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Interview   

Rivers Of Nihil : transition et essence


Une nouvelle ère s’ouvre pour Rivers Of Nihil qui a non seulement bouclé son concept saisonnier avec son quatrième album The Work en 2021, mais a aussi vu son line-up remanié. C’est aujourd’hui en quatuor que l’on retrouve le groupe, le bassiste Adam Biggs ayant pris le micro à la suite du départ du chanteur-fondateur Jake Dieffenbach en 2022, secondé par le nouveau guitariste Andy Thomas qui vient enrichir de son timbre mélodique la palette vocale. Un changement drastique qui avait pu inquiéter les fans et c’est bien pour cette raison que les Américains ont très vite, dès 2023, dégainé de nouveaux titres pour rassurer.

Rivers Of Nihil reste un groupe qui a de la ressource, toujours enclin à réviser sa formule et à faire avancer l’esthétique metal avec l’apport d’éléments extérieurs. La preuve avec ce nouvel album sans titre, conçu avec une méthode de composition qui revient aux bases, à l’opposé de celle du massif The Work, sans pour autant renier le goût de la formation pour l’expérimentation. Nous discutons de tout ceci avec le principal compositeur et guitariste Brody Uttley, qui évoque également l’état de nos sociétés, l’impact de la technologie et l’importance de garder un esprit positif.

« Lorsque tu intègres quelqu’un dans un groupe, c’est toujours un pari. Tu ne sais jamais sur quoi tu vas tomber, en bien comme en mal. Au lieu d’introduire un nouveau facteur de risque, nous avons décidé de continuer à quatre. »

Radio Metal : En 2022, vous vous êtes séparés de Jake Dieffenbach, chanteur et membre fondateur, ainsi que de Jonathan Topore à la guitare. Pour les deux, on dirait que c’était devenu nécessaire, du moins c’est ce que vous avez dit pour Jake. Qu’est-ce qui vous a poussés à cette décision ? Qu’est-ce qui avait changé dans vos relations ?

Brody Uttley (guitare) : Il y a beaucoup de choses là-dedans. Honnêtement, je ne me sens pas très à l’aise d’en parler, ce serait à eux de le faire. Nous en sommes juste arrivés à un point avec ces deux gars où il s’est passé des trucs, et c’est devenu évident que nous ne pouvions plus continuer à bosser ensemble. Je préfère ne pas parler de leurs affaires privées.

Jake est parti trois jours après l’enregistrement de la session live pour Audio Tree. Saviez-vous à ce moment-là que ce serait la dernière fois que vous joueriez ensemble ?

Non, nous ne le savions pas.

Adam Biggs est devenu à la fois bassiste et nouveau frontman. Comment avez-vous pris cette décision ? N’avez-vous même pas envisagé de chercher un autre chanteur ?

Jake nous a quittés au milieu d’une tournée. Nous savions que nous étions dans l’incapacité de trouver un nouveau chanteur avant la fin de celle-ci. Adam a décidé d’assurer toutes les parties vocales pour que nous puissions terminer la tournée. Nous avons parlé de la possibilité d’intégrer un nouveau frontman – nous avions même quelques noms. Au final, en discutant entre nous, nous nous sommes rendu compte qu’Adam avait toujours écrit les paroles. Depuis le début, il a toujours été le second chanteur du groupe, et nous venions juste de faire la deuxième moitié de la tournée où, par nécessité, il s’était occupé de toutes les parties vocales de Jake. Adam et moi, nous nous connaissons depuis 2007. Il y a une vraie confiance et une vraie compréhension entre nous. Nous nous sommes dit : « À quoi bon ramener quelqu’un de nouveau, avec tous les problèmes que ça peut impliquer ? » Lorsque tu intègres quelqu’un dans un groupe, c’est toujours un pari. Tu ne sais jamais sur quoi tu vas tomber, en bien comme en mal. Au lieu d’introduire un nouveau facteur de risque, nous avons décidé de continuer à quatre. Nous venions de finir cette tournée avec Adam au chant et il écrivait déjà les paroles, alors pourquoi ne pas simplement continuer comme ça ? Nous avons enregistré quelques morceaux avec cette formation et nous avons vraiment aimé le résultat. Nous avons donc décidé de suivre cette voie-là.

Est-ce qu’Adam était immédiatement à l’aise dans le rôle de frontman, en chantant et en jouant de la basse en même temps ?

Il a toujours joué de la basse et chanté – il faisait déjà les chœurs. Il maîtrisait la mécanique consistant à chanter et jouer. Mais évidemment, être frontman, s’adresser au public et tout ce qui va avec était nouveau pour lui. Il devait aussi faire beaucoup plus attention à sa voix, parce qu’il chantait bien plus qu’avant. Je pense qu’il lui a fallu quelques tournées pour vraiment trouver ses marques, mais il était de plus en plus à l’aise à chacune d’entre elles. Nous sentons que le public s’implique bien avec lui en live. Comme pour tout changement, il faut un temps d’adaptation. Aujourd’hui, nous pouvons dire qu’il est à l’aise dans ce rôle. Ça lui va naturellement maintenant.

Vous avez intégré Andy Thomas à la guitare, mais il s’avère que son chant joue aussi un rôle important dans les nouvelles chansons. Comment tout ça a-t-il transformé votre approche du chant dans le groupe ?

Nous connaissons Andy depuis 2007. Il vient de la même ville que nous. Son autre groupe, Black Crown Initiate, aussi. Nous connaissions donc son chant ainsi que ses talents de compositeur. Il était présent au tout premier concert de Rivers Of Nihil, en 2009. Il nous a suivis au fil des années et a vu tout ce que nous avons construit en tant que groupe. Il avait même enregistré du chant sur « Where Owls Know My Name », en 2018. Il a toujours été plus ou moins dans notre orbite – en tant qu’ami ou comme invité. Par conséquent, lorsqu’il a rejoint le line-up, il y avait déjà un respect et une compréhension mutuels autour de ce qu’est Rivers Of Nihil. L’intégrer s’est fait très naturellement. Il sait ce que notre musique exige, il comprend notre son. Il savait déjà ce qu’il avait à faire. Évidemment, le fait qu’il chante aussi était nouveau, mais c’était un vrai changement positif. En studio, il a pu suggérer des lignes mélodiques, des harmonies… des choses que nous n’aurions pas forcément imaginées. Comme il a une voix vraiment unique, ça a été excitant d’écrire en pensant à ce qu’elle pourrait apporter. Avant, nous écrivions souvent avec uniquement l’idée du scream. Maintenant, nous savions pouvoir faire des parties de chant mélodique assez folles, ce qui a orienté notre manière de composer certaines sections dans certaines chansons. C’était une expérience différente, mais nous l’avons beaucoup appréciée. J’adore l’avoir dans le groupe et je suis vraiment content du résultat sur l’album.

