À l’été 2024, le 26 juillet, il y a exactement deux ans, le monde entier découvre Gojira dans un décor qu’on n’aurait jamais imaginé pour un groupe de metal : en plein cœur de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris, sur la Seine, au milieu des flammes, des cordes et d’un chœur symphonique. Derrière ce moment déjà entré dans l’histoire, il y a un homme de l’ombre : Victor Le Masne, compositeur, producteur et directeur musical des cérémonies.
C’est lui qui a proposé d’associer l’idée de révolution – au sens historique, mais aussi symbolique – au metal, et plus précisément à Gojira. Lui encore qui a imaginé ce dialogue inédit entre chant révolutionnaire, création originale, puissance d’un groupe extrême français et voix lyrique de Marina Viotti. De la première réunion à New York à Silver Cord Studio jusqu’aux répétitions à la Philharmonie de Paris, des contraintes écologiques aux choix de mise en scène, Victor Le Masne raconte comment ce morceau est né, comment Gojira a accepté d’embarquer dans l’aventure, et comment ce tableau a fini par décrocher un Grammy et marquer à jamais l’image du metal aux yeux du grand public.
Note : interview initialement publiée dans le magazine Metal Addict n°28 que nous republions ici à l’occasion des deux ans de la prestation de Gojira lors de la cérémonie d’ouverture des JO de Paris 2024.
« Ma première idée, avant même de penser à Gojira, c’était déjà de faire du metal. L’idée de révolution, c’était parce que c’est une musique révolutionnaire à plein d’égards, et c’était révolutionnaire de la faire entrer pour la première fois dans une cérémonie. »
Radio Metal : Vous aviez déjà travaillé avec Thomas Jolly avant cette cérémonie des JO, notamment sur Starmania. Vous aviez aussi participé à la clôture des JO de Tokyo. Comment avez-vous imaginé votre rôle, et quels étaient vos repères et certitudes pour la cérémonie des Jeux olympiques 2024 ?
Victor Le Masne : J’avais déjà travaillé avec Thomas Jolly sur Starmania. En termes de repères et de certitudes, je n’en avais aucun avant de commencer. Nous n’avions pas de repères, parce que personne n’avait jamais fait ça. Ce qui était intéressant dans cette équipe, c’est que personne n’avait jamais fait de cérémonie d’ouverture ou de clôture. Personne n’avait jamais fait des Jeux olympiques. Nous avions éventuellement des certitudes, celles que nous pouvions nous donner à nous-mêmes : l’envie de faire quelque chose d’honnête, de beau, qui a du sens, qui dit quelque chose. Mais nous n’avions pas de repères. Ce n’est pas comme si nous avions un parcours déjà tracé avec des checkpoints. C’était un parcours — et le mien, en tant que compositeur et directeur musical — vraiment inventé. Donc voilà, il y avait la certitude d’avoir envie de faire quelque chose de bien, mais dans une mer déchaînée de doutes.
Parmi les contraintes, vous aviez forcément des limites budgétaires mais artistiquement, on a eu l’impression que tout était possible, même d’avoir du metal dans une cérémonie !
Effectivement, il y avait des contraintes budgétaires, il y avait plein de contraintes techniques. C’était une prouesse aussi d’avoir pu aller au bout de cette idée, qui était de faire la cérémonie d’ouverture le long de la Seine. Il y avait des contraintes écologiques aussi. Je vais en parler à propos de Gojira, qui avaient vraiment leur avis sur la question. On les connaît sur ce sujet et je les respecte énormément pour ça. Et puis, j’avais plein de contraintes d’ordre quasi mathématique avec la vitesse des bateaux… Parfois, ils allaient trop vite ou ils allaient trop lentement, il y avait un facteur d’aléatoire, des courants, des vents, de la pluie… Donc il y avait plein de contraintes de l’ordre du hasard. En revanche, c’est vrai qu’en termes d’univers musicaux je me suis tout autorisé. Non pas juste pour faire une débauche de choses, ce n’était pas l’idée de vouloir en mettre plein la vue. J’avais envie que l’ensemble du répertoire français et des musiques françaises soit représenté, ce qui fait qu’on a pu autant entendre Gojira et du metal. J’étais très heureux de cela parce que c’était la première fois qu’il y avait du metal dans une cérémonie d’aussi grande envergure. Mais on a pu aussi entendre du classique, de la techno, etc. J’étais très heureux de faire des choses avec les orchestres symphoniques français, autant qu’avec Aya Nakamura ou qu’avec Céline Dion qui chantaient du répertoire français. Je me suis fait un point d’honneur à ce qu’on entende vraiment un florilège très large de toutes les musiques, y compris le metal. Je pensais au metal, mais je pensais aussi aux courants alternatifs, pouvoir montrer des musiques « en marge » d’un certain grand public. Comme on le sait, le metal a un public énorme et mondial, et ça draine des millions de gens. Je voulais donc faire réaliser cela aussi aux gens.
