Inventive et originale, Zeal & Ardor est une entité vivante en pleine évolution. C’est ainsi que Greif, le quatrième album du groupe autoproduit en cinq mois, est présenté comme une œuvre hybride. Si le groupe est connu aussi pour son fonctionnement en mode « one-man band », Manuel Gagneux a cette fois-ci bousculé les choses en accueillant pour la première fois ses coéquipiers live en studio, les faisant ainsi jouer leurs propres instruments et chanter – c’est là aussi une innovation pour Zeal & Ardor qui met cette fois-ci en scène trois voix sur ses chansons.
Signe de cette évolution intrinsèque, c’est avec un Manuel Gagneux accompagné de Tiziano Volante, guitariste live depuis 2017, que nous nous sommes entretenus. C’est ainsi que cette interview a pu obtenir une seconde vision à la fois indépendante et convergente avec celle du créateur du projet, abordant souvenirs d’enfance, clés du travail en groupe et la part de l’interprétation personnelle dans une œuvre artistique et culturelle, le tout saupoudré d’anecdotes sur leur pays d’origine, la Suisse.
« J’ai choisi au hasard des personnes que je connaissais et qui étaient très douées sur leur instrument. Dans une autre dimension, nous nous serions détestés, mais là, tout s’est bien passé. Nous avons de la chance ! »
Radio Metal : Au lieu de travailler seul sur ce nouvel album, tu as cette fois accueilli les membres du groupe dans le studio. La solitude du processus commençait-elle à te peser ?
Manuel Gagneux (chant, guitare, synthé) : Peut-être inconsciemment. Je ne pense pas que je m’en rendais compte ; je ne suis pas une personne très réfléchie. C’était surtout que ça sonne mieux avec d’autres gens, et vu qu’ils font partie du groupe, pourquoi pas ?
D’un autre côté, tu as continué de tout écrire. N’étais-tu pas encore prêt à partager l’aspect créatif de la composition ? Penses-tu que ça aurait trop altéré ta vision ?
Manuel : Je pense que je suis un peu maniaque du contrôle et qu’il y a certaines choses [sur lesquelles j’ai besoin d’avoir la main]. Ceci étant dit, c’est un processus. Il est possible que ça arrive un jour, mais pour l’instant, c’est ainsi que ça fonctionne le mieux.
Tiziano Volante (guitare) : Je pense qu’on peut aussi dire que Manuel est très fort lorsqu’il s’agit d’avoir une vue d’ensemble et de contextualiser les choses comme un tout. Pour ce processus, en tant qu’instrumentistes et en tant que chanteurs, il s’agissait pour nous d’aller plus en profondeur dans les performances musicales, là où Manuel n’a peut-être pas la patience de microgérer de petits détails. C’est probablement la force qu’il a acquise dans ce processus en ayant ces deux aspects, parce qu’écrire des chansons, surtout pour lui, ça doit aller vite. De mon côté, ce serait un processus beaucoup plus long, alors que Manuel a besoin que les choses soient faites et il n’hésite pas à jeter une idée si elle n’est pas bonne. Je pense que dans le processus en studio, c’était bien que nous soyons avec lui pour travailler un peu plus sur les détails.
Manuel : C’est du professionnalisme collectif. Je sais que je ne suis pas capable de faire ça très bien. Le groupe est très doué et peut dire : « Non, il faut qu’on refasse ça. Manuel, reviens ! » Le résultat en est bien meilleur.
Justement, Tiziano, comment as-tu vécu le fait de travailler avec un maniaque du contrôle comme Manuel ? Y avait-il encore de la place pour ta propre expression ?
Tiziano : Oui, c’est ce que je dirais. En fait, pour clarifier, je pense que tout le monde dans ce groupe, dans des fonctions différentes, est un genre de maniaque du contrôle et qu’avec cet album, nous avons appris à faire davantage confiance au processus à tous les niveaux. La composition et la partie créative sont bien sûr la base du projet, mais au final, il y a beaucoup d’éléments différents qui doivent fonctionner ensemble pour que ce soit amené sur scène ou en studio. Nous ne voulons pas nous mettre dans la position d’un robot qui se contenterait de travailler et de s’actionner, nous sommes donc en train de découvrir tout ça. Jusqu’à présent, il y avait de grandes attentes face à nous, en provenance de l’extérieur, et nous essayions de réagir à celles-ci, mais cet album, c’était la première fois où c’était plus actif que réactif. Ceci étant dit, peut-être allons-nous maintenant découvrir que les gens détestent ce que nous avons fait et va-t-il falloir revoir notre façon de travailler [rires]. Pour nous, c’était amusant. Le processus était semblable à ce que j’aurais attendu d’une préproduction pour la scène. C’était vraiment bien de comprendre les chansons et de s’habituer à elles bien plus tôt, avant et, surtout, pendant le processus d’enregistrement. Maintenant, les chansons nous semblent beaucoup plus familières, et c’est cohérent avec les éléments visuels, l’artwork, etc. Pendant un long moment, tout semblait abstrait, alors que maintenant, tout du moins pour moi, c’est devenu très concret.
