2025 est une année riche en symboles pour Belenos. Alors qu’il s’apprête à souffler sa trentième bougie, le projet de Loïc Cellier vient de sortir son dixième album studio. Egor clôt ainsi une trilogie conceptuelle entamée avec Kornog en 2016, inspirée des trois éléments dans la tradition celtique. Bien que figurant parmi les piliers de la scène extrême hexagonale, Belenos reste un projet discret et résolument underground. S’appuyant sur une base musicale que l’on pourrait qualifier d’old school, son créateur s’oppose fermement à toute logique commerciale. Egor n’en demeure pas moins un album inspiré, destiné aux auditeurs les plus passionnés.
Si le chant n’a jamais été prépondérant dans la musique de Belenos, il est ici plus en retrait que jamais — au point que Loïc Cellier a envisagé pendant un temps un disque entièrement instrumental. Les riffs et atmosphères se suffisent à eux-mêmes, façonnant depuis toujours l’esthétique musicale du groupe. Nous avons naturellement évoqué cet aspect avec le compositeur, ainsi que les trois décennies de carrière qui seront célébrées dans quelques jours au Motocultor.
« Je ne pense pas que Belenos soit plus connu aujourd’hui qu’il y a vingt-cinq ans. C’est à peu près toujours dans le même registre de notoriété. »
Radio Metal : Le nouvel album, Egor, marque le trentième anniversaire de Belenos. Est-ce qu’à un seul instant, quand tu lances un projet comme ça en sortant de l’adolescence – tu avais dix-huit ans –, tu t’imagines que tu vas pouvoir le garder au moins jusqu’à l’aube de la cinquantaine ?
Loïc Cellier (chant, guitare, basse, etc. ) : A aucun moment je n’ai pensé ça au début. J’avoue que je n’aurais pas parié là-dessus il y a encore quelques années. Ça a été assez long et assez rapide en même temps. Je ne m’attendais pas à durer aussi longtemps. Même sur les trois ou quatre premiers albums, je me disais : « Ouah, j’ai réussi à en faire trois ou quatre, est-ce qu’il y aura une suite ? » On ne sait jamais, mais une fois que l’inspiration revient, on se dit qu’en travaillant un peu, on a de quoi faire un album supplémentaire. Tant que l’inspiration revient et que je me sens capable de refaire un album de qualité, je continue. Cette question se pose aujourd’hui : est-ce qu’il y aura une suite ? Si l’inspiration est toujours présente d’ici trois ou quatre ans, pourquoi pas !
Tu navigues à vue, tu n’as pas de plan préétabli ?
Non. Il n’y a vraiment aucun objectif. Déjà en 2019, quand j’ai sorti Argoat, je me suis posé la question : « Qu’est-ce que je fais ? J’arrête ou pas ? » J’ai préféré ne rien dire et attendre. Finalement, l’inspiration est revenue. C’est vrai qu’au bout de trente ans et dix albums, on se dit autant arrêter. Je pourrais arrêter, mais encore une fois, tant que l’inspiration est là pour refaire quelque chose de bien, je continue. On verra !
Tu fais partie des murs de la scène extrême et underground française. Avec Belenos, vous avez fait partie des premiers en France à avoir mélanger des éléments « folkloriques » avec cette musique, à contribuer à ce qu’on appelle aujourd’hui le « pagan metal ». Est-ce que tu as un recul sur ce que le groupe a apporté à cette scène-là ?
J’ai croisé des groupes, des petits jeunes, qui me disaient que Belenos faisait partie de leurs influences. Je sais aussi que des groupes ont fait des reprises de Belenos. Est-ce qu’il y en a eu beaucoup ? Je ne saurais pas te dire. Ce qu’il faut savoir est que le côté pagan/folk n’a été présent qu’à partir de l’album Spicilège, donc en 2002. L’époque des démos n’était pas du tout pagan. C’était plutôt du black atmo légèrement dépressif, mais ça pouvait quand même plaire à des personnes qui aiment le pagan, parce qu’il y avait dès le début des chants clairs et des passages acoustiques. A l’époque, il y avait quand même quelques groupes qui ont commencé en même temps. Je pense à Himinbjorg qui sont de chez vous. Il y en a eu d’autres. Beaucoup n’existent plus aujourd’hui malheureusement. A une époque j’ai aussi joué dans Nydvind – un groupe de Paris – pour dépanner.
