Il y a des groupes qui imitent leurs idoles sans véritablement l’admettre. Et il y a Gruesome. Eux assument faire, en guise d’hommage, de la musique dans le style de Death. De but en blanc, le concept a de quoi rendre sceptique : Chuck Schuldiner était une légende, un pionnier, un génie. Comment peut-on ne serait-ce que vouloir s’y mesurer ? Pourtant, avec Gruesome, on est vite bluffé, grâce à un certain talent et à l’expérience des membres – on n’a pas affaire à des novices – mais aussi à la sincérité, la passion, le respect et le désir de faire honneur au matériau initial qui les anime.
Après trois disques passés à explorer et ranimer les premières années de Death, c’est à un véritable monument que le quatuor s’est attaqué : le mythique Human de 1991. Le batteur sur ce dernier, ainsi qu’idole et ami, Sean Reinert devait en être le producteur. Le destin en aura décidé autrement suite à une rupture aortique début 2020. Se sont ensuivis des larmes, des doutes, des atermoiements, pour finalement relever la tête et aboutir à un Silent Echoes dont ils peuvent assurément être fiers. C’est à l’occasion de la sortie de ce dernier que nous avons longuement échangé avec le chanteur-guitariste Matt Havery et le batteur Gus Ríos – tous deux également membres de Left To Die aux côtés des ex-Death Rick Rozz et Terry Butler. Ils nous racontent cette genèse compliquée mais aussi reviennent sur le concept même de Gruesome et leur amour indéfectible pour l’œuvre de Chuck Schuldiner.
« C’est une sorte de fantasme absolu, qui évolue maintenant vers ce monde surréaliste dans lequel nous nous trouvons. Lorsque j’entendais les riffs que Matt écrivait, je me disais : ‘Mon Dieu, c’est presque comme si Chuck m’envoyait des riffs !' »
Radio Metal : Tout d’abord, un peu de contexte pour ceux qui ne connaissent pas Gruesome. Le groupe est né de votre participation aux tournées Death To All et a été créé comme un hommage à Chuck Schuldiner. Comment, en jouant des reprises de Death, avez-vous décidé d’écrire des morceaux originaux dans le style de la musique de Chuck ?
Matt Harvey (chant & guitare) : J’ai fait la première petite tournée DTA de neuf dates, et j’ai été embarqué un peu à la dernière minute. Je faisais les voix et je jouais de la guitare sur certaines chansons. Ils m’ont fait jouer tous les trucs les plus récents. En tant que fan, j’étais plus attaché aux vieux morceaux, donc je me disais un peu : « Ça aurait été cool de chanter ‘Leprosy’, ‘Born Dead’, ‘Mutilation’, etc. » Bref, j’ai juste fait cette première tournée. J’ai ensuite rencontré Gus lorsque mon autre groupe, Exhumed, jouait avec DTA. Gus était là en tant que technicien de Sean [Reinert]. Tous les deux, nous nous disions : « Mec, ce serait vraiment cool s’ils faisaient un truc genre DTA, mais avec Rick [Rozz], Terry [Butler], James [Murphy], peut-être Chris Reifert, et qu’ils jouaient certains de ces morceaux plus anciens. » Parce que même lorsque ces gars-là jouaient les vieux morceaux, ils les jouaient à leur manière, pas comme sur les enregistrements. Nous nous sommes dit : « Ouais, on serait parfaits en tant que batteur, guitariste, chanteur pour quelque chose comme ça ! » Gus a dit : « Je vais tâter le terrain, on verra si ça prend. » Un peu en l’air, après quelques bières, j’ai balancé : « Tu sais quoi ? S’ils ne sont pas partants, on n’a qu’à écrire nos propres morceaux de Death, ce serait hilarant. » Et voilà, un après-midi, j’étais en Angleterre chez celle qui était ma copine à l’époque – maintenant ma femme –, elle était au boulot, il y avait une guitare qui traînait, et je me suis dit : « Tiens, ce serait marrant d’écrire un morceau de Death juste pour l’après-midi. » Finalement, c’était plutôt pas mal. Je l’ai envoyé à Gus en mode : « Tu te souviens de cette blague qu’on faisait ? » Il a foncé.
Gus Ríos (batterie) : Je crois que de mon côté, c’est à partir de la deuxième démo – il me semble que c’était le morceau « Savage Land » – que je me suis dit : « Je crois qu’on tient un truc. » Je l’ai envoyé à James Murphy, qui était un ami depuis des années. Je lui ai dit : « Je suis fou ou c’est vraiment bon ? » Nous nous envoyions des messages, et là il m’appelle. Lorsque j’ai vu l’appel, je me suis dit : « Soit il va être furax, soit il va être à ravi », donc je décroche genre : « Hey, quoi de neuf ? » Il me dit : « Mec, c’est sacrément bon ! » Et là, je crois que je t’ai appelé ou envoyé un message en mode : « Mec, James Murphy vient de valider, c’est parti » [rires]. Notre idée folle venait d’être validée par un membre original, donc c’était une sorte de bénédiction.
Vous n’êtes pas des nouveaux venus dans la scène. Vous avez été dans de nombreux groupes – Matt par exemple, comme tu l’as dit, tu fais partie d’Exhumed depuis le début des années 90. D’habitude, ce sont de jeunes musiciens qui tentent d’imiter leurs idoles, tandis que vous, vous êtes expérimentés. Est-ce que Gruesome ne serait pas un peu le fantasme des ados que vous étiez à vos débuts ?
Nous avions la trentaine lorsque nous avons commencé Gruesome, donc nous étions plus jeunes que maintenant [rires]. Mais oui, c’est une sorte de fantasme absolu, qui évolue maintenant vers ce monde surréaliste dans lequel Matt et moi nous trouvons. En tant que batteur, lorsque j’entendais les riffs que Matt écrivait, je me disais : « Mon Dieu, c’est presque comme si Chuck m’envoyait des riffs ! » Comme c’était exactement ce genre de riffs, et parce que j’écoute cette musique depuis si longtemps, les parties de batterie sont sorties naturellement, comme si une mixture de Bill Andrews s’imposait dans ma tête. Donc oui, de mon côté, c’était comme vivre un fantasme en réagissant à la musique écrite par ce mec.
