Tribulation a toujours été sur le fil : après un premier album résolument death metal old school, The Horror, en 2009, les Suédois ont peu à peu défini leur propre style, hybride, sombre, ésotérique et évanescent, teinté de rock tantôt gothique, tantôt progressif. Mais avec le départ du guitariste et compositeur Jonathan Hultén, désormais remplacé par Joseph Toll, ce n’est plus d’ajuster la formule qu’il s’agit sur Sub Rosa In Æternum, le nouvel opus du groupe, mais de se réinventer. Et c’est bien ce qu’on y entend : à la fois immédiatement reconnaissable et régénéré, le son de Tribulation y est plus accessible et gothique que jamais, avec notamment, et pour la première fois de leur carrière, du chant en voix claire.
C’est de ces changements et de cette continuité justement que nous avons parlé avec Adam Zaars, guitariste et compositeur historique du quatuor, qui a trouvé un peu de temps avant son petit déjeuner (!) en pleine tournée américaine pour répondre à nos questions. Des premiers pas de Tribulation à ses aspirations, il esquisse le portrait d’un groupe en pleine possession de ses moyens et qui, loin d’avoir peur du changement, en fait la source de son art…
« Nous ne nous doutions pas du tout que Johannes pouvait chanter et il a fait à peu près un album en entier comme ça : c’est une sacrée prouesse, à mon avis ! »
Radio Metal : Comment se passe la tournée ? Vous êtes sur la route depuis deux semaines, n’est-ce pas ?
Adam Zaars (guitare) : Oui, exactement. Il nous reste cinq dates. Ça a été vraiment fantastique, nous avons fait beaucoup de supers concerts.
C’était comment de jouer les nouvelles chansons ?
Nous avons joué trois nouvelles chansons et ça s’est très bien passé, nous avons eu un super retour du public à chaque fois. Elles ont très bien fonctionné, d’une façon presque surprenante – ça s’est très bien passé.
Ce nouvel album, Sub Rosa In Aeternum, est le premier depuis le départ de Jonathan Hultén et avec le nouveau guitariste, Joseph Tholl, un ami de longue date du groupe. Qu’est-ce que ce changement de line-up a apporté au groupe ?
La chose la plus évidente, c’est que Jonathan ne participe plus à l’écriture alors qu’il jouait un rôle plutôt important à cette étape. Quand il était dans le groupe, c’était lui et moi qui nous nous en occupions, en gros. Mais sur le nouvel album, Joseph a lui aussi composé des chansons, et Johannes, le chanteur, en a écrit quelques-unes aussi. Donc finalement, nous avons travaillé à peu près de la même façon que nous l’avons fait ces dix dernières années : chacun travaille de son côté et fait des démos qu’il montre ensuite au groupe, et nous travaillons dessus tous ensemble, les réenregistrons, calons la voix avec Johannes, etc. Nous avons travaillé en étroite collaboration sur la plupart des morceaux : quand bien même il y aurait une seule personne derrière chaque chanson, nous nous y sommes attelés tous ensemble. Et puis le producteur, Tom Dalgety, a passé du temps avec nous une semaine avant que nous entrions en studio et il est revenu pour la dernière semaine d’enregistrement, donc nous avons aussi eu ses suggestions. Ça aussi, c’est une nouveauté, je crois.
Pourquoi avez-vous choisi de travailler avec lui et qu’a-t-il apporté à l’album, selon toi ?
Nous avions déjà travaillé avec lui auparavant. Nous le connaissons, nous l’apprécions et il est très doué à ce qu’il fait. Nous l’avons rencontré lorsque nous étions en tournée avec Ghost, pour qui il avait fait quelque chose, en 2019, et nous nous sommes vraiment bien entendus. Déjà à l’époque, nous parlions de faire quelque chose ensemble, et il a été de plus en plus impliqué sur chaque sortie qu’il y a eu entre-temps. Pour Sub Rosa In Aeternum, il nous a proposé des idées pour beaucoup de chansons. Il y en a certaines que nous avons utilisées et d’autres non, mais c’est toujours bien d’avoir les retours de quelqu’un qui ne fait pas partie du groupe de toute façon. Il a beaucoup travaillé sur la chanson « Time & The Vivid Ore », je me souviens de beaucoup d’allers-retours entre lui et Joseph qui l’a écrite. Je ne me souviens plus de combien de versions nous en avons faites, par contre [rires], mais je crois que c’est lui qui nous en a tirés à la fin, je crois que nous avons choisi sa version. Mais nous avons tellement hésité que je ne sais même plus quelle version était à qui, pour être honnête [petit rire].