Il y a même eu un titre de Gronibard qui faisait référence à Belenos avec « Mort Fondue Savoyarde ». Dans les groupes parodiques, on imagine mal Ultra Vomit reprendre du Belenos aujourd’hui…
Je ne sais pas si Gronibard existe encore, mais c’est effectivement un peu l’équivalent d’Ultra Vomit aujourd’hui. Si Ultra Vomit nous entend, pourquoi pas faire une reprise de Belenos en mode déjanté, ça me ferait bien rigoler ! Je sais qu’à l’époque où ils ont fait cette parodie, il me semble que Gronibard était assez connu en France. Belenos a bien gagné en notoriété à partir du moment où nous avons commencé à être dans Metallian au début des années 2000. Une fois que tu apparaissais dedans, tu avais le buzz assuré. Malheureusement, aujourd’hui ce n’est plus le cas ! Les temps ont changé. Tout ça pour dire que je ne pense pas que Belenos soit plus connu aujourd’hui qu’il y a vingt-cinq ans. C’est à peu près toujours dans le même registre de notoriété.
Est-ce que le statut du groupe emblématique vous sert et permet d’accéder à certaines scènes ?
Peut-être. Ça doit jouer, mais pas tant que ça. Si on ne s’en tient qu’à la France, oui, clairement, mais au-delà des frontières hexagonales, non, pas du tout [rires].
Ma question est un peu naïve mais on va la replacer à notre époque, puisqu’aujourd’hui les genres de metal sont très étiquetés. Comment qualifies-tu toi-même, ou aimerais-tu qu’on qualifie le son et l’essence de Belenos ?
Disons que, pour moi, il y a deux facettes dans Belenos suivant les albums. Il y en a eu où le côté pagan, légèrement folk, légèrement celtique était présent. D’autres où c’était absent et ça devenait plutôt du black atmo assez sombre. Dans tous les cas, la base musicale reste du black metal, même si ce n’est pas non plus du trve black. Après viennent se greffer des ingrédients qui font le style, c’est-à-dire un peu de voix claire, des passages un peu acoustiques, d’autres un peu plus techniques qui peuvent faire légèrement penser à du death ou du doom. Par contre, jamais de heavy, je tiens à le préciser – j’ai horreur du heavy metal, donc j’espère qu’on n’en trouve pas dans ce que je fais ! [Rires] Au niveau de l’état d’esprit, je ne peux pas dire que Belenos est un groupe de black metal. Il n’a jamais été question de satanisme et ainsi de suite, ce n’est pas du tout mon délire – chacun fait ce qu’il veut. C’est plutôt des thématiques propres aux groupes de pagan et celtiques, mais ce n’est pas tout le temps pareil. D’un album à un autre, il peut y avoir des petites différences.
« Au niveau de l’état d’esprit, je ne peux pas dire que Belenos est un groupe de black metal. Il n’a jamais été question de satanisme et ainsi de suite, ce n’est pas du tout mon délire. »
Est-ce que, pour toi, les musiciens qui t’accompagnent ou t’ont accompagné au cours de l’histoire de Belenos ont été contributeurs de ce que le groupe a forgé ou est-ce que, d’une certaine manière, ce groupe n’a été que ton histoire individuelle ?
Les musiciens qui m’accompagnent ou m’ont accompagné, c’était uniquement pour faire du live. Pour tout ce qui était studio, il n’y a eu que deux fois où j’ai fait appel à des batteurs qui ont apporté leur façon de jouer, parce que je n’avais pas le niveau à l’époque. Je commençais la batterie, donc je n’étais pas très bon. Leur façon de jouer a un peu déteint sur ma façon de jouer future. Autrement, non, je ne vois pas trop d’autres contributions. Quand j’écris les albums, que je les travaille et que je les enregistre, depuis quasi vingt-cinq ans, je suis toujours tout seul. Je connais la façon de jouer de mon batteur actuel pour la scène – il est avec moi depuis quinze ans maintenant –, donc je sais que si je fais un morceau et que je me dis que nous risquons de le jouer sur scène dans un an ou deux, j’essaye de mettre un peu sa patte sur le style de batterie pour qu’il s’y retrouve mieux au moment où il l’apprendra. Ça peut arriver. D’ailleurs, nous avons exactement la même configuration de batterie. C’est moi qui me suis adapté à la sienne. Comme ça, lorsque nous répétons chez moi, il n’y a pas besoin de chambouler toute la batterie. Il règle deux ou trois choses vite fait et c’est la même config. Il y a un côté pratique et ça fait gagner du temps à tout le monde.
