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Chronique   

Monkeys On Mars – Monkeys On Mars


Le bien nommé projet Monkeys On Mars rassemble, sans omettre le moindre membre, les effectifs de Mars Red Sky et Monkey3. Ces musiciens se défendent vigoureusement d’avoir proposé un split : cet EP de salutation est une œuvre synchrone, sans bordures ou partage des pistes. Spontanément, on craint de se retrouver simplement face à un disque qui sonnerait comme si quelqu’un avait soudainement décidé de poser une voix sur du Monkey3 ; heureusement, tant s’en faut. D’ailleurs, seule « Seasonal Pyres » s’accommode du chant de Julien Pras (Mars Red Sky), peut-être plus affinée encore que d’ordinaire. Ce recul transparaît globalement dans l’EP, pas surchargé malgré le nombre de membres et la double section rythmique, et les compositions restent cadrées. On essaye certes instinctivement de trouver « quoi vient de qui », mais cette sortie gagne à être abordée avec un esprit neuf.

Le space rock demande en permanence une certaine adresse, tant ses sonorités elles-mêmes peuvent friser le poncif. L’atmosphère est ici saisissante, notamment en section centrale de « Seasonal Pyres », avant une bonne grosse finition plutôt fun et davantage « terrestre ». Le fait que les claviers – aux sonorités ponctuellement exotiques – soient parfois lointains ne signifie pas pour autant qu’ils sont incapables de participer à proprement parler, voire de mener cette danse collaborative. Avec sa façon de mettre tranquillement en place son décor de polar, « Hear The Call » attend par instants un peu trop pour entamer les scènes d’action, mais la récompense est plus qu’honorable. Il n’aurait pas été choquant d’entendre, sur ce titre instrumental, des cris post-metal. Mars Red Sky vient consolider les capacités narratives de Monkey3, permettant notamment d’entreprendre avec style un sublime dialogue en guise de conclusion. Après ces vingt-quatre minutes, on en redemande – mais surtout, on devine que tout n’a pas encore été dit entre ces lurons dont les orbites étaient prédestinées à se croiser. Gageons que ce coup d’essai ne sera que le début de cette aventure galactique.

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Evoken – Mendacium


Depuis une trentaine d’années déjà, les Américains d’Evoken distillent un doom sombre, lent, et teinté de death, bref – funèbre. Mais toute monumentale qu’elle soit, leur musique n’est pas monolithique pour autant : Evoken utilise tous les moyens à sa disposition pour créer une atmosphère à la fois spacieuse et étouffante. De quoi en faire l’une des valeurs sûres du style, chacun de ses albums revisitant ses fondations et en explorant une nouvelle nuance. Sur le rêveur Hypnagogia, sorti en 2018, Evoken était à son plus mélodique, ne délaissant pas les percées de lumière. Sur son successeur qui se sera fait un peu attendre, Mendacium, le groupe se montre au contraire fidèle à ses racines, majestueux, classique à sa façon, et résolument ténébreux.

Car si à sa façon, Mendacium est lui aussi du côté de l’entre-deux et de l’illusion – « mendacium » signifie mensonge –, cette fois-ci, le groupe lorgne plus franchement du côté du cauchemar, qu’il prenne la forme de riffing dense et écrasant (« Lauds ») et de growl menaçant, ou d’intermèdes d’arpèges vaporeux (« Prime ») et de clavier inquiétant (« Vesper »). Il y a quelque chose des premières sorties du groupe, mais aussi de My Dying Bride ou Type O Negative, bref, des années 1990 dans ces longues chansons où la clarté de la production crée des espaces aux dimensions démesurées – difficile de ne pas recourir à la métaphore des cathédrales gothiques –, pleins d’échos qui désorientent, pleins de vide aussi. De quoi se plonger dans les pensées peuplées de démons, voire de l’absence de Dieu, du moine tourmenté dont le disque raconte les atermoiements au fil des prières qui rythment la journée et qui donnent aux morceaux leur titre. C’est peut-être ce thème qui, en plus du son death/doom, rappelle Blood Vaults de The Ruins Of Beverast, dont ce Mendacium semble être un cousin éloigné. Riche, traditionnel dans le bon sens du terme et maîtrisé, très atmosphérique, Mendacium a de quoi faire les délices non seulement des fans du genre, mais aussi de tous les auditeurs à la recherche d’un caveau sombre et gothique où passer l’hiver…

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Wings Of Steel – Winds Of Time


Dans un monde saturé de productions estampillées « -core », certains irréductibles s’attachent encore à raviver la flamme du heavy metal originel. C’est précisément ce que propose Wings Of Steel, groupe formé en 2019 par le chanteur suédois Leo Unnermark et le guitariste Parker Halub. Remarqués avec leur EP éponyme puis Gates Of Twilight en 2023, ils reviennent déjà avec Winds Of Time, un disque autoproduit. Pas de compromis : deux amis rencontrés à l’école de musique vivant ici leur rêve d’enfant, avec un heavy racé, puissant, qui conjugue tradition (beaucoup) et modernité (un peu).

