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Interview   

Lalu : réalités alternatives


Vivien Lalu a un rapport viscéral au prog. Il y a été éduqué au biberon et même in utero, par une famille de musiciens. Ce lien est devenu pour lui une passion et un métier. S’il essaye de le moderniser, il assume pleinement vouloir garder les éléments vintage, voire désuets, qui font le charme du prog à l’ancienne. Pas de djent sur ce nouvel album Paint The Sky donc, mais des mellotrons et des grosses descentes de toms qui résonnent.

Parmi les artistes acquis à la cause de Lalu, il y en a un qui porte particulièrement l’album, c’est Damian Wilson, dont la rencontre avec Vivien semble providentielle. Leur collaboration fait sens à tous points de vue : musicalement, mais aussi au niveau de textes on ne peut plus actuels, répondant directement aux grandiloquents projets d’un Elon Musk ou d’un Marc Zuckerberg. C’est d’ailleurs la première fois que Vivien, en grand amateur de la saga Matrix, s’est senti autant investi par les textes, preuve du déclic que l’arrivée de Damian a provoqué au sein du projet.

« Ma mère était enceinte, j’étais dans son ventre, et elle jouait des reprises de Yes, Kansas, etc. sur scène. Il a dû y avoir une influence prénatale, je ne sais pas si ça existe [rires]. »

Radio Metal : Tu es le fils de deux musiciens ayant œuvré sur la scène progressive (Noelle et Michel Lalu du groupe Polène). Peux-tu nous parler de l’influence que tes parents ont eue sur ta musique ?

Vivien Lalu (clavier) : L’influence remonte à l’enfance, parce que mes parents avaient un groupe de prog et ça peut paraître assez bête, mais ma mère était enceinte, j’étais dans son ventre, et elle jouait des reprises de Yes, Kansas, etc. sur scène. Il a dû y avoir une influence prénatale, je ne sais pas si ça existe [rires]. En tout cas, j’ai été introduit au rock progressif depuis tout petit. A la maison, mes parents – surtout mon père – écoutaient tout le temps des disques de Yes, Genesis, etc. Il y avait le Moog de ma mère qui traînait dans le salon, donc j’étais toujours en train de pianoter dessus. J’ai vraiment été biberonné au prog rock des années 70. Je pense que cet environnement a été une grosse influence pour moi musicalement.

Il peut arriver qu’il y ait une rébellion et qu’on se construise en contradiction avec l’éducation de ses parents. Tu n’as pas connu ça ?

Un petit peu plus tard, car quand j’étais au collège, j’ai commencé à écouter Iron Maiden, et après, vers la fin du collège, du Megadeth, j’ai eu ma période Sepultura… Je suis rentré dans des styles de musique qui étaient beaucoup plus heavy. J’aimais toujours le prog, mais mon truc c’était clairement la musique metal. Après, ce qui s’est passé, c’est qu’un jour, quand j’étais au lycée, à mon anniversaire, j’ai un ami qui m’a offert Images And Words de Dream Theater que je n’avais jamais entendu. Ça a été un peu un choc pour moi, parce que je n’imaginais pas qu’on puisse mélanger le côté metal, les grosses guitares avec plein de double grosse caisse, avec des structures de chansons vraiment progressives. J’ai découvert le metal progressif et depuis ce jour-là, ça m’a vraiment formaté dans cette ligne directrice, même si je n’aime pas trop mettre la musique dans des cases. Pour moi, une bonne chanson est une bonne chanson, j’écoute aussi de la pop… Pour moi, le plus important, c’est que ce soit une bonne chanson. Mais c’est vrai que j’écoute énormément de metal et de rock progressif, et plus je vieillis, plus j’ai tendance à revenir aux sources et à écouter du prog rock tout simple. C’est certainement la nostalgie qui frappe. Depuis ces dernières années, j’écoute pas mal de prog rock des années 70, j’ai fait un vrai retour aux sources.

On va revenir là-dessus, mais pour finir sur ton background familial : tes parents ont-ils eu une influence ou, du moins, des conseils sur ta carrière de musicien, notamment sur la partie business ?

