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Interview   

7 Weeks : sublimer le réel


Qu’on se le dise, jouer du rock brut ne signifie pas « mal jouer » ou « avoir un son crade », c’est avant tout une question d’expression authentique, un discours de vérité, une sublimation du réel. C’est précisément l’ambition que 7 Weeks aurait aimé mettre en œuvre déjà à l’époque de Sisyphus mais qu’il est réellement parvenu à concrétiser avec son nouvel album Fade Into Blurred Lines. Avec ses alternances d’intensités, on n’aura rarement connu les Limougeauds aussi « fragiles » et, paradoxalement, aussi « forts ». Et c’est justement, usant parfois de symboles éloquents hérités de la littérature et de la mythologie, la fragilité que glorifie l’album, celle de l’honnêteté, de la vérité, de l’incertitude et des « gueules cassées » dans un monde, notamment avec les réseaux sociaux, poussant à la promotion d’une perfection de façade et au contrôle permanent.

Comme toujours, 7 Weeks offre un rock aussi intelligent qu’il est puissant et sensible donnant matière à discuter avec le chanteur-bassiste Julien Bernard et son fidèle acolyte, le batteur Jérémy Cantin-Gaucher, que nous avons retrouvé au bout du fil en pleine répétition… Un entretien à l’image de leur musique, au naturel et sincère.

« Quand on dit brut, les gens ici s’imaginent par exemple du punk ou du garage rock. Non, pour nous, brut renvoie à la manière que nous avons de dire les choses. C’est l’écriture de la musique, celle des textes ou l’interprétation. »

Radio Metal : La valse des guitaristes s’est poursuivie : en 2022, Gérald Gimenez a pris la place de Fred Mariolle qui n’est resté que trois ans au sein du groupe – c’est pourtant lui qui avait demandé à rentrer dans le groupe, comme tu nous l’avais dit. Est-ce que c’est devenu un peu la routine pour vous ou bien est-ce que ça vous ébranle toujours un peu ?

Julien Bernard (chant & basse) : Ce n’est jamais une satisfaction de devoir reformer une équipe, mais là, c’est un peu particulier. Comme tu l’as dit, Fred avait demandé à rentrer dans le groupe et il nous a aussi quasiment demandé à en partir puisqu’il n’était plus assez disponible, parce qu’il a plein de projets. Le Covid-19 ayant chamboulé pas mal de choses dans l’emploi du temps et la tête des musiciens, il a fallu composer avec ça. Gérald avait déjà joué avec nous sur la tournée A Farewell To Dawn, donc nous étions en contact et nous avions recommencé à travailler ensemble sur la reprise de « Cirkus » de King Crimson. Puis, tout naturellement, nous avons eu besoin d’être à cinq à un moment parce que le clavier s’était cassé la main, donc il ne pouvait plus faire de guitare, c’est ainsi que nous avons rappelé Gérald. De fil en aiguille, nous nous sommes remis à travailler ensemble. Ce n’est pas que c’est la valse des guitaristes, mais c’est aussi la vie des musiciens qui ont pas mal de choses à côté de leur projet. Nous, c’est notre projet unique, donc nous sommes uniquement dédiés à ça, mais il y en a beaucoup qui font des choses à côté et qui n’ont pas toujours le temps, et quand vient le moment de composer un album, nous nous assurons que tout le monde est à cent pour cent, car sinon ça ne sert à rien. A ce moment-là, Fred n’était plus assez disponible depuis déjà plusieurs mois. Quant à PH [Marin], il s’est un peu mis en stand-by de la musique et il ne voulait pas repartir sur un processus de composition, puis de tournée où tu sais que tu t’engages pendant deux ou trois ans.

Tu as mentionné le Covid-19. Est-ce que ça vous a impactés aussi, dans le sens psychologique ? Est-ce que vous avez eu des petits doutes par rapport au groupe, où ça allait, etc. ?

Nous ne nous sommes pas laissé le temps de réfléchir, parce que ç’aurait pu être un peu compliqué, je pense. Il y a des gens qui se sont mis à réfléchir pendant le Covid-19 et ça ne leur a pas fait beaucoup de bien. Nous avons foncé. Nous avons fait l’EP What’s Next, nous avons fait des livestream, nous avons fait des clips, nous avons fait plein de choses, et dès que les concerts ont repris, nous étions prêts. Le groupe avait toujours de l’actualité, donc nous n’avons pas eu le temps de réfléchir. Après, je ne dis pas que ça ne nous a pas impactés, mais sur le moment, nous ne nous en sommes pas rendu compte. Nous ne voulions absolument pas perdre tout ce que nous avions investi sur Sisyphus.

Fade Into Blurred Lines est un album qui se veut plus « brut », « décharné » et « sans artifice ». Etait-ce votre cahier des charges avant-même d’entamer le processus ?

Oui, parce que c’est ce que nous voulions faire pour Sisyphus et nous n’avons pas pu le faire, pour des raison logistiques et internes au groupe. Nous n’avons pas pu faire ce que nous avons réussi à faire sur cet album, c’est-à-dire enregistrer en privilégiant la prise live, où on est tous ensemble, et après on voit ce qu’on rajoute comme arrangement. C’est quelque chose que nous avions envie de faire depuis longtemps mais sans en avoir les moyens techniques et financiers, parce que ça implique aussi une certaine logistique en studio, et il faut que le groupe soit prêt. Quand nous avons fait l’EP What’s Next pendant le Covid-19, nous avons fait beaucoup de choses en one-shot. Par exemple, les morceaux acoustiques de What’s Next ont été enregistrés en une fois, il n’y a aucune retouche, même pour la voix. Nous voulions garder cette démarche et l’adapter pour l’enregistrement live en version rock, pas uniquement en acoustique.