« C’est un album qui marque une transition, mais qui rend aussi hommage à tout ce que nous avons fait. C’est un peu l’essence même de Rivers Of Nihil. »

Vous êtes passés de cinq à quatre membres. Qu’est-ce que cette réduction apporte comme changements sur scène ? Y a-t-il plus d’espace à remplir ? Est-ce que ça nécessite une présence scénique plus importante ?

Nous sommes moins sur scène. Enfin, maintenant, nous emmenons avec nous Patrick [Corona], notre saxophoniste, donc au final, nous sommes quand même cinq sur scène. Mais oui, nous avons dû repenser certaines choses, notamment l’engagement avec le public. C’est une nouvelle dynamique, donc il a fallu apprendre. Personnellement, je n’ai pas l’impression que ça ait changé grand-chose pour moi. Je ne chante pas, je joue juste de la guitare, donc j’ai l’impression de faire à peu près ce que je faisais avant. Il y a juste que, désormais, Andy et moi échangeons nos places sur scène. Nous nous retrouvons côte à côte, nous tentons de faire quelques trucs en plus, car Adam joue de la basse en plus de chanter. Lorsque t’as un frontman sans instrument, c’est plus facile pour lui d’interagir avec le public. Nous faisons tous de notre mieux pour établir nous-mêmes ce lien avec le public – chacun à sa manière, car vu que nous jouons tous d’un instrument, c’est plus difficile pour une seule personne de gérer ça pendant tout le set. Il y a donc eu quelques petits changements par-ci par-là, mais dans l’ensemble, je pense que nous sommes tous assez à l’aise avec la configuration actuelle.

Vous avez commencé à sortir de nouvelles chansons très tôt, dès 2023. Était-ce important pour rassurer les fans ? Avez-vous senti des inquiétudes lorsque vous avez annoncé la nouvelle formation ?

Oui, clairement. À chaque fois qu’un groupe change de frontman ou en perd un, il y a toujours du scepticisme. Nous en étions bel et bien conscients. Nous voulions rassurer nos fans, leur montrer que le noyau créatif du groupe était toujours là, intact. Adam et moi avons toujours été les deux principaux compositeurs depuis le tout début du groupe. Nous voulions dire à nos fans : « Les gars, ça va aller. » Nous souhaitions sortir des morceaux assez tôt, pour justement montrer que tout irait bien et qu’ils voient comment allait sonner le nouveau line-up. Visiblement, ça a marché. Les gens ont vraiment bien accueilli les nouvelles musiques.

Parmi les singles que vous avez sortis depuis 2023, il y a « Hellbirds », qui n’est pas sur l’album…

« Hellbirds » a été écrit pendant les sessions de The Work. C’était initialement une chanson que nous comptions sortir en face B à un moment donné, mais nous n’avons jamais fini les parties de chant. Lorsque nous avons enregistré les nouveaux singles, nous avions « Hellbirds » sous la main. Nous avons donc décidé de finir les voix et de faire chanter Adam dessus. Nous l’avons sorti simplement parce que nous l’avions, mais il a été écrit pendant les sessions de The Work, donc nous n’avons pas jugé bon de l’inclure dans le nouveau lot, alors que tous les autres singles sont entièrement nouveaux, écrits spécifiquement pour l’album.

Le nouvel album porte le nom du groupe. En général, quand ça arrive, c’est soit parce que l’album marque un nouveau départ, soit parce qu’il représente l’essence même du projet. Dans votre cas, qu’est-ce que ça signifie ?

Je pense que c’est un peu des deux. C’est une nouvelle ère pour le groupe, un nouveau départ, un nouveau chapitre, presque une renaissance. Mais c’est aussi, à mes yeux, l’essence de tout ce que nous avons créé jusqu’à présent. Lorsque nous écrivions cet album – du moins pour moi –, j’ai repensé à nos quatre albums précédents et j’essayais de les analyser objectivement. Je voulais voir ce qui avait marché et n’avait pas marché sur chacun d’entre eux, et vraiment essayer de me concentrer sur ce qui avait été nos forces à chaque fois pour les pousser encore plus loin. Je dirais que cet album est un peu la synthèse de tout ce que nous avons fait jusqu’à présent en tant que groupe. Il y a des moments, sur ce disque… bon, c’est moi qui ai écrit une grande partie des chansons, donc je ne suis pas hyper objectif, mais je peux te dire : « Ce passage-là sonne comme notre deuxième album » ou « Ça, ça aurait pu être sur notre troisième ». Il y a dans ce disque plein de choses qui sont une sorte de reflet de nos œuvres passées, mais réinjectées dans cette nouvelle ère. C’est un album qui marque une transition, mais qui rend aussi hommage à tout ce que nous avons fait. C’est un peu l’essence même de Rivers Of Nihil.

« Beaucoup de morceaux de The Work ont d’abord été écrits au piano, et le metal a été rajouté ensuite. Ça revenait presque à composer à l’envers. Là, je voulais repartir de la base du groupe et n’ajouter des éléments qu’après avoir des titres solides. »

Tu disais avoir revisité votre discographie pour l’analyser. Quelles ont été tes conclusions ? Quelles forces y as-tu vues et as-tu voulu conserver ?

