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Interview    Tribune   

Patriarkh : la mue du prophète


Discuter avec Bartłomiej « Варфоломей » Krysiuk, la tête pensante de Patriarkh (ex-Batushka), est incontestablement un plaisir. Histoire, théâtre, philosophie : le projet Patriarkh s’inscrit dans la globalité. Le musicien s’est investi pleinement pour Prorok Ilja (Пророк Илия en cyrillique), le premier disque du groupe qui sort chez Napalm Records. Un album qu’il a envisagé comme une pièce de théâtre. Maléfique, riche et diversifié, ce petit bijou de black metal est un concept album composé de huit chansons qui transcendent les genres.

Dans cet entretien que nous rapportons sous forme de tribune, Bartłomiej, tout juste de retour d’Australie où il avait donné ses derniers concerts en tant que Batushka, revient sur la genèse de Prorok Ilja qui raconte la trajectoire d’Eliasz Klimowicz, prophète autoproclamé, fondateur de la « terre sainte » Wierszalin vouée à devenir la nouvelle capitale du monde et leader de la secte orthodoxe de Grzybowska qui a été active en Pologne jusque dans les années 1960.

« Les fans et nous, en tant que groupe, nous pouvons nous concentrer sur la musique, et seulement sur la musique, pas sur les litiges liés au nom du groupe. Cette histoire était comme un cancer dans notre esprit. Maintenant, nous pouvons regarder l’avenir avec sérénité. »

« C’est sûr que le dernier concert sous le nom de Batushka, le 13 décembre dernier à Melbourne, était riche en émotions. C’était la fin d’un chapitre, mais aussi le début d’un autre et ça fait du bien. Nous ne pleurons pas, au contraire, nous sommes contents. C’est un changement pour le mieux. Toutes les mauvaises choses associées au nom Batushka, toute la haine, le procès, etc. sont derrière nous. Enfin, le procès est toujours d’actualité, parce que le verdict (qui a été donné le 29 mai 2024, donnant raison à Krzysztof Drabikowski et empêchant Bartłomiej Krysiuk d’utiliser le nom, NDLR) n’est pas le verdict final. Ça prendra encore quelques mois voire années, mais les fans et nous, en tant que groupe, nous pouvons nous concentrer sur la musique, et seulement sur la musique, pas sur les litiges liés au nom du groupe. Cette histoire était comme un cancer dans notre esprit. Maintenant, nous pouvons regarder l’avenir avec sérénité. C’est un nouveau nom, un nouveau chapitre, de la nouvelle musique, etc. Tout est sur de bons rails et va dans le bon sens.

Le fait de changer de nom nous permet de sortir de la musique neuve. Le nouvel album est presque un soulagement. Nous nous sommes mis à composer il y a deux ans, mais j’ai d’abord écrit le scénario pour huit chansons, de façon à avoir les paroles et les émotions qui devaient dicter la direction musicale et la dynamique de l’album, pour que tout soit en phase. C’est après ça que nous avons écrit la musique, avec des influences folk et symphoniques, sur la base de ce scénario. L’approche est la même que pour un film. Ce que vous entendez dans l’album, c’est une sorte de BO, de musique pour pièce de théâtre ou de livre audio. Et enfin, après ces deux années de conception, nous sommes entrés en studio. Nous y avons passé cinq mois. C’était dur. Crois-moi, après cinq mois de studio, tu deviens fou ! J’étais pratiquement devenu schizophrène [rires]. Quand tu as autant de couches sonores, c’est difficile de ne pas se perdre et s’écarter de l’atmosphère qu’on recherche. Quand tu écoutes la quarantième version du mix, que tu les enchaînes, tu dois avoir conscience que cette petite nuance que tu essayes de mettre ne sera entendue que par toi. Evidemment, je fais ça d’abord pour moi, mais au final, je pense aussi à l’auditeur. C’est de la perte de temps de passer des heures à travailler sur quelque chose que personne n’entendra. L’enregistrement est un travail plus organique, tu sais que tu enregistres tel et tel instrument, mais quand tu en viens au mix, tu sais que tu peux y passer énormément de temps pour finalement aboutir nulle part. Heureusement qu’il y a des dates butoirs !