Business, pas vraiment, parce que, par exemple, mes parents avaient eu une opportunité de contrat avec Polydor Records et ils ne l’ont pas signé parce qu’à l’époque, les membres de leur groupe n’étaient pas prêts à tourner, à abandonner leur boulot et à se lancer à cent pour cent dedans. Ils ont loupé une grosse opportunité avec cette maison de disques et finalement, ils ne m’ont jamais vraiment donné de conseil niveau business. Par contre, c’est plus des conseils musicaux que m’a donnés mon père, car il est lui-même compositeur et guitariste-chanteur. Il a bien sûr ses propres idées, mais il ne m’a jamais forcé à écouter ses idées ou influencé d’une quelconque manière, j’étais libre à cent pour cent, mais c’est vrai que je lui ai souvent fait écouter mes morceaux et il m’a souvent donné deux ou trois conseils. Le plus important est qu’il comprenait le fait que je veuille être musicien, que ce soit ma passion et que je ne veuille rien faire d’autre dans ma vie. Je suis compositeur, je suis claviériste, mon truc c’est la musique, et du fait de leur passé, ils ont été certainement beaucoup plus compréhensifs que d’autres parents qui n’auraient pas compris mon choix. En même temps, ils ont un peu les deux opposés : mon frère est ingénieur dans l’aéronautique et moi je suis compositeur de musique [rires].

Tu l’as évoqué, tu as été biberonné au rock prog puis au metal prog un peu plus tard, tu en écoutes énormément, et comme tu l’as dit, tu vis un peu un retour aux sources. Comment trouves-tu que ces deux scènes ont évolué avec le temps ?

Je dirais qu’il y a clairement deux branches qui se sont faites. Alors, je t’avoue que je ne suis pas très fort en histoire du prog metal ou du prog en lui-même, mais j’ai l’impression qu’il y a toute cette branche néo-prog qui, je crois, s’est enclenchée dans les années 80. Après, il y a une autre branche qui s’est enclenchée récemment qui est carrément djent. Et quelque part, il y a certains groupes qui essayent de reproduire les sonorités exactes du prog des années 70, en essayant de retrouver les mêmes amplis qu’à l’époque, les mêmes tables de mixage, etc. Concrètement, je trouve que l’idéal serait un mélange d’un petit peu tout ça. Enfin, il n’y a pas vraiment d’idéal, chacun fait ce qu’il veut, tous ces groupes font ce qu’ils veulent, mais moi, j’aime bien le fait d’avoir une production moderne, comme avec tous ces groupes un peu djent – Haken, par exemple, a des éléments très djent dans leur son – j’aime bien ce côté heavy moderne, par contre je ne suis pas très fan du djent en lui-même. Mon idéal serait donc ce côté moderne et heavy, mais avec des textures très atmosphériques, avec du mellotron, comme dans les années 70. Le côté rétro viendrait plutôt par l’arrangement, les claviers, etc. Je voudrais retrouver la texture de ces morceaux sans pour autant aller dans la reproduction des sonorités d’époque, comme le font d’ailleurs très bien certains groupes. Je ne sais même pas si je réponds à la question…

« Ca peut faire très peur quand tu vois un disque arriver et que tu vois toute une liste d’invités : tu te demandes si ce n’est pas un truc fait de manière commerciale, où le gars a invité tout le monde, et musicalement, soit c’est de la merde, soit c’est juste un prétexte pour mettre plein de monde dedans. »

Tu as commencé à répondre à ma question suivante, car quand on écoute ton album, on peut se dire que c’est un prog très vintage dans les influences, sur les sons de clavier, sur le chant, sur le côté très technique, sur la batterie très en avant, sur les descentes de tom qui sont très années 90 voire 80, etc. En même temps, il y a un travail pour rendre tout ça très actuel qui est assez flagrant, par exemple sur un morceau comme « Reset To Reset ». Peux-tu nous parler du travail que tu as réalisé pour trouver un équilibre ?

