Le silence n’est pas toujours synonyme d’oubli. Malgré sa discrétion assumée ces dernières années, Glorior Belli n’est pas mort. Sept ans après The Apostates, le projet du surnommé Billy Bayou revient avec un album éponyme, lourd de sens. Le huitième album s’articule autour de la guerre en Ukraine, un pays avec lequel le compositeur entretient un lien personnel fort. Comme il le confie dans l’entretien qui suit, l’expression latine qui donne son nom au projet incarne parfaitement l’état d’esprit des soldats ukrainiens, que l’artiste soutient sans réserve. Un symbole fort pour ce groupe de black metal, où la réalité vient percuter de plein fouet l’imaginaire.
Bien que le sujet soit grave, la démarche de Glorior Belli peut intriguer. Après un retrait des réseaux sociaux, alors qu’ils sont devenus centraux dans la promotion musicale, le projet opte pour des circuits plus confidentiels. En s’éloignant des gros labels de son passé et en prenant le chemin d’une exposition réduite, ce nom marquant du black metal des années 2000 repart presque de zéro. Le groupe renoue avec une forme d’essence musicale plus radicale, prenant un léger recul par rapport à l’identité southern black metal adoptée sur ses derniers disques. Il ne semble pas rechercher la lumière. L’usage assumé de l’IA pour le visuel, la quasi-absence de photos promotionnelles et l’utilisation presque désinvolte des réseaux attestent d’un goût marqué pour les chemins de traverse. Glorior Belli n’a ainsi accordé qu’une poignée d’interviews pour ce nouveau cycle. Ainsi, le seul entretien en français avec Billy Bayou est à lire dans nos colonnes.
« Le principe de ce nouvel album est que c’est un album sans titre, ce qui veut dire qu’on ne peut pas le sortir comme ça spontanément. […] Tu ne peux pas rater ça, c’est la Mona Lisa de ton groupe. Ce n’est pas le coup de pinceau du débutant. »
Radio Metal : Ces dernières années, Glorior Belli s’est fait relativement discret. Ce nouvel album, qui porte le nom du projet, sort sept ans après The Apostates. Pour être tout à fait honnête, on pouvait croire que le groupe était en sommeil, voire n’existait plus. Qu’est-ce qui explique cette période de retrait ?
Billy Bayou (chant & guitare) : En l’occurrence, il y a une série que j’aime beaucoup qui s’appelle Kaamelott. Dedans, il y avait un personnage très intéressant qui, à un passage bien précis, explique qu’il est très discret, en arrière et effacé, mais qu’il est ainsi dans l’optique de mieux revenir, pour effectivement avoir plus d’impact. C’est pour avoir cette notion du « mal » qui est toujours présente. C’est souvent quand elle est très discrète qu’elle a le plus d’impact. C’était volontaire et calculé. Le principe de ce nouvel album est que c’est un album sans titre, ce qui veut dire qu’on ne peut pas le sortir comme ça spontanément. J’ai fait d’autres disques avec lesquels j’ai pris beaucoup de plaisir à composer spontanément, parce que tu sors quelque chose de très enjoué et naturel. Là, j’avais besoin de le travailler, de le revoir, de le laisser maturer. C’était presque comme de l’alcool. Et puis il y a toute la thématique qui va derrière. Il fallait que ce soit quelque chose de très précis, de très marqué. Tu ne peux pas rater ça, c’est la Mona Lisa de ton groupe. Ce n’est pas le coup de pinceau du débutant.
Le projet était donc toujours là, c’était juste du sommeil le temps de maturer…
Oui, pour moi, il a toujours été là. Parfois, c’est une forme d’intelligence de se dire : « Il ne faut pas que je me force à faire des choses quand je n’en ai pas l’envie, la motivation. » Ça va un peu à l’encontre de tout ce qui se fait aujourd’hui, de tout ce qui est encouragé par les plateformes de streaming, etc. Pour coller aux algorithmes, il faut absolument avoir des sorties régulières. Pourquoi pas, c’est un système de rémunération qui est bâti sur ça, mais là, on parle d’art, d’un projet très personnel, de choses qui méritent d’être un peu réfléchies. C’est ma définition de l’art, de façon générale.
The Apostates était allé assez loin dans la fusion southern black metal qui avait un peu fait l’identité de Glorior Belli pendant un temps. Il me semble que vous avez très peu porté cet album sur scène. C’était volontaire ou c’est les occasions qui ne se sont pas présentées ou les tourneurs qui n’ont pas suivi ?
Nous en avons fait un peu. Je me souviens d’une super date que nous avons faite à domicile, au Klub à Paris. Pour ajouter à ce que tu viens de dire, je pense que c’est certainement le meilleur line-up de Glorior que j’ai eu depuis le début. Il y avait une super entente sur scène et c’est des super potes, donc ça fait quand même la différence. La raison pour laquelle nous n’avons pas spécialement insisté en live, je dirais que c’est un peu un concours de circonstances. Déjà, nous avons un batteur qui est dans un autre pays. Ce n’est pas non plus le bout du monde, il est aux Pays-Bas, mais ce n’est pas forcément évident pour répéter. Il y avait aussi le fait que, volontairement, nous avions un petit peu antagonisé tous les acteurs de la scène – aussi bien les labels que les bookers, mais aussi tous les gens qui font partie du business de la musique en général et du metal plus spécifiquement. Je les avais un petit peu titillés pour plusieurs raisons, notamment artistiques. Toutes ces circonstances font qu’effectivement, nous n’avons pas beaucoup tourné. Ce n’était pas forcément volontaire mais je n’ai pas forcément de regrets là-dessus non plus, puisque le live n’est pas ce que je préfère avec Glorior. Pour moi, ça a toujours été un projet de création, de choses qui se font à la maison.
