateur, à ressortir un jour de pluie, ce qui n’est jamais arrivé jusqu’à présent, en vingt ans. Cette fois je me suis dit que si je me retrouvais coincé sur une chanson, au lieu de faire ça, je pouvais l’envoyer à Thomas en disant : « Ecoute, ma ligne de chant sur mon refrain est nul, peux-tu en écrire une meilleure ? »
A la fois, vu que sur Les Fleurs Du Mal j’ai été capable de réarranger ces vieilles chansons de pop française pour en faire quelque chose de sympathique, je lui ai dit de m’envoyer ce qu’il composait, peu importe ce que c’était, même si c’était complètement différent, du moment que c’était une bonne chanson – car, par le passé, il ne présentait que des chansons qu’il pensait convenir à Therion. Ça a très bien fonctionné. Par exemple, « Ruler Of Tamag » sur Leviathan III est une chanson qu’il avait déjà écrite quand je lui ai dit ça. Il voulait la vendre à un autre artiste, mais elle a été rejetée. Il ne savait donc pas quoi en faire. Elle sonnait très différente de ce que Therion ferait. Les couplets étaient en mode majeur, très légers, ça sonnait presque comme du Disney – ça aurait pu convenir à un dessin animé. C’était trop éloigné du style du groupe, mais je me disais que le refrain était très bon, il était plus grandiloquent, avec de très bonnes mélodies vocales, des gros arrangements orchestraux, etc. Je me suis dit que ça pouvait être réarrangé pour Therion. J’ai donc pris ça, c’est devenu le refrain de « Ruler Of Tamag », et j’ai écrit une autre chanson autour de son refrain. Donc à chaque fois qu’il créait quelque chose de cool, peu importe le style, il me l’envoyait, et à chaque fois que j’étais bloqué sur une chanson ou que j’écrivais simplement un riff sympa, je lui demandais s’il avait des idées pour en faire quelque chose. Peut-être qu’il trouvait quelque chose qu’il me renvoyait et je poursuivais le morceau que je lui renvoyais à nouveau… Nous faisions du ping-pong comme ça.
C’est pourquoi notre idée de faire un album s’est transformée en trois albums, car nous avons écrit plus de quarante chansons ! Si tu regardes les crédits de composition, il n’y a qu’une chanson écrite par le bassiste Nalle Påhlsson, une par Christian Vidal, et le reste, c’était Thomas et moi. Il y a vraiment eu un déclic dans notre coopération en termes d’écriture. C’est presque effrayant de se dire que ce ne serait pas arrivé si je n’avais pas eu cette idée dingue de lui envoyer ces trucs que j’ai écrits quand j’ai branché la guitare dans cette nouvelle unité – ou peut-être que ce serait arrivé plus tard. « Ayahuasca » est donc la première chanson que nous avons écrite et, grâce à ça, un album est devenu une trilogie.
Peux-tu nous parler du grand symbole sur la pochette ? Qu’est-ce qu’il signifie pour toi ?
C’est un vieux symbole alchimique pour le soufre. En fait, c’était un peu une solution d’urgence, parce que nous avions fait deux pochettes avec des dragons et je me disais : « Un troisième avec une créature, je ne sais pas… » Et comme on appelle généralement ce symbole la croix du Léviathan, je me suis dit : « Ok, on part là-dessus. » C’est associé à l’Eglise de Satan à cause de ce nom, mais il n’y avait pas de signification plus profonde. Je n’ai jamais été un adepte de l’Eglise de Satan. Je suppose que c’était un courant intéressant à l’époque parce qu’il y avait un environnement chrétien très conservateur là-bas, donc il y avait le mouvement hippie et le nihilisme que présentait [Anton] LaVey. On ne devrait pas interpréter une grande signification derrière ce symbole. Nous l’avons juste utilisé parce que ça s’appelle la croix du Léviathan.
« Nous avons une autre option désormais, car si nous le voulons, nous pouvons faire d’autres musiques dans le style de Leviathan et nous contenter d’être des artistes bien payés. Il n’y a rien de mal à ça, j’ai beaucoup aimé le faire. »
L’intérêt pour les mythologies est un autre élément de l’identité de Therion. D’où vient cette passion ?