Matt : J’ai toujours abordé tout ce que j’ai fait dans le metal en tant que fan. Je ne suis pas là pour essayer d’être innovant. Je ne sais même pas si je crois encore à l’originalité en tant que concept. Pour moi, c’est surtout une question de retrouver cette sensation que j’avais à treize ans, en écoutant Scream Bloody Gore et Leprosy, et de me dire : « Putain, c’est incroyable ! » J’ai toujours gardé cette sensation au cœur de ce que je fais, parce que la joie et l’excitation qu’on ressent lorsqu’on découvre cette musique étant gamin, c’est quelque chose de très personnel. C’est peut-être comme l’héroïne, t’essaies de retrouver et revivre l’effet de ce premier shoot. Evidemment, plus on vieillit, plus on a d’opportunités de s’exprimer et de proposer sa propre vision. Ce n’est pas mon seul exutoire, donc ce n’est pas comme si je faisais juste de l’imitation pour imiter. Je pense que si c’était le cas, ce ne serait pas épanouissant. Mais là, ça l’est, parce que je peux créer mon propre groupe de death metal, selon ma vision de ce que c’est, tout en faisant ça pour le fun, en tant que fan. Au départ, ce n’était pas que je ne voulais pas bien faire les choses, mais je ne voyais pas du tout que ce groupe allait avoir autant de longévité. Désormais, dix ans plus tard, nous sommes en train de sortir un album super ambitieux. Et Gus et moi jouons aussi avec Rick et Terry – nous réalisons l’idée dont nous parlions il y a toutes ces années. C’est complètement fou. C’est un parcours bizarre. Un vrai trip.
« Je ne suis pas là pour essayer d’être innovant. Je ne sais même pas si je crois encore à l’originalité en tant que concept. Pour moi, c’est surtout une question de retrouver cette sensation que j’avais à treize ans, en écoutant Scream Bloody Gore et Leprosy. »
Comment la musique de Chuck vous a-t-elle façonnés ?
Gus : Quelqu’un m’a posé une question similaire l’autre jour : « Quel a été l’impact de la musique de Chuck ? » Je crois que je peux dire avec assurance que si je suis ici aujourd’hui, en train de parler avec vous deux, c’est grâce à Chuck et à son groupe Death. Avec Slayer, ce sont vraiment les deux groupes qui ont nourri mon envie de jouer d’un instrument. Slayer m’a donné envie d’apprendre et Death m’a donné envie d’être bon. Je leur dois tout. Je ne prends jamais pour acquis le fait de pouvoir me retrouver là où je suis aujourd’hui, je reste très humble et reconnaissant. Donc oui, leur impact est immense pour moi.
Matt : Quand je repense à quand j’étais gamin, c’était comme une progression – même si mes souvenirs ne sont pas tout à fait précis. D’abord, on était en 1987, c’était Cinderella, Poison, et ainsi de suite. Puis c’était Ozzy Osbourne, Quiet Riot, Twisted Sister, Iron Maiden, Metallica, Slayer, S.O.D., Venom, Death… Quand j’ai commencé à jouer de la guitare, avec chaque cassette que j’achetais, j’essayais d’en apprendre au moins les riffs les plus cool. Lorsque j’ai voulu apprendre des chansons de Scream Bloody Gore, je me suis rendu compte que je ne pouvais plus me reposer sur ce que j’avais appris avec Metallica ou Exodus. Ça a ouvert mes oreilles à d’autres choix de notes et à d’autres structures harmoniques qui me faisaient dire : « Ok, ce n’est plus vraiment du thrash. C’est autre chose. » Vers la fin de 1989, j’ai commencé à voir apparaître le terme « death metal » dans les magazines et un tas d’albums se mettaient à sortir. C’est vraiment à ce moment-là que j’ai basculé de fan de thrash à fan de death metal. Est venu ensuite Napalm Death, avec les Peel Sessions – un autre tournant. Là, j’ai compris qu’on était entré dans un territoire inconnu. Fini les riffs bluesy [rires]. C’était excitant et ça m’a ouvert les yeux.
Gus : Death était une frontière. Si tu venais du thrash comme moi – j’étais à fond sur Slayer, Exodus, Megadeth, Metallica – dès que tu entendais Death, il y avait deux options : soit tu te disais « c’est trop dingue pour moi », soit tu te disais « bordel, c’est exactement là où je veux aller ». Personnellement, dès que j’ai entendu ces voix, j’ai su que ce n’était pas du thrash metal et j’étais là : « Merde alors, ce mec sonne comme un monstre ! Ouais, j’adore ! C’est plus brutal ! » À cette époque, en 1987–1988, beaucoup de groupes de thrash se sont dit qu’ils pouvaient gagner de l’argent, alors ils se sont mis à faire de la musique de plus en plus simple et accrocheuse. Et là, Death débarque et prend le contre-pied total : « Non, on va partir à l’opposé et aller aussi loin que possible dans la sauvagerie. » Puis j’ai entendu Napalm Death… Oh mon Dieu, c’était un niveau encore au-dessus ! Ça a vraiment marqué la séparation entre ceux qui voulaient rester dans une zone de confort et ceux qui voulaient aller plus loin, vers quelque chose de plus audacieux, heavy et gore. C’était la ligne rouge.
Matt : Au lycée, on avait des potes – nous étions en troisième – pour eux, ça s’arrêtait à Death, Kreator, Coroner. Mais nous, on leur disait : « Non, écoutez ces groupes, c’est encore plus rapide ! » Ils étaient là : « Vous êtes bizarres, les gars. On n’est plus potes » [rires].
Daniel Gonzalez joue aussi dans Possessed, et vous faites tous les deux partie de Left To Die avec Rick et Terry de la vieille époque de Death. Est-ce important pour vous de rester connectés aux origines du death metal ?
Pour moi, oui. Quand Death To All a commencé, il s’agissait de célébrer – à juste titre – tous ces trucs visionnaires et musicalement ambitieux que Death avait apportés au death metal et qui n’avaient jamais été faits avant. Je trouvais ça génial, mais il ne faut pas oublier qu’à la base, Death était un putain de groupe de death metal bien crade, de 1983–1984 jusqu’à 1991 où ça a commencé à évoluer. Lorsque nous avons lancé Gruesome, c’était aussi pour célébrer cette première période dont on parle peut-être moins. Je suis devenu fan vers 1989 quand je me suis mis au death metal. Les albums comme Dawn Of Possession [d’Immolation] ou Severed Survival [d’Autopsy], je les adore, ce sont de supers albums, mais je les ai vécus en temps réel. Ce n’est pas que ça ne m’intéresse plus, mais c’est un peu redondant pour moi. En revanche, les débuts du genre – Slaughter, Insanity, Necrovore, Possessed, Hellhammer – ça, c’est plus intéressant, car je ne les ai pas vécus en tant que fan, je n’ai pas vu ces groupes en tournée, je n’ai pas reçu leurs démos dans mon courrier. Et comme ces groupes n’avaient pas de disques qu’on pouvait acheter au centre commercial, j’ai l’impression que c’est une génération qui est un peu tombée dans l’oubli. Alors que Morbid Angel, Immolation, Grave, tout ça, c’est bien plus célébré — et c’est mérité. Mais je me dis que beaucoup de gens s’occupent déjà de porter ce flambeau. Moi, ce qui me fascine encore, en tant que fan et nerd, c’est ce qui vient d’avant. Et puis je suis vieux, donc j’ai naturellement tendance à aimer les vieux trucs. Ce serait un peu étrange de vouloir traîner avec des gamins de dix-neuf ans [rires].