Il y a une tendance dans le monde d’aujourd’hui à la perfection, le gommage des aspérités, etc. Était-ce un besoin pour vous d’aller à l’encontre de ça ?

Je ne sais pas si c’est un besoin, ou peut-être artistique pour nous démarquer, car nous cherchons toujours à faire différemment de la fois d’avant, mais ça nous semble naturel de faire ça. Plus ça va, plus nous nous permettons d’aller loin dans ce que nous avons envie de dire et dans la manière vraiment franche et directe de nous exprimer, or surproduire l’album irait un peu à l’encontre de ça. Notre album est produit, il est même très bien produit, nous adorons le son, nous en sommes très contents, mais la capture du son est vraiment crue, elle est brute, il n’y a pas d’arrangements à la base, c’est vraiment ce que nous avons donné et c’est là-dessus que nous avons bâti le reste.

« Quand tu veux faire un concours de quéquettes au niveau du son ou des arrangements, c’est comme de la gonflette. Un mec hyper musclé, genre Mister Univers, n’est pas forcément très fort. C’est exactement pareil pour la musique. Ce n’est pas parce que tu en rajoutes partout et que tu as des gros sons énormes que ton propos est puissant. »

Tu disais que vous aviez besoin que le groupe soit prêt pour ça : qu’est-ce que ça implique ?

Ça implique que les personnes qui sont dans le groupe s’investissent de manière égale dans l’écriture, la réflexion et l’exécution des morceaux. C’est ce que nous avons pu faire en étant en équipe réduite, à trois avec Gérald. C’est pour ça que nous avons décidé de continuer avec cette équipe-là sur le live. Nous aurions pu reprendre quelqu’un qui fait clavier et guitare pour refaire tous les arrangements sur scène, mais nous avons préféré garder ça parce que c’est notre forme d’expression la plus brute et c’est celle qui correspond le mieux à l’album. C’est un tout. Il faut vraiment que les gens soient sur la même longueur d’onde.

Qui a comblé le vide laissé par PH en studio ?

Gérald a fait beaucoup de clavier et puis c’est un travail commun que nous avons fait tous les trois. C’est en ça que c’était très intéressant : il y avait beaucoup plus d’échanges que nous en avions par le passé dans le groupe, sur les propositions, sur l’écriture, sur les envies, etc. Donc Gérald a fait du clavier, mais Jérémy en a fait aussi, j’en ai fait un tout petit peu aussi. Il y a des morceaux où je fais de la guitare, Gérald fait du clavier… Nous étions là pour servir le propos et pas juste notre rôle de musicien.

Dirais-tu que dans un groupe, moins on est, mieux on se porte, car on arrive plus facilement à avancer ?

Non, pas forcément. Il y a des groupes qui s’en sortent super bien à quinze. Pour cet album-là, nous étions très bien à trois et c’est pour ça que nous le défendons à trois. En 2016, nous avons fait A Farewell To Dawn à deux avec Jérémy, il y a des albums que nous avons faits à quatre, nous avons fait la reprise de King Crimson « Cirkus » à cinq… Il n’y a pas de recette. Il faut juste que ce soit la bonne formule pour ce que tu as envie de faire. Quand PH a signifié son envie de ne pas continuer, de faire autre chose, nous nous sommes retrouvés à trois, et en fait, nous avions une énergie et une sincérité dans l’écriture que nous avons gardées et exploitées à fond. Nous faisons souvent ça : nous faisons partie des groupes qui exploitent à fond ce qu’ils ont sous la main.

Est-ce que ça vous a poussés à aborder la composition différemment ?

Jérémy Cantin-Gaucher (batterie) : Oui, déjà à la toute base, nous l’avons abordée différemment puisqu’il n’y a aucun morceau qui est arrivé tout fait. Il y avait souvent des idées qui étaient déléguées et nous échangions dessus. Je te donne un exemple, le premier single qui est sorti et qui s’appelle « Gorgo », c’était une idée d’arpège de Julien sur son téléphone qui a été envoyée, Gérald a travaillé dessus et a fait une sorte de structure qu’il nous a envoyée, derrière nous avons fait un jam et à partir de ce moment-là, en enregistrant le jam, nous avons construit et affiné le morceau par rapport au texte. Une différence assez fondamentale : il y a beaucoup de morceaux pour lesquels nous avions les textes avant la musique et pas l’inverse.

Justement, ça change quoi d’avoir les textes avant ?

Julien : Tu mets des mots en musique, ce qui est plus facile que de trouver des mots par-dessus une musique pour que ce soit cohérent. Pendant longtemps, nous composions des morceaux, et seulement une fois que celui-ci était écrit quasi en entier, je rajoutais du chant. C’est ce que nous faisions au début du groupe. Ensuite, je me suis mis à plus travailler sur les textes, mais ça venait quand même en deuxième. Là, le postulat de base était que je voulais vraiment m’occuper du chant et des textes en priorité, avant même la basse, avant tout. Comme d’habitude je faisais des guitares, ça me demandait beaucoup de temps de jeu et d’arrangements, donc j’avais peu de temps pour la partie vocale. Cette fois, j’ai pu déléguer la guitare à Gérald. Déjà, il a proposé des arrangements que nous n’aurions pas forcément faits ainsi, ce qui amène une fraîcheur, et j’ai pu vraiment me concentrer sur mon rôle de base qui est bassiste-chanteur. J’ai pu aller très loin dans l’écriture des textes. J’en suis assez content parce que ça change tout. Quand ton texte est bien écrit, déjà, tu l’interprètes plus que quand c’est quelque chose de moins important à dire pour soi, et puis tu chantes mieux. C’est plus facile à chanter quand ton texte est bien écrit, tout simplement.

