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Interview   

Textures renouvelle sa génétique


Ils sont finalement revenus. Figure de proue du metal progressif néerlandais, Textures s’était séparé en plein milieu du diptyque Phenotype/Genotype. Si le premier a bel et bien pu voir le jour, le second est resté dans les cartons, et y restera sans doute à jamais. Car oui, cet album du retour s’appelle bel et bien Genotype mais n’a plus rien à voir avec le projet initial. Textures a repensé sa méthode, son art, sans non plus se trahir, pour regagner en pertinence.

C’est donc à l’occasion de la sortie du disque que nous avons pu longuement nous entretenir avec le batteur Stef Broks, maître de la polyrythmie, pour parler de la renaissance du groupe, des circonstances de celle-ci, de la révision de l’approche créative et du fruit qui en a émergé. Le moins que l’on puisse dire est que le musicien est heureux de retrouver son exutoire et fier du résultat qui, selon lui, contient leurs « meilleures chansons jusqu’à présent ». Il partage tout ça avec passion, livrant détails et anecdotes, appuyant l’apport d’artistes tels que Devin Townsend et Meshuggah ou évoquant la place du groupe dans la scène néerlandaise. Celui qui se dit curieux de tout, très « influençable », en apprentissage permanent, explique également l’importance que revêt l’enseignement dans sa vie.

« Nous nous sentions un peu obsolètes. Une grande partie de la musique que nous faisions, le genre de structures et de riffs que nous créions étaient désormais aussi joués par d’autres groupes. »

Radio Metal : Comment vas-tu ?

Stef Broks (batterie) : [En français] Très bien et toi, ça va ? [Rires] Je peux faire semblant de savoir parler français, mais en réalité je ne le parle qu’un petit peu. Je tiens à dire que c’est vraiment sympa que nous puissions refaire des choses en France. Ça peut te paraître bateau que je dise ça, mais il y a deux semaines, ma copine et moi sommes allés en vacances dans une maison en France, car nous aimons tellement ce pays. Ça vaut à titre personnel mais aussi pour le groupe, car la France est le premier pays à avoir adhéré à Textures en 2004. Nous sommes encore reconnaissants envers Listenable Records pour avoir été notre premier label. Nous avons fait tellement de bons concerts là-bas et, pour une raison ou une autre, le public français a toujours aimé notre musique. C’est donc vraiment super de revenir et de voir des choses comme maintenant se faire, avoir une interview avec toi à Lyon et Rock Hard de Paris avant. C’est génial !

En 2016, vous avez sorti Phenotype, avec l’ambition d’en faire un double album avec Genotype, prévu pour 2017. Or, cette année-là vous avez annoncé la séparation de Textures. À l’époque, les raisons de cette séparation étaient un peu floues ; vous aviez évoqué « des raisons personnelles [qui] rendaient plus difficile de maintenir le niveau de productivité que Textures avait toujours atteint et que le groupe se devait d’atteindre ». Pourrais-tu revenir sur les circonstances de cette séparation ?

Comme tu l’as dit, nous avions un plan pour faire ce second album dans une sorte de duo d’albums Phenotype/Genotype. Genotype devait être une seule piste de quarante minutes avec plein de renvois aux précédents albums, en réutilisant des vieux riffs du premier, second et troisième album, mais aussi une touche de metal fusion. Quand nous avons commencé à travailler sur le morceau, nous trouvions que ce n’était pas suffisamment bon. Au bout de vingt minutes – nous avons encore vingt minutes de la chanson rangées dans un placard –, nous nous sommes dit : « Allez, c’est ça que ça donne ? » On peut parler de déception envers nous-mêmes. En dehors de ça, c’était difficile de réunir le groupe. Tous le monde avait ses activités dans son coin, vivait sa propre vie. Et troisième raison : nous nous sentions un peu obsolètes. Une grande partie de la musique que nous faisions, le genre de structures et de riffs que nous créions étaient désormais aussi joués par d’autres groupes. En conséquence, parfois, quand nous composions une partie musicale, nous étions là : « Ah, tel groupe et tel autre font des choses similaires. » Il fallait que nous trouvions de nouvelles idées. Ce n’est pas arrivé à l’époque, mais c’est arrivé maintenant en nous reformant.

Quand nous nous sommes reformés, c’était amusant de jouer les vieux morceaux et c’était vraiment sympa de partir en tournée avec les gars, faire des festivals, etc., mais nous avions aussi en tête de créer quelque chose de nouveau. Seulement, quoi faire ? Fallait-il que nous repartions sur la même idée de départ que nous avions pour Genotype et qui ne nous plaisait pas tellement ? Avec Bart [Hennephof], notre guitariste et mon pote – je le connais depuis que j’ai treize ans –, nous avons recommencé à jouer dans notre salle de répétition – de la guitare et de la vraie batterie – pour voir si ça fonctionnait vraiment. C’était l’éclate, mais à la fois, nous trouvions que nous faisions le même genre de riffing que nous avons toujours fait. C’était un peu comme ce qu’a vécu U2 ; après Achtung Baby, ils sont allés en salle de répétition pour créer de nouveaux morceaux, The Edge a sorti un riff et le reste du groupe était là : « Hmm, ça sonne tellement U2 ! » Et The Edge a rétorqué : « Mais on est U2 ! » C’était un peu pareil pour nous : nous avons sorti tous ces [chante un rythme typique du groupe]. « Ça fait super Textures, mais c’est le vieux Textures. Peut-être qu’il faut qu’on trouve quelque chose de neuf. »

Nous avons alors téléphoné à notre claviériste Uri [Dijk]. Nous avons dit : « Uri, il faut que tu sois notre compositeur principal pour cet album. » Il faut savoir qu’Uri a travaillé sur les albums précédents, Phenotype et Dualism, mais il était le petit nouveau à l’époque. Il est un peu plus jeune, mais il a énormément de talent, pas seulement au piano mais aussi dans la création de sons et la production. C’était une nouvelle chance pour nous. Voilà pourquoi nous l’avons appelé pour qu’il soit au cœur de la composition. Nous avons dit : « On veut faire quelque chose de vraiment neuf, il nous faut un terreau fertile pour ça. On veut utiliser tes talents. Viens nous voir et créer tout ce que tu veux. Lâche-toi sur ton instrument ! » C’est ce qu’il a fait ! Uri était notre chance de créer un terreau fertile – sans ça, Textures ne peut pas exister. Nous nous donnons toujours à fond pour faire quelque chose de nouveau.