Sur ton album de 2016, Kornôg, il y avait des chansons initialement composées pour ton autre projet Asyndess entre 1995 et 2004. Même si c’était un projet différent, ces chansons ont pris place dans Belenos, donc finalement, la dimension personnelle de ce dernier était complètement assumée…
Oui. C’est vrai qu’il y avait ces morceaux qui étaient inachevés. C’est un projet que j’avais fait antérieurement à Belenos et j’avais commencé un album que je n’ai jamais fini, au début des années 2000, je crois. En les retravaillant un peu, finalement, ça passait très bien pour du Belenos. C’était peut-être un peu plus technique et expérimental. Il y a eu deux ou trois morceaux comme ça sur Kornôg, adaptés. C’est compliqué de faire des morceaux, donc quand on peut ne pas en gâcher certains… On essaye de recycler tout ce qui est possible ! [Rires]
Il y a un moment où tu as songé à relancer Asyndess ?
Non. Avec ce début d’album inachevé, j’ai bien vu que jamais je n’arriverais à le finir et à le compléter. J’ai essayé, mais au bout de deux, trois ou quatre ans d’essais, je me suis dit que je n’y arrivais pas, c’est mort, terminé.
Egor est présenté comme le dixième album de Belenos. J’en déduis que tu distingues dans ta discographie le Errances Oniriques de 2000 et celui de 2009. Pourquoi, au-delà de l’aspect réenregistrement et titres inédits ?
Non, ce n’est pas du tout ça. Qu’Errances Oniriques ait été réenregistré ou pas, pour moi il ne compte que pour un. Là où se fait la subtilité, c’est au niveau des démos. C’est-à-dire que j’en ai fait trois à la fin des années 90 – c’était des démos cassettes. Ce qu’il faut bien avoir à l’esprit, c’est que deux de ces trois démos ont une durée supérieure à quarante minutes et sont sorties comme album. La toute première, Notre Amour Eternel, était ressortie en CD format album par un label italien. La démo suivante qui fait aussi à peu près quarante minutes devait sortir en tant qu’album sur un label allemand, Solistitium. Malheureusement, au dernier moment, ça ne s’est pas fait, mais c’était vraiment prévu. Après, c’est resté comme album, mais disons que toutes ces démos qui sont réunies sur une compilation qui s’appelle l’Ancien Temps, pour moi, c’est deux albums à part entière plus une petite démo.
Le nouvel album Egor, a bien des égards, respecte une esthétique et un esprit d’antan par rapport au black metal. Il est assez long : il y a douze titres avec une durée en moyenne entre cinq et six minutes. En plus, tu enregistres tout dans ton home studio, tu n’as délégué que le mastering à Nerik du Darkened Studio. Belenos est-il un contre-pied du metal contemporain ?
Oui, c’est voulu, parce que ça fait pas mal d’années que je n’écoute plus trop de black metal. J’ai préféré ne plus en écouter pour que ça ne m’influence plus, pour n’être influencé que par moi-même. C’est peut-être pour ça que le côté old school est conservé. Après, j’essaye de ne pas trop me répéter, même si on reconnaît le style d’un album à l’autre. Je n’ai surtout pas envie de suivre les « modes » d’aujourd’hui qui seraient plus post-black metal ou autre chose. Ça fait longtemps que j’ai ma recette, donc moins j’en écoute et mieux j’arrive à conserver une inspiration qui est vraiment sincère, instinctive et spontanée. C’est ce que je voudrais garder absolument.
Est-ce que ça va de pair aussi avec l’idée conceptuelle que tu as de Belenos, qui puise un peu vers des valeurs ancestrales ? En d’autres termes, tu ne te verrais pas de proposer une musique hyper produite en évoquant ce genre de thématique, comme peut le faire Eluveitie ?
C’est clair que non. Je l’ai vu, depuis un moment : des groupes finlandais, suédois, éventuellement suisses ou même allemands qui ne sonnaient pas trop mal à leurs débuts et qui ont tous pris la même direction, c’est-à-dire le commercial, avec une touche heavy qui rend la chose très joyeuse et sautillante. Moi, je suis complètement à l’opposé de ça. Jamais je ne ferais une évolution comme celle-là, c’est impossible. Je pense qu’ils ont un manque de recul sur ce qu’ils font. Un manque de sincérité aussi. Beaucoup de ces groupes se sont peut-être dit à un moment : « Tiens, si on arrondissait un peu les angles, nous serions peut-être plus connus. » Ensuite, c’est l’engrenage : une fois que tu commences à raisonner comme ça, tu vas vers un style commercial que tous les groupes font, à peu de différences près. Pour sortir de là, c’est fini. Tu ne peux être que de plus en plus commercial. Il y a plein de groupes comme ça. Ça mène à des albums sans intérêt. Je ne dis pas que c’est mal fait, au contraire. Ce sont des groupes très pros, mais je pense que la volonté d’être plus connus fait qu’au bout d’un moment, ils se sentent obligés de faire des concessions pour plaire plus.