« Aujourd’hui on se fixe très rapidement des buts, des destinées, des cadres, des lignes, ce qui est un peu illusoire parce qu’on a le temps de changer cinquante fois d’avis dans sa vie. Les gens sont pleins de certitudes pour se rassurer aujourd’hui. C’est ça que j’appelle des lignes de fuite. »

Tu trouves qu’il y a une meilleure osmose entre la partie chant-texte et la musique ?

Oui, complètement. Nous avons beaucoup travaillé là-dessus. Comme nous avions des idées, nous pouvions aller assez loin dans l’écriture, et nous menions toujours les deux de front, ce que nous ne faisions pas avant. C’est-à-dire que quand nous avancions un peu sur la musique, le texte avançait aussi ; quand nous avancions sur le texte, la musique le rejoignait. Les deux ont vraiment été travaillés en parallèle. Quand nous en modifions un, forcément ça modifiait l’autre et ainsi de suite. Nous nous en rendons compte quand il faut jouer les morceaux live, c’est plus facile qu’avec d’anciens morceaux, parce que des fois, le texte est moins bien écrit, le placement et le choix des mots font que c’est moins facile à faire et ça sonne toute de suite moins bien. Là, c’est plus immédiat.

Jérémy, tu avais donné l’exemple du morceau « Gorgo ». Personnellement, j’avais en tête « Wax Doll » dans lequel il y a un côté presque jam au milieu. Est-ce aussi une des conséquences de l’approche un peu plus brute de la composition ou de l’enregistrement ?

Jérémy : « Wax Doll » est un peu le mauvais exemple parce que, justement, c’est peut-être le seul morceau qui a été amené quasi entièrement. Après, nous avons beaucoup travaillé sur les arrangements du morceau, mais de mémoire, la structure est assez proche du premier jet.

Julien : C’est peut-être parce qu’il y a deux solos dans le morceau que ça te donne cet effet de jam. Sur un morceau comme « Wax Doll », la base est relativement simple, c’est un truc très rock n’ roll, avec un groove très particulier. Par contre, comme nous capturions les choses de manière très live, derrière, soit il y a des morceaux où nous ne voulions pas en rajouter beaucoup, donc qui sont très à poil, soit il y a des morceaux comme « Wax Doll » où nous nous sommes fait plaisir à rajouter plein de choses, que tu n’as pas forcément en live mais peu importe car il fonctionne en tant que morceau rock n’ roll. Nous ne nous sommes pas cantonnés à juste faire le morceau, nous avons rajouté pas mal de choses parce que nous avions envie et le morceau s’y prêtait. Peut-être que c’est ce que tu peux ressentir comme quelque chose d’un peu jam.

Quand on parle de rock « brut », on imagine une musique assez basique, peu produite, or cet album n’est pas du tout ça : la production est propre, claire, puissante, et votre musique conserve toutes ses subtilités. Est-ce que, finalement, vous faites tomber une idée reçue sur le sens du mot « brut » ?

Déjà, culturellement, je pense que si tu parles à un Français ou un Anglais de ce genre de chose, ce ne sera pas les mêmes références et les mêmes avis. C’est vrai que quand on dit brut, les gens ici s’imaginent par exemple du punk ou du garage rock. Non, pour nous, brut renvoie à la manière que nous avons de dire les choses. C’est l’écriture de la musique, celle des textes ou l’interprétation. Rien n’empêche de rajouter ensuite, je ne sais pas, des violons ou autre chose. A partir du moment où ton propos est direct et brut, les arrangements n’y changent rien. C’est ce que nous avons cherché. Il y a des morceaux que nous avons laissés volontairement bruts, comme « Travellers », celui qui clôture l’album. Nous voulions que ce soit très brut, on entend la chaise qui craque, etc. Et il y a des morceaux qui sont méga arrangés, mais peu importe parce que tous ont le même point commun, c’est qu’à la base, ils peuvent être joués à trois dans leur appareil le plus simple et c’est l’expression, ce que nous avons à dire qui est très important. C’est beaucoup aussi dans les textes. Ils sont en anglais la plupart du temps et les francophones, moi le premier, n’écoutent pas vraiment ce qui se dit dans les textes, mais c’est une chose à laquelle nous avons accordé beaucoup d’importance. C’est en ça que nous estimons que c’est très brut ; quand nous prononçons certaines phrases de cet album, c’est très brut.

« Toutes les photos et paroles de tout le monde sur les réseaux sociaux ne concernent que le contrôle, l’aisance, le parfait, le fait que tout va bien, qu’on est bien. Personne ne parle jamais des moments de faiblesse, d’abandon, de relâche parce qu’on dirait que c’est une sorte de honte. J’aime bien quelqu’un qui va me dire que ça ne va pas. »

Une des conséquences est que ça amène quelque chose de plus fragile ou vulnérable. Est-ce que pour vous, paradoxalement, la fragilité amène plus de puissance à l’art ?

Ce n’est pas seulement que ça amène de la puissance, c’est que quand tu veux faire un concours de quéquettes au niveau du son ou des arrangements, c’est comme de la gonflette. Un mec hyper musclé, genre Mister Univers, n’est pas forcément très fort. C’est exactement pareil pour la musique. Ce n’est pas parce que tu en rajoutes partout et que tu as des gros sons énormes que ton propos est puissant. Il y a des mecs avec une guitare sèche dont le propos est dix fois plus puissant qu’un groupe avec un énorme son. Ce n’est pas là que ça se juge, heureusement. Par exemple, nous avions une habitude qui était de systématiquement doubler les guitares et d’avoir des gros sons de guitare avec des gros humbuckers, des high-gain, etc. Ce n’est pas ce que nous avons fait sur cet album. Ce sont des équilibres de son. Si tu ouvres un peu les guitares et que tu les rends moins « gros son puissant », tu laisses de la place au basse-batterie qui est puissant et ainsi de suite. Au final, l’ensemble est puissant. Si quelqu’un a Sisyphus et qu’il écoute Fade Into Blurred Lines, il va tout de suite comprendre ce que je suis en train de dire, car c’est enregistré au même endroit, avec les mêmes personnes, et ça n’a rien à voir. La puissance n’est pas forcément là où on croit, ce qui rejoint ce que tu dis. Est-ce que la fragilité amène de la puissance ? Bien sûr, parce qu’on se met à nu et forcément, ça parle plus aux gens d’être sincère.

