Vingt ans après le premier album sans titre, Blackrain demeure un indéboulonnable du paysage hard rock hexagonal. C’est revigoré par du sang neuf que la formation haut-savoyarde d’origine revient avec Orphans Of The Light, premier disque de chansons originales avec Franky Costanza derrière les fûts, et passage de témoin entre le membre fondateur Max 2, qui s’en est allé vers d’autres horizons musicaux, et le nouveau six-cordiste-soliste Jerem G. C’est donc, à la fois, une nouvelle ère qui s’ouvre et une continuité de l’esprit qui les anime. Blackrain poursuit son travail d’ouverture, d’enrichissement de leur son, de dépassement de l’étiquette « glam/sleaze » qu’on veut, à leur grand dam, continuer à leur coller, et malgré une industrie qui, à l’époque des services de streaming, encourage l’inertie et l’homogénéité artistiques.
C’est avec le frontman Swan Hellion et celui qui a fait ses premiers pas dans le groupe, non pas en tant que guitariste, mais en incarnant le personnage de Summer Jesus, que nous nous sommes entretenus pour parler de tout ça. Et c’est avec un regard d’une rare honnêteté qu’ils nous ont répondu, faisant vite comprendre que c’est grâce à un fort sens de l’autocritique qu’ils connaissent une progression constante. C’est donc un large panel de sujets que nous avons abordé ensemble, des spécificités de l’album à la notion d’évasion face à ce que devient le monde, en passant par le rock au sens large et l’évolution des modes de consommation de la musique.
« Je me suis posé quelques questions quand Max est parti, parce que nous avions fondé le groupe ensemble à la sortie du lycée. Je me suis demandé si ce n’était pas un signe qu’il faudrait peut-être s’arrêter, passer à autre chose et tourner la page. J’ai eu du mal à le voir partir. »
Radio Metal : Blackrain a été marqué par un nouveau changement de line-up, Max 2 s’en est allé et vous avez accueilli Jerem G. Votre ancien compère s’est engagé dans une carrière solo. Il a déclaré : « J’ai fait partie d’un groupe pendant vingt-quatre ans, je composais très peu. Au bout d’un moment, il a fallu que j’existe par moi-même et que je mette sur un disque les chansons que j’avais créées. » Est-ce que vous aviez ressenti chez lui ce besoin créatif inassouvi ?
Swan Hellion (chanteur et guitariste) : Oui, c’est un truc assez évident qui s’est manifesté ; je m’en suis rendu compte il y a au moins dix ans. Ça peut devenir un problème récurrent dans beaucoup de groupes quand on ne trouve pas le bon équilibre. Max a réellement un talent de compositeur, mais ça ne s’adaptait pas toujours très bien à Blackrain. Ça a créé occasionnellement des frustrations pendant les enregistrements de studio. Je me rappelle l’enregistrement de Released où il y avait eu un peu de tension due à ça. Rien de bien grave, mais c’était des choses dont nous nous rendions compte il y a déjà longtemps. Au fur et à mesure du temps, il a aussi changé dans ses goûts musicaux, ce qui a créé de vrais problèmes, pour en arriver au point de rupture. Je pense que ce que nous faisions lui correspondait de moins en moins. Il avait besoin de s’exprimer dans des registres qui lui correspondaient plus aujourd’hui. Ce qu’il fait dans sa carrière solo n’a rien à voir avec Blackrain et avec le hard rock.
En effet, ce qu’il fait aujourd’hui est dans un registre très différent, musicalement, visuellement, en termes de look. Une espèce de déphasage s’est donc installée au fur et à mesure entre ce que vous êtes avec Blackrain et ce qu’il est devenu…
Tout à fait. Ce sont des choses que nous avons plus ou moins acceptées, notamment le fait de se couper les cheveux : en tant qu’old school hard rockers, nous n’avons pas suivi, parce que nous ne comprenions pas plus que ça et, surtout, ça ne nous plaisait pas. On ne peut pas forcer les gens à faire des choses complètement à contrecœur. Ça a été un changement de direction pour lui qui nous a fait comprendre clairement que nos chemins bifurqueraient probablement. A la fin, il n’y a pas eu que ça. Max avait aussi beaucoup de problèmes familiaux, beaucoup de responsabilités à gérer. Le fait de partir loin en concert, le temps que ça prend, alors que ça ne nous fait pas vivre, c’est un poids considérable. Ce n’était plus possible pour lui d’assumer ça. Je pense que c’était un gros poids qui s’est enlevé pour lui quand il a vraiment décidé de quitter le groupe.
Tu disais que ces frustrations qu’il pouvait avoir remontent à il y a dix ans. C’était donc peut-être ça, le déclic ?
Il y a dix ans, nous nous sommes bien rendu compte qu’il avait des goûts très larges. Pour moi, ce n’était pas du tout un problème à l’époque, mais c’était déjà un signe qu’il s’intéressait à d’autres choses. Ces autres choses ont pris une place beaucoup plus importante par la suite. C’est toujours une accumulation de différents points et détails. Je comprends tout à fait qu’il avait besoin de s’exprimer en tant que compositeur. J’ai quand même essayé de prendre ce qu’il m’apportait quand c’était possible et quand ça me parlait, et de le mettre dans Blackrain. Nous n’avons pas tout refusé à chaque fois. Mais je pense qu’il se sent beaucoup mieux aujourd’hui.
Tu avais monté le groupe avec lui au lycée. Comment tu as vécu son départ ?
Ça m’a amené à me poser pas mal de questions, même si je m’y attendais. Ce n’était pas une surprise, nous avions déjà eu quelques discussions avec Matt en nous disant qu’il faudrait chercher quelqu’un au cas où, parce que ça commençait à sentir le roussi. Mais quand c’est arrivé vraiment, quand c’est devenu concret, je me suis posé quelques questions parce que nous avions fondé le groupe ensemble à la sortie du lycée. Je me suis demandé si ce n’était pas un signe qu’il faudrait peut-être s’arrêter, passer à autre chose et tourner la page. Il y a eu du sentiment. J’ai eu du mal à le voir partir, mais ça s’est quand même bien passé et nous ne le regrettons pas. Et avec l’arrivée de Jerem, ça m’a surboosté quand j’ai vu ce qu’il nous apportait et ce que nous pouvions faire avec un petit jeune qui en veut !
