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Interview   

LAIBACH : ENTRETIEN AVEC IVAN NOVAK


Radio Metal : Pour ceux qui ne vous connaissent pas, ou peu, pouvez-vous expliquer ce que signifie LAIBACH ? Pourquoi avoir choisi ce nom ?

Ivan Novak :
Voilà une question très complexe… Un philosophe a dit une fois, dans un article sur LAIBACH, que notre nom est une trouvaille idéaliste. C’est assez difficile à expliquer, tout comme il n’est pas évident d’expliquer ce que signifie LAIBACH. Le nom est avant tout historique : c’est le nom allemand historique pour la ville de Ljubljana, où vivent tous les membres du groupe. Il est apparu au IXe ou Xe siècle, dans l’une des premières (si ce n’est LA première) description de Ljubljana. La ville se situe près d’un fleuve, et la campagne qui l’entoure est assez humide. Ce nom, « Laibach », décrit tout simplement la ville. Quand nous avons décidé de l’utiliser, le nom avait une très forte connotation culturelle et politique. Ljubljana a été occupée pendant très longtemps. A l’origine, elle faisait partie de l’empire austro-hongrois, et pendant la Seconde Guerre mondiale, elle était sous occupation italienne et allemande. Il y avait donc une connotation très négative, mais en même temps, le nom exprimait la déchirure présente dans la conscience des gens. Pour une personne extérieure à cette culture, il est très difficile d’expliquer pourquoi ce nom a déclenché de telles réactions à l’époque. Pour moi, essayer d’expliquer ça plus en profondeur n’a pas beaucoup d’intérêt.

L’histoire de votre ville d’origine, Trbovlje, est également très intéressante. Peux-tu nous parler un peu de cette ville, ainsi que du premier concert que vous avez donné là-bas, au Red District ?

Trbovlje est une petite ville industrielle d’environ 15 000 habitants, où sont nés certains des membres de LAIBACH. A l’origine, c’est une de ces charmantes petites villes entourée de verdure, qui s’est transformée en centre industriel lorsqu’on y a découvert une mine de charbon. Les entreprises qui se sont installées là ont eu un impact énorme sur la vie culturelle. Nous avons grandi au milieu des bruits de machines et d’usines, et cela nous a beaucoup influencés. Politiquement parlant, la ville est également très symbolique : c’est là qu’on eu lieu les premières grèves en Slovénie avant la Première Guerre mondiale, ainsi que des révoltes de travailleurs. C’est un endroit minuscule mais chargé d’histoire. Pas très loin de Trbovlje, il y a deux autres villes très industrielles, et cet ensemble était appelé « Red District ». « Rouge » est bien sûr une référence politique. C’est ce milieu dans lequel nous avons grandi qui nous a donné envie de faire de la musique industrielle. Pour LAIBACH, Red District était une grande première. C’était beaucoup plus qu’un concert, c’était un véritable test. Nous avons commencé par mettre des affiches dans toute la ville, des affiches en noir et blanc que nous avions produites nous-mêmes, avec la croix, l’image du travailleur… Comme il fallait s’y attendre, les gens ont été très choqués, en parcourant la seule et unique rue de la ville, de voir toutes ces affiches. Le soir même, nous étions censés lancer notre grande exposition, avec toutes nos peintures, notre musique, notre concert. Mais tout a été annulé car les gens trouvaient ça trop choquant. A l’époque, la Slovénie était toujours embourbée dans le communisme. Nous avons tout bonnement été jetés dehors, sans bien comprendre pourquoi.

Dix ans après, vous y avez pourtant donné un grand concert…

Aujourd’hui, nous sommes citoyens d’honneur de Trbovlje. Nous y donnons régulièrement des concerts, même si la ville est minuscule. Nous adorons faire nos concerts de lancement d’albums là-bas parce qu’il y a une très jolie salle, très moderne. A l’occasion de ces concerts promo, des journalistes du monde entier se retrouvent à Trbovlje, et nous les emmenons parfois faire un tour dans les montagnes. Nous avons même donné quelques concerts dans une station électrique, célèbre pour avoir la plus haute cheminée d’Europe.

LAIBACH affirme que l’art est toujours lié à la politique. Pouvez-vous nous expliquer la nature de ce lien ?

La politique est partout, il est impossible de lui échapper. Chaque individu est un sujet politique, et tout ce que nous faisons n’est, dans un sens, qu’une manifestation politique. Il y a cependant une différence entre adhérer à un parti politique, descendre dans la rue et demander à ce que Sarkozy soit remplacé, et le fait que chacun de nos gestes soit une action politique. Nous vivons dans un monde profondément politisé, et l’art est soit une référence à la politique, soit un pur produit politique. De nombreux artistes ressentent le besoin d’être soutenus politiquement, cela les rassure. Après tout, certaines des plus grandes ?uvres d’art jamais produites l’ont été à la demande d’institutions politiques. La Chapelle Sixtine a été commandée à Michel-Ange par l’Eglise, et la grande majorité des ?uvres d’art sont des commandes. La relation entre art et politique était flagrante à l’époque du réalisme social, par exemple dans l’Allemagne nazie, où des ?uvres d’art étaient commandées à des artistes d’Etat. De l’autre côté, vous avez l’art produit après la Seconde Guerre mondiale, comme le modernisme, qui ne répondait qu’aux exigences du marché. Un artiste ne pouvait pas espérer avoir de succès s’il ne correspondait pas au marché. Vous avez donc d’un côté la dictature de la politique, et de l’autre la dictature du marché. Et d’une certaine façon, le marché n’est rien d’autre qu’un sous-produit de politique… L’art est donc très influencé par la politique, y compris la musique et l’industrie du divertissement. Si on ne se plie pas à certaines règles, si on n’est pas suffisamment « acceptables », alors on ne sera jamais représenté dans certains milieux.