Quand vous êtes venu à la cérémonie des Foudres, la cérémonie spéciale metal, vous avez dit que lors des discussions avec Thomas Jolly, à un moment donné, vous vous étiez dit qu’il fallait faire un tableau sur la Révolution, et que vous aviez associé « révolution » au metal. Comment cette logique est-elle arrivée, et pourquoi le metal ?
En fait, c’est dans l’ordre des choses. Thomas Jolly travaillait avec une équipe de quatre auteurs et autrices. Il y avait un historien, Patrick Boucheron, une autrice, Leïla Slimani, une scénariste, Fanny Herrero, et Damien Gabriac, qui vient du théâtre. Ils formaient ce pôle d’auteurs. Un jour, Thomas est revenu vers moi : « Avec mes auteurs, on a réfléchi. Il nous faut un tableau sur la Révolution française », sans forcément me donner plus d’infos. Dans notre rapport avec Thomas, il n’allait pas directement sur le sujet musical pur ; c’était plus symbolique. Je me suis demandé comment retranscrire cette idée de Révolution française et, plus largement, l’idée de révolution. Dans le tableau, il y avait l’idée de retranscrire une forme de violence de notre histoire. Ma première idée, avant même de penser à Gojira, c’était déjà de faire du metal. Je voulais quelque chose de cinglant, de nouveau. L’idée de révolution, c’était parce que c’est une musique révolutionnaire à plein d’égards, et c’était révolutionnaire de la faire entrer pour la première fois dans une cérémonie. Ça cochait donc pas mal de cases dans mon esprit.
Au début, j’avais pensé à Maurice Ravel, je faisais déjà une relecture du Boléro. Ma toute première idée, c’était « je vais prendre un grand thème classique, genre le Boléro, et je vais le faire en metal ». Puis je me suis dit que les classiques en metal, ça a été vu et revu. Il faut une création originale. Donc tout de suite, j’ai pensé à Gojira, parce que je les aime énormément. Je les suis depuis des années. Pour la petite histoire, j’ai beaucoup de famille dans le Sud-Ouest, vers Saint-Griède. J’étais assez attaché au fait qu’ils ne soient pas parisiens, qu’ils viennent du Sud-Ouest. Et surtout, j’adore leur musique. Je me suis dit : « Ça va être intéressant, et il faut une création originale. » Ensuite, Thomas Jolly avait travaillé avec Marina Viotti sur un opéra, et il m’a suggéré de l’associer. Mais ça, c’est arrivé beaucoup plus tard. D’abord, nous avons fait le morceau à trois à New York.
« Au début, pas qu’ils ont dit non, mais ils avaient plein de questions. Ils ne se sont pas précipités. Ils ont vraiment réfléchi. Je les remercie pour ça. Nous avons pu aller en profondeur dans le détail. »
Je m’interrogeais justement sur votre rapport au metal avant cette cérémonie.
Disons que je suis compositeur et musicien, et j’écoute vraiment toutes les musiques, j’écoute tous les vocabulaires musicaux. Je suis toujours très curieux de voir comment sont organisés les mondes musicaux — je trouve ça très inspirant. Dans le metal, il y a un lyrisme qui allait d’ailleurs très bien avec le monde de l’opéra. Il y a un lyrisme et un jusqu’au-boutisme qui m’ont toujours impressionné. Quand j’étais ado, j’écoutais énormément Rage Against The Machine, Metallica, etc. Même si Rage Against The Machine, ce n’est pas du metal ou la frange la plus dure ; ça restait « mainstream », même si eux détesteraient que je dise ça. Ça passait à la radio quand j’étais petit. Je restais en marge, mais j’étais fasciné : chaque fois que j’écoutais des trucs plus extrêmes, je trouvais ça hallucinant. Après, je me suis pris toute la vague Korn, Deftones, etc. quand j’étais en seconde, vers 97. Puis je suis parti dans d’autres choses. J’ai eu ma phase. Gojira, je les connais depuis vingt ans. Ça fait partie des groupes dont je suis toujours content d’écouter le nouvel album. Mais je suis « tout-terrain » : je peux aimer ça et aimer Fela Kuti, un musicien africain. Je suis un peu sans frontières. Il y a aussi un rapport au metal qui est physique, par rapport à d’autres musiques. C’est vraiment une des rares musiques où il y a une implication physique dans les groupes. Et c’est ça que je voulais retranscrire dans cette cérémonie.