Tu reviens avec de nouveaux réseaux sociaux – je pense à ta page Facebook. Est-ce que c’est toi qui l’avais supprimée ? On connaît l’importance des réseaux sociaux pour diffuser sa musique ou son art aujourd’hui, donc ce n’est pas anodin…
Oui, Facebook, c’est moi qui ai cliqué sur le bouton supprimer, avec absolument aucun regret. Tout ça m’amuse. C’est quelque chose qui n’a pas d’importance pour moi. Je sais pertinemment que, de toute façon, demain, si j’étais seul, peu importe où, dans n’importe quel lieu, je ferais toujours de la musique ou j’essaierais de créer des choses, même si je n’avais pas d’instrument de musique. J’en ferais sûrement avec des bouts de bois ou autre chose, comme ça se faisait avant. Donc, fondamentalement, je n’ai pas besoin de ça. Ça m’amuse et en même temps, ça me challenge de déconstruire des choses que j’ai construites. Je pense que tout artiste devrait, dans certaines limites bien sûr, s’encourager à faire des choses comme ça. Si tout est confortable, si tout repose sur une belle page Facebook avec beaucoup d’abonnés dessus et tout ce qu’il y a de bien derrière, oui, c’est cool parce que tu peux diffuser ta musique au plus grand nombre, parler avec des fans, etc. Seulement, artistiquement parlant, où est le challenge là-dedans ? Ce n’est pas intéressant. J’avais envie de repartir un peu de rien, comme un groupe frais, comme quelque chose de non pollué.
La sortie de ce nouvel album s’est faite de manière très discrète : est-ce que c’était une volonté de ta part, de revenir à quelque chose de plus confidentiel ?
Oui. J’irais même plus loin que ça. Un ami, Dwid [Hellion] d’Integrity, m’a rebranché sur son petit label qu’il avait bâti dans les années 90. Comme c’est quelque chose de très niche et de très underground, j’avais accepté, mais initialement, je m’étais même convaincu de mettre ma musique gratuitement à disposition sur internet, dans l’ambiance « piratez-nous, rien à foutre ». L’idée était de refaire ça, parce que les gens qui sont vraiment intéressés trouveront forcément, un jour ou l’autre, un moyen d’écouter Glorior Belli.
« J’avais envie de repartir un peu de rien, comme un groupe frais, comme quelque chose de non pollué. »
Etait-ce aussi une façon d’annoncer la fin du Glorior Belli des années 2010, avec ce côté southern black metal, comme on vous a nommés chez Season Of Mist ou chez d’autres ?
Non, pas forcément. C’est quelque chose qui s’est fait plus sur le temps de la composition, sur la réflexion artistique que j’ai eue après. Cet aspect « southern » et cette étiquette que nous avons un petit peu développée seront toujours présents. Nous avons un single qui est full bayou et c’est complètement en rapport avec ça. Nous n’avons pas laissé cette étiquette avec l’arrêt des réseaux sociaux. Ce n’était pas lié à un changement d’orientation ou à un retour aux sources.
Sur combien de temps as-tu concrètement pensé, conçu et enregistré ce huitième album ?
Ça a dû me prendre environ trois ans, de l’écriture à l’enregistrement. Même encore aujourd’hui, comme je fais tout, c’est un peu une tare dans le sens où tu n’es jamais satisfait, tu reviens toujours dessus, tu veux changer des choses. Et puis un jour, il faut bien décider de le faire sortir quand même, parce que sinon c’est sans fin. Encore aujourd’hui, je reprends l’enregistrement, le mastering, et je me dis : « Putain, merde, j’aurais dû… » C’est un peu le cliché du mec qui dit : « Je fais ma production tout seul » et puis qui change 0,01 décibel sur une fréquence que personne n’entend à part lui. C’est vraiment ça. Ensuite, il y a peut-être eu derrière encore un ou deux ans de postproduction. Pendant ces phases-là, si j’avais un mot à changer dans les paroles ou ailleurs, je repartais dans mon studio pour refaire la prise. C’est à la fois super d’être libre, de faire tout soi-même, de tout contrôler, mais il faut savoir en même temps gérer son « perfectionnisme ».
La première surprise en écoutant cet album est qu’on retrouve l’essence brute d’un Manifesting The Raging Beast sorti en 2007. Pourquoi ce retour vers un black metal plus rude, avec une mise en retrait des touches musicales propres au « sud des États-Unis » – même si tu as évoqué le single où elles étaient présentes ?
C’est un peu venu comme ça. La réponse est dans ta question. Ce single un peu plus bayou a fait partie des morceaux qui ont été composés pendant la phase de recherche et de composition de l’album. C’est juste qu’il ne collait pas au reste. Il n’y en a eu qu’un qui est sorti sur cette phase. Je l’ai donc mis de côté et j’en ai fait un single à part pour bien garder le concept de l’album intact, mais ce n’est pas quelque chose de calculé, que j’essaie de faire à tout prix en me disant : « Cet album-là, il faut qu’il sonne comme-ci, comme ça. » Lorsque je crée le morceau, ça doit rester assez naturel. J’aime bien aussi mettre un concept dessus et c’est là que je me dis : « Maintenant que j’ai mon concept et ma matière, les éléments avec lesquels je vais pouvoir construire quelque chose. » J’essaie alors de prendre et de retravailler cette matière première pour coller au concept. Il est vrai qu’ici, le concept était assez tranchant et pas trop dans le bayou. C’était donc plus logique que ça se fasse comme ça.
Le concept vient donc avant la musique ?
