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Interview   

Deadguy : mathcore vivant


Disparaître des écrans radars pendant plus de vingt ans et revenir à la charge dans le paysage musical, est-ce vraiment la bonne stratégie à adopter lorsqu’on fait du mathcore ? En ce qui concerne Deadguy, le pari est réussi : de Fixation On A Co-Worker – leur tout premier album – à Near-Death Travel Services sorti le 27 juin dernier (tout cela en passant par leurs deux EP Screamin’ With The Deadguy Quintet et Work Ethic), il est aisé de dire que le groupe en a vu de toutes les couleurs. Pour autant, comment convaincre un public dont les attentes ont, elles aussi, évolué après tant de silence ? Encore une fois, ce n’est pas ce qui freine nos architectes du hardcore. Former un groupe en 1994, le dissoudre trois ans plus tard, pour ensuite construire pas à pas un nouveau projet qui parviendrait à concilier identité et modernité sonore en 2025, c’est LE défi qui a émergé de leurs récentes retrouvailles.

Deadguy a osé s’imposer malgré les risques que leur reformation comportait. Être musicalement à la page, trouver de nouvelles influences et sonorités, tout en correspondant aux metalleux de la Gen Z n’est pas ce qui motiverait n’importe quel groupe. Et pourtant, leur inspiration continue de résonner dans chaque breakdown tordu et chaque hurlement écorché qui secoue la scène, sans pour autant se perdre dans les tréfonds d’un mathcore arriéré. À l’occasion de ce retour tant inattendu, nous en avons profité pour échanger avec l’indomptable Dave Rosenberg afin d’en savoir plus sur les tenants et les aboutissants du nouveau petit bijou signé Deadguy.

« L’album met l’auditeur sous tension. Il n’y a aucun répit. Nous voulions frapper, frapper, frapper, jusqu’à ce qu’on crie : ‘C’est bon, ils sont déjà morts ! Arrêtez de les frapper !’ Nous nous sommes dit que nous allions continuer à vous tuer jusqu’au dernier moment. »

Radio Metal : Après toutes ces années, qu’est-ce qui vous a motivés à revenir avec un nouvel album ? Était-ce un projet qui mûrissait depuis longtemps ou un déclic plus récent ?

Dave Rosenberg (batteur) : C’est une bonne question. J’ai vécu un moment à Amsterdam, et un ami, un producteur télé qui s’appelle Bill, m’a dit : « J’aimerais faire un petit documentaire sur le premier album. » Nous avons été d’accord, mais nous pensions tous plus ou moins que ce n’était pas si intéressant que ça. Nous nous sommes toujours dit que ce serait peut-être plus intéressant de voir ce qu’il se passerait si nous essayions d’écrire de nouveaux morceaux. Je suis batteur, mais je joue aussi de la guitare. Je me suis mis à beaucoup en jouer et j’essayais sans arrêt de reprendre des morceaux d’autres groupes. À force, j’ai commencé à écrire des morceaux et à enregistrer des maquettes que j’envoyais soit à notre producteur Steve, soit aux gars du groupe, en leur disant : « Ça ressemble à un morceau de Deadguy, non ? » J’en ai tellement écrit qu’ils m’ont dit d’arrêter, de me concentrer sur une sélection de dix ou douze. Nous voulions juste continuer à jouer, garder une raison de jouer et de traîner ensemble. Nous n’avons jamais été très attirés par le côté nostalgique. C’était fun de rejouer pour les concerts de reformation, mais c’est bien plus excitant d’ouvrir notre répertoire et l’esprit des gens, genre : « Regardez, nous avons toutes ces nouveautés ! Ce n’est pas cool ? » Franchement, c’est juste plus amusant.

Pourquoi vingt ans de silence et d’absence musicale ?

La vie, tout simplement. La vie suit son cours. J’ai vécu à San Francisco pendant presque vingt ans, puis à Amsterdam pendant trois ans avant de revenir à New York. Tim [Singer] et Keith [Huckins] ont vécu un temps à Seattle. Jim [Baglino], lui, est ingénieur du son, il voyage partout dans le monde. Je pense que nous avions peut-être sous-estimé l’importance du groupe, que nous n’avions pas compris ce qu’il représentait. Pendant longtemps, nous étions encore un peu fâchés les uns contre les autres, pour une raison ou une autre. Ce n’est pas comme si nous avions arrêté de faire de la musique. Nous ne jouions juste plus cette musique. Et puis, une fois que nous nous sommes retrouvés dans une salle de répétition, nous ne souvenions même plus pourquoi nous étions en froid. Nous avons réalisé que nous aimions traîner ensemble et jouer cette musique-là. Bon, évidemment, ce n’est pas un style qui plaît à tout le monde. Je dis toujours que c’est le genre de musique que généralement les gens n’aiment pas, mais il y a un public pour ça, un public qui l’adore. Nous nous sommes dit : « Peut-être que ce n’est pas trop tard ? » Nous avions une impression de travail inachevé, et désormais, nous avions les moyens de le reprendre. Avant, nous étions jeunes, et surtout fauchés. Nous n’avions pas un sou. Rien n’était facile. Puis vient le moment où tu essayes de construire ta carrière ou de fonder une famille. Personnellement, ma fille a dix-huit ans. Tim a des enfants qui sont déjà sortis de la fac. La vie te rattrape. Et là, nous sommes arrivés à un moment où nous avions enfin un peu de souffle. Alors nous nous sommes dit : « Voyons ce que ça donne », et nous en sommes là.

Aviez-vous la volonté de redéfinir l’identité sonore de Deadguy pour ce retour ?