Ils ont accepté tout de suite ?
Non [rires]. Mais ils ont écouté. Ils étaient très accueillants. Ça s’est passé de la manière suivante : je suis allé à New York pour leur présenter l’idée. New York, parce que c’est là que Joe [Duplantier] habite, et là que se trouve leur studio, Silver Cord Studio. Leur label, Roadrunner, est à New York. Le management est américain. C’est un peu leur base. Nous avons fait une réunion avec Joe, qui était physiquement avec moi, et Mario [Duplantier] qui était en Zoom à Hossegor. Le management était là aussi. Je leur ai présenté un début d’idée de morceau : une ligne directrice, un point de départ. Ma vision, c’était vraiment : je vous donne ce truc, emparez-vous-en, faites votre sauce, faites du Gojira à cent pour cent. Au début, pas qu’ils ont dit non, mais ils avaient plein de questions. Ils ne se sont pas précipités. Ils ont vraiment réfléchi. Je les remercie pour ça. Nous avons pu aller en profondeur dans le détail. Comme avec tous les artistes que j’ai dû convaincre sur les cérémonies, j’ai vraiment dû rentrer dans les détails. Je me souviens de la première question de Joe. Nous montrions une vidéo de feux d’artifice diurnes — des explosions de paillettes utilisées dans certaines fêtes au Mexique. Parce qu’il y avait aussi une idée écologique : nous voulions que tout ne se passe pas de nuit, pour que ce soit énergétiquement responsable. Nous montrions des exemples d’explosions de paillettes qui font comme des feux d’artifice de jour. La première question de Joe a été : « Est-ce que c’est biodégradable ? »
Et ça existe, les paillettes biodégradables, c’est important pour l’écosystème.
C’était biodégradable, je tiens à le dire. Nous avions aussi tout l’écosystème des poissons de la Seine à respecter. J’ai aimé que sa première question soit liée à la responsabilité. Je pense qu’il n’avait pas envie — et Mario non plus — qu’on aseptise leur message ou leur force. Je leur ai dit : « Si on le fait, on le fait vraiment. » Nous avons fait du cent pour cent Gojira. Nous ne travestissons rien : « Vous allez faire ce que vous savez faire. On va aussi montrer aux gens que vous êtes les meilleurs. » Je les remercie de m’avoir écouté, de m’avoir fait confiance. Nous sommes allés au bout, petit à petit, en discutant. C’était en décembre 2023. En février, je leur laisse ma démo : il y avait déjà beaucoup de choses qu’on retrouve dans la chanson. C’était une vraie ligne directrice. Ils m’envoient en février une relecture de la démo, que j’ai trouvée absolument géniale. Je retourne les voir en avril 2024. Nous nous mettons à New York, à Silver Cord, nous enregistrons le morceau. C’était hallucinant. J’étais en studio avec eux, au casque, ils me jouaient le truc. Je parlais tout à l’heure du rapport physique : c’était exactement ça. Ça me faisait remonter des souvenirs d’adolescence ou d’enfance — vous voyez, les premiers concerts où, dès qu’il y a un coup de batterie, on a le cœur qui bat, on cligne des yeux sans pouvoir l’empêcher. Le sol vibre. C’est très fort physiquement. Ça faisait longtemps que je n’avais pas ressenti une sensation physique comme ça avec de la musique. Je me suis dit : « Si j’arrive à faire ressentir ça aux gens — pas juste la puissance en volume, mais la puissance en profondeur, en émotion — j’aurai réussi. »
A quel moment, en studio, vous vous êtes dit que vous étiez en train de créer quelque chose d’unique et de fort ?
