Akiavel avance sereinement. Avec quatre albums en sept ans, le groupe s’est déjà construit une fanbase solide. Et la formation ne compte pas s’arrêter là, enchaînant concerts et festivals estivaux. InVictus confirme le professionnalisme du groupe, porté par un death metal puissant, un concept fort et une direction claire. Malgré une sortie concurrentielle dans un registre qui semble parfois saturé, l’album parvient à tirer son épingle du jeu. Il faut dire que les mélodies d’Akiavel ont un goût prononcé de « reviens-y » : riffs entêtants, accroche immédiate et growl percutant. De plus, la charismatique frontwoman Auré ne ménage pas ses efforts pour faire d’Akiavel un futur grand nom de la scène.
Pour en savoir davantage sur l’esthétique du projet, c’est justement avec la musicienne que nous avons pu échanger. Revenant sur ses jeunes années dans le metal, à une époque où les spectatrices étaient plus rares, Auré s’est aussi confiée sur les fondations d’Akiavel et sur les perspectives que le groupe continue de se créer. Comme à notre habitude, nous avions de nombreuses questions — et cela tombait bien : la chanteuse, aussi sympathique que loquace, n’avait pas sa langue dans sa poche. Il en résulte un échange riche, qui permet de plonger en profondeur dans l’univers d’Akiavel.
« Je crois que c’est l’album où j’ai mis le plus de cœur au niveau des textes. Ma petite patte à moi est de prendre de vraies histoires pour que ce soit percutant et fort, car ça a existé. De base, émotionnellement, il se passe quelque chose. »
Radio Metal : Aujourd’hui, Akiavel s’est fait une place dans la scène française. À quel moment avez-vous senti que le vent commençait à tourner pour vous ? Qu’est-ce qui a été le déclencheur de votre petit succès ?
Auré Jäger (chant) : A la base, entre Chris [Falzei], Jay [Gérard Perez] et moi, il y a vraiment eu un coup de foudre musical et amical. Depuis toujours, nous fonctionnons en osmose, nous sommes une véritable famille. A mon sens, c’est ça qui compte plus que tout. Nous avons un lien très fort. Depuis 2018, nous nous parlons tous les jours. Il n’y a pas un jour où nous ne nous sommes pas parlé. Je pense que ça aide énormément pour le travail, afin de mener notre projet là où nous avons envie de le mener. Après, qu’est-ce qui nous a véritablement projetés ? À mes yeux, c’est quand nous sommes arrivés chez Rage Tour. À cet instant, beaucoup de portes se sont ouvertes à nous. Depuis ce moment, nous avons eu beaucoup d’opportunités. Néanmoins, nous avons dû faire nos preuves. Quand le groupe s’est créé, nous avons sorti un album quinze jours avant la « petite grippe » qui nous est tombée sur le coin du nez et nous n’avons pas réussi à le défendre. Nous en avons créé un deuxième pendant cette période car nous étions hyper productifs, nous avions envie de faire de la musique alors que ce n’était pas autorisé… Nous avons donc eu trois albums à défendre d’un seul coup, le jour où les scènes se sont réouvertes au public. Nous étions remontés à bloc. Et pendant cette période, nous avons fait énormément de promotion sur les réseaux sociaux, ce qui fait que les gens nous attendaient au tournant, ils se sont dit : « Akiavel, on commence à connaître le nom, mais est-ce que sur scène, ça fait ses preuves ? » Il a donc fallu que nous prouvions ce dont nous étions capables sur les planches. Rage Tour nous a fait confiance et la collaboration s’est très bien passée. Nous sommes très heureux de faire partie de l’équipe. Nous avons fait de belles rencontres. Nous jouons énormément. Nous sommes très contents de ce qui nous arrive.
Tu dirais que c’est surtout le live, plus que le studio ou les clips, qui vous a fait connaître ?
Je pense que c’est un tout. Nous n’avons jamais lâché notre activité sur les réseaux sociaux. Dans le monde d’aujourd’hui, on est obligés de montrer régulièrement ce qu’on prévoit, un nouveau clip, un nouveau morceau, des petits morceaux de vie où on se retrouve et fait des choses pour faire avancer le projet. Aujourd’hui, on est obligé de se mettre en avant, sinon on est vite oublié. La société d’aujourd’hui va très vite. Les gens sont apparemment très contents de ça, parce que la fan base que nous avons réussi à construire jusqu’à maintenant, ce sont des auditeurs qui ne nous ont pas encore lâchés. Nous étions très heureux de pouvoir faire un tour de France grâce à Rage Tour. Ça nous a permis de rencontrer tous les fans qui nous écoutaient avant même que nous montions sur scène. Le fait de monter sur scène a eu pour effet que les gens se disent : « Ah ouais, c’est ça, c’est cool ! » Les gens viennent à nous, nous discutons, nous buvons un coup ensemble, et c’est très cool. Il y a ce contact humain qui est très important, je pense, au-delà de tout ce qui est réseaux sociaux ou Internet. Là, tu vois les gens pour de vrai, tu captes une réelle énergie. Le tout fait que ça se passe bien, mais à mes yeux, sincèrement, je pense que c’est la scène qui fait que nous parvenons à convaincre un auditoire, car il y a des personnes qui ne traînent pas forcément sur Internet, qui nous découvrent sur scène et qui ensuite nous suivent. C’est un moyen d’élargir l’auditoire. La scène, c’est primordial. Rencontrer le public en personne, c’est magique.
On a le sentiment que vous emmenez votre communauté avec vous, au jour le jour, étape par étape. Dans votre communication, vous avez une façon de dire : « Cette histoire, on l’écrit tous ensemble. » Les réseaux sociaux sont pour vous un vrai moyen d’établir le lien.
Bien sûr. On peut se permettre beaucoup de choses sur les réseaux. Par exemple, il y a eu la Journée de la femme. Nous avons fait un post avec les femmes qui entourent le groupe. Je pense à Bérangère, à Marie, à Fiona. Il y a des femmes présentes, proches du groupe, que nous voulons mettre en valeur. C’est avant tout avec beaucoup de bienveillance que nous choisissons de mettre en lumière les belles choses qui nous arrivent. Sans ces femmes, nous ne sommes rien. Nous utilisons les réseaux surtout pour transmettre les informations du groupe et aussi pour d’autres choses. Là, nous avons ouvert notre boutique en ligne, donc nous avons le merch pour les personnes qui ne peuvent pas forcément se déplacer aux concerts. Nous faisons passer cette info, nous allons mettre un petit code pendant deux ou trois jours pour faire moins cher, etc. Ça prend aussi de cette manière, parce qu’il y a plein de choses à dire, c’est hyper varié. D’une certaine manière, nous vivons avec nos fans, car sans eux, nous ne sommes personne. C’est grâce à eux que nous nous produisons sur scène le week-end. Ça plaît au public de voir la vie du groupe qui évolue un petit peu tous les jours, avec des petites pensées de temps en temps, des choses toutes bêtes. C’est un outil qui permet de garder un contact permanent avec notre public.