Pour aller vers cet esprit d’un prog moderne avec une âme classique, très 70, je me suis dit que, déjà, ce serait bien de faire appel à un producteur qui sache faire des prods modernes, bien produites. C’est pour ça que je me suis rapproché de Jelly Cardarelli, qui est le batteur sur l’album et qui l’a mixé – entre autres, récemment, il a produit Adagio. Par contre, je l’ai abreuvé de clavier rétro et ainsi de suite, et il y a une grosse partie qui, pour moi, est importante, il s’agit du chant. Je me suis dit qu’il fallait vraiment que j’aie un chanteur anglais qui aurait du coup des textes un petit peu mystiques, comme Yes à l’époque, et ce chant à la Jon Anderson de Yes justement. Sans vouloir aller dans la copie ou dans le clonage. Je pensais vraiment qu’avoir un chant à la Jon Anderson fait par un Anglais et dans un registre complètement différent de ce qu’on entend normalement dans le metal progressif, ce serait intéressant, et que s’il était mélangé avec tous ces claviers et ce côté rétro, on aurait une espèce de prog metal assez pur. C’est-à-dire que la partie pop serait là, avec tous ces mellotrons, ces orgues, le chant à l’anglaise typé 70, mais aussi le côté metal avec des gros riffs, de la double grosse caisse et une prod beaucoup plus moderne. En résumé, je voulais faire du prog metal, comme si tu prenais un groupe de prog et un groupe de metal, et que tu les mélangeais bien ensemble. Et quand je dis prog, c’est vraiment les années 70 pour moi – alors que le prog, bien sûr, c’est beaucoup plus vaste que les années 70. Au final, j’espère que le pari est réussi. A t’écouter, en tout cas, ça fait plaisir, ça veut dire que peut-être ça marche !

Tu as encore répondu à ma prochaine question : le choix de Damian Wilson n’est pas anodin, car sa voix est très cristalline, très pure, et à la fois, très puissante. Ça peut rappeler le prog des années 70 mais aussi le metal prog des années 90, ainsi que des groupes plus actuels comme Haken où on retrouve aussi ce côté très cristallin…

D’ailleurs, Damian adore Haken ! Et l’inverse est vrai aussi : Ross Jennings est un gros fan de Damian Wilson. C’était vraiment la personne parfaite parce qu’il a vraiment ce côté anglais, il fait déjà partie de la scène progressive au Royaume-Uni puisque c’est le chanteur d’Adam Wakeman, le fils du claviériste de Yes, il a également chanté avec Rick Wakeman – quand il partait en tournée, il a déjà pris Damian avec lui –, etc. Et à la fois il est déjà aussi dans la scène prog metal avec Threshold, donc il a déjà chanté sur des trucs heavy. Il a une voix beaucoup plus opératique, il ne va pas aller chanter dans un registre à la Ronnie James Dio ou David Coverdale. J’ai envie de dire qu’il chante presque comme un chanteur d’une comédie musicale – il a lui-même participé aux Misérables et à plein de comédies musicales – et c’est super intéressant. Et puis on le reconnaît en trois secondes, il a une signature très forte. C’est aussi ce qui est très important pour moi : j’aime le fait qu’il ait un style personnel qui se dégage. Surtout quand on veut faire du Yes et autre, ça fait déjà pas mal d’influences, donc c’est bien d’avoir quand même une touche d’originalité.

Paint The Sky est clairement un « album Covid-19 ». Tu as officialisé Damian Wilson en mai 2020, donc on était en plein confinement à ce moment-là. Comment se sont passés l’écriture et l’enregistrement de cet album dans cette période si particulière ?

A dire vrai, je m’étais mis dessus fin 2019, avant la pandémie. On va dire que la pandémie, tout aussi terrible soit-elle, m’a permis d’accélérer, car comme tout le monde était coincé à la maison, je n’avais pas le choix de faire autre chose, il fallait que je finisse mon projet. Je me suis mis dessus à fond, j’avais le nez sur l’ordinateur et le clavier toute la journée. Ça nous a posé quelques problèmes. Par exemple, Damian devait venir en France pour enregistrer chez mon coproducteur le chant, mais il s’est retrouvé coincé en Angleterre. C’est Adam Wakeman qui nous a prêté main-forte avec Clive Nolan pour enregistrer le chant pendant le confinement en Angleterre. C’était une situation assez difficile, mais tu as raison, ce qui fait que c’est vraiment un produit de la pandémie, c’est qu’une grosse partie s’est faite pendant le confinement et pendant toute la période qu’il y a eu autour, tout 2020. Ça a aussi beaucoup affecté Damian dans son écriture, pour ses textes et ses concepts. C’est même dommage que l’album sorte aussi tard, parce que c’est clairement un album que nous aurions pu sortir en 2020 ou en 2021, nous aurions été vraiment dans la tonalité du moment. En fait, nous avions commencé quelques mois avant et nous avons dû nous réorganiser et nous réadapter, et au final, je pense que le confinement m’a permis de terminer l’écriture beaucoup plus vite.