Même si c’est la première fois que les autres membres ont travaillé sur un album de Zeal & Ardor, vous avez tous tissé des liens au fil des années. Marc Obrist a dit qu’avant Zeal & Ardor, vous étiez grosso modo des étrangers, mais que désormais, vous êtes comme une petite famille. D’habitude, les musiciens sont amis avant de décider de former un groupe. Avec vous, c’est l’inverse qui s’est produit. Comment avez-vous réussi à passer du statut d’étrangers à celui de famille ?
Manuel : Je pense que c’était de la chance, parce que j’ai choisi au hasard des personnes que je connaissais et qui étaient très douées sur leur instrument. J’ai dit : « Je te veux toi, toi et toi. » Dans une autre dimension, nous nous serions détestés, mais là, tout s’est bien passé. Quand tu passes autant de temps avec des gens, soit tu finis par les détester, soit tu t’y attaches. Nous avons donc de la chance !
« L’idée du griffon nous représente bien, car ça réunit différents éléments, or le fait de combiner différentes choses et d’en faire une entité à part entière est un aspect fondamental du groupe. »
Tiziano : Je pense que tout le monde dans le groupe, individuellement, a une idée de ce qu’est la vision de Manuel – ou ce que nous supposons être sa vision, parce que, parfois, nous surinterprétons. Je pense que c’est ce qui donne encore plus de sens au groupe qu’il n’en avait déjà, surtout pour nous. Jusqu’à présent, à chaque album, nous cherchions à comprendre… Encore aujourd’hui, ça reste bizarre de se dire que ceci est un travail [rires]. Notre travail, c’est cette musique, avec ce message sous-jacent, à cette époque, et nous sommes très heureux de pouvoir faire ça. Au bout du compte, la réponse à la question, c’est beaucoup de communication et de compréhension des besoins des uns et des autres, parce qu’ils peuvent être très différents. Nous avons tous des backgrounds assez similaires, mais finalement, notre mode de vie est très propre à chacun, alors faire en sorte que tout fonctionne bien, c’est le grand défi et la chose sur laquelle nous essayons de travailler le plus.
Comment le lien qui vous unissait lors des concerts s’est-il traduit en studio ?
Manuel : C’est un processus que nous sommes encore en train de chercher à comprendre, parce que nous venons de le lancer spécifiquement pour cet album, mais ça commence à rentrer. Je suis moi-même curieux d’apprendre la réponse [rires].
Tiziano : Il y a certaines choses que nous avons faites plusieurs fois, donc nous avons déjà posé un certain nombre de bases avec lesquelles nous avons travaillé pour faire de nouvelles chansons, avec de nouvelles influences. Ça paraissait très naturel en ce sens.
Tu accompagnes Manuel en live depuis 2017. Quel regard portes-tu sur son évolution en tant qu’artiste, créateur et interprète ?
Tiziano : C’est difficile à dire. Manuel est très fort dans la phase de production et celle de la conceptualisation de la composition, tandis que, si je peux généraliser, en tant qu’instrumentistes, nous sommes probablement ceux qui ont le plus d’expérience sur le plan de l’interprétation. Ce qui est très intéressant, c’est de voir comment ces différents points de vue se rejoignent de plus en plus. Nous comprenons aussi quels sont nos moyens et ce qu’il nous faut pour que ça fonctionne. Il nous a fallu quelques années pour en arriver là et je pense qu’à présent, nous nous rendons compte que c’est essentiel pour nous sentir à l’aise dans ce que nous faisons, mais aussi pour nous dire, au sujet de certains choses : « Ok, ce n’est peut-être pas si important. » Nous dépensons notre énergie, notre temps et notre argent dans ce qui nous aide le plus.