Par le passé, lorsque nous composions un album, il y avait souvent l’album d’un autre groupe qui nous inspirait. Par exemple, pour Where Owls Know My Name, j’étais très influencé par Hand. Cannot. Erase. de Steven Wilson – son côté prog, les expérimentations, etc., ça m’a vraiment marqué. Et puis sur The Work, j’étais très influencé par le dernier album de A Perfect Circle : ces énormes changements de dynamique entre les morceaux, chaque chanson qui pourrait venir d’un album différent, les sons de batterie très variés… Donc souvent, lorsque j’écris, j’ai un autre groupe en tête en mode : « Comment puis-je faire quelque chose dans cette veine, mais avec notre groupe ? »

Pour ce nouvel album, je n’étais pas vraiment inspiré par d’autres groupes. J’étais plus dans une démarche d’introspection : « C’est quoi notre son ? A quoi sommes-nous doués ? » Lorsque tu regardes nos morceaux les plus marquants, il y a souvent des gros refrains, genre « Where Owls Know My Name », « The Void From Which No Sound Escapes », « A Home »… Et tu as des titres comme « The Silent Life », « Death Is Real », « Sand Baptism » ou « Clean », où tu as ces gros riffs entraînants, pas forcément ultra-techniques, mais massifs, écrasants, qui sonnent énormes. Bien sûr, l’aspect atmosphérique a toujours été une part de notre son. Ce sont justes quelques éléments que je cite, mais nous voulions vraiment mettre l’accent sur ça : des gros refrains – surtout maintenant qu’Andy est là –, des riffs qui seront bien puissants en live et des atmosphères immersives, presque comme un bain sonore qui transporte l’auditeur ailleurs. Comme je disais, cette fois je n’étais pas tellement inspiré par d’autres groupes. J’ai préféré me tourner vers notre propre catalogue et utiliser nos anciens albums comme source d’inspiration.

Tu avais écrit une bonne partie de The Work au piano. Cette fois-ci, tu as fait l’inverse : tu es reparti de la guitare. Pourquoi ce changement de méthode ? C’est une réaction à The Work, surtout dans la mesure où c’était un peu un album de pandémie ?

The Work est un disque énorme, il dure presque une heure dix. Il se passe tellement de chose dans chaque chanson, c’est un album très dense, avec un gros storytelling derrière. C’est un projet titanesque – un peu comme ce qu’était The Wall pour Pink Floyd. C’était vraiment l’idée : faire un album long et massif. Une fois que nous avons sorti The Work, je pense que nous avions juste envie de revenir à quelque chose de plus épuré. Un disque plus court, avec des morceaux qui vont davantage droit au but. Avec The Work, nous nous sommes prouvé à nous-mêmes que nous pouvions écrire un gros album prog. Une fois que c’était fait, après avoir passé autant de temps à plancher dessus, nous avions juste envie de nous amuser à nouveau, faire des morceaux qui capturent l’essence du groupe, en commençant avec la guitare, la basse, la batterie et le chant – faire des morceaux qui sonnaient déjà super bien avec cette base et seulement après, si besoin, ajouter du piano, des synthés, du saxophone, etc. Comme tu l’as mentionné, beaucoup de morceaux de The Work ont d’abord été écrits au piano, et le metal a été rajouté ensuite. Ça revenait presque à composer à l’envers. Là, je voulais repartir de la base du groupe et n’ajouter des éléments qu’après avoir des titres solides.

Est-ce vraiment différent de composer au piano et à la guitare ?

Oui, absolument. Il y a des progressions d’accords et des mélodies qui semblent naturelles au piano, mais qui sonnent pas du tout pareil si on les transpose à la guitare. C’est comme si deux parties différentes du cerveau bossaient. Elles fonctionnent bien ensemble, mais je trouve qu’écrire au piano ou via des logiciels, un orchestre virtuel par exemple, te donne des résultats différents. A titre personnel, j’avais l’impression de m’éloigner peut-être un peu trop de la raison d’être d’un groupe en composant tout au piano. J’ai commencé ce groupe en jouant de la guitare, et nous sommes quand même un groupe de heavy metal à la base. J’avais juste eu envie de revenir à ça et je pense que c’était le bon moment.

« On peut parfois distordre un saxophone et le faire sonner presque comme une guitare, mais à certains égards, il est aussi capable d’imiter une voix. C’est un instrument super polyvalent et intemporel qui se prête bien au contexte du heavy metal. »

Il y a quand même une exception à cette approche sur l’album : le morceau « Water and Time » qui a été composé à partir d’une mélodie au clavier.

Oui. Au départ, j’ai composé cette chanson au synthé. Je dirais qu’elle a été écrite de la même manière que pas mal de morceaux sur The Work. Au final, ça s’est avéré être un morceau vraiment cool et différent sur l’album. Mais oui, « Water And Time » serait l’exception à la règle sur celui-là. Je l’ai effectivement conçu d’abord aux claviers et j’ai ajouté les éléments metal après coup. Selon moi, ce morceau sonne plus comme quelque chose que Tears For Fears ou Kate Bush auraient pu sortir. Il a presque un côté new wave.

La mélodie d’intro de ce morceau t’est apparue en rêve. Je crois que ça t’est aussi arrivé par le passé pour « Where Owls Know My Name ». Composes-tu souvent en rêve ?

Non, pas souvent. Ça m’est arrivé seulement quelques fois. Ces deux chansons sont les exemples les plus évidents. Parfois, il arrive que j’aie écouté un truc la veille et lorsque je dors, ça tourne dans ma tête, mais lorsque je me réveille, si j’arrive à me souvenir de la mélodie, celle-ci sera souvent très différente de ce que je croyais entendre. C’est un peu dur à expliquer, mais non, ça n’arrive pas souvent. J’aimerais que ce soit le cas, parce que c’est cool de se réveiller et de réussir à extraire un truc du monde des rêves. Ça m’est clairement arrivé avec « Where Owls Know My Name » et avec « Water And Time ». Je ne sais pas ce qu’il faudrait faire pour que ça continue d’arriver. Je ne peux pas vraiment forcer les choses. Je ne sais pas trop ce qui le provoque, mais lorsque ça arrive, c’est toujours bienvenu.

C’est votre album le plus court depuis Monarchy. On a l’impression que vous avez vraiment voulu éliminer le superflu. La concision et l’efficacité étaient-elles vraiment les mots d’ordre ?

