Quand on gravit une montagne, le risque, c’est la chute. Mais s’il y a un groupe devenu expert en alpinisme musical et qui ne tombe jamais, ou presque, c’est bien Borknagar. Une nouvelle preuve avec son douzième album, Fall, qui, en outre, soigne ses contrastes, en écho à celui de la nature qui inspire à la fois crainte et amour, à ce désir de tutoyer les sommets tout en ayant conscience de défier la gravité, ou à ce respect du passé conjugué à un regard tourné vers l’avenir. La musique de Borknagar est une histoire de dualités, de contradictions, et de nuances, comme la vie.
C’est ce que nous raconte Øystein G. Brun, guitariste ainsi que compositeur et parolier principal du groupe, toujours aussi philosophique, dans l’entretien qui suit. Nous décortiquons avec lui Fall et, plus largement, le sens artistique de celui qui tend à visualiser la musique et à la planifier comme on le ferait d’une expédition, et se définit plus comme un aventurier musical qu’un enternainer, la notion de grand spectacle n’étant pas son truc – n’en déplaise aux adeptes de Kiss et de corpse paint !
« Un athlète ou quelqu’un qui doit gravir le mont Everest doit se préparer mentalement et travailler son plan dans sa tête avant de s’y mettre. C’est pareil pour moi avec la musique. »
Radio Metal : True North est sorti fin 2019, seulement quelques mois avant la pandémie. Tu as dit que « pour commencer un nouveau cycle d’album, [tu avais] le sentiment de devoir remplir tes obligations envers l’album True North ». Vous n’avez fait que deux concerts entre mai 2020 et avril 2022, ce qui signifie que vous avez eu beaucoup de temps durant cette période. Avez-vous profité de ce temps pour commencer à penser à l’album suivant ou est-ce impossible tant que le cycle en cours n’est pas terminé ?
Øystein G. Brun (guitare) : J’écris ou je travaille sur de la musique presque constamment. Entre les albums, il n’y a pas de véritable début ou de fin. Durant la pandémie, j’ai passé beaucoup de temps dans mon studio ici à travailler sur ma propre musique et à en produire plein d’autres. Je bosse tout le temps sur de la musique. Ceci dit, c’est quand nous avons fait la dernière tournée européenne avec Insomnium et Moonspell l’année dernière que nous avons décidé : « Ok, on va commencer un nouvel album après cette tournée. » C’est sûr que c’était important pour nous de pouvoir terminer True North, car nous n’avions pas pu tourner pour cet album. Nous étions censés faire une tournée aux Etats-Unis et en Europe, en gros pratiquement partout – nous parlions même du Japon et de l’Australie –, mais tout a fermé et a été annulé, donc nous avons quand même voulu que le gens vivent True North en live avant de commencer un nouvel album. C’était important pour nous, pour cette musique, d’honorer cet engagement, de finir l’expédition de True North, mais aussi pour les fans, car nous avons remarqué durant la pandémie que les gens aimaient beaucoup cet album.
Tu as déclaré passer « beaucoup de temps à dresser les contours du prochain album, mentalement parlant ». Que veux-tu dire par là exactement ? Quelle est ton approche ?
C’est quelque chose que je fais depuis toujours, mais je passe beaucoup de temps à réfléchir. Ce peut être indirectement par rapport à mes voyages et à ce que je vis, à un moment donné, je me dis : « Ok, commençons à songer à un nouvel album. » J’ai une approche de la vie qui fait que je m’imprègne d’inspirations. Ensuite, je commence à constituer un plan mental de la musique. J’ai des idées sur le type de chansons et d’atmosphère. J’ai aussi toujours eu une relation très visuelle avec la musique. Quand j’écoute de la musique, je l’associe toujours à des couleurs et à des formes. C’est aussi le cas quand je crée de la musique. Je fais de gros efforts mentaux pour essayer de trouver les bonnes couleurs et les bonnes formes, beaucoup de trucs bizarres se passent dans ma tête, mais je pense que c’est une sorte de préparation mentale pour aborder un nouvel album. Je passe beaucoup de temps à faire ça pour remplir ma tête d’idées. Il y a aussi un côté pratique au fait de se préparer, car j’ai fait de nombreux albums et je sais que ça me demandera beaucoup de temps et de sacrifices dans ma vie privée. En un sens, c’est comme se préparer à une expédition. Il faut que j’y sois prêt mentalement. Je pense que c’est la même chose qui se passe pour un athlète ou quelqu’un qui doit gravir le mont Everest : il doit se préparer mentalement et travailler son plan dans sa tête avant de s’y mettre. C’est pareil pour moi avec la musique.
Tu viens de dire que tu avais « une relation très visuelle avec la musique ». Est-ce qu’écrire de la musique, c’est aussi un peu comme peindre un tableau, pour toi ?
Oui, et ça a toujours été le cas. De nos jours, je regarde constamment des écrans quand je suis dans mon studio, mais dans le temps, je n’avais pas forcément ça parce que j’avais juste un magnétophone. Mais oui, j’ai toujours eu cette étrange visualisation de la musique. J’imagine que ça m’aide à manœuvrer et déterminer ce qui serait un riff sympa, une mélodie sympa, une combinaison sympa de notes. Peut-être que des gens appelleraient ça l’intuition, je ne sais pas, mais chez moi, cet aspect mental dans la conception musicale a toujours été important. Ça peut paraître bizarre, mais pour moi, la préparation et la planification mentales des chansons ont toujours été une grande part du travail. J’essaye de définir ce qu’il faut faire et élaborer un plan.
Quelles ont été les couleurs et les formes que tu avais en tête en écrivant Fall ?
[Rires] C’est dur à dire, car c’est quelque chose qui se produit vraiment dans l’instant. J’ai un peu changé ma manière de faire avec les paroles au fil des années, mais je me souviens, dans le temps, quand on me demandait de quoi parlait telle ou telle chanson, j’étais là : « Je n’en suis pas sûr, parce que ce sont des pensées que j’avais sur le moment où j’ai écrit ce texte. » En un sens, j’ai toujours été très spontané quand je me sentais créatif. Ce que je peux dire, c’est qu’avec Fall, j’ai voulu reprendre là où nous nous étions arrêtés avec True North, tout en élargissant et en faisant quelque chose de plus vaste, en étant même parfois plus dramatique. D’une certaine façon, je voulais tout maximiser.