Depuis ton tout premier album, Oniric Metal, il y a toujours eu pas mal d’invités sur chacun de tes disques. C’est important qu’un album de Lalu ait cette richesse d’influences ?

Non, pas du tout [rires]. En fait, ça l’était au début. C’est vrai que quand j’ai fait Oniric Metal, j’avais vingt-trois ans, j’étais tout jeune, et à cette époque j’étais à fond dans Devin Townsend. J’avais contacté son batteur, donc il y avait Ryan [Van Poerderooyen] qui a joué sur Oniric Metal. A cette époque j’avais tendance à bien aimer jouer avec des gens que j’admirais sur des albums que j’avais entendus, etc. Mais en fin de compte, je n’ai pas vraiment eu cette démarche-là avec Paint The Sky. C’est juste qu’il y a des gens que je connais depuis longtemps et j’avais besoin de leur aide sur certaines parties, mais ce n’est pas vraiment quelque chose que je cherche. D’ailleurs, ça peut même être un point négatif, parce que ça peut faire très peur quand tu vois un disque arriver et que tu vois toute une liste d’invités : tu te demandes si ce n’est pas un truc fait de manière commerciale, où le gars a invité tout le monde, et musicalement, soit c’est de la merde, soit c’est juste un prétexte pour mettre plein de monde dedans. J’avais donc plutôt peur de ça.

« J’aime bien qu’une chanson soit complètement différente d’une autre. Du coup, ça fait comme si tu te baladais dans plein d’univers différents : tu ouvres une porte, tu es dans un autre monde magique avec un décor complètement différent. »

Tu as eu des retours comme ça ?

Non, pas du tout. Ça s’est toujours bien passé, mais c’était une crainte personnelle. Je me disais que quand ça allait être publié, comme il y a un million projets faits dans ce genre-là, les gens allaient se demander si c’était un truc dans le style d’Ayreon, par exemple, alors que ça n’a rien à voir. Ayreon, pour le coup, c’est très conceptuel, c’est un peu la Rolls-Royce dans le style guest, etc. mais ça fonctionne comme une comédie musicale. C’est surtout beaucoup de chanteurs, même s’il y a des guitares et d’autres musiciens. C’est vraiment assumé, ça fait partie du truc, on a besoin de voix différentes pour faire des personnages différents, sur fond de concept, etc. Alors que là, ce n’est pas vraiment le cas. Je voulais vraiment avoir un groupe avec Damian, Joop [Wolters] et Jelly, nous sommes quatre à faire tout, mais c’est vrai qu’il y a eu quelques apparitions dessus. Je fais deux ou trois trucs avec Jordan [Rudess] en dehors du groupe, donc je voulais lui envoyer à nouveau une partie, car il était déjà sur Atomic Ark et c’est un copain, et pourquoi se le refuser ? Je connais Jens [Johansson] depuis 2001, il était déjà sur un album aussi. La plupart d’entre eux sont des gens qui reviennent ou avec qui j’enregistrais déjà vers 2004-2005, ce sont des amis de longue date.