Ça m’a toujours intéressé, je ne sais pas pourquoi. Quand j’étais gamin, j’aimais toujours des choses étranges. Ma couleur préférée était le noir et mes parents étaient là : « Le noir ne peut pas être ta couleur préférée, ce n’est pas une vraie couleur ! » Et j’ai toujours aimé les films d’horreur occultes et ce genre de choses. Avec l’âge, j’ai commencé à lire des trucs et j’ai pu rencontrer des gens partageant cet intérêt. C’est quelque chose qui m’a toujours fasciné, qui a toujours été là et qui a pris de l’ampleur. Ceci dit, je ne me suis jamais intéressé au côté religion organisée, comme avec le black metal dans les années 80 et l’imagerie satanique. Je trouvais Bathory et autre fascinants, mais je n’ai jamais vraiment compris les gens qui se consacraient totalement à ça, en partie parce que je me demandais pourquoi remplacer une religion merdique comme le christianisme par une autre. Et en partie parce que j’ai vite compris que le monde était beaucoup plus vaste que la sphère culturelle chrétienne. Il y a l’hindouisme, avec Kali et ce genre de chose, qui me fascinait. Il y avait aussi des choses plus obscures que j’ai découvertes plus tard, comme des religions africaines. Par exemple, la chanson « Nummo » sur Leviathan III parle de la tribu des Dogons au Mali qui disaient que des créatures venues de la constellation de l’étoile Sirius B (la constellation du Grand Chien, NDLR) ont atterri et leur ont transmis des savoirs. D’ailleurs, personne ne peut l’expliquer : ils ont des connaissances sur l’astronomie, des choses qui n’étaient même pas connues du grand public en Europe à l’époque, qu’ils n’auraient jamais pu acquérir via les missionnaires chrétiens qui étaient là et l’ont remarqué. Il y a aussi les anciennes religions égyptiennes et babyloniennes… Ce genre de choses m’a toujours fasciné.
C’est une autre forme d’évasion, en un sens ?
Non, parce que je n’ai jamais eu à m’évader de quelque chose. C’est juste un intérêt. Par exemple, Thomas Vikström observe les oiseaux et il a une passion pour les bateaux à vapeur – il sait tout des bateaux à vapeur suédois qui sont encore utilisés : en quelle année ils ont été produits, quel moteur ils ont, etc. Tout le monde a ses propres centres d’intérêt. Le mien, c’était les trucs mystérieux. Quand j’avais dix ans, j’étais obsédé par le triangle des Bermudes parce que j’avais vu un film sur le sujet. Ça rend la vie plus intéressante de savoir qu’il y a quelque chose d’autre que le fait de devoir se lever, aller travailler à l’usine et mourir.
Lis-tu beaucoup ?
J’ai un paquet de livres, j’ai ma propre bibliothèque, mais quand je vivais en Suède, j’avais un ami qui avait probablement l’une des plus grandes bibliothèques occultes d’Europe et j’avais toujours le droit de lui emprunter des livres. Il s’agit de Thomas Karlsson, qui a écrit la majorité de nos textes. Et puis avec le temps, j’ai réalisé que je pouvais profiter de ses connaissances. J’ai toujours du mal à écrire des paroles. Je ne suis pas quelqu’un qui s’exprime facilement de manière poétique avec des mots. Avec Therion, ça a toujours été un stress d’écrire les textes. Je composais la musique, tout était prêt, nous calions le studio et j’étais là : « Merde, je n’ai aucun texte. » Donc une semaine avant d’aller au studio, je me disais qu’il fallait que je les écrive : « Dans une semaine on sera au studio, il faut je me m’y mette » et je me forçais à écrire des paroles. A un moment donné, je crois que c’était pour l’album Lepaca Kliffoth, j’étais très stressé à cause de ça, et je lui ai demandé : « Est-ce que tu peux m’aider et écrire un texte pour ‘The Beauty In Black’ ? » Il m’a dit : « Oui, pas de problème. » Il m’a alors donné un texte qui, poétiquement parlant, était bien meilleur que mes textes. C’était tellement facile ! Donc quand nous avons fait l’album Theli, je me suis simplifié la vie et je lui ai demandé s’il pouvait écrire des paroles, ce qu’il a fait. J’ai trouvé ça super, je me suis dit que je pouvais choisir les sujets des textes et les faire écrire par quelqu’un d’autre. Nous nous sommes mis d’accord sur le fait qu’il écrirait tous les textes. A partir de Beloved Antichrist, j’ai commencé une coopération avec un autre vieil ami, qui s’appelle Per Albinsson. Il a peut-être un peu moins de connaissances sur l’occulte que Thomas Karlsson, mais je dirais que poétiquement, il est un peu meilleur.