Oui, complètement. Ça revient à ce que je disais à propos de The Work. Les morceaux de cet album étaient pour la plupart très longs ; l’album lui-même est très long. Nous avions donc envie de nous challenger un peu, de réussir à condenser tout ce que nous pensons constituer un morceau typique de Rivers Of Nihil dans un format plus resserré. Les deux derniers albums que nous avons sortis étaient en double vinyle. Nous nous sommes dit que nous souhaitions essayer d’écrire un disque qui tienne sur un seul vinyle. Je sais que ça peut paraître bizarre comme objectif, mais nous voulions que ça reste sous les cinquante minutes pour pouvoir en faire un vinyle simple. Après l’énorme travail que représentait The Work, comme je disais, nous souhaitions revenir à quelque chose de plus direct et simplement nous faire plaisir avec des morceaux un peu plus courts.

Il y en a quand même quelques-uns qui dépassent les six minutes, ce qui reste long. D’un autre côté, le dernier morceau de l’album, l’éponyme « Rivers Of Nihil », fait à peine trois minutes, ce qui en fait l’un des plus courts que nous ayons jamais écrits. D’ailleurs, je me souviens que nous avions une première version qui faisait treize minutes, soit dix de plus que maintenant. Je me disais : « Mec, c’est le nom du groupe, il faut que ce soit épique et dingue ! » J’ai donc tout composé et lorsque est venu le moment de l’écouter, nous nous sommes dit : « Putain, c’est chiant. On s’ennuie. » Nous avons pensé qu’il pouvait durer trois minutes et avoir exactement le même résultat. C’est ce que nous avons fait. Nous avons coupé tout ce qui ne servait à rien. Ce que nous avons gardé, c’est ce que vous entendez sur le disque. Donc peut-être qu’après avoir fait cette chanson – qui est arrivée assez tôt dans le processus –, nous nous sommes dit que nous voulions appliquer ce principe à tout le reste : « Qu’est-ce qui est vraiment essentiel ? Qu’est-ce qui rend le morceau efficace ? Le reste, on le vire. » Je suppose que c’est un peu de cette manière que la majorité des chansons de ce disque ont été écrites.

Vous saviez donc dès le début que ce morceau allait porter le nom du groupe ?

Oui. Lorsqu’Adam l’a entendu, il a dit : « Ça, c’est le titre de l’album. » Parfois, il entend un instrumental et il sait direct. Et parfois, lorsqu’il me donne un titre de chanson pendant que je suis en train d’en composer une, ça m’aide à construire les ambiances musicalement.

« Nous trouvions le metal un peu étroit et nous avons voulu tenter de nouvelles choses. C’est ce qui nous a menés à devenir ce que nous sommes actuellement. »

Vous avez encore fait appel à pas mal de musiciens additionnels : Patrick Corona au saxophone alto, Stephan Lopez au banjo, Grant McFarland au violoncelle et d’autres chanteurs invités. Avez-vous parfois l’impression que le groupe, en tant que tel, est « trop petit » pour vos aspirations artistiques ?

Je ne sais pas. Nous écoutons tous énormément de musique en dehors du metal. À la base, par exemple, Pink Floyd et King Crimson, ce sont des groupes de rock – guitare, basse, batterie, voix – mais ils ont toujours intégré d’autres éléments, d’autres instruments, que ce soit du saxophone, de la flûte, du banjo, peu importe. Intégrer des instruments extérieurs comme ça ne nous a jamais semblé bizarre. Nous avons également pas mal d’amis très talentueux, qui nous proposent souvent de participer, genre : « Si jamais vous avez besoin d’un banjo, dites-le moi. Je peux venir jouer au studio. » Pareil pour le saxophone. Les instruments extérieurs que nous intégrons relèvent toujours d’un sentiment naturel. Jamais nous ne nous disons : « Ok, écrivons un morceau avec un solo de saxophone. » C’est plutôt que nous avons une partie d’un morceau qui semble un peu vide et nous disons : « Contactons Patrick pour voir s’il veut mettre un peu de saxophone là-dessus, on verra ce que ça donne. » Si ça sonne bien, nous le gardons. Si ce n’est pas le cas, nous ne le gardons pas. Beaucoup de groupes que nous écoutons n’ont jamais eu peur d’intégrer des instruments non traditionnels. Nous n’avons jamais vu ça comme un obstacle. Nous nous disons juste : « Faisons ce qu’on veut, faisons ce qui rend le morceau unique et plus intéressant. » Nous n’avons vraiment aucune limite pour nos expérimentations, surtout depuis Where Owls Know My Name.

J’ai l’impression que le saxophone est devenu une sorte de marque de fabrique pour Rivers Of Nihil, mais curieusement, pas mal de groupes de metal se sont intéressés à cet instrument ces dernières années. Selon toi, qu’est-ce qui rend le saxophone pertinent dans un contexte metal ?

Je suppose que c’est un instrument qui peut plutôt bien fonctionner avec le heavy metal. On peut parfois distordre un saxophone et le faire sonner presque comme une guitare, mais à certains égards, il est aussi capable d’imiter une voix, c’est un instrument très mélodique. Il peut également joliment doubler une guitare. Comme je le disais, si tu regardes un groupe comme Pink Floyd ou King Crimson, ils avaient du saxophone sur la plupart de leurs disques. C’est un instrument super polyvalent et intemporel. On peut écouter de vieux disques de jazz du label Blue Note ou un nouveau morceau de Sleep Token avec du saxophone : dans les deux cas, c’est le même instrument. Il est tellement polyvalent que je pense qu’il se prête bien au contexte du heavy metal. Comme je le disais, il peut être plus percussif ou très mélodique. Je pense aussi qu’il évoque chez beaucoup de gens une forme de nostalgie et d’émerveillement. Tout le monde a déjà entendu un saxophone, même si pas forcément dans un morceau de metal. J’ai l’impression que les gens aiment tout simplement cet instrument. Il se fond bien dans plein de styles différents – pas juste le jazz, les big bands ou la musique classique qui étaient, je suppose, ses terrains d’origine.

Selon toi, quelles sont les choses à faire et à éviter lorsqu’on utilise le saxophone dans le metal ?