Un peu, oui. Lorsque nous avons produit le premier album, c’était vers 1994 ou 1995. Nous enregistrions sur bande, c’est dire si ça remonte. Aujourd’hui, tout est numérique : Pro Tools et compagnie. Mais à l’époque, nous n’avions pas beaucoup de temps. Nous avions fait les sons de batterie en trois heures, puis nous avions enregistré sept morceaux en une journée. Nous avions terminé les trois autres le lendemain. Cette fois-ci, c’était différent. Nous avons pris une journée entière juste pour bosser les sons de batterie. Nous avons essayé dix caisses claires différentes, nous avions genre vingt-cinq cymbales, toutes sortes de trucs. Pour les guitares, pareil : nous avons essayé différents amplis, baffles et guitares. Nous n’avions tout simplement pas ce luxe à l’époque. Par-dessus tout, beaucoup de disques sonnent pareil de nos jours. Il y a un style de production qui est devenu dominant dans les musiques heavy. Ce n’est pas forcément un problème, mais ça ne collait pas à notre manière de jouer. Nous avons fait quelques démos avec ces sons-là… et c’était bizarre. Ça n’allait pas. Ça enlevait toute la tension, tout le mordant. Ce que nous voulions, c’était que le disque sonne humain. Que nous sentions qu’il a été joué pour de vrai. Après toutes ces années à écouter de la musique heavy, nous avons aussi mieux éduqué notre oreille pour savoir ce que nous rechercons. Nous sommes super contents du résultat. Pour être honnête, je n’ai jamais été complètement satisfait de Fixation. Donc là, c’est bon.

Après tout ce temps, la scène et les attentes musicales ont évolué. Comment avez-vous pensé ce nouvel album pour un public moderne, qui découvre peut-être Deadguy pour la première fois ?

La vérité, c’est que quoi que nous essayions, ce qui sort quand nous jouons ensemble, c’est ce qui sort. Nous n’avons jamais réussi à changer ça. Nous avons bien tenté de faire autre chose, mais c’est comme ça. Il n’y a pas d’alternative. Cela dit, nous avons quand même été un peu plus conscients sur certains points. Les morceaux, même s’ils sont souvent courts, laissent un peu plus de place à la respiration. Ce n’était pas notre fort avant. Avant, c’était : partie, partie, partie, fin du morceau [rires]. Là, nous les avons laissés un peu plus respirer. Mais après avoir écouté l’album mille fois pendant le mixage, je dirais qu’il met l’auditeur sous tension. Il n’y a aucun répit. Si tu l’écoutes d’une traite, c’est juste oppressant. Cette démarche est devenue volontaire à mesure que nous travaillions sur l’album. Nous voulions frapper, frapper, frapper, jusqu’à ce qu’on crie : « C’est bon, ils sont déjà morts ! Arrêtez de les frapper ! » Nous nous sommes dit que nous allions continuer à vous tuer jusqu’au dernier moment. C’était volontaire, mais pas forcément réfléchi non plus comme si c’était un objectif établi. Honnêtement, nous n’en avions aucune idée. Même en entrant en studio, malgré les démos et toutes les chansons que nous avions écrites, nous ne savions pas du tout à quoi ça allait ressembler.

« Si tu veux rendre la musique heavy intéressante, que fais-tu ? Une fois que tu as exploré Maiden, tu peux aller vers Rush ou bien le prog type King Crimson, mais aussi vers le jazz. Tu écoutes du jazz moderne, c’est très heavy – pas dans le son, mais dans les parties. C’est un peu du Black Sabbath avec une meilleure instrumentation. »

Nous avons commencé l’enregistrement en juin de l’année dernière. Nous avons fait quelques morceaux, puis nous sommes partis en tournée au Japon. En rentrant, nous avons joué à New York – là où je vis – et nous sommes tous tombés malades. Une sorte d’angine carabinée, nous étions complètement lessivés pendant des semaines. Puis nous sommes retournés en studio et nous avons enregistré trois autres morceaux. À un moment, Jim a eu une intoxication alimentaire horrible. Il a fallu quatre mois avant que nous puissions entendre l’album complet. Ensuite est venu le mix et tout le reste. L’album était finalisé le 20 décembre. Tout était prêt, masterisé pour Noël. C’était notre cadeau de Noël au monde [rires]. Ce qui est drôle, c’est que nous nous sommes dit : « C’est fini en décembre », mais sortir un disque en six mois, c’est très difficile. Même aujourd’hui, c’est presque choquant. Relapse ont une machine bien rodée, ils peuvent faire avancer les choses rapidement, mais ils nous ont clairement dit que si tout l’artwork et le reste n’étaient pas finis à temps : « Ce ne sera pas pour cette année. Il faudra attendre pratiquement un an pour pouvoir sortir quoi que ce soit. » Et ça fout en l’air toutes les dates de festivals. Nous bossons sur pas mal de trucs pour l’Europe, le Royaume-Uni, et même ailleurs. Nous sommes déjà en train de booker. Aujourd’hui, nous sommes le 30 juin, et nous sommes actuellement en train de caler des dates pour mai de l’année prochaine. C’est complètement dingue.

Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre rester fidèle au son originel de Deadguy et explorer de nouvelles directions musicales ?

