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Interview   

Jonathan Hultén en quête d’équilibre


Les métamorphoses sont au cœur de l’art de Jonathan Hultén : ça tombe bien, car ces dernières années ont été riches en changements pour le musicien. Entre ses débuts en solo et les réinventions qu’ils ont exigées et son départ du groupe dans lequel il était depuis son adolescence, Tribulation, Hultén a dû faire preuve d’agilité, de détermination et de créativité. Ce sont ces expériences distillées, entre autres, qui font le cœur de son second album, Eyes Of The Living Night. Plus vaste et varié que son prédécesseur, l’enchanteur et épuré Chants From Another Place, il est pour le musicien l’occasion de retrouver son équilibre et de poursuivre sa voie.

Réfléchi et sincère, Jonathan Hultén revient sur les étapes marquantes de cette nouvelle carrière, sur ses aspirations, ses doutes et ce qui lui tient à cœur : l’exploration et la contemplation, le chemin plus que la destination, et le mariage moins du ciel et de l’enfer que de son monde intérieur et du monde extérieur…

« Tout est basé sur la chanson. […] Ce processus ressemble à une forme de sculpture ou d’excavation : j’ai l’impression que la chanson existait déjà dans cette atmosphère et que je n’ai qu’à soulever différentes couches pour la révéler. »

Radio Metal : Nous t’avions interviewé en 2018, alors que ta carrière solo commençait juste et que tu venais de sortir ton EP The Dark Night Of The Soul. Entre-temps, tu as sorti deux albums – le second va sortir dans quelques semaines – et The Forest Sessions ; tu as aussi quitté le groupe dans lequel tu étais, Tribulation, et tu as beaucoup tourné, comme toujours. Pour commencer, un mot sur ton premier album peut-être, Chants From Another Place : c’était comment de faire un album entier tout seul et que t’a appris cette expérience ?

Jonathan Hultén (chant, guitare) : Chants From Another Place a pris forme sur une période de presque dix ans, alors que je jouais dans un groupe, donc cet album a eu le temps de se développer naturellement et de devenir ce qu’il a fini par être. C’est très différent de la façon dont j’ai travaillé pour le nouvel album, Eyes Of The Living Night : j’ai commencé à l’écrire début janvier 2023, il n’y a même pas deux ans. Chants From Anoter Place, c’était l’opposé : il y a tellement de versions de moi différentes accumulées au fil des années qui vivent dans cet album… Quant à ce que j’en ai appris… Je ne savais rien du tout quand j’ai commencé à l’enregistrer. Je n’avais aucune notion de production, j’avais vraiment très peu de connaissances techniques. C’étaient seulement la musique, la composition et le fait de créer des choses qui m’intéressaient. Ce premier album a donc été mes premiers pas hésitants dans la direction de produire moi-même ma musique. Ça a été une étape très importante.

Tu disais à l’époque que tu étais dans une démarche de quête, que tu cherchais à t’ouvrir aux possibilités de changement pour voir ce qui pourrait en émerger. Est-ce que c’est ce qu’a été ce premier album ?

Absolument. Je ne me souviens pas de ce que j’ai dit à l’époque, mais ça a beaucoup de sens. C’est drôle, parce que ces mots décrivent toujours ce que je ressens : j’ai l’impression de m’ouvrir de plus en plus aux différentes manières qu’ont les choses de se matérialiser, aux différentes directions que je pourrais prendre… Je pense que je le ressens un peu différemment d’à l’époque, mais c’est en tout cas un cheminement, fondamentalement.

Tu as signé sur Kscope. Comment as-tu choisi ce label ?

À l’époque, je travaillais avec le tour manager de Tribulation, Leif Jensen, qui a une entreprise [Clandestine Music] où il travaille avec Ula Gehret, avec qui j’ai un peu travaillé aussi. J’ai pris contact avec Ula et il m’a aidé à trouver un label. Il en a contacté quelques-uns et Kscope s’est montré intéressé. C’est aussi simple que ça. Nous nous sommes mis à collaborer immédiatement. À l’époque, l’album et la première vidéo étaient prêts. Le concept leur a plu, j’étais très content qu’ils soient intéressés. Ça se passe très bien. Nous approfondissons notre collaboration, et avec ce second album, j’ai l’impression que nous passons à la vitesse supérieure, ce qui est super.