Nous ne voulons jamais mettre du saxophone juste pour le principe. Nous souhaitons qu’il élève la chanson, qu’il semble à sa place et non pas qu’il arrive par surprise, sans raison. C’est pour ça qu’il y a peut-être deux ou trois vrais solos de saxophone sur cet album, mais qu’il y a aussi plein de parties de saxophone qui se fondent simplement dans les guitares. Il double ce que la guitare joue ou une partie de chant… Il est là, mais pas de façon trop évidente. Nous sommes toujours ouverts à l’idée de l’intégrer à n’importe quelle partie du morceau, tant que ça ne donne pas l’impression d’être forcé, mis là juste pour le principe. Nous voulons toujours que ce soit naturel et que ça sublime le morceau. Pas juste pour que les gens disent : « Oh wow, un saxophone ! » Il faut que ça renforce quelque chose.

En tant que groupe, vous avez élargi les frontières du metal et vous continuez à le faire avec ce nouvel album. Je pense à des morceaux comme « Water And Time » ou « Criminals », avec ses sonorités étranges et inquiétantes. Est-ce que le metal te semble parfois trop étroit ?

Oui, clairement. Nous avons commencé comme un groupe heavy plutôt traditionnel. C’était juste du scream, des riffs techniques, du gros palm mute, des blast beats et de la double pédale rapide. Au bout d’un moment, je pense que nous nous sommes un peu lassés de ça et nous avons voulu essayer d’autres choses. Je ne pense pas qu’il y ait quoi que ce soit de mal à vouloir strictement faire des trucs heavy. Plein de groupes font ça et le font très bien. Au début, nous étions très critiques quant à ce qui pouvait et ne pouvait pas se faire, genre : « Tu ne peux pas mettre une guitare acoustique sur un morceau de death metal », mais quand nous avons progressivement commencé à essayer ce genre de chose… Par exemple, je me souviens que nous avons mis une guitare acoustique sur notre deuxième album et nous nous sommes dit : « Nos fans vont détester, c’est une guitare acoustique ! » Finalement, ça s’est bien passé, alors nous avons pensé : « Ok, en fin de compte, on peut faire ce qu’on veut ? » Nous avions envie d’explorer un peu plus, de ne pas avoir peur de sortir des cadres de ce qui est acceptable dans le heavy metal.

« Nous avons vraiment essayé de faire en sorte que chaque album soit super différent. Parfois, je me demande si ça ne nous a pas gênés, et puis d’autres fois, je me demande si au contraire ça nous a aidés. »

On a parfois l’impression que les règles du heavy metal sont un peu rigides, mais depuis quelques années, il y a pas mal de groupes qui sonnent très différents, avec plein d’éléments variés dans leur musique, et qui sont en train de devenir énormes. Je pense évidemment à Sleep Token – ce qu’ils font est clairement plus pop que metal, mais il y a encore du metal dedans –, Lorna Shore – super heavy, mais avec aussi des éléments très orchestraux – ou encore Loathe – très heavy aussi, mais avec un côté Deftones. J’ai l’impression que les gens sont récemment devenus plus ouverts d’esprit quant à ce qui est considéré comme de la musique heavy ou pas, et ce qui est permis ou non. J’ai vu ce changement depuis une dizaine ou une quinzaine d’années. Bref, pour répondre à ta question : oui, à la base, nous trouvions ça un peu étroit et nous avons voulu tenter de nouvelles choses. C’est ce qui nous a menés à devenir ce que nous sommes actuellement.

Précédemment, tu disais que l’amplitude musicale du groupe vient de la diversité de vos écoutes, mais tu viens de dire aussi qu’au début, vous étiez « très critiques quant à ce qui pouvait et ne pouvait se faire ». Est-ce que ça signifie que votre palette d’écoutes s’est élargie avec le temps ?

Oui. Je dirais qu’au début, j’écoutais surtout du death metal pur et dur, notamment beaucoup de groupes du label Unique Leader, du death technique, des trucs comme Decrepit Birth, Hour Of Penance, Origin, Nile… du death bien classique. C’est ce que nous voulions faire au début, être très technique, rapide, lourd. Avec l’âge, j’ai commencé à écouter d’autres choses, que ce soit Russian Circles, Radiohead, Björk, des groupes de post-rock, Steven Wilson… vraiment plein de trucs variés. Pink Floyd a toujours été un de mes groupes préférés depuis que je suis gamin. J’ai donc toujours eu ce fond d’influence progressive, dès le départ. C’est vraiment quand Rivers Of Nihil avait été formé depuis un certain temps que j’ai commencé à m’ouvrir à d’autres sonorités. Ça m’a donné envie d’amener des éléments plus étranges, plus extérieurs au genre, dans notre musique.

D’un autre côté, n’est-ce pas compliqué de constamment évoluer et repousser les frontières musicales comme vous le faites, tout en gardant une identité cohérente d’un album à l’autre ?

Si. C’est clairement complexe. Si tu regardes des groupes comme Cannibal Corpse ou The Black Dahlia Murder, ils ont un son bien à eux, et à chaque album, c’est un peu différent, mais ça reste quand même ancré dans ce son-là. Nous avons vraiment essayé de faire en sorte que chaque album soit super différent. Parfois, je me demande si ça ne nous a pas gênés, et puis d’autres fois, je me demande si au contraire ça nous a aidés. Je n’ai jamais vraiment de réponse claire à cette question. Parfois je me dis : « Bon, si on s’en était tenus à un seul son, on aurait sûrement gardé la même fanbase qui aurait toujours su à quoi s’attendre de nous. » J’imagine que ça aurait été moins risqué. Mais je ne sais pas, je crois que nous nous lassons super vite et que nous voulons juste tenter de nouvelles choses.

Au bout du compte, si nous ne prenons pas de plaisir, à quoi bon ? Aucun de nous n’est millionnaire, nous ne faisons clairement pas ça pour l’argent. En premier lieu, je pense que c’est plus important que nous apprécions ce que nous créons. Et je pense que si nous prenons du plaisir, ça se ressentira dans le produit final. Même si chacun de nos albums est très différent, je pense qu’il y a quand même des éléments qui sont propres au son de Rivers Of Nihil : que ce soit l’atmosphère, le style des riffs, les gros refrains, ce genre de choses. Nous avons un son, nous lui mettons juste une tenue différente à chaque disque – je crois que c’est la meilleure manière de le dire. Je me pose souvent la question. Maintenant que nous faisons ça depuis environ quinze ans, je me demande : « Et si nous étions restés sur notre son original ? Notre carrière aurait-elle été plus réussie ou pas ? » Je ne sais pas. Je n’ai pas la réponse. La vérité est que nous devons juste prendre du plaisir à ce que nous faisons. C’est le plus important. A chaque album, nous sommes en ébullition, nous voulons essayer quelque chose de différent. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés avec une discographie aussi variée.

