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Interview   

Alkaloid : la science du divin


Le flux créatif des membres d’Alkaloid est tout simplement impressionnant, entre leurs autres formations – Obscura, Obsidious, Noneuclid, Eternity’s End, etc. – et les projets solos de certains, et évidemment la production discographique du groupe lui-même qui a sorti cette année Numen, ni plus ni moins qu’un double album massif.

Une heure dix de musique extrême, progressive, complexe, parfois un peu barrée. Des thématiques tout aussi folles et tarabiscotées, mêlant science, science-fiction et philosophie, se poursuivant d’un album sur l’autre, s’entrecoupant parfois dans un immense univers commun. Un univers qui n’a que peu de frontières, c’est même la raison d’être d’Alkaloid : ne s’imposer aucune limite. Forcément, certains trouveront la musique des Allemands difficile à digérer à la première écoute, mais ils ne demandent qu’une seule chose : qu’on leur donne une chance « et peut-être plus qu’une seule chance ».

L’échange ci-après avec le chanteur-guitariste Florian Magnus Maier alias Morean est à l’image de sa musique : riche et fournie. Le frontman y prend le temps de développer des idées variées et complexes, et d’aller au fond des choses. Et comme pour la musique d’Alkaloid, nous espérons que vous donnerez sa chance à cet entretien…

« Nous avons toujours beaucoup trop de matière avant de commencer à enregistrer un album. Rien qu’Hannes [Grossmann] écrit au moins l’équivalent de deux ou trois albums chaque année [rires]. »

Radio Metal : Numen est un double album chargé de musique. Comment vous êtes-vous retrouvés avec autant de matière ? Sont-ce les temps morts à cause de la pandémie qui ont mené à un tel flux créatif ?

Florian “Morean” Maier (chant & guitare) : Oui, en partie. C’est sûr que la pandémie nous a donné un peu plus de temps que d’habitude pour travailler sur nos chansons, mais en général, comme c’est un groupe de compositeurs – tout le monde écrit de la musique –, tu peux imaginer qu’au fil des années, entre les albums, de nombreuses chansons sont composées. Nous avons toujours beaucoup trop de matière avant de commencer à enregistrer un album. Rien qu’Hannes [Grossmann] écrit au moins l’équivalent de deux ou trois albums chaque année [rires]. C’est pourquoi il a son projet solo. Linus [Klausenitzer] a proposé onze chansons et au final, nous n’en avons utilisé qu’une seule pour cet album, « Shades Of Shub-Niggurath », sur laquelle j’ai travaillé avec lui. Le reste, il l’a utilisé pour son album solo, Tulpa, qui vient de sortir également. Idem pour le reste d’entre nous. Nous ne manquons donc jamais de matière. Le plus dur, c’est de savoir quelles chansons choisir. Nous avons conscience que c’est un album assez monolithique, qu’il y a beaucoup de choses dedans et que la majorité des autres groupes auraient fait deux ou trois albums avec ça [rires].

Quand le moment est venu, que les mix étaient prêts et que toutes les chansons étaient là après avoir été travaillées pendant des années – certaines ont déjà deux ans –, nous avons brièvement réfléchi pour savoir si nous pouvions retirer quelque chose, mais nous aimions trop toutes les chansons pour en supprimer une. Nous nous sommes dit qu’il valait mieux offrir plus que pas assez. Le label a ensuite suggéré que nous divisons ça en deux CD car ça faisait trop à absorber en une fois, ce dont je suis plus ou moins d’accord, mais ça a été conçu comme un album traditionnel avec une sélection de chansons. Le résultat est de toute façon toujours un peu plus long et chargé avec nous qu’avec d’autres groupes.

N’aviez-vous pas peur que, même en séparant sur deux CD, ce soit dur à digérer ? Car, en plus, c’est une musique complexe…

Oui, mais si je parle pour moi, en tant que compositeur, je préfère largement écrire quelque chose d’intemporel que quelque chose conçu pour être en phase avec les goûts du moment, car c’est ainsi que nous aimons notre musique et que nous écoutons de la musique. Nous aimons les musiques qu’on peut écouter cinq cents fois et qu’à chaque fois, on découvre quelque chose de nouveau. C’est aussi ce que nous offrons. Peut-être qu’au départ, ça peut paraître beaucoup, mais un CD, c’est pour l’éternité. J’aime l’idée qu’il y ait toujours une autre couche, un autre détail à découvrir. Ça correspond à notre manière de composer des chansons et nous aurions beaucoup de mal à faire autrement – ce serait plus difficile de nous contraindre que de composer beaucoup trop de chansons complexes [petits rires]. Le truc, c’est que nous avons beaucoup trop d’idées, il y a tellement de choses qui nous inspirent, et d’une certaine façon, nous avons besoin d’en faire des morceaux. A partir de là, on se retrouve avec la musique présente dans l’album.

Vous avez fait des sessions de composition à distance, via internet, plutôt qu’en étant ensemble dans une pièce…

Malheureusement, oui. Le truc, c’est que nous avons aussi fait les deux premiers albums comme ça, pour différentes raisons. Cette fois, en fait, nous avons commencé à travailler les chansons ensemble pour la première fois, mais la pandémie est arrivée et a bousillé ce plan, donc nous avons dû repasser par des échanges d’e-mails et tout. Ça va, ça fonctionne parce que la plupart des chansons ont un seul compositeur – il peut aussi arriver que l’un compose une base qu’un autre membre récupère pour en faire quelque chose. Jusqu’à présent ça n’a pas posé de problème, mais si un guitariste écrit une partie de batterie, ça peut certes être intéressant musicalement, mais le batteur est toujours meilleur pour trouver des idées de batterie sympas. Pour ce genre de chose, et pour bénéficier davantage de l’inspiration directe des uns et des autres, j’espère vraiment qu’avec le prochain album nous pourrons enfin travailler un peu ensemble sur les morceaux, car honnêtement, nous n’avons encore jamais fait ça alors que le groupe existe depuis dix ans, ce qui est un peu ridicule.

D’un autre côté, ne penses-tu pas que cette approche peut profiter à ce type de musique, en vous permettant peut-être davantage de réflexion, d’immersion et d’exploration ?

C’est sûr, et nous avons tous l’habitude de composer seuls. C’est notre mode de fonctionnement par défaut. Et je pense qu’aucun de nous ne renoncera à la liberté de faire ce qu’il veut, d’être aux commande de tout ce qui se passe de la première à la dernière note au sein d’une chanson, mais je pense que, même si on ne compose pas une chanson complète ensemble, c’est toujours bon pour certains détails d’interagir : « Peux-tu faire ci et ça dans ton solo ? As-tu des idées sur ce qu’on pourrait faire avec ces accords ? », car mes collègues ont toujours un regard intéressant, ils savent plein de choses, ils ont joué plein de styles de musique, etc. Mais si ce n’est pas possible de faire ça, tant pis, nous pouvons quand même composer chacun de notre côté. C’est juste une autre approche complémentaire que j’aimerais explorer un jour, car fut un temps où on faisait de la musique en se réunissant et en jouant ensemble, alors que de nos jours, ça arrive très rarement, parce que les musiciens vivent dans différents pays ou sont très occupés avec dix mille autres groupes, donc c’est très difficile de trouver le temps et l’argent pour régulièrement se réunir. J’espère que ça changera à l’avenir, maintenant que cette satanée pandémie est terminée, parce que j’ai aussi parfois envie de ressentir que j’appartiens à un groupe [rires], qu’il y a des gens qui jouent de la musique ensemble.

« Tout ce que les êtres humains peuvent dire sur Dieu est, par définition, des conneries, car personne ne sait. »

Le guitariste Danny Tunker a quitté le groupe en 2021, en pleine création de cet album – il a d’ailleurs contribué à « The Cambrian Explosion ». Etiez-vous surpris ou vous attendiez-vous à ce que ça arrive à un moment donné ?

En fait, Danny a fait la première ébauche de ce qui est ensuite devenu « The Cambrian Explosion » il y a cinq ans. C’était donc une vieille chanson qui était presque finie, mais pas complètement, et qui traînait. C’est un an ou deux après qu’il a eu sa crise et a dû quitter le groupe. C’était donc, disons, un résidu. Nous avons décidé que ce morceau était trop cool pour ne pas le finir et le produire. Evidemment, comme c’était une très mauvaise nouvelle pour nous que Danny nous quitte, nous étions contents d’avoir au moins une de ses chansons sur l’album, même s’il ne joue pas dessus. Nous sommes toujours de très bons amis, c’était une séparation très amicale. Ce n’était pas vraiment une surprise parce qu’il traversait des choses personnelles assez profondes ; il était au fond du trou et il fallait qu’il en sorte, donc nous avons dit : « Détends-toi, on fera sans toi pour l’instant et on verra. D’abord, fais ce qu’il faut pour que tu te sentes mieux et tu nous diras ce que tu auras décidé. » Il a fallu deux ans pour qu’il nous dise : « J’y ai bien réfléchi et j’en suis arrivé à la conclusion qu’il fallait que je prenne une autre direction dans ma vie. » Ça a pris du temps aussi parce qu’il ne voulait pas vraiment partir, le groupe est important pour lui. Nous avons essayé de le convaincre pendant deux ans de revenir, mais il a fait son choix. Nous l’acceptons et respectons sa décision, car le plus important est qu’il aille bien, mais nous aurions bien sûr préféré qu’il reste.

Il semblerait que vous ne l’ayez pas remplacé. Est-ce que ça veut dire que tu dois davantage t’impliquer à la guitare ?