Votre dernier album, Volk, se compose de reprises d’hymnes nationaux à votre sauce. D’où vous est venu un tel concept ?

Nous voulions faire un parfait album pop, cette musique nous intéresse beaucoup. Après tout, c’est la musique dominante depuis plus de 50 ans. Les hymnes nationaux sont la marque de fabrique des Etats, ce sont les chansons les plus populaires. Tout le monde est capable de chanter au moins un petit bout de l’hymne de son pays. Nous avons choisi de reprendre ces chansons car elles sont ce qu’il y a de plus « pop » dans un pays.

En allemand, « Volk » signifie « Peuple ». En slovène, le même mot signifie « Loup ». Est-ce une coïncidence, ou entendez-vous par là que l’homme est un loup pour l’homme ?

Nous avons voulu jouer sur l’acception germanique de ce mot par opposition à l’acception slave. Ce n’est que l’un des nombreux jeux de mots que l’on retrouve dans l’album.

A propos de Volk, pourquoi certaines paroles de Satanic Verses, issu de votre album Wat, sont-elles reprises sur le titre America ?

Nous avons trouvé ces paroles très appropriées à l’hymne américain, et nous avons décidé de les réutiliser. Nous n’avons jamais beaucoup joué Satanic Verses sur scène, alors autant que les paroles resservent. Nous avons aussi emprunté des paroles directement à l’hymne américain et à la Constitution, mais nous pensions que rajouter ces paroles serait intéressant. L’idée de Satanic Verses était bonne, mais le résultat n’a pas très bien fonctionné, alors nous pouvions nous resservir de ces paroles.

Qu’exprime la peinture (un loup portant un masque d’homme) qui se rapporte à ce morceau sur l’édition spéciale de l’album ? Cela signifie-t-il que les Etats-Unis sont des loups déguisés en bergers ?

Il y a plusieurs interprétations possibles. Nous laissons aux gens le soin de se faire leur propre idée. On ne peut pas vraiment chercher à expliquer le moindre petit détail de façon rationnelle.

Lorsque l’on écoute la chanson Francia, on peut entendre quelques allusions aux émeutes des banlieues françaises de 2005. Quels liens faites-vous entre ces révoltes et l’hymne français ?

C’est une pure coïncidence. C’est d’ailleurs très étrange : nous avons fini la chanson avant le début des émeutes. Nous nous sommes inspirés de l’hymne français d’origine, qui est assez gore ; la chanson était finie quand les émeutes se sont déclenchées.

Passons maintenant au récent DVD que vous avez sorti, The Divided States Of America. Au début, on peut voir un sac en plastique planant dans les airs. Est-ce une métaphore, voire un clin d’?il au film American Beauty ?

Oui, bien sûr. Le réalisateur, Sa?o Podgor?ek, a tourné cette scène en hommage à American Beauty, un film qui nous plonge très profondément dans la psychologie américaine. Pendant le tournage du film, nous avons vu un sac en plastique qui voletait dans les airs, et le réalisateur l’a tout simplement filmé.

Vos fans sont clairement individualisés dans le DVD. On y voit un rasta, un national/socialiste, des artistes, un père de famille avec ses deux filles… Parallèlement, la notion de collectif est très importante pour LAIBACH. Comment expliquez-vous cette différence ?

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que ce film n’a pas été réalisé par LAIBACH. Il a été réalisé par Sa?o Podgor?ek, qui est un très bon ami. Il a sa propre vision des choses en ce qui concerne la façon dont LAIBACH doit être présenté, nous ne pouvons pas lui donner d’ordres. Et puis, on ne peut pas attendre des gens qu’ils agissent de la même façon que nous. Nous fonctionnons en collectif pour la bonne raison que nous ne faisons pas partie de ce groupe pour flatter notre ego personnel. Nous faisons partie du groupe car ainsi, nous pouvons faire des choses que nous ne pourrions pas faire seuls. Cette philosophie est très importante pour nous, mais pour le public, bien sûr, c’est différent.

Je ne sais pas si vous êtes toujours en contact avec le philosophe slovène Slavoy Zyzek…

Nous avons gardé contact. Slavoy est la plus grande popstar de Slovénie !

Selon lui, votre message principal est que le peuple veut toujours plus d’aliénation. Que pensez-vous de cette analyse ?

C’est une interprétation très intéressante. Je ne pense pas que ce soit tout à fait notre message, mais après tout, Slavoy a toujours raison, même quand il a tort !