Là où The Forest Sessions avait quelque chose de minimaliste, le nouvel album, Eyes Of The Living Night, est quant à lui plus varié, plus large, mêlant des instruments et des styles différents. Comment as-tu incorporé ces nouveaux éléments sur cet album que tu as fait beaucoup plus rapidement que le précédent ?

Oui, le processus était complètement différent. J’ai dû complètement réinventer ma manière de faire les choses. La façon dont Chants From Another Place s’est fait, ces débuts en douceur, cette montée en puissance lente et organique, ça ne se reproduira jamais, je crois… The Forest Sessions était un projet un peu étrange, une sorte d’entre-deux : il ne contient pas de nouvelles chansons, mais des chansons déjà existantes retravaillées. C’était un processus spécial. Mais pour le nouvel album, Eyes Of The Living Night, je suis vraiment reparti de zéro. J’avais beaucoup d’idées quand je m’y suis attelé début 2023, mais j’ai tout repris de toute façon, et pour quelques mois, jusqu’à une tournée que j’avais en mars, je crois, j’ai écrit énormément d’esquisses et d’idées chaque jour lorsque je répétais. Dès qu’une idée me venait, je l’enregistrais rapidement pour saisir l’instant, et après ces trois mois, en avril, je me suis posé pour passer en revue tout ce que j’avais et choisir les idées auxquelles je voulais consacrer plus de temps, celles qui résonnaient le plus en moi. À partir de là, j’ai passé beaucoup de temps sur des chansons que je n’ai même pas incluses dans l’album – d’abord une cinquantaine peut-être, puis trente, puis vingt, etc. Toute l’année 2023 a été un processus de filtrage pour arriver aux chansons qui sont finalement sur l’album, de raffinement des idées que je voulais exprimer. Et même quand j’ai commencé l’enregistrement en décembre 2023, tout n’était pas encore en place, certaines choses étaient toujours en cours.

Le piano ou le clavier est un élément central de certaines chansons. Comment as-tu travaillé avec tous les nouveaux éléments que l’on peut entendre sur l’album ?

Je savais que je voulais une chanson au piano. J’ai toujours aimé l’idée de petits interludes, des morceaux instrumentaux qui créent une atmosphère et transmettent des émotions d’une façon différente des chansons plus typiques avec paroles, couplets, refrains, etc. Les morceaux instrumentaux ont quelque chose d’unique et j’écoute beaucoup de musique instrumentale. Donc l’idée d’une chanson au piano a toujours été là, mais peut-être que je suis allé plus loin cette fois-ci, avec une chanson seulement au piano, sans même y ajouter d’autres sons ou textures atmosphériques. Sur l’album précédent, il y avait une chanson intitulée « The Fleeting World » qui avait du piano, mais aussi des cordes et d’autres choses à l’arrière-plan. Elle était plus stylisée, avait plus d’éléments esthétiques. J’essaie de me jeter à l’eau et de tenter les idées qui résonnent le plus en moi, et dans ce cas, c’était avec une chanson au piano.

« Les voyages peuvent être fait intérieurement autant qu’extérieurement, en allant dans des lieux différents, en rencontrant d’autres gens, en marchant dans la nature, en faisant un pèlerinage… Ce que tu fais dans le monde extérieur, tu le fais aussi en toi. »

Au début, tes chansons étaient bâties autour des harmonies vocales et de la façon dont elles enveloppent le chant principal et la guitare. Ce n’est plus toujours le cas…

Tout à fait, c’était un concept. À vrai dire, c’est le projet lui-même qui était intitulé Chants From Another Place à l’origine, le projet et le concept. Ce concept était d’avoir des compositions fondées sur la guitare avec trois harmonies à la fois au maximum. C’était un chouette petit concept à partir duquel créer des chansons, mais surtout maintenant que j’ai quitté le groupe, il m’a semblé nécessaire de l’élargir un peu, de ne pas me limiter à quoi que ce soit mais de suivre mon intuition.

