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Interview   

Cryptopsy et la théorie du chaos contrôlé


L’image du « chaos contrôlé » est sans doute la plus pertinente pour décrire la musique de Cryptopsy. Cette identité sonore a légitimé le groupe comme une référence du brutal death metal. Le groupe québécois perpétue cet héritage en repoussant sans cesse ses limites, sur le plan tant technique qu’artistique. La preuve : chaque fois qu’il relâche un peu la pression — comme à l’époque du mal-aimé The Unspoken King — la colère des fans de la première heure se fait entendre. Heureusement, Cryptopsy est aujourd’hui en bien meilleure forme. Porté par une dynamique nouvelle, fondée sur un collectif soudé de quatre musiciens « amoureux » de leur propre groupe, An Insatiable Violence remet la barre très haut pour relancer la machine à riffs.

Lors de la tournée européenne aux côtés de Decapitated, Cryptopsy a pu dévoiler quelques morceaux de ce nouvel opus, notamment lors de la dernière date au Lions Metal Festival de Montagny. C’est dans ce cadre que nous avons pu nous entretenir en loges avec le chanteur Matt McGachy. Accueillant et sympathique, le frontman a répondu à nos questions tout en se faisant apporter quelques rafraîchissements par ses compères. La bière semble ici peu compatible avec la langue de bois : le chanteur est revenu en toute franchise sur les épisodes difficiles du groupe. De l’exigence de composer en pleine tournée à sa relation compliquée avec les réseaux sociaux — thème central du disque —, Matt McGachy nous livre de nombreuses clés sur An Insatiable Violence, qui réserve par ailleurs quelques surprises…

« L’effort que nous avons mis est bien mérité car An Insatiable Violence est un album intéressant, inconfortable, malaisant, et ça vient de nous qui n’étions nous-mêmes pas à l’aise. »

Radio Metal : Votre nouveau label Season Of Mist indique : « Les membres du groupe se sont fixé l’objectif de publier un nouvel album tous les deux ans. » Pourquoi cette dynamique ?

Matt McGachy (chant) : Nous avons observé nos amis qui ont eu beaucoup de succès et nous avons analysé pourquoi ils ont eu autant de succès. Nous avons réalisé que, dans ce nouvel âge de consommation avec le streaming, il faut sortir de la musique plus souvent qu’avant, ce qui n’est pas facile pour Cryptopsy parce que notre musique est compliquée, ça demande beaucoup d’effort pour composer des chansons dans notre style. Les groupes d’amis que nous avons observés, c’est Aborted, Cattle Decapitation, etc. Ils sortaient des albums tous les deux ans et leur carrière est montée en flèche. Dans le passé, avec Cryptopsy, depuis que nous sommes indépendants, nous avons essayé de sortir du matériel plus souvent, mais ça n’a pas fonctionné, nous n’étions pas assez motivés, nous n’avions pas assez de direction, de vision commune dans le groupe. Maintenant, nous quatre sommes les membres qui font partie de Cryptopsy depuis le plus longtemps, nous sommes très focalisés sur notre plan et nous voulons vraiment sortir des albums tous les deux ans. Flo [Mounier] a bientôt cinquante et un ans et arrivera un jour où il ne sera plus capable de le faire. Ce qu’il fait est très physique. Et puis, nous savons que nous avons beaucoup plus en réserve que nous voulons partager avec le monde et les fans de Cryptopsy. Il a fallu que nous nous bousculions. Nous avons composé en tournée. C’était la première fois que nous le faisions, ce n’était pas facile. Quand on fait des concerts, on est super concentré sur le spectacle, alors que quand on est en studio ou en mode composition, c’est un monde et un état d’esprit complètement différents.