« Bien sûr, tu joues un rôle parce que tu te produis devant des gens, un personnage s’empare de toi. Mais en fin de compte, ce personnage, je pense que tu le connais depuis toujours, parce que c’est cette petite chose qui est tout au fond de toi, qui se réveille et qui a le droit de s’exprimer. »
Comment fonctionne la composition dans le groupe ?
Ça a toujours fonctionné de la même manière. Nous sommes très productifs, chacun de notre côté, que ce soit au niveau de la guitare, la basse, la batterie ou du chant et de la recherche de textes pour ma part. Nous avons toujours été très productifs chacun dans notre domaine. Lorsque nous mettons nos idées en commun, nous trions et choisissons ensemble. C’est un véritable travail d’équipe. Les riffs proviennent généralement de Chris. C’est ce qui fera la mélodie et permet de rythmer au mieux le morceau sur lequel nous travaillons. Par la suite, les choses s’enchaînent. Les idées continuent de fuser. Par moments, des modifications apparaissent, car à force d’écoutes, un membre souhaitera améliorer, en disant par exemple : « J’ai besoin d’une mesure de plus pour placer tel texte qui rendrait bien derrière. » C’est un gros travail d’équipe.
Au-delà de la musique, Akiavel, c’est également une esthétique, une imagerie travaillée, rien n’est laissé au hasard. Les paroles, les images, les concepts d’Akiavel sont-ils décidés collégialement ?
Je propose quelque chose par rapport à ce que j’ai en tête au niveau de la trame principale d’un album. Ensuite, les garçons valident ou non – pour l’instant, ils ont toujours validé, donc tout va bien. Pour le côté artistique, j’explique pourquoi je voudrais aborder tel ou tel sujet et ensuite, c’est beaucoup Chris qui gère l’imagerie d’Akiavel. Il va contacter les artistes et leur expliquer ce que nous souhaitons avoir sur nos albums. Encore une fois, c’est un travail d’équipe. Il y a des aspects qui surviennent de manière récurrente, comme le serpent, le temps, etc. Ce sont des éléments qui adhèrent au nom d’Akiavel plutôt qu’à un album en particulier. Il y a une trame très logique qui se crée entre tous les albums au niveau artistique, de l’imagerie, des textes, des thématiques abordées, etc.
Au début, vos groupes de chevet étaient Morbid Angel, Deicide, Obituary, Cannibal Corpse, Testament et Gojira. Est-ce toujours les mêmes ou vos références ont évolué ?
Ils restent nos influences préférées. Chacun des musiciens a forcément une culture dans laquelle il a évolué parce qu’elle l’a touchée. Nous avons toujours l’envie de rester un petit peu dans cet esprit, mais nous restons aussi très ouverts à ce qui se fait actuellement. Je suis une grande fan de Carcass, de Cannibal Corpse, etc., du vieux death metal, mais en parallèle, je regarde régulièrement, ces derniers mois, des vidéos avec Will Ramos, car il a vraiment des techniques de chant particulières que j’aime beaucoup. A la fois, il fait une musique très moderne. Sur le dernier album, au niveau de l’identité musicale, nous avons toujours ce death metal mélodique qui nous colle à la peau – en tout cas, c’est l’étiquette qui nous a été mise –, mais nous avons quand même réussi à faire quelques rythmiques un peu plus explosives, en incluant plutôt du death metal contemporain. Nous avons également rajouté un style un peu plus thrash, histoire d’avoir quelque chose d’un peu plus nerveux et incisif dans les compositions. Nous avons essayé d’évoluer avec l’air du temps. Si on reste sur ses lauriers, il n’y a pas d’évolution possible. En tant que musiciens, nous avons bien sûr envie de toucher un maximum de public, mais surtout de rester dans un univers qui nous plaît et dans lequel nous avons envie de créer. Nous avons essayé énormément de choses et il y en a certaines que nous avons mises à la poubelle parce que nous nous sommes dit que ça ne nous correspondait pas à cent pour cent. Nous préférons rester sur quelque chose dont nous savons qu’il résonnera, nous plaira et avec lequel nous essaierons de plaire un peu à tous nos auditeurs.
J’ai l’impression que sur le nouvel album, InVictus, vous avez ouvert vos compositions sur un axe mélodique. Je pense notamment aux guitares, sur « Captured Alive », « Teenage Games » et « Lights For Life ». Est-ce là-dessus que vous avez voulu tirer un peu la corde aussi ?
Nous avons cette influence mélodique depuis le premier album. Mon guitariste vient du heavy et tout ce qui est death mélodique. C’est vraiment le truc d’Akiavel depuis le départ. Avec cet album, nous avons voulu insister sur le côté refrain et avoir des éléments qui se retiennent, que ce soit au niveau de la guitare ou du chant. Les refrains reviennent toujours en boucle. Généralement, quand tu proposes un bon refrain, le public peut chanter avec toi, et quand tu es sur scène, c’est une sensation extraordinaire. Le death mélodique reste le premier aspect qui ressort lorsqu’on écoute les morceaux, car ça donne une ambiance très sombre et émouvante. C’est entre la noirceur et le mélodique, avec une touche légèrement à l’ancienne que nous essayons de remoderniser avec d’autres influences.
« Avec Akiavel, nous avions l’intention de nous diriger vers une démarche professionnelle. Nous souhaitions un projet sérieux. Nous avons voulu taper fort dès le début. »
Tu as mentionné le thrash, mais je perçois également des influences hardcore sur certaines cassures, la place des basses ou la production en général. Est-ce volontaire d’explorer ce terrain ?
Tout à fait, car mon bassiste est un fan de hardcore. On peut retrouver dans les quatre albums des petites notes hardcore bien placées au bon moment – en tout cas, à nos yeux. C’est sa touche personnelle, car c’est un fou de hardcore, et nous aussi, nous aimons ça. Il n’y a aucune raison qu’il soit puni. Jay a une efficacité sur scène. Il a vraiment l’attitude hardcore quand il tape sur la basse et lorsqu’il danse avec elle. Ça rajoute quelque chose de super agressif. C’est vraiment très cool. J’adore. Et le public le prend très bien. Il est vrai qu’on ne peut pas nous ranger dans une case particulière.