Jérémy : Surtout, si tu prends le morceau « Mute » qui est semi-acoustique, si en studio tu n’arrives pas à retranscrire la fragilité qu’il a à la base, tu passes à côté. Pour revenir à la question sur la production, celle-ci consiste à parvenir à retransmettre l’émotion du morceau au moment où tu l’enregistres. C’est ça qui est compliqué. C’est là que sont le travail et le savoir-faire.

On remarque que l’album est fait d’alternances, de hauts et de bas, entre les passages les plus rock et énergiques et des morceaux plus calmes et contemplatifs. Cet album est-il voulu comme une forme d’ascenseur émotionnel ?

Julien : Ce n’était pas un leitmotiv quand nous nous sommes mis à composer. Nous avons travaillé, je crois, sur vingt-quatre ou vingt-cinq morceaux à la base, ce qui est énorme, pour en garder dix, dont un que nous n’avons pas mis sur l’album parce que nous trouvions que ça déséquilibrait, car nous faisons très attention au tracklisting. Ce n’était pas voulu, mais les morceaux les plus forts étaient ceux-là. Nous avons donc travaillé là-dessus et nous avons trouvé une cohérence d’ensemble. Donc oui, il y a beaucoup d’alternances, on se retrouve avec des morceaux comme « Wax Doll » et d’autres comme « Mute » l’un à côté de l’autre, car nous avons toujours fait attention à ne pas avoir un seul propos dans un album, mais là, c’est peut-être encore plus flagrant. A part le ciné-concert, je crois que nous n’avons pas d’albums avec autant d’alternances.

Tu as parlé d’un morceau qui a été écarté : doit-on s’attendre à un autre EP, comme What’s Next ?

Je ne sais pas. Peut-être qu’il ressortira. Ça peut être un inédit ou pour une occasion, comme un EP. C’est possible. Il a été écarté parce que nous n’arrivions pas à le caser dans le tracklisting. Nous trouvions qu’il n’était pas dans le mood des autres et surtout, nous avons rajouté « Travellers », qui n’a pas été enregistré en même temps que les autres, mais pendant le mixage, au tout dernier moment. Nous avons repris une matinée de studio pour aller enregistrer ce morceau, parce que, quand nous faisions le tracklisting de l’album, nous nous disions qu’il nous fallait autre chose, et c’était « Travellers ».

« Les gueules cassées sont des gens qui ont pris des chocs, qui ont vécu et vu des choses, et c’est généralement des gens avec qui il est bon d’être parce que c’est plus intéressant que quelqu’un qui est toujours sur une posture. »

Vous avez une nouvelle fois fait appel à Pascal Mondaz pour la production. Il avait déjà œuvré sur Sisyphus, mais il avait aussi mixé Carnivora et travaillé sur Bends. Quand on regarde son CV, il a plus travaillé sur de la pop que du metal. Est-ce justement ça qui vous séduit dans son approche ? Est-ce qu’il vous permet d’asseoir une identité un peu à part dans la scène rock ?

Oui. Après, Pascal est quelqu’un que nous connaissons depuis très longtemps et que nous apprécions beaucoup. En fait, nous nous sommes séduits mutuellement. Quand nous lui avons dit que nous ne voulions plus doubler les guitares et avoir de gros sons de guitare typés Les Paul/Marshall, il a dit : « Moi, ça fait des années que j’attends ça pour vous ! » Il était à fond ! Il n’est pas de l’école où on double ou triple tout, on en met partout, on met des émulateurs d’amplis, etc. Pascal est un peu garage, il fait quand même le son de JC Satan quand il tourne, donc il aime bien ce côté un peu clair et crade, or ça allait très bien avec l’album. Donc nous savions que nous allions dans la bonne direction, et ça nous a aussi beaucoup aidés à exprimer ce que nous voulions exprimer sur ces morceaux. Ce que nous n’avons pas pu faire sur Sisyphus, parce que c’était déjà avec lui au même endroit – comme je disais, ça n’a rien à voir avec lui, c’était des choses internes à la préparation du groupe, etc. –, et sur lequel il était lui aussi frustré, nous avons enfin pu le faire cette fois. Gérald utilise des Fender Stratocaster qui sont des guitares à un simple bobinage avec un son très clair, et Pascal était ultra motivé de savoir que nous allions faire des morceaux avec ce type de son de guitare, qui rajoute parfois un côté un peu western à ce que nous faisons et qui se marie très bien avec le gros basse-batterie que nous avons avec Jérémy. C’était une émulation collective.

L’album s’ouvre sur le morceau « Gorgo », qui a été aussi le premier single. Tu y fais une analogie entre la rencontre du personnage avec la Gorgone et notre propre rapport au monstrueux. Tu utilises une nouvelle fois la mythologie grecque, comme avec le mythe de Sisyphe sur l’album précédent. Est-ce que tu penses qu’à une époque où il y a une crise de sens, il est bon de se tourner vers la sagesse des Anciens ?