C’est arrivé en avril. Je me souviens de Mario jouant à la batterie, et moi j’étais debout, sans jouer, mais complètement avec eux dans le truc. Je les remercie aussi pour ça, parce que j’étais complètement intégré dans l’histoire. À ce moment-là, je me suis dit : « Je crois qu’il y a un truc. » Après, j’ai fait tout un tas d’arrangements, qui ont été joués par l’Orchestre de Paris et aussi le Chœur de l’Orchestre de Paris. J’avais les deux en même temps. J’avais fait un premier arrangement, mais je n’étais pas tout à fait satisfait. Je me souviens d’un moment : nous finissons d’enregistrer, nous sommes assez contents, nous buvons des bières pour nous détendre, c’était cool. Et je me suis dit : « Tout le monde est là en même temps, je suis à New York, ce n’est pas tous les jours… » Je suis monté à l’étage et j’ai fait mon arrangement in situ, directement, parce que je voulais le faire tant que c’était chaud. C’était super frais dans ma tête : nous venions d’enregistrer, je les avais avec moi encore mentalement. Je ne voulais pas qu’une distance plus tard crée quelque chose de… différent. J’ai travaillé pendant deux heures, pendant que tout le monde était tranquillement en bas. Je les ai fait monter, je leur ai fait écouter. Mario m’a fait un commentaire. Je lui ai dit : « Revenez dans dix minutes. » Ils sont revenus, et après, c’était magnifique. Tout le monde était super heureux. Je suis parti de là avec le sentiment… Je ne sais pas si ça va être aimé de tous, on va voir. C’était un pari, mais je sais que nous avons fait un truc honnête.
« J’étais assez circonspect en regardant tout ça : c’était trop. C’est bien après que j’ai pu apprécier. En voyant le tableau avec Gojira, je voyais la surpuissance du moment. Je me disais : ‘Là, il se passe vraiment quelque chose.' »
La séquence musicale achevée, place à la mise en scène, où votre contribution a également été importante. Le dispositif est d’une ampleur remarquable, malgré des possibilités de répétition très restreintes. Comment avez-vous procédé ?
Nous n’avons pas répété en situation — comme aucun des tableaux. C’est ça qui est fou avec cette cérémonie d’ouverture : c’est comme un plan-séquence géant, sans montage, sans cut. Chaque partie a été répétée séparément, mais jamais sur place, parce que nous voulions garder la surprise, et parce que nous n’avons jamais eu accès à la Seine telle qu’elle était pendant la cérémonie. La veille, à quatre heures du matin, il y avait des tests, des installations… mais, par exemple, j’ai répété la partie musicale à la Philharmonie de Paris, avec Gojira, Marina Viotti, l’Orchestre de Paris et les Chœurs. Ils n’avaient pas les harnais, ils n’avaient pas tout le dispositif scénique. La veille, ils sont allés sur place, ils ont essayé le dispositif, vérifié les endroits, etc., mais ils n’ont pas joué sur place. Le Rubik’s Cube ne s’est fait qu’au moment de l’interprétation. C’est ça qui est beau : pour chaque tableau, c’était la découverte totale : « OK, c’est là. C’est maintenant. C’est ça qui se passe. » Quand on voit la performance de Gojira et de Marina Viotti, on voit qu’ils vivent le moment. Quand on voit Mario, là, qui fait du Mario à quatre mille pour cent, on voit qu’ils sont heureux aussi. Ils vivent le moment.
Vous confirmez qu’ils ont joué en live ?
Oui, ils jouent complètement en live, bien sûr.
Comment on se sent quand on a contribué à réaliser tout ça, le jour J, et qu’on voit chacun de ces tableaux prendre vie ? Dans quel état on se trouve ?
C’était très bizarre. Je l’ai à la fois bien et pas bien vécu… « Pas bien vécu » dans le sens où c’était trop, quasiment. Il y a eu deux ans de travail, et le fait que tout se joue en quelques instants — enfin, trois heures — et la pluie complètement inattendue qui a fait tout basculer dans une espèce de couleur… Je ne veux pas parler d’opéra, mais on aurait dit un opéra. Il y avait un danger aussi. J’étais assez circonspect en regardant tout ça : c’était trop. C’est bien après que j’ai pu apprécier. En voyant le tableau avec Gojira, je voyais la surpuissance du moment. Je me disais : « Là, il se passe vraiment quelque chose. » Mais ce n’est pas juste ça : chaque tableau était ficelé au détail près, chaque note. Surtout, il y avait de la musique en continu. Il y a des moments comme Gojira où la musique ressort vraiment, mais sinon, la musique était là tout le long. C’est comme un film de trois heures dont j’aurais écrit la BO, mais sans avoir le film devant moi. Donc tout était dans la tête, et le voir en vrai, c’était violent, mais complètement génial en même temps. Comme un Grand Huit, si on peut dire.