Penses-tu que sur cet album, il y a aussi un effet Vamacara Studios pour le côté percutant ? Car HK Krauss a plusieurs fois enregistré avec des groupes de la scène moderne ou reliés au deathcore qui ont quasi tous ce sens du groove.
Tout à fait. Je trouve que HK a mis en valeur nos titres proposant de très bonnes idées. Nous lui avons envoyé des préprods pour qu’il commence à travailler dessus et lorsque nous avons enregistré pour de vrai, d’autres idées et manières d’amener le morceau nous sont apparues. Il a eu de très bonnes idées. Il a apporté sa pierre à l’édifice.
Au niveau du chant, tes graves sont particulièrement impressionnants et c’est aussi ce qui fait la marque d’Akiavel. Cela étant, j’ai l’impression que tu as voulu développer certains aspects plus fragiles. Est-ce que tu as cherché à donner une couleur plus émotionnelle à ta voix sur cet album ?
Tout à fait. Je crois que c’est l’album où j’ai mis le plus de cœur au niveau des textes. Ma petite patte à moi est de prendre de vraies histoires pour que ce soit percutant et fort, car ça a existé. De base, émotionnellement, il se passe quelque chose. En travaillant l’histoire et en essayant de trouver quelques phrases qui devaient revenir lors du refrain, j’ai tenté d’y mettre une grande profondeur émotionnelle. Ça provient du fond de mes tripes. C’est un album sur lequel nous avons travaillé comme des fous. Honnêtement, je suis fière du résultat. Je suis très contente du travail qui a été fourni dessus et du rendu. C’est pour ça aussi que je ne reste pas dans ma zone de confort au niveau de mes voix. J’ai voulu faire d’autres choses de temps en temps, me donner des petits challenges au niveau des parties vocales, comme sur « Guillotine » qui n’est pas dans mes habitudes. Le fait de commencer avec une voix médium, puis d’entrer progressivement dans le sujet en adoptant une voix plus criarde, plus souffrante, permet de mieux transmettre l’émotion lorsque la personne est confrontée à cette douleur. La voix est ainsi plus adaptée pour exprimer ce type de ressenti. On n’est pas dans la performance vocale. On est plus dans du growl émotionnel.
Tu as cité Will Ramos de Lorna Shore : est-ce davantage dans la scène deathcore que tu trouves cette sensibilité comparée à la scène death traditionnelle en ce qui concerne le chant ?
Peut-être, mais ce n’est pas là-dessus que je travaille forcément. Tout part du texte. J’écris des textes faits pour être gueulés. A partir de là, est générée à l’intérieur une émotion. Quand tu la cries, il y a un son qui va avec. La phrase va prendre tout son sens selon la façon dont tu vas l’interpréter. Lorsque je parle de Will Ramos, c’est plutôt sur ses performances vocales, la manière dont il parvient à passer d’un chant à l’autre. J’aime beaucoup sa texture. Concernant Lorna Shore, ce que j’apprécie, ce sont par exemple les albums où ils ont mis des harmonies, car avec du death, une voix death et des grosses guitares, c’est magnifique. C’est donc ça qui m’intéresse dans ce projet. Mais l’interprétation de mon chant découle surtout d’un état émotionnel.
Par exemple, « Lights For Life » a été écrit en un quart d’heure. Notre ancien lighteux est décédé en juin dernier. Une phrase m’a marquée, sa femme écrivait : « Fred est en train de devenir un super-héros en donnant ses organes. » D’un seul coup, ces mots m’ont touchée. Le stylo a écrit tout seul sur la feuille, parce que je souhaitais vraiment mettre en avant ce côté de lui. Il était toujours très souriant, il levait le verre, il était très festif et très gentil. Je ne voulais pas qu’on oublie. Dans le texte, il s’adresse à la personne à qui il donne ses organes. Je trouvais ça joli, dans le sens où ce n’est pas un cas unique. On peut s’identifier facilement à ce texte. Après, il y a cette gestuelle très théâtrale que je fais tout le temps, très naturellement, que ce soit sur scène ou dans les clips, afin d’imager au mieux ce que je suis en train de dire, car je sais que le chant death metal n’est pas toujours compréhensible lorsqu’on l’entend. Mettre beaucoup de gestes par-dessus permet d’imager un peu plus ce que j’ai envie de dire, même si on ne comprend pas les paroles. L’essentiel est de transmettre le message de manière émotionnelle
« La fleur est capable d’éclore à partir du chaos. Au milieu d’immeubles, là où tout a été rasé, où il y a eu une apocalypse, etc., il y a toujours un brin d’herbe, une petite fleur qui va pousser. C’est juste magique. C’est cette renaissance qui peut exister malgré l’adversité. »
Est-ce de la théâtralité ou cherches-tu au fond de toi cette personne émotionnelle, en faisant ressortir des souvenirs douloureux ?
Je pense qu’à partir du moment où t’as une âme artistique – que tu fasses de la peinture, de la sculpture, peu importe –, tu rentres dans ce rôle de la personne qui est vraiment au fond de toi. C’est facile de l’incarner car tu l’as enfouie quelque part. Lorsque l’occasion se présente de la libérer, elle explose. À mon avis, les artistes seront d’accord avec moi pour dire que, bien sûr, tu joues un rôle parce que tu te produis devant des gens, un personnage s’empare de toi. Mais en fin de compte, ce personnage, je pense que tu le connais depuis toujours, parce que c’est cette petite chose qui est tout au fond de toi, qui se réveille et qui a le droit de s’exprimer. En allant au bout de ce personnage, ça transmet une émotion supplémentaire. Si tu joues un rôle de manière fausse, ça se voit, ça sonnera faux, ça devient presque ridicule. On ne peut pas le cacher. Tu donnes au personnage le moyen de s’exprimer, il entre sur scène et il se nourrit de l’énergie qu’il y a en face : c’est important aussi. Si en face, tu as des personnes qui ne sont pas réceptives, il va se cacher un peu plus. Alors que lorsque tu as une foule en délire, que tu vois que ça slamme, que ça pousse un peu, etc., tout de suite, ça te donne une énergie supplémentaire et ça te nourrit pour en donner deux fois plus. C’est ce qui est beau dans la passion de la musique : c’est une énergie qui se transmet.
Je mentionnais tes graves tout à l’heure : où vas-tu les puiser ?