Je ne me tourne pas vers la sagesse des Anciens parce que, déjà, je ne suis pas non plus quelqu’un qui lit beaucoup les philosophes, les grands penseurs, comme Aristote ou Platon, mais ces images, avec les personnages de la mythologie grecque, romaine ou catholique, sont hyper fortes et parlent à tout le monde. Ce sont des symboles très puissants. Ce ne sont pas des choses auxquelles nous nous référons en disant : « J’ai lu ça, c’est super intéressant. » C’est qu’utiliser Sisyphe ou la Gorgone pour décrire la condition humaine ou la crise de sens qu’on peut avoir, et que tout le monde a dans un monde comme celui d’aujourd’hui qui est assez flippant, forcément, ça parle beaucoup. C’est pour ça que nous les utilisons. Quand nous avons fait Sisyphus, c’était par rapport à la condition du groupe. Quand nous faisons Fade Into Blurred Lines avec des choses qui évoquent Don Quichotte ou la Gorgone, ça exprime le fait qu’on est face soit à des illusions – comme la Gorgone –, soit des désillusions. Dans ce texte-là, par exemple, l’image de la Gorgone représente clairement la vérité. C’est-à-dire que quand tu as la vérité en face, ça te pétrifie. La vérité, c’est la prise de conscience. Si on prend conscience, à un moment, ça nous pétrifie, ça nous interdit, ça nous fait plein de choses qui sont un choc énorme. Voilà pourquoi j’ai utilisé cette image en la reliant au sable, car c’est difficile d’avancer dans le sable, ce n’est pas fluide.

Ça n’a donc pas forcément été une démarche consciente de ta part d’être en quête de réponses en te tournant vers la littérature, la philosophie, la mythologie ?

Non. Je cherche des réponses tout le temps, mais je ne suis pas tout seul. En tout cas, ce n’est pas un leitmotiv pour l’écriture. L’écriture de 7 Weeks est automatique. Nous nous rendons compte de ce que nous avons fait seulement après, une fois que c’est fini. Et souvent ça correspond au moment où nous cherchons des visuels pour la pochette, parce que c’est là qu’il faut analyser un peu ce que nous faisons et c’est là que nous sommes obligés d’avoir un recul. Autrement, je n’ai pas décidé d’utiliser l’image de la Gorgone. Elle m’est venue par deux choses conjointes : une sonorité de mots, qui me viennent naturellement, un peu comme de l’écriture automatique, et une musique qui va avec. Après, on développe le concept quand on s’est rendu compte qu’il y a quelque chose qui fonctionne. C’est souvent comme ça, quand une image de mots et une image de musique vont ensemble, c’est là qu’on poursuit le morceau et qu’on avance.

« Il y a une espèce de dictature du bien-être et comportementale qui oblige les gens à dire jusque dans la formulation de leur poste comment se comporter, et ça c’est terrible ! »

Dans un communiqué, tu as parlé des « lignes de fuite que l’on crée : repli sur soi, confort viral et illusoire, certitudes figées ». As-tu l’impression que notre société actuelle, peut-être par rapport aux sociétés anciennes, favorise davantage l’esquive et les œillères que le fait de regarder les problèmes en face et de les affronter ?

Je ne sais pas puisque je n’ai pas vécu d’autres époques que la mienne, mais aujourd’hui on se fixe très rapidement des buts, des destinées, des cadres, des lignes, ce qui est un peu illusoire parce qu’on a le temps de changer cinquante fois d’avis dans sa vie. Les gens sont pleins de certitudes pour se rassurer aujourd’hui. C’est ça que j’appelle des lignes de fuite. Tu peux te dire : « Je vais être comme ça toute ma vie », mais si tu avais la possibilité de te voir vingt ans après, tu te dirais qu’en fait non, ce n’est pas ça. Cette ligne que tu t’es donnée devient floue. Heureusement qu’on change d’avis, de personnalité, de connaissances, d’expériences. Je trouve qu’on vit un peu dans un monde de certitudes et cet album parle des gens qui, justement, ne sont plus dans ces certitudes, des gens qui ont pris des coups dans la gueule et qui se disent : « Je ne pensais pas que ce serait comme ça, je vais peut-être revoir ma copie. »

D’un autre côté, tu as décrit « Shimmering Blue » comme « une ode à l’abandon ». On y trouve même une forme de lâcher-prise émotionnel dans son crescendo musical. Est-ce que cette notion de lâcher-prise, d’abandon, fait partie des choses qui nous manquent de plus en plus, car tout semble très contrôlé ?

Je crois que tout le monde s’accorde des moments d’abandon de diverses manières, mais personne ne le dit et ne le montre. On ne montre que le contrôle. C’est-à-dire que toutes les photos et paroles de tout le monde sur les réseaux sociaux ne concernent que le contrôle, l’aisance, le parfait, le fait que tout va bien, qu’on est bien, qu’on a une belle bagnole, qu’on part en voyage et tout. Personne ne parle jamais des moments de faiblesse, d’abandon, de relâche parce qu’on dirait que c’est une sorte de honte. J’aime bien quelqu’un qui va me dire que ça ne va pas. Je trouve ça plus normal que quelqu’un qui arrive et me dit : « Ouais, ça va super ! Tout va bien ! Super ! J’ai une belle vie ! » Nous parlons de ça, et comme nous sommes assez directs, assez bruts dans ce que nous disons dans les morceaux, il faut aussi que nous nous aménagions, même pour nous, des moments de relaxation et d’abandon, et ce morceau-là en fait partie.

L’album s’intitule Fade Into Blurred Lines. J’y voyais peut-être une notion de perte de repères qui pourrait mener à notre disparition, mais au vu de ce que tu expliquais pus tôt, je ne suis pas sûr que ce soit la bonne interprétation…

Tout le monde peut avoir son interprétation. Je n’ai pas la prétention d’écrire un truc à graver dans le marbre. Nous écrivons des choses qui nous plaisent, qui nous semblent chouettes dans le sens mais aussi dans la sonorité. Nous avons mis très longtemps pour choisir le titre Fade Into Blurred Lines parce que c’est très délicat d’avoir un titre long. Nous avions pensé à un moment à Outsiders, des choses plus courtes, plus catchy. Fade Into Blurred Lines, en français c’est un peu délicat à traduire, mais en anglais, ça correspondait vraiment à l’état d’esprit des textes et à ce que nous voulions exprimer dans cet album. Par contre, si toi tu as une certaine interprétation ou si quelqu’un d’autre en a une autre, ça me va très bien. Il n’y a pas d’interprétation figée de tout ça. Ça reste seulement de la musique.