Oui, c’est toujours comme ça que je procède. J’ai connu plein d’autres musiciens qui fonctionnent différemment. En général, les gens qui composent à plusieurs, c’est un peu la recette de l’échec, parce que je trouve que c’est compliqué d’y mettre ensuite une vision unifiée. C’est aussi intéressant, c’est un autre exercice, mais chez moi, le concept vient en premier. Il faut que mes textes et chaque élément de l’album, visuellement et auditivement, soient en rapport avec un concept. Il faut que ce soit toujours uni, très calculé et mesuré.
Ce nouveau disque démarre assez froidement, mais il gagne progressivement un peu en lumière voire en espoir. Il a vraiment deux faces distinctes, la deuxième démarrant à partir de « Clandestine Camaraderie ». C’est assez intéressant puisque physiquement, l’album n’est sorti qu’en vinyle où on retrouve cette coupure. Cette progression au fil de l’album relevait-elle une nouvelle fois de ta volonté ?
Oui, bien sûr, ça me fait plaisir que tu l’aies noté. Même dans le concept du dernier morceau, « When Battle Is Fought And Victory Won », c’est vraiment pour illustrer cet album, c’est une bataille face à soi-même, c’est-à-dire Glorior Belli… On m’a souvent reproché que ce n’est pas du bon latin, que peut-être selon le dictionnaire d’une époque antérieure au latin moderne… Je ne suis pas professeur de latin – même si j’en ai fait – mais ce n’est pas grave, parce que pour moi, le principe du nom du groupe doit être ce qu’il est censé représenter. Dans ce cas, la représentation est de s’illustrer face à l’adversité – ou de trouver la gloire au champ de bataille, mais ça, c’est très épique. Je trouve que c’est un concept derrière lequel chacun peut s’y retrouver, parce que je pense qu’on traverse tous dans notre quotidien, notre vie, des phases compliquées où on peut vraiment se révéler et savoir de quoi on est fait. En l’occurrence, quand j’étais plus jeune, je disais souvent aux autres amis musiciens : « Vous voyez comme une tournée peut faire ou défaire les groupes. » C’est vrai que parfois, nous rentrions de tournée, nous ne voulions plus nous voir pendant un an tellement c’était trop, mais ça, c’est une petite partie du concept, du nom Glorior Belli en soi. Ce n’est pas sur un événement et c’est très personnel aussi. Pour résumer, cette idée de faire progresser l’album, de quelque chose de très sombre jusqu’à ce morceau qui célèbre la victoire face au soi, était voulue. C’est exactement le concept du nom du groupe et de l’album.
« Quand j’ai réfléchi au concept, je me suis dit : « Il n’y a personne d’autre aujourd’hui qui illustre mieux la signification de ces mots latins que les Ukrainiens, que l’Ukraine. » »
C’était une évidence pour toi, dès le début, que cet album allait porter le nom du groupe ?
Oui, dès le début. Il fallait que ce soit absolument une page qui se tourne pour moi. Il fallait que je le fasse. C’est un parallèle un peu subtil, mais de la même façon que j’ai supprimé la page Facebook, il fallait que je ferme cette page-là. Je pense que, d’ailleurs, ça va me permettre de bien repartir sur des bases intéressantes pour la suite.
Il me semble que c’est le premier album où tu fais vraiment tout de manière autonome, y compris la production. Pourquoi as-tu choisi de le faire comme ça et qu’est-ce que ça a changé pour toi ?
Dans un premier temps, je dirais que je l’ai fait parce que j’en ai aujourd’hui les moyens. Techniquement et financièrement, avec l’avènement des technologies plus poussées, on arrive à faire quelque chose de correct soi-même, alors qu’avant ce n’était pas forcément le cas. C’est en partie ce qui m’a aidé, j’ai eu les outils nécessaires à une production que j’estime être pas trop dégueulasse, et ça a changé beaucoup de choses. C’est des petits détails, c’est un peu bébête, mais lorsqu’en studio tu es limité en temps, par l’argent ou par d’autres choses, ça fait qu’un album peut être un peu entaché. J’ai également eu d’autres expériences avec d’autres groupes où, par exemple, on prend deux jours de studio pour la batterie, ce n’est pas trois jours, et il faut que ça tienne en deux jours, puis au troisième jour, on se dit : « Merde, il y a un break, quand même, c’est dommage. » Pour moi, c’est inconcevable. Si ce n’est pas forcément moi le leader, je peux l’entendre dans d’autres groupes, mais pour Glorior Belli, il faut que tout soit fait au plus proche de ce que j’ai souhaité. C’est super pour ça.
Comment qualifierais-tu le son que tu as voulu donner à cet album ?
J’aurais dit tranchant. J’aimais le côté assez rond des guitares que tu peux avoir dans l’organique, mais je dis tranchant dans le sens où au niveau de ce qu’on va définir par la drum and bass, la base rythmique du morceau, pour moi ça devait être très percutant. C’est pour ça que j’ai essayé de faire cette production-là.
Ce qui contribue vraiment au ton agressif de l’album, c’est justement le jeu de batterie qui est intense, surtout sur la première partie. Elle laisse peu de répit dans un mouvement qui est parfois dans la veine d’un Marduk. J’imagine que ça contribuait parfaitement à ces deux atmosphères que je décrivais précédemment ?
Exactement, parce que c’est un peu l’allégorie du champ de bataille. C’est l’hommage aux soldats qui deviennent quasi sourds en raison des explosions, de l’environnement bruyant dans lequel ils n’ont qu’une seule envie, c’est finalement de se mettre un casque sur les oreilles et de faire taire le bruit. C’était évidemment voulu de le faire très oppressant au début et de l’aérer plus tard.
Cet album est en écho direct avec la guerre en Ukraine. Il est d’ailleurs dédié à ses forces armées et à tous ceux qui la soutiennent. Quel est ton lien personnel avec l’Ukraine ?