Je pense que, pour le meilleur ou pour le pire, tu obtiens ce que tu obtiens. Nous n’avons pas consciemment réfléchi à tout ça. Ce sont juste les morceaux que nous avons faits. Ce que je peux dire, c’est que nous avons passé un peu plus de temps à penser aux variations que nous pouvions apporter à un morceau. Comme nous avions un peu plus de temps, nous avons pu nous poser la question : « Serait-ce possible d’insérer des accords bizarres ici ? Peut-on accentuer certains impacts là ? » Ce sont des choses que nous n’avions jamais eu l’occasion de faire. Lorsque nous avons enregistré Fixation, c’était presque live, directement sur bande. Nous n’avions pas le luxe de penser à ce qu’il se passerait si nous changions de panoramique, ajoutions des accords de jazz étrange sur telle partie ou quoi que ce soit d’autre. Je ne dirais donc pas que c’était particulièrement conscient. C’était plutôt un reflet de là où nous en sommes aujourd’hui. Nous ne sommes pas du genre à trop intellectualiser tout ça. Nous faisons avec ce que nous avons et nous poussons ça le plus loin possible. Le problème, c’est que si nous ne nous arrêtons pas, nous continuons à bidouiller indéfiniment, et ce n’est pas forcément mieux. C’est ce que nous avons appris avec d’autres projets : tu continues à manipuler, manipuler, manipuler… et à un moment, tu te dis : « Ça ne l’améliore pas. » C’était donc une leçon importante : il faut savoir s’arrêter au moment où ça sonne bien, ça sonne juste, et passer à autre chose. Ne pas tuer le morceau à force de le triturer.

Deadguy est revenu dans un paysage musical où le mathcore a essaimé et évolué. Avez-vous écouté certains groupes plus récents de cette scène et cela a-t-il influencé ce que vous avez produit au sein de ce nouveau disque ?

Oui, j’en ai écouté pas mal, mais ça n’a pas influencé l’album. Les influences étaient beaucoup plus obtuses. Il y a beaucoup de choses auxquelles on pourrait s’attendre : du Mastodon, du Opeth, des choses comme Testament, et pas mal de vieux trucs, dont beaucoup de Maiden – toujours Maiden pour nous –, mais également beaucoup de jazz complètement barré – croyez-le ou non. Du John Scofield, des guitaristes comme Peter Bernstein, tous ces gars qui jouent une musique très excentrique. Si tu veux rendre la musique heavy intéressante, que fais-tu ? Une fois que tu as exploré Maiden, tu peux aller vers Rush – qui est encore plus technique – ou bien le prog type King Crimson, mais aussi vers le jazz. Tu écoutes du jazz moderne, voire mi-moderne, c’est très heavy – pas dans le son, mais dans les parties. C’est un peu du Black Sabbath avec une meilleure instrumentation. Une importante part de notre approche consiste en une sorte de jazz énervé. Lorsque j’envoie certains morceaux aux autres groupes, je leur dis : « Voilà ce qui a inspiré cette partie. » Souvent, c’est une sorte d’étrange partie de piano dans un vieux disque prog de 1999.

Nous en avons ainsi tiré un morceau comme « Knife Sharpener » qui est l’un des plus heavy du disque et se présente en deux parties. Initialement, j’avais entendu un riff de piano joué par un mec qui s’appelle Matthew Shipp. Je me suis dit : « Putain, c’est tellement heavy ! Comment pourrais-je jouer ça ? » Soyons clairs, il le joue mieux, mais en le simplifiant pour l’adapter au format metal, voilà ce que ça a donné [rires]. C’est souvent venu comme ça : j’essayais d’apprendre plein de morceaux à la guitare, sans toujours y arriver. Certaines parties de Mastodon sont très difficiles, avec des accordages bizarres, mais en essayant de les jouer, je me disais : « Ça ne sonne pas comme Mastodon, mais peut-être que ça sonne comme nous ! » Et ça, ça a été une révélation dans l’écriture. Je ne suis pas sûr qu’on puisse appeler ça du reverse engineering, mais c’est une manière de traduire ce que jouaient d’autres musiciens et d’en tirer son propre morceau. Le bon côté, c’est que rien ne sonne pareil. Ça a été très formateur. Pour la batterie, pareil, j’écoutais plein de trucs super barrés, et je me disais : « Comment est-ce que je fous ce plan jazz en six-huit dans un morceau heavy ? » C’était vraiment ça, ma démarche : faire une version ultra heavy de ce que je venais d’entendre et l’interpréter à ma manière.

« J’essayais d’apprendre plein de morceaux à la guitare, sans toujours y arriver. Et ça, ça a été une révélation dans l’écriture. Je ne suis pas sûr qu’on puisse appeler ça du reverse engineering, mais c’est une manière de traduire ce que jouaient d’autres musiciens et d’en tirer son propre morceau. »

Beaucoup de groupes qui se reforment peinent à retrouver leur pertinence : qu’est-ce qui, selon toi, fait que Deadguy a encore quelque chose à dire en 2025 ? Comment trouver sa place après ce long silence ?

C’est compliqué, mais c’est intéressant. Je pense que nous avons eu de la chance. Lorsque les gens me disent : « Je ne connais pas ce groupe, raconte-moi », je leur réponds : « C’était important. » Je ne sais pas si c’était bon, mais c’était important à ce moment-là. Nous avons eu la chance de ne pas avoir trop foiré les choses. Donc les gens sont de nouveau curieux. Et puis, nous vivons dans une époque bizarre. Si tu fais attention à ce qui se passe et que tu es en colère, tu cherches encore à libérer cette colère : c’est là que notre musique trouve un écho. Beaucoup de gens s’identifient à nous pour ça. Ils ressentent les mêmes choses : le monde est foutu, c’est horrible, et ils ont besoin de trouver un exutoire. Il y a toujours une réponse émotionnelle forte à la musique, et encore plus à la musique heavy. Si tu arrives à capter ça, tu restes pertinent. Regarde des groupes comme Turnstile : ils ont explosé parce que toute une génération – souvent plus jeune qu’eux – s’identifie totalement à ce qu’ils disent, à leur musique et à leur univers.

