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Roadburn 2024 : le futur des musiques « heavy »


Cette édition 2024 du Roadburn était un peu spéciale pour ses organisateurs : le désormais légendaire festival néerlandais a en effet fêté cette année ses vingt-cinq ans. Ce quart de siècle a bien évidemment été l’occasion de célébrer la lourdeur et la musique qu’il défend depuis ses premières moutures, mais aussi de mesurer le chemin parcouru, et de réfléchir à son futur. Car si le fait d’être en constante évolution est peu à peu devenu sa marque de fabrique, l’accélération des changements au sein de l’industrie musicale – multiplication des festivals stoner/doom, éclatement des scènes, impact durable de la crise du Covid-19 sur la musique live, partis pris politiques et sociétaux – a incité Walter Hoeijmakers (fondateur et directeur artistique du festival) et son équipe à être d’autant plus inventifs.

L’édition 2023 montrait la voie choisie avec son line-up varié et inclusif qui proposait une vision complètement décloisonnée de la musique « heavy » contemporaine : en 2024, le festival enfonce le clou en programmant des artistes metal, mais aussi noise, folk, hip-hop ou indus, esquissant un avenir fertile, inventif et haut en couleur, à l’image du slogan qu’il s’est choisi, l’optimiste « Underground Futurism ».

Evénement : Roadburn
Dates : 18-21 avril 2024
Ville : Tilbourg [Pays-Bas]

Malgré les changements – la programmation très métallique et les têtes d’affiche spectaculaires d’il y a ne serait-ce que cinq ans semblent lointaines –, pas question de perdre les festivaliers pour autant. Et de fait, on repère dès le premier jour des noms familiers dans le programme et des figures bien connues sur la scène : on retrouve ainsi Body Void, dont on avait entendu le doom lent et abrasif l’année dernière, qui a joué cette fois-ci son album Atrocity Machine ; puis, au fil du festival, Dool, groupe de hard rock néerlandais dont le festival avait accueilli les premiers pas et à qui il permet désormais de prendre toute son ampleur sur la Main Stage avec ses trois guitares, ses refrains accrocheurs et ses atmosphères fluides, le tout mené par l’inimitable Raven von Dorst, toujours aussi charismatique ; la rappeuse Backxwash le temps d’un show-surprise de dernière minute ; ou encore The Keening, le projet solo de Rebecca Vernon de SubRosa. Mais c’est surtout Inter Arma qui a fait figure d’habitué tout au long du week-end : après son set de 2014 et son stream à l’occasion du Roadburn Redux, ce n’est pas moins de trois fois que le groupe se produit cette fois-ci, d’abord en interprétant son nouvel album New Heaven dans son intégralité, puis lors d’un set secret à l’intensité électrique, et enfin avec un set de reprises lui aussi annoncé au dernier moment. Inépuisables et d’un enthousiasme à toute épreuve, les Américains brillent sur scène où leur mélange de sludge et de post-metal, incandescent, urgent et imprévisible, prend véritablement vie.

D’autres musiciens habitués du festival y ont pris cette fois-ci un visage qu’on ne leur connaissait pas. C’est le cas des Belges de Wiegedood : loin de leur black metal habituel, ils ont cette fois-ci proposé une bande originale mêlant sonorités cristallines et explosions de violence à un classique du cinéma muet japonais, l’inquiétant Une page folle. Mat McNerney, en plus du dernier album d’Hexvessel qui ouvrait les festivités, a quant à lui mis sur pied un set complètement inédit intitulé « A Nocturne : Music for Gloaming ». Déployé en plusieurs morceaux comme autant de tableaux, il propose un voyage très atmosphérique à travers l’obscurité jusqu’à une aube éclatante, mêlant folk ouatée, riffs black metal glaciaux, et intermèdes gothiques crépusculaires. Le musicien était pour l’occasion bien entouré, avec des camarades de Hexvessel et de Grave Pleasures, la chanteuse Saara Samane, et même Vicotnik de Dødheimsgard pour une apparition haute en couleur le temps d’une chanson. Sebastian Lee Philipp de Die Wilde Jagd n’en était pas à son premier Roadburn non plus, mais cette fois, lui aussi proposait une performance unique, « Lux Tenera – A Rite To Joy », conçue en collaboration avec le Metropole Orkest, qu’on avait vu avec Tom G. Warrior pour son Requiem il y a quelques années. Cette alliance ambitieuse de musique électronique sombre et minimaliste et d’un vaste orchestre aux ressources apparemment infinies, immenses tambours japonais et carnyx inclus, se révèle particulièrement exaltante et maîtrisée.

Ces allers-retours entre minimalisme et maximalisme ponctuent tout le week-end. Dans la première catégorie, les deux sorcières de Ragana parviennent à créer une atmosphère de lourdeur cathartique à deux, en échangeant régulièrement leur poste à la guitare, au chant et à la batterie, avec des chansons soit politiques, soit personnelles, toujours écorchées vives. Et à l’autre bout du spectre, le set Timewave Zero des Américains de Blood Incantation a remporté tous les suffrages : consacré à leur facette la plus « kosmische » (ils ont joué un set death metal moins unique mais tout aussi réussi le lendemain), il a demandé des trésors d’ingéniosité à l’équipe du festival pour réunir les synthétiseurs nécessaires. Sur un tissage de nappes et de boucles hypnotiques, le groupe émaille chaque morceau de sitar, de mélodies interstellaires, de trombone, et s’offre même un guest de luxe en la personne d’Attila Csihar, venu y ajouter ses croassements surnaturels. Les lumières à l’avenant – couleurs crépusculaires, pluies de laser rose – ont parachevé la performance, au point que le retour sur terre a été compliqué pour beaucoup. Attila avait eu l’occasion de s’échauffer la veille avec son set en tant que Void Ov Voices, où après un bref a cappella en guise d’avant-goût, il a élaboré un long crescendo de voix rehaussées de sonorités électroniques et de projections de créatures mi-insectes, mi-créations de Giger ou de Cronenberg, pour un résultat immersif et captivant : son ex-camarade de Sunn O))) Stephen O’Malley ne s’y est pas trompé et est venu le soutenir avec enthousiasme.