Je suis autodidacte et j’ai commencé à chanter il y a vingt ans. J’ai eu le temps de comprendre des techniques et ce que j’étais capable de donner. J’ai compris que plus tu vas chercher dans l’estomac, plus tu arrives à avoir du gras dans la voix. Tu as aussi une forme de bouche à faire, une position de la langue, etc. C’est tout un entraînement. Il faut aussi que tu trouves ta voix et ensuite, tu explores. Cela étant, je suis la padawan de Julien Truchan. Je suis sa première fan ! Selon moi, il incarne le chant le plus dark que je connaisse. Nous sommes très amis depuis mes dix-sept ans. Pour moi, il occupe toujours la première place en matière de chant. Je le trouve magique. Il n’y a que lui pour faire cette technique de pig squeal. Il est fou ! C’est génial ! Evidemment, j’ai été influencée pour descendre à fond grâce à son chant. Il a été ma muse au début de ma carrière musicale. Au fur et à mesure du temps, je suis passée par plusieurs groupes et j’ai appris d’autres techniques. À un moment donné, j’ai chanté dans un groupe de hardcore, donc j’ai appris d’autres choses. J’ai fait des reprises de black metal… Ce qui fait qu’au fur et à mesure, tu travailles plusieurs styles de voix.
Avec Akiavel, nous avions l’intention de nous diriger vers une démarche professionnelle. Nous souhaitions un projet sérieux. Nous avons voulu taper fort dès le début. Nous voulions un véritable studio pour notre premier album. Les trois premiers ont été enregistrés chez Sébastien Camhi. Afin de préserver ma voix et mon endurance, quelques mois avant d’enregistrer le premier album, j’ai arrêté de fumer. J’ai également suivi des cours de chant avec un professeur d’opéra. Il m’a appris, non pas à chanter en death, mais des techniques d’endurance, des exercices de respiration, des vocalises, etc. Il m’a été d’une grande aide. Pendant quatre ou cinq mois, je suivais ses cours à Marseille, une fois toutes les deux semaines, avant de rentrer au studio. Au studio, je sais que j’ai sept jours devant moi et il est important de ne pas se faire mal car j’ai dix morceaux à enregistrer.
Ce n’est pas forcément facile, car le studio, ce n’est pas comme la scène. Tu dois répéter plusieurs fois la même phrase, tu dois faire la même mais en plus aigu, ou en plus grave, ou en machin. Forcément, tu t’abîmes beaucoup plus. Si tu n’es pas préparé, tu peux te faire mal très rapidement. Tous les jours, il faut faire des petits exercices de respiration, des petites vocalises, etc. Tous les jours, quand je vais bosser, j’effectue des exercices dans la voiture pour entretenir les cordes vocales, les fausses cordes vocales qui t’aident justement à growler. Une fois que tu as fait tout ça, tu essayes de te faire le moins mal possible. Tu essayes de ne pas trop manger assis avant un concert. Ce sont des astuces de chanteur. Il n’existe pas de méthode miracle. Tu pousses et tu te mets des challenges. C’est important, car on n’a jamais fini d’apprendre.
La dernière fois que nous avons eu Stéphane Buriez, il était en train de bosser avec vous. Qu’est-ce que ça vous a apporté d’enregistrer aux côtés d’un taulier de la scène death metal comme lui ?
C’est génial ! Steph est un mec trop sympa, il est adorable, on rigole énormément avec lui. Par contre, à partir du moment où j’ai posé mes voix, c’est devenu un papa [rires]. Il m’a coachée. Il m’a donné une assurance. Il a été d’un sérieux extraordinaire, y compris avec certains mots anglais que je ne disais peut-être pas correctement en growlant, il me reprenait : « Refais-moi ce mot, il n’est pas bien prononcé. » Nous sommes allés jusque-là. Il m’a aussi beaucoup aidée à gérer un certain stress – il ne faut pas croire, on est beaucoup stressé ! On a beau avoir de l’expérience, on a quand même ce stress à gérer. Je me confiais par rapport à ça et il a eu les bons mots avec son expérience de musicien – ça fait quarante ans qu’il fait de la scène. Il est là, il m’explique plein de choses sur lesquelles je ne suis pas sûre de moi, il me dit : « Je connais ça. » Il m’a reboostée à plein de moments. Ça s’est trop bien passé avec Steph, je suis très contente d’avoir partagé cette expérience avec lui et HK aussi bien sûr.
« Nous tentons d’immerger au mieux l’auditeur dans un univers musical et artistique. Nous voulons créer une expérience complète et immersive. »
Autre personnage de la scène extrême, dans un autre registre : vous avez demandé quelques orchestrations au multi-instrumentiste Déhà. Quelles étaient les consignes que vous lui avez données ?
Nous savons que Déhà fait un super boulot. C’est un très bon musicien. C’est principalement Jay qui a échangé avec lui, donc je ne veux pas non plus trop m’avancer, mais ce que j’ai perçu est que nous lui avons donné le morceau en lui expliquant que nous souhaitions des orchestrations et il a fait exactement ce que nous recherchions. Il a touché dans l’émotionnel en plaçant des orchestrations au bons moments, en faisant ressortir quelque chose de très profond. Il a mis dans le mille. Il est très fort.
Qu’y a-t-il derrière le titre de ce nouvel album InVictus ?
« Invictus » signifie invincible. Ça incarne la résilience et le courage face à l’adversité. Comme d’habitude, les histoires sont tirées de la réalité et elles finissent d’une manière où, peu importe les épreuves de la vie, il existe une porte de sortie. L’album explore les dualités de la vie. Il y a la douleur et l’espoir, la faiblesse et la force, l’ombre et la lumière. Pour symboliser ces dualités, chaque morceau comporte une fleur. Pourquoi des fleurs ? Déjà, le metal et les fleurs, j’ai trouvé ça génial car ça ne se fait pas beaucoup [rires]. Quand j’ai proposé cette idée aux garçons, je me suis dit que j’allais me faire jeter ! En fait, ils ont accepté, j’étais très contente. La fleur a une grande symbolique, dans le sens où c’est à la fois fort et fragile. Cette dualité est hyper importante dans cet album. Et la fleur est capable d’éclore à partir du chaos. Au milieu d’immeubles, là où tout a été rasé, où il y a eu une apocalypse, etc., il y a toujours un brin d’herbe, une petite fleur qui va pousser. C’est juste magique. C’est cette renaissance qui peut exister malgré l’adversité. C’est un album qui tourne autour de la résilience et du courage.