Ce qui est drôle, c’est que Joe [Tal], notre autre guitariste, a mentionné que dans nos anciens albums, chaque chanson était une expérimentation. Il y a tellement d’expérimentation dans les rythmes, les riffs, les lignes de chants mélangés à ceci et cela. Cette fois, nous voulions juste nous focaliser sur de bonnes chansons, avec peut-être des mélodies, des refrains, etc. Le fait est que, dans le passé, nous avions écrit une seule chanson avec un refrain, il s’agissait de « New Horizons ». Nous avons donc voulu faire de belles harmonies, mélodies, lignes vocales, etc. Nous nous sommes dit que ce serait peut-être ça notre terreau fertile. Nous avons pris un peu de temps pour créer un nouveau modèle pour ça, mais voilà : nous avons construit nos nouvelles chansons sur cette base.

« Nous voulions nous concentrer sur le fait d’avoir de bonnes chansons qui, quand même, nécessitent une certaine capacité d’attention et racontent une vraie histoire. »

Nous étions un peu anxieux ou hésitants : « Est-ce que ça va fonctionner ? » En l’occurrence, je joue moins de notes : « Est-ce que ça a un impact ? » Daniël [de Jongh] ne crie plus tellement, il chante davantage de parties claires : « Est-ce que ça a impact ? » Puis notre nouvel ingénieur de mix, Forrester Savell, est arrivé et a assuré. Il a fait en sorte que l’album soit très percutant. Au final, ça a fonctionné – en tout cas pour nous. Quel soulagement ! C’est drôle, quand j’écoute le morceau « Vanishing Twin », dans lequel j’ai été très impliqué au niveau de la musique, des paroles et des lignes de chant, ça me file la chair de poule, comme cette semaine encore quand je l’écoutais très fort dans la voiture. J’ai eu une pensée étrange, je me suis dit : « En dehors de mes enfants, c’est la chose la plus belle que j’ai jamais créée avec d’autres personnes. » Ça en dit long. Tu as donc un homme heureux devant toi ! [Rires]

Revenons un peu en arrière : concrètement, comment la reformation s’est-elle faite ? Était-elle en gestation depuis un certain temps ou s’est-elle faite soudainement, sur un coup de tête ?

C’était déjà dans mon esprit, mais pas dans celui des autres. Nous avons fait un barbecue après six ans à ne pas nous être vus – nous ne nous voyons pas tellement en dehors de Textures. Nous étions là : « Hmm, peut-être qu’on pourrait faire une sorte de reformation, car dans quelques années ça fera dix ans depuis notre séparation… Tel album existe depuis vingt ans… J’ai déjà quelques idées… » Dans ma tête, j’étais là : « On va écrire un nouvel album, j’en suis sûr », mais le reste des gars, n’en étaient pas encore là. Nous adorons tellement écrire de la musique et trouver de nouvelles idées, nous en parlons constamment. Si tu nous mets ensemble dans la même pièce, c’est genre : « Oh, tu as entendu ce groupe avec ce riff et ce son ? » « Ouais, les lignes de chant me filent la chair de poule ! » Nous écoutons toutes sortes de musiques, que ce soit des BO film, de la pop, des trucs à la Depeche Mode, etc. Dernièrement, j’ai été à fond sur Depeche Mode et la dark wave. Nous écoutons de tout, et d’ailleurs assez peu de metal – à part quelques groupes –, et nous en parlons tout le temps. Donc évidemment, il fallait que nous fassions un nouvel album. Juste après ce barbecue, c’était plus ou moins acté. Il fallait que nous nous reformions.

Tu l’as mentionné : Genotype devait être un morceau conceptuel de quarante-cinq minutes, très expérimental et progressif. Tu disais plus tôt que vous cherchiez à faire quelque chose de neuf, or ça, c’était neuf pour Textures. Alors pourquoi ne pas avoir conservé cette idée au lieu de vous lancer sur un album plus « classique » ?

En grande partie parce que nous ne nous sentions pas à l’aise avec ce que nous avions fait dans le passé. Enfin, non, nous sommes satisfaits de ce que nous avons fait dans le passé, il y a un gros paquet de bonnes chansons là-dedans dont nous sommes très fiers, comme « Awake », « Singularity », etc. Mais malgré tout, les parties plus faibles de certaines chansons peuvent m’agacer, genre : « Putain, ce morceau n’était pas très bien écrit ! Ce n’était pas super bien, il aurait fallu que ce soit meilleur. » Et ça, ça nous motive à être meilleurs. Ce que nous avons vraiment voulu améliorer dans notre composition, ce n’est pas tellement le côté expérimental, car nous l’avons exploité durant toute notre carrière. Les cinq premiers albums sont remplis d’expérimentations, surtout le premier et le second. Cette fois, nous voulions nous concentrer sur le fait d’avoir de bonnes chansons, car c’est un domaine dans lequel nous pensions ne pas être suffisamment bons. Cet album, c’est vraiment ça : de bonnes chansons qui, quand même, nécessitent une certaine capacité d’attention et racontent une vraie histoire. Je trouve que c’est l’album contenant nos meilleures chansons jusqu’à présent. J’en suis super fier !

Pensez-vous qu’il soit plus difficile de composer des chansons plus structurées que des morceaux vraiment expérimentaux ou une seule longue chanson comme vous l’aviez initialement prévu ?

Pour nous, oui. C’est quelque chose que Phil Collins a souligné après que Peter Gabriel a quitté Genesis. Ils se sont mis à écrire des chansons plus courtes, avec plus de mélodie et d’harmonie, reconnaissables. Pour eux, c’était dur à faire, car ils avaient plus l’habitude de longues chansons avec plein d’expérimentations. C’est pareil pour nous : c’était un sacré défi ! Il fallait que nous nous réfrénions constamment : « Oh, sur la prochaine partie, on peut faire [chante une ligne de guitare rapide et complexe]. » « Non, non, non. » « Oh, on peut faire un blast beat là avec un riff thrash. » « Non, non, non. Reste dans la chanson. Laisse le chant parler et faire le travail. S’il te plaît. » Il fallait constamment que nous nous rappelions de ne pas partir en mode expérimental. Nous pouvons le faire, mais pas pour cet album. En particulier notre chanteur Daniël a fait un excellent boulot, c’est une vraie performance vocale. Sur les albums précédents, il n’était pas encore au sommet de ses capacités comme il l’est maintenant, car nous ne nous souciions pas tellement du chant, nous nous focalisions sur la batterie, les riffs de guitare, etc. Cette fois, nous nous sommes focalisés sur le chant : « La partie de chant est-elle suffisamment bonne ? Faut-il changer la tonalité de la chanson, la monter ou la baisser d’un ton ou deux, pour que ce soit parfait pour Daniël ? » L’histoire et les lignes de vocales étaient toujours au centre. C’est la grande différence. Je pense que ça s’entend dans l’album – je l’espère !