« J’ai toujours été attaché à l’honnêteté en musique ; ma musique doit ressembler à la vie sous toutes ses facettes, avec les hauts et les bas, les jours de pluie et les jours ensoleillés, etc. Si on compte faire de la très bonne musique qui perdure éternellement, il faut y mettre tout le côté dramatique de la vie, avec tous ses contrastes et ses nuances. »
Tu as aussi déclaré que la musique devait « refléter [ta] vie et celle du groupe ». Comment Fall reflète-t-il ces cinq dernières années depuis True North ?
On vieillit tous et, bien sûr, ce qui se passe dans le monde m’influence. J’ai toujours évité que nous soyons un groupe politisé, antireligion et que sais-je encore. J’ai toujours cru que la musique devait dépasser tout ça, mais évidemment, je vis dans ce monde, je vois ce qui se passe, et toutes ces choses ont un effet sur nous. La pandémie, la guerre en Europe avec l’Ukraine et la Russie, celle entre la Palestine et Israël, le changement climatique… On ressent vraiment ce dernier ici en Norvège. Je suis sûr qu’on le ressent ailleurs en Europe aussi, mais ici, la nature est passée de dangereuse à extrêmement dangereuse, à cause des glissements de terrain et de la météo qui est beaucoup plus brutale que quand j’étais enfant, notamment pendant les orages. Et bien sûr, tout ceci m’inspire. J’ai dû mal maintenant à dire exactement que ceci ou cela est la raison pour laquelle tel album ou telle chose est ainsi. J’essaye de vivre ma vie et de faire ma musique en fonction. J’ai toujours été attaché à l’honnêteté en musique ; ma musique doit ressembler à la vie sous toutes ses facettes, avec les hauts et les bas, les jours de pluie et les jours ensoleillés, etc. C’est l’idée de contraste, le yin et le yang, le noir et le blanc. La musique est une chose tellement humaine que je crois fermement que si on compte faire de la très bonne musique qui perdure éternellement, il faut y mettre tout le côté dramatique de la vie, avec tous ses contrastes et ses nuances. Je pense que c’est la manière la plus universelle et la plus classique de faire de la musique.
Plus encore que le fait de vouloir que la musique ressemble à la vie, pour ce nouvel album, au niveau production, j’avais dans l’idée que les chansons soient une promenade en forêt ou en montagne. Quand on se promène en forêt, sur un chemin qu’on connaît, c’est familier, on a souvent arpenté ce chemin, mais à chaque fois, l’atmosphère est différente, on entend d’autres oiseaux, la météo est différente, la lumière est différente, etc. C’est l’idée d’une imperfection très organique et humaine ; c’est la parfaite imperfection humaine et c’est aussi quelque chose que j’ai envie de mettre dans ma musique. On peut écouter une première fois les chansons, puis la seconde fois, on vit une expérience légèrement différente. Je veux que ma musique soit presque comme une balade en forêt : on peut tout voir, mais il y a quelque chose d’autre qu’on verra peut-être demain. Ce côté aventureux a toujours été important pour moi en musique. C’est le genre de musique que trouve intéressante quand j’en écoute, celle dans laquelle je peux plonger, rêver, voler, et qui m’encapsule, me permet de m’évader du quotidien, etc. Et c’est le genre de musique que j’ai toujours essayé de faire.
J’ai toujours eu davantage l’impression d’être un aventurier musical qu’un musicien qui divertit. Bien sûr, le divertissement est une part importante de la musique, notamment quand on est sur scène et tout, mais je veux aussi que mon groupe ait une autre dimension et inviter les gens dans une aventure musicale pour qu’ils vivent leur propre expérience, peu importe ce qu’est cette expérience – ça peut être juste de profiter de la musique, mais ça peut aussi être de l’introspection ou une forme d’exaltation, une force pour les aider dans les moments difficiles. En tant que musicien qui fait ça depuis de nombreuses années, plus je vieillis, plus je vois la puissance de la musique. Elle est unificatrice. Quand on est triste, elle peut nous consoler. Quand on a besoin d’énergie, elle peut nous en donner. La musique est très importante, en tout cas dans ma vie, mais je pense aussi dans la vie de plein d’autres gens. Il y a tant d’aspects dans la musique qui enrichissent ma vie. Si je peux donner un peu de ça aux fans ou à quiconque écoute ma musique, je suis content !
Tu as dit penser « aux musiciens du groupe quand [tu] écris » et que lorsque tu as écrit les chansons de Fall, ton « objectif principal était de les mettre en valeur, les pousser et les défier. C’était aussi un défi pour [toi]. » Quels ont été les principaux défis que tu leur as donnés et auxquels tu as toi-même été confronté ?
C’est une très bonne question. Tout ça, c’est plus une affaire de mentalité, c’est un état d’esprit, un mode de pensée. Un exemple précis : nous étions posés ici dans mon studio pour faire les parties de chants, nous étions sur la chanson « The Wild Lingers ». Nous savons parfaitement ce que les gens aiment de Simen [Hestnæs] quand il chante et suivre ça, c’est la voie de la facilité pour nous. Or sur cette chanson, nous nous sommes mis au défi de faire quelque chose auquel les gens ne s’attendaient pas de notre part. Simen a eu le courage de faire un type de chant qu’il n’avait jamais fait. C’est cool, car il est assez célèbre pour sa voix, tout le monde la connaît et il sait parfaitement quoi faire pour que les gens aiment, mais nous avons mis ça un peu de côté en nous disant : « N’optons pas pour la prudence, essayons quelque chose de plus risqué », et c’est ce que nous avons fait. Simen a donc fait un chant assez différent de ce dont il a l’habitude. C’est l’idée que la musique devrait – comme la vie – être quelque chose qui progresse et évolue. Il faut que je sois honnête, je n’ai plus dix-neuf ans, j’en ai maintenant quarante-huit, je suis bien plus vieux que lorsque j’ai fait le premier album. Je ne peux pas refaire la même chose ; je ne devrais pas refaire la même chose. Ma musique devrait sonner différemment. Fondamentalement, il s’agit d’être honnête dans son expression. Dans l’ensemble, c’est un état d’esprit. Nous ne faisons pas toujours ce qu’il est prudent de faire, nous prenons aussi quelques risques avec la musique. Le fait de se donner des défis permet de se mettre un peu en danger. Je trouve que c’est beaucoup plus excitant que de se contenter de faire la même chose qu’on sait marcher auprès des fans. Mon cauchemar en tant que musicien serait de me retrouver à tourner en rond. Si ça arrivait, j’arrêterais sans doute de faire de la musique, car pour moi, ça n’a pas de sens. Quand on fait de la musique, l’excitation vient du fait de pouvoir repousser les limites, faire de nouvelles choses, étendre ses horizons et gravir une nouvelle montagne ! Pour moi, c’est l’essence du musicien.