Chelsea Wolfe faisant partie des noms les plus largement connus de l’affiche, le public s’est réuni nombreux devant la Main Stage pour l’accueillir. Accompagnée de son groupe, l’artiste consacre la majorité de son set aux atmosphères froides et liminales très Portishead de son album fraîchement sorti, She Reaches Out to She Reaches Out to She. Encore une fois, les projections et les lumières sont superbes ; la chanteuse semble tantôt irradiante, tantôt engloutie dans un vortex (si globalement les lumières ont souligné les performances avec art tout le week-end, le travail accompli pendant le set intense et riche en émotions de Birds In Row mérite lui aussi d’être mentionné). Le lendemain, avec son mélange de rock catchy et de metal indus, Health tirait aussi parti des qualités de la salle pour un show multipliant les va-et-vient entre passages accrocheurs et dansants, riffs ultra-lourds, et murs de noise assourdissants. De quoi commencer à se préparer psychologiquement pour Khanate, headliner de la journée du samedi, la seule sold-out du festival. On suppose que ce concert historique n’y est pas pour rien : cela faisait près de vingt ans que les Américains ne s’étaient pas produits sur scène. C’est donc devant une salle prête à craquer que les musiciens font leur entrée, mais pas question d’arrondir les angles pour autant : le quatuor se révèle aussi massif et abrasif que par le passé. Les trois musiciens tournés les uns vers les autres tissent en une heure quatre titres tendus et glaçants, anciens (l’intranquille « Pieces of Quiet ») ou récents (« To Be Cruel »), résonnant des riffs abyssaux d’un Stephen O’Malley hiératique, et au centre, Alan Dubin, jamais face au le public, hurle, apparemment prêt à en découdre ou déchiré par on ne sait quel conflit intérieur. Le set est une épreuve – on n’en attendait pas moins de Khanate – et les festivaliers sont nombreux à jeter l’éponge en cours de route ; pour ceux qui tiennent bon, l’expérience est étrangement hypnotique et proprement fascinante.

Dälek avait ouvert la voie du hip-hop au Roadburn en 2017, et cette année, parmi la grosse poignée de représentants du style, c’est clipping. qui se distingue avec ses deux sets très attendus. Les bricolages de samples des deux producteurs créent une toile de fond sombre et synthétique, voire synthwave, pour le charismatique Daveed Diggs, épaulé par la chanteuse Counterfeit Madison le temps de quelques chansons qui mettent une foule venue nombreuse en ébullition. D’autres concerts offraient de leur côté une version plus « traditionnelle » du Roadburn ; Neptunian Maximalism, par exemple. Si on ne peut jamais vraiment savoir à quoi s’attendre avec le collectif belge – qui suivait leurs concitoyens Use Knife, dont le mélange de musique électronique et de percussions moyen-orientale a fait danser jusqu’au fond de la salle –, au programme cette fois-ci : riffs vrombissants, culte du soleil et sonorités classiques indiennes. Malgré un set commencé avec un retard substantiel, leur doom méditatif et solaire captive une Next Stage hélas plutôt petite (les queues interminables pour accéder à certaines salles sont une épreuve récurrente au Roadburn et le temps particulièrement pluvieux et frisquet cette année n’a pas aidé) mais bien remplie.

Et comme l’année dernière, c’est sur une orgie de black metal que se termine cette mouture 2024 du festival. Les mystérieux Thantifaxath et leur thérémine en avaient offert un avant-goût particulièrement rafraîchissant et singulier le jeudi soir, et dans le Terminal à nouveau, on prend la succession de groupes en cours de route avec les Américains de Devil Master. Batterie (très forte dans le mix, au point d’occulter les riffs) D-beat, intermèdes goth, guitaristes-goules, samples horrifiques et bon vieux heavy, le concert est bourré d’énergie, et permet au groupe de confirmer son statut de version punk de Tribulation. Ils sont suivis par Fluisteraars, fleurons d’une scène néerlandaise très fertile, pour le deuxième concert de leur carrière (troisième en comptant le set ambient-drone du jeudi). Ce qu’on peine à croire tant la performance des musiciens est au cordeau : à la fois raw et atmosphérique voire lumineux, leur black metal ancré dans leur région d’origine, le Gelderland, se déploie dans toute son ampleur en longues chansons au déroulement presque narratif. Enfin, c’est avec Dödsrit que le festival s’est achevé pour nous : avec ses guitares mélodiques à la Dissection voire à la Maiden, le black de ce groupe suédo-néerlandais parachève sur une note triomphante un week-end riche en décibels et en découvertes. Mission accomplie donc pour un Roadburn en phase de transition : même si une fois de plus, le festival n’a pas été sold-out, prix sans doute de son pari sur l’avenir et de ses choix audacieux, on ne peut que saluer son dévouement aux franges de la musique contemporaine qui font bouger les lignes. Rendez-vous du 17 au 20 avril 2025 pour voir ce qu’il nous réserve pour la suite…

Source photos : RoadburnUnai-Endemaño (2) & Peter Troest (3, 4, 5).



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