« Slayer m’a donné envie d’apprendre et Death m’a donné envie d’être bon. Je leur dois tout. »
Gus : Je pense aussi qu’au sein de la communauté des musiciens de death metal, il y a cette sorte d’idée merdique que si tu joues simple, tu es nul. Personnellement, surtout à ce stade de ma vie, je préfère jouer une musique à laquelle je suis attaché émotionnellement plutôt qu’intellectuellement. Je n’ai pas besoin de créer ou d’écouter de la musique pour me challenger – même si c’est exactement ce que nous avons fait avec ce nouvel album de Gruesome [rires]. Celui-ci présente un défi intéressant et amusant, mais ce n’est pas mon état naturel. Et honnêtement, j’ai déjà eu des potes batteurs ultra-techniques qui m’ont fait remarquer que la batterie du nouveau Gruesome est plus simple que ce qu’auraient fait les batteurs de la deuxième période de Death, comme Gene [Hoglan]. J’ai juste essayé de rester le plus fidèle possible à moi-même, tout en respectant les exigences en termes de style que réclamait la musique. Au final, même s’il se passe beaucoup de choses à la batterie sur ce disque, ce n’est techniquement pas si dingue. Encore une fois, je préfère jouer quelque chose que je ressens plutôt que quelque chose à quoi je dois réfléchir, ce qui correspond bien à ce qu’étaient les débuts du death metal.
Votre bassiste Robin Mazen a plus de trente années d’expérience comme tour manager, à s’occuper du merch, etc. Elle a bossé avec Obituary, Testament, Apocalyptica, etc. À quel point est-il utile d’avoir au sein du groupe une personne comme elle qui est habituée à ces aspects extra-musicaux ?
Elle gère le groupe ! C’est la patronne [rires]. Son expérience du business est précieuse. En tournée, ça l’agace parce que nous sommes tout le temps à l’appeler : « Robin ! Robin ! » [Rires] À mes yeux, elle est aussi importante que n’importe quel membre du groupe.
Matt : C’est certain. Robin est indispensable, pas seulement pour ses connaissances et son expérience, mais aussi pour son réseau et ses relations qui nous facilitent tellement la vie. Pour moi qui gère tout le côté administratif et le business au sein d’Exhumed, ce qui représente une énorme charge, ne pas avoir à le faire avec ce groupe, c’est plus fun ! Robin est incroyable.
Parlons maintenant du nouvel album, Silent Echoes. Sept ans se sont écoulés depuis Twisted Prayers. Pourquoi la période de gestation a été si longue ?
Tu as combien de temps devant toi ? [Rires]. Il y a eu tellement de facteurs…
Gus : La mort et la pandémie. Pour moi, ce sont vraiment les deux grandes raisons. Derrière « la mort », il y a plusieurs couches. Le décès de Sean Reinert m’a profondément touché. Après la pandémie, on m’a proposé de faire l’album Spiritual Healing en intégralité. J’ai embarqué Matt là-dedans, ce qui a fait que Rick Rozz m’a contacté et j’ai aussi embarqué ce mec. Quand les anciens membres de Death t’appellent pour jouer avec eux, tu réponds présent. Ça a été incroyable, mais aussi très chronophage. Donc oui, entre le décès de Sean, le Covid-19, et Left To Die, ce sont les trois gros freins qui expliquent le retard.
Matt : Et entre-temps, il y a eu l’album de Possessed, au moins un album d’Exhumed et toutes les tournées qui vont avec. Nous avons commencé ce disque trois fois. Et la dernière fois, c’était presque pire, parce que ce n’était que des faux départs. A chaque fois, nous avions des morceaux éparpillés, des idées en suspens, il fallait tout reprendre et savoir quoi en faire. Début 2024, Dan, Gus et moi avons fait une conférence téléphonique : « Soit on fait ce disque, soit on laisse tomber. » Personne n’était fâché, mais il fallait se décider. Après cette conversation, quand nous nous sommes vraiment mis au travail, les choses se sont débloquées. Je suis allé en Floride, nous avons joué tous ensemble. Là, nous nous sommes dit : « Finalement, c’est facile » [rires]. Quand vous êtes dans la même pièce, vous mettez tout le reste de côté et vous vous concentrez. Évidemment, nous sommes tous adultes avec des vies bien remplies et mille engagements. Sans compter que je suis en Californie alors que les autres sont en Floride. Ce système a bien fonctionné pendant un moment, mais pour cet album, ça ne marchait plus. Il a fallu un peu de détermination de la part de chacun d’entre nous. Et à partir de là, c’est devenu à nouveau fun. J’étais passé de « merde, ce disque » — j’en avais marre d’en parler, marre de commencer puis d’arrêter en boucle — à « finalement, je suis super content de ce disque ! » C’était un voyage qui ne ressemblait à aucun autre album sur lequel j’ai bossé.
« Au sein de la communauté des musiciens de death metal, il y a cette sorte d’idée merdique que si tu joues simple, tu es nul. Personnellement, surtout à ce stade de ma vie, je préfère jouer une musique à laquelle je suis attaché émotionnellement plutôt qu’intellectuellement. »
Gus : Personnellement, j’avais besoin de faire un voyage émotionnel incroyablement important, parce que Sean était comme un frère, et je ne pouvais tout simplement pas faire ce disque tant que nous n’avions pas traversé ça. Ensuite, bien sûr, il y a eu les doutes : sur les trois premiers albums de Gruesome, je pouvais facilement m’aligner sur les batteurs. Bill Andrews, je maitrisais ; Chris Reifert, je maîtrisais ; Sean Reinert, je ne maîtrisais pas. J’étais envahi par un énorme syndrome de l’imposteur. Même si je voulais le faire, je me répétais en boucle : « Je ne suis pas assez bon. » Je ne sais pas si je te l’ai dit, Matt, mais à un moment, j’étais à deux doigts d’appeler Mike Heller pour lui demander de jouer à ma place.
Matt : Je me souviens que tu en avais parlé et j’avais trouvé ça cinglé. Mais ça montre bien ce que tu traversais.
Gus : Soyons honnêtes, je ne suis pas aussi bon que Sean Reinert. Et lorsque tu ajoutes à ça le deuil… Rien qu’enregistrer les démos était émotionnellement dur. Jouer ces morceaux était dur, parce que tu essaies de sonner comme quelqu’un qui, à chaque fois que tu penses à lui, te rend triste. L’enregistrement de l’album a été difficile. Il y avait toutes ces épreuves à surmonter. Mais je pense que, justement, c’est ça qui rend le résultat gratifiant. J’ai l’impression d’avoir rendu hommage à mon meilleur ami du mieux que je pouvais. Et puis franchement, tu ne pourrais même pas inventer un scénario comme ça : un batteur sort un disque qui va inspirer toute une génération de batteurs. Tu deviens son meilleur pote pendant vingt-cinq ans et un jour, c’est à toi de faire l’album qui lui rend hommage. C’était beaucoup. Heureusement, Jarrett [Prichard] était là pour enregistrer l’album en tant qu’ingénieur. Lui aussi connaissait très bien Sean. Il savait l’ampleur de la situation. Au-delà de tout ça, la musique m’a demandé de jouer au top de mes capacités à quarante-sept ans.