« C’est tellement facile de se laisser happer par le négatif, le mal et les ténèbres. Il faut choisir ses combats, décider ce pour quoi on va accorder son énergie. D’après mon expérience, lorsque je la consacre à des choses positives, je finis par me sentir mieux à tous les niveaux. »

Vous aviez bouclé l’arc conceptuel des quatre albums saisonniers avec The Work. Saviez-vous déjà où vous vouliez aller ensuite, thématiquement ou même conceptuellement ?

Je ne crois pas, non. C’est clairement quelque chose dont nous avons discuté. Nous savions que le concept saisonnier allait toucher à sa fin. Des idées ont circulé sur ce que nous ferions ensuite. Je pense que lorsque le changement de line-up est arrivé et que nous savions que cet album allait de toute façon être très différent – parce que c’était un nouveau line-up et le premier qui serait en dehors du concept saisonnier –, Adam – qui écrit toutes les paroles – a vu ça comme une bonne occasion de sortir un album éponyme, parce que les albums éponymes – comme nous en avons parlé – sont souvent un indicateur d’une période importante dans la carrière d’un groupe, un moment de changement ou de renaissance. C’est surtout une fois que le line-up a changé qu’Adam a su ce que l’album allait aborder. Ce n’était pas évident au départ, ça s’est imposé au fur et à mesure.

Comme je l’ai dit, je n’écris pas les paroles, ce serait donc probablement mieux de s’adresser à lui pour en parler, mais je trouve que le message global de l’album est puissant. Je pense également qu’il est super pertinent par rapport à là où nous en sommes en tant que groupe. Je suis très content du résultat. J’avais aussi des doutes : nous avons toujours écrit des albums en nous appuyant sur le cadre saisonnier, nous avions toujours ça comme point d’ancrage. Je ne savais donc pas ce que nous allions faire pour celui-là. Mais je suis très satisfait de ce que nous avons fait. C’est un album différent pour nous, mais il est super puissant et sera – je pense, à l’avenir – important dans notre discographie.

Il semble y avoir un fil conducteur autour de la guerre et d’une politique hors de contrôle. Adam a dit qu’il y avait « un thème sous-jacent autour de la recherche d’un chemin, de la quête d’une forme de bonté dans la vie, de cette idée que tout n’est pas forcément aussi sombre qu’on ne le croit si on prend le temps de regarder autour de soi ». Comment parvenez-vous – ou Adam, en l’occurrence – à garder ce regard positif compte tenu de l’état du monde aujourd’hui ? Penses-tu que ce soit nécessaire pour rester sain d’esprit ?

Oui, je pense qu’il suffit de regarder autour de soi. C’est tellement facile de se laisser happer par le négatif, le mal et les ténèbres. C’est si simple d’allumer la télé, d’aller sur les réseaux sociaux ou ce genre de trucs, de voir tout ça, de se sentir horriblement mal et d’être transporté dans un état d’esprit ultra-sombre, de s’y enliser et de finalement gâcher sa vie à vivre dans cet état de noirceur, de paranoïa et de nihilisme. Il faut vraiment chercher à voir le bon côté de la vie. Parfois, c’est plus difficile, c’est sûr. Comme je disais, c’est facile de tomber dans le piège de tout ce qu’il y a de mauvais dans le monde en ce moment. Cependant, c’est très important de chercher le positif, de chercher la lumière, et de trouver sa propre version de la bonté dans ce monde – que ce soit à travers les amitiés, les enfants, la passion qu’on a pour la musique, ou simplement le fait de sortir, passer du temps avec ses potes, avec sa famille… Il faut juste réussir à mettre des œillères, se concentrer sur ce qu’on sait être bon pour soi, en tant qu’individu, au lieu de se laisser aspirer par tout ce qui est autour de nous en permanence et qui pourrait nous tirer vers le bas. Je pense que c’est en quelque sorte le message global de l’album. C’est un message que nous tous, moi y compris, tentons vraiment d’appliquer au quotidien. Il faut choisir ses combats, décider ce pour quoi on va accorder son énergie. D’après mon expérience, lorsque je la consacre à des choses positives, je finis par me sentir mieux à tous les niveaux.

Dans « The Sub-Orbital Blues », il y a cette idée de vivre dans une société pleine d’avancées scientifiques et technologiques. Vous êtes un groupe plutôt avant-gardiste. Quelle est votre relation à la technologie, y compris l’intelligence artificielle ?

Dans la vie de tous les jours, on dépend évidemment tous de la technologie. Par exemple, nous discutons en ce moment grâce aux pouvoirs de la technologie, alors même que nous sommes à des endroits différents dans le monde. Il est clair que c’est une avancée nécessaire et ça a amélioré la vie des gens à bien des niveaux. Ça a également rapproché les gens à de nombreux égards. A la fois, à d’autres égards, ça nous a éloignés les uns des autres. Les gens passent désormais leur temps à se battre sur Internet ou à cause de trucs qu’ils ont vus à la télé. Il y a de plus en plus d’isolement. Les gens ne ressentent plus le besoin de sortir ou d’interagir dans le monde réel, parce qu’ils peuvent mener toute leur vie à travers un écran. Je pense donc qu’il y a du bon et du mauvais dans la technologie. Il faut seulement savoir l’utiliser de manière responsable, comme n’importe quel autre outil. Trop de quelque chose de bien devient quelque chose de mauvais, n’est-ce pas ?