Il y a un humoriste américain, assez metalleux d’ailleurs, qui a fait un sketch sur le fait que pour énormément d’enfants — et même d’adultes — la première fois qu’ils ont entendu du metal de leur vie, c’était pendant la cérémonie des JO, que certains ont peut-être été « activés » et continuent à écouter du metal. On parle quand même de millions de personnes qui n’avaient jamais écouté de metal auparavant…
De milliards même. C’est hallucinant. Je reçois très fréquemment des messages de gens de la communauté metal. Nombre d’entre eux me remercient pour ça. Ça me touche beaucoup, parce que c’est beau quand on arrive à montrer quelque chose qu’on connaît tous dans la communauté metal. On l’a bien vu quand Ozzy a fait son dernier concert avec Black Sabbath, et sa mort juste après, on a vu tout ce que ça a drainé. C’est incroyable. Ce n’est pas juste des excentriques, ce sont des gens du monde entier, de tous milieux, de tous bords. Donc je suis très heureux d’avoir pu mettre le metal à l’honneur. Et que ce soit Gojira qui l’ait porté, et que ce soit un groupe français… C’était très important pour moi.
Est-ce que vous vous attendiez à recevoir un Grammy Award ?
Non. Ça fait partie du flot de surprises très heureuses. Je suis très fier que, parmi toutes les parties musicales sur lesquelles j’ai travaillé, ce soit celle avec Gojira et Marina Viotti qui ait été récompensée, parce que ça voulait peut-être dire quelque chose. Peut-être que c’était la plus cinglante, je ne sais pas. Je ne m’y attendais pas. Il y a eu un vrai engouement. C’était très difficile de sortir les morceaux sur les plateformes. Mais Gojira, c’est le premier morceau qui est sorti post-cérémonie, parce qu’il y avait un tel engouement que le CIO l’a fait sortir plus vite. S’il était sorti plus tard, il n’aurait pas été éligible aux Grammy. Nous nous sommes donc retrouvés éligibles. Déjà, quand nous avons été nommés, je n’en revenais pas. Je tombais de ma chaise. Nous nous parlions avec Joe et Mario. Mario me disait : « Prépare ton costume, j’espère que tu as un fer à repasser. » Il me disait ça avant même que les nominations tombent. Je lui disais : « Arrête, ne joue pas avec la superstition. » Et puis nous avons été nommés. Incroyable. Aller à Los Angeles, être nommés, gagner, être avec eux, le vivre ensemble… c’était absolument génial. Les États-Unis, eux y vivaient déjà beaucoup, maintenant j’y habite moi aussi. Ça m’a changé. Les Gojira m’ont changé.
« Aller à Los Angeles, être nommés, gagner, être avec eux, le vivre ensemble… c’était absolument génial. Ça m’a changé. Les Gojira m’ont changé. »
Ce qui est frappant, c’est à quel point la communauté metal française s’est montrée reconnaissante : voir un groupe comme Gojira mis en lumière de cette manière, ce tableau absolument superbe, puis l’engouement international qui a suivi… Tous les groupes ont salué la cérémonie. Et ce n’était pas seulement un enthousiasme français, mais un véritable remerciement venu du monde entier. Quand on pense que ce morceau a ensuite été joué pour le dernier concert d’Ozzy, ou encore que Tom Morello a déclaré vouloir que Gojira interprète ce titre… Le parcours est incroyable.
C’est assez fou. Justement, j’étais grand fan de Rage Against The Machine. Quand j’ai vu ça, ça m’a fait un peu péter un plomb. Le morceau continue de vivre, complètement indépendamment de Gojira, de Marina Viotti ou de moi. Ça restera, je crois, un des grands moments des Jeux olympiques. Et je ne parle pas que des cérémonies. Dans l’ensemble de ce qui s’est passé dans les Jeux, ça ne m’étonnerait pas que ça reste.