J’ai donc continué comme ça, car c’est facile. Si j’en éprouve l’envie, je peux écrire un texte moi-même, mais c’est un grand privilège de pouvoir se contenter de dire de quoi doivent traiter les paroles d’une chanson. Et parfois, quand je n’avais pas d’idée, c’est eux qui en ont trouvé, car ils lisent beaucoup et les paroles, c’est leur passion, alors que pour moi, c’est plus : « Bon, on a une chanson, il faut chanter quelque chose, donc il faut des paroles. » Personnellement, je ne me suis jamais trop soucié des paroles chez les autres groupes. La plupart des paroles du heavy metal des années 80 avec lequel j’ai grandi étaient stupides. Tu n’écoutes pas Judas Priest parce que les paroles sont super, comme « Breaking The Law » ou « Painkiller » [rires]. Ou les paroles de Manowar : « Heavy metal or no metal at all, wimps and posers, leave the hall », tu ne gagneras pas le prix Nobel de littérature avec ça. Pas mal de paroles d’AC/DC n’étaient peut-être pas non plus ce qu’il y avait de mieux, si ce n’est celles des années 70, du temps de Bon Scott. S’il y a un groupe dont j’apprécie les paroles, ce serait celui-là, car c’était vraiment un maître quand il s’agissait de jouer avec les mots. D’un autre côté, quand j’étais gamin, je ne comprenais jamais quand j’écoutais, mais en tant qu’adulte, je trouve que c’était un sacré poète. Ceci dit, ça reste une exception. Dans une grande partie du death metal et du thrash metal que j’écoute, on n’entend même pas ce qu’ils chantent, à moins de lire les paroles. Ça n’avait pas d’importance. Qui pouvait comprendre ce que Bathory chantait ? Sans les textes sous les yeux, c’est impossible. Bref, les paroles ont toujours été secondaires pour moi, mais quitte à avoir besoin de paroles, autant qu’elles soient intéressantes.
« C’est sûr qu’après cette charge de travail monumentale que nous avons eue et après la tournée que nous allons maintenant faire, je vais avoir besoin d’une pause créative avec Therion pendant quelques années. »
L’objectif de la trilogie était de donner aux gens ce qu’ils n’arrêtaient pas de réclamer. Maintenant que c’est fait, que pourrais-tu faire ensuite ? Te sens-tu plus libre de repartir sur d’autres expérimentations et innovations ? Ou au contraire, es-tu revenu au point de départ, quand tu ne savais pas quoi faire après Beloved Antichrist ?
D’une certaine façon, nous sommes revenus au point de départ, sauf que nous avons une autre option désormais, car si nous le voulons, nous pouvons faire d’autres musiques dans le style de Leviathan et nous contenter d’être des artistes bien payés. Il n’y a rien de mal à ça, j’ai beaucoup aimé le faire. Et maintenant, lorsque Thomas et moi composons ensemble, c’est tellement facile. Sincèrement, même avant, je n’ai jamais vraiment compris dans quelle direction Therion m’emmènerait ensuite. Si tu m’avais posé la question après n’importe quel album passé de Therion, je n’aurais pas su dire quoi faire ensuite. Tu vois juste dans quel sens le vent pousse ton navire. Mais c’est sûr qu’après cette charge de travail monumentale que nous avons eue et après la tournée que nous allons maintenant faire, je vais avoir besoin d’une pause créative avec Therion pendant quelques années. Je vais donc faire d’autres choses entre-temps. C’est sûr qu’il y aura de nouveaux albums de Therion, mais avant je veux faire autre chose.
En l’occurrence, j’ai envie de faire un autre album de Luciferian Light Orchestra, j’ai accumulé plein de chansons au fil des années et maintenant, c’est le moment de les terminer. J’ai vraiment envie de faire au moins un second album, mais bien sûr, Thomas Vikström s’est de nouveau retrouvé impliqué et nous avons composé suffisamment de musique pour deux albums de plus [rires]. Ceci dit, avec Luciferian Light Orchestra, j’ai le sentiment que c’est un concept qui ne pourra pas dépasser trois albums, parce que le premier avait un son allant de 1967 jusqu’au début des années 70, le second aura plus un son renvoyant au milieu des années 70, et si nous en faisons un troisième, ce sera plus un son typé fin 70. Je n’ai pas envie d’aller dans les années 80 avec LLO, je pense que ce serait une erreur. Bref, j’aimerais faire ça. Je ne sais pas, peut-être que nous ferons les deux albums d’un coup et on verra quand nous sortirons le troisième, mais c’est sûr qu’il y en aura au moins un qui sortira.