« Ça fait pas mal d’années que je n’écoute plus trop de black metal. J’ai préféré ne plus en écouter pour que ça ne m’influence plus, pour n’être influencé que par moi-même. C’est peut-être pour ça que le côté old school est conservé. »
Egor a été composé entre 2021 et 2024. Peux-tu nous en dire plus sur la composition et comment tu as pensé ce disque ?
Déjà, j’ai fait deux années de pause. Pendant toute la période de Covid-19, je n’ai pas fait de musique. J’avais besoin de souffler un bon coup. Ça m’a fait du bien pour regénérer l’inspiration qui est, pour moi, l’élément essentiel pour l’écriture. Ça fait respirer le cerveau et prendre un peu de recul. On sent après que l’inspiration revient petit à petit. Quand je m’y suis remis, j’avais déjà en tête le thème un peu spatial que je n’avais jamais abordé. Il ne manquait plus que les morceaux. J’avoue que la reprise de l’écriture a été un peu dure, surtout que la direction musicale était encore assez floue. J’ai cherché et même un peu galéré pour faire les deux ou trois premiers morceaux. Ensuite, j’ai senti que j’avais de nouvelles idées qui venaient de plus en plus vite. C’est à partir de ce moment-là que j’ai annoncé que j’allais refaire un album. J’attendais d’être sûr de pouvoir faire assez de morceaux. Je pense que ça devait être en 2023. Les derniers morceaux écrits ont été très vite. Il y en a deux ou trois que j’ai fait en seulement quelques jours. Comme d’habitude, j’ai fait les textes une fois que la musique était prête. Je les ai écrits en août 2024. Ils sont très courts. On pourrait même dire que c’est un album semi-instrumental. Il y a très peu de voix. C’est un choix.
As-tu rencontré des difficultés particulières sur ce disque ?
Non, c’était un album plutôt facile à écrire, hormis les tout débuts où j’ai un peu cafouillé, le temps de me remettre en route. C’est aussi ce qui m’a surpris par rapport à certains albums que j’ai pu faire par le passé. L’enregistrement a été beaucoup plus rapide que d’habitude, le mixage et l’écriture pareil, sachant que c’est l’album le plus long que j’ai jamais fait. A quoi c’est dû ? Je ne sais pas !
Sur le communiqué du label, il est indiqué que cet album est similaire à Kornôg et Chemins De Souffrance. En quoi ce disque a plus de similitudes avec ces albums que d’autres, selon toi ? Je trouve pour ma part qu’il suit assez bien la trajectoire d’Argoat…
Parce que Chemins De Souffrance, qui est un album de 2007, est assez noir, très black metal, assez violent, assez dépressif dans certains passages. Kornôg est un peu plus technique et prog par moments. Pour moi, le mix de ces deux albums peut faire le style d’Egor, c’est-à-dire assez sombre, un minimum violent et pas du tout folk/pagan. Tous les titres d’Argoat ne sont pas comme ça, mais je le compte comme un album assez « pagan ». Il y a bien la moitié des titres où on sent une touche un peu pagan, or il n’y a pas du tout ça sur Egor. C’est la touche black atmo qui revient au premier plan.
Depuis 2010, tu fais le choix de chanter quasi exclusivement en breton. Qu’est-ce que ça change, selon toi, musicalement et conceptuellement, d’abord en tant qu’artiste et ensuite pour l’auditeur ?
On peut aussi le voir comme une histoire de contre-pied. Quand j’ai commencé, à peu près en 1995, le groupe qui m’a vraiment donné l’envie de lancer un projet de black avec le choix du français, c’était Misanthrope. A l’époque, c’était complètement inattendu d’entendre un groupe utiliser le français. Je me suis dit : « Ce n’est pas con, ça change de l’anglais. Soyons fous, faisons ça ! » Je l’ai donc fait. Avec le temps, le français s’est un peu démocratisé. A partir de 2010, je ne trouvais plus le français assez original et je me suis dit qu’il fallait que je change ça, j’avais besoin de quelque chose de nouveau de ce point de vue-là. Etant en Bretagne, le choix du breton s’est fait naturellement. Au début, je ne savais pas trop où je mettais les pieds. Finalement, ça s’est très bien passé. C’est une approche d’écriture très différente. C’est aussi pour apporter quelque chose d’original et ne pas faire comme les groupes qui, initialement, auraient commencé – je dis n’importe quoi – avec la langue suédoise et après seraient passés à l’anglais pour mieux se vendre. Non, moi j’ai fait l’inverse, je suis allé chercher une langue celtique régionale pour m’éloigner encore plus de ça. Cela dit, je n’avais aucune idée de la façon dont ça allait être perçu. Au bout du compte, ça n’a pas bouleversé les gens plus que ça. Maintenant, c’est un élément acquis. Si jamais je devais refaire un album, est-ce que je referais du breton ? Honnêtement, ce n’est pas sûr. Je n’exclus pas de réutiliser le français. Peut-être. J’ai fait quatre albums en breton, je ne sais pas si j’aurais la matière pour refaire des textes en breton. Pour l’instant, ça me paraît difficile.