À l’origine, Sean devait produire cet album juste avant son décès. Est-ce qu’à un moment donné, ça a remis en question le projet tel que vous l’aviez imaginé ?
J’ai appelé Sean en novembre 2019, parce que je me disais que 2020 serait l’année où nous allions nous y mettre sérieusement. À l’époque, il était prévu que nous fassions une dernière tournée européenne pour promouvoir Twisted Prayers et ensuite, nous pouvions passer à l’album suivant. Mais j’étais flippé à l’idée de le faire. Je ne pensais pas pouvoir y arriver sans son aide. Il devait vraiment jouer un rôle majeur.
Matt : Pas seulement en écoutant les morceaux ou en bossant sur des aspects précis – je voulais qu’il les écoute, qu’il fasse des suggestions, qu’il me dise : « Ce passage est cool », ou « Celui-là marche moins bien », ou encore « Nous n’aurions pas fait ça comme ça en 91 ». Lorsque tu rends hommage, tu as rarement l’occasion de consulter quelqu’un qui a travaillé sur l’œuvre originale ! C’est une ressource inestimable. Juste le fait qu’il soit là, en studio, pour écouter les prises et dire « tu peux mieux faire » ou « essaie comme ça » aurait été incroyable. Ce que nous faisons avec Gruesome est déjà un projet un peu étrange et à part dans ce genre musical. Pouvoir l’inclure dans le processus aurait été vraiment unique et intéressant. Même si nous n’étions pas super proches, Sean et moi étions amis. Donc, y compris pour moi, sa mort a été une énorme perte. Elle a chamboulé tout le projet et son calendrier, sans même parler de la charge émotionnelle. Nous avons vraiment dû repenser toute l’approche après ça. C’était un vrai tournant. Et puis, évidemment, le monde entier s’est mis en pause pendant un an et demi. Ça n’a pas aidé !
Gus, Sean était un de tes meilleurs amis, mais aussi un mentor. Peux-tu nous en dire plus sur votre relation personnelle et ce que tu as appris à ses côtés ?
Gus : Nous nous sommes rencontrés en 1996. À la base, c’était juste pour prendre des cours de batterie. Nous avions des personnalités similaires. Nous nous sommes très vite bien entendus et sommes devenus amis. Je faisais une heure de route pour aller jusqu’à son local, son studio. Nous faisions une heure d’entraînement et après, nous passions quelques heures à fumer des joints et à écouter de la musique. Honnêtement, je pense que c’est là que j’ai le plus appris : nous parlions musique, nous parlions batterie, etc. Quand il a déménagé en Californie, nous sommes évidemment restés en contact. Je suis allé à Los Angeles pour voir Paradise Lost parce qu’ils ne passaient pas en Floride. Je l’ai appelé et je lui ai demandé : « Je peux loger chez toi ? » « Bien sûr, pas de souci mec. » Il est venu me chercher à l’aéroport ; c’est à ce moment-là qu’il m’a révélé qu’il était gay. Je pense que ma réaction immédiate et sincère – le fait que je m’en foutais complètement – a eu beaucoup d’importance pour lui. Pour quelqu’un qui faisait partie d’un monde dont il pensait qu’il ne l’accepterait jamais, le fait que je l’ai spontanément accepté a contribué à élever notre amitié à un autre niveau. Il s’est senti libre d’être lui-même avec moi. Au fil des années, nous sommes partis en tournée ensemble et j’ai pu le voir jouer assis derrière lui. Chaque soir, c’était littéralement une masterclass de batterie.
« Sur les trois premiers albums de Gruesome, je pouvais facilement m’aligner sur les batteurs. Bill Andrews, je maîtrisais ; Chris Reifert, je maîtrisais ; Sean Reinert, je ne maîtrisais pas. J’étais envahi par un énorme syndrome de l’imposteur. »
Il m’a fallu du temps, mais aujourd’hui, avec le recul, je réalise à quel point c’était un privilège en tant que musicien d’être devenu aussi proche de quelqu’un que j’admirais autant. Je lui dois tout, putain. Les compétences que j’ai à la batterie, c’est en immense partie grâce à lui. Si Matt et moi jouons ensemble dans un groupe, c’est grâce à lui. Si Gruesome existe, c’est à cause de lui. Si Left To Die a fini par voir le jour, c’est encore à cause de lui. [Fait une pause, puis la gorge serrée] Excuse mon émotion, c’est toujours difficile. Je lui dois tout à ce mec. Absolument tout. C’est comme si, Matt, tu avais été le meilleur pote de John Sykes avant qu’il ne disparaisse. À ce moment, tu réalises : « Putain de merde, je viens de perdre mon meilleur ami ET mon héros musical. » Ces deux vides se creusent en même temps, et t’es là : « Putain. » Il faut du temps pour encaisser ça. Et comme tu le vois, c’est toujours difficile aujourd’hui.
La caisse claire sur ce l’album est la même que celle que Sean a utilisée sur Focus de Cynic. Comment l’as-tu récupérée ?
Lorsque Sean et son mari sont décédés, toutes ses affaires sont restées dans sa maison. C’était un vrai boulot de récupérer tout ça. Dirk Verbeuren m’a aidé, Tim Young aussi, puisqu’ils sont en Californie. Heureusement, nous avons pu récupérer beaucoup de choses. Pour simplifier, beaucoup d’affaires ont été envoyées chez moi. Après la mort de Sean, je me suis beaucoup rapproché de sa sœur et de sa mère. D’une certaine manière, sa sœur Patti est devenue ma remplaçante de Sean, et moi je suis devenu le sien – je suis batteur, comme lui, je vis dans le monde dans lequel il vivait. Nous sommes devenus très proches. Je lui ai demandé si je pouvais utiliser cette caisse claire pour enregistrer l’album, et elle m’a dit : « Évidemment. » Pour moi, la caisse claire est la voix du batteur. Tu ne l’entends pas parler sur un disque, mais il s’exprime avec ses mains. La caisse claire, c’est vraiment la signature. Sans vouloir faire trop cucul la praline ou sentimental, j’ai l’impression que Sean continue d’être entendu grâce à ça. Et aussi, il y a des années, Sean m’a vendu la cymbale ride qu’il avait utilisée sur Human et qui a participé au son caractéristique de cet album. Elle avait disparu depuis longtemps. Et là, par hasard, il y a un mois, un pote m’envoie une capture d’écran d’une annonce sur Facebook Marketplace… Et c’était la cymbale ride. Elle a une marque d’usure très spécifique sur la cloche [il montre la cymbale]. Dès que je l’ai vue, je ne pouvais pas y croire. Je vais l’utiliser sur le prochain disque. Patti et Paul Masvidal m’ont dit qu’ils voyaient le retour de cette cymbale comme un cadeau de Sean. C’est vraiment génial de l’avoir entre les mains.