Pour l’album, oui, parce que nous étions « seulement » deux guitaristes à nous partager le travail. Chris [Münzner] s’est chargé de plus de la moitié des guitares rythmiques et d’une bonne partie des solos, donc il a clairement eu plus de travail que sur les albums précédents, et moi un peu plus aussi. Quand Danny a annoncé qu’il ne pourrait pas être avec nous sur les concerts que nous avions prévus en 2019 – nous avions deux festivals –, il nous restait trop peu de temps pour trouver un bon remplaçant, donc j’ai essayé d’apprendre les parties de guitare de Danny du mieux que je pouvais en plus du chant, ce qui m’a fait faire un peu d’acrobatie mentale. Je ne sais comment, j’y suis arrivé, mais après, j’avais envie d’aller à l’hôpital car mon cerveau était complètement fracassé [rires]. Les parties guitares de Danny, en soi, sont un petit peu au-dessus de mon niveau, donc chanter en plus, c’est… pas quelque chose que je compte refaire si je peux éviter ! Bien sûr, pour l’année prochaine, nous avons envie de faire des concerts et jouer beaucoup plus, je suis à peu près sûr que nous le ferons avec un guitariste remplaçant. Nous sommes encore en train de plancher dessus, mais nous avons prévu de revenir sous la forme d’un quintet.

Apparemment, ça faisait longtemps que le terme « Numen » te trottait dans la tête. C’est un mot dont tu es tout de suite tombé amoureux. C’est du latin, ça signifie « divinité », « présence divine » ou « volonté divine », et tu t’y réfères comme étant « l’esprit ou le pouvoir divin qui préside une chose ou un lieu ». Qu’y a-t-il derrière ce mot pour toi ? Et quelle est ta vision de ce Numen ?

Ma vision personnelle de ce Numen est en fait visible sur la pochette de l’album ! [Rires] Je vais expliquer. Tout d’abord j’aimais beaucoup le son de ce mot, car ça sonne comme un mot que tout le monde connaît et qui a été longtemps utilisé, alors que ce n’est pas le cas. C’est un mot assez obscur, mais il est très concis et fonctionne dans toutes les langues. Je suis tombé dessus et j’ai cherché ce qu’il voulait dire. Avec la signification que tu as citée, j’ai trouvé que c’était un mot très court, concis et puissant pour une très vaste idée. La façon dont je l’ai compris est que c’est une présence divine tangible. Je suis complètement athée, donc le concept de Dieu n’a pas de sens pour moi, et ça a été un sujet que j’ai abordé dans les textes d’Alkaloid. Par exemple, The Malkuth Grimoire parle du fait que la Création peut exister sans avoir besoin de Dieu, qu’elle résulte des lois de la physique. Je n’ai donc pas changé de point de vue à cet égard, mais il s’avère que le mot collait parfaitement à la première de mes nouvelles chansons de la saga sur la sphère de Dyson. Cette saga, c’est une histoire de science-fiction qui se développe d’album en album – je l’ai commencée sur le premier et je n’ai pas voulu arrêter d’écrire de nouveaux chapitres [rires].

Dans le chapitre de la chanson « Numen », qui est devenue la chanson éponyme, la galaxie est reconstruite autour du trou noir central ; toute la galaxie devient un artefact cosmique visible à l’œil nu depuis d’autres galaxies. J’ai vu ça comme une sorte de phare illuminant l’univers ; tout le monde dans l’univers observable verrait que quelque chose est arrivé à la Voie lactée, que quelque chose se passe là-bas, que ce n’est plus un objet naturel, que c’est une structure monumentale construite par une civilisation galactique qui cherche à conquérir le cosmos. Ils ont maintenant conquis la galaxie et à partir de là, ils essayent de s’étendre vers d’autres galaxies. Cette catégorisation d’une civilisation galactique, sur la base de son niveau de développement, c’est l’échelle de Kardachev – un astronome russe. Ça commence avec le type 1, le contrôle de toute l’énergie de sa planète. Le type 2, c’est l’utilisation totale de l’énergie de son système solaire. Le type 3, c’est l’utilisation de l’énergie de la galaxie – c’est là qu’ils en sont dans ma saga. Le type 4, c’est l’utilisation de toute l’énergie de l’univers. A partir de là, cette civilisation, c’est grosso modo Dieu, car elle contrôle l’univers. Le type 5, c’est le contrôle du multivers. Le type 6, c’est le contrôle du multivers sur toute la ligne de temps. Ça devient un peu compliqué après le type 4, mais comme mes gars ont atteint le type 3, ils vont vers le type 4 et ils ont déjà construit cet objet que j’appelle le Numen. Et ce qu’on voit sur la pochette, c’est ce que l’artiste Christian Martin Weiss a créé à partir de la vision que j’avais en tête. On voit un objet incroyablement complexe construit à partir d’étoiles, de nuages de gaz, etc. entourant un trou noir supermassif. Je trouvais donc que tout ça allait bien ensemble et que c’était un bon titre pour l’album.

« Chaque être humain sur cette planète a douloureusement conscience de l’imperfection et des défauts de la vie. On a très envie d’un univers où tout fonctionne comme on aimerait, une sorte d’utopie, or afin d’avoir ne serait-ce qu’une vision de cette utopie, on a vite fait de supposer qu’une forme d’être divin est aux commandes de tout. Donc même s’il n’y a pas de Dieu, on aimerait vraiment qu’il y en ait un. »

Pour je ne sais quelle raison, je savais déjà avant The Malkuth Grimoire comment j’aimerais appeler les trois premiers albums. J’avais donc déjà ce mot en tête à ce moment-là, sans savoir pour quoi je l’utiliserais, c’était juste un mot. Des années plus tard, il s’avère finalement que mon intuition savait déjà que j’allais avoir besoin de ce mot. C’est sympa la façon dont les choses trouvent parfois d’elles-mêmes leur place.

D’après le communiqué de presse, « Numen essaye de regarder l’univers à partir d’une sorte de méta-perspective d’un Dieu imaginaire, comme si l’espace dans lequel tout se passe avait une voix et un rôle d’observateur et de façonneur de tout ce qui se passe ». N’est-ce pas une forme de panthéisme, finalement ?

Oui, on pourrait dire ça. Absolument. Le point le plus important pour moi est que s’il existe une divinité ou bien une créature ou une civilisation semblable à un Dieu – on peut assimiler ça autant à la civilisation de Dyson qu’aux dieux de Lovecraft et qu’aux autres histoires des chansons d’Alkaloid –, celle-ci ne vient pas d’ailleurs. Elle vient forcément de petits organismes insignifiants tels que nous, nés dans cet univers absurde, avec des mesures et distances ridicules, qui savent qu’ils vont mourir sans avoir la moindre idée de ce qui se passe avant et après la vie, car personne n’en est jamais revenu… Quand on y pense, notre vie est bien étrange. L’absurdité de tout ceci m’a toujours beaucoup inspiré. J’assume qu’il n’y a pas de Dieu, au sens religieux – je ne sais pas, peut-être qu’il y en a un ou peut-être pas, mais on n’est pas en position de pouvoir le juger. Donc tout ce que les êtres humains peuvent dire sur Dieu est, par définition, des conneries, car personne ne sait. Ce n’est que de la croyance. Il n’y a aucune preuve de quoi que ce soit, mais je pense que l’on veut que Dieu existe. Chaque être humain sur cette planète a douloureusement conscience de l’imperfection et des défauts de la vie. On a très envie d’un univers où tout fonctionne comme on aimerait, une sorte d’utopie, or afin d’avoir ne serait-ce qu’une vision de cette utopie, on a vite fait de supposer qu’une forme d’être divin est aux commandes de tout. Donc même s’il n’y a pas de Dieu, on aimerait vraiment qu’il y en ait un.

Comme je l’ai écrit dans le livret, cet album parle un petit peu du point de vue d’un Dieu imaginaire qui est au-dessus de l’univers, c’est un observateur qui regarde tout ce qui se passe dans cet univers et peut le façonner. Si vous pouviez faire quelque chose avec le tissu de l’espace-temps, que feriez-vous ? C’est la question la plus intéressante. La question n’est pas de savoir s’il y a un Dieu ou pas, car comme je l’ai dit, on ne peut pas y répondre, mais c’est intéressant de se demander ce qu’on ferait avec l’univers si on avait un temps et un pouvoir illimités. En ce sens, il y a un petit changement de perspective entre les albums. Le premier parlait de créer quelque chose de nouveau à partir des éléments qui sont déjà là. Liquid Anatomy parlait de la création de nouvelles parties, particules ou éléments. Numan parle plutôt de l’espace-temps au sein duquel tout se passe, donc sa modification même. Ce n’est pas un album conceptuel au sens strict, parce qu’il y a différentes histoires, mais j’identifie cette perspective d’observateur d’un méta-être imaginaire comme reliant les différentes histoires de l’album.

Tu es un homme de science et comme tu l’as dit, tu es athée, mais la dernière fois, tu nous avais aussi dit que tu te considérais comme quelqu’un de spirituel. Penses-tu qu’arrive un moment dans la pensée scientifique où la spiritualité entre forcément en jeu ? La science et la spiritualité sont-elles intrinsèquement liées, contrairement à ce qu’on pourrait penser ?