Ça fait à peu près douze ou treize ans que j’y vais régulièrement. Il y a beaucoup d’amis, de liens qui se sont créés, de connexions avec les gens, d’affection pour une culture finalement assez proche de ce qu’on a ici, mais qui est peut-être un peu plus comme ce qu’on connaissait avant, sans faire mon vieux réac’. C’est ce lien qui s’est créé sur de longues années avec beaucoup de gens différents. Tout ça était bien avant les événements actuels, et c’est forcément quelque chose qui m’a touché, comme tout le monde. De plus, il fallait que je marque les choses avec cet album, parce que c’est le symbole même du nom du groupe. Quand j’ai réfléchi au concept, je me suis dit : « Il n’y a personne d’autre aujourd’hui qui illustre mieux la signification de ces mots latins que les Ukrainiens, que l’Ukraine. » J’ai eu l’occasion d’y aller plusieurs fois depuis le début de la guerre. Il y a beaucoup de débats politiques, internet, etc., mais j’invite les gens à aller sur place, si vous le pouvez. Faites le déplacement, ce n’est pas interdit, et rendez-vous compte par vous-même de ce qu’est réellement de passer toutes les nuits à être réveillé par les sirènes, d’être dans les abris anti-bombes, de voir des villes dévastées par des impacts d’obus, etc. Ça c’est le côté visuel, mais surtout, les gens là-bas ont une telle résilience, c’est quasi surhumain. Ils sont vraiment incroyables là-dessus. J’ai beaucoup d’amis aussi en France. On a une communauté ukrainienne assez forte ici, avec qui je passe beaucoup de temps. C’est les gens qui m’inspirent. C’est quelque chose de très humble, mais de très fort aussi. Après, il y a plein d’autres notions qui viennent s’ajouter à ça, mais pour résumer un peu mon lien avec l’Ukraine, c’est comme ça que je le déterminerais.
« Glorior Belli est également un outil de propagande. J’ai des textes qui sont faits pour agiter les consciences, pour peut-être éveiller des choses chez les gens. »
Était-ce plus difficile pour toi d’écrire sur le sujet de la guerre, sachant que c’est quelque chose de très concret et réel aujourd’hui, ou au contraire, est-ce que l’inspiration t’est venue rapidement ?
Je dirais que ça m’est venu assez rapidement. C’est une situation où le fantasque est très vite complètement abandonné. Par exemple, les préoccupations de n’importe quel collègue à moi aujourd’hui ou des gens que je connais ici se résument à la destination de leurs prochaines vacances, la température du bureau, ce qu’on mange à midi, etc. Là-bas, il y a la guerre, mais c’est un peu pareil. C’est presque comme si on l’acceptait et que ça faisait partie du jeu du quotidien, alors que c’est évidemment autre chose que la température du bureau, puisque tu peux perdre la vie du jour au lendemain. C’est réel et c’est – d’une façon malsaine – presque un peu séduisant. En tout cas, il y a beaucoup de gens qui vont là-bas par curiosité pour être aussi un peu exposés à ça. Ce serait faux de dire que ça ne joue pas un peu dans l’ensemble des choses qu’on aime ressentir, mais comme ça devient presque trop naturel, que c’est ton quotidien, c’est un sujet qui est dédramatisé localement, alors que ça ne devrait absolument pas être le cas. Souvent, nous en rigolons avec les copains sur place en nous disant que nous sommes complètement fadas. C’est comme quelqu’un qui fume une cigarette dans une pièce où il y a du gaz. Bizarrement, ce n’est pas difficile d’écrire dessus, mais ça devrait l’être.
J’ai l’impression que beaucoup d’Ukrainiens disent : « Non, on veut continuer à vivre comme avant, à aller en boîte, à faire des concerts, à faire de la musique, alors qu’on est dans un contexte de guerre. » C’est leur façon de se battre aussi. Est-ce qu’au fond, cette forme de résilience t’a surpris par sa force ?
Bien sûr. Pour étoffer un peu ton exemple, car c’est hyper intéressant, il y a beaucoup de propagande russe qui relaie des vidéos de jeunes femmes ukrainiennes, bien apprêtées, qui sont censées être en disco-club ou en boîte toute la nuit. Ils s’en servent pour dire : « Vous voyez, pendant qu’il y a la guerre au front, les Ukrainiens s’amusent bien dans les boîtes. » La propagande floppe, parce qu’évidemment que sur place, les gens ont encore envie de sortir. Ce serait complètement inhumain de ne pas le faire. Moi-même, sur place, on se retrouve souvent dans les bars. Il y a des couvre-feux et des restrictions, il ne faut pas se leurrer non plus. Ce ne sont pas les grosses soirées sur Paris, mais localement, il y a une vie. Les gens continuent de sortir, de se faire livrer leur repas… Je donne des exemples très bêtes, mais ce n’est pas un film. C’est vraiment étrange, parce que nous avons toujours eu cette éducation de la guerre – notamment depuis 39-45 qui était la plus grosse, ensuite il y en a quelques-unes qui ont suivi – mais c’était une éducation de bouquins, de films, de choses qu’on regarde, qu’on apprend, qu’on voit avec distance, et on s’imagine plein de trucs en rapport à ça, comment vivaient les gens, etc. En fait, ils vivaient comme on vit aujourd’hui. Qu’est-ce que la vie ? C’est le moment présent. Qu’est-ce qu’on fait ? J’ai faim, je mange, c’est des choses assez instinctives. Il faut également le prendre en compte dans cette analyse. Donc oui, la résilience est assez impressionnante et elle est, encore une fois, naturelle. Pour moi, ça fait partie de la vie.
Penses-tu réellement que cette propagande russe ne marche pas ?