En parlant des années 80, j’ai très envie de faire un album typé heavy metal des années 80. J’ai l’impression de devoir ce genre d’album au Christofer de onze ans qui rêvait de devenir un musicien de metal. Quand j’avais cet âge, je regardais les posters d’Accept, de Judas Priest d’Iron Maiden sur mon mur, assis là comme n’importe quel gamin qui rêve d’être un astronaute, un pilote ou une rockstar : « C’est ça que je veux faire plus grand ! Je vais jouer sur une Flying V comme Wolf Hoffmann ou K.K. Downing ! Ou je serai chanteur comme Rob Halford ! » Eh bien, il s’est avéré que je ne savais pas très bien chanter, donc il fallait que ce soit la guitare. Je joue sur une Flying V de Gibson comme eux, donc d’une certaine façon, j’ai réalisé le rêve du garçon, je suis devenu un musicien de metal à plein temps, mais j’aimerais faire exactement ce que je rêvais. Je ne sais pas si c’est lié à l’âge, c’est comme quand Gary Moore a commencé à être plus vieux, il est revenu à ses racines et a recommencé à jouer du blues, ou quand Adrian Smith d’Iron Maiden a fait le projet Smith / Kotzen avec Richie Kotzen avec lequel ils jouent du rock plus traditionnel. Peut-être qu’avec le temps, quand on devient vieux, on éprouve le besoin de faire quelque chose lié aux racines et aux rêves qu’on avait au commencement. Je vais donc assurément faire ça. Je ne sais pas encore si je le sortirai moi-même ou si je passerai par une maison de disques, mais je vais le faire.
Une chose qui a déclenché ça, c’est quand K.K. Downing a quitté Judas Priest et a fait sa propre version de Priest, KK’s Priest. J’ai écouté le premier album et j’ai réalisé en entendant les riffs que mes influences de Judas Priest en termes de riffs venaient de K.K. Downing, que ça correspondait à ma manière de composer. Je me suis alors dit que je pourrais écrire de super tubes pour lui s’il le souhaitait pour son album suivant. J’en ai alors parlé à Thomas et nous nous sommes dit : « Ok, écrivons ensemble ! J’écris les riffs et toi les lignes de chant. » Nous avons donc écrit quelques chansons, nous en avons fait des démos et j’ai contacté son management en disant : « Nous sommes de grands fans, si vous voulez, nous pouvons vous écrire des tubes. » Mais nous n’avons jamais reçu de réponse, c’était un peu décevant. Il aurait pu dire à l’assistant du secrétaire de son manager de nous envoyer un mail pour nous dire d’aller nous faire foutre, ça m’aurait allé et je l’aurais imprimé pour l’accrocher au mur. Mais non, aucune réponse – je pense que nous en aurions mérité une au moins. Du coup, nous avions trois super chansons de heavy metal, et je me suis dit : « Merde, maintenant c’est le moment de faire un album de heavy metal. » Je me suis donc posé pendant deux semaines et j’ai écrit le reste de l’album parce que j’ai beaucoup de heavy metal en moi. Toute la musique est donc écrite et c’est bien meilleur que je l’aurais cru, en composant ça aussi rapidement. Je trouve que c’est très solide.
« J’ai très envie de faire un album typé heavy metal des années 80. J’ai l’impression de devoir ce genre d’album au Christofer de onze ans qui rêvait de devenir un musicien de metal. […] Peut-être qu’avec le temps, quand on devient vieux, on éprouve le besoin de faire quelque chose lié aux racines et aux rêves qu’on avait au commencement. »
A la fois, je ne me fais pas d’illusions. Ce n’est pas que je m’en fiche, bien sûr je veux que tout ce que je fais aie du succès, mais le principal ici, c’est que je me fasse plaisir. Je veux faire un putain d’album de heavy metal et je trouve les chansons super, donc je vais vraiment me faire plaisir. S’il s’avère finalement que les gens aiment aussi et que ça se vend, ce sera du bonus. Toute la musique est donc prête et comme nous avions du temps libre avec Therion, entre les interviews et tout, nous avons même enregistré la batterie pour ça. C’est déjà en route. Je ne sais pas encore quel nom je vais donner à ce groupe – ce n’est même pas un groupe, mais un projet parallèle. Comme je l’ai dit, je ne sais pas s’il me faut un label ou pas, parce que l’impression que j’ai de nos jours est que personne n’achète le CD ou le vinyle d’un nouvel artiste, il n’y a que les artistes établis qui en vendent. Ce n’est donc que du streaming, et si tel est le cas, je ne sais pas si j’ai besoin d’un label, je pourrais m’en occuper moi-même.
