Avec Fevereaten, Witch Fever signe un disque qui ne cherche ni à rassurer ni à se laisser enfermer. Souvent résumé un peu vite sous l’étiquette « doom punk », le quatuor britannique poursuit en réalité une trajectoire bien plus personnelle. La lourdeur est au service de l’intention, la colère n’est plus une explosion immédiate mais une matière travaillée, persistante, presque structurelle. Plus aéré, parfois plus lent que Congregation, ce nouvel album n’en est pas moins écrasant.
Witch Fever explore des thèmes profondément intimes — traumatisme, religion, contrôle, refus du pardon — sans jamais chercher la catharsis facile. Dans un contexte culturel obsédé par la guérison et la clôture, le groupe revendique le droit de ne pas pardonner, de rester en alerte, et de transformer cette rage en force durable. Rencontre avec un groupe qui assume l’inconfort, revendique ses contradictions et refuse de lisser son propos.
« Accepter l’inconfort fait aussi partie de ma vie quotidienne en dehors de Witch Fever maintenant, donc c’est cool que ça transparaisse dans l’album. Je suis autiste et j’ai des TOC, donc rester avec l’incertitude et des émotions difficiles peut être compliqué pour moi. »
Radio Metal : Witch Fever est souvent qualifié de « doom punk », mais Fevereaten semble moins relever d’un genre que d’une intention et d’une atmosphère. Si vous deviez définir cet album non pas par son son, mais par ce que vous vouliez qu’il provoque chez l’auditeur, comment le décririez-vous ?
Amy Walpole (chant) : Je dirais que, fondamentalement, nous voulons surtout que les gens ressentent de l’excitation. Tu sais, quand tu écoutes une bonne chanson et qu’il y a ce moment qui te donne vraiment envie de bouger, c’est ça que nous voulons. Nous n’avons jamais vraiment tenu dans un genre bien défini, donc c’est difficile de placer des attentes sur le type de public que nous allons attirer. Nous voulons juste que les gens prennent du plaisir à l’écouter. L’album est un mélange de colère, de tristesse, de puissance et de fun, et c’est exactement ce que nous espérons que les auditeurs en retiendront.
Comparé à Congregation, Fevereaten paraît plus retenu, plus aéré, parfois plus lent — mais sans doute plus lourd aussi. Était-ce un choix conscient de faire évoluer la manière dont l’intensité s’exprime, musicalement et émotionnellement ?
Nous savions que nous voulions que Fevereaten soit différent de Congregation, mais ce n’était pas vraiment un album conceptuel à proprement parler. Pour nous, ça commence toujours comme une collection de morceaux, puis, une fois que nous en avons environ la moitié, nous nous demandons : de quoi cet album a encore besoin, sur le plan sonore, émotionnel et lyrique ? Il y a des thèmes récurrents dans les paroles, mais là encore, ça s’est construit avec le temps — je ne suis pas partie avec un objectif unique dès le départ.
La colère reste centrale dans votre musique, mais sur Fevereaten elle semble plus maîtrisée, plus intentionnelle. Voyez-vous cet album comme un passage d’une « colère explosive » à quelque chose de plus structuré — une colère pensée comme une force de long terme plutôt que comme une décharge ?
Carrément, oui ! Fevereaten est clairement plus contrôlé et réfléchi que Congregation, et c’était volontaire. Nous nous étions éloignées du côté punk thrashy pour aller vers ce que Fevereaten est devenu — même si nous ne sommes toujours pas très sûres du genre exact dans lequel nous nous situons, honnêtement. La colère comme force de long terme, c’est une très bonne manière de le formuler, et c’est aussi comme ça que je le ressens au niveau des paroles. Congregation était très immédiat, presque écrasant. Fevereaten, émotionnellement, c’est plutôt une rage sourde omniprésente, mêlée de traumatisme et de tristesse, avec des moments de respiration et de légèreté qui permettent à l’auditeur de souffler un peu.
Plusieurs titres de l’album sont moins frontaux, plus ambigus, presque inconfortables dans leur honnêteté émotionnelle. Le fait d’embrasser l’inconfort — pour vous comme pour l’auditeur — faisait-il partie de l’objectif artistique de Fevereaten ?