« Il fallait constamment que nous nous rappelions de ne pas partir en mode expérimental. Nous pouvons le faire, mais pas pour cet album. »

Tu l’as mentionné, et on le remarque rapidement : même tes parties de batterie ne sonnent pas aussi complexes et techniques que par le passé – elles le sont, mais moins. Ce n’était pas compliqué pour toi, justement, de te restreindre ?

Oui, tout le temps ! J’ai été impliqué dans la composition de Textures depuis le tout début, depuis la toute première répétition que nous avons faite où nous avons écrit « Swandive » – nous l’avons composé en une répèt’. J’étais là, à sortir des riffs avec nos guitaristes. Nous sommes encore capables d’y aller à fond et de faire ça, mais comme tu l’as dit, il fallait que je me restreigne tout le temps : « Non, fais [chante un rythme binaire simple et groovy]. C’est tout. Fini les cloches ou [chante un roulement rapide]. » J’ai parfois l’impression que ces éléments en plus sont là pour cacher le fait qu’on n’est pas capable d’écrire une bonne chanson, et c’est pour ça qu’on rajoute encore un riff, encore un [chante une ligne de shred], encore un [chante un rythme complexe]. Voyons ce qui se passe si on ne fait pas ça et si la chanson est quand même bonne. Ça, c’était un gros défi pour nous.

D’un autre côté, quelque part, ça rend votre musique un peu moins élitiste et plus lisible. Peut-être que ça peut vous ouvrir à plus d’auditeurs qui, avant, avaient peut-être du mal à rentrer dans votre musique qui pouvait être exigeante.

Absolument. Je peux dire que nous allons partir en tournée avec Jinjer et Unprocessed, et jouer sur de grandes scènes. Je pense que ces chansons correspondent bien, car elles ont un plus gros son et ça colle mieux. Parfois, sur des festivals, nous ne pouvions pas jouer certaines de nos chansons car elles étaient trop complexes et rapides. Le public du festival ne comprenait rien. Nous avons essayé, mais les gens nous disaient que quand on jouait des parties super complexes, ça n’avait aucun sens. Là, coïncidemment, les nouvelles chansons sont compréhensibles lorsqu’elles sont jouées sur de plus grandes scènes. Plus gros son, plus grandes scènes : je pense que ça colle !

Joe Tal a déclaré que « le prog est un concept, ça ne doit pas forcément être technique. »

Oui, en un sens. Pour nous, l’aspect prog c’est le fait de vouloir faire quelque chose de neuf. En un certain sens, nous nous inscrivons dans la tradition de Pink Floyd et Radiohead qui cherchaient seulement à faire quelque chose nouveau, en tout cas pour eux. C’est de là que nous venons. En fait, ça nous ennuie profondément si nous nous mettons à jouer à fond comme Cannibal Corpse, même si j’adore ce groupe, y compris leurs derniers albums, mais c’est toujours la même chose. Ils ont un format unique, c’est leur truc. Pas Textures. Nous ne pouvons pas exister avec cette approche. Nous arrêtons si nous faisons ça.

Cet album est donc une forme de renaissance : pourquoi avoir conservé malgré tout le concept de Genotype ?

En fait, nous n’avons pas conservé le concept, mais seulement le titre. C’était assez drôle, car nous avons songé à nous débarrasser de Genotype, car c’était le nom de ce morceau d’une vingtaine de minutes que nous avions – et qui devait en faire quarante – et nous nous disions que les gens allaient l’associer à ça. Puis nous avons réfléchi : « Le son qu’on a maintenant est tellement nouveau que c’est notre nouveau génotype. Le titre pourrait donc encore convenir. » Voilà quelle a été la réflexion simple derrière ça.

Au bout du compte, quelle est la relation ou le lien entre Phenotype et Genotype maintenant ? Ce qui est amusant, c’est que l’un était une fin involontaire, l’autre une renaissance délibérée…

Oui, on peut le voir ainsi. En fait, on peut le voir comme on veut, et ce regard-là est plutôt cool. J’espère que chacun pourra en faire sa propre histoire et l’appréciera à sa façon. Pour notre part, Genotype n’est lié qu’à l’idée de renaissance. Il n’y a pas grand-chose de plus. Nous sommes d’ailleurs très contents d’avoir réussi à faire cette renaissance. Le morceau démo de vingt minutes baptisé « Genotype » existe encore, mais nous n’y prêtons pas attention. Il reste là, c’est un vilain petit canard [rires].

Vous n’allez donc jamais le sortir, ne serait-ce que pour que les gens entendent ce à quoi ça devait ressembler ?

Je ne sais pas. A l’époque, nous en étions vraiment très insatisfaits. En fait, je crois que je ne l’ai écouté qu’une seule fois depuis notre séparation il y a huit ans, et j’ai pensé : « Bof, c’est de la merde. Faisons quelque chose de mieux. » Ce sont de vieilles idées, ça fait partie de mon moi antérieur. Je peux être fier de tout ce que j’ai fait, y compris des erreurs, mais il faut que ce soit convenable pour le faire écouter au public et pas que ce soit des idées inférieures. Alors que là, c’est vraiment nul.

« En un certain sens, nous nous inscrivons dans la tradition de Pink Floyd et Radiohead qui cherchaient seulement à faire quelque chose nouveau, en tout cas pour eux. C’est de là que nous venons. »

Tu l’as mentionné plus tôt : cette fois-ci, Bart, Uri et toi êtes responsables de la majorité de la composition, alors qu’auparavant tous les membres du groupe y contribuaient. Penses-tu que ce soit plus efficace ainsi ? Ou même, vous considérez-vous tous les trois comme le noyau créatif du groupe ?

C’est drôle que tu mentionnes ça car Joe, notre autre guitariste, s’est délibérément mis en retrait pour cet album. En temps normal, il contribue beaucoup, mais là, il a dit : « Bart, Stef et Uri, allez-y, faites votre truc, apportez la base de toutes les chansons. » C’était assez fort pour lui de dire ça. Mais il faut savoir que depuis le second album, Bart et moi avons écrit la plupart des musiques. Nous avons été continuellement les compositeurs de Textures. Sur le premier album c’était principalement Jochem [Jacobs], notre ancien guitariste, et moi, mais maintenant c’est principalement Bart et moi, et c’est super cool que Uri, avec son talent, ait rejoint le club et l’ait façonné avec ses propres idées. Comme Joe le ferait remarquer, ça ne fonctionne pas toujours d’être très démocratique avec tout le monde apportant ses riffs, idées et opinions. Ça peut être chaotique parfois. Pour cette fois, ça a fonctionné ainsi, et je suppose que nous allons continuer sur cette formule pour le prochain album, mais on verra.