Dès le morceau-titre, le ton est donné : plus de dix minutes progressives à la Queensrÿche des toutes premières années, entre agressivité et mélodie, portées par un solo vibrant de Parker et par la voix haut perchée de Leo (qui rappelle celle de Vagelis Maranis de Sanvoisen, pour ceux qui se souviennent). Un choix risqué, à contre-courant des formats actuels, mais assumé et réussi. La suite prend le contrepied avec « Saints And Sinners », brûlot de moins de trois minutes à la manière d’un Judas Priest survitaminé, où chant aigu et refrain hymnique s’allient parfaitement. « Crying » et « Lights Go Out » ralentissent le tempo et révèlent une facette plus sensible, rappelant les power ballads au parfum MTV des grandes heures. Bien que Leo démontre des capacités indéniables, son chant manque parfois de variations, atténuant légèrement l’effet recherché, même si l’instrumentation le met constamment en valeur. « We Rise » ramène une dimension arena rock. Taillé pour être scandé poing levé, il ne laisse pas le temps d’acclimatation à la conclusion « Flight Of The Eagle » : cette pièce aux guitares plaintives et au chant chargé d’émotion termine l’album sur une note mélancolique et grandiose, comme une ouverture vers l’avenir après cette dissertation en huit parties. Avec Winds Of Time, Wings Of Steel livre une œuvre ambitieuse et sincère. Aux antipodes des tendances, le trio choisit l’indépendance et l’allégeance aux canons du passé, avec une certaine exigence. Le résultat n’est pas, pour autant, un simple exercice nostalgique : c’est une véritable déclaration d’intention. Le heavy metal a encore de beaux jours devant lui.

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Sabaton – Legends


Legends. Un titre prometteur, presque programmatique pour Sabaton. De retour avec Thobbe Englund à la guitare, les Suédois élargissent cette fois leur champ de bataille aux personnages du passé devenus légendes – des templiers à Gengis Khan, en passant par Napoléon. Particularité de ce neuvième album, tous les membres ont pris part à l’écriture, même si Pär Sundström et Joakim Brodén en demeurent les maîtres d’œuvre.

Dès « Templars », on est en terrain conquis : un « hit » au rythme appuyé, calibré pour le live. Percutant mais attendu : l’empreinte Sabaton est tellement marquée qu’il est doublement difficile de se renouveler. « Hordes Of Khan » relève la cadence et permet à Brodén de jouer davantage avec sa voix, soutenu par des chœurs virils, des guitares épiques ainsi qu’un Hannes Van Dahl imposant derrière sa batterie. Plus loin, « Crossing The Rubicon », « Lighting At The Gates » et « I, Emperor » soulignent la grandiloquence des récits contés, les fameux « R » roulés du chanteur renforçant le trait. Le groupe continue de conter l’Histoire en musique façon blockbuster : spectaculaire, pédagogique, parfois un brin naïf. « Maid Of Steel » flirte avec le power-speed metal tandis que « Impaler », plus sombre, introduit une atmosphère menaçante : un contraste bienvenu dans un ensemble (trop ?) uniforme. « Apprenez l’Histoire en vous amusant » semble toujours être la devise, au risque de lasser ceux qui espéraient poursuivre l’évolution après le duo discographique sur la première guerre mondiale. La formule a beau fonctionner, l’épopée tend à tourner en rond. « Till Seger », entièrement chantée en suédois, conclut le disque avec une atmosphère celtique légère et joviale, pour – enfin – un peu de fraîcheur. Avec une thématique aussi vaste, autant historiquement que géographiquement, Legends avait toutes les cartes en main pour faire voyager, en Egypte, à Rome, au Japon, etc. Au lieu de cela, Sabaton se contente de faire du surplace. Dommage. Reste qu’il séduira les fidèles, amateurs d’hymnes et de chœurs aussi héroïques que pompeux. Un chapitre efficace, mais pas vraiment légendaire, inscrit dans une longue saga.