« Au niveau de l’orientation musicale, j’ai beaucoup de mal à tenir une ligne et à savoir où ça va aller. C’est un problème récurrent chez moi. Ça part encore dans tous les sens et je n’arrive pas à le contrôler. A la fois, je crois que c’est ce que j’aime. »
Comment avez-nous rencontré Jerem, comment est-il rentré dans le groupe ?
Au départ, quand nous parlions de chercher quelqu’un avec Matt, nous avons eu cette discussion et en raccrochant le téléphone, Matt va sur son feed Instagram et là, plein de guitaristes apparaissent. Nous avons eu l’impression que le téléphone nous avait écoutés. Nous avons eu énormément de suggestions de guitaristes et Jerem en faisait partie. Guitariste un peu glam metal style 80 à Chambéry, c’était assez inespéré. Matt l’a contacté tout de suite. Nous lui avons d’abord proposé de venir nous aider sur des concerts, en faisant des parties acoustiques et en incarnant Summer Jesus, un personnage qui accompagnait certains shows de Blackrain. C’est comme ça qu’il est rentré dans le groupe, tout doucement, pas directement comme guitariste. Nous avons eu l’occasion de le tester sur deux ou trois dates pour voir qui il était aussi humainement, avant de commencer full schedule.
Jerem G (guitariste) : Les choses se sont faites très naturellement. Il y a d’abord eu une petite audition-répète à Paris, avant un concert de Blackrain. Ensuite la guitare acoustique, les déguisements. Ensuite un vrai remplacement sur un set un peu plus court. Ensuite d’autres concerts où nous savions déjà que Max allait partir et où je prenais la guitare pour faire les parties de Swan pendant que lui était juste au chant. Ça a été un stage découverte de Blackrain où j’ai été un peu dans tous les postes avant d’être finalement guitariste.
Swan, il me semble qu’à un moment tu t’es posé la question de ne faire que du chant, de laisser la guitare. Y penses-tu encore ?
Swan : Je ne pense pas que je suis prêt à ne faire que du chant, mais je trouve vraiment que ça apporte quelque chose en plus au show d’avoir quelques chansons où je ne joue pas de guitare. Ça me permet de respirer un peu. Ce que je chante est assez difficile, et jouer en même temps demande tellement de concentration que parfois, je n’arrive pas à bouger ou je suis obligé de rester planté comme un piquet devant le micro. Ça rendrait mieux si je n’avais que le micro à la main. Je ne veux pas ne faire que du chant, mais dans le futur, si nous arrivons à grossir un peu plus, je ne serais vraiment pas contre faire comme Guns N’ Roses et intégrer peut-être un keyboardiste, un autre guitariste pour faire juste des parties acoustiques, ce que faisait finalement Jerem sur les premiers concerts. Je pense que ce serait vraiment sympa sur scène.
Jerem, tu peux te présenter un peu, nous parler de ton background ?
Jerem : J’ai commencé la guitare quand j’avais une dizaine d’années. J’ai toujours écouté du rock, parce que quand j’étais petit, il y avait encore quelques musiques à base de guitare à la télé, dans les clips du matin, des trucs comme Green Day. Ma mère et mon oncle écoutaient ça, et j’ai rapidement découvert des groupes plus vintage comme Van Halen ou Iron Maiden. Ça m’a tout de suite parlé autant au niveau du look que de l’énergie et de la musique. C’est là que je me suis dit : « J’ai envie de faire de la guitare ! » J’ai eu des groupes comme ça pendant toute ma vie jusqu’à mon arrivée à Chambéry. À Chambéry, il y avait plein de musiciens, donc j’ai pu avoir plein de groupes et commencer à faire plein de concerts, et voir ce que ça faisait vraiment de jouer ses morceaux sur scène. C’est là que j’ai créé mon propre groupe, Chey ‘N’ Shiners, du hard rock groovy, un peu 80. Jusqu’à l’appel de Blackrain pour me proposer de les rejoindre, il y a deux ans et demi environ.
Tu suivais Blackrain ?
Swan : Il nous détestait ! [Rires]
Jerem : Je trouvais ça nul à chier. Après, j’y suis allé, je me suis dit : « En fait, ils sont sympas, je vais rester » [rires]. Non, je connaissais Blackrain depuis de nombreuses années. Je les avais vus à la télé à Incroyable Talent quand j’étais au collège et j’avais trouvé ça très cool. J’avais écouté quelques albums, puis j’ai un peu lâché les dernières années. Quand Matt m’a contacté pour le fameux remplacement au Plane’r Fest, je me suis rattrapé les albums que je ne connaissais pas, Dying Breed et Untamed. J’ai été très agréablement surpris parce que j’ai pu constater l’évolution du groupe vers des morceaux un peu plus chiadés, un peu plus heavy, très variés, avec plein d’influences qu’ils n’avaient pas avant. Ça m’a beaucoup parlé.
« Je fais très attention à mon chant et j’essaye constamment de progresser, parce que je n’aime pas ma voix. J’essaie de la rendre constamment plus acceptable pour moi en premier lieu. »
Comment as-tu pris le train de l’enregistrement en marche quand tu es arrivé ?
C’était un peu particulier parce que quand je suis arrivé, quelques morceaux étaient terminés avec Max qui avait déjà posé des solos dessus. Pour la plupart de ces morceaux, je ne me voyais pas réenregistrer par-dessus, je trouvais ces solos très bien et ça aurait été contre-productif. J’ai pu participer sur huit morceaux environ ; des morceaux que Swan avait composés entre-temps ou sur lesquels Max n’avait pas encore posé de solo. Au départ, ça devait être juste en tant que guest, car Max était censé rester dans le groupe comme guitariste – notamment sur « Come On », le second morceau de l’album. Quand Max a annoncé son départ, on m’a envoyé tous les morceaux en me disant qu’il fallait les solos. Je me suis mis dans ma petite salle de répétition à Chambéry avec l’ampli à fond à chercher des trucs. J’ai rendu les morceaux en enregistrant de mon côté avec ma carte son et mon ordi.
Avec l’arrivée de Franky, vous aviez sorti le morceau « Death Drive », très metal, avec une influence un peu Pantera qui semblait annoncer un album potentiellement plus musclé. Finalement, il n’en est rien et la chanson n’est même pas présente sur l’album. Est-ce qu’une réorientation s’est opérée – naturellement ou volontairement – au fil du processus de composition ?