V parlait des blessures de l’âme, du rejet, de l’abandon, de l’humiliation, de la trahison et de l’injustice. Væ Victis traite des blessures physiques au travers des récits de dix tueurs en série célèbres. Veni, Vidi, Vici parlait des épreuves que chacun peut affronter au cours de sa vie, chaque morceau représentant un chapitre différent de l’existence. Finalement, InVictus vient, d’une certaine manière, boucler la boucle et dire qu’après tout ce qui s’est passé, il faut rester debout…
C’est exactement ça. Tu as tout compris. En fait, la trame des albums, au fur et à mesure, est très logique. Il y a l’émotionnel, le physique, l’ombre, la lumière et maintenant la résilience. Il y a la trilogie et InVictus qui vient s’ajouter.
Tu disais que certains titres étaient inspirés d’expériences personnelles, de moments où vous étiez vulnérables, où il a fallu rebondir. Qu’est-ce qui t’a donné ce sentiment d’être invaincue ?
Je crois que chaque être humain a ses épreuves, ses démons, et c’est à nous de trouver les chemins. Cela étant, le seul morceau personnel est « Lights For Life », il touche le groupe directement, mais c’est suffisamment ouvert pour encourager cette action de don d’organe. Tous les autres morceaux de l’album sont des faits divers. A noter aussi que je suis restée en Europe pour cet album ; ce sont toujours des histoires qui se sont déroulées sur ce continent. Et je dirais que soixante-dix pour cent de l’album est français, car nous avons de quoi faire en France au niveau des histoires. Ça va parler de beaucoup de choses, de souffrance… Malheureusement, ce qui est tragique, c’est que ce sont beaucoup des histoires de viol, de violence, de torture psychologique, de torture physique, mais systématiquement, il y a une porte de sortie. C’est ce que j’ai trouvé chouette à explorer dans cet album. En particulier sur « Teenage Game ». Cette chanson est très dure. C’est l’histoire des Diaboliques de Saint-Vit. Ça parle de Kelly, une jeune fille française, qui a subi des tortures. Ce sont deux autres filles de quatorze ans qui ont décidé de tuer leur camarade. Elle a été laissée pour morte. Après avoir subi toutes les tortures possibles, elle a réussi à sortir de là. Je trouve qu’elle possède une force extraordinaire. Toutes les histoires qui sont contées dans cet album expriment ce type de sujet très fort et très violent. Aujourd’hui, Kelly est debout, elle est mariée, elle a des enfants, elle a un pavillon. Elle a écrit un livre et elle a une vie normale. Elle n’a pas de séquelles. C’est trop cool ! C’est un exemple de vie. Ce sont des histoires comme celle-ci qui me touchent et que j’ai envie de chanter.
De quelle manière lies-tu une fleur à un fait divers ?
Au début, ça a été un hasard. A force de relire mes textes, j’ai remarqué que dans plusieurs morceaux je disais le nom d’une fleur. Tout a débuté par « Membrane » qui retrace l’histoire de cette petite fille qui a eu le courage de sortir du camion de Fourniret. A chaque fois que, malheureusement, une gamine disparaissait, il y avait des marches blanches avec des roses blanches. J’ai mis ces roses blanches dans le texte. Dans « Guillotine », les gamins étaient partis cueillir des fleurs pour leur mère avant que la petite ne se fasse enlever devant les yeux de son frère. Ces fleurs étaient des orchidées sauvages. Ça a été très naturellement que j’ai dit : « Eureka, pourquoi pas la mettre à chaque fois ? » Il y a systématiquement quelque chose de logique par rapport au texte. Pour « Lights For Life », c’est le muguet, car lorsque ce drame a eu lieu, c’était la période et c’est la fleur de la chance : le don d’organe, c’est donner une chance à quelqu’un. Chaque fleur a une symbolique, une signification. « Oozing Concrete » – où on entend le tic-tac-tic-tac – est associé à la Passiflore qui, outre la couronne du Christ, symbolise le temps. Il y a l’histoire du père qui s’est battu pendant vingt ans pour faire enfermer le type qui a fait du mal à sa fille et aujourd’hui, il fleurit la tombe de cette dernière avec des bleuets, car c’est la fleur allemande – elle était partie en Allemagne avec sa mère et son nouveau copain, et c’est là que les événements ont eu lieu.
« En général, nous avons souvent deux coups d’avance. Nous savons comment s’appellera le cinquième album. Je suis déjà plongée dans certaines lectures pour travailler dessus. »
Dans « Daddy Defiled Me », c’est la pensée. Parce que toute la famille pensait que cette pauvre enfant avait rejoint une secte, alors qu’elle était sous leurs pieds dans un bunker où son père se rendait pour aller la violer pendant beaucoup trop d’années – je n’ai plus le chiffre exact. La pauvre a vécu enfermée dans une cave sous la maison, elle était sous les pieds de sa famille qui pensait à elle. « Captured Alive », c’est le dahlia blanc, car il y a des petites similitudes avec le meurtre du dahlia noir. L’état dans lequel nous avions retrouvé Elisabeth Short m’a rappelé l’état dans lequel on avait retrouvé le corps squelettique de Blanche dans sa chambre, dans un état déplorable, enfermée pendant des années. Elle était belle. C’était une femme magnifique, tout comme Elisabeth Short. Elle avait une classe. Elle était jolie comme tout. C’était un vrai cœur. Elle a été détruite. Ces petites fleurs ont trouvé leur place très naturellement.
La figure qui est au centre de votre pochette porte un médaillon à l’effigie du groupe et semble en bien mauvaise posture. Incarne-t-elle toutes les histoires ou une en particulier ?
C’est la globalité. Cette pochette évoque la fragilité et la complexité de la vie, entre le miroir qui est brisé et les serpents qui sont là depuis le premier album, qui peuvent étouffer, qui peuvent mordre, qui sont sournois, qui peuvent empoisonner, mais qui tournent autour, ils n’ont pas encore agi. Tu as des petits symboles un peu partout sur cette pochette. Avec l’expression sur le visage de cette égérie, ça représente la fragilité, c’est : « Je suis en mauvaise posture ! », mais elle est là, encore assise. Il y a l’idée de : « Je suis en bas, mais pas encore complètement en bas. »
L’artwork est assez riche – il y a aussi la pomme croquée, la faux, etc. Ce sont des indications que vous avez données à l’artiste Dom ?