« J’avais de grandes attentes vis-à-vis de cet album. Nous aurions pu continuer à travailler dessus encore et encore, mais je pense qu’il est à quatre-vingt-quinze pour cent conforme à ce que je voulais, donc c’est bien. C’est un peu notre magnum opus. »

Je crois que nous avions prévu d’y passer deux semaines et demie, et finalement ça a pris un mois. Au bout d’un mois quand nous en étions à – je ne sais pas – la cinquante-cinquième version du mix, j’ai dit : « Les gars, il faut arrêter ! » Il n’y avait pas moyen que nous continuions comme ça, pendant encore des jours, des semaines ou des mois. J’ai donc décidé que nous mettrions un point final avec cette ultime version. En fait, nous avons masterisé trois versions parmi lesquelles il a fallu choisir. Mais ces deux semaines supplémentaires que nous avons passé sur le mixage, c’était la limite. J’étais très fatigué. J’ai mis la musique de côté, j’ai arrêté de trop y réfléchir. Deux mois plus tard, j’ai mis le CD, j’ai écouté et je me suis dit : « Ok, il n’y a rien que je veuille changer. » C’est un album que j’ai eu à l’esprit pendant plusieurs années, à y travailler, mais aussi pour élaborer la dimension graphique et savoir dans quel studio nous voulions enregistrer la batterie, l’orchestre, les instruments folk, les voix, les chœurs, etc. J’avais de grandes attentes vis-à-vis de cet album. Nous aurions pu continuer à travailler dessus encore et encore, mais je pense qu’il est à quatre-vingt-quinze pour cent conforme à ce que je voulais, donc c’est bien. C’est un peu notre magnum opus. Nous sommes très contents du résultat, du son, etc.

Quand je crée quelque chose, je me donne toujours à cent pour cent, mais je pense que pour cet album, c’était même à deux cent pour cent, parce qu’il m’est très personnel. Non seulement je l’ai produit du début à la fin, mais ça parle également de ma région, la Podlachie. La première fois que j’ai découvert l’histoire d’Eliasz Klimowicz, c’était lorsque j’ai vu à la télé la pièce de théâtre Prorok Ilja, avec de célèbres acteurs polonais. En soi, c’est une histoire très hérétique et blasphématoire, donc je m’étais dit que ce serait cool de l’associer à de la musique extrême, car ça collait parfaitement. Puis, il y a environ sept ou huit ans, j’ai commencé à travailler sur cette idée de concept album, en rencontrant des gens qui connaissaient le sujet et en faisant des recherches sur internet, notamment dans les œuvres de Włodzimierz Pawluczuk qui a écrit beaucoup de livres sur la secte de Grzybowska et, en particulier, sur Eliasz Klimowicz.

« A la fin, nous avions mille cent onze pistes ! C’était énormément de boulot à mixer, mais ça fait aussi qu’on y découvre toujours quelque chose de nouveau. Faites l’effort d’entrer notre monde, dans notre histoire, de nous suivre. Nous ne vous offrons pas tout sur un plateau d’argent avec une notice explicative. Nous proposons quelque chose d’original, de neuf, de magique. »

Eliasz Klimowicz a été comparé au prophète biblique Élie, mais aussi à Jésus-Christ et à Jean de Cronstadt. Le point de départ de l’histoire, c’est donc le moment où les gens sont venus et ont voulu le crucifier pour prouver qu’il était Jésus-Christ, car ils s’attendaient à ce que, trois jours plus tard, il ressuscite [petits rires]. Après ça, nous remontons le temps, aux premiers jours où il a eu une sorte de rêve. Puis il est allé en pèlerinage à Cronstadt pour rencontrer père Jean afin que celui-ci lui explique ce rêve. Ce dernier lui a dit que Dieu lui ordonnait de construire une église orthodoxe. C’est ce qu’il se met à faire, à son retour au village de Grzybowska. Bref, tout est découpé comme une pièce de théâtre. Chaque chanson est un acte, il y en a huit. A la fin, dans « Wierszalin VIII », il y a la mort du prophète, mais on ne sait toujours pas comment il a réellement fini. Certains disent qu’il a été tué par les bolcheviques en 1939, d’autres qu’il a été envoyé en Sibérie et y est mort, etc. mais personne ne sait comment s’est terminée la vie du prophète Ilja. Dans notre histoire, il est emporté au ciel sur un char de feu, à la manière d’Élie dans la Bible, qui est un prophète important dans les textes catholiques et orthodoxes, mais aussi dans le judaïsme et dans l’islam. Bref, c’est une histoire vraie qui s’est produite en Podlachie, dans le village de Grzybowska, que nous avons mise en musique en en donnant notre propre interprétation.