Pour nous, rester pertinent, c’est un défi constant, comme pour tous les groupes. Mais la seule manière d’y arriver, c’est de continuer à sortir des choses, à provoquer musicalement et à rester intéressants. Si nous avions sorti un album de hardcore pur et dur, personne n’y aurait cru ; de toute façon, nous en aurions été incapables. La pertinence vient surtout d’une chose : est-ce que les gens s’en soucient ? Nous avons joué à Paris il y a deux ans. C’était incroyable. Nous n’aurions jamais imaginé un tel accueil. Maintenant que nous avons du neuf à proposer, ça ouvre la porte à plein de nouveaux auditeurs. Je te donne un exemple : qui aurait cru que Suicidal Tendencies ferait les premières parties de Metallica dans des stades de soixante-dix mille personnes aux États-Unis ? Et pourtant, c’est ce qu’ils ont fait ces deux derniers mois. C’est fou, non ? Pas que l’exemple de Suicidal Tendencies soit la corrélation exacte, mais peut-être qu’il y a une voie dans laquelle nous pouvons nous engouffrer et continuer à être pertinents. Au fond, ça revient à des choses très simples : est-ce que les gens aiment notre musique ? Ça, c’est évidemment le critère numéro un, mais aussi : faisons-nous un bon marketing ? Les gens sont-ils excités à l’idée de venir nous voir ? Sont-ils prêts à payer pour ça ? Tu ne peux jamais savoir, mais nous en sommes conscients.

Concernant le style de vos productions, Deadguy a proposé des ambiances très différentes entre Work Ethic, Fixation On A Co-Worker et Screamin’ With The Deadguy Quintet. Où situes-tu ce nouvel album par rapport à ces chapitres précédents ?

C’est une bonne question ! Celui-ci sonne mieux que tous les autres. Il n’y a pas à tergiverser. C’est l’album qui a le meilleur son. Je pense que la principale différence, c’est que si on revient à nos tous premiers EP, nous n’avions aucune idée de ce que nous faisions. Nous n’avions les moyens que pour huit pistes en studio. Donc nous mettions la batterie sur trois ou quatre pistes, une seule piste de chant, une pour la basse, une pour la guitare. Nous ne pouvions pas nous permettre plus que ça. Nous devions donc nous contenter de ce que nous pouvions avoir. C’était un son totalement différent à l’époque, et personne ne savait vraiment comment faire sonner ça correctement. Steve Evetts, qui a produit notre nouvel album, c’était déjà lui à l’époque. À ce moment-là, nous n’avions aucune idée de ce que ça allait donner. Nous savions à peu près comment obtenir un son heavy, mais pas suffisamment.

Lorsque nous sommes arrivés à Fixation, là c’était très metal. Nous étions en pleine période de guitares compressées, de médiums creusés… C’était un son très typé. J’ai toujours détesté le son de la caisse claire. Nous l’avons d’ailleurs remasterisé il n’y a pas si longtemps parce que ça me rendait fou. Ils voulaient le ressortir et j’ai dit : « Pas possible. Je déteste ce son. » Nous l’avons corrigé. Mais ce son particulier définissait l’époque. Après Fixation, tous les groupes signés chez Victory et tous les groupes de la nouvelle école voulaient bosser avec notre gars, Steve Evetts, parce que c’était lui qui avait façonné notre son. [Les groupes qu’il a produits] ne sonnent pas tous comme ça, mais il a défini la tonalité générale de toute cette génération. Ensuite, nous avons fait Screamin’ avec Steve Austin, du groupe Today Is The Day qui reste l’un de mes groupes préférés de tous les temps – je vais d’ailleurs les voir en concert demain soir. À ce moment-là, nous étions dans une optique hyper abrasive. C’était vraiment : « Jusqu’où peut-on aller pour punir l’auditeur ? » [Rires] Le son était très aigu, c’était fait pour heurter. Ensuite, j’ai enregistré la batterie pour le groupe d’un ami qui joue de la country. J’ai fait tout un tas de trucs bizarres comme ça. Jim, lui, a joué dans pas mal de groupes. Il a été dans Monster Magnet pendant longtemps. Il a tourné partout dans le monde et il est devenu très bon dans son domaine. Tout le monde a joué ailleurs, dans d’autres contextes.

« Cette fois-ci, nous étions hyper conscients que si ça fonctionnait, mais que c’était mal réalisé, nous allions nous en vouloir pendant trente ans, comme avant. Nous ne voulions surtout pas que ça se reproduise. »

Quand est venu le moment de faire le nouvel album, je savais déjà exactement ce que je voulais pour le son de batterie. Il n’y avait plus aucune place au compromis. Idem pour les guitares, Keith est arrivé en disant : « Voilà ce que je veux entendre. » Pour Crispy [Chris Corvino], c’était un peu différent. Il a testé plein de guitares, d’amplis, jusqu’à trouver le bon son. Finalement, il a enregistré avec une SG de 1971, branchée dans – je crois – un Bogner Uberschall – un ampli dont ils ont peut-être fabriqué cent exemplaires au total et Steve en possédait un. Fait amusant : Jim, qui a pourtant une immense collection de basses, a fini par utiliser la basse de Steve pour tout l’album, parce que Steve savait exactement comment obtenir le son que nous cherchions. Autre anecdote marrante : lorsque Tim a commencé à enregistrer les voix, Steve a ressorti les pistes de Fixation en disant : « Voilà ce que nous avions fait. Voilà comment nous avions poussé ça. Voilà l’effet que nous avions ajouté. » Tim a répondu : « Non, je ne veux pas que ça sonne exactement comme ça. » Steve essayait d’expliquer : « Non, je veux dire, voilà ce que nous avons fait. Maintenant, comment amener ça plus loin ? Qu’ajoute-t-on ? Peut-être plus d’agressivité ? Moins d’écho ? » Ce genre de choses.