« Quand j’étais enfant, le dimanche, ma famille n’allait pas à l’église, nous regardions des documentaires sur les animaux, la nature, etc. D’une certaine façon, la nature a été mon église. Je trouve donc de l’inspiration et de la force dans la nature. »
Tu as déclaré que tu essayais de veiller à ce que « que les gars aient le meilleur environnement pour enregistrer, [que] si [tu] devais envoyer Simen au pôle Nord avec un microphone, [tu] le ferais ». Penses-tu que l’environnement a une telle influence sur la prestation d’un musicien ?
D’après ma propre expérience, quand je suis en train de faire mes trucs dans mon studio, à enregistrer ou composer des chansons, j’ai besoin d’être dans ma bulle. Je ne suis pas du genre à pouvoir traîner avec une bière et faire des chansons avec des gars dans un tour bus. Ça ne fonctionne pas comme ça pour moi. J’ai besoin de calme, de ma propre installation, de mon studio, de mon environnement pour faire de la musique. Je sais que c’est pareil pour les autres membres du groupe. Par exemple, pour l’enregistrement de la batterie, nous pourrions probablement louer un gros studio qui coûte cher aux Etats-Unis pour obtenir le meilleur son de batterie possible. Ce ne serait pas vraiment un problème, nous pourrions nous le permettre, mais je préfère que Bjørn [Dugstad Rønnow] aille dans un studio où il se sent à l’aise, détendu, où il peut exploiter tout son potentiel. Pour moi, et je crois que ça vaut pour les autres, le processus consistant à enregistrer de la musique est quelque chose de très personnel, c’est presque intime, donc il faut se sentir à l’aise et en sécurité. Je demande au guitariste Jostein [Thomassen], au batteur Bjørn ou au chanteur Simen ce qui est nécessaire pour qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes, et ensuite, nous essayons de faire ce qu’il faut, car je crois que quand on est dans cette phase où on est créatif et où on enregistre, il faut être la meilleure version de soi-même. Encore une fois, c’est normal pour les athlètes et les gens qui se préparent et s’entraînent pour quelque chose, et c’est pareil pour nous. Je n’ai pas besoin de courir autour de ma maison pour être en forme pour un marathon, mais j’ai quand même besoin de faire mes exercices pour pouvoir donner le meilleur de moi-même en tant que musicien.
C’est déjà arrivé que l’un de vous enregistre dans des conditions ou un environnement étranges ?
Pas vraiment. Nous n’avons pas d’histoires extraordinaires là-dessus. J’ai un petit ruisseau qui traverse mon jardin et parfois, il m’arrive d’aller dehors pour enregistrer le ruisseau et le bruit de l’eau. J’imagine que c’est le truc le plus expérimental que nous ayons fait. Ce n’est pas si excitant [rires].
En dehors de la batterie qui a été enregistrée avec Marius Strand au Strand Studio à Oslo, le reste a été enregistré par toi-même dans ton Crosound Studio. Comment as-tu pensé ton propre studio quand tu l’as construit au fil des années ? Avais-tu une conception particulière de ce qu’un studio devait être ?
Ma femme et moi avons une propriété assez grande ici et nous n’avons aucun voisin très proche. Une grande partie de cette propriété est très sympa, mais il y a pas mal d’eau et on ne peut pas en faire grand-chose. A un moment, j’ai donc dit : « J’ai envie de construire un studio ici. » C’est ce que j’ai fait. Quand j’ai commencé ce projet, j’avais un home studio dans un loft, mais j’avais deux enfants qui grandissaient et prenaient de plus en plus de place, et à un moment donné, j’avais beaucoup de matériel… La musique est une part importante de ma vie, j’ai plein d’albums qui traînent, des guitares un peu partout, des trucs de studio… Donc j’ai eu besoin d’espace pour mon travail. J’ai donc construit un studio. Je dirais que je suis un nerd, donc au fil des années, j’ai dépensé beaucoup d’argent. Construire le studio, c’est une chose, mais acheter et améliorer le matériel en est une autre. Aujourd’hui, j’ai un studio vraiment haut de gamme avec certains des meilleurs équipements du marché.
Ça a donc évolué pour devenir ça, mais c’est aussi parce que, dans le temps, j’étais toujours un petit peu frustré quand nous faisions des albums. Disons que tu es peintre, tu fais ton boulot, tu l’accroches au mur et tout le monde peut le voir tel que tu l’as peint. Quand nous faisions de la musique avant, ce n’était pas exactement comme ça. Nous avions une vision de la musique, une idée, nous voulions tel et tel son de guitare, mais ensuite, ça dépendait du studio, du budget, de plein de choses. Puis l’album sortait et il ne correspondait pas exactement à l’idée de départ, même si ça allait. J’ai donc longtemps eu ce désir de me rapprocher de l’auditeur, en un sens, c’est-à-dire de produire nous-mêmes autant de choses que possible. C’est pourquoi au cours des dix dernières années, j’ai essayé non seulement d’être le guitariste et parolier du groupe, mais aussi d’incorporer ce point de vue de producteur. Je veux également prendre part au processus d’affinage, de traitement et de production des chansons, et expérimenter avec différents sons. Nous avons donc pratiquement produit entièrement nous-mêmes les trois ou quatre derniers albums. J’étais assis dans mon studio ici à faire plein de mix, à essayer différentes choses, etc. C’est très satisfaisant en tant que musicien et ça donne l’impression d’être davantage en phase avec sa vision musicale. Je veux être plus proche de l’auditeur. Je veux que le public qui écoute notre musique ait le sentiment d’en faire partie, de vraiment nous écouter en tant que musiciens et groupe, et pas d’écouter un producteur ou un ingénieur à Hollywood.