Tu sembles de plus en plus à l’aise en tant que chanteur, ta voix brille et est à l’honneur tout au long de l’album. Comment as-tu abordé cette dimension sans cette contrainte des trois harmonies ?

Merci. J’écoute la chanson, tout est basé sur la chanson : je commence avec une esquisse, juste une mélodie, ou une émotion, une atmosphère, une ambiance que j’ai captée et que je développe ensuite. Ce processus ressemble à une forme de sculpture ou d’excavation : j’ai l’impression que la chanson existait déjà dans cette atmosphère et que je n’ai qu’à soulever différentes couches pour la révéler. Pour comprendre la chanson, j’essaie différentes idées. Par exemple, pour une chanson, j’ai essayé de remplacer la guitare par le piano. C’est moins l’instrument qui importe que la chanson elle-même, c’est la plus grande priorité, c’est ce qui permet qu’elle soit la plus elle-même possible, de trouver l’expression qui lui conviendra le mieux. C’était une forme de recherche : j’ai essayé des sonorités différentes, peu importe l’instrument. J’étais plus concentré sur la composition et la voix principale car c’est une part très importante de la manière dont une chanson est reçue.

En live, ta musique est relativement épurée – pas tout à fait minimaliste, mais tu es seul sur scène, avec toutes les limitations que ça implique. Est-ce que tu penses aux concerts lorsque tu composes ou est-ce que la question se pose plus tard ?

C’est une bonne question parce que par le passé, c’est clairement quelque chose que j’aurais eu en tête, que j’aurais pris en considération. Dans un groupe de rock, il y a cette idée que tu dois être capable de jouer ta musique live avec le moins de moyens possible, par exemple une guitare, une autre guitare, une basse, une batterie et une voix. Lorsqu’en tant que groupe [avec Tribulation] nous avons fait le choix d’inclure des backing tracks pour élargir un peu notre palette, nous nous disions encore : « Est-ce qu’on devrait vraiment faire ça ? On ne peut pas aller trop loin dans cette direction, il faut qu’on puisse jouer notre musique comme elle est sur l’album. » C’est toujours une question d’équilibre. Et je crois que j’ai conservé cette logique dans mon projet solo, surtout au début : « Il faut qu’il n’y ait que trois harmonies vocales et une guitare, rien d’autre. » Mais c’est un idéal que je n’ai gardé qu’un temps parce que je me suis rendu compte que sur le long terme, ce qui est le plus important pour moi, c’est de jouer quelque chose de plus grand que ce que je peux produire avec seulement ma voix et une guitare. En tout cas, c’est ce que je me suis dit il y a quelques années. Donc j’ai intégré quelques backing tracks avec les harmonies vocales pour étoffer un peu le set, lui donner un peu d’ampleur. La raison pour laquelle mon installation est telle qu’elle est en ce moment, c’est que j’ai eu l’impression que ce n’était pas suffisant d’avoir des voix préenregistrées. Ça me semblait trop : ici aussi, c’est une question d’équilibre. Si quelque chose qui est habituellement au second plan se retrouve au premier, si l’équilibre entre les enregistrements, la guitare et la voix n’est pas juste… Là, j’avais l’impression que c’était trop. Donc j’ai essayé de trouver une façon de créer ces harmonies en temps réel. J’ai désormais une installation plus complexe avec un logiciel qui peut reproduire des harmonies et les générer en temps réel durant la performance. En résumé, c’est toujours une question d’équilibre, et parfois je pense au live au moment de la composition, mais la plupart du temps, non. Ce à quoi je pense le plus, c’est à faire la meilleure chanson possible, à me concentrer sur la chanson et rien d’autre. Ensuite, recréer ces chansons en live, c’est un autre défi.