Ça peut arriver, mais bien sûr la grande différence entre la science et l’esprit – peu importe que ce soit la spiritualité ou la psychologie – est que la science traite de ce que l’on peut observer et mesurer, donc de choses qui ont une existence physique. C’est la base de la science, y compris des théories les plus folles sur l’univers, comme la théorie des cordes, par exemple. Ça fait que c’est très difficile pour la science de parler de l’esprit, car la seule chose que, jusqu’à présent, elle est capable de mesurer, c’est par exemple la chimie du cerveau. Les neurosciences peuvent regarder ce qu’il se passe dans le cerveau quand quelqu’un pense à ou ressent certaines choses. Mais la base physique de ce que l’on connaît de l’esprit reste très limitée. En d’autres termes, malgré tous les efforts de la science – qui sont fantastiques, y compris en psychologie – pour comprendre le cerveau, je pense que nous sommes loin d’une explication ou analyse scientifique sur ce qu’est l’esprit. En fait, c’est un problème assez complexe. Si on compare, par exemple, la santé physique et la santé mentale, la première est plus facile parce qu’on a une vision de la façon dont un corps saint est censé fonctionner, donc si quelque chose ne va pas, on le voit parce qu’on peut comparer avec une version qui marche normalement. On n’a pas une telle vision de l’esprit.

Comme je l’ai dit, la science tâtonne dans le noir, donc on ne peut parler de l’esprit que d’un point de vue subjectif. Je peux seulement dire comment je me sens et ce que je pense, et tu peux y réagir en supposant que tes déductions sur la base de ce que je te dis sont liées à ce que je ressens, mais ça rend tout ça très compliqué. Je pense que la science pourra nous aider à expliquer l’esprit seulement lorsqu’on aura trouvé des outils pour rendre visible ce qui, pour l’instant, est totalement invisible. C’est dur à prédire. Peut-être qu’on pourra mesurer des choses dans le cerveau à un niveau plus quantique. Peut-être qu’un jour, il s’avérera que l’esprit est beaucoup moins complexe qu’on aime le croire et peut-être que ce n’est qu’un tas d’hormones et de trucs biochimiques qui vont de droite à gauche. Peut-être que l’esprit est beaucoup plus prévisible et mécanique qu’on le croit. Mais ça pourrait aussi être l’inverse, c’est-à-dire que l’esprit est peut-être beaucoup trop complexe pour qu’un jour on parvienne à le décomposer en un lot de règles physico-mécaniques. Je ne considère pas ça comme impossible, surtout si on développe des instruments qui nous dévoileraient bien davantage les conséquences de l’activité mentale, alors on pourra peut-être avoir une explication systématique de l’esprit, mais pour l’instant, on en est loin.

« Que fait un artiste ? Il ouvre la porte de son esprit et invite le public à se promener dans ce qu’il parvient à montrer de ses rouages internes. »

Autant, musicalement, ça part dans tous les sens, autant il y a une cohérence thématique, un fil rouge, presque un arc narratif, dans les trois albums d’Alkaloid, et on y retrouve des liens avec Lovecraft, avec la saga Dyson, etc. Dirais-tu qu’au travers de ces albums, on entre dans ton esprit, justement, et qu’on suit l’évolution de ta pensée presque en temps réel – d’album en album – sur ces sujets ?

Oui, j’espère ! Ce que nous faisons, c’est que nous recherchons dans notre esprit et notre imagination les choses les plus intéressantes, fascinantes et captivantes possible, et ensuite nous les mettons sous une forme physique – enfin, la musique, ce sont des vibrations, mais ça reste physique, notamment sur CD – que nous pouvons partager avec d’autres gens. Que fait un artiste ? Il ouvre la porte de son esprit et invite le public à se promener dans ce qu’il parvient à montrer de ses rouages internes. C’est aussi vrai qu’il y a des narrations linéaires qui transitent d’un album à l’autre. En gros, sur le premier album, j’ai écrit ce que je voulais. Je savais que je voulais une base dans la science et dans ce qui existe vraiment, parce que c’est ce qui me fascine le plus – notre univers physique est tellement complexe et mystique qu’avec l’âge, je le trouve beaucoup plus intéressant que les mondes que les gens inventent, même si j’aime toujours ces derniers et que j’en invente moi-même –, pour créer mes visions de fantasmes ridicules. Mais je n’avais pas vraiment de plan sur la façon dont ça se développerait sur plusieurs albums. Disons que sur le premier album, j’ai initié trois ou quatre fils d’histoires, mais une fois que cet album était terminé, je me suis dit que je pouvais aller plus loin dans chacune d’entre elles. Donc sur l’album suivant, j’ai repris là où je m’étais arrêté.

J’ai expliqué la saga Dyson, mais il y a aussi par exemple « Funeral For A Continent » sur le premier album qui traite de la question : « Qu’y a-t-il sous la glace arctique ? » Puis, quand j’ai reçu la version instrumentale de « Rise Of The Cephalopods » d’Hannes et que j’ai commencé à penser à des paroles et à une histoire, j’ai entendu un lien musical entre ce morceau et « Funeral For A Continent ». Donc je me suis dit : « Eh, pourquoi ne pas continuer l’histoire ici et révéler ce qui a grandi sous la glace arctique ? Pendant qu’on croyait que ce n’était qu’un bloc mort d’eau gelée, il se trouve qu’il y a des octopodes qui ont évolué pour devenir des créatures conscientes et intelligentes. Et que se passerait-il si elles prenaient le contrôle de la Terre ? » Puis, pendant que j’étais en train d’écrire ça, je me suis dit : « D’accord, si ces octopodes ont une intelligence comparable à la nôtre et qu’ils deviennent la nouvelle espèce dominante dans, disons, deux cent millions d’années, ils regarderont les étoiles, ils découvriront le cosmos et les mécaniques orbitales, ils auront une image de l’univers et ils réaliseront qu’un jour, le Soleil grossira et engloutira la Terre, et la vie sur celle-ci ne sera plus possible. Ce sera dans neuf cent millions d’années, donc on pense qu’on a du temps, mais il y a une date d’expiration ; un jour, plus rien ne pourra vivre sur Terre. Comme les octopodes ont compris ceci, ils ont commencé à envoyer dans l’espace des boules de glace avec des embryons d’octopodes, dans l’espoir que l’une d’entre elles atterrisse quelque part où la vie pourrait perdurer quand le Soleil aura disparu. Cette histoire se termine sur le second album, mais une nouvelle fois, Hannes est arrivé avec une chanson de treize minutes et on y trouvait de petits clins d’œil à « Funeral For A Continent » et « Rise Of The Cephalopods ». Donc c’était évident : « D’accord, maintenant, je vais écrire l’histoire de ce qui arrive à ces boules de glace qui ont été envoyées dans le ciel. » Pareil avec les trucs de Lovecraft et ceux sur la biochimie.

La nouveauté sur cet album est que je vois de plus en plus de manières de connecter tous ces fils rouges. Par exemple, sur le nouvel album, il y a plusieurs chansons qui parlent de champignons et de mycélium, et du rôle que ceux-ci jouent dans le cycle de la vie. Ça m’a emmené vers une histoire fantastique où une espèce consciente et intelligente de champignon a voyagé à travers l’espace à l’époque où la Terre était très jeune et s’était installée sur Pluton, et depuis, elle observait ce qui se passait sur Terre. C’est donc une histoire à part entière qui se lie à Shub-Niggurath et toute l’histoire de Lovecraft, mais ces champignons voient aussi ces vaisseaux de glace envoyés par les octopodes, car comme ils observent la Terre, ils ont vu qu’il y avait désormais une autre espèce dominante, et ils se demandent : « Qu’est-ce qu’ils sont en train d’envoyer là-bas ? Allons voir. » Bien plus tard, ils voient les premiers robots arriver pour construire la sphère de Dyson dans le système solaire. C’était l’un des premiers moments où je me suis dit : « Ok, maintenant, tout ça se passe dans le même univers. » Dans la saga Dyson, ils approchent très près du trou noir supermassif au centre de notre galaxie, et ce qu’ils font, c’est qu’ils plient et tordent l’espace-temps grâce à la force qu’ils ont désormais. En approchant la limite de notre espace-temps et de nos dimensions, ils rencontrent Azagthoth – si tu fais bien attention, à un moment donné, c’est subtil, mais un riff du morceau « Azagthoth » revient. Pourquoi ? Parce qu’ils sont désormais dans la strate de réalité où Azagthoth existe. J’ai pris énormément de plaisir à montrer qu’il y avait un lien entre toutes ces vagues idées que j’avais au début, et que c’est possible de construire un univers intégré à partir de celles-ci de façon à ce qu’à l’avenir, il y ait un univers Alkaloid unique avec des hybridations entre les histoires.

A un moment donné, quand on se retrouvera avec, je ne sais pas, cinq ou six albums en ayant continué dans cette voie, on pourrait rééditer notre discographie telle que nous la sortons actuellement ou on pourrait regrouper toutes les chansons qui vont ensemble et on se retrouverait avec quatre ou cinq albums conceptuels différents totalement cohérents, dans lesquels on entendrait le développement au fil des années. C’est l’avantage quand on développe des histoires au fil du temps au lieu d’écrire un concept album puis un autre plus tard, car ça nécessite des recherches, des connaissances à acquérir et du temps pour laisser certaines idées mûrir et se manifester dans sa tête. C’est donc fantastique de fonctionner de cette manière, même si, honnêtement, c’était une pure coïncidence, ce n’était pas du tout prévu comme ça [rires]. Au moins, j’ai la possibilité de prendre mon temps pour développer mes histoires. Par exemple, je n’aurais jamais pu écrire d’une traite la saga Dyson telle qu’elle est aujourd’hui, car il faut la digérer, lire un tas de choses, trouver de nouvelles idées, etc. Ça s’est fait comme ça un peu par hasard, mais j’en suis très content, car plus il y a de liens entre les choses, plus l’œuvre paraît développée et profonde.

« Notre univers physique est tellement complexe et mystique qu’avec l’âge, je le trouve beaucoup plus intéressant que les mondes que les gens inventent. »

Les trois nouveaux chapitres de la saga Dyson présents dans le nouvel album interprètent l’aspiration à la divinité de façon plutôt littérale, avec le remodelage de la galaxie entière via la manipulation de l’espace-temps. Penses-tu que ce soit le but ultime de l’humanité de devenir ou prendre la place des dieux qu’ils vénèrent depuis la nuit des temps ?