Tu as déclaré que vous interprétiez tout de multiples façons. Un rythme de batterie peut, par exemple, devenir une ligne vocale dans un autre contexte. Vous exploitez au maximum vos parties musicales et les utilisez sous différents angles. C’est intéressant, peux-tu nous en dire plus sur cette approche ?

C’est quelque chose que je fais dans la vie en général. J’ai écrit un livre de batterie, qui vient tout juste de sortir. Ça s’appelle Polymath. « Polymath » est le mot anglais pour désigner quelqu’un ayant de multiples connaissances dans les sciences, la philosophie et les arts. En France, vous avez eu Lavoisier et plusieurs scientifiques autour du siècle des Lumières. Je ne suis pas en train de dire que je suis aussi intelligent que ces gens, parce qu’eux se sont vraiment démarqués. Nous en avons également quelques-uns en Hollande, et il y a Léonard de Vinci qui est typiquement polymathique. Mais leur manière de penser est super intéressante. Ils peuvent se voir sous de multiples angles et c’est ce genre d’approche que j’adopte dans la vie, peut-être parce que je suis un enseignant et un parent, et que je dois être constamment empathique pour me mettre dans la peau d’autres personnes, pour comprendre avec quel regard ces dernières abordent tel problème, pour trouver de multiples solutions à un problème. C’est ainsi qu’on apprend à voir les choses autrement. Et c’est quelque chose qui doit aussi probablement couler dans tes veines. En l’occurrence, Bart est l’archétype de ce genre de personne. Il est capable de voir des choses que tu ne verrais pas. Un exemple très basique : Bart et moi étions au lycée ensemble. Je disais parfois : « Bart, bon sang, ce mec est vraiment un emmerdeur. Il fait des remarques super stupides et harcèle les gens. » Puis Bart fait remarquer : « Oui, mais je pense que c’est une bonne personne, mais qu’il a des problèmes dans sa tête et qu’il a passé une journée de merde. Et puis il a aussi des problèmes avec ses parents. C’est probablement pour ces raisons qu’il se comporte si mal. » J’étais là : « Ouah, d’accord. C’est autre façon de le voir. » C’est une manière de penser qui fait partie de ma vie, en matière de rythmes mais aussi dans mon regard sur la nature, les couleurs, les comportements, etc. Ça devient très intéressant quand on se met à regarder les choses sous un autre angle.

Je crois qu’en musique, tu avais appelé ça la « composition verticale ».

Oui, horizontale et verticale. Par le passé, nous travaillions de manière très verticale, en approfondissant tous nos instruments, mais sans tellement penser de manière horizontale, à la chanson dans sa globalité. Or c’est ce que nous avons fait cette fois-ci : une composition plus horizontale également, si tu veux l’appeler comme ça – mais je pense que la plupart des gens ne comprennent pas forcément le concept. C’est vraiment un truc de musicien. Mais en effet, aborder une partie, un riff, etc. sous différents angles, de manière verticale, est quelque chose que nous faisons tout le temps. C’est d’ailleurs extrêmement chronophage, mais ça donne de la profondeur à la vie et à la musique.

Tu as évoqué le rôle important qu’a endossé Uri cette fois. Il a notamment beaucoup apporté en termes de son. Comment avez-vous abordé cet aspect de sound design au cours du processus ?

Parfois, Uri apporte jusqu’à cent couches, cent pistes, par chanson. Ça peut être des pistes de piano ou des sons de synthétiseur qu’il a lui-même créés, mais ce qu’il aime le plus faire, c’est enregistrer un son, le mettre dans son ordinateur et le travailler, le synthétiser, pour en faire un son avec lequel travailler. C’est vraiment un spécialiste du son qui peut aussi jouer du piano, et qui met tout ça dans Textures. Avec cet empilement de centaines de couches, il doit parfois discuter avec notre ingénieur de mix Forrester Savell parce que ce dernier est là : « Mec, il y a tellement de pistes ! Qu’est-ce qu’on va inclure et exclure ? » Ils ont besoin de dialoguer pour savoir ce qui doit être mis en avant, ce qui doit être en arrière-plan et ce qui doit être jeté à la poubelle. C’était assez difficile, mais c’est ainsi que Uri fonctionne. S’il est vraiment déterminé, il y va vraiment à fond.

« Le morceau démo de vingt minutes baptisé ‘Genotype’ existe encore, mais nous n’y prêtons pas attention. Il reste là, c’est un vilain petit canard [rires]. »

Cette approche d’avoir beaucoup de couches sonores peut rappeler un musicien comme Devin Townsend. Or son influence est assez évidente sur une chanson comme « Void » qui sonne très Ocean Machine ou le début de « A Seat For The Like-Minded », surtout dans la façon dont Daniël chante. Que représente Devin pour vous en tant qu’artistes et compositeurs ?

Il a été un facteur constant pour nous depuis… que nous le connaissons ! [Rires] Dès Strapping Young Lad et même l’époque où il a chanté pour Steve Vai, sur l’album Sex & Religion. Et je dois admettre que quand nous avons fondé Textures, Jochem, notre ancien guitariste, a dit : « Il faut que nous mettions du Devin dans ce projet », car nous avions déjà de la polyrythmie à la Meshuggah, des riffs thrashy à la At The Gates, et comme nous avions un chanteur capable de chanter clair, il voulait que nous nous inspirions de Devin dans l’ajout de couches sonores au synthé. C’est ce que nous avons fait dès le premier album. Ainsi, la polyrythmie, les riffs thrashy, les synthés à la Devin mélangés au chant clair, c’est l’identité de Textures. Et je dois admettre que c’est resté, c’est toujours là. Personne n’a encore mentionné Devin par rapport à cet album, mais son fantôme plane toujours sur notre musique. C’est lui qui a amené cette approche de couches de synthés empilées. Cela étant, je pense que les parties de Uri sont un peu plus élaborées, parce que c’est un membre du groupe spécialisé là-dedans. Ce ne sont pas juste des couches de synthés empilées, il y a aussi plein de petits détails sonores si on y prête attention.

Autant Uri était au cœur du processus de composition de cet album, autant les synthés ne prennent pas non plus tout l’espace, comme ça peut être le cas souvent quand le claviériste est très impliqué. Il y a un certain équilibre.