Tu as dit que « dans l’écriture de Manuel et dans le processus avec chaque membre, il y a une certaine intentionnalité ainsi qu’un élément de hasard et d’accident ». A quel point cette part de hasard est importante ?
Tiziano : C’est une question très difficile. Tout dépend de la façon dont tu conceptualises le mot « accident », je suppose. Tout dépend à quel degré tu adoptes un regard déterministe. Peut-être que « accident » n’est pas exactement le bon mot. Il s’agissait plutôt d’un aspect jam, pas forcément dans le cadre du groupe, mais au niveau de la production. Tu peux jouer avec les paramètres, devenir fou et faire des trucs dingues dont quatre-vingt-dix pour cent, c’est n’importe quoi, mais peut-être que dans les dix pour cent restants, tu trouveras quelque chose d’intéressant, alors pourquoi ne pas garder ? Il est donc difficile de dire s’il s’agit vraiment d’un accident. Les accidents se produisent surtout lors de la phase de composition, et il s’agit alors de trouver comment élever les éléments existants à un niveau supérieur. La plupart du temps, les démos sont des sortes de pistes brouillonnes. Tu y mets ton idée et, personnellement, en tant que guitariste qui a une tendance à la microgestion, je dis toujours : « Il faut jouer ceci et cela, non, pas comme ça… » Personne ne va entendre ces détails, mais moi, je vais les entendre et peut-être que ça va plaire à d’autres intellos ! Ce sont des détails mineurs, mais j’ai l’impression que ça donne un petit plus.
Greif passe par un grand nombre d’émotions, parfois contradictoires. Manuel, tu as dit toi-même qu’« il y a des moments de colère et d’accusation, mais il y a aussi du réconfort et du bonheur ». Cela correspond-il à ce que tu ressens dans ta propre vie ?
Manuel : Oui, c’est vrai ! Mais je ne suis pas une personne colérique et je pense que c’est aussi parce que j’ai pu régulièrement évacuer toutes ces émotions. Et justement, peut-être parce que j’ai libéré beaucoup de colère auparavant, il est temps que je libère un peu de joie ! Mes années de colère sont derrière moi [rires].
Tiziano : Il y a encore suffisamment de raisons d’être en colère. Elle n’est pas aussi visible qu’auparavant, mais elle est toujours là. Sous différentes formes.
Manuel : Il y a de nouvelles bonnes raisons d’être en colère. Les élections arrivent ! [Rires]
« Si tu vas dans un restaurant où tu as toujours été, tu ne veux pas que, soudainement, le risotto contienne du chocolat. Mais nous, nous avons mis du chocolat dans le risotto et c’est très bien ! »
Sur Greif, Zeal & Ardor a perdu une grande partie de ses saveurs metal extrême, à quelques exceptions près, comme la chanson « Clawing Out ». Même les influences des spirituals afro-américains sont moins évidentes, si ce n’est dans la courte « 369 ». Est-ce en partie le résultat du background différent des autres membres du groupe ou était-ce une décision consciente pour te renouveler davantage ?
Manuel : Je ne dirais pas que c’est une décision consciente, c’est juste ce qui est venu. J’ai essayé d’écrire des chansons plus classiques de Zeal & Ardor et ça ne sonnait pas authentique, ça sonnait comme si j’avais essayé de refaire la même chose qu’avant et personne ne veut entendre ça ; en tout cas, je n’avais pas envie de jouer ça pendant deux ans [rires].
Tiziano : Par ailleurs, si tu te penches un peu plus sur l’histoire de Bâle, tu trouveras peut-être des liens avec des thèmes que nous avons déjà abordés. C’est une ville vicieuse !
En parlant de Bâle, le titre de l’album est inspiré du Vogel-Gryff, une ancienne tradition qui se déroule chaque année dans la ville. Étant originaire de Bâle, peux-tu nous en dire plus sur cette tradition ?
Manuel : Chaque année, un homme est déguisé en énorme oiseau, c’est toujours le même – évidemment que c’est le même ! Il faut savoir que la ville est divisée par le Rhin en deux parties. La première est le Petit Bâle, celui de la classe ouvrière, puis il y a le Grand Bâle qui est plus riche. L’oiseau se promène donc dans le Petit Bâle et la tradition des confréries ouvrières veut qu’il montre ses fesses au Grand Bâle. Quand on était enfants, toute la classe allait voir le spectacle. C’est un étrange et imposant costume de l’époque médiévale. C’est clair que ça m’a marqué ! [Rires].