Ce n’est pas moi qui écris les riffs, c’est Chris [Donaldson], Flo et Oli [Pinard] qui le font, mais je les ai poussés pour sortir un album en deux ans. C’était très difficile. Nous étions en tournée avec Death To All, nous avons fait quarante-deux spectacles, il n’y avait pas de journée de congé – chaque jour de congé, nous faisions des headliners, car ça coûte cher d’être en tournée. C’était vraiment après les spectacles, pendant que le véhicule roulait que nous composions des riffs. Nous nous disputions, il y avait beaucoup de pression, d’alcool, d’émotion sur cette tournée-là, ce n’était pas facile. Avec Carnifex, nous avions plus de journées de congé, mais pendant que Carnifex et les autres bands étaient dans leur chambre d’hôtel en train de se reposer, nous étions à l’hôtel aussi mais nous composions des riffs. C’était toujours du travail. L’effort que nous avons mis est bien mérité car An Insatiable Violence est un album intéressant, inconfortable, malaisant, et ça vient de nous qui n’étions nous-mêmes pas à l’aise [rires]. Je pense que c’est le fait d’avoir composé en tournée qui a apporté ça. Il y avait des jours où ça ne nous tentait pas de le faire, mais il fallait composer car nous avions cette deadline, nous avions cette nouvelle relation avec Season Of Mist, nous voulions leur donner quelque chose de magnifique. Nous sommes très contents d’être avec Season Of Mist, c’est un magnifique label. Pour la première fois dans ma carrière, je me sens bien entouré par mon label.

Ce n’était pas le cas chez Century Media et Nuclear Blast ?

Century Media, j’étais trop jeune, je n’étais pas impliqué dans le business à l’époque. Nuclear Blast était bien. Nous voulions continuer notre relation, nous avons essayé, mais nous n’étions pas d’accord avec les contrats qui nous étaient proposés, donc nous avons décidé d’aller ailleurs.

Tu as affirmé que ce nouvel album était « une suite logique de As Gomorrah Burns », ce qui s’entend bien. Est-ce aussi un défi pour vous d’écrire un disque dans un style de musique « niche », spécifique, sans vous répéter ?

Oui, Chris y pense souvent. Il y avait des riffs que nous avions écrits tellement vite, dans une même période, qu’au moment de l’enregistrement des guitares, il était là : « Merde, ce riff est dans une autre chanson ! » [Rires] Il y avait des riffs qui se répétaient d’une chanson à l’autre et il a dû se remettre à composer après pour changer des choses. C’est extrêmement difficile de composer du Cryptopsy. A chaque fois que nous le faisons, c’est toujours avec la vision de faire honneur à l’héritage de Cryptopsy et à tout ce qui a été fait avant nous, tout en étant actuel, pertinent par rapport à nos amis dans les groupes qui sortent des disques aujourd’hui. Il y a plein de nos pairs qui sont fantastiques et nous voulons être à leur niveau. C’est donc toujours un jeu d’équilibriste. C’est beaucoup de travail de composer quelque chose qui est nouveau, intéressant, sans se répéter.

« Nous étions dans un hôtel sur la tournée avec Carnifex, nous étions saouls et nous avons dit : ‘Ah, on va terminer avec la même chose qu’As Gomorrah Burns !’ Pour l’instant, il n’y a pas beaucoup de fans qui s’en sont rendu compte. C’est fou à quel point les fans n’écoutent pas ! [rires] »

La fin de As Gomorrah Burns et de An Insatiable Violence sont similaires…

C’est la même chose ! Nous avons fait exprès. Le concept des deux albums parle vraiment d’internet, même si plus dans As Gomorrah Burns. An Insatiable Violence aborde plus le sujet des réseaux sociaux. Nous avons un thème qui se poursuit sur ces albums. Nous étions dans un hôtel sur la tournée avec Carnifex, nous étions saouls et nous avons dit : « Ah, on va terminer avec la même chose qu’As Gomorrah Burns ! » Pour l’instant, il n’y a pas beaucoup de fans qui s’en sont rendu compte. C’est fou à quel point les fans n’écoutent pas ! [Rires] En tout cas, ça va continuer. Nous n’allons pas tarder à commencer le prochain album – nous en avons parler hier – et ce thème reviendra. Ce sera un peu comme Cult Of Luna qui a un album, Vertikal, dans lequel on retrouve un thème musical récurrent. C’est quelque chose qui nous a plu et nous allons sûrement commencer le prochain album avec ce thème, car ça marquera la fin de ce concept.

Ton chant est volontairement plus profond sur As Gomorrah Burns comme pour cet album. Tu utilises la technique du « false chord scream ». Qu’est-ce que ça change pour toi de pratiquer plus ce chant ?