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Battle Beast – Steelbound


Trois ans, ce n’est pas énorme selon les standards actuels pour délivrer un nouveau disque. Sauf pour les fans de Battle Beast qui ont été séduits par un Circus Of Doom que certains considéreront comme un sans-faute dans son genre. L’attente était donc teintée d’exigence. Avec Steelbound, l’auditeur embarque pour un voyage entre riffs traditionnels (« The Burning Within ») et un power metal survitaminé, presque agressif (« Last Goodbye »), dans la lignée de ce que les Finnois ont l’habitude d’offrir. De ce point de vue-là, pas de surprise. Pas plus que les teintes ancrées dans l’univers théâtral du groupe, parsemées tout au long du disque. Les solos de guitare sont tranchants, toujours au service de l’efficacité, tandis que la voix de Noora Louhimo reste une arme redoutable pour percer l’esprit et s’y installer. Entre rugissements guerriers et envolées lyriques, elle incarne plus que jamais la force fédératrice du sextuor.

A mi-parcours, l’interlude « The Long Road » fait monter la tension pour propulser « Blood Of Heroes ». Un titre épique et héroïque qui rappellera à quel point le groupe porte bien son patronyme : une véritable bête de guerre. Une bête qui n’a pas froid aux yeux, comme le démontre un « Twilight Cabaret » qui donne dans la flamboyance d’une salsa metal endiablée – timbales à l’appui ! « Angel Of Midnight », pour sa part, flirte avec les accents pop que l’album de 2022 avait déjà su appuyer, tout comme « Speedbound » et sa rythmique martelée, comme si Sabaton s’était pris de passion pour les dancefloors disco. Quant à « Riders Of The Storm », qui mêle fond électro et chant de taverne, elle a tout pour devenir un hymne taillé sur mesure pour être repris en chœur lors des concerts. Oui, Battle Beast ose les gros sabots et est sans vergogne. « Subtilité » ne fait pas partie de son lexique. « Kitsch », Steelbound l’est certainement, mais aussi sacrément énergique et accrocheur. N’est-ce pas là l’essentiel ?

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Cathedral – Society’s Pact With Satan


Quoi de mieux que le mois d’Halloween pour un quasi-retour inespéré de Cathedral ? Quasi seulement car le groupe ne se reforme pas : c’est en effet à l’état – particulièrement de circonstances – de mort-vivant qu’il sort Society’s Pact With Satan. Cet EP-zombie revient en effet du fond des limbes. Dernier enregistrement du groupe à la fin des sessions de The Last Spire en 2013, il avait disparu dans les archives du producteur Jaime Gomez Arellano, oublié de tous. Redécouvert récemment par hasard, il a été mixé et offert au public à quelques jours à peine des trente ans du classique The Carnival Bizarre, cerise empoisonnée sur le gâteau roboratif de la discographie de ces monuments du doom.

Car Society’s Pact With Satan n’a rien de la chute de studio : c’est un morceau aux proportions dignes de Reverend Bizarre qui synthétise en trente minutes ce qui a fait l’essence de Cathedral. Les musiciens se font plaisir au fur et à mesure des développements presque narratifs de cette chanson XXL : riffs imparables et inquiétants en fil rouge, voix fantomatiques, touches de claviers, longs passages atmosphériques dignes de films de la Hammer, mais aussi intermède acoustique enchanteur ou accélérations brutales qui donnent une impression de chansons dans la chanson, le tout ponctué des imprécations amères du mage Lee Dorrian, qui fustige le monde actuel et les pouvoirs en place sans faiblir pendant toute la durée du morceau. Toute chaleureuse qu’elle soit, la production ne manque pas de mordant non plus en faisant la part belle aux guitares qui, comme toujours avec Cathedral, portent un édifice dont les fondations – basse et batterie – ne sont jamais prises en défaut. Polymorphe voire monstrueux, jubilatoire, Society’s Pact With Satan a quelque chose du bouquet final. On n’ose pas en espérer plus de la part des Britanniques, qui insistent sur le fait que le projet est bel et bien mort et enterré, mais semblent prêts à déballer leurs archives sur leur Bandcamp flambant neuf. À défaut d’un futur radieux, on aurait tort de se refuser un tel voyage dans le temps.