Lorsque nous avions parlé pour la sortie de l’album précédent, Where The Gloom Becomes Sound, tu disais que ça avait été la première fois que vous enregistriez en pleine lumière. Cette fois-ci, c’était comment ?
Nous avons enregistré au Ingrid studio dans le centre de Stockholm, un vieux studio de « Dansband », comme on dit en Suède – c’est la version suédoise du rock country, disons, qui était très à la mode dans les années 1970 et qui l’est toujours, d’ailleurs. C’est pour ce genre de musique que cet endroit est réputé. C’est vraiment agréable et ancien, il y a beaucoup de bois à l’intérieur, plein de trucs formidables, des vieux instruments, etc. Nous y avons passé cinq ou six semaines, et Ola Ersfjord, qui avait travaillé avec nous sur The Children Of The Night, a joué le rôle de technicien de studio. Mais en réalité, il a fait bien plus que ça : il nous a aussi donné plein de bonnes idées pour les chansons, le son… Nous avons voulu faire en sorte que l’enregistrement se passe de la façon la plus pratique possible, donc nous avons laissé la batterie montée pendant toute la session… Tout s’est passé de manière très fluide. C’était difficile, ça l’est toujours [petit rire], c’est toujours compliqué de trouver le bon son, etc., mais ce passage en studio a été très agréable, je dirais.
« Nous savons quand il y a quelque chose qui cloche, quand ça ne sonne pas vraiment comme du Tribulation. […] C’est grâce à cette idée plus large qu’il y a derrière la musique que nous pouvons changer beaucoup de choses tout en restant fidèles à notre son. »
L’une des nouveautés les plus évidentes sur cet album, c’est que cette fois-ci, Johannes chante en voix claire. Il avait déjà commencé sur la reprise de Blue Öyster Cult qu’on pouvait entendre sur l’EP Hamartia. Est-ce que tu sais comment il s’y est pris pour trouver sa voix ? Est-ce qu’il chantait déjà auparavant ?
Je suis sûr qu’il chantait dans son coin avant, et puis pendant les soundchecks – nous l’avons entendu dans ces moments-là, mais c’est toujours un peu pour rigoler [petit rire], donc nous ne savions pas vraiment qu’il pouvait chanter avant qu’il ait écrit « Poison Pages », la dernière chanson de l’album : il a fait une demo pour cette chanson et sur celle-ci, il chante. Ça nous a un peu surpris, nous n’avions pas prévu d’aller dans cette direction, mais lorsqu’il s’est mis à le faire et que nous nous sommes rendu compte que ça sonnait bien, nous avons décidé d’y aller, et nous avons même modifié la direction de certains autres morceaux qui étaient déjà écrits. En faisant les démos, nous avons beaucoup travaillé sur le chant, nous avons essayé de coacher un peu Johannes pour l’aider à trouver sa voix naturelle plutôt que de sonner comme quelqu’un ou quelque chose d’autre. Nous avons beaucoup travaillé là-dessus ; lui a énormément travaillé aussi. Il ne chante pas de la même façon sur toutes les chansons non plus : c’était vraiment chouette à voir. Nous ne nous doutions pas du tout qu’il pouvait chanter et il a fait à peu près un album en entier comme ça : c’est une sacrée prouesse, à mon avis !
Vous n’avez jamais sonné aussi rock, voire pop, que sur Sub Rosa In Aeternum. Votre son a changé, mais il reste toujours très reconnaissable. Nous en avions déjà un peu parlé par le passé, mais comment faites-vous pour trouver l’équilibre entre essayer de nouvelles choses et conserver votre identité ?