« Je trouve très attirant le fait de vivre un peu en dehors de tout, d’être en marge. C’est ce que j’ai toujours fait en tant que personne, y compris à la grande époque du black metal et de la scène de Bergen. Je connaissais la plupart des gars, mais j’ai toujours préféré rester un peu en dehors de cette scène. »
Ça a donc un peu fait effet boule de neige : j’ai commencé très modestement et maintenant, j’ai tout un studio haut de gamme. J’ai aussi fait pas mal d’autres trucs, comme le fait de mixer et masteriser des albums pour d’autres groupes. J’éprouve beaucoup de satisfaction créative là-dedans aussi, en aidant d’autres musiciens et en travaillant avec le son. J’adore le son, pouvoir le bidouiller et faire tout ce qu’on peut faire avec la technologie moderne. C’est très amusant !
Comme c’est ton studio, tu as le temps d’enregistrer et de te concentrer sur la musique, sans avoir à te soucier du budget. Tu as dit que « la pression est différente, mais plus favorable puisque le temps est de ton côté ». J’imagine que quand tu parles de « pression », c’est cette idée de « gravir une montagne ». Dirais-tu qu’une part de pression est toujours nécessaire ?
Encore une très bonne question ! Oui, peut-être. Pour moi, sincèrement, faire de la musique, c’est fondamentalement quelque chose de très égoïste. Quand je fais de la musique, quand je suis assis ici dans mon studio, tout seul, à faire mes trucs, et que j’ai fait une super chanson, j’obtiens une satisfaction extrême et j’en serai encore content deux semaines plus tard. C’est presque comme une drogue [rires]. Je ne suis pas du tout toxicomane, mais ça me donne ce coup de fouet, cette satisfaction, un sentiment hors du commun quand je crée quelque chose. C’est peut-être un peu parce que mon père était architecte. Il est décédé il y quelques années. Bien sûr, il me manque mais je peux encore voir les maisons et bâtiments qu’il a dessinés quand il travaillait. Il reste donc quelque chose de lui. J’ai toujours adoré ce processus de création. J’ai construit ce studio moi-même, avec mes propres mains ; j’aurais pu sans doute embaucher quelqu’un pour le faire, mais j’ai choisi de le faire moi-même parce que j’adore le processus, j’adore créer. Je ne sais pas si j’ai envie de parler de « pression », parce que, honnêtement, je ne ressens pas vraiment de pression de la part de la maison de disques ou des fans. Je me mets ma propre pression, parce que j’ai besoin de cette charge, de cette drogue [rires]. En ce sens, c’est une forme de pression.
Tu avais décrit True North, qui parlait beaucoup de nature, comme un havre de paix, alors que cette fois, tu dis que « l’essence de Fall est la lutte contre la nature ». Est-ce que ça signifie que tu as une relation conflictuelle avec la nature, qu’elle est à la fois un réconfort et une menace ?
Ce n’est pas vraiment contre la nature. Le concept de base, ou en tout cas l’idée que j’avais quand j’ai commencé à travailler sur cet album est que j’ai toujours été fasciné par ce que l’on trouve à la périphérie de la vie, quoi que ça puisse être, que ce soit un lieu, un animal, un être humain qui vit seul en marge de la civilisation. J’ai eu cette idée presque enfantine d’honorer et de saluer tout ce qui encadre la civilisation et nous maintient en sécurité sur cette planète. Il y a tant de choses, tant d’animaux, d’êtres et même d’humains dont on n’entend jamais parler et qui, pourtant, sont très importants pour notre bien-être dans le monde moderne. Par exemple, on sait tous que si les pôles Nord et Sud fondent à cause du changement climatique, on sera confrontés à un sérieux problème dans le monde entier, il sera impossible de vivre dans de nombreux endroits à cause de la montée des eaux, etc. Il s’agit donc de toutes ces choses qui se battent pour nous, parce que, fondamentalement, vivre dans le monde, dans cette biologie, dans cette nature est un combat, bien qu’on fasse aussi partie de la nature.
Ce sont des choses qui m’ont toujours fasciné. Quand j’étais enfant, le dimanche, ma famille n’allait pas à l’église, nous regardions des documentaires sur les animaux, la nature, etc. D’une certaine façon, la nature a été mon église. Je trouve donc de l’inspiration et de la force dans la nature. Et oui, il y a une dualité, bien sûr. On fait partie de la nature, mais à la fois, dès l’instant où l’on naît, la nature fera tout pour nous renvoyer sous terre, avec des maladies, des virus, des bactéries, etc. Il y a toujours cette lutte et cette dualité dans la nature. C’est le cœur de la vie, en un sens. On en revient au contraste de la vie, le jour et la nuit, le blanc et le noir, etc. Ce sont des questions, sous différents angles et différentes approches, que j’ai toujours trouvées très inspirantes et fascinantes. En conséquence, je suppose que j’éprouve le besoin d’écrire là-dessus dans ma musique.
« Si j’avais été peintre, j’aurais principalement peint des montagnes et des forêts nordiques. J’accorde de l’importance à l’environnement dans lequel je vis, dans lequel j’ai grandi, d’où je viens. »
Tu parles de ta fascination pour ce qui est à la périphérie de la vie : considères-tu toi-même parfois vivre à cette périphérie ?