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Perturbator – The Age Of Aquarius


Depuis plus d’une décennie, James Kent érige ses synthétiseurs en armes d’alerte. Les claviers, autrefois porteurs d’une certaine nostalgie, glissent vers une musique sombre, métallique, viscérale. Fini les dystopies fantasmées à la Blade Runner, ici, c’est le réel qui s’impose. Guerres, dérives politiques, chaos sociétaux… Perturbator puise désormais sa matière dans le monde brut. Il applique un traitement clinique. Sans message ni morale, juste un miroir. Froid. Brutal.

Ce reflet s’incarne dans une œuvre cyclique, aux structures étirées, où les motifs hypnotiques écrasent lentement l’auditeur. Les nappes électroniques ne séduisent pas, elles questionnent, elles oppressent. Le monde tourne en boucle, la musique aussi. Et au cœur de ce tumulte, trois titres s’imposent. « The Art Of War », martial et suffocant, trouve dans le chaos une forme de jouissance. Son clip, animé en porcelaine brisée, matérialise l’absurde et la futilité de la guerre moderne. « Apocalypse Now », porté par la voix de Kristoffer Rygg (Ulver), ouvre une faille mélancolique dans le béton sonore. Un chant hanté, presque liturgique, pensé d’abord comme une évocation de la guerre froide, élargi à l’idée de conflit universel. Mais c’est « The Age Of Aquarius », morceau-titre avec Alcest, qui atteint des sommets. Composé comme un mantra, ce crescendo lent libère un climax lumineux… sans certitude. Le doute persiste. L’optimisme y est fragile, presque illusoire. Ces trois morceaux suffisent à justifier l’écoute. Le reste du disque, plus abstrait, joue le rôle de tension continue. Pas de respiration. Juste une dramaturgie sonore étouffante, où l’utopie reste hors de portée. Et c’est là tout le paradoxe. Car l’« Ère du Verseau », dans l’imaginaire collectif, évoque au contraire un monde régénéré. Une période de fraternité, d’émancipation, de paix retrouvée. James Kent en détourne le sens, comme pour mieux en souligner l’impossibilité. The Age Of Aquarius n’offre aucune échappatoire. Il enferme. Et c’est bien pour ça qu’il marque.

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Testament – Para Bellum


Testament prend son temps, et il a sans doute raison. Cinq ans après Titans Of Creation, il revient avec Para Bellum, un disque qui illustre remarquablement sa capacité à rester pertinent en conjuguant tradition et évolution. La principale nouveauté réside dans l’arrivée du jeune Chris Dovas à la batterie, suite au départ de Gene Hoglan en 2022, puis de Dave Lombardo en 2023. Son jeu, à la fois polyvalent, véloce et précis, permet au guitariste Eric Peterson d’élargir son spectre de composition et d’y injecter des couleurs plus sombres.

Dès le morceau « For The Love Of Pain », le ton est donné : riffs rentre-dedans, rythmique implacable et un Chuck Billy toujours habité dans son chant, secondé par Peterson pour un efficace mélange de timbres et de genres, entre thrash, death et black metal (l’influence de Dimmu Borgir n’est pas loin…). Le premier single « Infanticide A.I. » confirme cette orientation, alliant urgence et intensité autour d’un thème contemporain : la dérive technologique. Deux titres bruts de décoffrage qui ne présagent en rien de la suite où les vétérans de la Bay Area se plaisent à multiplier les registres. C’est ainsi que « Shadow People » évoque les ambiances lourdes de l’ère Low, tandis que « High Noon » renvoie au groove de The Gathering et que « Room 117 » offre un visage plus mélodique (tout comme l’inattendu final de « Witch Hunt »). « Nature Of The Beast » va même jusqu’à rendre hommage au heavy metal traditionnel, quand « Meant To Be » ose la power ballade orchestrée, à coups de guitares acoustiques, de cordes et de longue montée en puissance. Loin de sombrer dans un infâme patchwork, le groupe prouve qu’il peut encore surprendre sans compromettre son identité. La production de Jens Bogren y est sans doute pour beaucoup, apportant clarté et relief, et évitant l’écueil de la compression excessive pour une dynamique qui en sort valorisée. Testament ne se réinvente pas, mais démontre ne pas être condamné à répéter les mêmes formules. Il pioche dans une vaste palette de couleurs pour faire de Para Bellum un album tout à la fois solide, cohérent et varié. La preuve éclatante que le quintet reste une force vive du thrash – et au-delà –, capable de dialoguer autant avec les anciennes que les nouvelles générations et de consolider un héritage qui continue de s’écrire au présent.