Pour le reste, la seule personne que j’ai contactée récemment pour faire un truc sur le disque, c’est Vikram Shankar. Il a fait un projet avec Tom S. Englund, le chanteur d’Evergrey, qui s’appelle Silent Skies. C’est super atmosphérique, c’est juste du piano et du chant, ça fait très musique de film. Je suis vraiment fan de ce qu’il fait, et Damian voulait faire un interlude au piano. Il voulait avoir une chanson au piano-chant. Je lui ai dit que je n’étais pas très bon au piano, que j’étais claviériste et que je composais mes musiques, mais que je n’étais pas du tout un virtuose du piano. Je lui ai dit : « J’écoute un mec en ce moment que j’adore qui s’appelle Vikram Shankar et qui fait de la musique paino-chant avec le chanteur d’Evergrey. Ce serait cool de lui demander de faire ça avec toi. » Ce qui est marrant, c’est que quand j’ai contacté Vikram, il connaissait apparemment déjà mes albums, il avait adoré Atomic Ark, donc le contact est très bien passé, très naturellement. Je lui ai expliqué que Damian voulait faire du piano-chant et ça s’est enclenché comme ça. C’était plutôt pour un besoin spécifique. S’il y a vraiment une partie pour laquelle je ne suis pas doué et que j’entends une idée, je n’hésite pas à demander à quelqu’un de le faire, mais ce n’est pas du tout un but recherché.

Ça n’a pas été compliqué à gérer en termes purement logistiques, avec toutes les restrictions qu’il y a eu ?

Non. Je n’ai pas eu de souci, parce que justement, tous ces gens ont maintenant un home studio pour enregistrer à distance. C’était déjà comme ça avant le confinement. Pour ce petit coin-là de la musique, ça ne nous a pas vraiment affectés. Le seul truc chiant était que nous voulions être avec Damian en studio pour l’enregistrement et, au final, nous avons dû bosser à distance. Encore plus délirant, c’est que Jelly habite à moins d’une heure de chez moi, et comme nous étions en plein confinement quand nous avons mixé l’album, nous avons dû trouver un service en ligne pour pouvoir partager le studio tous les deux, en faisant un streaming des données du studio jusqu’à moi, etc. Nous avons mixé à distance l’album ensemble. Nous avons dû nous raccorder par internet !

Tu l’as évoqué, dans les invités on retrouve Jordan Rudess et Jens Johansson qui sont aussi claviéristes. A première vue, on pourrait se poser la question pourquoi un claviériste invite d’autres claviéristes sur un album. Peux-tu nous parler un peu plus de la relation que tu as avec eux ? Avez-vous une relation d’échange de compétences, de conseils, etc. d’un claviériste à un autre ?

Echange de compétences, ce serait difficile car eux sont clairement à un autre niveau que moi et je ne cherche pas du tout à faire ce qu’ils font. Si Jordan me donnait une leçon de clavier, je pense que je ne comprendrais rien du tout. Et dans le cas de Jens, je faisais de petits jams avec lui par internet – ça remonte à 2001 – quand j’étais vraiment tout jeune, j’avais la vingtaine. Je composais des petits trucs, il faisait des solos par-dessus, etc. C’était vraiment du jam par internet. Mon truc n’est pas du tout d’être super flashy et de jouer des solos, je ne suis pas du tout ce genre de musicien. J’aime plutôt Vangelis, les ambiances, tout ce qui est très planant, qui fait rêver, tu fermes les yeux, tu as une espèce de pad qui te fait planner sur une autre planète… Je ne suis pas comme Jordan, un keyboard wizard qui va faire des solos super rapides et tout. Même si je peux faire deux ou trois trucs dans ce style-là, ce n’est pas du tout ma spécialité. Par contre, j’aime bien écouter ces solos quand ils sont bien faits – surtout Jens, par exemple, je suis très fan de lui et de son frère, j’ai tous leurs albums de jazz fusion, je suis à fond sur tout ce qu’ils font. Je préfère donc leur demander de faire ce genre de solo plutôt que je les fasse directement, parce que ce serait une pâle copie ou un massacre comparé à ce qu’ils pourraient faire. Et je suis super content de les entendre aussi jouer sur ces parties-là.