Honnêtement, accepter l’inconfort fait aussi partie de ma vie quotidienne en dehors de Witch Fever maintenant, donc c’est cool que ça transparaisse dans l’album. Je suis autiste et j’ai des TOC, donc rester avec l’incertitude et des émotions difficiles peut être compliqué pour moi, mais avoir cet exutoire est extrêmement précieux, surtout quand ça me permet de créer du lien avec d’autres personnes. Musicalement, nous écrivons une musique lourde : pour nous, ça implique forcément de créer de la tension, de l’étrangeté, une forme d’inconfort. Ça fait partie du jeu : créer quelque chose qui sonne bien tout en étant parfois franchement horrible [rires].
« Pour beaucoup de gens, le pardon est essentiel parce qu’il leur permet de se libérer de ce qui les a blessés et de ne plus lui donner de pouvoir, mais dans mon cas, j’utilise ma colère pour conserver mon pouvoir. »
Vous avez dit que c’était la première fois que vous entriez en studio en sachant exactement ce que vous vouliez, sur le plan sonore comme conceptuel. Quel était l’élément non négociable sur ce disque — la chose sur laquelle vous refusiez absolument de transiger ?
Un truc sur lequel j’ai refusé tout compromis, c’est le cri de mosh « witch fucking fever » qu’on entend dans « Reprise ». C’est tellement kitsch et fun. Nous le crions en concert et nous l’écrivons sur des murs depuis nos débuts, donc il fallait absolument que ce soit immortalisé quelque part dans une chanson.
Quelle a été la chanson la plus difficile à écrire, et pourquoi ?
En termes de construction pure, « The Garden » a été la plus compliquée. Nous avons bloqué dessus pendant hyper longtemps, et elle a failli ne pas figurer sur l’album. Nous étions coincées sur le refrain, parce que nous nous demandions s’il n’était pas trop « rock basique », et puis je me suis mis en tête qu’il sonnait comme un refrain de rock chrétien [rires]. Finalement, nous avons trouvé la bonne formule, et c’est devenu le single principal.
Sur le plan des textes, Fevereaten aborde les traumatismes, la religion, le contrôle et le refus du pardon. Dans un contexte culturel qui valorise souvent la guérison, la clôture et le pardon, pourquoi était-il important pour vous de défendre l’idée que certaines colères méritent de rester irrésolues ?
Pour beaucoup de gens, le pardon est essentiel parce qu’il leur permet de se libérer de ce qui les a blessés et de ne plus lui donner de pouvoir, mais dans mon cas, j’utilise ma colère pour conserver mon pouvoir. Trop d’hommes abusent de leur position pour faire du mal aux autres et s’en sortent avec peu ou pas de conséquences, sans jamais rendre de comptes, que ce soit dans la vie quotidienne ou dans la culture des célébrités. Peut-être que garder ma colère freine un peu mon évolution personnelle, mais pour l’instant, je ne suis pas prête à la lâcher. Je pense aussi qu’il est important de rester en colère pour nourrir l’activisme. Je ne suis pas seulement en colère à cause de ce qui m’est arrivé ; je suis en colère pour ce qui arrive à d’autres personnes partout dans le monde. Cette colère me pousse à écouter, à parler, à apprendre. Il y a aussi une différence fondamentale entre utiliser la colère comme un outil productif et se laisser dominer par elle, devenir agressif. Il est essentiel de travailler cette colère pour qu’elle ne devienne pas destructrice, tout en la conservant pour en faire quelque chose de positif.
Y a-t-il eu un moment sur cet album où tu t’es sentie particulièrement exposée ou vulnérable — une phrase, une chanson, ou même un silence — et où tu as hésité avant de l’assumer pleinement ?
Tout « Safe » me semble vulnérable. C’est nouveau pour moi d’écrire quelque chose qui ne parle ni de l’Église, ni de traumatismes, ni de chagrin amoureux. Étrangement, ça a été plus difficile, même si c’est une chanson plutôt douce.
Vous êtes un groupe ouvertement engagé politiquement, et Fevereaten n’adoucit pas cette position. Voyez-vous l’album comme un objet politique en soi, ou comme quelque chose de profondément personnel qui devient politique par résonance ?