« Le genre d’art qui est créé par un autre être vivant qui a vécu des événements similaires aux nôtres, la condition humaine, etc. touche plus profondément. C’est plus facile de s’y identifier, même si on ne sait pas forcément pourquoi. »

Quant à l’IA, je pense que ça va devenir de plus en plus présent dans tous les domaines : l’art, la musique, etc. Même sur les réseaux sociaux : tous les trucs de Meta avec les assistants, etc. J’ai l’impression que ça va devenir une partie de plus en plus grande de nos vies. Comme pour n’importe quelle technologie, il va falloir apprendre à s’en servir de manière responsable. En ce qui concerne l’impact de l’IA sur la musique, le cinéma et l’art en général, je pense au moins que les gens seront toujours plus attirés par quelque chose créé par une personne, avec une vraie expérience de vie, dotée d’une véritable âme. Parce que nous, les humains, on a tous une âme, non ? Je suppose que le genre d’art qui est créé par un autre être vivant qui a vécu des événements similaires aux nôtres, la condition humaine, etc. touche plus profondément. C’est plus facile de s’y identifier, même si on ne sait pas forcément pourquoi. Je le vois déjà : les gens parlent de l’art généré par IA en disant que c’est cool mais que ça manque de vie. Quelque chose cloche ; il y a un petit quelque chose qui manque et qui ne touche pas cette fibre primale que les gens recherchent.

Je pense que l’IA va apporter beaucoup d’aide à l’humanité. Seulement, si on ne fait pas attention, ça peut devenir dangereux, comme n’importe quelle technologie. Concernant l’art, je sais que beaucoup de gens disent : « Les groupes ne serviront bientôt plus à rien, l’IA fera tout. » Personnellement, je ne m’en fais pas trop à ce sujet. Même s’il existait une IA capable d’écrire une chanson de Rivers Of Nihil, ce ne serait toujours pas de la musique que ce groupe de mecs aurait écrit ensemble dans une pièce, en discutant et en affinant. Il y a quelque chose dans cet élément humain de la création artistique que, je pense, l’IA ne pourra jamais complètement reproduire. Mais qu’est-ce que j’en sais ? [Rires]

Tu sembles être un peu « l’informaticien » du groupe, entre les claviers, la programmation, etc. As-tu à un moment pensé à des façons d’utiliser l’IA pour aider le groupe ?

Je ne sais pas trop. Je n’y ai pas vraiment réfléchi. C’est un peu une boîte de Pandore que je n’ai personnellement pas envie d’ouvrir. Je n’ai juste pas envie d’emprunter ce chemin-là. Que se passerait-il si j’utilisais une IA en disant : « Écris une chanson de Rivers Of Nihil », et que ça donnait un truc qui me plaît vraiment ? Au final, je pourrais devenir accro en mode : « Oh, c’est cool, je peux désormais tout simplement utiliser cet outil. » J’ai l’impression que si je faisais ça, ce serait trop facile de continuer à le faire tout le temps. Je perdrais un peu de vue ce qui donne tout son sens à ce que nous produisons. Mais bon, qui sait ? J’utilise un ordi pour écrire et enregistrer tous nos morceaux, j’utilise des plugins pour changer la manière dont sonnent les choses – ce n’est pas de l’IA, mais c’est un peu dans la même veine : c’est un logiciel qui modifie le son.

Je sais que, par exemple, pour la mise en page de la pochette de notre nouvel album, ils ont utilisé une IA afin de générer des exemples de ce à quoi ça pourrait ressembler – pas les visuels en eux-mêmes, mais bien la mise en page. Nous nous sommes servis d’un programme d’IA pour créer des brouillons de ce que nous pourrions vouloir pour le packaging. Ensuite, le label a utilisé ça comme base pour faire leurs propres versions. Donc oui, je suppose que techniquement, c’était de l’IA. Mais sur le plan créatif, je ne sais pas. Je ne sais juste pas si, à ce stade, je me sentirais à l’aise de laisser ça entrer dans notre processus créatif. Je me souviens que lorsque nous enregistrions l’album, les gars au studio avaient un programme d’IA. Ils disaient que c’était vraiment marrant. Ils avaient les paroles des chansons que nous enregistrions, ils les ont mises dans ce programme et ça a généré une chanson country à partir de nos paroles – sûrement celles de « House Of Light ». C’était juste un truc drôle, mais ça l’a sorti en deux minutes, ou en trente secondes. C’était un peu étrange de voir à quel point c’est facile d’appuyer sur un bouton et d’avoir un résultat aussi rapidement. Bref, je ne me vois vraiment pas emprunter cette voie. Je n’ai aucune envie d’ouvrir cette boîte-là avec l’IA en ce qui concerne la musique, la composition, etc. pour le groupe. Je suppose que ça ne me semble tout simplement pas juste. Je ne sais pas si c’est une bonne réponse ou pas, mais je pense pour l’instant continuer à faire ça à l’ancienne.

« Que se passerait-il si j’utilisais une IA en disant : ‘Écris une chanson de Rivers Of Nihil’, et que ça donnait un truc qui me plaît vraiment ? Au final, je pourrais devenir accro. Je n’ai juste pas envie d’emprunter ce chemin-là. »

En fait, je pensais plutôt à des aspects non créatifs dans la gestion du groupe, peut-être pour organiser les tournées ou autre.

Peut-être, je ne sais pas. J’imagine qu’il faudrait que je le voie pour savoir. Comme je l’ai dit, je suis sûr qu’il y aura toutes sortes de manières dont l’IA va rendre nos vies plus faciles, auxquelles on ne pense même pas encore, parce qu’on ne sait pas. Mais comme je l’ai dit aussi, trop de quoi que ce soit, c’est mauvais. En fait, ce serait comme essayer d’expliquer TikTok à quelqu’un en 1995. J’ai l’impression que c’est peut-être là que nous en sommes avec l’IA en ce moment. On ne sait pas à quoi vont ressembler les quinze ou vingt prochaines années. On apprendra au fur et à mesure que ça arrive.

« American Death » est un titre de chanson que vous avez depuis un moment et que vous mettez sur des t-shirts depuis 2013. À quel point est-ce qu’il te semble plus pertinent que jamais aujourd’hui ?

C’est clairement pertinent. C’est pour ça que nous avons finalement décidé d’écrire une chanson dessus. Je ne sais pas comment c’est chez vous – je suppose que c’est probablement similaire – mais ici, tu allumes la télé et selon la chaîne sur laquelle tu tombes, il y a un camp qui crie sur l’autre et l’autre qui hurle sur le premier. Le message d’« American Death » est essentiellement que les deux camps sont vraiment foutus. Aucun des deux ne se soucie de nous. Ils veulent constamment nous forcer à choisir un camp et à nous battre entre nous en permanence, à propos de ce qu’il y a aux infos, etc. Tout ça donne l’impression d’un système complètement cassé, surtout maintenant. La situation politique actuelle aux États-Unis, depuis 2016, est devenue folle. Tu as Donald Trump d’un côté, Obama et Hillary de l’autre, et c’est juste un gros bordel de va-et-vient. Au final, tout ça sonne comme du grand n’importe quoi. On n’a pas l’impression qu’un des deux camps se soucie vraiment de nous. C’est comme un jeu auquel ils jouent entre eux et nous, nous devons juste encaisser les conséquences, peu importe qui est au pouvoir. « American Death » est une forme de commentaire sur le fait que tout est un peu foutu en ce moment.