Oui, un peu ! C’est ça le truc, j’ai toujours vécu à la campagne. Tout au long de ma carrière, les gens m’ont dit : « Tu devrais déménager à Oslo. C’est une ville et tout se passe là-bas. Rien ne se passe là où tu vis. » Mais j’ai grandi ici, à la campagne, dans la forêt, c’est là que je me sens bien. Et pour être franc, c’est peut-être justement là que je veux en venir : parfois, on dirait que c’est très important pour les gens de se réunir, d’être ensemble, de construire cette grande civilisation ensemble, de s’entraider, etc. Tout ça est très bien, évidemment, mais je trouve aussi très attirant le fait de vivre un peu en dehors de tout, d’être en marge. C’est ce que j’ai toujours fait en tant que personne, y compris à la grande époque du black metal et de la scène de Bergen. Je connaissais la plupart des gars, mais j’ai toujours préféré rester un peu en dehors de cette scène. Je ne sais pas pourquoi. C’est juste ma personnalité. S’il le fallait, je vivrais parfaitement bien seul, loin dans la forêt ou dans la montagne. Ce n’est pas le cas aujourd’hui parce que j’ai des enfants et que j’ai construit ma vie, mais j’aimerais peut-être le faire un jour. Une chose que j’essaye de dire au travers de ma musique est que si vous voulez vivre seul ou loin à la campagne ou à la montagne, ce n’est pas forcément triste, ennuyeux ou négatif, ça peut aussi être très positif – pour moi, ce serait positif. Peut-être qu’il y a aussi une part de rébellion de ma part contre cette mentalité très moderne comme quoi tout le monde devrait vivre au même endroit, dans de grandes villes. Ça ne me pose pas de problème que des gens le fassent, ils ont le droit de vivre leur vie comme ils l’entendent, bien sûr, mais personnellement, je suis davantage attiré par la solitude et le fait de vivre en marge, en étant dans ma bulle. Je préfère vivre seul, même si, bien sûr, j’ai ma famille et tout. Je ne suis pas quelqu’un de très social et, pour moi, ce n’est pas du tout un problème, car j’adore [rires].
Dans cet album, vous semblez beaucoup regarder vers le haut, vers les « sommets », vers la « lune », vers les « étoiles qui brillent »… Même l’illustration est une vue d’une chute d’eau mais en regardant vers le haut. N’est-ce pas ironique d’avoir un album intitulé Fall quand, de toute évidence, vous semblez aspirer à l’ascension ?
J’imagine que c’est encore cette dualité. Nous avons eu deux ou trois titres de travail pour l’album, mais le titre définitif est toujours la dernière pièce du puzzle. Quand tout est terminé, y compris les photos du groupe, nous nous mettons d’accord sur le titre de l’album, car je pense que c’est très important, ce doit être ce qui amène à l’album ou alors une conclusion, quelque chose comme ça. Cette fois, nous avons opté pour Fall quand nous avons reçu cette illustration. Nous avons eu la chance de travailler avec Eliran Kantor pour celle-ci. Nous avons eu une très bonne dynamique, un très bon dialogue, et il a eu la liberté artistique de faire ce qu’il voulait. En gros, la seule chose que je lui ai dite est que je voulais que l’artwork montre le côté sauvage, indompté, brutal de la nature. Je lui ai aussi dit qu’il devait y avoir quelque chose qui rappelle l’humanité – pas un être humain, pas une tête, pas un corps, mais quelque chose qui rappelle un peu la présence humaine. C’est tout, et quand j’ai reçu l’illustration, je me suis dit que l’album devait s’appeler Fall. Je trouve que ça colle au concept, parce que oui, nous regardons vers le haut, parce que nous cherchons les défis. Si on prend la chanson « Summits », elle parle en gros de trouver son propre sommet dans la vie, son meilleur potentiel, sa meilleure situation, peu importe ce que c’est… Pour certains, ça peut être de devenir le PDG d’une grande entreprise, pour d’autres, ça peut être de gravir une véritable montagne, tout dépend de ce qu’est la vie optimale pour chacun. Et les difficultés auxquelles on est confrontés en faisant ça, c’est cette grande chute d’eau. Quoi qu’on fasse dans la vie, quoi qu’on prévoie, quoi qu’on essaye d’accomplir, il y aura des obstacles sur sa route, il y aura des problèmes, il y aura des difficultés, il y aura des choses qui essaieront de nous entraver, de nous arrêter voire de nous tuer. Encore une fois, cette dualité de la vie est quelque chose que je trouve intéressant. Ceci dit, c’est un thème très classique. On le trouve dans tant de traditions, religions, etc. mais ça reste, pour moi, un champ de pensée très intéressant.
Dirais-tu que pour être en paix avec la nature et la vie en général, il faut accepter les combats qui vont avec ?
Oui. Très souvent, quand j’écris des textes, je me vois à dix ans et même plus jeune, dans la forêt, avec mon couteau. Ayant grandi à la campagne, je ne suis jamais allé à la crèche ou quoi que ce soit de ce genre. Avec les copains, nous passions notre temps dans la forêt, avec nos couteaux, nos bottes, à grimper dans les arbres, à construire des choses, etc. Parfois, j’ai presque une sorte de rapport nostalgique enfantine à la nature. Je trouve la paix, de l’énergie et de la force dans la nature. J’utilise encore la nature comme une thérapie quand je suis stressé, quand la vie est dure ou que je suis frustré par des choses. Je peux sortir par la porte de derrière et marcher dans la forêt. Je le fais très souvent, en sachant que c’est un lieu calme, où je peux être seul, où je peux me rafraîchir les idées, etc. Mais je sais aussi que si je marche un petit peu plus loin, genre deux heures de plus, j’arriverai au sommet d’une montagne qui est très dangereuse et peut théoriquement me tuer. La nature peut être très belle, elle peut procurer un tel bonheur, elle peut être chaleureuse, sympa, ensoleillée, et l’odeur est magnifique lors d’une belle journée d’été, mais – en tout cas en Norvège – ça peut radicalement changer en cinq minutes et la météo peut te tuer en un clin d’œil ! J’ai toujours trouvé cette dualité de la nature très intéressante. Je me souviens de ces expériences quand j’étais enfant, à un autre niveau bien sûr. Tu passes un moment agréable avec les copains dans la forêt à construire une cabane et grimper aux arbres, et tout d’un coup, le soleil disparaît et il fait complètement noir, la pluie commence à tomber, et tu n’es qu’un enfant au milieu de cette vaste forêt, sans savoir quelle direction prendre pour rentrer à la maison. C’est comme avec la nourriture parfois, les gens aiment l’aigre-doux et le sucré-salé parce qu’il y a un contraste.