Nous avions donc quand même une vision assez claire du rendu que nous voulions, même si, honnêtement, il y a eu pas mal de tâtonnements. Nous avons testé quatre ou cinq cymbales ride, juste pour trouver la bonne. Ce que j’ai appris avec Fixation, c’est que lorsque tu as vingt ans, tu n’as aucune idée que ce que tu fais va peut-être durer dans le temps, mais ce que tu écris, joues et crées… c’est la seule chose qui reste. Le reste disparaît – et encore, même ça, ce n’est pas garanti. Cette fois-ci, nous étions hyper conscients que si ça fonctionnait, mais que c’était mal réalisé, nous allions nous en vouloir pendant trente ans, comme avant. Nous ne voulions surtout pas que ça se reproduise.

Qu’est-ce qui, selon toi, a le plus changé entre Fixation On A Co-Worker et l’album sorti ce 27 juin, Near Death Travel Service : votre son, vos méthodes ou votre philosophie musicale ?

Le plus gros changement, c’est que lorsque nous avons enregistré Fixation, nous jouions tout le temps. Nous répétions minimum deux fois par semaine et nous jouions quasi tous les week-ends pendant deux ans. Nous faisions facilement plus de cent dates par an, ce qui est énorme. Lorsque nous sommes arrivés en studio, nous avons pu tout enregistrer d’un coup. Mais nous ne réfléchissions pas du tout. C’est la plus grosse différence : cette fois, nous enregistrions quelque chose, nous l’écoutions après, nous y réfléchissions et nous nous nous demandions s’il fallait le changer ou le refaire différemment. Sur le premier album, Crispy et moi avons écrit tous les morceaux. Keith a composé pas mal de parties aussi, mais globalement, c’est nous qui avons composé tout le reste ensemble à la batterie et à la guitare. Dans ce cas précis, c’était un peu pareil : j’ai composé beaucoup de parties guitare, que j’envoyais ensuite aux autres. Je n’ai jamais prétendu être un meilleur guitariste, c’est juste que je savais quels types de structures nous pouvions explorer. J’étais là : « Voilà quelques accords, essayons comme ça. » Sur ce disque, nous avons eu une approche beaucoup plus « par assemblage » que sur Fixation – où nous savions déjà exactement ce qui allait se passer à chaque seconde.

Les influences ont également beaucoup évolué. Lorsque tu as vingt-cinq ans, tu écoutes Black Flag, Slayer, Carcass, ce genre de trucs. Je bossais dans un disquaire pendant mes années de fac, donc j’écoutais de tout. Mais aujourd’hui, trente ans plus tard, notre palette musicale est bien plus vaste. Ce que nous écoutons et connaissons rend les choses plus intéressantes. Petite parenthèse : j’ai vécu à San Francisco longtemps et je croisais souvent Mike Dirnt de Green Day. À la base, Green Day n’avait qu’une corde à son arc, c’était des punks qui jouaient toujours le même morceau. J’ai récemment lu une interview de lui où il disait : « Je devais m’améliorer. Je devais élargir mon vocabulaire musical si je voulais continuer. Il fallait que ça reste intéressant. » J’ai trouvé ça parfaitement juste. À un moment donné, tu veux enrichir ton vocabulaire, comme avec n’importe quelle langue. Musicalement, ça nous a beaucoup aidés. Hier, Jim m’a dit en répète : « Et si nous avions attendu six mois de plus ? L’album aurait-il été différent ? » Je pense que oui. Nous aurions peut-être écrit d’autres morceaux, mais nous verrons pour le prochain. Ce qui est sûr, c’est que trouver le temps est difficile. Notre réflexion ne se base pas sur : « Qu’est-ce que les gens vont penser ? », mais plutôt sur : « Trouvons-nous ça cool ? Aimons-nous réellement ce que nous faisons ? »

« Il y a tous ces groupes comme Slaughter To Prevail, Better Lovers, etc. dont les enregistrements sont sacrément propres. C’est assez impressionnant. Nous ne sonnons pas comme ça : le nôtre est bien plus crade. Je ne sais pas comment ils font. Tant mieux pour eux, mais je ne peux pas jouer comme ça. »

Le nouvel album adopte un mix plus ample et moderne. Comment avez-vous géré cette modernisation sans perdre l’âme de Deadguy ?

Si on y réfléchit, ça sonne aujourd’hui plus comme ce que nous jouons en live qu’à l’époque. Nous n’avons jamais sonné comme ça. D’abord, nous n’avons jamais été aussi propres. Il y a toujours eu du larsen et du bruit. Je trouve que cet album sonne très humain. C’est ce que nous avons dit dès le départ : « Il faut que ça sonne comme si nous le jouions vraiment. » Peu importe l’appellation attribuée : les erreurs, les nuances qui se glissent à différents endroits – surtout en tant que batteur, tout ce que j’entends sont les erreurs que j’ai faites. Je me dis : « J’aurais dû frapper plus fort ici, j’aurais dû frapper autrement là. » Je pense que si nous avions refait un album qui sonnait comme en 1995, nous en aurions été insatisfaits et ça n’aurait pas eu de sens aujourd’hui. Il y a tous ces groupes comme Slaughter To Prevail, Better Lovers, etc. dont les enregistrements sont sacrément propres. C’est assez impressionnant. Nous ne sonnons pas comme ça : le nôtre est bien plus crade. Je ne sais pas comment ils font. Tant mieux pour eux, mais je ne peux pas jouer comme ça, alors essayer d’imaginer comment enregistrer comme ça, encore moins. Ce nouvel album reflète parfaitement ce que nous sommes, or c’est quelque chose qui a toujours été difficile à obtenir. Même si tu remontes à White Meat et Work Ethic, c’était ce que nous étions. C’était juste un peu brouillon, mais maintenant, je trouve que c’est approprié en termes de son global.

Near Death Travel Service regorge de subtilités et de nuances. Était-ce une volonté dès le départ, ou ça s’est imposé naturellement pendant les jams ou l’écriture ?