Oui, car il y a plein d’éléments qui reviennent depuis le premier album. Il y a des symboles comme le temps, celui des serpents, le A du milieu d’Akiavel que nous essayons de planquer quelque part, la pomme qui représente le péché originel, etc. Il y a plein de choses que nous essayons de faire revenir de façon plus ou moins subtile au fil des artworks. Nous ajoutons aussi des éléments en fonction du sujet de l’album. Par exemple, le plus évocateur ici, c’est la peinture du dos qui illustre les onze fleurs dans un crâne humain servant de vase. Tout est dit dans cette image. Nous tentons d’immerger au mieux l’auditeur dans un univers musical et artistique. Nous voulons créer une expérience complète et immersive. Nous sommes très heureux de l’artwork, car c’est une vraie artiste peintre qui bosse très bien. Nous sommes contents de passer par une peintre plutôt que par de l’IA, comme ça se fait aujourd’hui. Il y a vraiment une âme. La plupart de nos fans nous disent : « Elle est belle, cette pochette ! Il est beau, ce tee-shirt ! » Oui, car nous avons fait appel à de vrais artistes qui dessinent [rires]. Il y a un truc en plus. Je trouve qu’il manque quelque chose de vivant lorsque c’est trop propre, trop aseptisé. Le fait de passer par Dom, nous trouvons que c’est la meilleure des manières pour vraiment offrir à l’auditeur une expérience immersive.
L’immersion passe aussi par la façon dont vous nommez les albums : la lettre V pour le chiffre cinq concernant le premier opus, deux V pour le deuxième album Vae Victis, trois V pour Veni, Vidi, Vici. Le quatrième album est InVictus, avec le I et le V majuscules formant le chiffre quatre en chiffres romains. Est-ce que cet ensemble est essentiel pour donner un aspect complet au projet ?
Effectivement, tout a une logique en fonction des thèmes, des artworks et de l’évolution. Il y a une trilogie : V, VV, VVV. L’album InVictus boucle les choses, mais offre à la fois une ouverture faisant dire qu’il va se passer quelque chose après. Nous avons réfléchi, évidemment. En général, nous avons souvent deux coups d’avance. Nous savons comment s’appellera le cinquième album – s’il voit le jour, car il faut d’abord promouvoir le quatrième ! Je suis déjà plongée dans certaines lectures pour travailler dessus.
Il y a un côté « jeu de piste » pour l’auditeur, avec le côté easter eggs, des petits éléments cachés, etc. ?
Absolument. Enfin, pas sur Vae Victis, car nous avons voulu que ce soit un album très froid. Dans celui-là, il n’y a pas forcément de jeu, mis à part les petits éléments qu’on trouvera sur l’artwork. En revanche, par exemple, le premier album parle des cinq blessures de l’âme, mais en retournant le CD, chaque première lettre de chaque titre forme un mot, puis un deuxième mot ; ça peut se lire à la verticale.
« Quand tu croises quelqu’un en soirée, si tu veux lui faire écouter quelque chose, tu ne vas pas forcément aller sur Spotify ou Deezer, tu iras sur YouTube. Le fait d’offrir une image en plus d’un son, ça rajoute quelque chose. Etant assez attachés à ce côté un peu classe, très élégant qu’il y a autour d’Akiavel, nous aimons mêler ces deux aspects. »
Akiavel, ce sont également des clips vidéo. C’est important pour vous, en termes d’esthétique ?
Oui. En fait, par exemple, quand tu croises quelqu’un en soirée, si tu veux lui faire écouter quelque chose, tu ne vas pas forcément aller sur Spotify ou Deezer, tu iras sur YouTube. Le fait d’offrir une image en plus d’un son, ça rajoute quelque chose. Etant assez attachés à ce côté un peu classe, très élégant qu’il y a autour d’Akiavel, nous aimons mêler ces deux aspects. En vidéo, le côté dualité ressort mieux. Nous travaillons avec un ami, Mr. Cana, qui a produit une grande partie de nos clips. Deux sont sortis avec Disclosure Productions. Les autres clips ont été faits par Mr. Cana, car nous apprécions énormément son œil artistique. Il a véritablement de belles propositions. Nous aimons sa manière de procéder. Nous passons toujours un super moment avec lui. Nous trouvons ça important de mettre du visuel sur une chanson.
Il y a effectivement toujours eu une certaine élégance dans votre style un peu gothique, que ce soit sur scène ou dans vos photos promotionnelles. C’est valable pour tes tenues, mais aussi celles de tes musiciens. Est-ce quelque chose que vous élaborez spécifiquement ?
C’est très drôle, car c’est né d’une idée toute bête. Le premier morceau que nous avons voulu faire en clip est « The Witness ». J’ai dit aux gars : « Witness, c’est les invités : on s’habille hyper classe, comme si on allait à un mariage. Sur du death metal, ce sera trop bien ! » J’ai lancé l’idée comme ça et finalement, c’est resté. Les gens ont trouvé géniale la démarche d’être bien habillé qui casse les codes avec le côté très brutal du death metal. A la fois, il y a l’aspect mélodique qui s’accorde bien avec et ça va de pair avec nos personnalités. Encore une fois, c’est une question de dualité. Ça fonctionne, ça nous plaît et ça rajoute une touche différente sur scène, que ce soit chez les garçons ou moi-même. Ça nous fait une tenue de scène ou pour les visuels qui sort de l’ordinaire.
C’est votre premier album chez Verycords. Pour les deux précédents, vous étiez indépendants. Pourquoi avez-vous quitté l’indépendance et signé sur un label cette fois-ci ?
L’opportunité s’est simplement présentée à nous. C’est le rêve de beaucoup de groupes de pouvoir signer sur un label important. Lorsque Verycords nous a proposé de faire partie de l’écurie, nous n’avons pas longtemps réfléchi. Nous étions ravis, car à l’instant où on signe sur un label, on est pris un peu plus au sérieux. Je pense principalement aux scènes à l’international. Nous allons pouvoir commencer à sortir un peu de France.
Akiavel fait partie de l’ONG Savage Lands. On peut t’entendre sur le morceau « Army Of The Trees », qui est sorti sur l’album du même nom le 14 février chez Season Of Mist. Pourquoi était-ce important pour vous de vous impliquer dans ce projet ?
C’est venu naturellement, avant le Hellfest et tout le reste. Nous trois, mais surtout mon guitariste et moi, sommes fous d’animaux. Lorsqu’il s’agit de la cause animale, nous sommes les premiers à nous mobiliser. C’est tout naturellement que Sylvain Demercastel, un des boss de Savage Lands, nous a contactés en nous disant : « On voit qu’avec Akiabel, vous êtes sur une ascension, ça nous ferait plaisir que vous fassiez partie de l’équipe en tant que groupe français, si ça vous intéresse de soutenir la cause. » Forcément, vu que ça fait partie de nos valeurs, donc nous avons voulu apporter notre pierre à l’édifice. Nous partageons les actions, nous avons invité Sylvain sur scène lorsque nous avons joué au Hellfest pour représenter Savage Lands, etc. Niko de Tagada Jones, qui est aussi notre tourneur, s’est également présenté avec nous sur scène. C’était une petite équipe de soutien. Il m’a demandé de chanter « Army Of The Trees » en collectif avec les groupes français qui sont avec eux. Bien évidemment, j’ai accepté de poser ma voix dessus. Si ça peut permettre de faire évoluer les choses, tant mieux.