L’album est coproduit avec Ola Ersfjord, mais tu es en charge tout le processus, de l’écriture à la production en passant par les visuels, etc. Est-ce que c’est important pour toi d’avoir ce contrôle sur toutes les dimensions de ton projet ?

C’est important. Enfin, ce n’est pas nécessairement que c’est important, mais comme c’est un projet solo, qui n’implique qu’une personne, c’est difficile de faire en sorte que les choses se fassent sans être impliqué à chaque étape du processus. S’il y a une chose qui me manque dans le fait d’être dans un groupe, c’est que toutes ces tâches et ces rôles peuvent être distribués entre les membres. Ça permet de se partager la charge de travail et ça simplifie et accélère les choses. Parfois, j’ai l’impression que tout avance très lentement parce que je ne peux me concentrer que sur une chose à la fois. Par exemple, si je fais un clip, je ne fais que ça pendant quelques jours, puis je vais peut-être passer deux jours sur une interview écrite… Ce serait bien de ne pas dormir, je crois [rires]. À l’avenir, j’aimerais beaucoup travailler en équipe, avec des personnes différentes. Ce serait vraiment chouette.

« Le cercle de décorations que j’utilise est à l’origine censé être utilisé pour les mariages, et je trouve que cette métaphore fonctionne très bien : pour moi, le concert est la cérémonie du mariage du monde intérieur et du monde extérieur. »

Le premier extrait de l’album est intitulé « Aterlife ». Ça évoque le thème de la renaissance, qu’on retrouve beaucoup dans ton travail, même à l’époque de Tribulation. Est-ce que c’est ce que cet album représente, pour toi ?

Une vie après le groupe ?

Oui, ou en tout cas après ce que tu as fait jusqu’à ce moment-là ? On dit souvent que le premier album d’un projet n’est pas le plus difficile parce qu’on y met tout ce qu’on a fait depuis le début, alors que pour le deuxième, il faut tout reprendre à zéro, il y a des attentes…

Oui, c’est vraiment ce qu’il s’est passé dans ce cas. J’ai dû tout reprendre à zéro et vraiment réimaginer ce que je fais. En ce qui concerne la chanson « Afterlife », elle parle de quelque chose de plus général. D’une certaine façon, elle évoque aussi des événements réels, de vraies expériences, mais pas vraiment de façon spécifique. Beaucoup de mes chansons fonctionnent comme ça. Elles peuvent s’appliquer à différentes situations dans la vie, et elles peuvent être inspirées par beaucoup de situations similaires dans la vie. Dans le cas d’« Afterlife », il s’agit, pour résumer, de ces moments quand tu te sens perdu, que tu as perdu ta voie, et qu’il faut que métaphoriquement, tu parcoures un labyrinthe pour retrouver les morceaux de toi que tu as perdus en route et redécouvrir ta raison d’être et ta voie. Donc oui, ça peut totalement s’appliquer à ma situation actuelle, ou celle de ces derniers temps, mais c’est avant tout un processus émotionnel qui, j’ai l’impression, a tendance à se reproduire encore et encore sous des formes différentes tout au long de la vie.

Cette idée de retrouver des parties de toi que tu as perdues au fil du temps – est-ce que c’est l’objectif de ce projet, d’une certaine façon ?

Intéressant… Oui ! Je dirais que c’est clairement une partie de ce projet, surtout en ce moment, une façon de chercher une manière d’aller de l’avant. Mais en même temps, je crois que c’est quelque chose que nous essayons tous de faire en permanence, mais de façon différente. Mais oui, peut-être que tu as raison, peut-être que c’est l’une des fonctions que ce projet peut avoir pour moi personnellement, presque une méthode thérapeutique ou quelque chose de cet ordre.

À peu près tout ce que tu as sorti pour le moment prend la forme d’un voyage ou d’une quête à travers des endroits et des paysages différents, mais c’est aussi un voyage intérieur pour toi comme pour l’auditeur. C’est comme ça que tu l’envisages ?