Évidemment, la propagande, par définition, touche toujours des gens. C’est un peu l’huile et les gens c’est le feu. Il suffit donc de leur donner un petit truc en plus… Et je suis parfois le premier à réagir, à « mordre à l’hameçon », donc ce serait faux de ma part de dire que la propagande ne fonctionne pas. C’était spécifiquement celles, à mon sens, qui montrent ces gens qui essayent de se changer les idées malgré tout. Après, la propagande est malheureusement dans tous les camps et tous les sujets, ce n’est pas uniquement au sujet de la guerre. Ce sont des choses qui font partie de l’humain et c’est ce que nous faisons aussi avec notre musique. Glorior Belli est également un outil de propagande. J’ai des textes qui sont faits pour agiter les consciences, pour peut-être éveiller des choses chez les gens. Pour moi, la propagande est un outil. Là où elle a de l’efficacité, c’est chez tel ou tel individu qui va y être sensible. Tu as effectivement raison sur le fait que ça ne fonctionne quand même pas trop mal. J’espère malgré tout que dans toute cette masse débilitante d’informations contradictoires, il y a quand même des gens qui ont des consciences un peu plus éveillées, qui peuvent être critiques sur tous les sujets. Même en ayant mes propres opinions sur telle ou telle chose, je vais pouvoir être critique de mon propre camp aussi. Le piège réside dans le fait de tout prendre pour acquis et de jamais rien remettre en question.
De quel point de vue sont exprimés les textes ? Quels narrateurs imagines-tu pour les récits de ce disque ?
Le narrateur, c’est toujours moi. C’est fait aussi parce que j’espère avoir pu mettre à mal mon ego à travers cet album. C’est un peu – comme je te disais tout à l’heure – une bataille face à moi-même. J’essaye de mener à bien ma propre défaite, en tout cas la défaite de mon ego, à travers ce concept.
Tu parles de défaite de l’ego, mais il est beaucoup question de « victoire » dans cet album. Au final, qui gagne ?
L’ego, c’est un petit peu l’enveloppe qui t’empêche de révéler ton toi. En l’occurrence, c’est mon propre moi qui – en tout cas, je l’espère – a gagné cette bataille.
Fais-tu le lien avec la guerre en Ukraine ou est-ce un autre sujet présent dans l’album ?
Non, c’est un lien direct. Ce n’est pas juste un sujet, c’est vraiment le concept de l’album.
« Si on pense à la définition de la liberté, nous, les Français, en avons été sacrément à la pointe. Par cet album, j’espère leur apporter, en quelque sorte, de l’espoir et du soutien de la part d’un Français humble qui comprend un petit peu la notion de vouloir se libérer. »
Tu as une chanson qui s’intitule « Cauchemar Rouge ». Est-ce une référence au film qui était sorti en pleine guerre froide ou est-ce l’illustration d’autre chose ?
C’est une référence à un événement historique, pas forcément très populaire – en tout cas en France – mais qui est, selon moi, assez marquant et intéressant à étudier, et qui m’a pas mal fait cogiter. C’est d’ailleurs pour ça qu’à la fin de ce morceau, le sample est tiré de cette chanson. En Pologne – je crois que c’était en 1981 – la loi martiale est décrétée. Ça fait suite à des crises économiques et sociales classiques qu’on a dans toutes les sociétés. À ce moment-là, c’est le parti communiste qui est au pouvoir. La révolte est menée de front par des ouvriers qui sont révoltés et qui ne s’en sortent plus face à l’inflation. Ça en vient jusqu’au jour où la loi martiale est décrétée, parce que c’est trop le bordel dans le pays. Ce sample de fin est un chant assez connu en Pologne. D’ailleurs, il y a pas mal d’auditeurs polonais qui m’ont écrit un petit message en disant : « Sympa le petit clin d’œil à la fin. » Je ne fais pas de politique – je le précise quand même –, ça ne m’intéresse pas, ce n’est pas le sujet du groupe. J’en fais personnellement, mais pour moi, la musique et la politique, c’est poubelle tout de suite. Ce n’est pas le sujet, mais c’est un peu comme Marduk que tu as cité tout à l’heure. Je trouve l’histoire passionnante.
L’intitulé du chant à la fin du morceau, c’est : « Nie Chcemy Komuny » (« On Ne Veut Pas Du Communisme »). Je trouve que c’était assez intéressant d’avoir ce parallèle, déjà par rapport à ce qui se passe en Ukraine, et on peut l’étendre à : « On ne veut pas d’impérialisme, on ne veut pas de communisme, on ne veut pas d’extrême, on ne veut pas de ces partis qui contrôlent, détruisent, régissent et font beaucoup de tort à la population. » Encore une fois, je parle d’un point de vue historique, je ne l’ai pas vécu personnellement. Cependant, je pense que le parallèle avec l’Ukraine était hyper intéressant et important. C’est un peu la preuve que tout ce bloc soviétique corrompu et communiste est potentiellement aussi dangereux que d’autres bords politiques qu’on connaît aujourd’hui et qu’on a connus par le passé. C’est un peu ce qui s’est produit en Ukraine. C’est un pays qui a voulu se libérer. J’étaye un peu mon propos pour ne pas passer pour le connard anticommuniste de base – ce n’est pas forcément mon cas. C’est juste pour dire qu’il y a un peuple qui veut se libérer et s’ouvrir. Je parle d’un point de vue complètement apolitique. Toi et moi, on habite en Ukraine, on est en 2014 ou 2015, peu importe, on commence un peu à voyager, on découvre comment c’est en Europe et ainsi de suite, on n’a qu’une envie, c’est d’en faire partie, c’est d’avoir chez nous aussi toutes ces choses que les autres ont dans leur pays. Tu as cette volonté de te libérer d’une espèce de truc ancestral qui contrôle les gens, ce que tu manges, ce que tu importes dans ton pays, des marques que tu portes à l’école, etc. Face à ça, il y a un dirigeant-politicien placé dans ton pays par le Kremlin. Tu es un peu emmerdé parce que tu te dis : « Qu’est-ce qu’on fait ? On veut juste être libres. » C’est le concept de cette liberté-là que j’essaie de mettre en avant par ce parallèle.