C’est probablement parce que Bart et moi avons initié toutes les chansons, nous avons littéralement façonné leur base. Il m’a fallu faire quarante allers-retours à Tilbourg, là où vit Bart – à une heure de chez moi. Tous les jeudis, je quittais ma maison à sept heures trente du matin pour me rendre chez Bart, avec tous les embouteillages. A huit heures trente, j’étais chez lui. Nous nous mettions à donner forme à toutes ces chansons. Toutes les semaines, Uri passait à onze heures, mais nous avions déjà posé les bases avec la batterie, les guitares et le chant – car Bat et moi avons beaucoup planché sur le chant et les paroles. Donc Uri débarquait plus tard : « Eh les gars, qu’avez-vous fait ? D’accord, mettons quelque chose par-dessus. » C’est probablement ainsi que ça sonne encore, ce qui est bien, je trouve. Mais j’ai regardé sur mon calendrier, je les ai comptés : il m’a fallu quarante allers-retours ! C’est beaucoup ! Nous avons mis une année scolaire, de septembre 2023 à septembre 2024, à composer cet album, et ensuite, nous sommes allés en studio en novembre pour enregistrer la batterie.

Charlotte Wessels figure sur le titre « At The Edge Of Winter ». Parmi toutes les chanteuses néerlandaises, comment en êtes-vous venus à la contacter pour participer à un morceau de Textures ?

En fait, elle vit de l’autre côté de la rue ! [Rires] Non, je plaisante, mais elle habite juste à cinq kilomètres de chez moi. Ça s’est fait de façon amusante. Quand nous étions en train de travailler sur la démo de « At The Edge Of Winter », nous avons trouvé que Daniël chantait le second couplet si aigu que ça sonnait presque comme un timbre de femme. Alors je me suis dit : « Peut-être qu’on devrait faire une collaboration pour la première fois avec une chanteuse. » A l’époque, Charlotte Wessels et son groupe étaient en tournée avec Vola, qui est un groupe de notre scène. Ça nous a surpris. Je me suis dit : « Ça, c’est sympa. Peut-être qu’on devrait lui demander de faire du chant sur notre morceau, puisqu’elle fait désormais partie de notre scène et qu’en plus, elle vit à cinq kilomètres d’ici. » Ce qui est drôle est aussi que nous connaissons tous les membres de son groupe. Par exemple, son batteur Joey [Marin de Boer] est mon protégé, c’est mon étudiant en batterie. Le père de Joey a été mon professeur de batterie. Les gens se connaissent en Hollande, c’est un petit pays. Il y a beaucoup de monde, mais la plupart des musiciens se connaissent. Nous avons donc passé un coup de fil à Charlotte et elle était là : « Ouais, cool, allons-y ! »

J’étais très stressé, parce que Bart, Joe et Uri sont super pointilleux. Si ce n’est pas assez bon, ils ne laissent pas passer, donc j’avais peur qu’ils trouvent que ce ne soit pas à la hauteur, auquel cas j’aurais été mal. Mais en réalité, quand elle a chanté ses parties, ils étaient épatés, et j’étais moi-même épaté qu’ils trouvent ça cool. Vraiment, ils sont très exigeants, genre : « Est-ce qu’artistiquement ça convient ? Les lignes vocales sont-elles suffisamment artistiques pour être sur un album de Textures ? » Ils ne sont pas faciles. Mais Charlotte a travaillé de superbes lignes vocales avec plein de pistes empilées, des intervalles intéressants et toutes sortes de choses. Ils étaient là : « Ouah, on peut tout de suite insérer l’ensemble de la ligne de chant. » C’est d’ailleurs ce que nous avons fait. Charlotte a même proposé de nouvelles parties où il n’y avait pas de chant, en particulier sur la fin. Nous étions là : « Ouah, c’est trop cool ! Essayons et voyons si ça fonctionne. » Daniël a suivi avec son chant et maintenant ils font une sorte de duo tout à la fin de la chanson. C’est génial.

« La polyrythmie à la Meshuggah, les riffs thrashy à la At The Gates, les synthés à la Devin Townsend mélangés au chant clair, c’est l’identité de Textures. »

La scène néerlandaise est assez importante, mais elle est surtout connue pour ses groupes à chanteuse, comme Within Temptation, Epica, Delain, etc. Quelle est selon toi la place de Textures dans cette scène néerlandaise ?

Nous sommes un peu bizarres, je dois l’admettre. Je dois aussi admettre que les groupes de metal néerlandais à chanteuse ne représentent pas l’intégralité de la scène, et les gens considèrent parfois ces groupes comme n’étant pas vraiment du metal. A la fois, ils ne qualifient peut-être pas non plus Textures comme étant vraiment du metal [rires]. On trouve beaucoup de groupes de death metal old school, comme God Dethroned, Sinister, Asphyx, etc. Ça c’est ce qui est qualifié de metal. Bref, nous sommes donc un groupe un peu à part, avec un son moderne, un chanteur en voix claire qui peut aussi faire du growl. Ce qui est curieux, c’est que nous sommes respectés même par des artistes de pop en Hollande. Parfois, nous nous sommes retrouvés sur des festivals avec des groupes de pop et de rock du hit-parade ici en Hollande, et ils nous connaissent ! Ils savent : « Oh, c’est Textures, ce groupe heavy. Ils savent jouer ! » C’est assez cool.

D’un autre côté, aux Pays-Bas, vous avez un des maîtres du prog : Arjen Lucassen.

Oui. Et pourtant, je dirais qu’il n’a aucun lien avec notre musique. Personne dans le groupe n’écoute sa musique. Nous connaissons tous les musiciens avec qui il travaille, mais lui, pas tellement. C’est quelqu’un de reclus, il ne sort pas beaucoup en public. Il le fait seulement pour les concerts d’Ayreon. Fut un temps où il vivait dans le coin où Textures a été fondé, mais il y avait des rumeurs : « Est-ce qu’il vit vraiment ici, dans ce village ? Personne ne le voit jamais ! » Puis quelqu’un a fait une remarque : « Je l’ai vu ! Je l’ai vu dans le supermarché ! » Il existait donc vraiment [rires]. Mais musicalement, il n’a rien à voir avec nous. Peut-être que la musique qu’il écoute et que nous écoutons, comme Pink Floyd, est une inspiration commune.

Sur le plan des thèmes, l’album donne la parole aux inaudibles – aux introvertis, aux marginaux et à ceux qui explorent des mondes intérieurs souvent invisibles –, se dressant comme un hymne à l’authenticité et à la résilience. Dans quelle mesure cela fait-il indirectement – ou directement – référence au groupe, aux personnes que vous êtes ?