Je ne sais pas comment nous faisons, pour être honnête. Je crois que nous savons quand il y a quelque chose qui cloche, quand ça ne sonne pas vraiment comme du Tribulation. Je peux m’en rendre compte assez facilement. Je ne sais pas ce que c’est, exactement [rires], mais je pense que nous avons une sorte d’ethos, peut-être, il y a une idée derrière la musique qui n’est pas une question de son, une sorte particulière de death metal ou quoi que ce soit de ce genre : c’est grâce à cette idée plus large qu’il y a derrière la musique que nous pouvons changer beaucoup de choses tout en restant fidèles à notre son.
C’est une esthétique, une ambiance, un état d’esprit peut-être ?
Un état d’esprit, oui… Pour une raison ou pour une autre, l’horreur est toujours là en arrière-plan [petit rire]. Il faut que ce soit sombre. Même quand nous étions ados, nous savions déjà ce que nous aimions et ce que nous n’aimions pas, c’était très clair [rires]. Il y avait des groupes que nous n’aurions jamais écoutés et d’autres qui étaient acceptables. Je crois que c’est ça qui a forgé notre son et fait ce qu’il est aujourd’hui, au moins jusqu’à un certain point : ce fait de savoir ce que nous ne voulons pas dans une chanson [petit rire]. Je ne peux pas vraiment le mettre en mots, mais quand je l’entends, je sais immédiatement.
Vous fêtez vos vingt ans cette année, vous avez en effet commencé très jeunes. Dans quelles circonstances avez-vous formé le groupe ?
Là, je suis au Texas, et hier, nous avons vu un vieil ami, Jonas [Wikstrand], qui y vit désormais, et avec qui nous avions un groupe – Johannes, Jonathan et moi – il y a longtemps, Hazard, où nous jouions du thrash metal. Puis son frère Olof s’est joint à nous et nous avons enregistré quelques démos. Mais une partie du groupe voulait aller dans une direction plus death metal au lieu de nous en tenir au thrash, et d’autres n’en avaient pas envie du tout. De ce groupe ont donc été formés Tribulation et Enforcer. Ça s’est passé comme ça. Nous avons changé de nom en raison du changement de style, mais à l’époque, pour moi, c’était toujours plus ou moins le même groupe, donc d’une certaine façon, on peut dire que nous avons ce groupe depuis 2001. Nous nous sommes rencontrés à l’école et nous voulions tous faire de la musique. Nous nous débrouillions tous plutôt bien pour notre âge – nous avions treize, quatorze ans –, nous nous amusions, et nous aimions le metal plus que tout. C’était la seule chose que nous voulions faire ! Et c’est ce que nous faisions, à vrai dire. Nous étions certains très tôt, et d’une façon assez naïve à l’époque, que c’était la carrière que nous voulions avoir.
« Rétrospectivement, notre EP Hamartia constitue une belle conclusion à ce que nous faisions jusque-là, et nous avions vraiment envie d’un nouveau départ avec Joseph et le groupe sur cet album. »
Que penses-tu du chemin parcouru et quels sont les objectifs qu’il vous reste ?
L’objectif que j’ai toujours, clairement, c’est de faire de plus gros concerts. Musicalement, je crois que nous avons toujours atteint les objectifs que nous nous étions donnés, mais il y a aussi encore beaucoup à accomplir sur ce plan-là, surtout maintenant : nous avons à peine effleuré la nouvelle direction dans laquelle nous voulons aller. Il y a encore beaucoup à faire, mais nous avons toujours eu le sentiment de parvenir à ce que nous avions envie de faire, musicalement. L’objectif, c’est de continuer à tourner et de faire de plus gros concerts.
La mort et la renaissance sont des thèmes récurrents pour Tribulation depuis vos débuts, mais sur ce nouvel album, ça semble plus pertinent que jamais. Est-ce que ça a été de l’ordre d’une mort et d’une résurrection, ce changement de line-up et de style ?
Oui, absolument. Rétrospectivement, notre EP Hamartia constitue une belle conclusion à ce que nous faisions jusque-là, et en effet, nous avions vraiment envie d’un nouveau départ avec Joseph et le groupe sur cet album, tout à fait.