Oui, c’est l’idée ! Et l’idée de la sphère de Dyson, même si elle prend sa source dans la fiction, est largement acceptée comme étant la façon dont, probablement, une civilisation galactique se développerait. Même si on n’a pas trouvé la moindre sphère de Dyson et que l’on soit loin d’être capables d’en construire une, le concept existe et est théoriquement concevable. Le truc avec l’évolution d’une espèce spatiale, c’est que celle-ci est vouée à être de plus en plus indépendante, et de moins en moins soumise à des choses qu’on ne peut changer dans l’univers, comme la distance entre deux planètes ou la brièveté d’une vie organique. Si l’espèce humaine prenait ce chemin, ce serait une façon pour elle d’être moins assujettie à sa propre mortalité. On pourrait créer un contexte dans lequel on peut survivre même si la Terre et le Soleil disparaissent. Je pense qu’il ne sera jamais trop tôt pour commencer à le faire [rires].

Je suis un grand partisan de l’idée de migration spatiale parce que, comme je l’ai dit, dans neuf cent millions d’années, la vie sur Terre sera terminée. Ça peut paraître dans longtemps, mais actuellement, on est à un moment où on a des programmes spatiaux, aussi basiques soient-ils. On va dans l’espace aujourd’hui parce que notre civilisation a évolué au point d’en être capable, mais je suis inquiet, car s’il devait y avoir une autre énorme crise, que ce soit une guerre mondiale, un astéroïde qui frappe la Terre, un super volcan qui entre en irruption, une maladie, peu importe ce qui pourrait renvoyer notre civilisation à l’âge de pierre, ça pourrait ensuite prendre énormément de temps avant que nous puissions reconstruire des fusées spatiales. Ça pourrait même ne plus jamais arriver. On ne sait jamais ! Il suffirait qu’on évolue pour devenir assez stupides pour ne jamais y penser [rires]. Ce serait donc la fin. C’est pour cette raison que, dès que des gens demandent pourquoi on devrait investir autant d’argent dans l’exploration spatiale alors qu’on a tant de problèmes à régler sur Terre, je réponds : « Faisons les deux ! Réglons les problèmes sur Terre, pas de problème, mais n’oublions pas l’espace car arrivera un jour où on en aura besoin. Plus tôt on commencera, mieux ce sera. Et c’est maintenant qu’il faut commencer car qui sait si on sera encore en mesure de le faire plus tard ? »

Tu dis ça, mais d’un autre côté, les paroles de la chanson « Clusterfuck » « abordent la question de savoir pourquoi nous, en tant qu’espèce, on devrait aspirer à la grandeur alors qu’on sait, selon toute probabilité, qu’on va de toute façon échouer ». C’est une vision très pessimiste de l’humanité…

Toujours ! [Rires]

Quand tu regardes d’où est parti Homo sapiens, et malgré les nombreuses tragédies de l’histoire humaine, trouves-tu vraiment qu’on soit en train d’échouer ?

Oui et non. Il y a toujours deux côtés. Je crois que nous sommes le lien entre les singes vraiment stupides et une sorte de créature divine. Nous portons les graines des deux en nous, mais je me rends compte sans arrêt qu’on est peut-être moins évolués qu’on le croit [rires], car on s’en donne constamment la preuve dans bien des domaines. C’est évidemment un point de vue un peu cynique, mais si tu compares la vitesse de l’évolution technologique et celle de l’évolution biologique, il est très clair que biologiquement, on n’a pas encore rattrapé notre évolution technologique. Biologiquement parlant, il n’y a pas très longtemps que l’on est descendus des arbres, peut-être deux millions d’années. Il y a deux cent mille ans, on a inventé le premier outil, une hache de pierre. Puis il a fallu encore cent mille ans pour que le second outil soit inventé. Sur ce constat, en partant du principe que ce que l’on croit s’être passé est juste, l’accélération de ces cent cinquante dernières années dans le développement de notre technologie est vraiment hallucinante, mais en tant que créatures physiques, on n’est pas encore capables de suivre. On a encore dans notre cerveau postérieur des parties datant de l’ère reptilienne qui interfèrent parfois avec nos décisions. Donc, en un sens, on est encore des animaux biologiques qui essayent de gérer une connaissance qui nous dépasse.

Je crois que ceci est notre défi. On doit prouver quel côté est le plus fort, d’une certaine façon – le côté qui n’est pas développé et qui retombe sans arrêt dans les vieux travers et les vieilles maladies, ou le côté qui prend des photos de trous noirs supermassifs dans des galaxies, car il faut le dire, c’est aussi nous et c’est un sacré miracle qu’on soit capables de faire ça. C’est ce genre de choses – les photos de trous noirs ou le fait de faire atterrir une sonde sur une comète et un million d’autres exploits en science, art, etc. – qui me donne de l’espoir pour l’humanité, parce que c’est très facile de devenir cynique et misanthrope, dans le sens de « on est de la merde, et c’est tout ce qu’on sera ». Ce n’est pas là toute la vérité, mais on doit accepter qu’on soit encore merdiques. Et bien sûr, tout est sujet aux lois de l’entropie, car c’est ce qui a initialement créé l’univers, et la désintégration de tout fait partie du système. Peu importe ce qu’on construit, ça s’effritera. A un moment donné, l’entropie aura notre peau.

« Je suis un grand partisan de l’idée de migration spatiale parce que dans neuf cent millions d’années, la vie sur Terre sera terminée. Ça peut paraître dans longtemps, mais actuellement, on est à un moment où on a des programmes spatiaux, aussi basiques soient-ils. S’il devait y avoir une autre énorme crise, ça pourrait ensuite prendre énormément de temps avant que nous puissions reconstruire des fusées spatiales. Ça pourrait même ne plus jamais arriver. »

La question soulevée dans « Clusterfuck » est vraiment philosophique. En ce sens, cette chanson est différente des autres qui racontent des histoires plus concrètes. Avec « Clusterfuck », j’avais le sentiment de devoir adopter une perspective différente, car je trouvais qu’il y avait un côté plus pensif dans la musique qui appelait à poser une question plus qu’à donner une réponse. La question est une que l’on se pose tous : « Pourquoi devrait-on faire un effort quand on sait que ça va probablement, quoi qu’il arrive, échouer ? Pourquoi faire de son mieux quand on a quatre-vingt-dix-neuf pour cent de chance d’être récompensé par un tas de merde ? » J’essaye d’insinuer des réponses, mais je ne suis pas un philosophe ni un scientifique, je ne suis qu’un stupide musicien, donc c’est ma version de la réflexion. Je me disais que c’était peut-être bien d’inclure une chanson qui posait les questions qui ne sont pas posées dans les autres chansons, et des choses plus personnelles, comme : « Si tu étais Dieu, que ferais-tu ? Est-ce que ça te dérangerait de savoir que tu vas probablement échouer ? Qu’est-ce qui te motive quand même à faire les choses ? »

Et à propos d’aspiration à la grandeur, n’est-ce pas justement ce qui vous motive dans Alkaloid ?

Oui, c’est sûr, mais écoute, nous connaissons nos qualités et savons que nous accomplissons des choses, mais j’essaye de ne pas céder à l’illusion que je suis quoi que ce soit de spécial. En principe, je suis le même singe stupide que tous les autres êtres humains. Je fais de mon mieux. Je pense que la racine du mal est souvent quand une personne se croit meilleure que les autres. Généralement, beaucoup de malheur vient de là et je n’ai vraiment pas envie d’être comme ça. Bien sûr, nous sommes fiers de ce que nous faisons et certains de nos morceaux sont plus virtuoses, plus rapides ou plus complexes que ce que font d’autres groupes, mais nous ne nous comparons pas vraiment. Tout ce que nous faisons, c’est la meilleure musique que nous pouvons faire, car c’est tout ce qu’on peut faire. Quand j’ai écrit les liner notes – car c’est bien, pour une fois, d’en avoir, afin que les gens puissent lire ce qu’il y a derrière les chansons – et que j’ai donné la définition de Numen, je me suis dit : « Merde, j’espère qu’ils ne comprendront pas que nous nous voyons, Alkaloid, comme les représentants de la divinité », car ce n’est vraiment pas le cas – crois-moi, nous savons ! Ce n’est pas dit en ce sens, c’est juste quelque chose dont nous parlons dans cet album. Cela ne parle pas de nos personnalités ou de je ne sais quoi, car nous connaissons nos qualités mais nous sommes aussi suffisamment terre à terre pour savoir que nous sommes quatre ou cinq idiots de plus, comme tout le monde.

Tu as déclaré que « le sentiment d’avoir dépassé la niche étroite du pur metal extrême a été l’une des principales motivations pour créer ce groupe en premier lieu, il y a dix ans »? D’un autre côté, n’aviez-vous pas déjà dépassé cette niche avec vos précédents groupes – je pense à Dark Fortress et à Noneuclid dans ton cas ? A quel moment t’es-tu senti à l’étroit dans tes autres projets ? Que peux-tu faire aujourd’hui que tu ne pouvais pas faire avant ?