En parlant de label, les deux premiers Leviathan sont sortis chez Nuclear Blast, mais après avoir passé vingt-cinq ans chez eux, vous avez décidé de sortir Leviathan III chez Napalm Records. Pourquoi as-tu pensé que c’était le moment de changer maintenant, en pleine trilogie ?
En fait, techniquement, nous avons été lâchés par Nuclear Blast. Pour être parfaitement honnête, au fil des années nous avons à plusieurs reprises prolongé un contrat avec Nuclear Blast et je pense que nous étions surpayés. Nous n’avons pas sorti de nombreux albums avant la série des Leviathan. Nous n’avons pas fait énormément d’albums pendant un long moment. Nous avions donc un contrat qui faisait que nous étions vraiment surpayés. Nuclear Blast a été très cool et direct à ce sujet, ils ont dit : « Ecoute, vous êtes trop chers, donc nous n’allons pas renouveler le contrat, mais nous allons vous en proposer un autre. » Ils nous ont proposé un très bon contrat alternatif, mais une chose que je n’aimais vraiment pas avec Nuclear Blast depuis quelque temps… Enfin, je ne veux pas dire du mal du label, ce sont des gens vraiment cool, ils ont été tellement sympas avec nous au fil des années, donc j’ai ressenti une grande fidélité à cet égard, mais ils ont été achetés par Believe, qui est une société de streaming – ils possèdent TuneCore et d’autres plateformes de streaming. Ils négligent les sorties physiques. Ils ont de nouvelles règles et on commençait à avoir des délais de pressage vraiment déraisonnables pour le vinyle, tandis que d’autres labels achetaient des capacités dans les usines de pressage existantes voire créaient leurs propres usines de pressage. Nuclear Blast prend le temps que ça doit prendre. Avec Leviathan II, ils m’ont dit qu’il leur fallait les masters neuf mois à l’avance, ce que, déjà, j’ai trouvé ridicule. Nous leur avons donc donné les masters au début de l’année et l’album devait sortir le 18 septembre, ce qui fait presque dix mois en avance. Puis au milieu de l’année, ils nous ont dit : « Désolé, on ne pourra pas avoir le vinyle à temps, il faudra le repousser au 18 octobre. » J’ai trouvé ça encore plus ridicule. Au final, quand l’album est sorti, ils n’avaient pas le vinyle ! C’est sorti vers le 15 novembre, je crois. Il a donc fallu onze mois et demi pour avoir le vinyle, c’est complètement inacceptable.
Comme nous n’étions de toute façon plus sous contrat et que j’avais la possibilité de signer avec quelqu’un d’autre, je me suis dit que j’allais regarder ce que d’autres labels pouvaient offrir. Ça faisait une dizaine d’années que Napalm me saoulait, en m’envoyant un mail de temps en temps, genre : « Est-ce qu’il te reste encore beaucoup d’albums à faire chez Nuclear Blast ou le contrat est-il bientôt terminé ? Le jour où tu n’es plus sous contrat chez eux, on aimerait vraiment te faire une offre. » Alors cette fois j’ai dit : « Ok, montrez-moi votre offre. » Atomic Fire, chez qui on retrouve de nombreuses personnes qui étaient chez Nuclear Blast, y compris son fondateur Markus Staiger, et qui a aussi ses propres usines de pressage, nous a aussi fait une offre. La première chose que j’ai demandée à Napalm, c’est combien de temps ça leur prenait pour presser un vinyle. Ils ont répondu : « On a notre propre usine de pressage, alors disons peut-être deux semaines. » Je me suis donc dit que c’était onze mois et demi d’un côté ou deux semaines de l’autre côté. C’est ce qui m’a fait envisager de passer sur un autre label.