Je pense que ça touche beaucoup de musiciens, mais on en parle très peu. Ça peut même devenir grave, psychologiquement, avec des gens atteints d’autisme ou de TDAH, faisant que le monde extérieur devient un grand espace effrayant. Cet album est, à bien des égards, un témoignage au nom de ces personnes. Je ne crois pas que nous ayons pensé à cette thématique parce que ça nous touche personnellement, mais ça touche des gens autour de nous, peut-être parce que nous enseignons beaucoup – la plupart d’entre nous sommes professeurs, Bart, Uri et moi enseignons au conservatoire, en l’occurrence – et qu’il y a une dimension sociale à notre travail. Nous sommes donc en contact avec ce genre de personne. Un jour, je donnais un cours devant une classe de vingt-cinq personnes. Je leur ai posé une question et là, une étudiante s’est levée en riant et en disant : « Oui, Stef, mais ne sais-tu pas qu’on est tous autistes ? » Toute la classe s’est regardée et a ri. Et en fait, c’était vrai. Ils se sont mis à parler : « Qu’est-ce que tu as ? Quel est ton diagnostic ? » Ils étaient tous soulagés qu’une fille le dise et que ce soit su. Je dois remercier Amos, le bassiste de Tesseract, d’avoir ouvert le sujet en évoquant ce genre de termes. Ce n’est pas tant nous que ce que nous voyons se développer autour de nous, un peu partout : parfois, les gens ne savent pas comment se comporter ni comment interagir avec le monde extérieur, et ont de véritables problèmes. C’est un grand sujet très intéressant.

Genotype a été autoproduit. Cela signifie-t-il que Jochem Jacobs – qui est votre ancien guitariste mais avait continué de vous produire – n’était pas impliqué du tout cette fois-ci ?

Non, pas du tout. En fait, il n’est plus du tout dans la musique. Je peux te raconter une histoire amusante que personne ne connaît. C’est vraiment quelqu’un qui s’est fait tout seul. Quand nous avons fondé Textures, il avait déjà plein d’idées, du genre « il faut qu’on se construise un studio nous-mêmes », et il s’y mettait à fond. D’ailleurs, après ça, il a construit un grand studio, très cher, dans sa maison à Amsterdam et il y enregistrait un tas de groupes, mais c’est fini. Il a été récompensé pour avoir été le meilleur guitariste en Hollande, et juste après, il a arrêté ! Mais nous connaissons Jochem, et il nous a dit qu’il avait acheté une maison ailleurs en Hollande ainsi qu’une machine à coudre. Nous étions là : « Vraiment ? Qu’est-ce que tu vas faire ? » « Vous verrez. » Il a toujours été un grand amateur de vêtements militaires, en particulier des sacs à dos et ceintures militaires. Il s’est donc mis à créer ses propres sacs à dos – très solides – et il en vend désormais un paquet à l’armée néerlandaise. Il est maintenant à la tête d’une assez grosse entreprise, tout ça en autodidacte. Il assure !

Sachant que, malheureusement, en ce moment, l’armée est devenue un sujet d’importance en Europe…

C’est vrai. C’est bon pour lui. Ce qui est drôle, c’est qu’en fait, il déteste l’armée, la guerre et tout, mais il aime les vêtements et l’état d’esprit du soldat – il a cet état d’esprit, il fonce.

« Ce qui est curieux, c’est que nous sommes respectés même par des artistes de pop en Hollande. »

Vous avez signé chez Kscope pour la sortie de Genotype. Vous avez commencé chez Listenable Records, puis vous êtes passés chez Nuclear Blast. Vous sentez-vous plus à votre place sur un label plus progressif comme Kscope ?

J’espère, même si c’est encore neuf pour nous. Mais je dois dire que nous nous sentions à notre place également chez Listenable Records. Nous sommes allés plusieurs fois chez Laurent [Merle, fondateur du label] et nous y avons découvert Gojira ! Je ne sais pas si vous connaissez l’histoire entre Textures et Gojira, mais c’est assez intéressant. En 2008, nous sommes allés chez Laurent Merle de Listenable – il vit près de Boulogne-sur-Mer – pour un repas. Il a dit : « Je fais à manger. Pendant ce temps, détendez-vous sur le canapé. Je vous mets un film d’un groupe français baptisé Gojira. » J’ai pensé : « D’accord, c’est quoi ça ? » Il a donc mis le film et ça nous a époustouflés, genre : « Mais c’est quoi ce truc ?! C’est le meilleur groupe que j’ai vu cette année ! » Je me suis souvenu du nom, Gojira, car un ami hollandais m’avait fait écouter une chanson du groupe une fois. Nous avons demandé à Laurent : « C’est quoi ce groupe ? » Il a répondu : « Ouais, c’est Gorija. C’est mon groupe, sur mon label ! C’est le meilleur groupe français. » Nous avons dit : « Il faut qu’ils viennent jouer en Hollande ! On a des concerts prévus pour le nouvel album, il faut qu’ils fassent notre première partie. » Il a dit : « Ils ne le feront pas. » « Pourquoi pas ? » « Ils jouent seulement en France. Ils ne veulent pas sortir de France, parce qu’ils ne savent pas bien parler anglais. » Les semaines qui ont suivi, nous avons envoyé des e-mails à Laurent et ils ont fini par venir jouer pour la toute première fois en dehors de France. Maintenant, à chaque fois qu’ils viennent en Hollande, ils nous attribuent le mérite de les avoir fait sortir de France, leur permettant ensuite de rencontrer un succès mondial. Au final, après avoir ouvert pour nous trois fois en Hollande, nous avons ouvert pour eux à l’Elysée Montmartre, à Paris. C’était vraiment sympa. A ce moment-là, c’était notre plus gros concert – il devait y avoir dans les mille cinq cents spectateurs.

Êtes-vous toujours en contact avec eux ?

Plus maintenant. J’avais un peu gardé contact avec Mario [Duplantier], nous avions fait des interviews pour le magazine de batterie néerlandais, mais ils sont devenus vraiment énormes. Et certains d’entre eux vivent à New York maintenant. Nous nous connaissons, d’ailleurs Mario et moi avons le même âge – nous sommes pratiquement du même mois –, et nous avons les mêmes intérêts pour la batterie, l’art, etc., mais nous ne sommes pas en contact. Il est juste hyper occupé avec d’autres trucs.

Au tout début de l’interview, tu as dit que l’une des raisons de votre séparation était que vous vous sentiez un peu obsolètes, plus très pertinents quand vous vous compariez à d’autres groupes. Du coup, qu’est-ce qui rend Textures et cet album pertinents en 2026 ?