Carrément dès le début. Nous nous sommes dit : « Où peut-on rendre ça intéressant ? » Il y a plein de choses sur ce disque que nous ne dirons jamais. Il y a plein de trucs marrants pour nous, des blagues internes que nous avons intégrées sur le disque et qui nous font rire – parce que nous avons répété hier pour trois concerts que nous avons bientôt et nous avons dû un peu réapprendre les morceaux. J’ai joué de la guitare sur plein de passages et je ne dirai jamais aux autres où c’est. Même maintenant, Keith me demande : « C’est moi qui joue ça ? C’est toi ? » Et je réponds : « Je ne dirai jamais » [rires]. Donc c’est assez fun. Le truc sympa avec le fait d’avoir un peu plus de temps en studio et de budget, c’est que nous avons pu chercher des endroits où injecter quelque chose qui change un peu le son et le rende plus intéressant. Il n’y a pas un nombre fou d’overdubs, mais il y a beaucoup de couches et plein de petits détails que nous avons mis pour piéger l’oreille. L’oreille humaine aime la répétition, mais ton cerveau aime qu’il y ait un petit twist de temps en temps. Même si tu fais répétitions sur répétitions, c’est ce petit truc en plus qui rend le tout intéressant. Je ne suis pas fan des Beatles, mais ils étaient très bons là-dedans. Bien sûr, il y a un million de groupes avant qui ont compris ça. Miles Davis, par exemple : sur beaucoup de classiques de jazz, il y a des notes qui craquent. Ce n’est plus pensable et réalisable aujourd’hui, mais Miles, lui, l’a fait. Je pense que c’est ce qui rend ça intéressant.

L’évolution et la modernité des techniques d’enregistrement ont-elles modifié ta manière de concevoir la batterie sur ce disque ou même votre façon de travailler de manière plus générale ?

J’ai utilisé une batterie électronique, j’ai branché la guitare dans l’ordi via un machin débile et j’ai fait toutes les parties de guitare, etc. pour réaliser des démos complètes. Ça a donc clairement pas mal aidé de ce côté-là. Pour l’enregistrement final, ce qui m’a le plus intéressé, c’était d’expérimenter avec différentes choses. J’ai eu une seule caisse claire et un seul set de cymbales pendant toute la durée du groupe, alors que là j’en avais plein à ma disposition. Nous changions de micros, nous nous disions : « Voilà ce que ça donne si nous faisons ça. » Ça a été plus simple, parce que nous n’avions plus à nous soucier des sauvegardes qui plantent, des bandes qui cassent… Tu fais une prise parfaite et la bande ne tourne pas comme il faut. Ça, ça a changé la donne. Nous n’avions pas utilisé Pro Tools ou l’ordinateur pour tricher, nous avons tout utilisé en analogique. Nous avons juste enregistré dans Pro Tools. C’était du vrai : nous étions assis dans une salle surchauffée, pleine d’amplis à lampes, en train de suer. C’était assez old-school là-dessus.

Quel morceau du nouvel album a été rythmiquement le plus exigeant pour toi à enregistrer et pourquoi ?

Il y en a deux. Le principal est « Knife Sharpener » avec tous ces breaks de dingue, avec des signatures rythmiques étranges. Je ne peux pas les rejouer de la même manière, peu importe combien de fois je l’écoute. C’est comme un blocage mental. Impossible de le rejouer deux fois de la même façon. C’est assez marrant. Ensuite, c’est le rapide « Barn Burner » – celui avec le beat très rapide et les breaks de dingue. Nous avons enregistré ce morceau, je suis rentré le soir, j’ai écouté et je me suis dit : « Je ne sais pas si j’aime ces breaks. » Je me suis levé tôt le lendemain et j’ai dû vraiment écrire : là je joue ça, là je fais ce break. Et ça merdait encore dessus. Donc ceux-là étaient vraiment durs. Pas faciles à jouer. L’autre qui était étonnamment difficile, c’est « Kill Fee », le dernier que nous avons enregistré et qui est devenu le premier sur l’album. Cette intro thrash est très dure à jouer en rythme. De plus, avec ce genre de musique en studio, tu dois frapper aussi fort que possible. Je suis arrivé à un point où j’ai dit : « Steve, là je ne peux plus. Je m’entraîne beaucoup, mais là je ne tiens plus. Je frappe si fort que je n’y arrive plus. » Ça, c’est fun mais aussi le cauchemar d’avoir un producteur doué pour les musiques heavy : il ne te lâche pas tant que tu n’es pas au max. Nous le jouions en live et je me dis : « Putain, c’est vraiment difficile d’aller au bout ! » Mais c’est bien. Je pense qu’à un moment, si ta musique ne te met pas un minimum au défi, alors franchement, qui ça intéresse ? Ce n’est pas amusant à jouer.

« Tu veux que ce soit intéressant pour toi, sans en faire trop. L’exemple parfait, c’est Brann [Dailor] de Mastodon : il arrive à caser un tas de notes sans que ce soit jamais trop, et c’est assez incroyable. Dans le metal, c’est difficile de parvenir à ce résultat. »

En comparaison avec vos anciennes compositions, qu’est-ce qui t’a le plus surpris dans ton propre jeu ?

Je dirais qu’il y a eu beaucoup plus de réflexion derrière, donc j’ai vraiment pensé à ce que j’allais jouer sur chaque partie et j’ai pas mal répété. J’habite à New York et j’ai carrément installé une batterie dans mon appartement pour essayer de jouer dessus à faible volume. Mais je pense que le principal, c’est que j’ai essayé de ne pas faire de compromis. J’ai continué à aller au bout des choses. Ce qui est marrant, c’est qu’en écoutant, Steve nous disait : « Mec, il y a beaucoup de roulements dans ces morceaux. » C’est ce que tu te dis quand tu écoutes dans le détail, mais lorsque tu écoutes l’ensemble, ce n’est pas un matraquage de batterie insupportable. En tant que batteur, tu veux d’un côté servir le morceau et faire ce qu’il y a de mieux pour lui. De l’autre, tu veux que ce soit intéressant pour toi, sans en faire trop. L’exemple parfait, c’est Brann [Dailor] de Mastodon : il arrive à caser un tas de notes sans que ce soit jamais trop, et c’est assez incroyable. Dans le metal, c’est difficile de parvenir à ce résultat. J’ai donc essayé de réfléchir : « Est-ce que je joue quelque chose qui améliore le morceau ? », et j’ai pris ça comme base.