« Je l’ai vu, depuis un moment : des groupes finlandais, suédois, éventuellement suisses ou même allemands qui ne sonnaient pas trop mal à leurs débuts et qui ont tous pris la même direction, c’est-à-dire le commercial, avec une touche heavy qui rend la chose très joyeuse et sautillante. Moi, je suis complètement à l’opposé de ça. »
Est-ce que ça ajoute de la crédibilité aussi, pour dire les choses un peu grossièrement ?
Etant en bretagne, il y a peut-être le côté un peu plus légitime. Mais crédibilité… Je ne sais pas. J’y vois plutôt une petite touche un peu mystérieuse en plus pour me démarquer un peu. Si j’étais passé à l’anglais, honnêtement, ça me ferait chier, parce que j’aurais l’impression d’être devenu un groupe commercial [petits rires]. J’aime bien être assez libre de mes mouvements, mais quand tu t’engages dans une voie, quand tu le fais trop, tu en deviens prisonnier, tu ne peux pas faire machine arrière – c’est ce que je disais tout à l’heure. Je ne voulais pas me retrouver dans une situation comme ça.
Egor signifie « espace » en breton. Cet album est le dernier volet d’une trilogie sur les trois éléments chez les Celtes. Elle a débuté avec Kornôg (2016), l’élément eau, avec principalement des légendes bretonnes sur la mer, suivi de Argoat (2019), l’élément terre, regroupant des thèmes plus variés liés à la vie sur terre. Egor est donc l’élément feu, mais le feu stellaire vu à grande échelle. Qu’est-ce qui t’a fasciné en explorant ces trois éléments ?
En Bretagne, le symbole est le triskèle, avec les trois courbes. Cette idée de trilogie est née quand j’ai commencé Kornôg. Quand j’ai fini cet album, je me suis dit que, finalement, j’avais fait l’élément eau des Celtes. Alors j’ai pensé : « Tiens, est-ce que je serais capable de faire une trilogie avec les autres éléments ? » Quand j’ai commencé à faire les morceaux d’Argoat, je me suis dit que ça collerait bien pour l’élément terre. Le thème qui restait était le feu. Je l’ai eu assez tôt, mais ça reste assez vague, donc le côté cosmos et feu à grande échelle s’est décidé plus récemment. Là, je n’ai pas du tout utilisé de légendes, ça c’était vraiment que pour Kornôg, avec des textes peut-être un peu plus longs. Là, c’est l’élément feu tel que je le vois ; c’est mon point de vue personnel sur cet élément. J’imaginais quelque chose de très puissant et violent, qui nous dépasse, qui fait de nous presque rien, de la poussière. Ce sont les phénomènes extrêmes que l’esprit humain n’arrive même pas à concevoir, c’est ça qui m’intéressait aussi là-dedans.
Même si tu ne t’es pas inspiré de légendes, as-tu lu ou appris des choses sur ce que les Celtes disaient ou comprenaient de l’espace ou du feu stellaire ?
J’avais lu quelques trucs, par curiosité. Mais ça ne m’a pas du tout aidé pour faire les textes. Je ne voulais pas reprendre des légendes et ce genre de chose. J’avais déjà fait Kornôg et ça ne me mettait pas trop à l’aise, dans le sens où, techniquement, je ne créais rien, je ne faisais qu’adapter et reprendre des textes existants. Là, je voulais vraiment faire ça moi-même. C’est pour cette raison que je n’ai pas tenu compte de ce que j’avais appris, mais par curiosité, pour voir ce qui a été dit sur le sujet, oui, j’ai lu un bouquin ou deux qui étaient très intéressants.
Comme tu l’as dit, il y a très peu de chant sur cet album : considères-tu que, plus sur celui-là que les autres, les textes sont secondaires ?