C’est ce qu’il faut absolument marquer dans ce speech que je viens de faire. Encore une fois, ce n’est pas politique, c’est vraiment un concept sur le fait de laisser les gens embrasser une liberté fondamentale. C’est un peu ce qu’on avait en France, j’en suis tout de même assez fier. Si on pense à la définition de la liberté, nous, les Français, en avons été sacrément à la pointe. Par cet album, j’espère leur apporter, en quelque sorte, de l’espoir et du soutien de la part d’un Français humble qui comprend un petit peu la notion de vouloir se libérer.
Tu as fait une reprise d’une chanson folk ukrainienne et polonaise, qu’on peut traduire en français par « Hé, Les Faucons ». Pourquoi ? Et est-ce un hasard si cette chanson [est sortie] le jour de l’Europe, le 9 mai ?
J’avais épuisé mes registres anticommunistes [rires]. Non, c’est une blague. J’ai choisi cette chanson parce qu’elle est intéressante. J’étais au restaurant un jour. Je ne sais pas si ça se fait encore ici, mais là-bas, il y avait des gens qui passaient avec l’accordéon pour jouer des morceaux traditionnels. C’était l’anniversaire d’un pote. À un moment, ils se mettent à notre table et on leur signale que c’est son anniversaire. Ils ont donc joué ce morceau que je ne connaissais pas. Il m’est resté en tête pendant des semaines. Je l’avais en tête tout le temps et je le chantais dans la douche. Un jour, je me dis : « Putain, il faut absolument que je retrouve ce morceau ! » Heureusement, j’avais filmé une vidéo à ce moment-là parce que mon pote soufflait ses bougies. C’est donc comme ça que j’ai fait une recherche et je suis tombé sur ce morceau. Je me suis dit : « Il faut absolument que je le fasse, il me hante ce truc, ce n’est pas possible. » Concernant la date, c’est un pur hasard. C’est Spotify qui conseille de sortir ses morceaux à une certaine date, mais ça tombe bien, c’est plutôt pas mal.
Le groupe de post-black metal français lyonnais Celeste avait communiqué autour d’une tournée en Russie. Ils se sont pris un tollé, beaucoup de gens autour d’eux se sont désengagés. Ils s’étaient justifiés en disant qu’ils avaient des amis des deux côtés de la frontière et qu’ils ne faisaient pas de politique. Comment perçois-tu cette situation et leur décision de tourner en Russie, notamment en vue de ton soutien envers les forces ukrainiennes ?
Personnellement, j’aime bien Celeste, donc c’est plutôt en leur défaveur de ce point de vue-là, mais je ne serai pas trop dans le jugement sur cette info. Fondamentalement, je pense que je n’aurais pas fait ça. Je trouve ça même très limite, mais c’est mon jugement personnel. Si eux considèrent que ce n’est pas dégueulasse de leur point de vue, que ça ne soutient pas des choses qui les révoltent et s’ils trouvent ça cool d’aller en Russie, grand bien leur fasse. J’ai même envie de dire à plein de gens : « Allez-y, en Russie ! » D’ailleurs, je vais changer mon propos. Tous ceux qui me disent que la Russie c’est cool, que les libertés individuelles sont géniales, que la population est sympa, qu’il n’y a aucun problème là-bas, mais allez-y les gars, faites un voyage là-bas, kiffez, prenez l’intercontinental, le transsibérien, faites toute la Russie, et puis quand vous revenez, on en reparlera. Limite, faites comme moi, faites votre propre expérience. Celeste, allez-y, faites votre expérience sur place et puis si ça se passe bien, revenez et prouvez-moi que j’ai tort. Pas de problème. C’est plus ça ma façon de voir les choses.
« Pour moi, cette phase où on sera presque incertain et incapable de savoir, de distinguer le vrai du faux, etc. va être incroyable. J’adore ces choses qui rendent les gens confus. »
Retour à ton album. Qu’as-tu souhaité représenter avec cette pochette ? D’ailleurs, est-ce qu’elle aussi a été réalisée avec l’aide de l’IA ?
Il n’y a pas beaucoup d’IA dans la pochette. Il y en a plus dans les clips. Il y a plein de petits indices, mais par exemple, les soldats squelettes ont des Z sur leur casque, la fameuse lettre que les soldats russes arborent fièrement. Il y a aussi le pope qui tient une croix orthodoxe. L’Eglise orthodoxe russe, qui est – comme toutes les Eglises et toutes les religions – aussi corrompue qu’on peut l’imaginer, a une grosse part de responsabilité sur tout ce conflit. On retrouve au centre la figure de Lucifer qui est toujours un petit peu notre fil conducteur dans Glorior Belli, parce que c’est celui qui apporte la connaissance et la lumière, pour grossir le trait. Et puis il y a les soldats. C’est assez marrant, parce que dans les soldats, en montage, j’ai mis mon visage de moi quand j’étais très jeune et moins ridé. Il y a toute la symbolique des étendards qui sont mis à mal pour mettre en avant ce drapeau luciférien, guerrier et un peu menaçant quand même, mais aussi libérateur. On a le symbole au-dessus, que j’ai créé moi-même, qui représente Lucifer avec des ailes pour le moderniser, comme la guerre s’est modernisée. J’ai décrit les détails les plus évidents, mais c’est plein de petits indices.