Absolument, oui. Les voyages peuvent être faits intérieurement autant qu’extérieurement, en allant dans des lieux différents, en rencontrant d’autres gens, en marchant dans la nature, en faisant un pèlerinage… L’idée est toujours, il me semble, que ce que tu fais dans le monde extérieur, tu le fais aussi en toi, et qu’en fin de compte, c’est cette partie intérieure qui est la plus importante parce que c’est là que le changement peut se produire. Par exemple, c’est vraiment très triste je trouve – ça m’est arrivé – de partir en voyage et d’en revenir avec l’impression que rien n’a changé [petit rire]. Le trajet intérieur est tout aussi important, voire plus important encore, et peu importe la façon dont il est fait. Si tu peux vraiment partir en voyage, c’est très bien, mais je suis sûr que c’est aussi possible en travaillant sur soi-même. Peu importe où tu te trouves. Mais ça aide de pouvoir partir, et c’est peut-être pour ça – ce n’est qu’une supposition qui vient de me passer par la tête – que voyager est si important pour autant de gens : pour ce cheminement intérieur qu’avec un peu de chance, le voyage permet.

Cette idée de changement transparaît tout au long de l’album, il y a par exemple une mélodie de « Song Of Transience » qu’on retrouve au piano dans le morceau suivant, « Through The Fog, Into The Sky »…

Tout à fait. Plus précisément, je vois la chanson au piano comme la transition vers l’autre face de l’album : je les vois comme la face lune – les six premières chansons – puis le morceau de transition au piano, puis la face soleil, où tu émerges de l’autre côté de tourments, commences à envisager un avenir plus radieux, et te mets en route sur un nouveau chemin. Donc c’est un voyage.

Ce choix fait que ta musique a quelque chose du conte, de la légende, du folklore – de la saga, comme le suggère le titre de la première chanson. Est-ce que ce sont des choses qui t’inspirent ?

J’aimerais beaucoup pouvoir explorer ça un peu plus en profondeur et peut-être écrire quelque chose là-dessus, parce qu’il y a beaucoup à dire. J’aime le format, je crois, il me fait penser aux contes de fées, et j’aime les éléments qui le composent. Il y a aussi des choses comme le monomythe, le voyage du héros, qui consiste en plusieurs étapes qui ont tendance à bien refléter différents moments de la vie, différentes étapes de certaines épreuves… On s’y retrouve, pour une raison ou pour une autre. Il y a dans ce voyage quelque chose que nous nous retrouvons à faire encore et encore, sous des formes différentes. Ça forme presque une spirale : le parcours est similaire, mais ça ne se passe pas au même endroit, et soit on monte, soit on descend. Chaque nouveau cycle de notre voyage est une expérience à la fois nouvelle et familière, et c’est ce que j’espère accomplir lorsque je choisis le subtil fil narratif qui détermine l’ordre des chansons. J’espère que la structure, la façon dont les chansons s’enchaînent et leur contenu évoquent cette impression familière, qu’ils donnent l’impression d’avoir traversé quelque chose lorsqu’on écoute l’album : « C’était tout un cycle, et maintenant il recommence dans un nouvel endroit. » Comme une petite vie, toute une petite partie de vie en un album. Comme les légendes et les contes, qui sont différents à chaque fois que tu y reviens au cours de ta vie et que tu as fait de nouvelles expériences.

« Les meilleures expériences que j’ai jamais eues, c’est quand je passais toute la journée posé au même endroit, en me déplaçant à peine, à regarder la surface lisse de l’eau et à voir la journée se dérouler, le soleil se déplacer dans le ciel, l’atmosphère se modifier au fil des heures… »

En raison de ce côté conte et de certains détails musicaux – du xylophone peut-être ? – il y a quelque chose dans cet album qui me fait penser à l’enfance. Est-ce une source d’inspiration pour toi ?

C’est intéressant parce que récemment, quelqu’un d’autre m’a fait la même réflexion… Pourtant, ce n’est pas quelque chose que j’avais en tête du tout. Le choix du célesta – je pense que c’est de cet instrument que tu parles – vient des bandes originales de films d’horreur qui nous inspiraient beaucoup dans Tribulation. Nous incorporions beaucoup de ça, mais dans des compositions metal. C’est vrai que dans le contexte de ce projet, le résultat est différent : dans une chanson comme « Falling Mirages », par exemple, ça en fait presque une berceuse.