Le Greif – ou griffon – est une créature mythique hybride. C’est à la fois « un lion, un serpent et un oiseau ». Né d’une mère afro-américaine et d’un père suisse, te reconnais-tu dans cette créature, d’une certaine manière ?
Manuel : Je rapprocherais plutôt le groupe de cette créature, parce que nous sommes un amalgame. Nous sommes des personnes très distinctes dans de nombreux aspects, mais quand nous nous réunissons, il y a cette étrange chose que nous pouvons faire ensemble et que les gens semblent aimer et apprécier.
Tiziano : Encore une fois, c’est peut-être aussi parce que ce n’est pas complètement accidentel. C’est très facile d’interpréter et de lui donner plus de sens, car c’est un sujet qui nous est proche, nous avons grandi dans cette ville, c’est quelque chose dont nous ne pouvons pas vraiment nous défaire… Nous avons l’habitude de cette imagerie et de ce que représentent ces personnages (il y a aussi le Wild Maa, un démon-homme sauvage, et le Leu, un lion, NDLR), leurs postures, le côté rébellion contre le système, etc.
Manuel : C’est une tradition qui fait partie de nous.
Tiziano : J’ai l’impression que ça nous représente bien, car ça réunit différents éléments, or le fait de combiner différentes choses et d’en faire une entité à part entière est un aspect fondamental du groupe.
Pensez-vous avoir créé l’équivalent musical de cette créature ?
Manuel : Oui, c’est précisément ce qui m’a poussé à choisir le griffon !
Tu as dit que « cet album a pour but d’aller plus loin, de tourner le dos – montrer ses fesses – à la conformité des genres ». Pensez-vous qu’il y ait trop de conformisme dans le metal ? Diriez-vous-même qu’il y a une part de rébellion dans cette musique ?
Manuel : Je ne dirais pas que c’est une rébellion. J’aime la nouveauté quand je fais des choses, mais il y a aussi une part de confort. Par exemple, je n’ai pas envie que Hammerfall essaie de faire un album de trance. Si je vais les voir en concert, je veux vivre l’expérience Hammerfall. Si tu vas dans un restaurant où tu as toujours été, tu ne veux pas que, soudainement, le risotto contienne du chocolat. Mais nous, nous avons mis du chocolat dans le risotto et c’est très bien !
Tiziano : Ce qui est intéressant, c’est de trouver un moyen créatif pour que les gens aient l’impression que ça fait quand même partie de ton œuvre. Dans notre cas, nous avons eu de la chance que le concept sous-jacent veuille que le groupe soit ouvert à tout type d’influence. Ça a aussi ses limites, parce que le fait d’être bizarre peut être une sorte de dictature et limitant. Cet album apporte donc de nouvelles saveurs pour aussi sortir de ça.
« Tool et Queens Of The Stone Age sont des groupes que j’ai écoutés toute ma vie. La frontière est mince entre le persiflage et l’hommage, et je n’arrive pas à décider dans lequel des deux nous sommes. »
On peut sentir les influences de Tool sur une chanson comme « Kilonova » ou de Queens Of The Stone Age sur « Sugarcoat ». Ces influences étaient-elles conscientes ?
Manuel : Les influences sont évidentes. Ce sont des groupes que j’ai écoutés toute ma vie. La frontière est mince entre le persiflage et l’hommage, et je n’arrive pas à décider dans lequel des deux nous sommes – ce sera aux auditeurs d’en décider ! Concernant « Kilonova », c’était au départ un morceau funk, puis j’ai rajouté les guitares saturées et c’est devenu du Tool… Pour le coup, c’était un accident [rires].
Le titre de l’album, Greif, peut également être lié au mot anglais « grief ». Cet album fait-il en quelque sorte le deuil du passé pour évoluer ?
Manuel : Oui, mais ce n’est pas quelque chose que j’ai conceptualisé. C’est juste que je me suis senti triste et j’ai écrit des chansons tristes. Il arrive souvent que j’écrive quelque chose et que seulement deux ans plus tard, je me rende compte de façon évidente pourquoi je l’ai fait. Pour l’instant, je suis trop proche de cet album pour vraiment savoir.