As-tu l’impression que l’Occident est en train de périr, comme certains le prétendent ?

Je ne sais pas. C’est une période très étrange. On a plein d’influenceurs sur les réseaux sociaux qui sont tout à coup dans la sphère politique maintenant, comme Mark Zuckerberg. Joe Rogan, par exemple, a un réseau plus large que n’importe quelle grande chaîne d’info américaine. Je ne sais pas si l’Occident est en train de périr ou pas. C’est une grosse question. Mais je peux te dire que les choses sont vraiment bizarres en ce moment. On dirait qu’on traverse une grande période de transition au niveau planétaire, avec tout ce qui se passe technologiquement, que ce soit l’IA, le complexe militaro-industriel, la politique, les médias, les réseaux sociaux… Ça n’a jamais été comme ça dans l’histoire. C’est une époque intéressante. On verra bien ce qu’il se passera ensuite.

Tu as commencé à parler de la dernière chanson, qui est le morceau-titre. Même si le nom du groupe peut évoquer quelque chose de nihiliste et de désespéré, vous avez déclaré que « les paroles de la chanson parlent en fait de laisser le temps filer et de ne pas céder à l’obscurité ». En quoi est-ce que ça résume le groupe pour toi ?

Nous avons traversé une période assez dure après la sortie de The Work. Ce cycle d’album a été tumultueux. Il y a eu pas mal de choses difficiles qui se sont passées pendant cette période. Je pense que, vu tout ce que nous avons traversé et le gros changement de line-up, ç’aurait été assez facile pour nous de baisser les bras. Nous avons construit ce groupe pendant quinze ans. Là, nous avons un membre fondateur qui n’est plus dans le groupe. Il y avait beaucoup de doutes autour de nous, sur notre capacité à continuer avec ce nouveau line-up et tout ce qui va avec. Nous avions aussi tous des trucs compliqués dans nos vies personnelles. Ce dernier cycle était donc vraiment comme une mise à l’épreuve pour nous, un vrai test de force pour le groupe, pour voir ce que nous étions capables d’endurer. Je pense qu’il aurait été facile de laisser les ténèbres et la négativité gagner, mais nous ne l’avons pas fait. Nous nous en sommes sortis, nous avons énormément appris sur nous-mêmes et les uns sur les autres, et nous arrivons avec ce nouveau disque.

« Notre premier EP Hierarchy a son charme, parce que c’est très juvénile, plein d’énergie et un peu incontrôlable, mais lorsque je l’écoute aujourd’hui, je n’ai pas l’impression que c’est le même groupe. Ecouter ça, puis écouter The Work, c’est presque hilarant tant la différence est énorme. »

Je pense que le morceau-titre est un commentaire sur l’état actuel du groupe, et probablement aussi sur là où nous en sommes en tant que personnes. C’est une chanson puissante avec un message fort et pertinent par rapport à ce que nous venons de traverser. Comme je disais, le cycle précédent a été vraiment dur. Beaucoup de moments compliqués et beaucoup de situations sérieuses auxquelles nous avons dû faire face. Ce morceau-titre est donc une sorte de réflexion sur toutes les leçons que nous avons tirées de tout ça. Il parle d’avoir la force de traverser tout ça, d’en sortir avec ce nouvel album et de continuer à faire ce que nous faisons.

Te souviens-tu du moment où vous avez choisi ce nom de groupe à l’origine ?

Honnêtement, c’est Jake qui a trouvé le nom très tôt. C’était un de ces trucs où nous nous disions : « Ça sonne cool ! » Lorsque nous avons commencé, nous n’avons même pas réfléchi à ce que ça voulait dire. Ce qui est marrant, c’est qu’il a fallu attendre quinze ans pour que nous commencions enfin à nous demander ce que ça voulait dire et à écrire un album autour.

Il y a un morceau sur l’album qui s’intitule « The Logical End ». Quelle serait la fin logique pour Rivers Of Nihil ?

Je ne sais pas ! J’imagine que nous n’y sommes pas encore, donc nous saurons lorsque nous y serons. « The Logical End » est peut-être une déclaration paradoxale. Je pense que ce sera le moment où nous n’aurons plus rien à dire. Nous ne sommes clairement pas du genre à faire des choses uniquement pour les faire. Nous devons être impliqués et intéressés par ce que nous faisons en permanence. Lorsque ce ne sera plus le cas, ce sera probablement la fin logique.

Metal Blade a réédité à la fin de l’année dernière votre tout premier EP quatre titres, Hierarchy. Que ressens-tu lorsque tu l’écoutes aujourd’hui ?

Franchement, ça ne me donne même plus l’impression que c’est le même groupe. J’ai l’impression que c’était composé par une bande de gamins. Nous avions dix-sept ou dix-huit ans à l’époque. C’est clairement une capsule temporelle. Ces chansons sont juste un tas d’idées différentes assemblées sans vraiment réfléchir à la structure ou à créer une ambiance. C’était juste : « Jouons très fort, très vite, très technique, et foutons tout ça dans un seul morceau. » Il a son charme, parce que c’est très juvénile, plein d’énergie et un peu incontrôlable, mais lorsque je l’écoute aujourd’hui, je n’ai pas l’impression que c’est le même groupe. C’était cool de le ressortir, parce que je pense que beaucoup de gens n’ont aucune idée de ce à quoi le groupe ressemblait au départ. Écouter ça, puis écouter The Work, c’est presque hilarant tant la différence est énorme.

Interview réalisée en visio le 18 mai 2025 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Louhane Pellizzaro.
Photos : Mike Truehart.

Site officiel de Rivers Of Nihil : www.riversofnihil.com

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