Des chansons plus que sympas et un nouveau son. Je serais heureux si les gens venaient me voir et me disaient : « Mec, j’ai écouté ton album et la dernière chanson, bon sang, elle tue ! » Car j’aime quand les groupes sortent un album dont le dernier morceau est vraiment spécial, un morceau que peu de gens connaissent, car ce n’est pas un single et il faut écouter tout le disque pour arriver dessus, mais qui s’avère être une superbe chanson épique réservée aux connaisseurs. Je trouve que le dernier morceau de l’album, « Walls Of The Soul », c’est vraiment ça. Il est fait spécialement pour ces gens. Avec un peu chance, ils admettront, comme nous, que c’est la perle de l’album. C’est un long morceau, il fait huit minutes, avec une longue intro à la batterie, il nécessite une grande capacité d’attention, mais je trouve que c’est l’une des meilleurs de l’album.

En dehors du groupe, tu es aussi professeur. Tu as évoqué tout à l’heure ton ouvrage sur la batterie intitulé Polymath. Tu en as fait la promotion en disant que c’est « probablement le premier livre sur la polyrythmie où l’on ne se perd pas dès la deuxième page ». La polyrythmie est un sujet assez complexe ; comment as-tu fait pour le rendre plus accessible ? J’imagine que les lecteurs devront lire le livre, mais en résumé, quelle est ta méthode ?

C’est le fait qu’on ne soit pas obligé de trop vite en arriver à augmenter la complexité. Il faut se calmer sur la complexité et rester sur la base de la polyrythmie, en essayant de faire des exercices avec seulement ça. Beaucoup de livres sur la polyrythmie ne font pas ça. Dès la seconde ou troisième pas, ils augmentent la complexité. Je suis un batteur polyrythmique professionnel et même pour moi, c’est déjà super complexe et je n’arrive plus à jouer ! Détendez-vous. Restez sur des choses simples. Jouez une polyrythmie où peut-être l’autre main peut faire de petites variations, pas trop complexes. Idem pour la double grosse caisse : n’y allez pas sur des tempos super élevés, faites simple. Ça fait maintenant vingt ans que je travaille comme professeur de batterie et que j’enseigne à des professionnels et semi-professionnels, et je vois comment ça se passe. Je sais ce qu’ils sont capables de faire et je sais ce que d’autres gens ne sont pas capables de faire. Ce n’est donc peut-être pas un livre pour les super pros qui veulent partir sur des rythmes super bizarres, avec dix membres qui jouent des trucs différents. C’est pour les batteurs débutants et confirmés qui veulent s’essayer à la polyrythmie. Et c’est aussi pour les professeurs, car ils n’ont pas de livre pour enseigner ça. Il n’existe pratiquement aucun livre avec des exercices simples. Il n’y a que des trucs supers complexes, or c’est dur d’enseigner avec ça. C’est toute l’idée de mon livre.

« A chaque fois que Gojira vient en Hollande, ils nous attribuent le mérite de les avoir fait sortir de France, leur permettant ensuite de rencontrer un succès mondial. »

Quelle chanson serait, pour toi, la quintessence de la polyrythmie ?

Les polyrythmies dans Textures sont difficiles. Il y en a deux que je peux mentionner : bien sûr « Laments Of An Icarus », avec cette cloche super étrange par-dessus le rythme d’intro, et probablement « Shaping A Single Grain Of Sand ». Il y a un batteur de jazz qui a fait une analyse de ce dernier sur YouTube pour disséquer comment je jouais les rythmes, et il a aussi fait une autre vidéo sur les rythmes particuliers. Cette chanson est super complexe. Je peux apprendre à des élèves à la jouer et au bout d’une semaine, je n’ai pas encore fait la chanson complète. Cela dit, ça n’a pas grand-chose à voir avec le fait d’avoir une bonne composition, car tout le monde peut balancer des parties complexes dans son morceau ; c’est ce que font beaucoup de groupes et c’est ce que nous avons fait par le passé, mais pas sur ce nouvel album.

J’aurais imaginé que tu mentionnerais un morceau de Meshuggah…

Ah, je pensais que tu parlais de morceaux de Textures, mais c’est sûr que nous avons été très inspirés par Meshuggah. Une fois, j’ai demandé aux gars de Meshuggah où eux avaient pris ça, car il devait bien y avoir un moment – sûrement à l’époque de l’EP None, juste avant Destroy Erase Improve, car ils avaient une chanson qui faisait [chante un des rythmes de « Gods Of Rapture »] – où le guitariste est allé à la salle de répétition et où Tomas Haake a sorti cette polyrythmie, et ils étaient là : « Oh bordel, qu’est-ce qui se passe ?! » Ça s’est forcément passé comme ça, mais j’ai demandé à Mårten Hagström il y a peut-être quinze ou vingt ans : « Est-ce qu’un tel moment s’est produit ? » Et il a répondu : « Non, je ne vois pas de quoi tu parles. » J’étais là : « Mec, comment c’est possible ?! » [Rires] Mais oui, nous avons énormément été inspirés par Meshuggah, c’est là où tout a commencé pour nous. Pas pour tout le côté prog, parce que j’écoutais Yes et Pink Floyd avant, mais pour ce qui est du metal, c’était le truc nouveau l’époque.

De nombreux batteurs t’ont cité comme une de leurs sources d’inspiration pour ton jeu complexe et novateur, comme Chris Adler ou les membres de Tesseract et Periphery. Qu’est-ce qui, dans ton approche de la batterie, parle tant aux autres batteurs ?

C’est intéressant. Je pense qu’ils peuvent entendre que la chanson est construite autour de la batterie et que chaque partie est très bien pensée. On peut entendre un batteur qui ne joue pas juste un roulement quelconque. Je veux toujours faire des choses différentes. La troisième raison est que, peut-être pour ces gars et même pour Baard Kolstad de Leprous… Anecdote amusante, je suis tombé sur lui à l’aéroport de Santiago au Chili. Il est venu me voir et il a dit : « Stef, tu te souviens de moi ? » J’ai répondu : « Mec, bien sûr que je me souviens de toi ! » Et il ajouté : « Je t’ai écrit un e-mail il y a dix ans quand j’avais quinze ans, tu te souviens ? » « Oui, je me souviens. Tu avais quinze ans ? » « Ouais, j’étais un énorme fan de Textures. » Maintenant, c’est l’inverse, Leprous sont les grands et Baard est le professeur. C’était cool. Mais je pense que pour ces gars, j’étais un peu en avance sur mon temps avec Textures et les éléments de fusion que j’ai mis dans notre musique – je n’écoute pratiquement jamais de jazz, mais j’étais assez fan de rock fusion. Ça fonctionnait pour eux, surtout au troisième album Silhouettes, ces polyrythmies et ce type de composition étaient vraiment leur tasse thé. C’est un sacré compliment de leur part.