C’est vrai que chacun de nos groupes précédents s’est aussi beaucoup développé au cours de sa carrière et n’est pas resté coincé dans le même style. Que ce soit Dark Fortress, Noneuclid, Obscura ou même Necrophagist dans lequel Hannes et Chris [Münzner] ont officié, chacun de ces groupes est assez complexe et a changé d’album en album, mais il a quand même une identité clairement définie. Et si après trois ou huit albums, tout d’un coup tu arrives avec un élément qui n’était pas du tout présent avant… Ma première motivation est que je voulais écrire la saga Dyson et je savais que ça ne fonctionnerait pas avec Dark Fortress parce que la science-fiction n’était pas du goût de tout le monde dans le groupe, et ce groupe, c’était autre chose. Je savais que ça ne collait pas. J’aurais pu le faire avec Noneuclid parce que j’y écris ce que je veux, mais ce n’était pas non plus quelque chose que les membres du groupe auraient trouvé très approprié. Enfin, je ne sais pas, je n’ai pas essayé. Je savais juste qu’il me fallait un nouveau vecteur pour raconter cette histoire. Je suis sûr que c’était pareil pour Hannes. Il a beaucoup écrit pour Obscura jusqu’à son départ, mais il semblerait qu’il voulait sortir de ce conteneur : « J’aimerais écrire de très longues chansons. J’aimerais avoir deux guitares lead. J’aimerais utiliser du chant clair. J’aimerais ci et ça. »

Je ne peux que supposer que c’était la même chose pour Chris et Linus Klausenitzer, qu’ils avaient envie de faire certaines choses, genre : « J’ai peut-être aussi envie de jouer de ma basse à vingt-neuf cordes dans un groupe » [rires]. Chris aime beaucoup Allan Holdsworth ; c’est un musicien instruit qui connaît aussi le jazz et je ne crois pas qu’il puisse faire des solos à la Allan Holdsworth dans Eternity’s End. Obscura a aussi trouvé très clairement un style et une niche, et c’est ce qu’ils veulent être, ils ont travaillé très dur pour l’être, donc maintenant, les gens s’attendent à ce que les morceaux sonnent comme du Obscura ; arrive un point où on peut dire que ceci est Obscura et cela n’est plus Obscura. La logique voulait donc que nous repartions de zéro pour que les gens n’aient pas encore d’idée préconçue sur ce que le groupe serait. Enfin, l’idée préconçue était : « On va se retrouver avec un nouveau Obscura car trois des cinq musiciens étaient membres de ce groupe. » Mais dès le début, nous avons dit : « Non, on veut faire de ce groupe quelque chose qui n’existait vraiment pas avant. »

« L’accélération de ces cent cinquante dernières années dans le développement de notre technologie est vraiment hallucinante, mais en tant que créatures physiques, on n’est pas encore capables de suivre. On est encore des animaux biologiques qui essayent de gérer une connaissance qui nous dépasse. »

Maintenant que nous avons fait trois albums, bien sûr, je vois que nous avons un style. On peut dire : « Ceci est une chanson d’Alkaloid. Cela n’est peut-être pas une chanson d’Alkaloid. » C’est aussi de cette façon qu’Hannes et Linus ont choisi quelles chansons ils allaient offrir à Alkaloid. Par exemple, je sais qu’Hannes se dit : « J’ai écrit une chanson de pur death metal pour m’amuser. Alkaloid devrait toujours proposer quelque chose d’un peu inattendu, donc peut-être que je vais la garder pour mon album solo. » Indubitablement, il y aurait des choses aujourd’hui, si nous les faisions, pour lesquelles les gens se diraient que ça ne sonne pas comme du Alkaloid, mais nous avons délibérément fait en sorte que ce soit difficile de nous définir, car tout est une question de liberté créative et nous voulions être certains, à l’avenir, de pouvoir composer ce que nous voulions sans que personne dise que ça n’a pas sa place. Si nous estimons que ça a sa place, c’est suffisant. En conséquence, depuis le début, nous avons submergé notre public de plein de choses différentes, de façon à ce que personne ne conclut : « Ok, ça c’est une chanson d’Alkaloid et toutes les autres seront comme ça. » Si quelqu’un veut pouvoir dire ça, eh bien, je suis désolé, ce groupe n’est pas comme ça.

A la fois, nous faisons beaucoup d’efforts pour avoir un style cohérent, pour que, peu importe à quel point nos chansons sont différentes les unes des autres, on entende quand même que ça sonne comme Alkaloid. J’espère que nous y arrivons. Nous faisons de notre mieux, mais c’est très dur de contrôler ça consciemment, car tu ne te poses pas en te disant : « Je veux écrire une chanson qui sonne comme ça. » Non, tu commences à explorer et ensuite, la chanson te dit ce qu’elle veut devenir. Ce n’est pas un laboratoire où on met une pièce dans une machine et en ressort la prochaine chanson d’Alkaloid. Pour nous, c’est aussi une aventure pour voir où ça va nous mener, car nous ne savons pas avant de commencer composer un album, nous n’avons pas la moindre idée de la direction que ça prendra. C’est exactement ce qui rend ce groupe fascinant. Avec un nouvel album de Dark Fortress, par exemple, bien sûr tu espères qu’il y aura de nouvelles choses, mais tu sais aussi que ça sonnera immédiatement comme Dark Fortress. Tel était donc notre raisonnement, disons.

Numen présente une immense palette de styles musicaux – il y a du jazz, du flamenco, du rock et des chœurs gospel. Tu as dit, par ailleurs, que tu t’étais inspiré de Rainbow, Pink Floyd et Meshuggah dans un contexte polyrythmique. Comment parvenez-vous à maîtriser tous ces styles et couleurs musicaux ?

[Rires] Honnêtement, très souvent ça se fait de manière impulsive ou par intuition. Je n’ai aucune idée d’où viennent les interludes jazz d’Hannes, mais je suis très content qu’il les ait mis ! Quand je les ai entendus, j’étais tellement content, tu n’as pas idée : « C’est génial, je ne l’ai pas vu venir ! » Je suppose qu’à un moment donné, il s’est dit : « C’est quelque chose que personne n’a encore fait. Faisons huit mesures de bebop dans un morceau death metal. Pourquoi pas ? » Ce « pourquoi pas ? » est très souvent la motivation parce que, comme je l’ai dit, nous composons de façon très intuitive. J’aime comparer la composition musicale à de la cuisine, car j’aime cuisiner et manger : on a un tas d’ingrédients, qu’on ne peut pas toujours choisir car, parfois, il faut cuisiner avec ce qu’il reste dans le frigo, et notre boulot est de les marier de façon à ce qu’ils fassent sens ensemble et qu’ils soient agréables à manger. En musique, on fait vraiment la même chose. Généralement, avant de commencer, tu as quelques riffs, quelques idées que tu essayes, et comme avec les Lego, tu t’amuses avec pour voir ce qui s’assemble bien. Parfois, il faut faire des choses inattendues pour que ça fonctionne.

Un exemple stupide : tu mets des fraises avec de la moutarde. La première réaction est de se dire que c’est dégueulasse, que ça ne se marie pas. Mais si tu fais une belle salade pleine de couleurs, tu peux mettre un peu de mangue, du poulet au curry, de la roquette, des tomates, ou des graines de grenade, et pourquoi ne pas utiliser un peu de pulpe de fraise dans le dressage, dans lequel on retrouve de la moutarde, de l’huile, du sel, du poivre ? Si tu utilises les ingrédients au bon endroit et dans le bon contexte, c’est génial et ça peut fonctionner. L’hypothèse fondamentale est qu’en principe, on peut tout combiner. En pratique, ce n’est pas toujours le cas, mais c’est ce qu’il faut présupposer, car alors, peu importe les idées ou inspirations qui nous viennent spontanément, si on regarde bien et si on y travaille suffisamment longtemps, on trouvera une façon de réunir ces éléments. Et le fait de réunir des éléments qu’il ne semble pas logique de réunir, ça a un autre avantage qui est que, généralement, quelque chose de nouveau en ressort. En art, souvent, l’innovation découle de la réunion de deux choses qui n’avaient jamais été réunies avant. L’affrontement ou le lien inattendu entre les deux crée une nouveauté.

« Nous connaissons nos qualités et savons que nous accomplissons des choses, mais je suis le même singe stupide que tous les autres êtres humains. Je pense que la racine du mal est souvent quand une personne se croit meilleure que les autres. Généralement, beaucoup de malheur vient de là et je n’ai vraiment pas envie d’être comme ça. »

Pour revenir à Rainbow, Pink Floyd et Meshuggah… Je dirais que Pink Floyd est mon groupe préféré. J’en ai plein, mais si je devais en choisir un, ce serait Pink Floyd. Bien sûr, Meshuggah est l’un des groupes les plus importants des vingt ou trente dernières années. Si tu t’intéresses au metal extrême et que tu es un musicien instruit, c’est très dur de passer à côté de Meshuggah. Rainbow, c’est seulement parce que nous avons joué dans un festival en 2019 en Espagne où ils ont aussi joué. C’était un incroyable honneur ! Rainbow n’a jamais été mon groupe préféré ou quoi, mais bien sûr, je le connaissais quand j’étais gamin, et j’étais très surpris de voir qu’il faisait un concert, je me demandais comment c’était possible. Nous étions donc là, Alkaloid avait fait son show, et nous étions comme des gosses à écouter Rainbow. Leur concert était tellement extraordinaire ! On entendait que chaque note de chaque riff, chaque coup de grosse caisse, chaque « yeah ! » du chanteur avait une fonction. Pourquoi ? C’est évidemment de la musique fantastique faite par certains des plus grands, mais aussi ça vient des années 70. Or dans les années 70, il n’y avait que trois groupes, donc une bonne partie des riffs que l’on considère désormais comme étant les plus iconiques de tous les temps n’existaient pas encore. Il y avait encore de la place pour créer des riffs simples qui faisaient la différence. Nous étions témoins de ça en les voyant jouer live.