La pochette de l’album est une représentation de Don Quichotte sous forme de sculpture en metal sur une plage ensoleillée. C’est à la fois beau, évocateur et énigmatique. Quelle est son histoire ?

Comme je te disais, quand nous finissons l’album, nous nous mettons à travailler sur les visuels et nous proposons ça à notre grand ami Gilles Estines qui signe quasiment tous nos visuels, et nous lui disons que tel morceau parle de ci, tel morceau parle de ça, il a toute une palette d’éléments. Il nous a fait cette proposition, cette espèce de Don Quichotte complètement décharné, désincarné, dans le désert. Nous avons trouvé que ça collait super bien à « Windmills », mais nous voulions quelque chose de plus générique sur l’album, nous ne voulions pas nous concentrer sur Don Quichotte, les moulins à vent, etc. Mais au final, après plusieurs autres essais, qui étaient superbes – nous avons vingt pochettes magnifiques ! –, il s’est avéré que nous avions pris du recul sur les textes, sur le sentiment de l’album, sur comment nous voulions le défendre, et ce visuel a repris un sens plus générique que simplement Don Quichotte et « Windmills ». Nous l’avons donc gardé, il nous a plu. Nous avons failli en prendre un autre, nous avons hésité entre les deux, mais l’autre était aussi une sorte de Don Quichotte, donc la thématique nous plaisait pour défendre l’album, même si ce n’est pas du tout un album sur Don Quichotte. A la base, cette sculpture est une création graphique de Gilles, la vraie est dans le clip : nous avons demandé à un gars que nous connaissons, qui s’appelle Loïc Delage, de nous faire une sculpture inspirée de la pochette, mais sur celle-ci, ce n’est pas une vraie.

« Nous sommes des musiciens, nous sommes là pour transformer le propos, l’embellir, l’amplifier. Nous sublimons le réel, le quotidien, et c’est ce que, je crois, n’importe quel artiste est censé faire. C’est notre rôle, même quand c’est une œuvre qui se veut désagréable ou difficile d’accès. »

Tu dis que ce n’est pas un album sur Don Quichotte, mais vous sentez-vous proches de ce personnage, d’une façon ou d’une autre ?

Franchement, tout le monde peut se retrouver dans Don Quichotte. Il faut vraiment être soit un borné, soit un crétin pour ne pas se retrouver dans ce personnage à un moment sa vie. Disons qu’avec l’album précédent, nous pouvions vraiment nous identifier à Sisyphe en tant que groupe, c’était vraiment adapté et c’était ce que nous voulions transmettre à l’époque, mais là, c’est plus ce que dégage cette image qui correspond très bien à l’album, cette espèce de personnage arrêté et en même temps en mouvement dans un endroit désertique avec uniquement des lignes de fuite, il y a l’horizon absolu, il n’y a pas une maison, pas un arbre, rien. Il y a une espèce de solitude et, en même temps, il y a du sable, il y a de la matière chaude… ça correspondait à ce que nous voulions exprimer. Nous nous étions demandé quels étaient les éléments que nous pouvions avoir pour illustrer l’album. Par exemple, pour Sisyphus, nous savions que c’était le gris, la pierre, le minéral. Là, nous voulions l’eau et du sable ; ce sont des choses qui reviennent régulièrement dans tous les textes, et quand nous avons vu cette pochette, ça faisait sens.

Le communiqué de presse dit que « Fade Into Blurred Lines est un album de gueules cassées et de laissés-pour-compte ». Vous considérez-vous comme tels ?

Jérémy : Oui et non. Comme nous expliquions juste avant, nous avons préféré parler de personnages un peu abimés par la vie – ça peut être toi comme ça peut être nous, et puis ça dépend des périodes de notre vie – que de faire l’apologie du parfait et tout ce dont nous avons abordé plus tôt. Et c’est toute une chaîne. Nous avons essayé d’écrire de la façon la plus brute sur cet album pour en tirer l’essence même. Après, il faut être en cohérence avec ce que nous disons. Nous ne pouvions pas parler dans nos textes de la perfection ou de personnes qui vont très bien et en faire l’apologie, ça n’aurait pas été cohérent.

Julien : Il y a des textes à la première personne, mais il y en beaucoup aussi dans lesquels nous nous adressons à quelqu’un. Ce qu’on appelle les gueules cassées sont des gens qui ont pris des chocs, qui ont vécu et vu des choses, et c’est généralement des gens avec qui il est bon d’être parce que c’est plus intéressant que quelqu’un qui est toujours sur une posture. Il y a des gens, tu sais exactement ce qu’ils font tout le temps. Nous, en tant que musiciens, nous sommes obligés d’être tous les jours sur les réseaux sociaux, parce que nous travaillons avec, et nous voyons passer un nombre phénoménal d’informations complètement secondaires voire qui ne nous intéressent pas du tout. C’est vachement plus intéressant de croiser quelqu’un que tu n’as pas vu depuis plusieurs semaines, plusieurs mois voire plusieurs années et qui te raconte comment ça va, plutôt que de toujours croiser des gens qui te disent : « Ah, t’as vu ce que j’ai mis sur Facebook ?! » On s’en fout, donc on n’a rien à dire. C’est plus ce genre de destinée, de gens que tu croises, que tu recroises, tu apprends qu’il s’est passé ça dans leur vie, etc. dont nous parlons dans nos textes. Ce ne sont pas des gens qui sont dans des modes de rencontre et de communication dont on veut nous faire croire aujourd’hui qu’il n’y a plus que ça.