Vous dites que la musique pop est faite pour les moutons. Ceci était dit, quel regard portez-vous sur le metal avec lequel vous avez flirté sur l’album Jesus Christ Superstar ou en reprenant des titres de MORBID ANGEL ou RAMMSTEIN ?

Ce n’étaient pas vraiment des reprises. RAMMSTEIN et MORBID ANGEL nous ont demandé de faire des remixes de leurs chansons, et nous avons accepté. Nous ne sommes pas des fans de metal. Nous en écoutons, mais nous ne suivons pas vraiment ce qui se passe dans ce milieu. Nous ne savions pas grand-chose de MORBID ANGEL avant de rencontrer les membres du groupe. Ce sont des types très sympas. Nous ne sommes pas exactement un groupe de remixes, mais de temps en temps, on accepte d’en faire quelques-uns.

Pourquoi avoir choisi de faire du metal sur Jesus Christ Superstar ?

Nous voulions parler de deux choses : la religion et les comédies musicales. A nos yeux, les concerts metal ressemblent beaucoup aux comédies musicales des années 60, du point de vue de l’iconographie. Dans la comédie musicale Jesus Christ Superstar, tous les personnages avaient les cheveux longs, comme les musiciens de metal aujourd’hui. Inconsciemment, les rockeurs cherchent à retrouver l’image de Jésus avec leurs cheveux longs. Jésus est une vraie icône pop. Le metal cherche constamment à faire la morale, cette musique ne parle que d’éthique, de religion et de Dieu. C’est la raison pour laquelle nous avons choisi d’utiliser ce genre musical pour aborder le même sujet.

Peux-tu expliquer le concept de « rétrogradisme » que vous utilisez pour qualifier votre ?uvre au sein du NSK ?

En fait, il s’agit de « rétrogardisme ». Le concept n’est pas compliqué : avant-garde, rétro-garde. LAIBACH a été le premier membre du NSK à utiliser le concept d’avant-garde monumentale. Les premières expositions que nous avons organisées n’avaient rien de très original. Nous nous contentions de prendre des choses historiques, de les mettre dans un nouveau contexte et de les réinterpréter. Notre comportement était très avant-gardiste, mais notre méthode était plus rétro-gardiste. Nous faisions du passé un collage, nous lui donnions un nouveau sens, un nouveau contexte. Nous qualifiions notre ?uvre de « monumentale » car tout ce que nous faisions, concerts ou expositions, était absolument énorme. Plus tard, le mouvement a vu la naissance des rétroprincipes, des principes postmodernes qui expriment tout le concept du NSK.

Peux-tu nous expliquer ce que vous avez souhaité faire avec la chanson Opus Dei, Life is Life?

Le rétrogardisme est un concept très intéressant pour analyser des chansons comme Life is Life, Get Back ou Sympathy for the Devil. Quand nous avons commencé à travailler sur l’album, nous n’avons rien de prêt, à part le titre. Nous savions seulement que cet album s’appellerait Opus Dei. En latin, cela signifie “?uvre de Dieu” ; c’est aussi le nom d’une organisation catholique plus ou moins secrète. Après que nous ayons trouvé le titre, nous avons commencé à travailler sur les chansons. Life is Life nous semblait être une chanson parfaite pour recevoir le titre de “Opus Dei”. C’est une chanson très positive, pratiquement un manifeste pour la vie. Il est très difficile d’expliquer le sens du titre, ce n’est pas forcément rationnel. La plupart du temps, c’est même totalement spontané. Plus tard, l’Opus Dei a cherché à faire interdire l’album en Allemagne. C’était… intéressant.

Si LAIBACH pouvait avoir une seule mission, quelle serait-elle ?

Une seule mission ? Faire en sorte que le Mal pète les plombs !

Peux-tu nous parler un peu de Peter Mlakar et de son ?uvre ?

Nous avons travaillé avec Peter à plusieurs reprises, il a collaboré à quelques-uns de nos projets. En règle générale, nous lui demandions de faire une apparition sur un album, un petit discours sur une chanson. Nous lui demandions de venir puis nous écrivions son discours ensemble. Il a fondé son propre département au sein du NSK, Department for Pure and Applied Philosophy. Il continue à écrire des livres et à donner des conférences. Il a récemment sorti un nouveau livre, mais il n’existe qu’en slovène, il n’y a pas de traduction. Nous ne sommes pas aussi souvent en contact qu’avant, mais il continue à travailler.

Quels sont les projets de LAIBACH ? Peut-on s’attendre à un nouvel album ?

Nous allons sortir Laibach Kunst Der Fuge, notre interprétation de l’Art de la Fugue de Bach, dans quelques semaines. J’espère que nous pourrons partir en tournée avec cet album, même si la tournée ne sera pas aussi longue que pour Volk. Nous travaillons également en ce moment sur le Parsifal de Wagner, avec un ami compositeur classique. Et nous nous penchons sur un nouvel album.

Entretien réalisé le jeudi 14 février 2008 à Paris.

Traduction : Saff

Site Internet LAIBACH : www.laibach.nsk.si



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