J’ai beaucoup de chance d’avoir fait énormément de spectacles récemment – pour As Gomorrah Burns, nous en avons fait plus de cent cinquante. Pendant ce temps, j’ai eu l’opportunité de jouer avec ma voix. Je ne suis pas comme les autres musiciens, il n’y a pas de batterie sur laquelle je peux jouer à la maison, il n’y a pas de guitare, etc. Je ne vais quand même pas passer du temps dans ma maison à crier – sauf après mes enfants [rires]. Quand tu es un chanteur extrême… Dans la nouvelle génération, ils font ça, ils crient tout le temps, mais je ne suis pas de cette nouvelle génération, je suis un gars de la vieille école. Je pratique en tournée. J’ai découvert des nouvelles techniques. Chris m’enregistre. Il est tout le temps avec moi, il compose tous mes patterns et il m’a poussé à crier plus grave. J’ai essayé et ça a marché. En tournée, j’utilise de plus en plus cette nouvelle voix. Le false chord, c’est juste une technique de projection d’air et ta chair vibre d’une certaine manière. C’est très naturel. C’est la voix la plus facile que j’ai jamais faite. Je suis très à l’aise avec ça, c’est très facile.

Sur la tournée actuelle, je travaille mes aigus, pour qu’ils soient super hauts – tu verras ce soir que j’expérimente avec ça. Je veux que ma voix soit comme un élastique pour avoir plein d’outils que je peux sortir n’importe quand, mais il faut avoir l’opportunité de les travailler, or quand tu es un chanteur, l’endroit le plus facile pour le faire, c’est sur scène. En studio, c’est différent, c’est trop stérile. Quand Travis [Ryan] a découvert son vocal que j’appelle « la vieille sorcière » [rires], sa voix claire qu’il fait sur les refrains, etc., il m’avait dit la même chose : il a découvert ça sur scène, quand tu entends la salle. C’est là que tu peux t’amuser avec ta voix, juste en l’entendant dans tes oreilles, même avec des moniteur in-ear. Ce n’est pas la même chose que de l’entendre avec de la réverb, tu vois mieux le potentiel que tu as de faire des trucs étranges avec. C’est donc en tournée que j’ai vraiment découvert des choses.

On parle de « chaos contrôlé » pour évoquer la musique de Cryptopsy. Est-ce que ça définit votre vision artistique dans le groupe ?

Oui, absolument. Je suis dans un groupe de musique avec les meilleurs musiciens au monde et nous avons l’opportunité d’écrire des chansons beaucoup plus débiles, mais nous ne le faisons pas parce que c’est la chanson qui est importante, pas notre jeu. Nous ne sommes pas Beneath The Massacre, Obscura ou Necrophagist. Nous n’avons pas besoin d’être comme eux. Nous avons des chansons et nous nous focalisons là-dessus. Le nouvel album, en plus d’être du chaos contrôlé, c’est le disque de Cryptopty le plus digeste à ce jour. Nous faisons donc du chaos contrôlé servi dans un petit plat digeste, ce qui est dingue, mais nous l’avons fait ! [Rires] Nous voulions vraiment créer un album que les nouveaux fans qui nous entendent pour la première fois peuvent comprendre, mais c’est quand même fucked up [rires].

« Le nouvel album, en plus d’être du chaos contrôlé, c’est le disque de Cryptopty le plus digeste à ce jour. Nous faisons donc du chaos contrôlé servi dans un petit plat digeste, ce qui est dingue, mais nous l’avons fait ! »

Ce chaos contrôlé, qui est là depuis le début, a évolué au fil des années dans la composition. Cette évolution n’a d’ailleurs pas toujours été comprise : on se souvient de la réaction des fans à la sortie d’un album comme The Unspoken King…