Faisons un saut dans le temps en abordant Screamin’ With The Deadguy Quintet : à sa sortie, l’EP a dérouté une partie des fans de Fixation On A Co-Worker. Est-ce une fracture que vous craignez encore avec ce nouveau disque ?

Non, je m’en fous. Je ne m’en suis jamais soucié. Lorsque nous avons fait ce disque, nous ne savions jamais trop quoi faire quand tout ça est arrivé. Nous avions juste continué. C’est ça le truc : tu continues. En réalité, j’aime bien Screamin’. Est-ce qu’il sonne comme un disque de Deadguy ? Difficile à dire. Si tu regardes ça d’un point de vue évolutif, ouais, tu peux le voir. Les sons ne sont sans doute pas les bons. Ces morceaux-là sont difficiles à jouer et rien ne se pose jamais sur ce disque. C’est de l’anxiété constante, et puis un passage de mosh de temps en temps. Mais c’était juste ce qui nous influençait. Lorsque nous faisions ce disque, il y avait évidemment Steve de Today Is The Day qui avait une grande influence, mais c’était aussi une période avec beaucoup de Shellac et ce genre de groupes, et le heavy partait dans d’autres directions. Au final, voilà ce que ça donne.

Plus généralement, n’avez-vous jamais eu peur de trahir l’héritage de Deadguy en sortant de nouveaux morceaux après tant d’années ?

Nous avions surtout peur que ce soit nul, ça c’est sûr. Nous ressentions notamment cette crainte lorsque nous étions en studio, que personne n’avait encore entendu et que nous nous disions : « Je ne sais pas, c’est peut-être mauvais. » Keith et Tim, ce sont clairement les ego du groupe. Ils disent toujours : « Non, c’est génial. » À titre de comparaison avec les caractères que Crispy et moi avons, ça apportait un équilibre utile. Quant aux gars de Relapse, ils ont pris un sacré risque. Nous les avons rencontrés plusieurs fois et nous étions là : « On va le faire, on a ce nouvel album. » Et eux : « Oui, on veut le faire. » Puis nous étions en mode : « Oh merde, que fait-on maintenant ? » Nous n’arrêtions pas de nous dire : « Et si c’est pourri et que Relapse ne nous le dit pas, et qu’ils veulent quand même le sortir parce qu’ils veulent récupérer leur argent ? » C’était notre plus grande peur. Mais je crois que nous ne sommes pas capables de faire autre chose que ce que nous faisons. Si on nous avait dit : « Allez faire un album de pop-punk », nous nous serions sans doute plantés. Nous pouvons uniquement produire ce que nous faisons, c’est tout, il n’y a rien de plus.

En jouant vos anciens titres en 2025, ressentez-vous différemment les morceaux sur scène, avec le recul des années ?

Oui. Lorsque nous avons recommencé à les jouer en 2021, la première chose que je me suis dite, c’est : « Bon sang, je n’ai pas assez joué », parce qu’au bout de quarante-cinq minutes, t’es crevé et il faut se rappeler des morceaux. Maintenant, c’est revenu. C’est dans ton subconscient, tu n’as plus besoin d’y penser, tu peux te relâcher un peu. C’est redevenu fun de jouer les anciens morceaux. Au début, c’était : « On le fait parce qu’il faut le faire. » Maintenant, nous tentons un peu plus de raconter une histoire, et ces morceaux en font partie. Donc ça sonne mieux. Je trouve que nous jouons mieux, c’est indéniable : nous sommes de meilleurs musiciens qu’avant. Tout ça m’a redonné envie. Il y a deux ans, nous avons joué au Damnation Festival à Manchester, et ils nous ont demandé de jouer Fixation en entier. Nous nous sommes dit : « Oh merde, on n’a jamais joué certains de ces morceaux en live ! » [Rires]. Ça a finalement rendu la chose bien plus intéressante, ça nous a forcés à les réécouter et à les comprendre. Maintenant, le principal, c’est que c’est de nouveau fun. Nous arrêterons lorsque ce ne sera plus fun, ou alors nous jouerons juste pour jouer. Mais au final, si ça ne nous amuse plus, nous ne le ferons plus. Pour l’instant, nous nous amusons encore et nous prenons du plaisir à jouer. En tant que musicien, tu vas aussi voir d’autres groupes, et lorsque tu t’y remets, tu te dis : « J’aime bien entendre les autres, mais j’aimerais mieux jouer. » C’est le gros changement que nous avons eu il y a quelques mois : nous préférons jouer que voir les autres jouer.

« Je crois que dans notre slogan, c’est « Anger Never Dies ». Une fois que tu es en colère, ça ne s’arrête pas. Lorsque tu es conscient du monde qui t’entoure, c’est difficile de ne pas être en colère. Pour nous, c’est comme ça que ça se manifeste. »

Si tu devais choisir un seul titre du nouvel album pour résumer votre évolution en comparaison avec vos anciennes productions, lequel serait-ce et pourquoi ?