Swan : C’est possible. « Death Drive » était vraiment un single pour annoncer l’arrivée de Franky. L’orientation musicale sur ce titre était fait exprès, avec une intention d’avoir quelque chose d’un peu plus punchy, parce que Franky vient d’un milieu un peu plus brutal. Nous pensions que ça correspondait peut-être mieux pour le présenter. Après, je ne pense pas que l’idée était de se lancer sur un album plus violent. Une chose est sûre, au niveau de l’orientation musicale, j’ai beaucoup de mal à tenir une ligne et à savoir où ça va aller. C’est un problème récurrent chez moi. Peut-être que je ne suis pas encore assez professionnel dans la composition pour dire « je vais faire ça » et m’y tenir. Ça part encore dans tous les sens et je n’arrive pas à le contrôler. A la fois, je crois que c’est ce que j’aime.
Jerem : Tu composes à l’instinct. Pour moi, c’est comme ça qu’on trouve les meilleurs trucs.
Swan : Pour moi aussi, ce sont les meilleurs, mais pour d’autres, peut-être pas. En tout cas, c’est beaucoup plus excitant et satisfaisant de composer à l’instinct.
Jerem : Le côté cahier des charges pour composer… Je n’arrive pas à me dire qu’il faut que je propose tant de morceaux dans tel style, ça va me bloquer et je ne vais trouver que des trucs très bateau.
Swan : Je pense que c’est très compliqué de procéder comme ça. Pourtant, c’est apparemment ce que les gens recherchent. Après deux ou trois morceaux similaires, j’ai du mal à en faire plus, à faire un album complet dans la veine d’AC/DC ou d’Iron Maiden. C’est un art que je ne maîtrise pas.
Pourquoi ne pas avoir inclus « Death Drive » sur l’album ? Ça aurait pu bien marcher vu sa diversité.
Nous voulions à la limite l’inclure en bonus sur une édition japonaise, mais SPV/Steamhammer avait les droits, même si ce n’était pas sorti en physique. Et nous avions assez de morceaux. Je crois que nous sommes à la limite du trop pour les gens.
Jerem : Et encore, il y en a beaucoup qui sont passés à côté.
Swan : Quelques-uns.
Jerem : La première fois, tu m’avais envoyé une vingtaine de morceaux…
Swan : Je suis désolé ! [Rires]
Est-ce que l’intégration des nouveaux membres a changé quelque chose dans la composition pour toi ?
Moi, je fais comme d’habitude. Jerem est arrivé en cours, donc je n’ai pas pu composer complètement avec lui à cent pour cent intégré. Ça se fera sur le prochain. Franky était déjà totalement dedans, ça ne change pas la façon de faire les choses, mais ça change les parties, la façon de jouer du batteur. Le fait est que je suis le principal compositeur et que nous n’habitons pas dans les mêmes endroits, donc tout est fait à distance. Pour que l’arrivée d’un membre change quelque chose, il faudrait que la situation géographique soit différente et que ce membre soit vraiment très productif en termes de composition. Jerem m’amène des idées. Pour l’instant, je prends ce qui m’inspire et j’attends surtout après ses solos qui sont assez extraordinaires, je dois dire. Je commence un peu à composer en conséquence, en pensant que j’ai ce très bon guitariste dans le groupe, donc j’essaie de faire de la place pour ça.
« Passer pour un frimeur est une crainte pour beaucoup de gens, notamment dans le milieu des guitaristes où ça tire parfois à balles réelles, mais je pense qu’il ne faut pas se priver de faire des trucs qu’on trouve cool par peur de ce genre de réactions. »
L’album démarre et se finit de manière très théâtrale, très Queen-esque, avec « Dreams » et « Farewell ». Vous décriviez d’ailleurs « Dreams » comme votre morceau le plus ambitieux à ce jour et même votre préféré. Blackrain aurait-il des aspirations à la comédie musicale ?
Pas directement, mais vous savez que nous avons des influences assez larges et que nous sommes assez ouverts d’esprit. La comédie musicale, en soi, est quelque chose qui ne me parle pas trop, mais j’aime beaucoup écouter des groupes comme Meat Loaf, qui m’ont beaucoup marqué dans mon enfance. Je suis très satisfait d’arriver maintenant à faire sortir ces influences dans notre musique. « Dreams » est notre chanson favorite à tous les quatre sur cet album et avec « Farewell », ce sont les deux chansons les plus ambitieuses que nous ayons faites jusqu’à présent. J’en suis personnellement très fier. Je ne sais pas si nous referons ce genre de chansons dans le même style. J’espère que l’inspiration sera là et que l’occasion se présentera.
Est-ce qu’il y a une confiance aujourd’hui chez toi et dans Blackrain qui fait que vous osez plus ?
C’est peut-être l’âge [rires]. Non, mais je ne sais pas si c’est oser plus. À partir de l’album Released, nous essayons de sortir un peu du classique glam metal, de ce qu’on attend du groupe. Parfois c’est réussi et parfois ça ne l’était pas. Aujourd’hui, je pense que nous avons tous beaucoup progressé en tant que musiciens et ça nous permet de faire des choses plus abouties.
C’est un challenge au chant pour toi de devenir un peu plus comédien sur ce genre de titre ?
Oui, mon chant est un peu plus théâtral sur « Farewell » spécialement. C’était vraiment une intention. Je suis content d’y être arrivé. Je fais très attention à mon chant et j’essaye constamment de progresser, pas dans cette optique-là, mais parce que je n’aime pas ma voix. J’essaie de la rendre constamment plus acceptable pour moi en premier lieu. J’entends que je progresse, donc je pense que j’avais une marge de progression vraiment conséquente ; je viens de très loin. Aujourd’hui, j’arrive à avoir un niveau qui me permet de faire des choses beaucoup plus intéressantes. Je fais cet effort pour les albums, mais aussi parce que je suis obligé de le faire : sur scène, c’est vraiment très dur à chanter ! Dans le passé, j’ai fait beaucoup trop de morceaux qui me demandaient d’être au-delà de mes limites, dans l’aigu tout le temps. Je pense que personne n’est capable de le faire pendant une heure et demie ou deux heures de show. C’était des erreurs de jeunesse. J’essaye donc de travailler là-dessus et de faire en sorte que les morceaux soient jouables et chantables.
Dans les spécificités de l’album, on a « Méandres De L’instinct », un titre dont le refrain et le pont sont chantés en français. Qu’est-ce qui t’a amené à franchir le pas ?