Oui. Je trouve ça intéressant, car le groupe aurait pu être un autre Cannibal Corpse et refaire encore et encore None So Vile, mais ils ne l’ont pas fait. Si j’avais été dans le groupe à l’époque, nous nous serions disputés, j’aurais été là : « Ecoutez, None So Vile est un putain de hit ! On va écrire None So Vile partie 2, puis partie 3, partie 4… » Mais eux étaient là : « Non, on va faire Whisper Supremacy. » Cette évolution dépend de qui est dans le band à ce moment-là. Ça se passe vraiment entre les membres du groupe qui se stimulent. Je peux expliquer que None So Vile, c’était vraiment Jon [Levasseur], Flo et Steve [Thibault] qui se sont stimulés. Ils pratiquaient quatre soirs par semaine. Il n’y avait pas d’exception. S’il y avait la fête de la blonde, ce n’était pas grave, ils s’en fichaient, il y avait quand même du band practice. Lord Worm a quitté le groupe après None So Vile. Il ne savait pas que c’était un classique culte. Ils ne réalisaient pas du tout à quel point cet album était important dans la scène metal. Ils ont pris ce qu’ils avaient fait avec None So Vile et Jon et Flo étaient là : « Tu peux faire ça ? Jusqu’à quelle vitesse peux-tu aller ? » C’était un peu un genre de défi. Ça a donné Whisper Supremacy et And Then You’ll Beg, et c’était vraiment ces deux-là qui se stimulaient, avec Éric [Langlois] également. C’était du contrôle, de la colère, des prises de tête, cinq jours par semaine dans le local à pratiquer, sans exception. Pour Once Was Not, c’était fini pour Jon, ça ne le tentait plus. Nombre des chansons avaient été écrites par lui. Alex [Auburn] a fini le processus de composition avec Éric et les autres membres. C’est là que le groupe a un petit peu dérapé. Il y avait moins de cohésion et de vision claire, nette, entre les membres du groupe pour définir ce qu’est Cryptopsy.

The Unspoken King, quand je suis rentré dans le groupe, c’était le pire. Je ne savais même pas qui était aux commandes, il n’y avait pas de leader. Et à ce moment-là, ils ne pratiquaient plus ; ça explique beaucoup ça. Moi, j’étais dans 3 Mile Scream, nous pratiquions trois jours par semaine, sans exception. Quand je suis rentré dans le groupe, j’ai reçu l’appel le jour de ma fête, en juillet 2007, puis j’ai appelé les gars chaque semaine pour demander de pratiquer, mais ça n’arrivait jamais. Nous avons fini par enfin faire des répétitions avant de tourner en mars ou février 2008. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à enregistrer des vocaux pour The Unspoken King. On a vu ce que tout ça a donné : The Unspoken King est un désastre [rires]. Mais le pire a vraiment été notre réaction aux fans qui n’étaient pas satisfaits, parce que, justement, ce n’était pas un album de Cryptopsy, ça partait dans tous les sens, il y avait trop de chefs en cuisine et, à la fois, aucun responsable. J’ai même vu l’autre jour, en Allemagne, notre A&R chez Century Media à l’époque et j’étais là : « Qui s’occupait des relations publiques ? Parce qu’ils auraient dû nous dire d’arrêter ! » [Rires] Nous étions vraiment malaisants. Notre réaction aux fans qui n’aiment pas l’album était notre pire décision, plus que l’album lui-même, car nous étions tellement sur la défensive et négatifs envers eux que nous nous sommes encore plus enfoncés.

Ça a pris beaucoup de temps pour remonter la pente après The Unspoken King. L’album sans titre était bon. Nous l’avons sorti en indépendants, mais Jon est revenu pour le faire, puis il a requitté le groupe parce qu’il ne voulait jamais tourner. Chris a pris la relève pour faire toute l’écriture. Ça a pris beaucoup de temps pour qu’il trouve sa voie au sein de Cryptopsy sans se sentir comme un imposteur. Les deux Tomes de The Book Of Suffering sont pas mal, mais je pense que Chris avait encore l’impression que ce n’était pas son groupe. C’est une conversation que nous avons eue plusieurs fois : il fallait qu’il tombe amoureux et réalise que dans Cryptopsy, il n’était pas juste un guitariste remplaçant de Jon Levasseur. As Gomorrah Burns, c’est le premier où il se disait : « C’est mon groupe. » Nous avons eu beaucoup de discussions pendant que j’enregistrais les vocaux à l’été 2022. Il y avait moi et Chris, et nous étions là : « C’est notre groupe. Toi, moi, Flo et Oli, on va faire ça. » Et tout ce dont nous avons discuté cette semaine-là s’est réalisé. C’est depuis ce temps-là que nous sommes vraiment soudés. C’est pour ça que ça fonctionne.