Sur les réseaux sociaux, on touche beaucoup plus de monde, mais à la fois, les relations sont beaucoup plus superficielles. Qu’est-ce que ça vous fait en tant que groupe d’être un peu obligés de passer par là ?

Nous sommes obligés de le faire. Nous nous en passerions parce que nous n’avons pas toujours envie d’y être.

Jérémy : Et ça prend un temps de fou ! Nous n’avons pas que ça à foutre !

Julien : [Rires] il a bien résumé. Il est batteur, donc il dit les choses plus directement, mais nous pensons la même chose. En fait, ça nous passe un peu au-dessus et, surtout, ce n’est pas quelque chose que nous choisissons de faire mais que nous subissons. Je pense que beaucoup de gens le subissent. Il y a une espèce de dictature du bien-être et comportementale qui oblige les gens à dire jusque dans la formulation de leur poste comment se comporter, et ça c’est terrible !

Jérémy : Les gens se markettent aujourd’hui !

« Le blues est une musique bien particulière dans des conditions bien particulières. Ce moyen d’expression consistant à être assez direct, assez cru et assez franc est effectivement hérité de cette culture, mais nous ne faisons pas du tout du blues parce que nous habitons à Limoges, pas à Chicago ou dans le delta du Mississippi. »

Je rebondis sur la petite blague : pensez-vous que l’instrument qu’on joue dépend de notre caractère ?

Julien : Sûrement, oui !

Jérémy : Je pense que ça forme le caractère et inversement.

Julien : Dans tous les cas, on joue comme on est, ça c’est sûr !

Pour revenir au sujet précédent, dans quelle mesure vous vous inspirez des personnes que vous croisez en tant que musiciens ? Est-ce l’avantage d’être un groupe qui tourne : on est au contact des gens et on est confronté à plein d’histoires et parcours de vie différents ?

Bien sûr, mais il n’y a pas forcément besoin d’être musicien pour rencontrer des gens différents. Il n’y a pas dans cet album que des gens que nous connaissons ; même quand c’est à la première personne, ça ne parle pas forcément de moi, ça peut être un personnage que j’incarne. Nous nous inspirons de choses qui existent. Nous sommes des musiciens, nous sommes là pour transformer le propos, l’embellir, l’amplifier. Nous sublimons le réel, le quotidien, et c’est ce que, je crois, n’importe quel artiste est censé faire. C’est notre rôle, même quand c’est une œuvre qui se veut désagréable ou difficile d’accès.

J’imagine que le côté plus décharné et donc plus intimiste de l’album dont nous avons parlé, c’est aussi une manière de parler plus directement à l’auditeur. Vous considérez-vous un peu comme des bluesmen des temps modernes ?

Un peu ! Toute proportion gardée, sans aucune prétention, car j’estime que c’est difficile de dire qu’on fait du blues quand on est dans notre situation, parce que le blues est une musique bien particulière dans des conditions bien particulières. Ce moyen d’expression consistant à être assez direct, assez cru et assez franc est effectivement hérité de cette culture, mais nous ne faisons pas du tout du blues parce que nous habitons à Limoges, pas à Chicago ou dans le delta du Mississippi. Nous essayons d’être comme toutes ces musiques-là qui sont, quelque part, des musiques folkloriques, des musiques d’expression des gens, des musiques qui sont presque juste des supports de ce que les gens ont à dire. Nous essayons de mettre ça dans notre monde de musiques suramplifiées, gros son, heavy, etc. Nous essayons d’adapter cette sincérité de propos.

Tu penses que le blues est forcément rattaché à une géographie, à un lieu ?

En tant que style, oui. Un groupe de blues allemand, ça me fait marrer ! Mais peu importe. Ce que je veux dire, c’est que ça jouera peut-être très bien, mais un chanteur de blues, c’est un mec qui vient forcément d’une certaine culture. C’est comme un chanteur de jazz manouche qui serait néerlandais, ça ferait bizarre aussi. Ce sont des musiques qui sont quand même mieux dans leur contexte ; elles sont toujours plus réussies dans leur contexte parce que ce n’est pas un effet de style ou une volonté de faire « à la manière de ». Je parle juste du blues en tant que style comme on le connais : John Lee Hooker, B.B. King, Albert King, etc. Ce sont ces mecs-là qui font vraiment le blues. Donc nous faisons « une sorte de blues », mais pas « du blues ».

Le morceau « Blackhole Your Heart » est décrit comme abordant « de manière symbolique la solitude de l’engagement, le feu sacré face à l’engloutissement dans le noir le plus profond ». Est-ce que finalement, le fait d’avoir un groupe et des fans est un peu une parade à ce sentiment de solitude ?

Ce titre parle clairement de mon rapport à l’écriture, que j’avais déjà abordé avec le morceau « The Ghost Beside Me ». C’est super de pouvoir écrire des choses, parce que c’est un formidable exutoire, mais il y a des fois où ça te met dans un état d’esprit… Franchement, tu préfèrerais faire un barbecue avec des merguez et une bière [petits rires]. Ce côté un peu sombre qui est récurrent dans mon approche de l’écriture n’est pas toujours forcément facile à vivre et à travailler. Donc ça parle un peu de ça. Mais pour répondre à la question, non, je n’ai pas trop de sentiment de solitude. Ce dont je parle, par rapport à l’écriture et tout, c’est une solitude relative, mais je sais que pendant la composition et l’écriture d’un album, je vais chercher très loin dans ce qui me pousse à écrire, et ce sont des choses sombres. La musique de 7 Weeks est relativement sombre, un morceau sur deux voire plus, donc ça me force à aller là-dedans. Comme je te disais, nous sublimons le quotidien. Je ne suis pas tout seul et je ne pars pas en tournée pour trouver des amis. Par contre, avec le texte, c’est ce sentiment que j’amplifie et j’en fais un morceau.