D’ailleurs ce n’est pas que la pochette, c’est l’album complet qui est fait comme ça. Les paroles et les titres contiennent des indices. Les titres de mes chansons ont toujours une sonorité spéciale. Il y a des rimes, etc., et les mots ne sont pas choisis au hasard, ils ont un vrai pouvoir et un impact. Le fait de le prononcer, de le lire, de le dire à voix haute va avoir un impact. Même si quelqu’un ne le comprend pas, du moment qu’il va le prononcer, ça devrait déjà déclencher quelque chose. C’est ce niveau de détail que j’essaie d’aller chercher et de mettre ensemble. C’est comme une peinture : tu l’as de près, à cinq centimètres du visage, ça ne ressemble à rien, puis tu t’éloignes et tu as le tableau qui t’apparaît.
L’IA est un sujet très clivant. Pourquoi as-tu utilisé cet outil pour les clips vidéo ? Globalement, quel est ton point de vue sur le recours à l’IA dans l’art ?
Déjà, par ma profession, je me sers pas mal de l’IA. Tous ceux qui sont anti-IA, vous pouvez tout de suite arrêter de lire. Je trouve que c’est un peu le truc du vieux réac’… Après, fondamentalement, le métalleux est un peu réac’ de toute façon, je le suis aussi, mais être contre ces choses progressistes est un peu futile. Même si ce n’est pas encore au point – et je vais être honnête, je trouve que, dans l’ensemble, ça peut être encore bien amélioré, et ça va l’être –, ce n’est pas une raison pour ne pas s’en servir. Au contraire, je trouve que ce qu’on peut faire avec est assez incroyable. Aujourd’hui, dans ma vie de tous les jours, j’ai des tâches prenantes en temps et en énergie que j’ai automatisées avec des agents IA pour me libérer du temps. Pour moi, c’est hyper important.
En l’occurrence, pour l’art et le visuel, je trouve qu’il n’y a aucun problème à l’utiliser. Au contraire, j’aime bien les choses qui – même si ce n’est pas encore au point – vont rendre très floue la frontière avec la réalité. Pour moi, cette phase où on sera presque incertain et incapable de savoir, de distinguer le vrai du faux, etc. va être incroyable. J’adore ces choses qui rendent les gens confus. C’est un élément qui va encore permettre d’agiter les consciences. Personnellement, c’est ça que j’aime dans l’art en général : pouvoir créer des débats. Après, l’issue du débat sur l’IA… J’ai mon avis. Est-ce qu’on va s’entendre avec quelqu’un qui a un avis opposé ? Ce n’est pas grave. C’est créer le débat qui m’intéresse et c’est ce que je fais avec Glorior Belli.
L’album est sorti uniquement en vinyle chez Dark Empire Records. C’est un label qui a été inactif durant de nombreuses années. Quels sont les contours de cette collaboration ?
C’est une bonne question. Ce n’est pas un fait qui est très connu, mais depuis 2019, j’ai rejoint le groupe Integrity, un groupe américain de… Comment les qualifier ? Je ne les qualifierais pas d’ailleurs. Ce n’est pas du hardcore, mais c’est associé à la scène hardcore. Pour moi, c’est plus du metal au sens large. Dwid est un ami de longue date, nous avons toujours eu cette envie d’agiter les consciences et d’éveiller les gens à l’art en général. C’était le match made in hell. Nous nous sommes tout de suite entendus. Depuis que nous jouons ensemble, c’est très cool pour la musique, les projets, etc. Forcément, chacun essaie d’intégrer l’autre dans ses projets au maximum, puisque ça fait sens. C’est Dwid qui m’a dit : « Écoute, tu te souviens de mon label Dark Empire, à l’époque ? » C’était un label qui avait fait couler de l’encre, c’était très sulfureux, mais bon, tu me diras que c’est aussi le cas d’Integrity. Je dis : « Oui, je m’en souviens, mais quoi ? » Il me dit : « J’ai un pote avec qui on va le faire revivre. On va le remettre au jour. Il y a des choses, on va signer des groupes, etc. » Je dis : « Ecoute, super. »
« Si je disais à mon moi du passé quand j’avais dix-huit ans : « Tu sais, un jour, Phil Anselmo va te dire que c’est cool ce que tu fais et te respectera en tant qu’artiste », c’est assez hallucinant, mais ce n’est pas non plus anodin. C’est quelque chose pour quoi j’ai toujours travaillé. »
Je l’ai dit tout à l’heure, mais pour moi, ça n’avait aucun sens de repartir sur le music business et signer sur des labels. Je pense que nous allons aborder la question, mais nous avons fait une sacrée tripotée de labels. C’est très bien, je n’ai rien contre les labels en eux-mêmes, mais c’est juste qu’en tant qu’artiste, j’ai besoin de cette notion de label qui agite les consciences, qui ne vient pas me dire si mon discours est trop poli, ou pas assez, ou machin. C’est encore une fois la notion de liberté totale que je recherche là-dedans. L’art doit pouvoir s’exprimer au-delà de tous les concepts que nous avons abordés précédemment. Resigner chez un Century Media, un truc comme ça, n’est pas ce que je recherche. Artistiquement parlant, ça ne colle pas avec la démarche du groupe.
C’était effectivement ma question suivante, car tu es passé chez Metal Blade, Agonia Records, Candlelight et Season Of Mist pour le précédent album. Ces labels-là ne te laissaient pas assez de liberté ?