Tiziano : C’est la même chose pour nous, en tant que membres du groupe, avec les anciennes chansons. Elles changent constamment de signification en fonction du contexte de vie dans lequel nous nous trouvons. Les mêmes paroles peuvent signifier quelque chose de complètement différent à différents moments. J’ai actuellement en tête une image des chansons de cet album qui représente ce que nous avons vécu ces dernières années, mais nous pourrons en parler dans un an ou deux et peut-être que ça aura complètement changé !
Les paroles de Zeal & Ardor sont basées sur un récit historique alternatif : « Et si les esclaves américains s’étaient tournés vers Satan au lieu de Dieu ? » Devil Is Fine parlait de la vie en captivité, Stranger Fruit de l’évasion et l’album éponyme de tout ce qui s’ensuit. Comment Greif s’inscrit-il dans ce récit ?
Manuel : Je dirais que cet album est une ramification de ce récit, mais qu’il ne s’inscrit pas directement dedans. Et si les esclaves avaient fait des albums de Tool ? [Rires]
Tiziano : D’une certaine manière, il n’y a peut-être pas de lien direct, mais encore une fois, lorsqu’il s’agit du contexte historique de la ville d’où nous venons, nous avons peut-être joué un rôle dans certains types de choses qui sont aujourd’hui tout à fait pertinentes. Pour moi, les liens sont encore très présents, mais nous ne voulons peut-être pas les dévoiler trop directement… C’est une posture très suisse [rires]. C’est transparent, mais vous devez chercher par vous-mêmes. C’est plus profond et en même temps pas du tout, ce n’est pas l’intention. Les significations des textes sont données par les lecteurs et ça peut aussi conduire à un terrain dangereux. En fin de compte, nous sommes juste là pour élever les esprits, je suppose.
Il est intéressant de noter que vous avez choisi de révéler la dernière chanson de l’album, « To My Ilk », en tant que premier single. C’est assez inhabituel. Cette chanson a-t-elle une signification particulière pour vous ?
Manuel : J’aime surprendre les gens et j’aime les contrastes. Le fait qu’une chanson très pop et douce ouvre toute la campagne de promotion était amusant parce qu’on lit des commentaires qui disent : « Oh, ce sont des vendus ! C’est de la pop ! » Ensuite, enchaîner avec « Clawing Out » pour les surprendre de nouveau est également amusant. « To My Ilk » a une signification très personnelle pour moi, mais il y a des gens qui lui ont eux-mêmes donné un sens qui leur est personnel, or si je partageais mon point de vue précis sur le sujet, ce serait comme si je les corrigeais, en leur disant : « Non, en fait, cette chanson parle de ça », alors que leur interprétation est tout aussi valide que la mienne.
Tiziano : Et même si c’était l’intention, quel que soit le sens que tu aies voulu lui donner, ça peut changer au fil du temps, car qui sait comment ce sera contextualisé et comment nous-mêmes, nous le contextualiserons ? Pour moi, cette chanson est une sorte d’ode à nous-mêmes, en tant qu’équipe, et à tous ceux qui font partie de cette chose que nous appelons Zeal & Ardor.
« Nous avons eu de la chance que le concept sous-jacent veuille que le groupe soit ouvert à tout type d’influence. Ça a aussi ses limites, parce que le fait d’être bizarre peut être une sorte de dictature. »
Ce que l’on peut remarquer, c’est que la Suisse est un petit pays, mais qu’elle a vu l’émergence de groupes très influents et novateurs, comme Celtic Frost ou Coroner. Comment analysez-vous cela ? Y a-t-il un terrain fertile pour l’innovation musicale dans ce pays ?
Manuel : Nous avons juste de l’argent et je pense que beaucoup de gens ont le privilège de travailler sur de la musique. Si tu as des parents qui sont riches, tu as le luxe de pouvoir faire de la musique bizarre et sortir trois albums sans que ça se vende, jusqu’à ce que tu deviennes bon dans cette musique bizarre.