Oui, je pense qu’on peut le dire. Juste avant d’écrire les textes, je me posais encore la question et je l’avais posée à mes musiciens ou à des proches. Je leur avais fait écouter et je leur ai demandé : « Est-ce que vous imaginez des voix sur ces musiques ? » La majorité m’a répondu : « Non, franchement, sans voix, ça passe très bien. La musique est assez riche, il n’y a pas besoin. » Je me demandais donc : « Qu’est-ce que je fais ? Un album instrumental ou pas du tout ? » Je n’étais pas convaincu à cent pour cent, donc je me suis dit que j’allais couper la poire en deux, que j’allais quand même essayer de faire des textes très courts. Je les ai tous écrits très rapidement. J’ai dû écrire un texte par jour sur dix jours. Je pense que c’est bien dosé, il n’y avait pas besoin de faire plus. C’est un peu la particularité de cet album. Avant, la question ne se posait pas, il y avait des voix et des textes. Là, il s’agissait de bien doser. De toute façon, dans Belenos, il n’y a jamais de textes très longs. Il faut savoir aussi que sur scène, je fais le chant et la guitare et ce serait extrêmement compliqué pour moi de devoir gérer des longs textes. Par exemple, quand tu as des groupes sur scène avec un chanteur qui ne joue pas d’instrument, souvent ils ont des textes très longs avec énormément de voix sur scène et sur album. Belenos, c’est un peu l’inverse. Moi, ça m’arrange que, sur scène, je n’ai pas à faire beaucoup de voix car ce n’est pas simple à gérer niveau souffle, endurance, etc. Je galère ! [Rires] C’est peut-être aussi inconsciemment ce qui m’a poussé à faire peu de textes. Si jamais nous faisons tel morceau du nouvel album sur scène, au moins je sais que je ne vais pas galérer pour la voix, car il y en aura très peu.
Egor est ton album le plus long, il peut rappeler l’immensité de l’espace, mais il a aussi beaucoup de moments de respiration, assez aériens, où les parties instrumentales prennent le temps de se déployer… Est-ce que ça fait partie pour toi de l’effort d’illustrer ce concept ?
Ce n’était pas calculé d’avance, mais oui, ça s’est goupillé comme ça. Pour la durée de l’album, c’est pareil, je n’avais pas du tout d’objectif précis. Ça m’a étonné de faire un album aussi long. Je dirais qu’il faut au moins quarante-cinq minutes. En dessous, j’aurais l’impression d’arnaquer les gens. Un album de trente-cinq minutes… Encore, si c’est intense, éventuellement. Le truc aussi, c’est que sur Egor, les morceaux sont un peu plus courts que la moyenne de ceux des albums précédents. C’est relativement voulu. J’ai voulu simplifier les morceaux, qu’ils soient un peu moins techniques, car je sentais que je commençais un peu trop à m’engouffrer là-dedans. J’ai fait un peu machine arrière pour faire des morceaux, pas moins recherchés, mais moins compliqués à écouter. Je pense qu’en conséquence, ça a gagné en efficacité.
« Quand j’ai commencé, à peu près en 1995, le groupe qui m’a vraiment donné l’envie de lancer un projet de black avec le choix du français, c’était Misanthrope. A l’époque, c’était complètement inattendu d’entendre un groupe utiliser le français. »
Est-ce que tu peux nous en dire un peu plus sur l’artwork ?
Pour ceux qui ne l’ont pas vu, l’artwork représente un ciel étoilé terrestre, avec des sapins en hiver – c’est plus pour le côté légèrement pagan, même s’il n’est pas très présent sur l’album – et un phénomène spatial un peu violent. C’est toujours moi qui fais les pochettes. Là, pour ce disque, je ne me suis pas trop cassé la tête. La plupart des images sont des images existantes de l’espace. J’ai juste fait quelques petits montages et filtres et c’était terminé. J’ai vraiment mis très peu de temps par rapport à d’habitude. Je voulais un truc simple, efficace et qui colle bien avec l’ambiance qui se dégage de la musique. D’après ce qu’on m’a dit, ça le fait.
Tu proposes ce disque en plusieurs formats : en digipack A5 numérotés et limités à cent exemplaires chez Northern Silence. Sinon, il est en format digipack classique à neuf cent quatre-vingt-dix-neuf exemplaires. Est-ce que tu accordes une importance à proposer un objet atypique à ton public ?