Silent Echoes a été volontairement composé et enregistré dans l’esprit de l’album Human. Avec vos deux premiers disques, vous étiez plus dans l’esthétique des débuts de Death. J’ai d’abord pensé que le fait que vous ayez désormais Left To Die expliquait pourquoi vous aviez élargi votre champ muscial avec Gruesome, en allant au-delà de ce style initial. Seulement, je crois comprendre que cet album et son idée sont nés avant Left To Die…
Oui, je crois que nous avions déjà « Fragments Of Psyche » en 2017. Après le « succès » de Savage Land, nous étions là : « Merde, qu’est-ce qu’on fait maintenant ? » Et je crois que c’est toi, Matt, qui as dit : « Attaquons-nous à chaque album. » J’ai trouvé que c’était une idée super intéressante. Nous savions donc déjà, genre en 2016, que cet album allait finir par arriver.
Matt : Lorsque tu es un groupe hommage à Death, tu es obligé de procéder par périodes, parce que chaque album est tellement différent. Ce n’est pas comme AC/DC. Si tu prends un morceau de Dirty Deeds et que tu le mets sur Powerage, personne ne va vraiment tiquer, ou si tu colles un titre de For Those About To Rock sur The Razor’s Edge, ça passe. Alors que si tu prends « Mutilation » et que tu le balances sur Individual Thought Patterns, ça ferait un choc [petits rires]. Tu ne peux pas avoir une approche holistique, ce serait trop dissonant sur le plan stylistique. Ce que je trouve fun et cool, c’est qu’avec le temps le groupe a changé. Au début, comme je l’ai dit, je pensais : « Tout le monde parle de la dimension progressive de Death, mais moi, je veux rappeler à quel point c’était brutal à l’origine. » Désormais, c’est fait et c’est un défi sympa, pour moi, à titre personnel, de sortir un peu de ma zone de confort et de faire des plans un peu plus techniques, musicaux et dynamiques. C’est le prolongement de ce que je faisais quand j’avais quatorze ans, assis dans ma chambre, à essayer d’apprendre à jouer « Living Monstrosity » ou je ne sais quel morceau. J’apprenais en étudiant, et faire cet album, c’est comme si je faisais mes devoirs [rires]. Mais c’est vraiment amusant.
« La leçon à tirer de la discographie de Death est de toujours se dépasser, toujours se remettre en question, aimer le passé, s’en nourrir, mais ne pas en être prisonnier et toujours regarder vers l’avant. Je pense que c’est ça, l’un des grands héritages de Chuck. »
Même après toutes ces années, entrer dans cette partie de l’univers musical de Death est un vrai défi. Nous prenons ça très au sérieux. Nous nous mettons une énorme pression pour être à la hauteur, parce que nous sommes des fans. Nous respectons énormément le matériau d’origine. Si on ne peut pas lui rendre justice, alors ça devient une parodie, et ça craint. Et puis, les gens qui viennent à nos concerts, ce sont les fans de ce matériau. Il n’y a pas quelqu’un qui va dire : « Je n’aime pas Death, mais j’adore Gruesome. » Cette personne-là n’existe pas. Il y a donc du respect pour la musique, pour les fans de cette musique, pour nos propres fans et également pour nous-mêmes, de façon à faire du bon boulot et à la hauteur de nos capacités. Je crois que c’est ça, la leçon à tirer de la discographie de Death : toujours se dépasser, toujours se remettre en question, aimer le passé, s’en nourrir, mais ne pas en être prisonnier et toujours regarder vers l’avant. Je pense que c’est ça, l’un des grands héritages de Chuck. Et ça vaut pour tous les musiciens, qu’on soit saxophoniste, DJ ou autre.
Je t’ai lu dire que, vu les exigences techniques de l’album, il fallait « soit chier, soit quitter les chiottes » [rires].
Exact [rires]. Comme dirait Yoda : « Fais-le ou ne le fais pas, il n’y a pas d’essai. » J’ai horreur des gens qui restent bloqués à discuter d’options : « On pourrait faire ci… ou ça… aller ici… ou là… » Non, fais juste un truc, avance. Avec ce disque, nous commencions à atteindre ce point-là.
Chuck a aussi évolué en tant que chanteur entre Scream Bloody Gore et Human. Comment tu t’es adapté à ça ? Et plus largement, à quel point as-tu étudié sa façon de chanter, son timbre, sa progression au fil du temps ?
Avec la voix, c’est un peu différent. Ça sonne peut-être cliché, mais ton corps est l’instrument. Lorsque tu pousses de l’air, tu fais frotter différentes parties de ta gorge. À force de hurler comme un putain d’idiot… Surtout que Chuck faisait ça il y a longtemps et je viens moi-même d’une génération datant d’avant qu’il y ait des DVD pour t’apprendre à crier sans t’exploser la gorge. Bref, tu râcles ta gorge pour faire du bruit, et à force, certaines parties s’usent. Tu peux entendre la voix de Chuck monter dans les aigus au fil des années. Elle devient de plus en plus haute. À l’époque de The Sound Of Perseverance, probablement après quelques années de pause, sa gorge avait cicatrisé. Il était arrivé à cette tessiture très spécifique, complexe à atteindre. Personnellement, je sens bien quelle partie de ma gorge je dois utiliser, mais malheureusement, comme chaque physiologie est différente, ma voix sera forcément plus grave que celle de Chuck. Déjà, parce que je suis bien plus vieux que lui ne l’était au moment de sa mort et la façon dont j’ai crié au fil des années a aussi modelé ma gorge – bon, je ne sais pas comment ça marche, je ne suis pas non plus ORL [rires]. Je remarque simplement qu’il y a certaines choses que je pouvais faire avec ma voix à vingt-cinq ans que je ne peux plus faire aujourd’hui. Malgré tout ça, j’essaie toujours de m’assurer que j’ai un timbre similaire à celui de Chuck. Je ne peux pas atteindre exactement le même. Ce n’est pas une question de justesse, mais c’est dans le même registre vocal – disons que c’est une justesse « adjacente ». Je pense que si j’ai le même timbre, c’est ce qui compte vraiment, avec le phrasé et le sens du rythme.