Jordan, je le connais depuis pas mal de temps. Nous avons eu deux ou trois interactions dans le passé. Ce qui est assez rigolo, c’est qu’à une époque j’avais réservé un nom de domaine qui s’appelle Orkeystra, qui était un mélange entre le mort « orchestre » et le « key » de « keyboard ». Lui avait pensé au même nom et il a vu que c’était moi qui l’avais enregistré, et il m’a dit : « C’est délirant, je voulais réserver ce domaine-là et je m’aperçois que c’est toi qui l’as déposé ! » A cette époque, il avait déjà enregistré sur Atomic Ark, donc je l’ai aidé à retransférer le domaine. Du point de vue perso, nous faisons toujours quelques trucs ensemble mais qui n’ont rien à voir avec la musique. C’est juste une amitié comme ça. Mais oui, tant qu’à faire, quand on est copain avec un Jordan ou un Jens, et qu’on a de beaux passages sur lesquels on voit des solos de clavier, c’est mieux de leur faire faire.

« Quand j’ai écrit de la musique, ça fait un peu comme un sismographe qui enregistre les tremblements de la terre. Quand je me pose devant mon clavier, je ne sais même pas comment ça sort. Tu as la musique qui sort au kilomètre, toute seule, et je ne sais pas d’où ça vient. »

Globalement, sur cet album il y a quelques invités, dont eux ou Marco Sfogli, qui étaient déjà là par le passé. Leur présence pourrait-elle aussi être due au fait que tu penses qu’ils connaissent un peu mieux le projet et qu’ils arrivent plus naturellement à s’y intégrer ?

Nous avons tous tendance à faire beaucoup de jams en off, par internet, Facebook, etc. C’est très courant. Par exemple, le morceau sur lequel Marco a joué était une ballade que j’avais faite à l’époque où nous parlions par Facebook, Messenger, etc. et sur laquelle il avait posé des grattes. C’est un morceau qu’au final, j’ai utilisé pour ce disque. Ayant déjà ses parties de grattes, comme j’adorais le petit drone qu’il avait joué à la guitare, plus les petites notes de guitare clean qu’il avait faites en plus, j’ai gardé ces parties-là. C’est la raison pour laquelle il est mentionné comme faisant partie de l’album. Ils sont donc intervenus naturellement dans le processus à un moment donné, sans même penser à ce qui serait sur l’album ou pas. Ce sont vraiment des circonstances naturelles. C’est pour ça que j’insiste : je ne me suis pas dit un jour que j’allais faire un album avec tous ces invités, ce serait un produit comme ci, comme ça. C’est après que je réalise que ça fait beaucoup de monde [rires].

On peut comprendre ta crainte, car je crois qu’Arjen Lucassen lui-même, avec Ayreon, a eu ce genre de crainte, c’est-à-dire qu’on s’arrête seulement aux invités…

Oui, il est un peu maudit par ça. Lui, son truc c’est vraiment de faire un peu comme de la comédie musicale, raconter une histoire avec des acteurs, etc. C’est un peu comme les vieux disques vinyles de Pierre Et Le Loup, où tu as le narrateur, les personnages, avec la musique derrière… Par contre, ça l’aide aussi au niveau de la promo, ce qui n’est pas plus mal, car on est dans un monde de la musique qui est de plus en plus difficile et la promo c’est tout un sujet à part entière. C’est sûr que ça aide aussi quand on se retrouve avec certains noms sur son album. Dans le cas d’Ayreon, je lui fais confiance à cent pour cent, je sais qu’il fait ça clairement par amour de l’art. D’ailleurs, pour moi, Into The Electric Castle est l’un des plus grands concepts albums jamais sortis. Je suis vraiment en admiration de ce mec.

Pour revenir à Paint The Sky, dans la manière dont l’album est construit, il y a régulièrement une nouvelle sonorité qui vient attirer notre attention. Le meilleur exemple serait le morceau « Paint The Sky » : il y a Steve Walsh, il y a une grande diversité de sonorités de claviers, de sonorités de guitares… Penses-tu tes albums comme un genre de voyage, avec des péripéties qui vont tenir en haleine ?