Et pourtant, les premières réactions qu’on a eues du groupe Gojira par rapport à cette cérémonie, c’était surtout Mario qui disait que lui n’aurait pas filmé la cérémonie comme ça. On voyait tout de suite le perfectionnisme du groupe qui reprenait le dessus, « on aurait fait ci, ça… »
Mais bien sûr ! Moi, j’étais pareil. Mais ça y est, maintenant j’ai beaucoup plus de recul et je pense qu’eux aussi. C’est normal, quand je le vivais, j’étais là : « Non, attention ! » C’est notre bébé, nous sommes hyper protecteurs. C’est vrai : la façon dont certaines choses ont été filmées… En même temps, c’était tellement inédit, même pour les réals : c’était une partition qu’il fallait inventer pour tous les métiers. Il y a eu de grands moments, et des moments plus difficiles, mais ça participe au panache de faire quelque chose de nouveau, d’inédit. Parfois, il y a des trucs plus heureux que d’autres, mais globalement, au moins, nous avons essayé quelque chose.
Avec le recul, c’était quoi le plus gros challenge pour vous ?
Je crois que le plus grand challenge n’était pas un tableau en particulier. C’était de maintenir mon cap artistique personnel et mon instinct jusqu’au bout, sans déroger à mes règles, rester vrai avec moi-même. Tenir ce cap artistique : c’était ça, mon plus gros challenge. Parce qu’on peut imaginer le nombre d’intervenants, d’interlocuteurs, d’embûches que j’ai eues sur mon chemin pendant deux ans et quelques. Quand je regarde la cérémonie — les cérémonies, même — parce que j’ai dû produire plus de douze heures de musique : ouverture, clôture, Jeux paralympiques, ouverture, clôture… La cérémonie d’ouverture retient l’attention du public, mais je devais rendre tout et je devais tenir ce cap artistique. C’était ça, mon plus grand challenge : rester droit dans mes bottes. Quand je regarde tout ça, quand je fais un zoom arrière, que je revois les vidéos, je me dis : « OK, c’est bien. C’est cohérent. »
Et la collaboration en elle-même, dans la composition avec Gojira : vous avez trouvé ça assez naturel ? Parce qu’on sait que c’est un groupe extrêmement perfectionniste, qui challenge les moindres détails, qui a son avis sur le son, sur le sens des paroles, sur le chant clair, pas chant clair… Est-ce qu’il y a eu beaucoup de négociations, d’allers-retours ?
Il y a eu beaucoup d’écoute de part et d’autre, beaucoup de confiance. Au début, je leur ai donné cette ligne directrice. Après, je les ai laissés s’emparer du morceau et faire quelque chose qui leur plaît, qui leur va. Oui, nous avons eu plein d’allers-retours, parce que moi aussi, j’étais bien perfectionniste et en quête de sens. Il y a la production — comment on fait le son de grosse caisse, etc. — et je suis moi-même producteur, donc très à cheval, mais eux sont maîtres de leur métier et de leurs trucs. J’ai toujours été très en accord avec eux, globalement. Si parfois j’avais des doutes, nous discutions. Parfois, dans un sens ou dans l’autre, nous faisions un pas vers l’un ou vers l’autre, mais c’était très naturel, très fluide. Nous nous sommes vraiment rencontrés artistiquement. Il n’y avait aucun souci. Après, j’étais en quête de sens. Donc parfois, il a fallu réduire des petits bouts ; parfois au contraire, augmenter d’autres choses ; il fallait mettre la structure un peu différemment, parce que j’avais aussi les contraintes de mise en scène. C’était plus de cet ordre-là. Mais artistiquement, musicalement, c’était une évidence. Ça s’est très bien passé.
Pour eux, ça leur paraissait évident d’incarner ce côté « révolutionnaire » ou il a fallu un peu travailler là-dessus ?