« C’est chouette de voir maintenant autant de nanas que de mecs, mais chacun a sa part d’histoire à offrir au monde, son énergie à transmettre, sa pierre à apporter à l’édifice. Pour ma part, il n’y a pas de frontières. A partir du moment où une personne s’exprime par la musique ou n’importe quelle forme d’art, c’est qu’elle a un message, une émotion à faire passer. »
Tu l’as évoqué tout à l’heure, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, Akiavel a publié un message : « Nous pensons à toutes les femmes qui brisent les chaînes, défient les stéréotypes, que ce soit sur scène, en coulisses ou dans la vie quotidienne. » Vous avez utilisé le hashtag More Women On Stage. Ça fait vingt ans que tu es active dans la scène metal. Quel est ton regard aujourd’hui sur l’évolution de la place des femmes dans cette scène ?
Il y a tellement de choses à dire ! Lorsque j’ai commencé à chanter, déjà, je ne savais pas qu’une femme pouvait faire du death metal. À l’époque, il n’y avait pas encore ce petit rectangle dans les poches avec Internet dessus. C’était avant Internet ! Les nanas que je voyais en concert, déjà il y en avait trois et c’était généralement la femme du gars. Ce n’était pas forcément une nana qui écoutait du metal. Au fil du temps, j’ai rencontré des filles qui écoutaient du metal pour de vrai, qui ne faisaient pas semblant. Une communauté a commencé à se créer. À cette époque, j’étais dans le nord de la France, et je l’ai vu ainsi. J’ai trouvé ça trop cool d’avoir enfin des copines qui écoutaient les mêmes sons que moi. Ensuite, j’ai commencé à voir des musiciennes sur scène. J’étais là : « Ouah, c’est trop génial ! » À cette époque, c’était beaucoup des groupes comme Nightwish. Dès qu’il y avait une femme dans un groupe, c’était soit la bassiste, soit la chanteuse lyrique/opéra. Il n’y avait pas énormément d’alternatives, en tout cas, de ce qu’on pouvait voir dans le nord de la France. Au fil du temps, on a commencé à voir grandir des groupes comme Arch Enemy et on se disait : « Ça y est, les meufs commencent à faire du brutal ! » Maintenant, il y a de plus en plus de fans et de musiciennes. La scène s’est un peu plus ouverte.
Ce que j’ai surtout envie de dire, c’est que la musique, comme toute forme d’art, n’a pas de frontières. Je tiens à insister là-dessus, car étant une femme dans le milieu metal, c’est une question qui revient souvent : « En tant que nana dans le milieu metal, comment tu te sens ? » Je réponds souvent la même chose : n’importe quelle forme d’art n’a pas de sexe, pas de couleur de peau, etc. On est des êtres humains ayant une émotion à transmettre. Le fait d’être une femme ou un homme importe peu, finalement, à partir du moment où tu as un message à faire passer. Tu me mets toute seule, sans Chris et Jay derrière moi, je ne suis personne. Nous sommes une équipe. Je suis comme les autres, je suis traitée de la même manière que les garçons. Ce n’est pas parce que je suis une femme qu’on me dorlote plus. Je dois faire mes preuves, comme tout le monde. Il n’y a pas de traitement de faveur, ni de chantage.
Hier, j’ai eu une discussion à ce sujet avec une amie. Elle m’a demandé : « Est-ce que tu es au courant qu’au Hellfest, il va y avoir une scène uniquement pour les filles ? » Je lui ai dit que j’étais très partagée à ce sujet. C’est très gentil de donner une scène aux femmes, mais au final, n’est-ce pas une manière de les mettre dans une case et de les ranger bien proprement quelque part pour qu’elles soient contentes ? Et puis, n’est-ce pas se tirer une balle dans le pied, car qui ira se « rincer l’œil » sur les scènes réservées aux femmes ? Ce ne seront peut-être pas des personnes bienveillantes. Après, attention, c’est juste mon avis. Je leur souhaite le meilleur, j’ai vraiment envie que ça fonctionne, mais je reste très prudente avec ce genre de sujet, car en donnant de l’importance de cette manière, on risque d’attirer l’effet inverse. D’un côté, je me dis que c’est chouette et, d’un autre côté, je ne suis pas sûre que ce soit l’idée du siècle.
En vingt ans de musique – et même plus, car je traîne mes grolles dans le metal depuis plus que ça –, j’ai vu l’évolution. J’ai rencontré des femmes qui sont de vraies passionnées de musique dans tous les sens, que ce soit des musiciennes, journalistes, backliners, barmaids, bénévoles, etc. C’est génial de pouvoir échanger avec des nanas comme ça. D’un autre côté, c’est tout aussi enrichissant d’échanger avec des garçons. C’est chouette de voir maintenant autant de nanas que de mecs, mais chacun a sa part d’histoire à offrir au monde, son énergie à transmettre, sa pierre à apporter à l’édifice. Pour ma part, il n’y a pas de frontières. A partir du moment où une personne s’exprime par la musique ou n’importe quelle forme d’art, c’est qu’elle a un message, une émotion à faire passer.
Penses-tu qu’encore aujourd’hui il est compliqué d’être une frontwoman dans ce milieu ?
Non. Lorsque j’ai débuté dans la musique, oui, car les femmes n’étaient pas considérées en tant qu’artistes. C’est même arrivé l’année dernière : on m’a prise pour la copine de mon guitariste ou de mon bassiste. On est tout de suite cataloguée par certains. Et à l’époque, on me voyait arriver sur scène, les mecs se disaient : « Ah, super, elle va nous faire de l’opéra ! » Eh bien, non ! Je sortais ma voix death et je faisais mon job de front. C’était un peu surprenant, car justement, il n’y avait pas beaucoup de femmes. En France, il y avait Eths, à l’international, il y avait Arch Enemy, Sinister aux Pays-Bas, et quelques autres. Au fur et à mesure du temps, de plus en plus de femmes ont pris un micro.