Tu as commencé à enseigner très jeune, à dix-huit ans, et tu as maintenant ta propre école de musique, Het Popstation, à Utrecht. Qu’est-ce qui t’a donné envie d’enseigner ?

Comme j’aime être en contact avec les gens, je trouve tout simplement que c’est du temps de qualité. Pourtant, je suis quelqu’un de très timide, ce qui est étrange. Surtout quand j’étais jeune, j’étais presque socialement inadapté, mais si je suis allé à la rencontre de plein de gens, c’était peut-être, justement, pour surmonter ma timidité et grandir, car mon comportement naturel est de dire : « Ok, je ne vais pas aller à la fête » [rires]. Mais j’ai aussi un sentiment d’apprentissage extrêmement intense, en permanence. Je suis curieux de tout. C’est presque maladif. « Tu as vu ces nuages ? C’est quoi ? Je vais regarder dans Wikipédia comment ça s’appelle. » Je m’intéresse énormément à la politique, à la géographie, etc. J’ai acheté un livre sur Paris quand j’avais huit ans, et ce n’était pas un livre pour enfants [petits rires]. C’est aussi enraciné dans ma famille. Mon père est exactement comme ça aussi. Ma compagne est comme ça. Le monde est une sorte de jardin d’Eden de sujets et tu peux t’émerveiller tous les jours. C’est pareil avec la musique. En ce moment, par exemple, je suis à fond dans Depeche Mode, je décortique les chansons, les albums, etc. Ça donne tellement de profondeur à la vie, à son esprit, et procure tellement de bonheur de voir tout cet art et ces sujets fleurir.

« J’ai un sentiment d’apprentissage extrêmement intense, en permanence. Je suis curieux de tout. C’est presque maladif. Le monde est une sorte de jardin d’Eden de sujets et tu peux t’émerveiller tous les jours. »

As-tu été inspiré par d’autres professeurs ?

Ouah, c’est un sujet vraiment intéressant, personne ne me pose jamais ce genre de question sur les professeurs, alors que c’est hyper central dans ma vie. Je suis très influençable – c’est-à-dire que, souvent, les gens peuvent m’influencer. J’ai été influencé quotidiennement par toutes sortes de personnes. C’est aussi ce que je dis à mes étudiants : « Je suis peut-être votre influenceur, mais vous m’influencez également. » Puis je commence à donner des exemples : « J’aime le fait que toi, tu fasses ci et ça » ou « Tu m’as fait découvrir ça, c’était vraiment cool ! » Tout le monde dans mon environnement m’inspire. J’aime avoir un certain nombre de gens autour de moi qui ont une sorte de mentalité de soldat, comme ce que j’ai dit au sujet de Jochem. Ma compagne et quelques-uns de mes amis comme ça ont de grandes capacités intellectuelles mais aussi un esprit fort, ils ne lâchent rien. Ce sont des gens adorables qui ont un côté doux, mais aussi un caractère d’acier et buté. Ce sont des personnalités fortes, pour ainsi dire, avec de la profondeur et de multiples strates à offrir. Je pourrais écrire tout un livre sur les professeurs, sur moi, en tant que professeur, sur les gens qui m’ont appris des choses ou sur les gens à qui j’enseigne. C’est un sujet sans fin.

Est-ce qu’être professeur t’aide au sein de Textures ?

Oui, je crois que tout le monde grandit en tant que personne et en tant que musicien quand il enseigne. Tu en retires énormément d’inspiration et les interactions avec autrui offrent un véritable miroir. Tu es confronté à la question : « Peux-tu aider cette personne d’une façon ou d’une autre ? », et alors tu dois trouver un plan avec cette personne ou, au moins, tu dois pédagogiquement voir ce dont l’autre personne a besoin. C’est extrêmement intéressant. Je n’arrêterai jamais de faire ça. C’est presque un truc spirituel, notamment quand tu as des enfants et que tu dois leur apprendre des choses. C’est un peu pareil qu’enseigner à des étudiants : il faut voir pédagogiquement ce dont il ou elle a besoin pour grandir. Or j’aime les choses qui grandissent. Fut un temps j’avais un grand jardin potager, j’ai quatre entreprises, une école à moi avec trois cents étudiants, j’enseigne au conservatoire, je fais des cliniques, j’ai écrit un livre, j’ai deux groupes… Je suis dans un autre groupe qui sortira un album dans quelques mois ou semaines et qui traite de sujets politiques, et je chante dedans, je n’y joue pas de la batterie. Ça s’appelle Zeitwende, c’est super heavy, plus que le dernier Textures – le mix du futur album est hyper percutant –, mais plus dans une veine à la Nine Inch Nails, Tool et A Perfect Circle, pas très prog, mais quand même un peu. Ça peut paraître bizarre, des gens sont surpris : « Vraiment, Stef chante ? Qu’est-ce qu’il fout ? » Bref, j’aime aborder la vie sous différents angles, mais ça se planifie et il faut le faire correctement, sinon on échoue.

Tu as également étudié le journalisme. Qu’as-tu conservé de ta formation de journaliste ? Est-ce que ça t’apporte une perspective différente, une autre façon de penser ?

En un sens, oui. J’ai un intérêt pour plein de sujets, et l’un ceux-là est le syndrome du jumeau disparu. Deux de mes proches en souffrent, mais c’est aussi un sujet intéressant, ça m’a donné envie de lire dessus et c’est ainsi que c’est devenu une chanson de Textures sur le nouvel album, « Vanishing Twin ». Donc, d’une certaine façon, cette mentalité journalistique fait encore un peu partie de moi. En fait, cette dernière est beaucoup plus importante dans mon autre groupe dans lequel je suis chanteur. Dedans, chaque texte, chaque chanson, a un côté très journalistique. Nous écrivons sur des histoires qui ont eu lieu, ce qui implique que je dois faire beaucoup de recherches. J’adore faire ça. En fait, j’en ai un peu marre aujourd’hui des paroles super complexes et énigmatiques dans le metal. Je ne comprends pas. Je préfère l’approche à la Rage Against The Machine, avec le côté politique ou à faire une déclaration, le fait d’aller directement dans les émotions, de savoir tout de suite de quoi le chanteur parle. Ça me plaît.

Interview réalisée en visio le 9 décembre 2025 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Jeroen Aarts.

Site officiel de Textures : texturesband.com.

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