C’est un truc dont nous parlons depuis des années, mais nous n’y étions pas parvenus. Je n’arrivais pas à avoir la chanson dans la tête, ce qui ferait qu’un morceau de Blackrain en français pourrait sonner bien, ne pas sonner comme du Sortilège ou du ADX, sonner comme du Blackrain mais sans être ridicule pour autant ou dénoter totalement de ce que nous faisons. C’est un exercice qui nous a demandé du temps. J’ai eu le déclic pour cet album. Je m’y suis penché pendant longtemps. Il y a un moment où j’ai les paroles qui me sont venues et à partir de là, j’ai commencé à me dire que ça ne sonnait pas ridicule, que c’était intéressant, et si j’arrivais à trouver la bonne mélodie, le bon tempo et la bonne ambiance, nous pourrions peut-être faire quelque chose. Finalement, nous y sommes arrivés.
Est-ce que ça te donne des idées pour la suite ?
Comme toujours, je ne pense pas que j’arriverai à me répéter ; en fait, je ne veux pas prendre le risque de me répéter et de me copier. Il faut que ça revienne naturellement d’une autre manière et que ce ne soit pas le même type de chanson. J’espère que ça arrivera, même si je ne peux pas le garantir. Personne dans le groupe n’est contre, mais qui pourrait dire à quoi ressemblera la prochaine chanson en français de Blackrain ? Moi-même, je ne sais pas.
« Les gens veulent absolument labelliser les choses dans une boîte. Moi, ça m’emmerde. J’ai beaucoup essayé d’enlever Blackrain de l’étiquette glam-sleaze, mais je me rends compte que ce n’est pas possible. C’est une frustration pour moi. »
Il y a globalement un gros travail sur les solos de guitare sur tout l’album. On retrouve même un instrumental, « Resurrection », qui est un peu votre « Eruption » : c’était une volonté de mettre Jerem en avant ?
C’est complètement dû à l’arrivée de Jerem. Nous savions qu’il était très bon, mais quand nous avons commencé à voir ce qu’il nous envoyait pour les nouveaux morceaux, ça m’a fait réfléchir, et vu qu’il ne s’est jamais caché de ses influences de Van Halen, ça m’a très vite donné l’idée de lui demander de nous faire quelque chose comme ça. Je ne suis pas un grand fan de Van Halen, mais je suis un grand fan de leur premier album. C’est un album qui sonne encore de manière unique, surtout le son de guitare.
Jerem : Ce son de guitare est inimitable !
Swan : Le fait que Jerem arrive dans le groupe m’a motivé à lui demander d’essayer de nous apporter un truc comme ça. Comme c’était très réussi, ça n’a pas fait l’ombre d’un doute que ça apportait une originalité sur l’album et quelque chose d’énorme en live.
Jerem : A la base, tu m’avais parlé de cette idée comme d’une petite vidéo sur YouTube pour me présenter suite au départ de Max. Ce n’était pas forcément censé être un morceau sur l’album. Au fur et à mesure, nous nous sommes dit pourquoi pas, parce que pour « Resurrection », l’idée était vraiment de faire un clin d’œil évident à « Eruption » en essayant d’avoir le même type de son avec ce phrasé un peu lent. Tout en y mettant une panoplie de plans que j’apprécie, que j’avais l’habitude de faire pour me chauffer avant de monter sur scène depuis longtemps.
Swan : Le jour où j’arriverai à me chauffer comme ça, je serai content [rires].
Jerem : J’ai vu que tu avais pris une vidéo quand nous avions joué en Angleterre où je me chauffe avec les plans de « Resurrection » avant que le morceau existe. Quand le morceau a été terminé, que nous avons tourné la petite vidéo, vu que tout le monde trouvait ça cool, nous nous sommes dit autant le mettre dans l’album.
Entre ce morceau et le reste de l’album, il y a un côté guitar hero qui est mis en avant : ça fait partie du style pour vous ?
Swan : Ce n’était pas forcément voulu. Je pense que nous avons mis le même nombre de solos que d’habitude. Je crois que c’est plus ou moins inconscient. La touche guitar hero est apportée par le guitariste, tout simplement.
Jerem : La plupart des morceaux étaient déjà faits avant le départ de Max. Il y aurait eu, quoi qu’il en soit, la même quantité de solos.
Avec « Resurrection », il y a un petit côté « prétentieux » ou « frimeur », mais est-ce que ce n’est pas aussi ça, le rock ?
Swan : Si, bien sûr ! [Rires]
Jerem : Le côté « frimeur » que tu mentionnes, c’est la crainte – et ça peut se comprendre – qui fait que personne ne fait ce genre de truc. Quand j’ai découvert cette musique plus jeune, c’est vraiment cet aspect qui me fascinait. C’est pour ça que l’hommage à « Eruption » est hyper important, pour assumer que j’en fais des tonnes sur la guitare. C’est une crainte pour beaucoup de gens, notamment dans le milieu des guitaristes où ça tire parfois à balles réelles, mais je pense qu’il ne faut pas se priver de faire des trucs qu’on trouve cool par peur de ce genre de réactions. Ça plaira ou ça ne plaira pas.
Swan : Ce qui m’a motivé personnellement à la rajouter sur l’album, c’est que ça paraît peut-être comme de la frime, mais je trouve que c’est quand même super bien senti. Je ne suis pas un fan des shredders. Des excellents guitaristes qui shreddent en veux-tu en voilà, il y en a partout sur mon feed Instagram, ça m’emmerde à mourir. Ce qui me satisfait chez Jerem, c’est qu’il y a cette touche vraiment années 80 qui est agréable à l’écoute. Ce n’est pas que de la démonstration, c’est un ensemble qui fait que ça reste agréable.
« C’est dans les périodes où j’avais le plus besoin de m’évader que j’ai le plus fait de guitare, le plus progressé, découvert des trucs. C’est quelque chose qui fait du bien au moral et, surtout, qui m’a empêché de voir ou de ressentir le travail qu’il y a derrière la pratique de l’instrument. »
Jerem, tu ressens cette rivalité que tu mentionnes dans le milieu des guitaristes ?
Jerem : Je pense que je m’en sors bien, mais à une époque, après le Covid-19, où je n’avais plus de groupe, je me suis mis à faire des vidéos sur TikTok et Instagram pour passer le temps et proposer des choses – c’est d’ailleurs comme ça qu’ils m’ont découvert, donc ça n’a pas servi à rien. Certaines vidéos ont mieux marché que d’autres, et là, on peut se prendre toutes sortes de remarques. C’est comme les chanteurs : on n’a jamais un vibrato ou une voix qui convient à tout le monde, et sur Internet, les gens n’hésitent pas à le dire. A la fois, c’est ce qui rend ça beau : il y a un million de manières de jouer de la guitare, un million de sensibilités, et chacun est sensible à un truc ou à un autre. C’est pour ça qu’il ne faut pas avoir peur de proposer quelque chose qu’on trouve cool parce qu’il y a forcément quelqu’un d’autre qui va kiffer.