On entend dans la voix de Chuck sur Spiritual Healing que l’articulation devient prioritaire. Sur Human, c’est la cadence qui prend le dessus, son chant devient un peu plus percussif et agressif sur le rythme. C’est ce que j’ai essayé de capturer. Il y a aussi moins de rimes dans les paroles de Human, ce qui change forcément la cadence du chant. Personnellement, je préfère les paroles qui riment, même si certaines des anciennes paroles de Death… Je me souviens que c’est Sean qui m’a dit : « Ces foutues comptines », en parlant des paroles de Chuck sur Leprosy [rires]. Mais elles rimaient toujours. Ça les rendait plus faciles à retenir. Si tu te souviens d’une phrase, tu peux probablement te souvenir de la suivante. Tu essaies donc de prendre tout ça en compte et non seulement d’écrire des paroles qui ont une touche similaire, mais aussi de livrer une interprétation convaincante. Franchement, je pense que c’est l’album dont je suis le plus satisfait. Je suis de plus en plus content de mes performances vocales à chaque disque. Je ne veux pas que les gens se disent : « Ah, c’est Matt qui fait son Chuck. » Je veux juste qu’ils écoutent le disque et puissent se dire : « Cool, j’ai l’impression d’être de retour en 91. » Qu’ils puissent juste lâcher prise et apprécier sans penser : « Tiens, c’est un gars qui imite un autre gars. »
« L’une des idées qui revient souvent chez Chuck, c’est la lutte pour apprendre à se connaître et être fidèle à ce qu’on est. Même lorsque Chuck faisait des choix qui nuisaient à sa carrière, c’était une manière de résister à la pression du management et aux attentes, pour retrouver une forme de contrôle sur sa vie. »
Justement, tu as déclaré vouloir t’effacer derrière la voix de Chuck, que tu ne voulais pas que les gens pensent à toi, mais à lui. Dans quelle mesure faut-il faire abstraction de son ego pour y parvenir ?
[Rires] Je dirais que, avant de faire de la musique, étant gamin, j’ai eu une brève carrière dans le théâtre. Tu abordes donc ça un peu comme un rôle à jouer. Tu entres dans le projet à travers le prisme de quelqu’un d’autre. J’ai rencontré Chuck en tant que fan lorsque j’avais quatorze ans, pendant cinq minutes. Je ne le connaissais pas. Tout ce que je peux faire, c’est prendre ce que je sais de lui, de sa musique et de ses paroles, et essayer de me mettre dans son état d’esprit. Heureusement, une grande partie de mon apprentissage de la guitare et du growl vient justement du fait que j’imitais Death à quatorze ans. C’est un peu ancré en moi d’une façon que d’autres groupes ne sont pas. C’est un peu comme du « method acting », mais pour la musique [rires].
À quel point a-t-il été difficile d’appliquer à vous-mêmes l’évolution créative que représentait Human ? Et comment avez-vous même réussi à concilier votre propre créativité avec le fait de rester fidèles aux caractéristiques de cet album légendaire ?
Gus : Je dirais qu’il faut rendre en grande partie hommage à Mr. Gonzalez pour ça. Parmi nous trois, je dirais que Matt et moi sommes plus émotionnellement attachés aux débuts plus simples, alors que Dan est clairement le musicien nerd du groupe. Donc sur cet album, on peut vraiment parler d’un travail d’équipe où Matt a « recraché » les riffs et Dan les a filtrés à travers sa lentille de geek. Je dirais même qu’il est parfois allé trop loin et que nous avons dû le freiner en mode : « Mec, là, t’exagères. »
Matt : « Vas-y mollo, on n’est pas Defeated Sanity ! » [Rires]
Gus : Sur cet album – comme sur tous les autres bien sûr, mais encore plus celui-ci –, si Matt et moi sommes sortis de notre zone de confort, c’était en grande partie parce que Dan nous y a poussés, et c’est justement ce genre de défi que nous voulions.
Matt : Ça fonctionne bien parce que nous avons tous les trois des impulsions différentes. Les chansons sont un peu le diagramme de Venn où se croisent nos trois cercles. Moi, je suis toujours préoccupé par : « Est-ce que c’est brutal ? Est-ce que c’est heavy ? » Gus, c’est : « Est-ce que les gens vont aimer ? Est-ce que ça va leur parler en tant que fans de Death ? » Et Dan, c’est : « Est-ce que c’est technique ? Est-ce que c’est musicalement stimulant et intéressant ? » Si nous trouvons un terrain d’entente où nous sommes tous les trois satisfaits, alors nous sommes probablement au bon endroit. Vu les réactions à l’album jusqu’à présent, on dirait que c’est bien le cas.
Jarrett Prichard a géré la production de cet album, mais il a reçu les conseils du producteur de Death, Scott Burns. Quel a été son conseil le plus précieux ?
Techniquement parlant, je dirais que le conseil le plus concret était à propos du micro pour la caisse claire, au niveau de l’ingénierie pure. Mais surtout, avoir Scott permettait de s’appuyer sur ses connaissances et d’avoir un contrôle instinctif. S’il écoute le disque et qu’il dit que ça lui évoque cette époque-là et que les chansons sont bonnes, alors on est sans doute sur la bonne voie. Jarrett avait déjà consulté Scott sur Twisted Prayers, c’est comme ça que ça a commencé. Heureusement, Scott est très généreux avec son temps, comme on peut le voir dans le livre qui vient de sortir. Je suis le pire ingénieur du groupe, donc je ne sais pas exactement de quoi Jarrett et lui ont parlé, concernant les compresseurs et tout le reste, mais, comme je disais, c’est inestimable de bénéficier de son contrôle instinctif. C’est le meilleur équivalent possible au fait d’être au Morrisound en 91, même si enregistrer sur bande aurait probablement pris beaucoup plus de temps.
« Honnêtement, c’est plus le contexte dans lequel l’auditeur reçoit la musique que la musique elle-même qui détermine si c’est original, innovant ou nouveau. Donc je n’en ai rien à foutre [rires]. Je suis juste dans mon propre délire et je prends un plaisir fou à faire cet hommage. »
Tu as déclaré que tu voyais la production de Silent Echoes par Jarrett un peu comme la façon dont Mel Brooks avait tourné le film High Anxiety.
Oui. L’hommage est quelque chose de plus courant au cinéma. J’adorais ce film étant gosse, parce que j’adorais Mel Brooks, mais adulte, je l’apprécie encore plus parce qu’il réussit plein de plans complexes très inspirés d’Hitchcock. Techniquement, c’est un film génial. Il est aussi bon qu’un Hitchcock du point de vue technique. Il s’avère juste que c’est une comédie loufoque. Gus et moi parlons souvent du Réveil De La Force, où J.J. Abrams te donne tous les codes d’un film Star Wars tout en faisant un film différent. Mais ça reste dans l’esprit des deux premiers, parce qu’il y a ces repères, ces situations familières, quelqu’un qui dit « j’ai un mauvais pressentiment » par exemple. Au final, ça te donne ce que tu veux. Tu vas chez McDo, tu veux un burger McDo, pas un sushi. Nous essayons donc de livrer les repères que les gens attendent dans un album de Death tout en créant un disque nouveau qui ne peut pas être un vrai album de Death, puisque Chuck n’est plus là.