Oui, il y a effectivement eu des déboires, même si ce sont des petites choses qui font sourire avec le temps. J’ai un humour hyper provocateur, un peu dans la veine d’Andy Kaufman – ce n’est peut-être pas la bonne référence. Ça rejoint la question sur l’IA : j’aime rendre floues les limites entre la réalité et le faux, entre l’entertainment et la vie. C’est ce qui me fait vraiment vivre en tant qu’artiste. Finalement, avec tous ces labels, la relation n’était pas mauvaise. D’un point de vue humain et business, ça fonctionnait. Seulement, dès que je titillais un petit peu pour voir les limites, « est-ce qu’on peut faire des petites tentatives de pincements, pour voir à droite à gauche ? », la réaction était à chaque fois décevante. Ce n’était pas forcément eux qui mettaient fin à la collaboration, ça se faisait un peu naturellement. Tu signes un album, puis est-ce qu’on renouvelle, est-ce qu’on ne renouvelle pas ? C’est souvent d’un commun accord.
Je trouve qu’il y avait un côté très cool chez les labels à l’époque. Je me souviens qu’en France, on avait les Adipocere, les Osmose, c’était des vrais personnages – enfin je dis « c’était » mais ils sont toujours là [rires]. Il y avait une aura derrière. C’est des gens qui avaient cette passion de l’art comme je l’ai aujourd’hui – en tout cas, je parle pour ceux que je connaissais. C’est des labels plus petits, évidemment, mais quel est l’intérêt de signer sur un gros truc si après, en face, tu parles à des cols blancs qui ne comprennent rien à ce qu’est l’art et à pourquoi tu déconstruis ? Reprenons cette histoire de page Facebook, à l’époque, les mecs m’ont dit : « Mais qu’est-ce que tu fous, ce n’est pas possible, t’es complètement malade ! » Tu les regardes en disant : « Mais vous me dégoûtez avec vos attachements à ce genre de choses matérielles, ça n’a aucun intérêt. » Plus on me provoque comme ça, plus je fais des conneries. Voilà un bon exemple pour dire à quel point ça n’a aucun sens de signer sur ce type de labels. Après, oui, si tu signes sur un truc comme ça, tu fais des festivals, tu vas être placé sur des tournées, tu auras des choses un peu plus intéressantes au niveau live et exposition du groupe, mais est-ce vraiment ce que les gens recherchent et ce que moi je recherche ? Je pense que les gens qui nous lisent ne sont pas non plus des oies qu’on gave. Ils ont peut-être envie de choses plus naturelles. Personnellement, je suis quelqu’un de très sincère. Tu me vois demain dans la rue, nous aurons la même conversation sur plein de sujets. Je fais pareil avec tout le monde, que ce soit un fan que je vois en concert ou un casse-couille dans le métro, peu importe. Il y a des limites, c’est comme tout, mais c’est de la sincérité et du vrai que je recherche, pas toutes ces petites choses de music business.
De toute façon, les artistes qui – grand merci – reconnaissent un petit peu l’originalité et la qualité de ce que j’ai pu faire humblement sont des artistes que j’ai toujours respectés. J’ai encore vu Phil Anselmo il n’y a pas longtemps, et pour moi, c’était incroyable. Si je disais à mon moi du passé quand j’avais dix-huit ans : « Tu sais, un jour, Phil Anselmo va te dire que c’est cool ce que tu fais et te respectera en tant qu’artiste », c’est assez hallucinant, mais ce n’est pas non plus anodin. C’est quelque chose pour quoi j’ai toujours travaillé. C’est vingt ans de labeur artistique, de recherche et de redéfinition constante. Je pense que ces gens-là ne vont pas aller vers tous les suiveurs, tous les groupes un petit peu trop polis, trop génériques. Ça n’intéresse personne, moi le premier. Alors, oui, dans la masse, il y en a peut-être un ou deux qui vont être bons et intéressants, mais globalement, ce n’est pas ce qu’on recherche en tant qu’auditeur. J’ai envie d’être choqué par un peu plus que du palm mute et des blasts.
Est-ce qu’aujourd’hui la reformation d’un line-up live pour Glorior Belli est d’actualité ?
C’est toujours le même line-up. Il y a Arthur [Legentil] de Moonreich. Il y a les deux frangins de Where The Pavement Ends qui est un super bon groupe doom-stoner avec qui nous allons ressortir un petit album dans pas longtemps. Je suis aussi évidemment avec eux, mais pour une fois ce n’est pas moi le compositeur. À l’exception faite du batteur, nous avons un batteur local, cette fois, qui va nous permettre d’être un petit peu plus au point – j’espère, il faut que nous nous y mettions [rires]. Nous allons peut-être – alors attention, ça reste à confirmer – faire une date à Paris fin novembre, si je ne me trompe pas. Les live vont être sélectionnés au plus offrant ; pas d’un point de vue financier, plutôt d’un point de vue intéressement. Est-ce que c’est le lieu ? Dans quel cadre ? Est-ce que ça va être un festival ? Nous allons être assez sélectifs. Mais il faut bien garder en tête que ça n’aura aucune incidence sur ce qu’il y aura après. On pourrait faire un flop total avec tout, comme on pourrait devenir viraux, ça n’a aucune incidence sur la suite. C’est complètement à côté.
Parce que de toute façon tu vas resupprimer la page Facebook après [rires].
Peut-être. Aujourd’hui, j’ai même un TikTok, pour te dire à quel point j’ai vendu mon âme. Mais pourquoi pas. C’est rigolo, j’ai des gens qui m’ajoutent, qui n’ont rien à voir avec le metal en plus. Je pense que la plupart c’est du bot. C’est ça qui est cool. Ça m’amuse pour l’instant. Je ne sais pas combien de temps ça va m’amuser, mais ça me plaît.
Interview réalisée en audio et en direct le 21 avril 2025 par Jean-Florian Garel.
Retranscription : Louhane Pellizzaro.
Photos : Neurotica Photography (1).
Facebook officiel de Glorior Billi : www.facebook.com/gloriorbelliofficial
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