L’idée était aussi d’encourager à écouter l’album comme un tout. De nos jours, les gens écoutent la musique de manière très sélective. Quand tu leur donnes quarante minutes de musique, ils n’écoutent qu’une ou deux chansons – quand on regarde les statistiques, c’est ce qu’on constate. Nous, nous leur proposons quarante minutes à écouter du début à la fin, d’une traite, ce qui permet à la magie de l’album de se dévoiler et à l’auditeur d’en apprécier toutes les strates. Quand nous étions en train de mixer l’album à la fin, nous avions mille cent onze pistes ! C’est impressionnant et, encore une fois, c’était énormément de boulot à mixer, mais ça fait aussi que quand on l’écoute pour la seconde fois, ça ne ressemblera pas tout à fait à la première fois. On y découvre toujours quelque chose de nouveau. C’était notre intention. Voici le message que nous voulons transmettre aux gens : faites l’effort d’entrer notre monde, dans notre histoire, de nous suivre. Nous ne vous offrons pas tout sur un plateau d’argent avec une notice explicative. Nous proposons quelque chose d’original, de neuf, de magique. J’espère que ça touchera les auditeurs et qu’ils le trouveront spécial. Le but sera de jouer tout l’album en live ; ce ne sera pas juste une sélection des meilleures chansons ou quelque chose comme ça. Et ce sera aussi une sorte de pièce de théâtre. Ce sera un tout : la scénographie, le son, etc. Nous voulons que ce soit une expérience sensorielle, que quand on est à l’extérieur de la salle, rien qu’en sentant l’encens et ce genre de chose émanant de la scène, on sache que c’est Patriarkh qui joue. C’est très important pour nous.

« En live, ce sera une sorte de pièce de théâtre. Ce sera un tout : la scénographie, le son, etc. Nous voulons que ce soit une expérience sensorielle, que quand on est à l’extérieur de la salle, rien qu’en sentant l’encens et ce genre de chose émanant de la scène, on sache que c’est Patriarkh qui joue. »

Patriarkh est une sorte d’art global, c’est la musique, mais aussi une pièce théâtrale, une expérience live, de la philosophie, de l’histoire… Evidemment, ça tournera toujours autour de la musique orthodoxe, mais nous voyageons pour en montrer les nombreux visages. Nous allons en Roumanie ou en Bulgarie – nous utilisons le roumain ou le bulgare, comme dans « Wierszalin III ». Nous employons le polonais, car je ne voulais pas ruiner l’histoire en la traduisant dans une autre langue qui ne conviendrait pas à notre musique. Nous employons aussi notre langue régionale, qui n’est parlée que dans notre région et avec laquelle je suis né – c’est un mélange de polonais, de biélorusse et de russe, c’est trois langues en une ! –, ainsi que le vieux slave utilisé par l’Eglise orthodoxe. C’est donc une multitude de langues et de facettes de la musique orthodoxe. Mais nous construisons notre nouvel univers. Batushka était très monastique. Patriarkh apportera quelque chose de nouveau, avec une dimension historique, une pensée philosophique, mais aussi le folklore, la vie villageoise, etc. Nous nous inspirons de l’univers orthodoxe, mais nous ne l’utilisons pas directement comme nous le faisions dans Batushka. En tant que musiciens, ça nous laisse plus de place à l’interprétation. Je trouve aussi que la musique est plus grandiloquente tout en étant organique et naturelle. Au moment de la production, nous tenions justement à ne pas surproduire, à ne pas trop polir le son, par opposition à toute la musique synthétique qu’on trouve à notre époque. Tout ceci définit ce qu’est Patriarkh.

C’est une belle ère qui commence pour moi et pour le groupe. J’espère que Patriakh perdurera longtemps, que j’y prendrai toujours autant de plaisir. C’est d’autant plus motivant que les retours de la presse sont excellents. Les retours des fans avec les singles ont été supers aussi. Les gens trouvent l’album très bon. La maison de disque dit que tout se passe bien. Nous avons signé un contrat pour trois albums, donc il est prévu que nous en fassions encore deux avec eux. Le tourneur n’a pas de mal à nous caler des dates. Si tu assures et que tu bosses bien, après tu peux profiter de toutes ces choses. Nous voyons l’avenir avec optimisme, le sourire aux lèvres. Nous savons que ce nouveau chapitre sera meilleur pour nous. »

Interview réalisée en visio le 16 décembre 2024 par Amaury Blanc.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Jacek Jaca Wisniewsky.

Facebook officiel de Patriarkh : patriarkh.pl

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