Et le mot résurrection, c’est pour le groupe ou toi, Jerem ?
Je voulais un titre qui rime avec « Eruption » pour assumer l’hommage à fond. Quand j’ai commencé à me mettre sur ce solo, je jouais encore le rôle de Summer Jesus sur scène. Le nom est venu de là.
Swan : C’était ta destinée !
Jerem : Après Jésus, il y a la résurrection.
Ça fait quelques albums que votre son s’ouvre. Vous vous amusez avec différents styles. Outre les morceaux dont nous avons déjà parlé, on pourrait aussi citer « Disagree » et « Club Crazy Night » qui se démarquent, l’un par son esprit punk, l’autre par son côté plus sudiste, et participent à la richesse stylistique de l’album. A la fois, Swan, tu as tendance à dire que vous avez trouvé votre propre style. Alors au milieu de ce terrain de jeu, c’est quoi le style Blackrain ?
Swan : Le style Blackrain est défini par le noyau 80 glam metal, on ne peut pas le nier. Ce qui nous définit aussi, heureusement ou malheureusement, c’est le timbre de ma voix. Quoi que nous jouions, quel que soit le style, on reconnaît Blackrain. J’aime bien dire que Blackrain, c’est du hard rock ou du rock, tout simplement. Des groupes comme Queen se sont quand même beaucoup éparpillés aussi ; quand on écoute un album de Queen, ça va dans tous les sens. C’est Queen, c’est du rock.
Même Led Zeppelin pouvait se mettre à faire du reggae… J’ai l’impression qu’on a un peu perdu ça, les gens cherchent une espèce d’homogénéité.
La recherche de l’homogénéité, c’est quelque chose que j’ai mis beaucoup de temps à comprendre et c’est un fait. À chaque fois, le label nous demandait quelque chose de plus ou moins homogène. Quand nous avons ramené « Death Drive », pour nous c’était normal, c’était naturel. Pour eux, c’était : « C’est sympa, mais on espère que l’album ne sonnera pas comme ça. » Nous étions choqués. Il y a un riff un peu plus méchant peut-être, mais pour nous, dans l’ensemble, c’est Blackrain, ça ne change rien. Les gens sont beaucoup plus sensibles aux différences aujourd’hui. Les fans attendent une espèce d’homogénéité et je pense que ça se vend mieux quand c’est homogène. Je le constate à mon grand désarroi. Je vois bien que notre fanbase attend un certain type de chansons et que quand nous déraillons un peu de cette ligne, qu’on pourrait définir avec des morceaux comme « Untamed », « Hellfire » ou « Crack The Sky », nos fans qui semblent les plus fidèles se vexent un peu et ne comprennent pas. C’est une réalité. Dans les années 70, on se permettait beaucoup plus de choses. Peut-être parce qu’il y a beaucoup plus de groupes et de styles aujourd’hui, les gens veulent absolument labelliser les choses dans une boîte. Moi, ça m’emmerde. J’ai beaucoup essayé d’enlever Blackrain de l’étiquette glam-sleaze, mais je me rends compte que ce n’est pas possible. On ne peut pas dire aux gens : « On fait du hard rock ou du rock. » Ils doivent l’appeler sleaze ou glam metal. C’est une frustration pour moi. Après, il y a l’exemple de Metallica. Je suis un grand fan, j’ai saigné les premiers albums jusqu’au Black Album. Je trouve qu’ils sont tous différents. Entre Kill ‘Em All et le Black Album, il y a un univers. Les gens ont d’abord du mal à l’accepter, mais après ils l’acceptent. En fait, il faut les forcer à manger.
« À cause d’une mauvaise blague aujourd’hui, tu peux rentrer chez toi et arrêter la guitare. Je trouve ça grave. »
Ce qui est paradoxal, c’est que dans les faits, quand on regarde l’histoire du rock, les plus grands albums, les plus vendus, sont souvent très variés.
C’est possible, mais le business est complètement différent. A l’époque, il y avait les moyens pour imposer des choses nouvelles ou que les gens n’appréciaient pas forcément à la première écoute, parce qu’on leur bourrait le crâne à la télé, à la radio, dans les magazines. Au bout d’un moment, si c’est bien, c’est bien, même dans un style un peu différent. Les gens, tu leur faisais manger. Aujourd’hui, il n’y a plus toute la promo incroyable qu’il y avait dans les années 80 ou 90. Aujourd’hui, il faut que ça se vende comme ça et que les labels et les acteurs qui s’occupent de tout ça n’aient pas trop d’effort à faire. Je pense que ça joue un rôle là-dedans.
Jerem : Ce qui n’aide pas est que le streaming fonctionne beaucoup comme ça aussi : on va attendre d’un groupe identifié dans une niche – par exemple, glam/sleaze – qu’il fasse ce genre de morceaux pour se retrouver dans ce genre de playlists. Quoi qu’il en soit, du fait de ce système, ce seront ces morceaux-là qui vont être les plus streamés et auront le plus de succès. C’est pour ça que c’est très dur de sortir d’une image qu’on a si on essaie de faire des morceaux un peu plus différents.
Swan, je sais que tu n’aimes pas être catégorisé comme groupe de glam. J’ai l’impression même que ça t’irrite. Est-ce que tu trouves ça péjoratif ou réducteur ? Et est-ce que ça vous dessert ?
Swan : Oui, ça dessert le groupe totalement. Nos racines et le noyau du groupe, c’est le glam metal influence 80, je ne le nie pas. C’est probablement mon style de prédilection. Mais à cent pour cent, ça nous dessert.
Jerem : J’avais cette image de Blackrain comme groupe glam metal sleaze, mais quand je suis arrivé, que j’ai rattrapé les albums récents et que j’ai écouté Untamed, le premier mot qui m’est venu, c’est « hard rock ». C’était tellement varié, tellement avec des influences de partout, que je me suis dit que sleaze glam, c’est très réducteur. Et c’est notamment ce qui m’a beaucoup plu.
Swan : C’est un bon résumé du problème.
Dans les paroles, il y a un côté un peu désabusé par l’état du monde et de nos sociétés, qui contraste avec la tonalité musicale globale assez enjouée. Est-ce qu’il y a un jeu volontairement ironique entre la musique et les textes ?