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AFI – Silver Bleeds The Black Sun…


Trente ans après ses débuts, AFI opte pour une rupture nette. Depuis ses années hardcore et punk lycéennes jusqu’aux grandes heures post-punk et alternatives des années 2000, le quatuor californien s’est construit dans l’art de l’évolution. L’ancrage dans une esthétique sombre n’est pas étranger au groupe, mais cette fois, l’écart paraît plus radical que jamais. Silver Bleeds The Black Sun… efface toute trace de l’énergie primaire qui subsistait encore sur les derniers albums pour plonger dans un bain gothique et éthéré pur. Ce basculement, amorcé depuis Bodies, trouve ici son aboutissement. Les arrangements s’avèrent précis, la production ample et immersive. Surtout, la voix de Davey Havok semble parfaitement adaptée à cet exercice. Plus posée, elle épouse sans effort les ambiances rêveuses et crépusculaires qui structurent le disque.

Adopter ce comportement caméléon traduit une prise de risque assumée. AFI refuse de s’installer dans le confort de ses acquis, quitte à désarçonner une partie de son public. Une démarche courageuse, mais qui ne convainc pas toujours. Ainsi, si cette orientation respire la passion et l’adhésion sincère à un univers cher au groupe, elle interroge. Difficile de reconnaître la patte AFI. Havok, jadis immédiatement identifiable par ses aigus nerveux et ses inflexions théâtrales, se fond dans des lignes vocales plus génériques. Le single « Behind The Clock » illustre ce paradoxe : séduisant, mais lissé. Sur « Holy Visions », le lyrisme appuyé flirte avec l’hommage, voire le pastiche, plus qu’avec l’appropriation d’un style. Et c’est là que l’album pèche. Silver Bleeds The Black Sun… affiche une unité sonore et une ambition esthétique indéniables, mais il lui manque cette tension, ce grain de déséquilibre qui portait les meilleurs moments de sa discographie. Plus citationnel que novateur, l’album s’inscrit dans un mouvement de fascination pour le goth et la new wave. Un disque passionné, mais qui laisse un goût de déjà-entendu.

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Amorphis – Borderland


Conserver sa pertinence artistique après plus de trois décennies de carrière nécessite une remise en question permanente. Bon nombre de formations éludent simplement la difficulté en tournant inlassablement sur leurs anciennes productions et en ne livrant que sporadiquement de nouvelles productions. Amorphis a pour sa part toujours fait preuve d’une belle régularité, le groupe laissant évoluer au fil des années son écriture naturellement. Légèrement moins frontal que son prédécesseur (Halo, 2022), leur quinzième album Borderland se profile en nouvelle pièce d’orfèvrerie finement ciselée.

Amorphis a pris le temps d’expérimenter, de laisser sa musique respirer et s’enrichir très progressivement, au gré des albums. Les inspirations originelles purement death melo restent puissantes et présentes, mais les Finlandais ont depuis longtemps laissé infuser dans leur musique une ribambelle d’influences disparates qui leur permettent aujourd’hui d’avancer avec une identité musicale bien reconnaissable. Borderland déroule à ce titre dix étendues musicales épiques et denses, certes accrocheuses mais nécessitant plusieurs écoutes attentives pour en relever toutes les subtilités. Amorphis reste l’artisan consciencieux d’une certaine grandeur presque prog, naviguant à l’envi entre les passages heavy (le très efficace « Bones »), les rythmiques et refrains entraînants (le bien nommé « Dancing Shadow »), les envolées folkisantes et les claviers grandiloquents. Le groupe renoue ici avec une « chaleur » musicale prégnante, là où Halo pouvait faire état de plus de noirceur. La technicité reste au service de la musicalité et des émotions, le sextet enchaînant les pièces aventureuses mais pas trop, aux mélodies travaillées mais lisibles, entremêlées avec une fluidité déconcertante. Le très habile Tomi Joutsen y appose son numéro de versatilité vocale avec une totale aisance. Bien qu’intervenant plus volontiers en chant clair, ce dernier n’en oublie pas de disposer avec précision de solides interventions en growl. Amorphis est loin de se réinventer, mais livre un album extrêmement élégant. Une symphonie en dix actes pour une cavalcade à travers les terres nordiques.

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  • A Perfect Circle @ Zénith Paris
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