Je dirais plutôt la seconde option. Le simple fait d’exister en tant que groupe composé uniquement de femmes et de personnes non binaires est peut-être déjà un acte politique, mais notre positionnement n’est pas plaqué de manière évidente sur la musique. Mes paroles ont toujours été introspectives et personnelles, et comme je suis très engagée sur les questions féministes et politiques, ça infuse naturellement ce que j’écris, mais rien n’est prémâché. Ce qui n’est pas dans les paroles, nous le compensons largement dans les interviews, sur les réseaux sociaux et sur scène. Avoir une plateforme, quelle qu’elle soit, est un privilège, et j’ai envie de l’utiliser.
« Le simple fait d’exister en tant que groupe composé uniquement de femmes et de personnes non binaires est peut-être déjà un acte politique. »
Vous jouez aujourd’hui cet album dans des arènes en première partie de Volbeat, un contexte très grand public, face à un public qui n’a pas forcément choisi Witch Fever. Est-ce que cela change votre perception de la puissance ou de la fonction de Fevereaten ?
Cette tournée était géniale pour nous et vraiment très fun, mais tu as raison, c’est un univers totalement différent. Jouer ces morceaux en arène m’a permis de m’y connecter différemment, simplement parce que ça sonnait incroyablement bien sur ces sonorisations [rires]. Mais évidemment, dans des salles aussi immenses, on perd beaucoup de connexion avec le public.
Y a-t-il eu une crainte que tourner avec un groupe mainstream puisse diluer le message de l’album, ou était-ce plutôt l’occasion de confronter ce message à un autre espace ?
Je pense que jouer avec des groupes grand public est une bonne chose, parce que ça nous ouvre à un nouveau public. Mais les arènes peuvent clairement diluer le message, surtout quand la majorité des gens est là pour la tête d’affiche. C’est beaucoup plus intense de jouer devant quelques centaines de personnes que devant vingt mille. Sur une scène d’arène, on a parfois l’impression d’être seules, là-haut. Nous avons aussi évidemment reçu des réactions négatives pour avoir pris la parole sur la Palestine, le Soudan, le Congo, etc., mais c’était inévitable face à un public aussi large.
Être dans Witch Fever semble aller bien au-delà de la musique. En quoi ce groupe a-t-il façonné votre perception de vous-mêmes, de vos limites ou de votre force aujourd’hui ?
Honnêtement, je ne pense pas que l’une d’entre nous sache encore qui elle est en dehors de Witch Fever. Le groupe fait totalement partie de nos identités. Nous nous sommes soutenues mutuellement pendant des années, nous avons traversé tellement de choses ensemble que je n’imagine pas faire Witch Fever avec quelqu’un d’autre. Personnellement, ça m’a énormément aidée mentalement : monter sur scène et se mettre à nu est profondément cathartique.
À ce stade de votre parcours, que signifie réellement le mot « succès » pour vous, au-delà de la visibilité, des chiffres ou des scènes toujours plus grandes ?
La réponse idéale serait de dire que nous nous sentons pleinement épanouies dans tout ce que nous faisons et que nous restons fidèles à la musique que nous voulons créer. Mais la vraie réponse, c’est pouvoir payer notre loyer et nos factures sans avoir à faire des petits boulots de bar à côté, ce que nous sommes encore obligées de faire aujourd’hui. Nous nous sentirons vraiment en réussite quand la musique nous rapportera un salaire à plein temps.
Enfin, si Fevereaten devait être compris au-delà de la colère, de l’activisme ou de la controverse, qu’aimeriez-vous que les auditeurs retiennent de qui est Witch Fever aujourd’hui ?
Simplement que nous sommes une bande de potes qui a traversé des épreuves mentales ensemble, et que nous adorons faire de la musique et tourner ensemble. J’espère que ça se ressent dans l’album : ce que nous avons écrit n’était pas destiné à plaire à un algorithme ou à suivre une tendance, mais juste à traduire ce que nous avions envie de faire et ce qui nous semblait important à ce moment-là.
Interview réalisée par e-mail le 7 janvier 2026 par Marion Dupont.
Traduction : Marion Dupont.
Site officiel de Witch Fever : www.witchfever.com.
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