Oui, c’est volontaire. Parfois c’est ironique, comme sur « Farewell ». Ça l’est moins sur d’autres. C’est aussi un truc sur lequel je travaille régulièrement, faire en sorte que les lyrics collent à l’ambiance de la chanson. Je me suis rendu compte avec les années qu’avoir des paroles désabusées ou négatives ne marche pas forcément avec une musique déprimante. Au contraire, il vaut mieux chercher quelque chose d’un peu plus enjoué pour faire la soupe. C’est totalement volontaire.
On sent une tentation de fuir, de s’évader de ce monde, je pense à « Come On » et à « Farewell ». La musique est-elle un refuge pour vous face à ce que ce monde est en train de devenir ?
La musique a toujours été un refuge pour ma part. Je pense que c’est pareil pour la majorité des gens qui apprécient la musique. C’est un moment à passer chez soi, à écouter des albums, même si ce n’est peut-être plus le cas aujourd’hui. Étant gamin et adolescent, j’ai passé des heures tout seul à décortiquer des albums encore et encore de plein de groupes. C’était des moments très spéciaux qui me mettaient dans des ambiances où on pouvait oublier, s’évader de la réalité parfois un peu douloureuse par l’intermédiaire de la musique.
Jerem : C’est dans les périodes où j’avais le plus besoin de m’évader que j’ai le plus fait de guitare, le plus progressé, découvert des trucs. C’est quelque chose qui fait du bien au moral et, surtout, qui m’a empêché de voir ou de ressentir le travail qu’il y a derrière la pratique de l’instrument. Ça a été vraiment très important dans ma vie pendant une période et ça continue de l’être encore aujourd’hui.
« Je pense qu’à un moment, nous n’avons peut-être pas monté et atteint les buts recherchés assez rapidement tout simplement parce que nous n’étions peut-être pas assez bons. J’aurais dû travailler plus et progresser plus rapidement. J’aurais dû avoir le niveau que j’ai aujourd’hui il y a au moins dix ans. »
Swan : On peut ajouter aussi que les concerts sont un moment d’évasion pour la majorité des gens. On se déconnecte de notre vie de tous les jours et on partage quelque chose ensemble. Je garde cette énergie du concert partagé avec toute la foule pendant au moins une semaine après.
Jerem : À chaque fois, il y a un petit coup de déprime post-concert. Tu te dis que là, tu retournes à la vie un peu plus chiante.
« Disagree » parle de la difficulté croissante à simplement donner son avis à une époque où les gens campent sur leurs positions.
Swan : On arrive à un moment dans la société où on ne peut plus donner son avis. Il y a des gens qui sont prêts à tuer pour imposer le leur. Cette chanson est à ce sujet. Et je pense qu’on est en train de franchir un cap pas très sain.
Est-ce que vous, en tant que groupe, vous vous autocensurez parfois ?
Oui et non. Je ne pense pas qu’en tant que groupe, nous nous autocensurons. C’est plus lors des interviews ou quand nous sommes en déplacement en concert qu’aujourd’hui, nous faisons beaucoup plus attention à ce que nous disons, parce qu’il y a des oreilles qui se promènent partout et parfois prennent plaisir à déformer ou à te mettre dans la merde. Quand on observe à quel point ça peut aller loin et ruiner une carrière ou une vie en une journée pour des choses qu’on n’a même pas faites ou des propos qu’on n’a pas vraiment tenus, ça fait peur. Donc oui, des fois, nous faisons attention à ce que nous disons, à la manière dont nous le disons et à la façon dont ça peut être perçu, malheureusement.
L’esprit rock’n’roll en prend un coup.
Ça n’a plus rien à voir avec le rock’n’roll. C’est la société entière qui est comme ça. La culture est devenue beaucoup comme ça aussi. À cause d’une mauvaise blague aujourd’hui, tu peux rentrer chez toi et arrêter la guitare. Je trouve ça grave. Puis il n’y a pas que ça. Pour la sortie de l’album, nous voulions jouer chez nous, vers Annecy, nous savons que nous pouvons remplir une salle là-bas. En fait, il nous est impossible de jouer à la salle alors qu’elle est subventionnée, payée par les impôts des Français. On ne nous répond plus parce qu’on nous a dit maintes fois que nous ne correspondions pas au profil qu’ils recherchent.
Jerem : Généralement, ils disent que ça ne correspond pas à l’« esthétique » pour que ça passe bien.
Swan : C’était un terme ambigu qui voulait dire plein de choses à la fois. C’est n’importe quoi.
Au sujet du choix d’Orphans Of The Light comme titre d’album, vous déclariez : « Ça symbolise un peu notre parcours après vingt ans de carrière, plus ou moins dans l’ombre. Toujours à la recherche d’une certaine Lumière. » As-tu parfois l’impression qu’il y a un plafond de verre qui empêche le groupe d’aller plus haut, d’atteindre la lumière ?
Non, j’essaie de ne pas tomber là-dedans. Je suis souvent très autocritique. Quand on n’arrive pas à atteindre le but recherché à la vitesse voulue, on a tendance à chercher des excuses. Je n’aime pas trop tomber là-dedans. Je pense qu’à un moment, nous n’avons peut-être pas monté et atteint les buts recherchés assez rapidement tout simplement parce que nous n’étions peut-être pas assez bons. Je sais que je ne suis pas satisfait du niveau vocal que j’ai eu pendant beaucoup d’années, j’aurais dû travailler plus et progresser plus rapidement. J’aurais dû avoir le niveau que j’ai aujourd’hui il y a au moins dix ans. Ce genre de choses a sûrement été un frein dans la carrière du groupe. Il y a aussi le fait de s’obstiner à faire ce style qui n’est vraiment pas populaire aujourd’hui. Il y a de petites modes qui vont et viennent dans le milieu du hard rock et du heavy metal, et je pense qu’aujourd’hui, nous sommes totalement en dehors de ça. Nous faisons avec. Je reste motivé. Il y a quand même une ascension indéniable avec le groupe. Nous ne sommes pas millionnaires, nous ne sommes pas Mötley Crüe, mais nous arrivons quand même à faire des choses, à obtenir des résultats, à faire de beaux concerts. Le Trianon n’était pas sold out, mais nous avons quand même bien rempli la salle ; c’était assez inespéré d’avoir autant de monde à notre concert à Paris en release party de l’album. Nous allons jouer au Hellfest de nouveau. Même si nous n’arrivons pas à atteindre les buts recherchés à la vitesse voulue, nous arrivons quand même à être dans une ascension constante.