Tiziano : En même temps, ça peut empêcher les musiciens d’en faire une activité à plein temps ou quelque chose de plus important que d’être dans son coin à faire des trucs créatifs bizarres, ce qui est facile à faire, surtout à notre époque, car c’est très simple d’accès. Je pense qu’on est généralement en sécurité en Suisse, ce qui permet de consacrer du temps et des efforts à la création. De mon point de vue, on a ce genre de groupes et de musiciens avant-gardistes, mais dans une certaine mesure, ça reste une exception à la règle. On a effectivement ce type de musiciens – peut-être plus encore dans d’autres genres musicaux, mais je pense qu’on n’est pas trop mal lotis dans le metal –, mais c’est difficile, d’autant plus que ça n’intéresse pas la Suisse de jouer le jeu. Généralement, on se retrouve à faire des concerts locaux. Quand on vend et que le groupe a du succès, on peut s’attendre à entre cinq cents et peut-être mille spectateurs, on peut faire une tournée dans quelques villes et ensuite, on en a fini avec le pays. D’un autre côté, ce n’est pas si facile pour les groupes suisses d’aller en Allemagne, même si c’est très proche. J’ai l’impression que c’est pareil pour la France, ce qui, pourtant, aurait du sens, d’autant plus pour les Suisses romands – ils sont quand même plus présents et ont souvent trois à cinq ans d’avance sur la partie germanophone au niveau du travail créatif et dans tous les domaines. C’est toujours intéressant de voir ces perles surgir sous toutes sortes d’angles différents, mais j’ai quand même l’impression… Ça fait partie de la scène musicale suisse, mais c’est difficile d’en faire une généralité. Ça a du sens dans le cas de Celtic Frost, parce qu’ils ont dès le début fait leur propre truc. On peut aussi parler d’Eluveitie qui fait une musique très spécifique qui attire un gros public. Mais à côté de ça, il y a plein de choses qui sont à la marge.
Vous avez récemment reçu le prestigieux Prix suisse de la musique, destiné à récompenser la création musicale suisse exceptionnelle et innovante. Cela signifie-t-il quelque chose pour vous de recevoir ce prix ?
Tiziano : Ma famille me prend enfin au sérieux !
Manuel : Les Suisses nous prennent au sérieux maintenant.
Tiziano : Ça a eu un certain effet sur la dynamique familiale, je dirais, parce qu’il est toujours impossible, selon les normes suisses, de faire quelque chose de bizarre comme travail. C’est le cas partout, mais surtout en Suisse. On a beaucoup de fonds pour le soutien musical créatif, mais ça va plutôt dans des styles conventionnels et je pense que ce prix est plus orienté là-dessus. Bien sûr, c’est un grand honneur qu’ils se soient intéressés à nous. La conséquence directe est moins de soucis financiers et une famille qui se dit : « Oh, en fait, tu fais quelque chose de bien. Tu n’es pas juste en train de perdre de l’argent et du temps » [rires]. Ce n’est donc pas la pire chose qui ait pu nous arriver.
Manuel, tu as déclaré : « C’est bizarre que nous ayons réussi à faire ce que nous avons fait, à aller aussi loin. » As-tu toujours eu un manque d’assurance vis-à-vis du groupe et de son potentiel ?
Manuel : Je pense que ce n’est pas un manque d’assurance, c’est du réalisme. La raison pour laquelle nous avons commencé à former un groupe ou à connaître le succès est qu’une journaliste a twitté à notre sujet. Si elle avait eu de la fièvre ce jour-là ou si elle avait été de mauvaise humeur, nous ne serions pas en train de parler ensemble actuellement. Je pense qu’il est important de relativiser ça, parce qu’il existe tellement de groupes géniaux qui n’ont pas eu cette chance qu’il serait très arrogant de dire : « Non, on le mérite ! »
Tiziano : Je pense que jusqu’au dernier album, tout le monde dans cette équipe avait ou a encore le syndrome de l’imposteur sur scène. Ce qui a fait que ça a marché, c’est cette sorte de battage médiatique qu’il y a eu avant. Je veux dire, je connaissais les chansons avant même de faire partie de Zeal & Ardor. Avec Marco [Von Allmen], notre batteur, nous étions dans un groupe avec lequel nous avions l’habitude de jouer « Devil Is Fine » en guise d’intro d’échauffement et tout le monde s’en foutait, et nous voilà maintenant ! [Rires] Je pense que nous avons internalisé les attentes, donc les plus grands critiques, c’est nous-mêmes. Ce qui a fait que ça a marché, c’est le fait que nous ayons essayé de répondre aux attentes que nous nous étions nous-mêmes fixées. Maintenant, après six ans, nous réalisons lentement que notre façon de faire les choses fonctionne, effectivement.
Interview réalisée en face à face le 13 juin 2024 par Mathilde Beylacq.
Retranscription & traduction : Mathilde Beylacq.
Photos : Noemi Ottilia Szabo.
Site officiel de Zeal & Ardor : www.zealandardor.com
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