« The Forever People ». Ce morceau a plein de parties, plein d’action, et ça combine un peu tout ce que nous avons toujours fait en un seul titre, ce qui est assez marrant. Si je prends celui-là et que je le mets en face de « Knife Sharpener », ça donne deux morceaux très contrastés qui offrent un bon aperçu de ce que nous sommes. Celui que j’ai trouvé le plus représentatif au départ, parce que c’est moi qui l’ai écrit, c’est le morceau « Cheap Trick ». À l’origine, il avait un autre nom. J’ai composé sa première version en 2016, crois-le ou non. Sur celui-là, je me suis dit : « Ça c’est un morceau de Deadguy. » C’est le premier que les autres ont entendu et je me suis dit : « Je crois que je viens de faire une reprise de nous-mêmes » [rires]. Pour moi, c’est un peu l’exemple-type du morceau Deadguy. Si tu prends celui-là, « Knife Sharpener » et « The Forever People », tu couvres un éventail : un morceau avec plein de parties bizarres, un second avec trop de parties qui s’enchaînent sans fin, et un autre qui est juste de la punition pure, et qui se termine.

À l’inverse, y a-t-il un morceau du nouvel album qui pourrait parfaitement figurer sur un de vos anciens disques sans détonner ?

Bonne question ! Je dirais que « War With Strangers » aurait pu être sur Fixation. Peut-être aussi « Barnburner », qui est un morceau un peu plus old school hardcore, voire plus thrash que hardcore. J’ai volé ça à Celtic Frost et D.R.I., ce sont mes inspirations pour celui-là. Nous n’avons jamais fait beaucoup de morceaux avec un beat hardcore classique – juste un peu, parce que nous visions toujours plus metal que pur hardcore. Mais celui-là, c’était un peu une expérience : j’essayais littéralement d’apprendre un morceau de Celtic Frost et un de Bad Brains, et d’une manière ou d’une autre, c’est ça qui en est ressorti [rires]. Dès que Keith et Crispy l’ont joué, ils ont vraiment réussi à le rendre plus intéressant que ce que j’en avais fait. J’avais juste les accords et les parties batterie. Récemment, j’ai écouté un groupe qu’on peut qualifier de « new legacy band ». Ils avaient une structure de morceau un peu similaire à l’un des nôtres, mais avec des breaks ennuyeux, juste des cris et sans aucun changement de texture. Je pense que c’est ça le truc : dans la musique heavy, s’il n’y a pas de variation de texture, ça devient vite un peu ennuyeux.

Si un métalleux actuel, qui n’a pas forcément connaissance du groupe et du style qu’il défend, devait écouter vos disques dans l’ordre chronologique, que penses-tu qu’il retiendrait de l’évolution de votre style ?

Je pense que nous nous sommes améliorés, j’aime à le penser. Même si je déteste le dire, il y a une certaine maturité qui s’installe, autant dans le jeu que dans la composition. Pas tant dans les structures : elles ne sont pas particulièrement complexes. Mais je pense que beaucoup de choses sur lesquelles nous étions tombés par hasard, nous les avons a désormais intégrées, et ça nous a aidés à écrire les morceaux de cette manière. La seule chose que je dirais sur le nouvel album – d’ailleurs Fixation était un peu comme ça aussi –, c’est que nous l’avons littéralement conçu en nous disant : « Voici la face A, voici la face B. » Nous avons vraiment réfléchi à l’ordre des morceaux, à la façon dont tout allait s’enchaîner. « Kill Fee » a fini par être de manière inattendue le premier morceau, mais nous savions toujours à peu près pour le reste : nous savions que la face A allait se terminer avec The « Forever People », que « War With Strangers » serait là où il est, et que « Wax Princess » serait le dernier. C’est un peu l’approche old school, à l’époque où tu retournais un disque. C’était toujours : « Qu’est-ce que Pink Floyd ou Iron Maiden voulait nous dire avec l’ordre des titres ? » Et peut-être rien, c’est ça le truc. Mais nous nous sommes vraiment dit : « Voici l’ambiance que nous souhaitons vous faire ressentir en écoutant cet album. » Un gars a fait une chronique et disait : « Je n’ai rien de mauvais à dire sur cet album, sauf que ça me met tellement sous tension, ça ne relâche jamais la pression. » Nous nous sommes dit : « Cool. C’est exactement ça. Tu as tout compris. » Et ça, c’est une bonne chose pour cet album.

Pour conclure, j’ai deux questions. Premièrement, si tu devais résumer la batterie de ce nouvel album en trois mots, lesquels seraient-ils ?

Deux mots suffisent : angry jazz.

Pourrais-tu résumer en une phrase ce que ce nouvel album dit de Deadguy que vos précédents disques ne disaient pas ?

Les Misfits avaient le slogan classique « Evil Never Dies » (le mal ne meurt jamais, NDLR). Je crois que dans notre cas, c’est « Anger Never Dies » (la colère ne meurt jamais, NDLR). Une fois que tu es en colère, ça ne s’arrête pas. Une grande partie des paroles évoque ça, et Tim en a parlé dans plusieurs interviews que j’ai écoutées : « Le monde est-il meilleur aujourd’hui qu’il ne l’était il y a trente ans ? » Parfois oui, mais dans beaucoup de cas non. Je pense donc que, lorsque tu es conscient du monde qui t’entoure, c’est difficile de ne pas être en colère. Pour nous, c’est comme ça que ça se manifeste. La colère est toujours là. Il y a encore beaucoup d’injustices et de choses contre lesquelles nous pouvons nous indigner, mais nous ne deviendrons pas des anarchistes non plus. Il faut se battre contre le système comme on sait le faire. Je crois que c’est ça : la colère est réelle. Nous sommes toujours là-dedans. On lutte tous contre quelque chose, sous une forme ou une autre. Pour le meilleur ou pour le pire, nous avons toujours cette colère.

Interview réalisée en visio le 30 juin 2025 par Louhane Pellizzaro.
Retranscription & traduction : Louhane Pellizzaro.
Photos : Nathaniel Shannon.

Site officiel de Deadguy : www.deadguy.net

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