« Je me vois encore enregistrer la première démo, je me vois encore dans la voiture avec Max, complètement désabusé, à me dire : ‘C’est dur d’enregistrer avec un clic. C’est comme ça qu’ils font ?! Merde. Finalement, c’est plus dur que ce que je pensais.' »
Et ce serait quoi, cette lumière pour vous ?
Pour moi, c’est vivre de la musique, tout simplement. Quand je dis vivre de la musique, ce n’est pas de l’intermittence à faire des groupes de reprise et vivre là-dessus. Mon but a toujours été Blackrain et faire quelque chose avec Blackrain.
Jerem : Il y a une énorme différence entre vivre de la musique et vivre de sa musique. Ça, c’est quelque chose de très compliqué, surtout quand on fait du hard rock. Pour moi aussi, c’est mon objectif.
Ce disque marque les vingt ans de carrière du groupe, si on compte à partir du premier album. Qu’est-ce qui te vient en tête par rapport au chemin parcouru ?
Swan : Nous avons fait beaucoup de choses. Malgré le sentiment parfois d’être à la dérive, nous avons fait énormément de choses. Enregistrer deux albums avec Jack Douglas, quand j’y repense aujourd’hui, c’est incroyable. La télé, les gros concerts, les grosses premières parties, le Hellfest en 2019. Le parcours en lui-même, pour moi, c’est quasi que des bons moments. Je n’ai pas l’impression que ça fait vingt ans. Je me vois encore enregistrer la première démo, je me vois encore dans la voiture avec Max, complètement désabusé, à me dire : « C’est dur d’enregistrer avec un clic. C’est comme ça qu’ils font ?! Merde. Finalement, c’est plus dur que ce que je pensais. » C’était il y a longtemps. Quel chemin parcouru. Nous avons fait tout ce que nous avons pu, nous avons vraiment tout donné à chaque fois. Même si nous avons peut-être un peu trop fait la fête plutôt que de bosser sur ma voix. C’est peut-être un regret que je pourrais avoir. Nous avons pris beaucoup de bon temps, peut-être que ça nous a retardés un peu. En tout cas, c’était beaucoup de plaisir en vingt ans.
La pochette de l’album est directement inspirée du Radeau de la Méduse. C’est ça, le rock aujourd’hui ?
[Rires] Je trouve que c’est une bonne image ! Ça représente bien notre sentiment personnel par rapport à ce que nous vivons, mais ça définit aussi un peu ce que je vois aujourd’hui quand je vais à un concert de hard rock. Je trouve que sur énormément de groupes, le public ne s’est pas renouvelé. Ce n’est pas vrai pour tout le monde : si on va voir Powerwolf ou Sabaton, c’est différent. Mais quand on va dans des festivals, au Copenhell à Copenhague ou au Sweden Rock, c’est très vieux. Je suis en contact avec beaucoup de gens, en étant en plus en Suède, qui est censé être un des berceaux du metal, et je trouve ça assez négatif. Les jeunes n’écoutent plus ce genre de musique, c’est vraiment rare.
Jerem : Et tu as l’impression qu’en Suède, le public est encore plus vieux qu’en France.
Swan : Je ne saurais pas le dire, mais c’est vieux. En tout cas, ce que je constate, c’est que les jeunes n’écoutent vraiment plus ça. Quand des jeunes écoutent du metal, c’est les seuls de leur bande à en écouter.
Jerem : Comme nous, quand nous étions au collège.
Swan : Moi, ce n’était pas le cas ! Nous étions toujours toute une bande.
Il n’y a pas de message caché à appeler le dernier morceau de l’album « Farewell » ?
Non. Ça fait déjà deux albums ! Nous avions déjà nommé la dernière chanson d’Untamed « The End ».
Jerem : Et puis en soi, « Farewell », c’est le solo d’adieu de Max au final.
Swan : Exactement. Puisque c’est bien son solo qu’on entend sur la chanson.
« A l’époque de Licence To Thrill, après chaque répète, tous les weekends, nous nous retrouvions chez mes parents et nous passions des heures à mater les clips de WASP et de tous ces groupes des années 80. Ça nous excitait à mort. Il y avait un effet vodka-Red Bull [rires]. »
L’album sort chez SPV dans la plupart des pays, sauf au Japon et en France où c’est un petit label savoyard, peu connu et qui ne donne pas vraiment dans le hard rock, qui s’en charge. Il s’agit de Single Bel. Comment ça se fait ?
C’est une histoire qui a débuté parce que nous recherchions un éditeur. C’est Max qui nous a présenté quelqu’un qu’il connaissait par l’intermédiaire d’un autre groupe qui était chez Single Bel. Nous avons commencé à bosser avec lui comme éditeur. SPV avait une option sur l’album après Untamed. Nous voulions sortir Hot Rock Time Machine, les chansons de l’époque, et SPV n’était pas intéressé par les vieilleries. Nous leur avons dit que nous allions faire ça avec notre petit label haut-savoyard, parce qu’eux étaient intéressés. Ensuite, SPV voulait l’album Orphans Of The Light. Ils étaient très intéressés. Mais nous nous sommes rendu compte, en sortant Hot Rock Time Machine avec Single Bel, donc plus ou moins par nous-mêmes, que nous obtenions les mêmes résultats et que Single Bel était prêt à mettre plus sur la table que SPV. D’autres éléments sont entrés en compte par la suite pour prendre la décision de sortir l’album avec Single Bel, mais le fait est que ce petit label savoyard est prêt à se démener bien plus qu’un gros label installé pour nous aider. Nous sommes très satisfaits. C’était inattendu.
Vous aviez sorti pas mal de clips pour Untamed, mais là vous allez plus loin et avez ambitionné de sortir un clip par mois jusqu’à la sortie de l’album. Ça a dû être un travail acharné, notamment à monter tout ça…
Pour monter, ce n’est pas notre problème, c’est Matt qui s’en charge [rires]. Il aime bien faire les clips, il commence à avoir de l’expérience, il en fait pour beaucoup d’autres groupes. Nous avons la chance de l’avoir et il est assez doué pour planifier tout ça. Plus on en fait, plus on arrive à expédier les choses vite et bien. C’est beaucoup de travail en peu de temps, très fatigant. Mais ça se fait assez facilement, et nous aimons bien le faire.
Jerem : C’est super fun, mais c’est un gros boulot d’organisation vu que nous sommes tous un peu aux quatre coins de l’Europe. Ça fait des week-ends très intensifs où parfois nous en faisions deux dans la même journée.