Ce n’est pas évident, parce que Thomas Jolly et ses auteurs disaient : « Ce serait bien d’avoir quelque chose de l’ordre des chants révolutionnaires. » Il n’y avait pas forcément que « Ça ira ». L’idée était de trouver un chant de la Révolution et peut-être d’en faire une relecture. Ce n’était pas facile et je devais présenter ça à Gojira. Je réfléchissais vraiment. En regardant le texte de « Ça ira », j’ai trouvé au quarantième couplet, tout en bas, les mots « mea culpa ». Je me suis dit : « Ça, c’est intéressant », plutôt que d’arriver avec « Ça ira, les aristocrates », que je trouvais… un peu littéral. Joseph m’a dit : « Je n’ai pas envie de chanter ‘on décapite les gens’. Ça ne m’intéresse pas. » Et moi non plus, à vrai dire. Donc nous étions en accord. En décortiquant le texte de « Ça ira », ce mea culpa est plus dans l’idée d’un « on s’excuse », et ça a parlé à Joe. Je leur ai proposé un passage de « Ça ira » qui était en français, dont nous avons tiré un sens, puis Joe l’a reformulé en anglais « Let us rejoice, etc. ». C’était une relecture d’un fragment, mais tout cela relève de la création. On ne peut pas dire que ce soit « Ça ira » du tout, dans sa forme d’origine, mais nous avons pris quelques éléments. Je suis rentré à Paris, puis je suis revenu en disant : « Regardez, j’ai fait ça avec Gojira. » C’était un travail très intéressant. Pour répondre à la question : incarner la révolution, oui. Joe — parce que c’est lui qui porte avec la voix — n’avait pas envie de se plonger bêtement dans un truc « fourches et révolution ». Il est beaucoup plus fin, beaucoup plus précis, mais une fois que nous étions dans la précision, il était évidemment complètement dans l’histoire avec moi, pour passer ce message de révolution. Ça leur parle, bien sûr.
« Tout de suite, il y a un jusqu’au-boutisme, un maximalisme dès l’intro. Je trouve ça génial : tant qu’à faire, si on a cette plateforme, on la prend, et on hurle au monde sa force. »
Pour eux la révolution est plus environnementale, plus écologique, plus une question de transition juste.
Bien sûr. Ils sont complètement politisés. Je me souviens, après le Grammy Award, nous avions une petite réception chez le consul de France à Los Angeles. C’était très gentil de nous inviter. Nous avons dû faire un petit discours. Joseph a dit un petit truc — pas du tout provocateur — très juste, entendable par tout le monde. J’ai apprécié : il restait droit dans ses bottes. C’était bien. Nous étions tous sans concession pendant tout le projet. Je suis content que nous n’ayons pas flanché à un moment.
Ce qui est vraiment jouissif, c’est qu’on a entendu du vrai metal. Pas une version édulcorée. Il y avait du vrai chant lyrique, et du vrai metal.
Oui, et il y a une vraie performance. La batterie et la guitare sont super difficiles à jouer. L’intro est vraiment une espèce de truc presque math-rock, une rythmique que je leur avais proposée : un motif qui tourne sur trois temps, et en même temps du trois sur quatre. C’est compliqué. Ça commence tout de suite par un truc très technique. Je trouve ça génial de commencer par une performance complexe, pas juste un metal cliché « ta-ta-ta-ta ». Tout de suite, il y a un jusqu’au-boutisme, un maximalisme dès l’intro. Je trouve ça génial : tant qu’à faire, si on a cette plateforme, on la prend, et on hurle au monde sa force. C’était magnifique à voir.
Pour vous, les retombées personnelles : ça vous ouvre beaucoup de portes ? Beaucoup de propositions derrière ?
Oui, c’est sûr : il y a un avant et un après, pour moi comme pour tous les participants de ces Jeux. La musique n’était pas forcément le plan qui devait ressortir autant, et pourtant c’est ce qui s’est passé. Ce n’est pas que je voulais en mettre partout, mais il y en avait partout — et de tous styles, comme nous disions. Donc les propositions que je reçois reflètent ça : il y a de tous les styles, dont pas mal de choses dans le classique et le monde orchestral. Ça me plaît beaucoup, parce que j’ai envie de pousser cet aspect-là, sans lâcher la pop, le rock, etc. Je suis très heureux de continuer mon chemin dans le monde orchestral. J’ai signé chez Deutsche Grammophon, le label classique, et je viens de sortir un album avec eux. J’ai toujours l’impression d’être un outsider — dans ce monde, et dans tous les mondes. J’aime bien ce sentiment d’être en éternel apprentissage. Et oui, bien sûr, il y a eu des retombées un peu folles : j’ai reçu la Légion d’honneur, j’ai eu un Grammy, j’ai déménagé avec ma famille aux États-Unis, parce que je crois qu’il y a des choses à faire ici pour moi et pour nous, dans le travail notamment. Donc à suivre. Il y a vraiment un avant et un après.
Interview réalisée en face à face le 25 novembre 2025 par Marion Dupont.
Retranscription & traduction : Marion Dupont.
Photos : Linda Rosasaal (1, 3, 5) & Dave Martijn (6).


