« Il y a des gens qui choisissent de dire : ‘Même si je suis actuellement en sécurité et que peut-être je pourrais me tuer à gravir cette montagne, il faut que je le fasse.’ Je trouve très intéressant cet état d’esprit qui caractérise l’humanité et cette notion est intrinsèque à notre mentalité musicale. »
A bien des égards, cet album pourrait encore une fois être pris comme un hommage au Nord. Vous avez même un morceau intitulé « Nordic Anthem », qui est l’une des chansons qui sonnent les plus rafraîchissantes et neuves pour Borknagar sur cet album. Comment cette chanson représente-t-elle le Nord, selon toi, en tant qu’hymne ? En l’écoutant, on retrouve un sentiment d’immensité presque cinématographique…
Pour moi, c’est très simplement une chanson qui célèbre la liberté, et notamment la liberté de l’esprit. Depuis le tout début, j’ai toujours associé le groupe à une mentalité de libre pensée. Mon père était un vieux hippie qui écoutait beaucoup de musique et il était à fond dans une libre pensée et avait une profonde philosophie écologique. Ceci m’a bien sûr inspiré dans mon éducation et ma vie. J’ai toujours voulu amener cet esprit de libre pensée dans la musique, de façon à ce que celle-ci soit indépendante et libre. En tant que musicien, je lutte toujours pour créer ma propre bulle, mon propre univers musical qui serait indépendant de toutes les modes, de ce qui est populaire sur le moment, de ce que tout le monde fait cette année et qui aura changé l’année suivante. J’essaye de créer une aventure musicale indépendante de tout ceci. Je ne sais pas si ça répond à ta question… Mais pour moi, « Nordic Anthem » est une affirmation peut-être plus franche et directe de cette idée : « Libérez-vous de toute convention ou pensée politique, religieuse ou autre. Trouvez votre propre chemin dans la vie. Soyez mentalement libres. » Et nous avons combiné ça avec le côté sauvage, libre et ouvert de la nature nordique. C’est une sorte de combinaison artistique. En gros, cette chanson représente la liberté.
Tu avais effectivement décrit le thème de cette chanson comme étant sur le rejet de toute doctrine et le fait d’aller vers « sa propre nature, ce qu’on a à l’intérieur, et trouver la force et la liberté ». C’est intéressant que vous ayez associé ça au Nord : penses-tu que les gens du Nord, comme toi, soient moins domptables et plus anti-autorité, anti-doctrines que les gens dans d’autres parties du monde ?
Non, je ne le pense pas forcément. C’est plus parce que nous venons de Norvège et j’en reviens à une autre notion dont j’ai déjà parlé : l’honnêteté dans la musique. Il faut que ce soit vrai, je ne veux pas faire semblant. Si j’avais été peintre, j’aurais principalement peint des montagnes et des forêts nordiques. J’accorde de l’importance à l’environnement dans lequel je vis, dans lequel j’ai grandi, d’où je viens. Je ne dis pas que c’est mieux que tout ou que nous sommes plus libres, mais c’est ce que je connais et c’est ma manière de m’exprimer. « Nordic Anthem » est peut-être encore plus applicable à des gens dans d’autres pays, car la Norvège, tout comme la France j’imagine, est un pays très libre. On n’est pas confrontés à l’oppression comme les gens en Afghanistan, en Iran, en Irak et ce genre de pays, donc peut-être que cette chanson a plus de sens pour ceux qui vivent dans ces pays, je ne sais pas. En tout cas, c’était notre façon d’essayer de dire : « Peu importe où vous vivez ou d’où vous venez, libérez votre esprit, brisez vos chaînes et trouvez votre propre chemin dans ce monde. »
Dans mes paroles, j’ai toujours préféré poser des questions et faire réfléchir les gens plutôt que de dire des choses spécifiques. Je n’ai pas envie de leur dire ce qu’il convient de faire dans ce monde, que telle est la bonne façon d’agir, de se comporter, de penser, etc. Je suis plus le genre d’artiste à ouvrir une porte, laisser les gens entrer et les laisser trouver leur propre signification dans la musique que nous faisons. Vous pouvez écouter notre musique en fond, en buvant de la bière et en vous amusant, comme avec n’importe quelle musique, mais si vous le souhaitez, vous pouvez aussi vous investir dans notre musique, creuser dedans, car il y a plein de strates. Encore une fois, je fais le parallèle avec la forêt : on peut faire son jogging dans la forêt, mais d’autres fois, on peut vouloir se poser et s’imprégner de ce qui se passe autour de soi, écouter les oiseaux et vivre une expérience plus qualitative. C’est quelque chose que j’ai envie d’accomplir avec ma musique. Nous avons cette dimension permettant d’inviter les gens à prendre part à un voyage musical s’ils ont envie de se poser pour écouter tous les détails, toutes les strates, etc. Encore une fois, on en revient à cette idée de musique humaine. J’essaye de faire de ma musique un miroir de la vie et de l’humanité, à notre manière.
« Je n’ai jamais eu cet esprit de divertissement vis-à-vis de l’industrie musicale. J’ai toujours respecté Kiss en tant que groupe et personnes, et tous ceux qui les aimaient, mais Kiss ne m’a jamais attiré. Je n’en vois pas l’intérêt. Oui, bien sûr, ils ont quelques chansons sympas, des vieux classiques que j’aime beaucoup, absolument, mais tout le spectacle, ces grandes chaussures, les flammes, etc. je ne capte pas, désolé ! Je trouve ça juste stupide ! [Rires] »
On retrouve dans l’album une chanson intitulée « Afar » et il termine sur une autre intitulée « Northward ». Il y a donc cette idée de mouvement, de toujours aller plus loin. Même si le Nord est ton foyer, as-tu l’impression de ne jamais être suffisamment au nord ?