C’était une sacrée leçon : on peut faire de la musique relativement simple où chaque note te touche directement au cœur. Comme c’était assez frais dans mon esprit, je me suis demandé : « Est-ce que je peux faire quelque chose avec ça ? Qu’est-ce que ça donnerait ? Si je prends quatre trucs, Pink Floyd, Meshuggah, Rainbow et le style musical des chansons de la saga Dyson, comment diable puis-je faire pour les assembler ? » J’étais donc assis là avec cette idée, j’ai passé des jours voire des semaines à réfléchir : « Qu’est-ce que je peux faire ? Comment ça peut fonctionner ? » Au final, je trouve toujours la solution pour que ça fonctionne. Je le fais consciemment. Je relève le défi, je me force à penser d’une nouvelle façon, car ce serait très facile de dire : « Rainbow et Pink Floyd, ça peut se combiner. On a une intro puis une chanson rock. Mais Pink Floyd et Meshuggah n’ont rien à voir. » Soit dit en passant, quand je mentionne ces groupes, c’est vraiment en tant que référence de style, ce n’est jamais concrètement que nous voulons sonner comme un autre groupe. Enfin, il y a une part de vénération de Morbid Angel, nous ne pouvons pas nous en empêcher [rires], mais pour le reste, ce ne sont que des influences de style. Bref, le résultat était la chanson « Numen » dans laquelle je me suis débrouillé pour faire sonner la guitare comme un orgue Hammond avec une distorsion, et avoir un riff principal simple que j’ai transformé en quelque chose d’assez complexe et polyrythmique. Voilà comment j’en suis arrivé à ça.

Surtout quand tu es coincé sur le plan créatif, c’est très bien de prendre des éléments presque au hasard et de chercher ce qu’il faut faire pour les marier. Ce ne sera pas forcément la meilleure chanson que tu as jamais écrite, parce que les ingrédients étaient peut-être trop bizarres, mais bon sang… J’ai plein d’amis qui cuisinent très bien et je me souviens d’une fête où un autre copain compositeur a cuisiné quelque chose d’extraordinaire avec un peu de concombre, du parmesan et un vieux morceau de pain. Je ne sais pas ce qu’il a fait, mais le résultat était génial ! Et c’est grâce à ça : tu te poses et tu réfléchis jusqu’à trouver la connexion secrète entre les éléments qui les amplifiera et où chacun complimentera l’autre.

Vous n’avez jamais caché votre volonté de ne pas mettre de limites à votre créativité. Cependant, malgré tous les genres musicaux que vous abordez, le death metal reste un peu le centre de gravité. Pourquoi ? Penses-tu que ce soit un point de référence ou un repère nécessaire pour ne pas trop digresser et vous perdre ?

C’est une question très intéressante. Comme je l’ai dit, pour nous, toute l’idée d’Alkaloid est celle de la liberté créative, et si nous décidions tous que la prochaine fois, nous ferons un pur album de disco rétro, théoriquement ce serait possible. Si nous sommes tous d’accord, nous le ferons, mais nous savons aussi que ça n’arrivera jamais parce que, tout simplement, nous aimons trop les musiques brutales ! A chaque fois, avant de démarrer le processus d’écriture d’un album, nous avons peur de ne pas avoir suffisamment de parties brutales, car nous sommes excités à l’idée d’explorer le spectre opposé, vu que nous connaissons déjà le côté brutal, il n’y a rien de neuf là-dedans pour nous. Nous commençons donc toujours par nous demander : « Merde, est-ce que ce sera suffisamment heavy ? » Et au final, il y a plus qu’assez de passages heavy [rires]. Nous apprenons doucement à ne pas trop nous inquiéter de l’aspect heavy parce qu’apparemment, c’est tellement incrusté dans notre substantifique moelle que ça ressortira forcément. D’ailleurs, c’est sacrément dur d’être innovant avec de la musique brutale car tant a déjà été fait. Ça n’a plus aucun intérêt d’aller encore plus vite, car durant les vingt dernières années, les gens sont allés jusqu’à la limite où ça faisait sens et bien au-delà, donc ce domaine a largement été exploré. Puis sous accorder de plus en plus les guitares, nous l’avons aussi fait et tout le monde l’a fait, parfois mieux que nous. Ce n’est donc plus aussi simple de trouver de nouvelles choses dans les limites d’un genre qui est très défini.

« J’aime comparer la composition musicale à de la cuisine : on a un tas d’ingrédients, qu’on ne peut pas toujours choisir car, parfois, il faut cuisiner avec ce qu’il reste dans le frigo, et notre boulot est de les marier de façon à ce qu’ils fassent sens ensemble et qu’ils soient agréables à manger. En musique, on fait vraiment la même chose. »

La scène metal est aussi schizophrène, dans le sens où, oui, il y plus d’innovation et de variété qu’on en a jamais eu avant, mais curieusement, la partie mainstream semble beaucoup regarder en arrière. Je connais de nombreuses personnes qui resteront de purs metalleux jusqu’à leur mort, mais ce qu’elles écoutent, c’est ce qu’elles écoutaient quand elles avaient quinze ans. Et ça m’arrive aussi ! Cette attitude conservatrice a le droit d’exister – c’est très bien de préserver la musique qu’on a aimée –, mais le grand danger est que les gens commencent à croire : « Ok, le metal, c’est ça », c’est-à-dire ce qui est sorti entre 1979 et 2003, ou peu importe. De nombreux groupes se réfèrent au passé ou essayent manifestement de sonner comme quelque chose qui est sorti il y a vingt ans. Autant il n’y a rien de mal à ça, autant le risque est d’oublier l’innovation. Je veux continuer à voir le metal comme un genre musical vivant et toujours en développement. Je trouverais ça infiniment triste s’il arrivait au metal ce qui est arrivé à d’autres genres musicaux – par exemple, le rock n’ roll, des gens disent : « Ceci est le rock n’ roll, ça vient de cette époque, et si vous voulez en faire, ça doit sonner comme venant de cette époque. » Idem pour le punk et un tas d’autres choses. Le black metal était une musique extrêmement créative au début et si tu compares Venom, Bathory et Hellhammer, ce n’est pas du tout pareil, les trois sonnent complètement différents. Puis vingt ans plus tard, tout d’un coup, on s’est retrouvés avec une centaine de groupes qui sonnaient tous pareils et utilisaient tous les mêmes riffs. Qu’est-ce qui s’est passé ? D’accord, le black metal peut être simple et ce n’est pas qu’une question d’innovation… C’est même arrivé dans le metal progressif ! Il y a dix ou quinze ans, on pouvait écouter quinze groupes qui se réclamaient du metal progressif et sonnaient tous pareils parce qu’ils copiaient tous Awaken The Guardian de Fates Warning. Ce n’est pas ça être progressif pour moi.

Je suis un musicien chroniquement curieux. Je veux toujours entendre de nouvelles choses et je me demande toujours : « Si tu pousses ça plus loin, où ça te mènerait ? » Donc j’espère que, pendant qu’on préserve les groupes du passé, qu’on continue à se rendre dans des festivals qui ont les mêmes têtes d’affiche depuis quarante ans – pas de souci, c’est génial qu’Iron Maiden joue encore –, n’oublions pas pour autant le futur. En ce sens, c’est aussi bien de rappeler à l’auditeur que ce n’est pas parce qu’on a fait quelque chose de cool il y a dix ans qu’on va le répéter jusqu’à la fin de nos jours. J’espère qu’on ne limitera pas à l’underground ce qui est étrange, nouveau ou qui ne sonne pas comme en 1989. C’est personnel, car peut-être que quelqu’un d’autre trouvera qu’il y a suffisamment de nouveautés, mais pour moi, il pourrait toujours y en avoir plus. Ce n’est même pas tant une question de nouveauté que de disposition des gens à écouter quelque chose qu’ils ne connaissent pas encore. Là, il y a un petit problème, je trouve.

Tu as déclaré que vous aimiez « tous la musique complexe et virtuose dans toutes ses diverses formes ». Les gens opposent souvent émotionnellement la complexité et la simplicité – ceux qui aiment la complexité trouvent les chansons simples superficielles, tandis que les défenseurs de la simplicité disent que la virtuosité se fait au détriment de l’émotion –, qu’en penses-tu ?

Non, je ne pense pas qu’on puisse opposer les deux. En tant que musiciens, il se trouve juste que nous aimons la complexité, mais ça ne veut pas dire pour autant que c’est meilleur que quelque chose de simple, au contraire même. Ecrire une chanson simple à partir de trois notes, qui est géniale et meilleure que toutes les autres chansons déjà faites avec les mêmes trois notes, est l’une des choses les plus difficiles à faire en tant que compositeur. Personnellement, je trouve beaucoup plus facile de créer un morceau complexe qu’un morceau simple tellement réduit à son essence qu’on a besoin de très peu de notes pour l’exprimer. C’est un art en soi. Pour moi en tant que consommateur de musique, et je crois que nous sommes tous d’accord là-dessus dans le groupe, la complexité d’un morceau ne fait pas qu’il est meilleur ou moins bon. Cependant, nous sommes des musiciens qualifiés et nous avons besoin de développer une forme de complexité, car il se trouve que nous aimons l’art qui nécessite de grandes compétences, donc bien sûr nous avons tendance à faire ça plus que des choses très simples. Peut-être est-ce aussi parce que nous n’avons pas trouvé quel était le secret pour réussir écrire des chansons super simples [rires], car c’est très dur ! Il y a des groupes pas du tout complexes qui utilisent des riffs qu’on a l’impression d’avoir entendu des milliers de fois, mais que, pour je ne sais quelle raison, je trouve géniaux à voir en concert et que je pourrais écouter toute la journée, même si c’est l’opposé de ce que je fais toute la journée.