En fait, je déteste l’idée d’avoir deux fois la même chanson sur un album. Comme je disais, je suis quelqu’un qui fonctionne vraiment par chansons et non par styles de musique, et j’aime bien qu’une chanson soit complètement différente d’une autre. Du coup, ça fait comme si tu te baladais dans plein d’univers différents : tu ouvres une porte, tu es dans un autre monde magique avec un décor complètement différent. C’était aussi un peu le principe sur Oniric Metal, il n’y a pas vraiment deux chansons qui se ressemblent. C’est vrai que j’aime bien partir comme ça dans l’inconnu. Après, ce n’est pas non plus un truc que je calcule. En fait, quand j’ai écrit de la musique, je t’avoue que ça fait un peu comme un sismographe qui enregistre les tremblements de la terre. Quand je me pose devant mon clavier, je ne sais même pas comment ça sort. Tu as la musique qui sort au kilomètre, toute seule, et je ne sais pas d’où ça vient. C’est instinctif. Après, je ne me soucie pas du tout de l’histoire du concept. C’est un truc qui m’est complètement étranger, à l’opposé d’un mec comme Arjen Lucassen. C’est Damian, de son côté, qui a écrit toute l’histoire dessus. Et pour moi, l’histoire derrière provient plutôt… Quand j’écris de la musique, souvent je ferme les yeux et je me mets à planer. La musique me donne plein d’images et je ne sais même pas si je saurais leur donner une histoire.

Ce troisième album est le premier en partenariat avec Frontiers Music, qui est un label notamment pas mal orienté prog, entre autres. Sens-tu que c’est une collaboration plus pertinente ?

Oui, parce que comme je disais, il y a toute une partie qui est l’écriture de la musique, la production musicale, etc. et après, c’est vraiment un métier à part entière de savoir vendre cette musique, interagir avec le public, la promouvoir, etc. C’est vrai que ça aide énormément d’avoir un label compétent dans ce domaine derrière qui va s’occuper de toute cette partie. Au final, ça me soulage beaucoup. Si je mettais autant de temps, jusqu’ici, à faire mes albums, c’est tout simplement parce que je les faisais sur mes propres moyens et c’est extrêmement difficile. C’est super cher de produire un disque. Jusqu’à présent, j’avais beaucoup de ce qu’on appelle du « love money », c’est-à-dire le soutien de mes parents, de ma famille, etc. En fait, c’est Frontiers qui m’a contacté, donc ça a créé une dynamique très différente, et le fait qu’ils puissent me soutenir dans cette « aventure » – car j’ai signé pour plusieurs albums –, ça va me permettre de développer cette idée de musique dans le style de Yes mais avec un côté beaucoup plus moderne. Ça aide énormément. Ça me permet vraiment de me concentrer sur la musique. Pour le reste, je ne me verrais pas faire ça tout seul. Je ne sais même pas si, aujourd’hui, j’aurais pu sortir l’album par moi-même.

Tu penses qu’en termes de communication, le public prog est différent des autres et que c’est la raison pour laquelle c’est important d’avoir un label qui connaît cette scène ?

Oui, tout à fait. Si j’étais parti en solo sur cette aventure, je l’aurais certainement sorti en digital, or le public prog, par défaut, achète encore pas mal de physique. D’ailleurs, qui parle de prog années 70 parle de gens de ma génération et au-delà, la génération de mon papa, qui, elle, a beaucoup plus de pouvoir d’achat. Je vois, mon papa achète des disques, il y a tout un public progressif qui achète des vinyles, et c’est sûr que d’avoir un label comme Frontiers qui presse du disque physique et des vinyles, c’est très important pour un groupe prog. C’est quand même une audience qui apprécie le support physique, l’artwork d’un disque, etc.

« L’humanité va aller chercher un nouveau monde où habiter, qu’on nous promet magnifique, que ce soit dans les étoiles ou de manière virtuelle dans le métavers. En réalité, on aura beau changer le décor, au final, le problème fondamental, c’est nous. »

D’ailleurs, peux-tu nous parler de la pochette de l’album ?