[Rires] Oui, peut-être, parfois. Ma femme vient du nord de la Norvège, donc il nous arrive d’aller encore plus au nord. Encore une fois, ma musique doit ressembler à la vie et je pense que l’un des éléments les plus cruciaux concernant les gens est que l’on marche en avant, pas en arrière, si tu vois ce que je veux dire. C’est dans notre ADN de faire un pas en avant. C’est l’une des choses les plus précieuses concernant l’humanité : on est capables d’évoluer, de progresser, de trouver de meilleures solutions, de planifier, de chercher des choses, d’explorer des choses… On ne retrouve pas ces mêmes notions dans le royaume animal, par exemple. Je trouve ça intéressant d’essayer de comprendre ce qui nous rend différents des animaux, ce qui nous rend humains, et ça, ça en fait partie. Au dix-huitième siècle, [Robert Falcon] Scott et [Roald] Amundsen ont essayé d’atteindre le pôle Sud. Qui les a obligés à le faire ? Je veux dire, comment a-t-on une telle idée au dix-huitième siècle ? Les gens n’avaient pas énormément à manger, la technologie n’était pas très avancée, etc. Malgré tout, les gens voulaient repousser les limites, se dépasser et gravir des montagnes encore plus dangereuses. Pourquoi fait-on ça ? Car la chose la plus prudente à faire dans ce monde, ce n’est pas de gravir une montagne, c’est de faire un feu de camp au pied de celle-ci, manger, s’amuser et peut-être boire une mousse, mais il y a des gens qui choisissent de dire : « Même si je suis actuellement en sécurité et que peut-être je pourrais me tuer à gravir cette montagne, il faut que je le fasse. » Je trouve très intéressant cet état d’esprit qui caractérise l’humanité et cette notion est intrinsèque à notre mentalité musicale. C’est ainsi que j’essaye d’aborder ma musique. Comme je le disais, nous essayons de prendre des risques, de gravir de nouvelles montagnes, des montagnes encore plus abruptes, nous essayons de prendre des décisions musicales un peu « dangereuses », mais très souvent, ça paye !
La fin de la chanson « Summits » est très émotionnelle, avec la façon dont Vortex chante la phrase : « I carry my history bold and serene » (je porte mon histoire, avec audace et sérénité, NdT). A quel point est-ce que ça a été important pour toi de porter ton histoire avec toi, en tant qu’homme et en tant que groupe ?
Je ne pense pas que ce soit une question d’importance, car c’est la base de qui je suis. Je me tiens sur les épaules de mon père et lui se tenait sur les épaules de son propre père. On vient tous de quelque part. J’ai grandi dans cette région. Evidemment, je n’y ai pas vécu toute ma vie, mais quand je suis devenu adulte et que j’ai eu des enfants, nous avons décidé d’y retourner parce que j’ai l’impression que c’est ma place dans ce monde, c’est là que je connais tout, pour ainsi dire. Le truc, c’est qu’il faut se construire sur un socle. C’est aussi quelque chose de très naturel et humain.
J’ai lu que tu écoutais les précédents albums de Borknagar avant d’en écrire un nouveau : as-tu besoin de voir d’où tu viens pour savoir où tu vas ?
Oui, je crois. Ça fait partie de la beauté de la vie mais aussi dans la musique. Tu as ton sac à dos avec ton éducation et tout le reste. Peu importe ce que c’est, certains ont une super éducation, d’autres non, mais ça te façonnera et tu conserves ce sac à dos en avançant. C’est mon analogie pour à la fois la vie et la musique. Pour moi, c’est très important de garder les racines musicales du groupe, mais c’est tout aussi important de faire un pas en avant, gravir une nouvelle montagne, et ainsi de suite. Encore une fois, la dualité entre le passé et le futur est importante. Je suis quelqu’un qui se projette en avant ; je crois, sincèrement, que c’est la manière la plus humaine de se comporter, que ce soit avec la musique, la politique, etc. On est fait pour se projeter en avant et aller plus loin, pas pour traîner à ne rien faire. Donc oui, c’est une mentalité ou une approche très importante pour moi.
Je crois avoir lu aussi que par le passé tu avais de nombreux albums de prêts à l’avance. Est-ce toujours le cas ?
Plus autant qu’avant, je dois l’admettre, mais oui, toujours un petit peu, parce que j’ai fait ça toute ma vie, donc j’écris tout le temps de la musique à un certain niveau. J’ai toujours des riffs. Encore une fois, je me projette toujours en avant. Dans le temps… J’ai encore deux ou trois albums que nous n’avons jamais enregistrés, datant du milieu des années 2000. Je ne suis plus aussi fonceur, peut-être que c’est l’âge [rires]. Je ne peux plus suivre le rythme que j’avais à vingt-cinq ans.
Tu penses que vous pourriez un jour enregistrer certains de ces albums que vous n’avez jamais enregistrés ?
Peut-être, on verra, mais le truc, c’est qu’honnêtement, pour moi, la musique est comme de la viande fraîche. Je ne ressens pas la même excitation, la même implication et le même dévouement avec de vieilles musiques. Nous avons de nombreuses chansons sur mes étagères que nous n’avons jamais sorties ou enregistrées, nous en avons même qui sont mixées et terminées que nous n’avons jamais utilisées. Je ne suis pas très fan de ça, parce que pour moi, la musique doit être fraîche. Je n’aime pas trop manger de la vieille viande [rires].
« L’un de mes tout premiers concerts dans les années 90 avec mon père, c’était Pink Floyd à Oslo. Ce qui m’a fasciné était que David Gilmour était là sur scène à jouer de la guitare en jeans et t-shirt. C’était un mec tout à fait normal qui faisait de la musique incroyable ; pour moi, c’était au-dessus tout. Il peut jouer une seule note et tout le monde est ébloui. Ce genre de qualité musicale, cette brillante simplicité, est ce que je recherche. »
Borknagar a été étiqueté black metal mais, comme tu l’as dit tout à l’heure, vous vous êtes très vite distingués de la scène black metal, et tu as déclaré : « C’est la raison pour laquelle nous avons un nom qui ne signifie rien. C’est aussi pourquoi je n’ai jamais utilisé de corpse paint ou autre chose que nos vrais noms. Ça fait partie de ma grande quête d’honnêteté dans la musique. » Penses-tu que les groupes qui ont utilisé du corpse paint et des pseudonymes ne faisaient pas toujours une musique cent pour cent honnête et avaient des arrière-pensées au-delà de la musique ?