L’influence de vieux groupes gothiques comme like Sisters Of Mercy, Fields Of The Nephilim, Bauhaus, ou même Nick Cave est évidente tout au long de l’album. Qu’est-ce qui vous parle dans cette musique ?
Je ne sais pas. Le son, je crois ? [Rires] Le style… C’est vraiment cool, et ça colle bien avec ce qui me plaît en général, je crois. Tout ce qui est sombre et gothique m’attire.
Vous avez commencé comme un groupe de death metal old school, avec là aussi beaucoup d’influences datant des années 1980, une période que vous êtes trop jeunes pour avoir connue…
Oui, presque !
Pourquoi elle vous attire autant selon toi ?
Tu vois comme en ce moment, ou il y a quelques années peut-être, les années 1990 reviennent à la mode ? Je crois que pour nous, c’était la même chose, mais avec les années 1980. Comme nous adorons le heavy metal et que nous avons commencé à écouter ce style très jeunes, c’est ce que nous avons naturellement adopté, comme les jeunes le font avec les années 1990 en ce moment, une sorte de pré-nostalgie, de nostalgie de ce qu’il y avait avant toi. Mais en tout cas… Je ne sais pas pourquoi. Nous aimions juste le style, et pas seulement en ce qui concerne la musique : c’est pareil pour les films, les dessins animés… Tout ! [Petit rire] Je ne sais pas pourquoi, mais c’est toujours le cas, j’adore toujours les années 1970-1980 et je ne regarde que des films qui ont été réalisés entre les années 60 et les années 90.
D’ailleurs, il y a sur l’album une chanson, « Murder In Red » – je ne sais pas qui l’a écrite…
C’est moi !
Elle semble très influencée par les films de Dario Argento.
Oui, c’est absolument le cas [rires] !
« C’est compliqué de faire une musique inspirée par une esthétique, mais je crois que c’est ça que nous faisons. »
À quel point ces influences visuelles et cinématographiques sont importantes pour ta créativité et ta musique ?
Elles sont très importantes. C’est compliqué de faire une musique inspirée par une esthétique, mais je crois que c’est ça que nous faisons. Et pas seulement inspirée par l’esthétique, la musique de ces films, leurs bandes originales m’ont toujours beaucoup influencé aussi, et ça a encore été le cas cette fois-ci. Je ne sais pas pourquoi. J’adore ces films, ils sont beaux, perturbants, très sombres – et surtout beaux, et je crois que c’est ça que nous avons essayé de faire avec la musique de cet album.
Est-ce que tu es plus à l’aise avec le fait de t’inspirer de l’art d’autres personnes ou du passé plutôt que de ton environnement immédiat ou tes propres expériences ?
Oui, je crois… Nous avons un peu mélangé les deux par le passé, mais oui, c’est probablement le cas.
Tu sais pourquoi ? C’est peut-être une question trop personnelle…
[Petit rire] Ouais… Je ne sais pas si je pourrais l’expliquer, surtout que là, je n’ai pas encore pris mon petit déjeuner ! [Rires]
Je vais donc te laisser aller manger ! Est-ce que tu peux juste nous dire ce qui vous attend pour les mois qui arrivent ?
Oui, bien sûr. Hier, nous avons annoncé une tournée en Europe de l’Ouest. Nous ne sommes pas parvenus à booker toutes les villes que nous voulions et il nous manque quelques pays, mais c’est quand même une tournée de quatre semaines. Elle aura lieu en février-mars, si je me souviens bien. Ensuite, nous continuerons à tourner en Amérique du Nord et en Europe, sans doute ailleurs, aussi. Je pense que nous allons jouer pendant un moment avant de songer à faire de la nouvelle musique ou autre chose. Nous essayons de tourner le moins possible parce que c’est épuisant, mais c’est ce que nous voulons impérativement faire.
Interview réalisée en visio le 25 octobre 2024 par Chloé Perrin.
Retranscription : Chloé Perrin.
Photos : Damon Zurawski (1, 2, 4) & Dirk Behlau (5).
Site officiel de Tribulation : tribulation.se
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