« Notre réaction aux fans qui n’aiment pas l’album était notre pire décision, plus que l’album lui-même, car nous étions tellement sur la défensive et négatifs envers eux que nous nous sommes encore plus enfoncés. Ça a pris beaucoup de temps pour remonter la pente après The Unspoken King. »

Pour revenir sur An Insatiable Violence », il s’agit d’une métaphore de notre relation toxique aux réseaux sociaux. Le nom t’est venu d’un rêve en 2023. Je reprends tes propos : « C’est l’histoire d’une personne qui, chaque jour, répare une machine. Elle la bricole, essaie de l’améliorer toute la journée, en transpirant sous le soleil. Et puis, la nuit, elle s’attache à cette machine, qui la torture — et elle aime ça. Le lendemain, elle se réveille et recommence, encore et encore, pour la rendre plus efficace, pour continuer à l’exploiter. » Est-ce qu’on a tous une relation sadomasochiste toxique avec les réseaux sociaux selon toi ?

Je pense que oui. Je pense que les réseaux ont été créés pour nous torturer. C’est sans cesse. Il n’y a jamais un moment où on peut juste être calme, serein, sans cette pulsion qui nous pousse à regarder les réseaux. Il n’y a plus de moment de repos, on est toujours stimulé. Et j’ai peur de ce que ça va devenir dans le futur. Isaac Newton s’est assis sous un arbre – si l’histoire est vraie – et une pomme lui est tombée sur la tête. J’imagine qu’il s’ennuyait et qu’il était là « Tabarnak – en bon québécois [rires] – je n’ai rien à faire ! » Et une pomme tombe sur sa tête et il était là : « Oh, la gravité ! » Aujourd’hui, ça n’arriverait pas. Il serait sur son téléphone, la pomme lui tomberait dessus, il serait là : « Ah ! », et il continuerait de scroller. J’ai moi-même une relation toxique avec mon téléphone et les réseaux sociaux. Ça fait plusieurs années, je le sais, j’y pense et j’écris des albums qui parlent de mon problème, mais quand même, je garde mon téléphone [rires].

Dans les années 90, le death metal parlait de meurtre, de violence, de tueurs en série. Cet album parle donc des réseaux sociaux, de notre rapport à la technologie. C’est ce qui fait réellement peur dans notre époque ?

Oui, c’est certain. J’ai mon balado Vox&Hops, je sortirai mon cinq centième épisode la semaine prochaine, si j’ai le temps de le finir. Quand je fais des entrevues avec des chanteurs qui n’ont pas de message à faire passer quand je leur pose des questions sur leurs paroles, je trouve ça plat ! J’ai quand même une mini tribune qui m’est donnée par le groupe pour faire des entrevues comme maintenant. Si je peux changer les habitudes de deux personnes dans le monde grâce à cet album, ça me donne l’impression d’avoir fait quelque chose de bien. Je trouve ça intéressant d’avoir un message. Honnêtement, j’ai été inspiré par Travis de Cattle Decapitation. Je voulais avoir quelque chose de vrai, parler de quelque chose de concret. J’aime avoir un concept d’album, ça m’aide beaucoup à organiser mes pensées et c’est plus facile d’écrire des paroles. Depuis 2012 et l’album sans titre, je travaille toujours avec des concepts, et je vais continuer à le faire. Mais oui, c’est vrai que le sujet fait peur. Je pourrais faire tout un album sur l’IA, mais je pense que tout le monde va le faire. Je ferme le livre sur internet et les réseaux sociaux avec An Insatiable Violence. J’ai déjà un concept pour le prochain album qui ne parle pas de ça. J’imagine que ça va quand même rentrer dans cette thématique, car ça reste très moderne.

Ce sera donc toujours un album avec un message…

Oui. Je suis allé dans le musée Pointe-à-Callière – le musée d’archéologie et de la civilisation à Montréal. Il y avait une exposition sur les sorcières et l’histoire de la sorcellerie. Ça m’a beaucoup inspiré. Le prochain album parlera de ça, des droits des femmes et de ce genre de choses. Ce sera un petit peu plus politique, ce qui m’inquiète un peu, mais je pense que le message est important, surtout avec tout ce qui se passe aux Etats-Unis.