Entre les deux albums, tu as sorti The Forest Sessions, où tu as retravaillé certaines de tes chansons et pour lesquelles tu as réalisé des vidéos qui, là aussi, racontent une histoire. Peux-tu revenir sur la genèse de ce projet ?

En 2020, la tournée que j’avais de prévue n’a pas pu se faire à cause du début de la pandémie en mars. À cette époque, beaucoup de groupes dont les tournées avaient été annulées ont fait des live streams, soit depuis leur salle de répétitions, soit depuis une salle louée pour l’occasion. Je me suis dit : « Peut-être que je pourrais faire la même chose, mais ça pourrait être cool de faire ça dans les bois ! » J’ai donc pris contact avec une équipe de tournage et nous en avons discuté, mais nous nous sommes rendu compte que ce serait techniquement compliqué, donc nous avons remis le projet à plus tard. Quelques mois plus tard, l’idée s’est transformée en huit clips différents tournés dans la forêt, et c’est devenu un projet artistique un peu dingue : nous nous sommes dit que nous allions aller dans les bois et tout filmer en vingt-quatre heures, sans dormir, en nous déplaçant d’un endroit à un autre : filmer, filmer, filmer, bouger, filmer, bouger, filmer… Et c’est exactement ce que nous avons fait ! Ensuite, nous avons passé l’année suivante, 2021, à faire le montage et à sortir les vidéos petit à petit. L’idée de les sortir sous forme d’album a émergé peu à peu, ce n’est pas quelque chose que nous avions en tête au départ. C’est un projet artistique qui a pris forme de façon complètement naturelle et spontanée.

Que ce soit sur scène ou dans ces vidéos où tu es en costume dans la nature, le contraste entre le côté dépouillé de ta musique et la sophistication de ton costume te fait paraître éthéré, presque surnaturel. Ça me fait penser à cette notion d’Autre que tu évoques souvent. Est-ce que c’est délibéré ?

J’aime ce côté mystique, surnaturel. Je vois la scène comme un lieu où monde intérieur et monde extérieur se rencontrent. La situation a un côté très trivial, c’est juste des gens dans une salle ordinaire, mais en créant une certaine atmosphère, on peut y faire apparaître son monde intérieur et lui donner une place dans cette salle : l’espace d’un moment, le monde extérieur et le monde intérieur se mêlent. C’est ce qui est magique dans les concerts : c’est le lieu où les expériences intérieures se manifestent physiquement. C’est quelque chose de très personnel, mais c’est aussi quelque chose que tu partages avec plein de gens en même temps, ce qui en fait quelque chose de très intime. C’est beau, je trouve. Le cercle de décorations que j’utilise est à l’origine censé être utilisé pour les mariages, et je trouve que cette métaphore fonctionne très bien : pour moi, le concert est la cérémonie du mariage du monde intérieur et du monde extérieur.

Pour poursuivre sur ces rapports entre monde intérieur et monde extérieur : quel est ton rapport à la nature ? Elle est très présente dans tout ce que tu fais…