Ça peut sembler être quelque chose de trivial et sans importance pour les gens, mais pour mettre les choses en perspective, je suis financièrement indépendant. Je n’ai pas besoin de faire de la musique pour gagner de l’argent. Je le fais parce que j’aime la musique. Pour moi, c’est un truc émotionnel que tout sorte en même temps et je n’ai pas envie de finir un album, d’être super enthousiaste et finalement d’attendre près d’un an pour qu’il sorte, c’est de la torture ! Je veux donc avoir un délai de sortie rapide comme dans le temps et je veux que le vinyle sorte en même temps. Et puis, pour moi qui suis de la vieille école, c’est bien d’avoir un label qui se soucie sincèrement de la sortie physique, et qui ne se contente pas d’exploiter ça en attendant que ça disparaisse. Je suis sûr que, en termes de business, Believe et Nuclear Blast ont totalement raison, le streaming est l’avenir, c’est la direction que ça prend, mais la part émotionnelle chez moi est différente. C’est pourquoi j’ai pensé que ce serait mieux de changer de maison de disques. Ceci étant dit, nous sommes toujours signés chez Nuclear Blast pour certains albums de la discographie passée, donc ils ne se sont pas complètement débarrassés de moi, nous sommes toujours en lien.
« Ca va de mal en pis avec le temps. Quand les labels arrêtent de gagner de l’argent, ils serrent la vis des artistes, et quand les artistes gagnent moins d’argent, ils commencent à se faire de l’argent sur le dos de plus petits artistes. »
Tu viens de dire que vous étiez surpayés parce que, pendant un temps, avant Leviathan, vous ne sortiez pas beaucoup d’albums. Qu’est-ce que tu veux dire par « surpayés » ? Dans quel sens ? Comment ça fonctionne ?
L’avance était ridiculement élevée pour un groupe de notre taille. Le truc, c’est que lorsque tu ne vends que des CD, tu reçois beaucoup plus d’argent rapidement. Quand tu sors un CD, quatre-vingt-dix pour cent des ventes se font dans les trois premiers mois – si tu fais partie d’un groupe reconnu qui a fait de nombreux albums, tu vois grâce aux préventes, aux premières chroniques, aux premiers mois le succès que va avoir l’album –, donc un label investit de l’argent dans le groupe et il récupère la majorité de cet argent durant les trois premiers mois. Maintenant qu’il y a le streaming, au lieu de trois mois, il faut vingt ans pour récupérer l’argent, donc il faut ajuster l’avance, qui est beaucoup plus faible, car autrement le label doit faire la banque pendant vingt ans et rien qu’avec l’inflation, ce n’est pas réaliste. Notre avance était donc basée sur l’époque où il n’y avait que des CD et un peu de vinyles. Nous avions renégocié notre contrat en 2007, je ne sais même pas si Spotify était déjà lancé, et nous avions mis de nombreuses options dans ce contrat ; en gros, nous étions pratiquement liés à Nuclear Blast à vie en leur donnant autant d’options et eux nous garantissaient de très bonnes royalties et des avances élevées.
Mais l’industrie musicale a changé, c’est passé au streaming, et puis les coûts d’enregistrement ont baissé, car dans le temps, on payait mille euros par jour pour un bon studio, donc il fallait vraiment beaucoup d’argent pour faire des albums. Aujourd’hui, on peut enregistrer pour pas cher. Enfin, certaines choses coûteront toujours, mais peu de groupes actuellement vont en studio pour enregistrer. Ils enregistrent dans leur salle de répétition ou je ne sais où, puis ils vont dans un vrai studio pour faire le mix. Plus personne ne réserve deux mois dans un studio à mille euros par jour. Et ces studios qui prenaient mille euros à la journée ont dû baisser les prix, donc peut-être que les mêmes studios coûtent sept cents euros la journée maintenant, mais c’est une autre histoire. Donc en tenant compte de tout ça, nous étions très surpayés. Et nous avions plein d’autres clauses. Quand je vivais en Suède – je vis à Malte désormais –, j’avais un voisin qui avait reçu une proposition de la part d’un label – je ne vais pas dire lequel – pour un contrat et il m’a demandé : « Christofer, tu peux y jeter un œil ? Car je ne connais pas l’industrie de la musique. » J’ai ri quand j’ai vu leur proposition ! J’étais là : « Où est la caméra ? C’est une blague, n’est-ce pas ? » Tout était tellement mauvais dedans ! La seule chose qui manquait, c’était : « Clause numéro 17 : si tu veux, on peut baiser ta copine une fois par semaine. » Tout le reste était là, genre : « On possède tes organes, on possède ta mère, on possède ton chien… » [Rires] C’était tellement moche !