En tant que compositeur, on a toujours la possibilité d’exprimer l’idée qu’on veut exprimer de différentes façons. On a toujours différentes options pour exprimer le même impact. La question qui me fascine vraiment aujourd’hui, c’est : « Puis-je raconter la même chose avec des moyens plus simples ? Ai-je vraiment besoin de toutes ces notes, ces polyrythmies, ces couches complexes pour dire ce que j’ai à dire ? » J’essaye de rendre la complexité aussi claire que possible et nous jouons consciemment avec le fait de rendre la complexité flagrante ou pas. Il y aura toujours de la complexité parce que nous sommes des intellos et que nous aimons expérimenter – genre : « si tu mets ce truc au mauvais endroit, qu’est-ce que ça donne ? » –, c’est aussi notre plaisir quand nous créons de la musique, mais je crois que la musique simple ne pose problème à aucun de nous si elle est super. Certains des meilleurs passages dans nos chansons sont simples ou très directs. Souvent, c’est aussi une question de contraste. Le meilleur exemple serait l’EP I de Meshuggah sur lequel on a un seul morceau de vingt minutes qui commence comme un vortex de motifs rythmiques intangibles. En gros, c’est une sorte de tornade, et au bout de dix minutes, tout d’un coup, arrive un quatre-quatre basique qui martèle le temps. A cet instant, le paradis s’ouvre à nous ! C’est orgasmique car la simplicité est utilisée exactement comme il faut au bon moment.

« C’est personnel, car peut-être que quelqu’un d’autre trouvera qu’il y a suffisamment de nouveautés, mais pour moi, il pourrait toujours y en avoir plus. Ce n’est même pas tant une question de nouveauté que de disposition des gens à écouter quelque chose qu’ils ne connaissent pas encore. Là, il y a un petit problème, je trouve. »

Je pense qu’il faut utiliser la simplicité et la complexité – ce n’est jamais seulement l’un ou seulement l’autre. En tout cas, dans la musique que nous aimons. Ce qui importe, c’est ce qu’on exprime. L’une des plus belles choses qu’on peut accomplir en tant qu’artiste, c’est d’exprimer quelque chose de profond et de complexe avec des moyens simples. Ce n’est pas toujours possible et si tu échoues, tu échoues vraiment parce qu’alors tu n’as qu’une chanson basique qui n’exprime rien [rires]. Nous jouons donc un peu la sécurité en ayant au moins des couches et éléments différents dans notre musique. Ce qui importe surtout, c’est la question : qu’est-ce qui est exprimé par ces moyens, avec cette complexité ? Car la complexité fait juste partie de la boîte à outils. Quel genre de marteau utilises-tu pour construire ta maison ? C’est la maison qui compte, pas le marteau. Bien sûr, des gens peuvent ne pas être d’accord, car surtout dans le tech death – c’est déjà dans le nom : death metal technique –, on peut s’en tirer avec très peu de contenu émotionnel si la technique est intéressante. Alors on approche la musique plus du côté sportif [petits rires] : « Jusqu’à quelle vitesse peut-on aller ? Jusqu’à quelle densité peut-on aller ? » C’est amusant et c’est cool. Quand on a vingt ans, c’est tout ce qui nous intéresse parce qu’on apprend encore sa technique, mais je pense qu’à terme, il faut dépasser ça parce qu’après avoir passé des années ou des décennies à travailler sur sa technique, dans quel but va-t-on utiliser cet outil ? On a tous ces magnifiques outils, qu’est-ce qu’on va construire avec ?

Souvent, les outils dont l’artiste aura besoin pour créer ce qu’il veut créer dépend de ses compétences. Quelqu’un pourra créer avec un simple marteau ce qu’une autre personne fera avec une imprimante 3D ou une machine super complexe. C’est aussi quelque chose que je découvre de plus en plus être essentiel dans la composition : quand on a seulement des outils basiques à sa disposition, que ce soit parce qu’on n’a pas beaucoup de techniques dans son jeu ou qu’on a des musiciens qui sont de bonne volonté mais pas très bons, comment peut-on quand même dire ce qu’on a à dire ? Souvent, ça dépend vraiment de sa créativité. Quand il y a un problème technique, c’est toujours à la fois un défi et une chance pour sa créativité, afin de résoudre le problème autrement. Je ne sais pas si je te donne une réponse satisfaisante, mais je pense que c’est un peu plus profond qu’une question d’opposition entre simplicité et complexité. Il s’agit de ce qu’on transmet avec, et ça, ça doit être intéressant. Le fait que ça se manifeste dans un maillage simple ou compliqué, ce n’est qu’une question de goût.

Justement, on retrouve quand même dans vos chansons beaucoup de mélodies et d’éléments accrocheurs, comme dans « Clusterfuck ». Cherchez-vous parfois délibérément à guider l’auditeur pour qu’il ne se perde pas dans votre musique ?

Absolument. C’est exactement cette idée de jouer avec le fait de rendre la complexité flagrante ou pas. « Clusterfuck » est un bon exemple parce qu’en apparence, on pourrait dire que c’est une chanson simple et directe. C’est accessible, il y a un refrain accrocheur, il y a un riff principal très clair, la structure est très traditionnelle, ce n’est pas trop long, ce n’est pas trop stratifié ou polyphonique, etc. donc la première fois qu’on l’entend, on pourrait être tenté de dire : « Ok, c’est une chanson plutôt simple. » Quand elle a été dévoilée, des gens ont commenté : « C’est tout ce qu’Alkaloid a à offrir ? » Nous étions là : « Ouais, Tu n’as pas idée ce qui va venir après… » [rires]. Mais quand tu commences à jouer le morceau, tu te rends compte qu’il y a beaucoup de complexité. Ce n’est pas apparent, mais Hannes s’amuse avec les mesures, il y a des parties qui se détachent du reste de la musique, etc. « Clusterfuck » est un exemple de complexité cachée. Alors qu’avec une chanson telle que « Recursion », on voit d’emblée la complexité avec quatre signatures rythmiques simultanées, donc bonne chance… [rires].

C’est un équilibre qu’il faut trouver de manière intuitive. C’est dur de savoir quand on va trop loin. Mes chansons ont peut-être tendance à être plus polyphoniques que d’autres, ou plus complexes en raison simplement de ce que je trouve intéressant d’examiner quand je compose. Peut-être que pour certaines personnes, c’est trop et ça n’a aucun sens pour elles, mais ce que je propose a du sens pour moi et j’ai l’impression d’encore pouvoir appeler ça « une chanson » [rires]. C’est la seule exigence que nous avons envers nous-mêmes : quoi que nous fassions, il faut que ça prenne la forme d’une chanson qui peut être appréciée sans obliger à étudier un bouquin avant. Tout le reste, je peux le faire dans mon travail en musique classique. J’ai plus que suffisamment d’opportunités pour m’éloigner de structures de chansons et faire des choses super abstraites dans la musique classique, car c’est normal dans ce domaine, les gens ne s’attendent pas à une chanson, alors qu’avec un groupe, il en faut une. C’est donc ce que nous faisons.

« L’une des plus belles choses qu’on peut accomplir en tant qu’artiste, c’est d’exprimer quelque chose de profond et de complexe avec des moyens simples. Ce n’est pas toujours possible et si tu échoues, tu échoues vraiment parce qu’alors tu n’as qu’une chanson basique qui n’exprime rien [rires]. »

J’encourage les auditeurs – surtout ceux qui sont indécis, qui sont intéressés mais ne savent pas quoi penser de ce que nous faisons – à écouter plusieurs fois différentes chansons, car nous essayons vraiment d’en faire des différentes et de donner à chacune sa propre âme et son propre caractère. Si en écoutant aujourd’hui, ça ne vous procure rien, peut-être que vous devriez réessayer dans un an ou dans dix ans, car nous aimons croire qu’il y a quelque chose pour tout le monde dans notre musique. Il y a toujours quelque chose à découvrir. Ça nous arrive à nous aussi, en tant qu’auditeurs. Certaines de nos musiques préférées ne sont pas forcément des musiques que nous avons aimées la première fois que nous les avons entendues, car c’était trop tôt ou il fallait vingt écoutes avant que le déclic ne se produise. Plus quelque chose est inhabituel, plus il faut du temps pour s’y habituer. C’est tout ce que je demande. Je ne peux pas exiger que tout le monde aime notre musique, mais je peux encourager les gens à lui donner sa chance et peut-être plus qu’une seule chance, et peut-être plus que dix secondes sur Instagram car ça ne nous représentera pas correctement.

Vous avez dédié le court instrumental « The Black Siren » à T Ray Verteramo. Peux-tu nous parler de cette personne ?

C’était une journaliste metal avec qui j’ai fait l’une de mes toutes premières interviews pour Alkaloid et nous nous étions rencontrés pour une interview de Dark Fortress. C’était l’une de nos tout premiers fans et soutiens. Même si nous ne nous sommes jamais rencontrés en personne, malgré nos tentatives, nous sommes devenus amis et elle a aussi développé une amitié avec les autres gars. Elle avait un blog pendant un temps qui s’appelait The Black Siren, c’était son propre site web après qu’elle a arrêté de travailler pour de gros magazines et est devenue indépendante. Malheureusement, elle est tombée malade et est décédée bien trop jeune. Tout d’un coup, elle n’était plus là et j’ai voulu exprimer mon chagrin, mon choc et ma reconnaissance pour son soutien et son amitié avec un petit interlude. Je me suis dit que ce n’était pas grand-chose, mais qu’au moins je pouvais faire ça et qu’avec un peu chance, elle aurait aimé. Au moins il reste quelque chose d’elle sur un album faisant référence aux bons moments que nous avons passés ensemble.