Swan : C’est une organisation de ouf puisque ce n’est pas que nous, ce sont aussi les endroits que nous pouvons avoir et les gens qui doivent travailler sur le clip, d’avoir tout le monde disponible en même temps. C’est beaucoup de travail, beaucoup de stress.
Le format vidéo est important pour vous ? Certains disent qu’il vaut peut-être mieux investir sur les réseaux sociaux et les influenceurs que se payer des clips.
Swan : C’est une idée intéressante, mais je ne suis pas convaincu que c’est plus bénéfique. Ça nous parle plus de faire des clips parce que nous avons été élevés avec. C’est quelque chose qui nous a beaucoup marqués et motivés dans l’histoire de Blackrain. Au départ, à l’époque de Licence To Thrill, après chaque répète, tous les weekends, nous nous retrouvions chez mes parents et nous passions des heures à mater les clips de WASP et de tous ces groupes des années 80. Ça nous excitait à mort. Il y avait un effet vodka-Red Bull [rires]. C’est peut-être une des raisons pour lesquelles nous essayons de reproduire ça aujourd’hui. C’est aussi pour s’adapter à la manière dont les gens consomment la musique. Sortir un truc tous les mois, c’est pour ne pas trop en donner à la fois : les gens ne peuvent pas se voir proposer un album de quatorze titres comme ça, apparemment c’est trop, ils n’y arrivent plus. C’est trop de concentration. Et c’est une idée sur laquelle je saoule tout le monde depuis longtemps. Je voulais déjà le faire pour Untamed, mais le label n’était pas trop d’accord. En fait, depuis longtemps, j’ai l’idée de ne plus sortir d’albums, mais de ne sortir que des singles, mais ce n’est pas intéressant pour un label parce qu’il n’ont plus rien à vendre.
Jerem : Et l’idée en sortant plein de clips était aussi de rappeler tous les mois la date au Trianon qui était très importante pour nous. C’était une des motivations, pour à chaque fois essayer de toucher de nouvelles personnes avec des morceaux très différents d’un mois à l’autre.
« Depuis longtemps, j’ai l’idée de ne plus sortir d’albums, mais de ne sortir que des singles, mais ce n’est pas intéressant pour un label parce qu’il n’ont plus rien à vendre. »
Tu dis remettre en question l’idée de faire des albums : tu n’es pas attaché à ce format ?
Swan : Je vois bien autour de moi que c’est une minorité qui consomme les albums. Ça ne me dérange pas, car je trouve ça à la limite plus excitant de faire et sortir tout le temps des chansons que de faire un album et attendre – il y a des deadlines pour tout. Par exemple, ça fait un an que j’ai fini l’album et il vient de sortir. Je suis passé à autre chose depuis longtemps. M’adapter à un mode de consommation différent ne m’emmerderait pas plus que ça. Après, c’est sûr que le produit en lui-même me manquerait, mais ce n’est pas parce que tu sors des singles tout le temps qu’au bout d’un moment, tu ne peux pas sortir un LP ou quelque chose comme ça, des éditions limitées, il y a plein d’idées.
C’est ce qu’a fait Peter Gabriel.
Apparemment, ça a saoulé tout le monde selon les échos qu’on a eus [rires]. Nous avons le même attaché de presse et il nous a dit que ça n’avait pas si bien marché que ça pour lui. Les gens s’étaient lassés très vite. En tout cas, pour nous, j’ai trouvé l’expérience très positive. La seule raison pour laquelle nous ne la reproduirions pas, c’est parce que faire des clips demande un certain budget. Il faut être sûr de l’avoir et de ne pas le dépenser dans autre chose. Ce sont des déplacements, du temps, du stress, un manque de sommeil… mais j’aime bien.
Vous avez parlé du concert au Trianon. Comment l’avez-vous appréhendé ?
C’était du stress, surtout pour Matt qui avait pris le plus de responsabilités. C’était le dernier mois où ça a vraiment commencé à beaucoup se remplir. Avant ça, les gens n’achètent pas vraiment de prévente. C’est dur d’avoir une visibilité et de se dire tout de suite que c’est une réussite. Nous ne faisons pas partie de ces nouveaux groupes qui arrivent à faire deux sold out du Trianon un an à l’avance. Mais il y a eu une énorme satisfaction à la fin, et surtout un concert qui a été vraiment génial. Ça restera un de mes meilleurs souvenirs live avec Blackrain, par rapport à notre performance personnelle et au public, qui à Paris est toujours super chaud. Il y avait des gens qui sont venus d’Angleterre, du Canada, des États-Unis, de Suède et d’Allemagne.
Jerem : Ce concert était l’occasion de faire tout ce que nous faisions avant, mais en plus grand, avec un décor de scène beaucoup plus ambitieux et notre nouvelle équipe de techniciens qui sont vraiment au top. Ils ont vraiment fait passer un niveau supérieur en termes de qualité de live au groupe.
Swan : Je pense que nous avons vraiment franchi un cap ce soir-là.
Pour finir sur un autre sujet, je sais que Swan, t’es un gros fan de David Lynch. Il a disparu l’année dernière. Est-ce que ça t’a touché ?
Je ne m’y attendais pas du tout. Ça fait plus d’un an que je ne regarde plus que Twin Peaks en boucle, les trois saisons constamment – je me demande si c’est une maladie ou quoi ! Je ne sais pas pourquoi j’aime autant tout ça. C’est une énorme influence, ça l’a toujours été. Au départ, c’est Matt qui m’avait proposé de regarder Lost Highway. Ça fait partie des œuvres qui ont changé beaucoup de choses dans ma vie. David Lynch m’a beaucoup influencé, beaucoup touché. On le retrouve probablement dans la musique et parfois dans les clips de Blackrain.
Interview réalisée en visio le 18 mars 2026 par Nicolas Gricourt & Sébastien Dupuis.
Retranscription : Jade Boil.
Photos : Julien Zannoni & David Dauphin Dwidou Photography (live @ Trianon)
Site officiel de Blackrain : blackrain.fr.
Acheter l’album Orphans Of The Light.











































Merci pour cette superbe interview (une de plus !).
Merci surtout d’être les seuls (à ma connaissance) à prendre autant de temps, à laisser les artistes s’exprimer longuement, bref à ne pas vous soumettre à la dictature du « toujours plus court, toujours plus creux » !