Vous avez fait un clip, « Malicious Needs », qui reprend l’esprit du concept et la relation toxique avec les machines. Allez-vous proposer une version non censurée ?

Elle arrive (elle est sortie en juin dernier, NDLR). Nous étions très fâchés qu’il faille sortir un clip censuré. YouTube craint ! C’est un truc de label. J’adore Season Of Mist, mais cette décision m’agace. J’ai envoyé mon rêve à Gornoss, le réalisateur du clip, en plus des paroles de la chanson, car « Malicious Needs » a été écrite sur la base du rêve que j’ai fait au sujet d’une personne qui travaille sur une machine qu’elle adore et qui travaille pour faire en sorte que la torture qu’elle lui inflige soit encore plus belle. Le réalisateur a rendu ça beaucoup plus sexuel [rires]. Je me souviens de la première fois que je l’ai vu, j’étais là : « Bordel de merde, c’est vraiment pervers ! » Nous étions dans le processus pour sortir la version sans censure. Nous discutions avec des sites web comme Bloody Disgusting pour le sortir, car c’est trop bien pour être censuré ! Nous sommes très déçus.

Musicalement, Flo Mounier se dépasse à la batterie sur ce nouvel album. Finalement, est-ce qu’il n’a pas le même rapport sadomasochiste à la batterie que le personnage de ton histoire a avec sa machine et toi avec les réseaux sociaux ?

Non. Malheureusement, le truc le plus négatif le concernant est qu’il avait une maison parfaite pour lui, avec un studio dans le sous-sol, sa batterie, etc. Là, il en est à un point de sa vie où il n’y a pas de batterie dans sa maison et ça lui manque beaucoup. C’est quelque chose sur lequel il doit se concentrer : avoir plus de contact avec une batterie. Sur cet album, ce qui nous a beaucoup aidés et que nous allons continuer de faire au niveau de la batterie et du chant, c’est que nous avons enregistré proche de notre tournée. Quand nous sommes en tournée, nous sommes très en forme, donc nous avons booké le studio tout de suite après, ce qui fait qu’il était vraiment en feu !

« Je pense que les réseaux ont été créés pour nous torturer. C’est sans cesse. Il n’y a jamais un moment où on peut juste être calme, serein, sans cette pulsion qui nous pousse à regarder les réseaux. »

L’ancien chanteur de Cryptopsy Mike DiSalvo chante sur « Embrace the Nihility ». Pourquoi était-ce important pour vous de le faire participer ?

Nous avons beaucoup de relations avec les anciens membres de Cryptopsy. Il y a eu au moins trente personnes qui ont joué dans ce groupe ! [Rires] Les chanteurs, nous nous connaissons tous ; j’ai fait plusieurs épisodes de mon balado avec eux, y compris Martin [Lacroix] qui est mort – un être humain merveilleux, qu’il repose en paix. Chris et moi écrivons toujours live. J’arrive chez lui avec des paroles. Je loge chez lui pendant une semaine, souvent. Le matin, nous nous asseyons dans son studio, je présente mes paroles et il les place sur la musique, car il la comprend mieux que n’importe qui vu qu’il a tout composé – c’est un génie ! Un génie qui me fait chier… [Rires] Nous étions rendus à la fin de la chanson et il était là : « Ce serait tellement drôle que nous faisions le même pattern que “…And Then It Passes”. » Je n’avais pas de paroles, j’ai écrit ces mots-là juste pour ce passage. Le même soir, comme tous les soirs quand nous avons fini de composer, nous avons bu de la bière et nous avons écouté ce que nous avions fait pendant la journée. Nous étions là : « Ce serait tellement drôle d’avoir Mike DiSalvo qui fait ces mêmes patterns. » C’est un ami et il vient toujours à chaque spectacle quand nous jouons dans sa région, c’est un chouette type. Il a accepté. Mais à la base, c’est une blague ; il y a beaucoup de blagues et d’easter eggs sur cet album. Il y en a d’ailleurs un gros : j’ai fait plusieurs entrevues, entre cinquante et cent pour cet album, et personne n’a réalisé que dans chaque chanson, on retrouve quelque chose qui avait été enregistré dans les années 90. C’est un groupe tellement légendaire, qui a marqué l’histoire de cette musique, qu’il faut avoir des petits clins d’œil à notre passé.