Pour finir sur un autre sujet, vous avez décidé d’arrêter Dark Fortress. Qu’est-ce qui vous a fait penser que vous étiez arrivés au bout du chemin avec ce groupe, que vous ne pouviez pas aller plus loin ? Lorsque nous avions discuté avec V. Santura au moment de la sortie de Spectres From The Old World, il avait dit : « Honnêtement, je ne suis pas sûr que nous serons capables de refaire ça une fois de plus. J’avais l’impression que c’était la dernière fois que nous étions capables de faire un album qui soit vraiment extraordinaire. » Est-ce précisément ça la raison ?

Ça a certainement joué. La façon dont je vois ça aujourd’hui, surtout après la merveilleuse tournée finale que nous avons faite en mai dernier, qui s’est avérée bien meilleure que nous en avions rêvé… C’était vraiment génial. C’était une très belle façon de mettre un terme à un groupe qui a existé pendant presque trente ans. Mais durant cette tournée, j’ai réalisé qu’en fait, si on est honnête, le groupe avait commencé à se désagréger il y a déjà plus de dix ans ; c’est là que les premières fissures sont apparues. C’est donc il y a plus de dix ans que ça a commencé à devenir difficile. Difficile logistiquement car les membres vivaient dans trois pays différents. Difficile financièrement, ça va sans dire ; ça complique les choses car nous savions que pour tout ce que faisait Dark Fortress, nous perdions de l’argent, sauf sur de rares dates de concert où nous en gagnions un peu. Tu fais un travail professionnel mais tu es récompensé comme si c’était un passe-temps. Ça arrive à plein de musiciens de metal, donc nous n’étions pas un cas particulier à cet égard, mais ça a fait que c’est devenu de plus en plus difficile au fil du temps de nous réunir pour faire quelque chose, simplement à cause de contraintes de temps et d’argent, à cause de la logistique, et parce que tout le monde était obligé d’être dans mille autres groupes… Personnellement, je n’ai jamais envisagé de vivre grâce à Dark Fortress. Peut-être que certains de mes collègues du groupe seraient d’accord, mais je ne crois pas que ç’aurait été un jour possible.

Vers 2010-2011, nous étions au top. Après Ylem, nous avons beaucoup joué et tout. C’était une bonne période pour le groupe, et il a fallu que nous nous demandions ce qu’il allait y avoir après, ce que nous pourrions faire. L’étape d’après, si nous avions voulu grandir davantage, aurait été de lâcher tout le reste, nos études, nos autres carrières, nos studios, etc. pour nous focaliser sur Dark Fortress et tout investir dedans, puis faire douze tournées merdiques par an dans de petites salles pendant dix ans avant d’obtenir de bonnes dates, comme l’ont fait de nombreux groupes. Je ne sais pas combien de tournées Behemoth a dû faire avant d’être reconnu comme un grand groupe et bien payé… C’est une voie très difficile et je pense que nous étions déjà un peu trop vieux et trop installés dans nos autres vies pour partir là-dedans. Quand tu es super jeune, que tu sors du lycée, tu peux le faire, tu peux perdre cinq années à ne pas dormir, sans argent, peut-être même sans logement, en vivant dans le bus, et en enchaînant les dates merdiques. Mais à quarante ans ou plus, ça ne peut pas marcher. Tu ne vas pas tout foutre en l’air pour avoir la chance d’être dans un groupe de black metal de la quatrième génération venant d’un coin dont tout le monde se fiche. Si nous avions été norvégiens et que nous avions pu nous présenter comme un groupe de « true Norwegian black metal », peut-être que nous aurions un peu plus attiré l’attention ou eu un peu plus de chance, je ne sais pas, je ne fais que supposer, mais un groupe de black metal bavarois portant un nom choisi par un gamin de quinze ans, qui n’est peut-être pas le nom le plus original qui soit… Et même si j’ai adoré Dark Fortress, ça n’a jamais été un groupe purement porté sur l’innovation et le fait d’avoir son propre style. Enfin, nous avions notre propre style, mais ça venait, globalement, d’un idiome black metal clairement défini. Je suis donc certain que nous aurions échoué à transformer Dark Fortress en groupe professionnel.

« A quarante ans ou plus, tu ne vas pas tout foutre en l’air pour avoir la chance d’être dans un groupe de black metal de la quatrième génération venant d’un coin dont tout le monde se fiche. »

Nous avions donc trois options. Première option : tout abandonner et essayer de devenir professionnels, ce que nous pensions n’avoir pas de sens. Deuxième option : arrêter, ce dont nous n’avions pas du tout envie, car nous adorions la musique, nous étions de très bons amis – et nous le sommes toujours – et nous adorions faire des choses ensemble ; l’aspect social, à faire ceci pendant des années avec de bons amis, était presque la chose la plus importante. Nous avons donc décidé de prendre une troisième option, qui était d’essayer de maintenir le groupe en vie aussi longtemps que nous le pouvions, au niveau que nous pouvions, avec le temps que nous pouvions lui consacrer. Nous l’avons fait pendant plus de dix ans, jusqu’à constater que l’érosion était devenue si forte que ça n’avait plus du tout de sens d’essayer de maintenir ce cheval mort en vie beaucoup plus longtemps. En plus, durant ces dix années, certaines personnes qui avaient toujours été dans le groupe sont parties, des membres ont changé et nous avons été obligés de travailler de plus en plus avec des remplaçants. Avant la dernière tournée, nous avons réalisé qu’au cours des huit dernières années, nous n’avions fait que des festivals et nous n’avons jamais fait deux concerts d’affilée avec le même line-up. Il y en avait toujours un qui ne pouvait pas venir. Nous avons eu des remplaçants extraordinaires, nous en étions super contents, mais malgré tout, ce n’est pas la même chose qu’un groupe au line-up stable. Nous avions donc de plus en plus eu l’impression de maintenir en vie un groupe qui avait, en fait, commencé à mourir il y a longtemps. Et la situation ne s’est pas améliorée. C’est devenu de plus en plus difficile de nous réunir, il y avait de moins en moins de temps, c’était de plus en plus difficile de trouver de bonnes tournées et des concerts. Nous en sommes simplement arrivés à un point où nous trouvions que ça n’avait plus de sens et que ça devenait autodestructeur voire suicidaire si nous continuions.

La dernière tournée a été un succès, mais nous l’avons commencée avec un déficit de huit mille euros, simplement parce qu’elle a été planifiée avant la pandémie, elle devait se tenir en 2020, puis a été sans arrêt repoussée, donc nous nous sommes retrouvés à jouer pour les cachets que nous avions négociés en 2019 alors qu’entre-temps, les coûts de tout le reste ont doublé – le coût du bus, celui de l’essence, etc. La seule raison pour laquelle nous avons fait cette tournée – et crois-moi, il y a de nombreux moment où V. Santura et moi étions au téléphone à nous demander si nous allions vraiment la faire –, c’est parce que nous ne pouvions pas clore une carrière de vingt-neuf ans avec un groupe qui a huit albums et des fans dans le monde entier, des gens qui aiment vraiment notre musique, en disant juste : « Au fait, on arrête. On n’existe plus. » Non, nous voulions faire un album de plus, en y mettant autant de temps et d’effort que les précédents, et prendre une année de plus pour jouer tout ce que nous pouvions, afin de sortir par la grande porte. C’était le plan pour 2020, et ce que nous avons fait en 2022 et cette année était grosso modo ce que nous avons pu sauver du plan originel que nous avions pour notre dernier tour de piste avant d’arrêter.

Nous sommes très contents que ça ait pu se faire. C’était vraiment une expérience extraordinaire, car au final, ça a vraiment valu le coup. Nous n’avons pas perdu d’argent. Les gens nous ont énormément soutenus. Ils se sont déplacés depuis d’autres continents ou ont voyagé sur leurs propres deniers pour voir les douze concerts. C’était une expérience incroyable. Après coup, je me suis dit que si ça avait toujours été comme ça, personne n’aurait jamais songé à arrêter ! Ce n’est qu’à la fin que nous avons eu un aperçu de ce que ça peut être quand ont fait ça à un niveau professionnel. Si nous avions eu des perspectives montrant que ça pouvait continuer comme ça, je suis sûr que nous aurions continué et que V. Santura aurait retrouvé de l’inspiration, mais il y avait peu de chances que les choses changent de façon aussi radicale pour nous justifier à nous-mêmes que nous puissions continuer, surtout avec quelque chose qui existait depuis aussi longtemps, où tant avait été dit et fait. Nous avons préféré bien finir, avec dignité, plutôt que de commencer quelque chose de foireux qui n’aurait plus rien eu à voir avec ce qu’a toujours été Dark Fortress. Je dois dire que, maintenant, en y repensant, je crois que c’était une bonne façon de faire. Je préfère finir comme ça avec un bon album et une bonne tournée, que de faire un mauvais album et décider d’arrêter trois ans plus tard parce que nous n’intéressions plus personne. Nous sommes parvenus à arrêter avant que ceci n’arrive [rires].

J’imagine que le tout dernier concert en mai était très émotionnel…

Oui, c’est clair ! Tous les concerts l’étaient. C’était vraiment génial. En France, nous avons fait un concert au Hellfest et, en tout, nous avons fait quatre ou cinq concerts à Paris – malheureusement, nous n’avons jamais joué ailleurs – et c’était toujours fantastique, en particulier cette fois-là pour la dernière tournée. Le fait d’avoir pu réaliser une petite tournée en Europe afin de proposer un dernier show aux fans, c’était vraiment important pour nous. Je n’aurais pas voulu arrêter sans faire ça. Je serais parti en tournée seul avec une guitare si personne d’autre n’avait voulu le faire [rires], car c’était nécessaire pour tourner la page et enterrer le groupe avec les fans.

Interview réalisée par téléphone le 27 septembre 2023 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Christian Martin Weiss & Natalia Kempin (13).

Site officiel d’Alkakoid : alkaloid-band.com



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