Ça, c’est surtout le label qui décide. Cette idée de digipack A5 très limité et la version digipack normale, c’est vraiment son initiative. Je me doutais qu’il allait faire une édition limitée, mais je ne savais pas sous quelle forme. C’est devenu une habitude qu’il propose un digipack A5 ; je pense que tous les albums que nous avons faits chez eux ont eu ce format. Personnellement, j’imaginais plutôt un CD non limité en boîtier cristal. Visiblement, il a préféré faire un digipack normal. Une fois que tout sera vendu, est-ce qu’il décidera de refaire une édition CD cristal ? Je pense, mais on verra d’ici un an ou deux. En tout cas, malheureusement, on m’a beaucoup posé la question : les vinyles ? Eh bien, non, ce n’est pas à l’ordre du jour, toujours pour les mêmes raisons. Ça coûte trop cher, la rentabilité est très limitée car il faut faire des gros pressages et ensuite, il faut attendre des années pour tout vendre. C’est un calcul du label qui engage plusieurs milliers d’euros. Ça peut se comprendre. C’est comme ça.
C’est pour ça que pour Argoat vous aviez fait un partenariat avec Les Acteurs De L’ombre qui n’avaient pas hésité à faire les vinyles ?
Oui. Avec Argoat, j’ai réussi à fédérer Northen Silence et Les Acteurs De L’ombre pour qu’ils financent moitié-moitié le projet. Ça s’est bien passé et quasi tout s’est vendu. Je ne sais plus de combien était le pressage, mais c’est au minimum trois cents, sinon cinq cents. Vendre cinq cents en vinyle au coup par coup, il faut s’accrocher, ce n’est pas facile, car tout le monde n’est pas adepte du vinyle – il y a de gros adeptes, mais il faut les trouver !
Tu n’as pas essayé de refaire ce partenariat ?
Nous n’en avons absolument pas parlé. Je sais que Northen Silence ne prendra pas trop le risque financier, même s’il est à peu près sûr de tout vendre. Je pense qu’il préfère s’occuper de ses autres groupes à sortir. Après, ce qui pourrait arriver et qui est déjà arrivé est qu’un autre label – plutôt un petit – décide de fiancer le projet. Il y a eu deux propositions de faire l’album Chants De Bataille en vinyle qui ont malheureusement échoué pendant la période Covid-19, je pense pour des histoires de finances. Si jamais un label est d’accord pour faire un album vinyle de Belenos, qu’il a cinq mille euros et qu’il ne sait pas quoi en faire, peut-être que ça se fera [rires].
Comme souligné sur ton site internet, 2025 marque les vingt ans de l’enregistrement de Chants De Bataille. Quelle importance a cet album pour toi ?
Chants De Bataille est un album très conceptuel – c’est le premier album conceptuel que j’ai pu écrire. C’était le côté musique très guerrière, épique, assez violente et pagan. La thématique, c’était les Gaulois au combat. J’ai vraiment insisté sur cette thématique. Après, j’ai fait le tour de cette question-là. C’est pour ça que je ne suis jamais revenu dessus. En tout cas, je ne suis pas déçu, car j’y suis allé vraiment à fond. Pour moi, c’est un album assez important et qui a demandé beaucoup plus de travail que les précédents. J’en suis toujours satisfait, même si le style a un peu changé, surtout sur les thématiques. Il a peut-être un peu vieilli dans le son, mais nous jouons encore certains morceaux de cet album sur scène.
Tu as quelques concerts prévus, notamment au Motocultor. En 2025, sur quatre concerts, trois sont en Bretagne. C’est intentionnel ou avez-vous la volonté d’en faire davantage ?
Les live, c’est compliqué. C’est toute une histoire de compromis avec les disponibilités de chacun d’entre nous. C’est la contrainte numéro un. Avant, nous étions dans la même bourgade en Bretagne, mais plus maintenant, malheureusement. Les histoires de boulot ont fait que le batteur habite à deux heures et demie d’ici, le bassiste habite à plus de cinq heures d’ici, etc. Nous répétons extrêmement peu. Quand nous jouons en Bretagne, nous pouvons nous permettre de répéter chez moi la veille, mais sinon, nous ne pouvons pas. C’est très compliqué de préparer des concerts dans ces conditions. Ça nous limite beaucoup. Toujours avec cette histoire de boulots, certains de mes musiciens ne peuvent pas prendre de congé quand nous le voudrions. Nous sommes limités à des samedis, éventuellement des dimanches si ce n’est pas trop loin. C’était déjà compliqué à l’époque, et c’est aussi pour ça que nous n’avons jamais vraiment fait de tournée – niveau emploi du temps, boulot, c’était impossible de tous prendre deux semaines de congé. C’est pour ça que pour rattraper un peu le coup, nous donnons la priorité aux festivals, de toutes taille. En Bretagne, il y en a beaucoup. D’ailleurs, nous en avons même refusé ! Nous aurions pu en faire quasi le double cette année. Ça faisait un peu doublon, donc nous avons dit que nous arrêtions là et que nous verrions l’année prochaine.