C’est quelque chose qui va de mal en pis avec le temps. C’est comme les pyramides : ça va vers le bas. Quand les labels arrêtent de gagner de l’argent, ils serrent la vis des artistes, et quand les artistes gagnent moins d’argent, ils commencent à se faire de l’argent sur le dos de plus petits artistes. Juste pour donner un exemple : quand j’ai commencé à jouer, quand tu étais un groupe de première partie, tu n’étais pas payé, tu devais assumer tes propres dépenses, mais tu ne payais pas pour jouer et tu essayais de faire ta promotion. De nos jours, depuis dix ans, c’est devenu un standard : quand tu es un groupe d’ouverture, tu dois assumer toutes tes dépenses et, en plus, payer pour jouer. Même les festivals commencent à faire ça : il faut payer pour y jouer. Donc la maison de disques perd en revenus, puis il répercute ça sur l’artiste, puis l’artiste répercute ça sur de plus petits artistes, c’est ainsi que ça fonctionne. Du coup, les contrats des maisons disques aujourd’hui sont délirants, selon mes critères.
Le contrat que nous avions est le genre de contrat qu’aurait peut-être un groupe cinq fois plus gros que nous, donc je comprends parfaitement Nuclear Blast quand ils ont dit que nous étions trop chers. Et le nouveau contrat qu’ils nous ont proposé était encore très généreux, donc ils n’ont pas cherché à nous entuber ou quoi, ils nous donnaient beaucoup de royalties mais en baissant l’avance, c’est une histoire de cash-flow. Au bout du compte, ils récupéraient quand même leur argent. Je veux dire que nous avons sorti Leviathan I et II avec l’ancien contrat onéreux et ils ont quand même gagné de l’argent grâce au groupe. Peut-être que ça aurait été plus intelligent de leur part de nous garder, je ne sais pas.
« Les orchestres sont aussi moins chers, car il y a plus de choix. Quand nous avons commencé, nous ne savions pas si nous pouvions trouver un orchestre disposé à jouer sur du metal, car c’était genre : ‘Du metal ? C’est quoi cette merde ?’ Aujourd’hui, on trouve plein d’orchestres composés de jeunes musiciens classiques qui écoutent ce genre de musique. »
Tu as dit que les coûts d’enregistrement ont baissé, mais j’imagine qu’un album de Therion, avec l’orchestre, les chœurs, les chanteurs, etc. coûte encore cher comparativement à un groupe de heavy metal lambda, donc tu dois quand même avoir besoin d’importantes avances…
C’est spécifique à Therion, mais tout reste basé sur les ventes. Tu ne peux pas négocier, en disant : « Therion a des coûts d’enregistrement plus élevés, donc il nous faut mieux que tous les autres groupes. » Ça ne marche pas comme ça, ils se diraient : « Ok, il ne faut pas signer Therion, ça coûte beaucoup d’argent. » Ils comparent toujours à d’autres artistes ayant des chiffres de vente équivalents. Surtout quand Nuclear Blast a été acheté par Believe, il y a un tas de comptables qui sont arrivés dans l’entreprise et une bonne partie des anciennes personnes avaient disparu. Avec les nouvelles personnes, il y a à boire et à manger. De bonnes personnes compétentes sont arrivées et d’autres qui regardaient les choses de façon plus… comment dire ça diplomatiquement… économiquement ennuyeuse, plutôt qu’artistiquement. Nuclear Blast est devenu un énorme label, je crois qu’il n’en existe pas d’autre de cette taille, donc c’est devenu impersonnel. Quand tu prends une telle ampleur, tu te retrouves avec des actionnaires, etc. C’est une tout autre histoire. Tout le monde commence quelque part modestement, mais à un moment donné tu te retrouves avec une énorme maison de disques.
Je trouve qu’il reste des personnes très cool qui y travaillent et que je considère encore comme des amis. Je n’ai rien de négatif à dire sur ce label ; je comprends complètement leur mode de pensée. Et ils ne pouvaient pas savoir que les Leviathan se porteraient aussi bien sur les plateformes de streaming, car nous n’étions pas un groupe très écouté en streaming et tout d’un coup, nous avons commencé à être écoutés en streaming. Nous avions cent soixante dix mille auditeurs mensuels sur Spotify avant Leviathan I, alors que maintenant, je crois que nous en avons peut-être trois cent vingt-cinq mille. Ils ont fait du bon boulot sur le volet numérique. Je ne sais pas si tous les auditeurs sont fidélisés – j’imagine que nous en avons gagné des nouveaux – mais les revenus du streaming sont plus importants qu’ils ne l’avaient imaginé, je pense.