Je ne sais pas, et franchement, je me fiche un peu de ce que font les autres. Je respecte totalement les musiciens dans ces groupes, j’en connais plein qui utilisent encore du corpse paint et s’accrochent à cette tradition du black metal, mais encore une fois, je ne me suis jamais senti comme un entertainer. Quand j’étais jeune, si quelqu’un m’avait dit : « Ton métier sera d’être un entertainer », j’aurais dit : « Va te faire foutre, ça ne m’intéresse pas. » Je n’ai donc jamais vu la musique comme : « Je veux être une rock star, je veux être sur scène et au milieu de tout. » Je n’ai jamais eu ce genre de rêve dans ma jeunesse, mais j’ai toujours été extrêmement passionné par ma musique. C’est pourquoi aujourd’hui, comme je l’ai dit, je me sens plus comme un aventurier musical qu’un musicien qui divertit. Au fil des années, ça a parfois apporté des difficultés, et parfois, ça a été une bonne chose, mais je n’ai jamais fait de compromis avec mes idées musicales. Je n’ai jamais fait quelque chose parce que quelqu’un m’a dit de le faire. J’ai toujours chéri cette liberté musicale comme étant une des grandes vertus du groupe. J’imagine que c’est juste mon approche. Je me vois différemment de la façon dont, je suppose, beaucoup de gens dans l’industrie se voient. Je n’ai jamais eu cet esprit de divertissement vis-à-vis de l’industrie musicale.
Ça peut paraître un peu dur, mais parfois je me suis demandé : « Qu’est-ce qu’il y a d’amusant à regarder un autre gars jouer de la guitare ? C’est comme un singe dans une cage, c’est quoi l’idée ? » Mais bien sûr, j’ai appris au fil des années qu’il y avait une énorme valeur et force unificatrice dans la musique. J’ai appris à aimer tout ceci en vieillissant, parce que c’est un privilège de pouvoir voyager dans le monde entier, jouer pour les gens, les rencontrer, observer la force unificatrice de la musique. C’est magnifique. Je crois juste que ma porte d’entrée dans la musique a été un peu différente de celle de beaucoup de gens. Par exemple, encore une fois, je suis peut-être un peu dur, et j’ai toujours respecté Kiss en tant que groupe et personnes, et tous ceux qui les aimaient, mais Kiss ne m’a jamais attiré. Je n’en vois pas l’intérêt. Oui, bien sûr, ils ont quelques chansons sympas, des vieux classiques que j’aime beaucoup, absolument, mais tout le spectacle, ces grandes chaussures, les flammes, etc., je ne capte pas, désolé ! Je trouve ça juste stupide ! [Rires]
C’est drôle, car quand on regarde l’histoire du hard rock et du metal, le divertissement en est une part importante. Du coup, quelles étaient tes références initiales ?
Mon vaisseau-mère quand il s’agit de musique, c’est Pink Floyd. Et bien sûr, Pink Floyd sont des maîtres du divertissement avec les jeux de lumières et tout. Malgré tout, à mon sens, ils ont un côté humain, très terre à terre. L’un de mes tout premiers concerts dans les années 90 avec mon père, c’était Pink Floyd à Oslo. Ça a eu un énorme effet sur moi, mais ce qui m’a fasciné était que David Gilmour était là sur scène à jouer de la guitare en jeans et t-shirt. C’était un mec tout à fait normal qui faisait de la musique incroyable ; pour moi, c’était au-dessus tout. Ça m’a tellement fasciné. On n’a pas besoin de maquillage, de grandes chaussures, de longues lanières, etc. pour faire de l’effet. Gilmour peut le faire en jouant simplement de sa guitare ; il peut jouer une seule note et tout le monde est ébloui. Ce genre de qualité musicale, cette brillante simplicité, est ce que je recherche. Je suis trop vieux pour me laisser berner par des trucs faciles, une grande scène de spectacle, etc. Si je trouve que la musique ne sonne pas bien ou ne tient pas la route, la quantité de pyrotechnie et d’éléments scéniques n’a pas d’importance. C’est pourquoi, les groupes comme Kiss… Oui, j’aime certaines chansons, mais je ne comprends pas pourquoi on en fait tout un foin. Désolé, je ne veux pas être méchant avec qui que ce soit [rires]. Les gens ont le droit d’écouter ce qu’ils veulent, ça ne me pose aucun problème, mais à titre purement personnel, je ne comprends pas.
Pour revenir à la citation que j’ai mentionnée : comment as-tu pensé au nom Borknagar, vu qu’il ne signifie rien du tout ?
Quand j’ai commencé, j’avais dans l’idée d’avoir un groupe qu’on ne pouvait pas définir, qui serait indépendant. Je dois l’admettre, j’ai quarante-huit ans aujourd’hui et quand je repense à 1994, quand j’avais dix-sept ou dix-huit ans, nombre des choses que j’ai faites et décisions que nous avons prises à l’époque étaient un peu puériles. Je le vois bien maintenant. Je voulais un nom qui donnait le sentiment que nous étions un groupe de metal, mais sans que ça signifie quoi que ce soit. C’était assez important pour moi. Le résultat est ce qu’il est. Je n’ai pas planifié tout ça. Mon plan s’arrêtait à un album et c’est tout.
Concernant le nom du groupe, je me souviens qu’il y a deux choses, deux histoires, deux contes, qui m’ont beaucoup inspiré quand j’étais enfant. L’un était Ronja Røverdatter (Ronya, fille de brigand) d’Astrid Lindgren, une écrivaine suédoise. En gros, ça parle d’une petite fille qui vit dans un château avec son père. Un éclair divise le château, et le bon roi vit d’un côté et le mauvais de l’autre côté. Quand elle grandit, elle doit vivre un certain temps dehors. Elle vivait seule dans la forêt et, elle a dû faire ça parce que c’était le moyen pour elle, dans l’histoire, de devenir adulte. Toute cette histoire m’a énormément inspiré quand j’étais enfant. On en a aussi fait un film dans les années 80. Et le méchant roi dans ce château divisé s’appelait Bork [rires]. Voilà donc d’où vient la première moitié du nom. Ensuite, il y a une célèbre histoire, écossaise je crois, qui parle d’un homme sur une montagne et qui m’a inspiré à l’époque, et la montagne s’appelait Lochnagar (Le Vieil Homme de Lochnagar de King Charles III, NDLR). C’est ainsi que j’ai eu cette idée de Borknagar.
Interview réalisée par téléphone le 2 février 2024 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Jørn Veberg.
Site officiel de Borknagar : borknagar.com
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