« La communauté metal est très bienveillante, très respectueuse avec les femmes, elle ne les met pas de côté. Elle est assez ouverte pour tout prendre. On écoute plein de choses à côté, autres que du metal. On est capable d’entendre plein d’idées même si ce ne sont pas les nôtres. J’échange très souvent avec des metalleux et mes échanges sont à chaque fois très enrichissants. »
Aujourd’hui, je ne me sens pas jugée à la première minute, alors qu’à l’époque, oui. Il y a aussi l’expérience musicale qui entre en jeu. On n’est pas des lapins de trois semaines. On arrive sur scène, on connaît notre job, on connaît le set sur le bout des doigts, on met le feu et on communique avec le public qui est devant soi. On est « en place » sur le travail à réaliser. Si on commence à être hésitante, en se disant : « Je ne vais pas plaire », à se mettre des barrières, ça va produire une énergie négative. Alors que si tu y vas détendue et que tu fais quelque chose, si c’est réactif, c’est trop cool, si ça ne l’est pas, tant pis, vas-y quand même, fais ton job. Au moins, tu te seras amusée et tu auras prouvé ce que tu as dans le ventre.
En étant une frontwoman, il faut simplement rester attentive et agir en fonction du public qu’on a en face de soi. Parfois, je me dis : « Bon, je ne vais pas slammer aujourd’hui » [rires]. C’est bête, mais tu le sais à force. Tu sais que tu es entourée de belles personnes qui sont là en cas de besoin. C’est vraiment de la prudence toute simple, car il ne m’est jamais rien arrivé et jusqu’à présent, je n’ai jamais entendu le fameux « à poil » dans le public – bon, après, je suis un peu sourde [rires]. Peut-être que ça a déjà été dit à voix basse, mais en tout cas, je ne l’ai jamais subi et tant mieux. Il y a cette notion de respect, car je suis une femme et on ne va pas se permettre de gueuler n’importe quoi, et je n’ai pas envie qu’on le fasse. Je remercie le public pour le respect qu’il témoigne. Même les milliers de fois où j’ai slamé, où j’ai sauté dans le public quand j’étais sur scène, je n’ai jamais ressenti de gestes déplacés, ni de marque d’irrespect. Dieu sait que nous avons fait beaucoup de scènes en France et je n’ai jamais été dans un lieu où je ne me sentais pas en sécurité en tant que femme.
Je pense que la communauté metal est très bienveillante, très respectueuse avec les femmes, elle ne les met pas de côté. Elle est assez ouverte pour tout prendre. On écoute plein de choses à côté, autres que du metal. On est capable d’entendre plein d’idées même si ce ne sont pas les nôtres. J’échange très souvent avec des metalleux et mes échanges sont à chaque fois très enrichissants, car, au niveau de l’esprit, ce sont des discussions ouvertes et respectueuses. C’est pourquoi je suis très fière de notre scène metal française.
Ces derniers temps, vous avez joué à plusieurs reprises en première partie d’Ultra Vomit. J’imagine que ça a été une grande opportunité pour atteindre un public qui ne vous connaît pas, même si ça aurait pu être casse-gueule car vous faites une musique sérieuse. Comment ça s’est déroulé ?
Ça s’est super bien passé. Ce sont des copains ! Qu’est-ce qu’on rigole avec eux, c’est génial ! Quand vous entendez leur musique, ne vous faites pas d’idées, ils sont les mêmes en dehors de la scène [rires]. Ils sont très rigolos, toujours souriants, bienveillants et adorables. Ça a été un bonheur de partager toutes ces scènes avec eux et j’espère qu’il y en aura d’autres. Je leur souhaite que le meilleur. Ça a été une belle opportunité, car Ultra Vomit remplit les salles, ils affichent complet. Nous avons joué devant des salles pleines. Honnêtement, nous avons été très bien reçus. Alors, oui, ça diverge – et je ne dis pas ça exprès parce qu’on parle d’Ultra Vomit [rires]. Musicalement, nous sommes à deux extrêmes opposés. Même si nous rigolons comme des cons en coulisses, sur scène l’atmosphère est très différente. Le rôle de la première partie est d’offrir quelque chose de différent. Encore une fois, le public en face de nous est ouvert et nous avons eu de nombreux échanges avec beaucoup de monde, nous avons touché des gens, c’est trop chouette. Pourquoi nous ? Je ne le sais pas. À ma connaissance, Manard a insisté pour faire au minimum deux ou trois dates avec nous parce qu’il nous aime beaucoup.
C’était une expérience de fou malgré l’opposition de nos deux genres. Une question m’a été posée il n’y a pas longtemps : « En France, qui fait votre style ? » Je n’ai pas su répondre, je ne sais pas qui fait le même style que nous en mode death mélodique. Finalement, c’est difficile de catégoriser Akiavel. Le seul groupe qui me vient à l’esprit en termes de similitude de style, ce serait Carcass. Ils produisent ce death metal old school, avec des riffs très mélodiques et accrocheurs. Une tournée Akiavel/Carcass aurait du sens sur le plan stylistique. Je ne prétends pas en faire une généralité, mais je pense que ce serait une bonne association. Et j’ai très envie de jouer avec Carcass ! [Rires] Nous n’avons pas vraiment le même style que tous les groupes avec lesquels nous jouons, mais c’est chouette, parce que ça ouvre les gens. Je pense à ces anciennes dates, ces petits festivals, qui se faisaient à l’époque, où il n’y avait que du pagan, que du mélo, que du black metal, que du Death ou que du Grind. C’est sympa, ça rassemble des gens, mais si l’objectif est de toucher un maximum de personnes, il faut apporter de la diversité. Ça ouvre un large champ de possibilités, sachant que le metalleux est très ouvert d’esprit. Il est capable d’écouter du hardcore comme du grindcore, etc. Je vois bien que les goûts des gens avec qui je discute ne s’arrêtent pas à un style. C’est très rare de tomber sur un mec qui n’écoute que du hardcore, par exemple.
Bien sûr, on a tous un style dominant, qu’on préfère écouter, car il nous touche plus particulièrement, mais avoir un festival avec plein de styles de musique différents, ça t’ouvre et ça te fait découvrir des choses. Si en temps normal tu n’aimes pas le death melo, tu vois Akiavel sur scène, tu peux te dire : « Finalement, ça m’a touché ! » C’est qu’on a gagné, quelque part. Combien de fois on m’a dit : « Le death, ce n’est pas du tout mon truc, mais vous m’avez touché. » Ce genre de date permet de toucher un public très large. Bref, cette tournée avec Ultra Vomit a été une superbe opportunité pour nous. Ça a été super, aussi bien humainement qu’au niveau de ce que ça nous a apporté. J’espère que ça se reproduira.
Interview réalisée en audio et en direct le 10 mars 2025 par Jean-Florian Garel.
Retranscription : Jade Geeraerts.
Site officiel d’Akiavel : www.akiavel.com
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