Gus : Il faut aussi dire que nous sommes nous-mêmes des fans à cent pour cent, donc il y a des éléments que nous voulons aussi entendre. Lorsque j’ai entendu les premières démos que tu m’as envoyées, dès que j’ai entendu ces riffs, ça m’a rendu heureux. J’ai immédiatement su quel rythme de batterie devait aller dessus, parce qu’à force de décennies à écouter et assimiler cette musique, ton cerveau sait. Ce ne sont pas juste des disques que nous avons entendus par hasard. Ce sont des disques qui nous ont profondément marqués. C’est inscrit dans notre ADN. Je pense que pour nous, le premier niveau de contrôle qualité, c’est nous-mêmes. Je me souviens que j’avais écrit quelques riffs au début, et tu m’as dit : « Bons riffs. Mais ce n’est pas du Death. » Et c’est là le truc : c’est cool, mais ce n’est pas ce que nous essayons de faire. C’est quelque chose de très spécifique. Si ça ne passe pas notre propre test olfactif, ça ne passera pas ailleurs.
Human représentait aussi une grosse évolution au niveau des paroles, passant de thèmes horrifiques et gores à des thèmes plus profonds. Ce qui est intéressant, c’est qu’il y a un fil conducteur de l’identité enfouie dans votre album, ce qui est assez intéressant pour un groupe hommage. La nature même de Gruesome vous pousse-t-elle parfois à vous interroger sur votre propre identité en tant que groupe ?
Matt : J’imagine que c’est subconscient, car je ne suis pas parti avec un thème précis en tête. Mais l’une des idées qui reviennent souvent chez Chuck, c’est la lutte pour apprendre à se connaître et être fidèle à ce qu’on est. Ça remonte même à « Forgotten Past » : ce type tue plein de gens et il ne s’en souvient même pas – ces souvenirs sont enfouis. Dans « Flattening Of Emotions », c’est la perte d’empathie et d’humanité. Même lorsque Chuck faisait des choix qui nuisaient à sa carrière, c’était une manière de résister à la pression du management et aux attentes, pour retrouver une forme de contrôle sur sa vie, parce qu’il était peut-être dépassé par tout ça, genre : « Merde, j’ai fait ce disque, maintenant je dois partir en tournée trois mois… Est-ce que je suis prêt ? » Même si aujourd’hui on peut lever les yeux au ciel, avec du recul, on voit bien que l’autonomie et l’authenticité sont les fils conducteurs. J’ai essayé d’aborder ça en 2025. Par exemple, « A Darkened Window » parle des gens qui créent des faux personnages d’eux-mêmes en ligne, qu’ils n’arriveront jamais à égaler dans la vraie vie, et qui finissent par se détester à cause de ça. « Condemned Identity » parle de la peur d’être soi-même : par exemple, si tu es un ado trans au Texas ou en Floride, tu dois probablement aller à l’école avec la peur au ventre. Même « Reason Denied » aborde le fait de remplir ta tête avec les idées des autres et de les régurgiter pour éviter de te confronter à toi-même ou aux conséquences de tes croyances. Je ne voulais pas que ce soit trop politique, je voulais rester sur quelque chose de plus personnel, mais en tant qu’individu dans le monde d’aujourd’hui, tout semble politique, donc ça se glisse un peu dans l’écriture. Mais c’est un point de vue personnel, pas un discours du genre : « Eh mec, les politiciens sont pourris. » C’est plutôt : « Comment tout ça t’affecte émotionnellement, toi et les autres ? »
« Quand j’étais gamin, je suis allé écouter qui avait inspiré Jeff Hanneman, Chuck Schuldiner… Je voulais savoir d’où ça venait. Beaucoup de jeunes aujourd’hui s’en foutent. Pour eux, nous sommes des boomers. C’est du rock à papa. »
Il y a un aspect peut-être régressif dans votre démarche, puisque vous essayez de recréer et de rendre hommage à quelque chose du passé. Or Chuck et Death ont toujours été tournés vers l’innovation. N’y a-t-il pas là un paradoxe ? Ou bien est-ce que vous pensez innover à votre manière ?
Gus : Encore une fois, Matt et moi venons d’un univers musical plutôt simple, donc cet album m’a clairement mis au défi plus que n’importe quel autre de ma carrière. Relever ce défi à plus de quarante-cinq ans procure une vraie satisfaction. Je me souviens de ce sentiment de soulagement total que j’ai ressenti le quatrième jour, lorsque j’avais fini la dernière chanson. J’ai eu une sorte de moment émotionnel, parce que j’ai passé tellement de temps à me dire que je n’y arriverais pas. Et évidemment tu écoutes chaque morceau et tu ne passes au suivant que lorsque tu sais que tu l’as, donc lorsque j’avais fini, je savais que je l’avais, c’était terminé. L’autre chose à noter est que, sur tous nos albums, nous enregistrons sur ordinateur, mais nous ne l’utilisons pas. Nous n’éditons pas, nous enregistrons comme si c’était sur bande. C’est quelque chose que Scott a reconnu, et c’est cool. Il y a donc des défis que nous nous imposons nous-mêmes et que la jeune génération ne se pose même plus. Les mecs te disent : « Ouais, on va juste tout quantifier à la batterie et corriger, ce n’est pas bien grave » ou « Je vais copier-coller la voix, il suffit de le faire une fois et ce sera bon ». En soi, c’est toujours un défi à relever que tu peux te lancer à toi-même. Je pense qu’en fin de compte, il y a là beaucoup d’intégrité personnelle à laquelle je ne renoncerai jamais dans ma carrière. Pour moi, le fait de pouvoir écouter mon propre disque est plus important que l’opinion de n’importe qui d’autre. D’abord, et avant tout, est-ce que j’en suis fier ? Je pense pouvoir dire qu’en écoutant cet album… Je suis fier de tous nos albums, mais celui-ci a une place particulière pour moi, simplement parce que je ne pensais pas être capable d’y arriver.