Par le passé, c’est quelque chose que j’ai beaucoup romantisé. Je vis à Stockholm depuis plus de dix ans, mais avant ça, j’habitais près de la forêt, et je préférais aller dans les bois et y passer la matinée ou l’après-midi plutôt que de rester dans mon appartement. Souvent, je me posais quelque part et j’écoutais les oiseaux, ou de la musique, ou je regardais le soleil se coucher, ou je cassais la croûte [petit rire]… C’était une échappée hors de la vie citadine que je menais le reste du temps. Quand j’allais voir mes parents ou que je partais faire des randonnées, je passais beaucoup de temps dans la forêt. Les meilleures expériences que j’ai jamais eues, les moments où je me suis senti le plus en paix, c’est quand je passais toute la journée, de tôt le matin à tard dans la nuit, posé au même endroit, en me déplaçant à peine, à regarder la surface lisse de l’eau et à voir la journée se dérouler, le soleil se déplacer dans le ciel, l’atmosphère se modifier au fil des heures… Je ne me suis jamais senti aussi calme de toute ma vie et j’y repense souvent. En ce moment, je ne passe plus autant de temps dans la nature. Je suis tellement concentré sur le fait de, par exemple, enregistrer un album… J’ai passé six mois enfermé dans un placard pour enregistrer – j’ai enregistré l’album chez moi, dans mon appartement, dans mon dressing [rires]. C’est ça, mon studio. Donc depuis The Forest Sessions, ces deux dernières années, j’ai été très concentré sur les tournées et l’enregistrement, donc j’ai eu moins de temps pour la contemplation. Ça me manque, à vrai dire.

Dans une interview, tu as déclaré : « Plus tu consacres du temps à l’observer, y réfléchir et apprécier sa beauté, plus la vie semble mystérieuse. » Ce qui semble contre-intuitif, mais ce qui est très vrai, et résume bien ce que tu viens de décrire. De quelle manière est-ce que ça se reflète dans ton art ?

Ça s’est reflété de manière évidente dans The Forest Sessions, qui ont été partiellement inspirées par ces longues journées passées dans les bois, par la forêt comme un lieu de paix, de contemplation, un sanctuaire, mais aussi un endroit où je passe des coups de fil importants, par exemple ; j’ai pris beaucoup de décisions déterminantes en me promenant dans les bois. C’est donc un lieu important, mais dans mes paroles, encore une fois, c’est avant tout de processus intérieurs qu’il est question. Dans la plupart des cas, la nature est un symbole ou une métaphore pour des sentiments ou des émotions, ou même des mouvements, des mouvements intérieurs. Ce n’est pas nécessairement de véritables expériences dans la nature qu’il est question, encore que ça peut être parfois partiellement le cas ; ce n’est pas le plus important. Le thème central, c’est la vie intérieure.

« J’ai décidé de quitter Tribulation presque sur un coup de tête… Une partie de moi savait sans doute que c’était la bonne décision à prendre. Mais une autre partie de moi était juste en souffrance ; d’une certaine façon, je ne voulais pas partir. »

Il y a un côté « élémental » dans les titres des chansons d’Eyes Of The Living Night : ils évoquent rivières, océans, flammes, étoiles, tempêtes, brouillard… C’était aussi le cas de Where The Gloom Becomes Sound, le dernier album de Tribulation auquel tu as participé et que tu as en grande partie écrit. Est-ce que c’est une coïncidence, ou est-ce que tu étais dans le même état d’esprit, peut-être ?

C’est une bonne question. C’était un peu différent avec Tribulation, parce que le processus était quelque chose qui se produisait entre nous. Souvent, lorsque nous travaillions sur un nouvel album, nous nous rendions compte que nous avions commencé à écrire de notre côté des chansons avec presque les mêmes thèmes. Tribulation avait son propre processus qui n’était pas nécessairement inspiré par les expériences d’une seule personne – c’était plutôt quelque chose qui circulait entre plusieurs esprits créatifs, je crois.

À quel moment as-tu pris la décision de quitter le groupe et à quel point ça a changé ta vie en tant qu’artiste ?

Ça a profondément affecté ma vie en tant qu’artiste, c’est un changement complet de direction, de ce que je fais, de ma manière d’utiliser mon temps… Il y a évidemment des similarités, les processus sont proches – je pense qu’ils se ressemblent pour tous les artistes : tu cales des concerts, tu enregistres des albums… Mais ça se fait d’une manière complètement différente désormais. Et je n’avais jamais sérieusement envisagé de quitter Tribulation, mais je pense que c’était une décision qui s’était progressivement installée dans un coin de ma tête, peut-être. Un jour, nous avons fait une réunion, et presque sur un coup de tête… Ce n’est peut-être pas le terme approprié, mais en tout cas, c’est une décision que j’ai prise soudainement. Et ça a été… Disons qu’une partie de moi, celle qui avait cheminé pendant tout ce temps et voulait suivre une autre voix, savait sans doute que c’était la bonne décision à prendre. Mais une autre partie de moi était juste en souffrance ; d’une certaine façon, je ne voulais pas partir. Ça a été compliqué pendant une longue période, mais au bout d’un moment, je m’y suis fait et j’ai complètement accepté la situation, et maintenant, je me rends compte qu’en effet, c’était la bonne décision.