C’est un collage de trucs peints. C’est de Travis Smith avec qui j’ai bossé aussi sur mon album précédent. Ça part du principe que… C’est vrai que du coup, je n’ai pas parlé du concept derrière l’album et de ce que Damian avait en tête [rires]. Ça fait un peu comme le personnage d’Alice au Pays des Merveilles, avec cette espèce d’Alice qu’on voit au milieu sur une montagne en train de peindre un ciel plus beau que ce qui existe derrière. Tu as la réalité en arrière-plan qui paraît très froide, monstrueuse, avec des étoiles, l’espace, etc. Par-dessus, tu as un monde qui est superposé, une simulation sur laquelle elle essaye de faire un environnement plus beau. Ça fait référence au métavers dans lequel on va bientôt tous être plongés par Facebook et les autres. C’est également une mise en parallèle avec le concept de l’album, le fait que l’humanité va aller chercher un nouveau monde où habiter, qu’on nous promet magnifique, que ce soit dans les étoiles ou de manière virtuelle dans le métavers. En réalité, on aura beau changer le décor, au final, le problème fondamental, c’est nous. Que ce soit sur la Terre numéro deux ou dans le métavers, on retrouvera les mêmes problèmes qu’on a laissés derrière nous. Après, bien sûr, il y a quand même un message positif. C’est pour ça que ça se termine avec le morceau « We Are Strong » : à la fin, dans son concept, Damian pose le constat qu’on va réussir à surmonter toutes ces difficultés, on va arriver à se remettre en question, etc. C’est un peu la dualité entre la réalité et le nouveau monde qu’on veut se créer ou qu’on espère obtenir par-dessus.

Vu la thématique, ça fait aussi un peu Matrix, donc c’est difficile de ne pas parler du quatrième volet de la saga qui sort : es-tu excité par cette sortie ?

Oui, à fond ! J’adore Matrix ! Je suis un fan absolu. Qu’on soit d’accord, comme ce que te diront les fans sur Star Wars, ce ne sont pas tous des films parfaits, il y a peut-être beaucoup de choses à redire, mais j’adore l’univers de Matrix et bien sûr j’attends avec une anticipation complètement folle le quatre ! J’ai vu le premier trailer, c’est la folie. Et musicalement, l’adaptation du morceau… Tu vois, on parlait du côté moderne versus rétro, quand tu as la chanson qui commence à jouer, qui monte en intensité dans le trailer et devient complètement orchestrale à la Matrix… Rien que la musique du trailer m’a retourné ! Il est magnifique. Mais c’est vraiment des sujets d’actualité, en fait. Je n’avais pas pensé à ça, mais il y a Matrix qui sort, il y a Elon Musk qui veut nous emmener sur Mars, il y a la Nasa qui recherche des exoplanètes… Toutes ces thématiques sont très actuelles.

Est-ce Damian qui est le seul responsable de cette thématique ou tu t’es quand même senti un peu investi par ce thème ?

Oui, j’ai participé, parce que pendant tout le temps du confinement, nous parlions énormément par téléphone la nuit, parfois jusqu’à trois, quatre ou cinq heures du matin. Nous avons eu des sessions de brainstorm de fou où nous parlions énormément de plein de sujets. Je n’ai eu aucune contribution au niveau de l’histoire, je lui ai laissé cent pour cent de liberté pour les paroles et tout, mais nous avons énormément interagi au niveau conceptuel. Et bien évidemment, quand il avait une idée pour un truc particulier, il avait la décence de me demander si c’était bon pour moi, ce que j’en pensais, etc. Il me présentait ses idées, donc c’était très intéressant.

C’est la première fois que tu t’investis autant dans une thématique ?

Ça dépend, parce que sur le premier album, Oniric Metal, le dernier morceau, j’avais fait l’histoire avec Martin [LeMar], mon chanteur de l’époque. C’était un morceau qui faisait entre quinze et vingt minutes. C’était une histoire complètement farfelue. Ça m’est arrivé comme ça des fois d’avoir une idée et de la construire avec le chanteur. J’ai toujours beaucoup d’interactions. En fait, il y a un lien très étroit avec la personne qui va faire le chant et les paroles sur la musique. Ça amène à faire beaucoup de discussions et au final, c’est passionnant. C’est vrai que je ne m’occupe pas des textes, mais là en l’occurrence, c’est un sujet super passionnant sur lequel tu peux vite passer des heures à discuter.

Interview réalisée par téléphone le 9 décembre 2021 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Nicolas Gricourt.
Photos : Jerome Weissman (1), Anthony Dubois (2, 5), Eleftheria Zavalis (3) & Michel Lalu (6).

Facebook officiel de Lalu : www.facebook.com/laluprog

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