« Là, j’ai vraiment vidé ma besace inspirationnelle. Je n’ai rien du tout en stock, même pas un riff. Je repars de zéro. »
Nous faisons quand même un concert dans la région de Bordeaux cet automne, mais c’est tout. Je n’ai pas eu tant de propositions que ça, et quand j’en ai eu, c’en était qui n’étaient pas viables pour nous. Plus c’est loin, plus c’est compliqué, mais aussi parfois c’était un dimanche soir à l’autre bout de la France – « Non, désolé, en ne peut pas parce que le lundi tout le monde bosse ». Il n’y a pas si longtemps que ça, on nous a proposé de jouer à Lyon un jeudi soir : c’est impossible pour nous. Déjà, même un samedi, ce serait toute une histoire. J’aimerais en faire un peu plus, sans dire des tonnes, mais faire plus que quatre ou cinq dates par an, c’est vraiment très compliqué. Soit dit en passant, pour le Motocultor en août, on peut dire officiellement que c’est le concert des trente ans, parce que j’ai officiellement fondé le groupe fin août 1995. Je ferai une petite parenthèse pour marquer le coup.
Tu prévois une setlist spéciale ou appréhendes-tu ce concert comme n’importe quel autre ?
J’aimerais bien, mais malheureusement, je pense que les autres auraient du mal à suivre pour tout apprendre. Encore une fois, nous pouvons répéter très peu, donc ce serait risqué. Mais il n’empêche que nous allons quand même faire un titre que nous n’avons jamais fait sur scène et peut-être un deuxième si nous le pouvons. Sinon, ce sera des titres que nous jouons déjà et deux de Egor que nous avons testés il n’y a pas longtemps. Après, ce sera vite fait. Au Motocultor, nous avons quarante minutes, donc condenser dix albums en si peu de temps, ce serait compliqué [rires]. Nous jouons le vendredi – on m’a dit que c’était la journée la plus intéressante en termes de black metal au sens large. C’est le jour où il y a Dimmu Borgir le soir, ce qui est intéressant car il me semble qu’ils jouent assez rarement sur scène, donc ça vaut le coup d’en profiter, sachant que le Motocultor n’est pas un festival très black metal. C’est très varié, mais je trouve que cette année, il y en a un peu plus que d’habitude, notamment le vendredi. Malheureusement, nous passerons assez tôt dans la journée. Nous ne sommes pas non plus un grand groupe, donc nous passons plutôt au début. De toute façon, nous jouons à domicile, donc il n’y a pas de stress !
Tu as déjà évoqué la question, mais quel futur vois-tu à Bélénos ? As-tu déjà des concepts en tête ou des choses que tu aimerais explorer, ne serait-ce que de vagues idées ?
Là, j’ai vraiment vidé ma besace inspirationnelle. Je n’ai rien du tout en stock, même pas un riff. Je repars de zéro. Au niveau des envies, j’aimerais bien faire un album qui va un peu plus de l’avant et se repose un peu moins sur ce qui a été fait jusqu’à présent, quelque chose qui ne soit pas du réchauffé, un peu plus nouveau, mais sans non plus changer de style – il faut que ce soit reconnaissable. Peut-être quelque chose qui sonne un peu plus moderne, mais pas non plus dans le sens de se rapprocher de telle ou telle mode, et surtout pas une démarche qui serait devenue plus commerciale – ça, je crois que vous avez bien compris [rires]. Ce n’est pas l’envie qui manque, mais il faut que l’inspiration revienne. Comme je le disais tout à l’heure, le jour – et seulement ce jour-là – où je sens que j’ai de quoi faire un album de qualité, j’annoncerai sur les réseaux sociaux qu’il y a un nouvel album en préparation, mais je sais que ça prendra plusieurs années. Egor a mis cinq ans et demi pour voir le jour. On peut dire trois ans et demi puisqu’il y a eu ces deux années où je n’ai rien foutu, mais ne rien faire, c’est quand même utile. Pendant ces deux années de pause, sans rien faire, l’inspiration a refait surface. Je pense que raisonnablement, il faudra bien quatre ans pour espérer un album.
Interview réalisée en visio le 16 juin 2025 par Jean-Florian Garel.
Retranscription : Nicolas Gricourt.
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