Ces derniers temps, tu as fait la première partie d’artistes aussi différents que Myrkur, The Cult ou Sylvaine : comment se sont passées ces tournées ?

Ça a été vraiment formidable. Le tout a pris à peu près une année – la tournée avec Sylvaine a eu lieu il y a un peu plus d’un an, celle avec Myrkur en avril, et celles avec The Cult en juin-juillet puis octobre-novembre… Je suis très heureux d’avoir pu le faire. Un an auparavant, je ne me serais jamais imaginé pouvoir faire quelque chose comme ça, je ne m’y attendais pas du tout. Je ressens beaucoup de gratitude : je suis content qu’ils m’aient demandé de prendre la route avec eux et le public a été formidable lui aussi, très chaleureux, ouvert, accueillant et enthousiaste… Je suis allé discuter avec les gens après mon set pendant les tournées avec The Cult et tout le monde a été très sympa et amical… Ça a été de très bonnes expériences.

Tu apparais en guest sur la chanson « The Invisible Past » de Crippled Black Phoenix. Comment s’est faite cette collaboration ?

Ça a été une super expérience. Tout s’est fait plutôt rapidement : j’ai tourné avec eux en 2017, donc nous avions déjà été en contact, puis ils m’ont demandé si je pouvais écrire des paroles et chanter sur cette chanson. À cette époque, je me préparais pour une tournée qui allait se passer en mars 2020, donc j’étais très occupé. Je leur ai dit : « Je vais le faire, et je le ferai bien, mais je ne peux y consacrer que tant de temps. » J’y ai consacré peut-être cinq jours en janvier 2020 et ça a été une expérience complètement différente de ce que j’avais pu faire jusqu’alors. Ça a été un soulagement, d’ailleurs, de faire quelque chose d’aussi différent. Je suis très heureux qu’ils m’aient fait confiance, le fait d’avoir eu cette opportunité m’inspire beaucoup de gratitude. Ça m’a aussi donné de l’inspiration pour essayer de nouvelles choses, et ça s’est retrouvé sur Eyes Of The Living Night. Je me suis dit : « Il y a plein de façons différentes de faire les choses », et certaines de ces options avaient été explorées auparavant à l’occasion de cette chanson pour Crippled Black Phoenix.

Qu’est-ce qui t’attend après la sortie de l’album ? Tu vas tourner aux États-Unis en première partie d’Uncle Acid AnT he Deadbeats, n’est-ce pas ?

En dehors de cette tournée aux États-Unis, je n’ai rien de complètement confirmé pour le moment. Des concerts sont en train d’être calés, mais c’est tout. Ce que j’espère pour l’année prochaine, c’est de trouver une équipe, ou de commencer à travailler avec d’autres gens ; que ce ne soit plus ce projet complètement DIY qu’il est depuis un moment maintenant. En tout cas, je suis très ouvert à ce genre de possibilités : en enregistrant l’album, il est devenu évident que ce serait super de travailler avec une agence pour l’organisation des concerts ou le merch, ou d’autres musiciens, ou un groupe… J’aimerais développer et élargir la performance live, peut-être y ajouter des danseurs… J’ai beaucoup d’idées et de rêves ; on verra bien comment les choses se matérialiseront !

Interview réalisée en visio le 19 décembre 2024 par Chloé Perrin.
Retranscription & traduction : Chloé Perrin.
Photos : Morgan Tjärnström.

Site officiel de Jonathan Hultén : jonathanhulten.com

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