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Chronique Focus   

Entropia – Total


Bien que les albums des Polonais d’Entropia ne soient pas toujours classés dans le psychédélique, les états altérés de la perception constituent une part primordiale de la démarche du groupe. Avec comme point de départ un sludge expérimental teinté de black metal, les membres s’efforcent, année après année, de se forger un style unique, tout en étant conscients de s’être lancés dans une quête sans fin. Cinq pistes, dont les titres comptent autant de lettres – Total est comme un carré parfait, ciselé avec soin, visant à être exposé et examiné sous ses étranges coutures. Le groupe l’a voulu entier, se suffisant à lui-même – une véritable « totalité ».

Les sonorités des guitares, en couches multiples, sont très proches de ce que l’on avait pu entendre sur Vacuum. Même pas besoin d’un riff pour qu’on reconnaisse Entropia ; on peut probablement remercier pour cela les amplificateurs personnalisés conçus par le groupe. Parlons riffs, justement : ils sont novateurs, même si l’on prend comme repère l’album précédent. Total casse bon nombre de codes ; les temps forts rythmiques sont disposés – ou plutôt dispersés – à des endroits inattendus. On pourrait s’amuser à voir là une mouture psychédélique de Deathspell Omega, malgré l’absence de réelle dissonance. Les graves soutiennent ces mélodies étranges, en les portant comme un large matelas qui aurait horreur du vide. S’ensuit un dialogue vivace, que l’on ne pourra suivre complètement qu’au prix d’une certaine débauche d’attention.

Il y a là un mélange de respect des conventions et de transgression allègre : Entropia flirte avec les limites de l’harmoniquement acceptable. Ceci peut rappeler l’époque où Tom Morello s’est fait connaître en martyrisant sa guitare pour produire des sons atypiques mais indéniablement intéressants. La différence majeure est que le travail réalisé par Entropia porte sur la rythmique, la mélodie et les superpositions plutôt que sur la technique de jeu à proprement parler. Une foule de trouvailles jalonne équitablement ces cinq compositions. Le résultat, sur les parties plus rapides, peut évoquer les aventures instrumentales de Spectral Lore (comme Gnosis), tandis que la chanson-titre, à l’inverse, offre une introspection doomesque sur sa section finale (que n’aurait pas reniée Oranssi Pazuzu).

Un motif peut être conservé sur une longue durée, et caractérise tel ou tel morceau comme son empreinte digitale. Il est passé progressivement au lave-linge, à travers plusieurs cycles durant lesquels le groupe jette dans la marmite tout ce qui lui passe sous la main. On a l’impression d’observer une entité vivante sous cloche ; elle n’en fait un peu qu’à sa tête, mais sait où elle doit se rendre. Une fois les caractéristiques d’une piste cernées et ses caprices personnels en place, on peut se relâcher un peu, se laisser porter – ou pousser. Si on pourra apprécier Total avec une attention pas nécessairement constante, il n’en demeure pas moins qu’il vous faudra goûter à chaque morceau en lui accordant, au moins l’espace d’une minute ou deux, la gouvernance de vos sens.

S’il n’est pas ouvertement technique, Total n’en est pas pour autant trivial à comprendre et interpréter. C’est à cet égard, sans doute, l’œuvre la plus aboutie du groupe, bien que la complexité ne soit vraisemblablement pas le but premier de la formation. Entropia se défend de mieux en mieux sur ses parties instrumentales, et pourrait se passer de chant sans réellement porter atteinte aux ambiances qu’il déploie. La voix arrive d’ailleurs souvent à l’improviste, comme assénant des coups. Elle est peu ou prou toujours calée sur la même note ; on peut regretter la perte de diversité à ce niveau, alors que Vacuum offrait quelques envolées épiques. Quelques touches de claviers mettent des coups de projecteur ici et là, selon leur bon vouloir. Ils se font parfois aussi fantomatiques qu’un orgue – c’est d’ailleurs ainsi que l’album nous fera ses adieux. Sous les saccades, des nappes évitent à l’ensemble de paraître trop austère ; à vrai dire, même si les airs sont percutants et surprenants, ils ne sont quasiment jamais dissonants. Le centre du disque comporte même un abri plus post-rock, creusé par « Orbit » ; c’est en ce point que s’expriment le mieux les influences krautrock revendiquées par la formation. Un titre plus léger, malgré la présence de quelques-uns des habituels cris.

Total n’est pas exempt de longueurs, du fait de ses répétitions et de la perte de repères qui peut découler de la raréfaction du chant. Franchir ce principal obstacle, cependant, vous amènera dans des territoires quasi inexplorés. Entropia semble avec cette sortie mettre le point final à son CV et être prêt à conquérir le public avec ses explosions guitaristiques, décidément pareilles à peu d’autres.

Chanson « Final » :

Chanson « Retox » :

Album Total, sorti le 17 mars 2023 via Agonia Records. Disponible à l’achat ici



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