La pochette d’An Insatiable Violence a été réalisée par Martin Lacroix, ancien chanteur du groupe. Il nous a quittés le 12 janvier 2024. J’imagine que c’est l’un de ses derniers travaux…

Non, en fait, nous avions engagé un autre artiste. Le même qui a fait la précédente pochette, qui est génial. Nous avons reçu sa pochette, il avait fait exactement ce que nous lui avions demandé, mais nous ne l’aimions pas. Nous étions super déçus. C’était Oli qui a eu l’idée, car nous avions une deadline de deux semaines – ça aussi, ça craint. Je suis du genre à planifier les choses et j’ai reçu la pochette deux semaines avant la deadline, j’étais là : « Putain, super ! » Puis : « On ne l’aime pas, on est dans la merde… » Il y a genre cinq personnes dans le monde qui font des pochettes. J’ai écrit à Eliran Kantor et Caelan Stokkermans, qui sont tous les deux supers, mais ils disaient que ça allait prendre cinq mois. J’étais là : « Merde ! » Oli avait une très bonne relation avec Martin et il a eu plusieurs tatouages de lui – je crois que toute sa jambe et tout son bras, c’est lui. L’été dernier ils ont fait une commémoration pour Martin où est allé Oli. Il a rencontré toute sa famille et c’est son cousin qui gère la collection d’œuvres non utilisées, à date, de Martin. Oli lui a parlé pour voir des photos des œuvres disponibles. Immédiatement, nous avons tous les quatre dit : « C’est celle-là. C’est la pochette. C’est froid, c’est étrange, c’est sombre, c’est parfait. » Flo disait qu’il aurait aimé qu’il y ait une chauve-souris, mais il y avait une autre œuvre qui en avait une, donc nous avons pris les deux. Nous avons discuté avec la famille, elle était super contente. Ça fait tellement plaisir maintenant, car Martin n’a jamais eu sa chance pour laisser son empreinte artistique sur un album de Cryptopsy. Il y avait None So Live, mais il chantait les paroles et patterns de quelqu’un d’autre. An Insatiable Violence, c’est son empreinte artistique. Ça fait vraiment du bien. Nous avons vraiment mis en avant sa signature dans le coin, c’était important pour nous. Nous avons dit : « Non, il faut que ce soit plus apparent sur la pochette. » On voit vraiment sur la pochette que c’est l’œuvre de Martin.

Tu as évoqué ton podcast Vox&Hops que tu as démarré il y a cinq ans durant la pandémie. Tu as annoncé que le cinq centième épisode serait le dernier avant une pause. Quels sont les meilleurs moments que tu retiens de ces presque cinq cents épisodes ?

C’est dur comme question ! Le balado a vraiment été créé… Oli m’avait dit qu’il allait joindre Cattle Decapitation. Chris a un studio qui fonctionne toujours. Flo m’avait dit que son nouveau chanteur dans son nouveau band était David Vincent. J’étais là : « Fuck. Il faut que je trouve quelque chose pour moi, sinon je serais jaloux de mes frères ! » Ce n’était pas un sentiment que je voulais. Les meilleurs moments, c’est en fait plutôt les meilleures compétences que j’ai acquises en gérant un balado à ce rythme, en sortant des épisodes chaque semaine pendant six ans. C’est de la gestion du temps et du contrôle des e-mails. Ce sont des choses que j’applique au groupe maintenant. Je n’aurais jamais eu l’opportunité d’acquérir ces compétences dans un autre contexte. Et maintenant, je connais tout le monde ou presque grâce au balado ! Je suis tellement reconnaissant d’avoir eu l’opportunité de faire ça. Le fait est que j’aime beaucoup plus faire des entrevues car ce n’est pas moi qui pose des questions. C’est ce que j’ai réalisé récemment. Ça fait un an que je me dis que ça ne me tente plus. Je me suis forcé pendant une autre année, mais avec un beau chiffre comme cinq cents, je peux arrêter [rires].

Interview réalisée en face à face le 7 juin 2025 par Jean-Florian Garel & Temüdjin.
Retranscription : Nicolas Gricourt.
Photos : Maciej Pieloch.

Facebook officiel de Cryptopsy : www.facebook.com/cryptopsyofficial

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