D’ailleurs, combien coûte un album de Therion ?
Dans le temps, nous dépensions dans les soixante-quinze mille euros. Quand nous avons enregistré Gothic Kabbalah, nous avons dépensé cent mille euros, mais c’était un double album. Et Nuclear Blast a toujours été très cool, car ils me donnaient toujours de l’argent en plus s’il en restait des ventes passées et si j’avais une bonne idée. Lemuria et Sirius B ont aussi coûté cent mille euros, mais nous avons enregistré deux albums en même temps. Pour Beloved Antichrist, nous n’avons pas utilisé un véritable orchestre ; d’un autre côté, je ne sais plus, combien y avait-il de scènes ? Quarante-six ? Mais quand tu fais beaucoup, tu peux toujours réduire les coûts. Là, c’était trois CD. Je crois que nous avons dépensé autour des cent mille euros aussi sur celui-là. Si tu regardes les chiffres de ventes aujourd’hui, c’est une somme démentielle. C’était juste avant que Nuclear Blast soit acheté par Believe. Après leur achat, ça aurait probablement été très difficile d’obtenir une telle somme d’argent. Quand j’ai enregistré Les Fleurs Du Mal, je n’avais pas de maison de disques, donc je l’ai financé moi-même, c’était aussi autour de soixante-dix mille euros, mais nous l’avons mixé dans un studio très cher.
Je dirais que cinquante mille euros est probablement le plus petit budget permettant d’enregistrer avec un gros orchestre. Theli a été enregistré pour moins. Idem pour Vovin, car nous n’avions qu’un petit chœur et un quatuor à cordes. Sur Deggial, nous avons commencé à incorporer plus d’instruments. D’un autre côté, dans les années 90, les studios étaient encore plus chers. Les frais de studios ont radicalement baissé aujourd’hui. Je crois que les orchestres sont aussi moins chers, car il y a plus de choix. Quand nous avons commencé, nous ne savions pas si nous pouvions trouver un orchestre disposé à jouer sur du metal, car c’était genre : « Du metal ? C’est quoi cette merde ? » Aujourd’hui, on trouve plein d’orchestres composés de jeunes musiciens classiques qui écoutent ce genre de musique. Et les pays où c’est meilleur marché sont plus fonctionnels. Dans les années 90, nous aurions pu dire : « Allons enregistrer en Roumanie », mais nous n’aurions pas pu trouver un studio qui sonnait normalement, donc nous aurions enregistré et ça aurait sonné merdique. Si tu vas en Roumanie aujourd’hui, tu trouveras un super studio à la pointe. De nombreux anciens pays communistes à l’Est ont encore des prix bien plus bas qu’à l’Ouest, mais ils sont capables de fournir la même qualité ; il y a des musiciens vraiment excellents dans les pays de l’Est. Je dirais donc qu’on peut probablement enregistrer un album de Therion de nos jours pour… Nous avons enregistré trois albums, donc tout est emmêlé et nous avons beaucoup économisé, mais pour bien moins que cinquante mille.
Interview réalisée par téléphone le 5 décembre 2023 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Mina Karadzic.
Site officiel de Therion : www.therion.se
Acheter l’album Leviathan III.








































réécouter plusieurs fois la trilogie complexe Levathian de Therion m’a permis d’apprécier encore plus le boulot de malade de ce groupe roi du métal Symphonique
Bravo mon Nico!!Encore au top un Stéphanois qui dit du bien d un Lyonnais!lol Quand les musiciens se lâchent c est excellent.Tout ce qu il raconte est très cohérent musical et extra musical Pas un mytho a la pingwie.Tu fais les meilleurs interviews du métal.Je poserai les mêmes questions peut être avec plus de théories musicales mais tu fais déjà une interview colossale.J écris encore tout mon soutien pour que tu continues dans cette voie.
Vos interviews, c’est comme lire un bon roman, on n’a pas envie de s’arrêter ! 😊
Une question que j’aurais bien voulu voir posée, c’est si son projet de véritable opéra Beloved Antichrist était toujours sur le feu, ou s’il avait lâché l’affaire.