« C’est super de pouvoir écrire des choses, parce que c’est un formidable exutoire, mais il y a des fois où ça te met dans un état d’esprit… Franchement, tu préfèrerais faire un barbecue avec des merguez et une bière [petits rires]. »

Vous avez mentionné tout à l’heure le dernier morceau « Travelers », soit « les voyageurs ». Est-ce une référence à votre vie de musiciens ?

Ce morceau-là, y compris le texte, servait vraiment à conclure cet album. Les « travelers » sont tous les gens dont nous parlons dans les morceaux. Ce sont des voyageurs de la vie, des gens qu’on croise, qu’on recroise, qui traversent nos vies, etc. Ce morceau clôture l’album tout en ouvrant, parce qu’il est beaucoup plus lumineux que le reste, il est moins pesant en termes d’ambiance. C’est un hommage à toutes ces personnes dont nous parlons. Les « travelers » sont les gens qui, justement, ne sont pas figés sur un endroit, une opinion, un mode de vie.

Et vous en faites partie…

Nous espérons ! En tout cas, tous les gens très proches ou très intéressants que nous connaissons sont tous à un moment des « traverlers », c’est-à-dire des gens qui ont fait l’effort d’aller voir ailleurs.

Pour finir, je voulais revenir sur l’EP What’s Next que vous aviez mentionné au début. On y trouvait notamment la reprise du « Cirkus » de King Crimson. Je crois que c’est la première fois que vous enregistriez une reprise et, pour le coup, le choix était assez surprenant. Quel est votre rapport à ce groupe de rock progressif et quel lien faites-vous avec 7 Weeks ?

C’est un groupe que j’aime beaucoup et que j’ai fait découvrir à Jérémy qui lui-même aime beaucoup. C’est un groupe que Gérald aime aussi. Il connaissait certains disques mais pas la discographie exhaustive qui est assez différente, parce qu’il y a eu des changements de line-up énormes dans ce groupe – pire que 7 Weeks, d’ailleurs ! En fait, Gérald a des similitudes de jeu avec Robert Fripp et sa manière d’arranger les choses que j’avais repérée à l’époque où nous jouions avec lui. C’est pour ça que nous l’avons rappelé pour faire « Cirkus », car je savais qu’il amènerait une patte très intéressante sur ce morceau. Mais c’est un groupe que nous adorons, mais à l’affiliation duquel nous n’avons jamais pu trop nous référencer dans 7 Weeks parce qu’on nous casait plutôt dans le côté stoner, Queens Of The Stone Age, Foo Fighters, etc. L’absurdité est que tout le monde nous disait que nous étions un groupe à la Queens Of The Stone Age et Foo Fighters, donc nous avions fait des reprises de ceux-ci et tout le monde nous disait : « Pourquoi vous ne faites pas autre chose comme reprise ? » Avec « Cirkus », clairement, nous voulions montrer que nous avions aussi ce côté-là. C’est vraiment le Covid-19 qui nous a permis de faire ça, car il n’y avait rien d’autre à faire. Nous pouvions passer nos journées dessus, car c’était un morceau un peu compliqué à arranger. C’est sûr que c’est plus compliqué qu’un morceau pop à la Queens Of The Stone Age, comme « Avon » à une époque, donc ça nous a pris plus de temps. Par contre, le challenge nous a énormément motivés. Il nous a permis de bien vivre les mois d’avril-mai 2020.

Auriez-vous en tête d’autres idées de reprises un peu surprenantes ?

Tout au long de la carrière de 7 Weeks, nous avons fait plein de reprises. Il y a du Bowie, du Motörhead, du Metallica, du Soundgarden, du Foo Fighters, du Queens Of The Stone Age, nous avons fait plein de reprises des Thugs à une époque… Mais nous ne sommes pas trop reprises sur disque et ce n’est pas prévu pour l’instant. Là, c’était vraiment pour What’s Next que nous le sentions bien. En plus, la symbolique du morceau marchait très bien à l’époque. Le texte d’origine est un peu cryptique, mais la manière dont nous l’avons traité, notamment avec le clip, dans cette salle vide, le côté cirque, clown triste, sans aucun public, c’était hyper parlant à ce moment-là, puisqu’on était en plein Covid-19, il n’y avait rien d’ouvert. Ça marchait très bien avec la symbolique de l’EP.

Il y avait aussi des versions acoustiques de certaines de vos chansons. Vous qui cherchiez à faire un album plus « décharné » et « sans artifice » avec Fade Into Blurred Lines, est-ce que l’acoustique est quelque chose que vous aimeriez développer ?

Développer, je ne sais pas, mais c’est quelque chose que nous avons toujours plus ou moins fait, et c’est la première fois que nous le mettions vraiment sur disque. Enfin, il y avait « Shadow Rider » qui était un morceau acoustique aussi sur Carnivora. Nous aimons bien faire ça. Après, de là à en faire un disque, je ne sais pas. Ce n’est pas dans nos projets pour le moment.

Interview réalisée par téléphone le 25 octobre 2023 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Nicolas Gricourt.
Photos : Jérémie Noël.

Site officiel de 7 Weeks : 7weeks.fr



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  • 7 weeks a déjà une belle carrière.
    Je les suis depuis le « Dead Of Night » et à chaque fois la qualité est au rendez-vous.
    Le petit dernier « Fade… » est tout ce qu’ils racontent dans cette interview.
    C’est brut, c’est vrai, c’est bon.

  • Imminence + Ne Obliviscaris @ Salle Pleyel
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