Matt : Je pense que, comme Gus le disait, en tant que messieurs d’un certain âge, notre vision de l’évolution est forcément différente – et elle a toutes les raisons de l’être – de celle de quelqu’un de plus jeune. C’est vraiment un cheminement personnel, et certains vont peut-être dire : « Ouais, vous faites juste du réchauffé. » Je leur réponds : « Ok, mais ce vieux truc, c’est ce qui m’a construit. » Le processus de découverte de soi est différent pour chacun, et l’évolution musicale, sur le plan personnel, c’est un voyage propre à chacun. Alors si ça donne l’impression d’être rétrograde, ce n’est pas grave. Avec l’âge, on tend à davantage regarder en arrière, car on n’est pas activement impliqué à modeler ce qui est branché aujourd’hui – peut-être que tu n’y adhères pas, que tu n’en as rien à foutre ou que ce n’est juste pas pour toi. Ce n’est pas naturel pour un mec de quarante-cinq ans d’aller traîner avec des gamins de dix-neuf ans, c’est bizarre. Ce que je fais, c’est ce à quoi je m’identifie. C’est mon propre cheminement. Si quelqu’un trouve ça débile ou autre, tant mieux pour lui, mais pour moi, ça ressemble à une vraie avancée. C’est un défi. Je n’ai pas envie de rester assis à parler du bon vieux temps, je veux continuer à faire des choses. A la fois, ce que je fais sera forcément nourri par ce qui a été fait avant. Même ceux qui innovent vraiment, ce qu’ils font est influencé par le passé. Tout ce qu’on perçoit comme « nouveau » ou « original » est toujours bâti couche après couche sur ce qui a précédé. Honnêtement, c’est plus le contexte dans lequel l’auditeur reçoit la musique que la musique elle-même qui détermine si c’est original, innovant ou nouveau. Donc je n’en ai rien à foutre [rires]. Je suis juste dans mon propre délire et je prends un plaisir fou à faire cet hommage. C’est un témoignage de ce que Chuck et tous ces gars ont accompli – le fait que je continue à en apprendre aujourd’hui, toutes ces années plus tard. J’en apprenais à quatorze ans, j’en apprends encore à quarante-neuf. Il y a une vraie sincérité dans ce que nous faisons, même si nous sommes un tribute band. C’est ce qui rend l’expérience épanouissante pour moi.
D’un autre côté, on pourrait considérer qu’il est important d’avoir une bonne connaissance des fondations pour pouvoir construire par-dessus. Pensez-vous que ce que vous faites a une valeur éducative pour les jeunes générations, en leur montrant les fondations du genre ?
Gus : Malheureusement, ce que j’ai vu chez les jeunes générations, c’est une aversion envers ça. Non seulement une bonne partie d’entre eux s’en fichent, mais ça les énerve presque qu’on leur dise : « Vous devriez respecter le passé. » Je pense que c’est assez nouveau, propre à cette génération. En 1987, tu regardais les t-shirts que les musiciens portaient sur les photos promo. Il y avait des groupes que je ne connaissais pas – à l’époque, je ne savais pas qui était Venom ou Mercyful Fate. Je suis donc allé écouter qui avait inspiré Jeff Hanneman, Chuck Schuldiner… Je voulais savoir d’où ça venait. Beaucoup de jeunes aujourd’hui s’en foutent. Pour eux, nous sommes des boomers. C’est du rock à papa. Cela étant, il y a une fraction des jeunes qui respectent profondément le passé – nous le voyons en particulier avec Left To Die. Ils viennent aux concerts avec leur veste en jean, les patchs, etc. Grâce à Internet, ils ont accès à toutes les infos, et parfois ils se souviennent de trucs que nous avons oubliés, parce que nous sommes vieux et que nous avons vécu tout ça. Ils nous sortent des anecdotes de 1989, et Rick ou Terry répondent genre : « On a vraiment fait ça ? » Ceux qui écoutent Gruesome font partie de cette frange-là. Ceux qui apprécient ce que nous faisons, c’est qu’ils veulent entendre une version renouvelée d’un truc ancien, et c’est cool.
« Il y a Sean, mon meilleur ami, et puis il y a Sean, mon héros. Et Human, c’est là que les deux ne font qu’un. Je veux le rendre fier. »
Finalement, ce que vous avez fait sur ce disque est assez audacieux, parce que vous vous placez directement dans une position où vous allez forcément être comparés à un monument incomparable. Ça doit mettre la pression…
Je dis souvent aux gens qui veulent rabaisser Gruesome ou nous critiquer : « Putain, essaie un peu de gravir cette montagne, et ensuite de la présenter au monde entier. » Dans la communauté death metal, c’est très genre : « Mec, j’adore cet album, alors ton truc a intérêt à être solide. » Il y a donc une énorme pression avec ce groupe pour assurer à chaque fois. Et avec cet album en particulier, il y a en plus une dimension personnelle très forte. Ayant cette caisse claire dans la pièce avec moi pendant que j’enregistrais, j’avais vraiment l’impression que Sean était là. Il y a Sean, mon meilleur ami, et puis il y a Sean, mon héros. Et Human, c’est là que les deux ne font qu’un. C’est mon batteur préféré, et c’est aussi mon pote. Je veux le rendre fier. Au fond, je crois que c’est ma plus grande motivation. Cela étant, j’étais moi-même sceptique ! Dans toutes les interviews je dis que la batterie n’est peut-être pas aussi bonne [que l’originale], mais que j’ai fait de mon mieux. Donc, si les gens ont apprécié, si ça les touche… Je veux dire, nous avons tourné une interview avec Scott Burns il y a trois ou quatre semaines maintenant, et m’asseoir à côté de lui, l’entendre me dire en face : « Ça me donne l’impression d’écouter un Human oublié »… Ok. Si Scott Burns dit ça, alors peut-être que nous nous en sommes bien sortis. Donc, voir que les gens aiment ce disque, c’est un énorme soulagement pour moi.
Comment envisagez-vous l’avenir de Gruesome ? Irez-vous jusqu’à rendre hommage à The Sound Of Perseverance, le plus technique et progressif des albums de Death ?
Honnêtement, c’est une question que je me suis moi-même posée. Je n’ai personnellement pas envie d’aller dans cette direction. Pour l’instant, nous allons laisser les choses se faire et voir où ça nous mène. Même avec ce nouvel album : ce sera aux gens de décider [de l’avenir du groupe]. Il y a aussi une réalité : tourner coûte de plus en plus cher. Si la demande est là, Gruesome continuera. Personnellement, j’aimerais faire des disques où nous prendrions des éléments qui nous sont chers de différents albums de Death et nous les marierions pour créer quelque chose de nouveau, genre un riff qui aurait pu être sur Scream Bloody Gore mélangé avec une structure de Individual Thought Patterns. Comme ce que fait Sleep Token, qui prend du R&B, du djent, et mélange tout ça pour en faire une chanson. Mais pour l’instant, nous allons tourner sur ce disque. Je l’ai enregistré il y a presque un an. Vendredi, nous jouons avec Left To Die et après ça, retour à la maison pour réapprendre tous les morceaux, se remettre en forme physiquement, et les jouer. Donc pour les deux prochaines années : Silent Echoes, et on verra après.
Des nouvelles de Left To Die ? Un premier album en vue ?
Tu vas avoir l’exclu ! Nous avons décidé d’enregistrer. C’est en cours. Avec un peu de chance, ce sera fait cette année. Ensuite, en 2026, ce sera une affaire de planning : je sais qu’un nouveau Exhumed est prévu, donc ce sera tournée Gruesome, tournée Exhumed, tournée Left To Die… Mais oui, nous devrions sortir quelque chose bientôt.
Interview réalisée en visio le 12 mai 2025 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Louhane Pellizzaro.
Facebook officiel de Gruesome : www.facebook.com/gruesomedeathmetal
Acheter l’album Silent Echoes.






































