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Interview   

Mayhem, à la vie, à la mort


S’il y a bien un groupe qui doit beaucoup à la mort, c’est Mayhem. Obsessions morbides, carcasses et cadavres ont émaillé son histoire, tantôt donnant de vrais coups de fouet à sa progression, tantôt lui mettant de sérieux bâtons dans les roues. C’est aussi ce qui a, accessoirement, fait sa légende, et fait de Mayhem une véritable institution du black metal. Après plus de quarante ans d’existence, et sept ans après le fuligineux Daemon, sortir un album intitulé Liturgy Of Death a donc tout de l’apothéose, mais c’est aussi un hommage, une manière de boucler la boucle.

C’est ce que nous avons constaté en échangeant avec Attila Csihar, chanteur iconique et membre émérite du groupe. Parler de la genèse de Liturgy Of Death, c’est en effet parler des derniers développements de l’histoire du combo, mais aussi de son héritage pour le moins chargé, et, plus largement, de tout le passif musical et spirituel, à la fois sombre et solaire, du chanteur. Amical, truculent et intarissable, il a même offert de compléter par mail une discussion passionnante qui avait dû être coupée court, planning de promo oblige. De quoi esquisser un portrait foisonnant d’un artiste unique, entre ombre et lumière…

« Revisiter toutes les époques de Mayhem nous a forcés à réfléchir à nos origines, à où nous en sommes maintenant, et à ce que Mayhem signifie de nos jours. […] Je voulais prendre à bras-le-corps toute l’histoire de Mayhem. Je voulais invoquer tout ça. »

Radio Metal : Le line-up actuel est le plus stable de l’histoire de Mayhem. Apparemment, Daemon a été le premier album où tout le monde a été impliqué tout au long de sa création ; lors d’une interview réalisée à l’époque, tu nous avais même dit que selon toi, et en dépit de certaines tensions, renforcer vos liens au sein du groupe et approfondir sa cohésion avaient été les objectifs principaux de cet album. Est-ce que Liturgy Of Death est le résultat de tout ça ? Comment avez-vous travaillé, cette fois-ci ?

Attila Csihar (chant) : C’est une bonne question, merci ! Avec Daemon, en effet, je voulais vraiment que tout le monde soit impliqué. C’est pour cela que j’avais demandé aux autres de s’impliquer dans l’écriture des paroles. Ça m’avait semblé nécessaire parce que ça avait vraiment été la galère de changer de line-up : il nous avait fallu un temps infini pour trouver les bonnes personnes, et une fois que nous y étions arrivés, nous avions fait Esoteric Warfare, mais Charles [« Ghul » Hedger] qui avait rejoint le groupe depuis peu n’avait pas été très impliqué dans cet album. Ça ne m’avait pas vraiment convenu que seulement Morten [« Teloch » Iversen] et moi travaillons sur ce disque, donc pour Daemon, j’ai vraiment eu la volonté d’impliquer tout le monde.

Mais maintenant, tout est en place, tout se passe bien, donc pour Liturgy Of Death, je me suis dit : « C’est bon, nous pouvons revenir à nos traditions, ça me convient, maintenant. Je vais m’occuper des paroles. » Il y a aussi qu’à l’époque de Daemon, ma vie était un peu chaotique, je venais de perdre mon père et j’avais vraiment du mal à me concentrer, donc ça tombait bien que les autres soient impliqués dans l’écriture des paroles, ça m’a beaucoup aidé. Mais cette fois-ci, c’était différent : ce thème [la mort] est superbe. Tout m’est venu spontanément, j’ai été directement inspiré par la mort, donc ça m’a semblé juste que ce soit moi qui écrive toutes les paroles. Les autres étaient évidemment impliqués eux aussi, mais en gros, Morten et Charles se sont occupés de la musique et moi, des paroles. Ça a toujours été plus ou moins comme ça dans Mayhem : avant, l’équipe créative, c’était Blasphemer et moi, ou Maniac et Blasphemer. Hellhammer et Necro[butcher] donnent leur bénédiction, mais en général, ça s’arrête là – si tout le monde donnait son avis, peut-être que nous ne nous en sortirions plus [rires]. C’est comme ça que ça marche. Cette fois-ci, nous avons travaillé tous les trois, Morten, Charles et moi, sur l’album.

Pour Daemon, vous aviez tous enregistré séparément. Est-ce que ça a été la même chose cette fois-ci pour Liturgy Of Death ?

D’abord, nous faisons des démos. Nous avons tous – tous les trois, en tout cas – des home studios. Ce n’est plus comme avant. J’aimais bien l’ancienne méthode où tu devais te retrouver pour répéter, parce qu’il n’y avait pas moyen d’enregistrer chez soi : il fallait avoir du matériel, etc. Mais la technologie actuelle simplifie les choses, de ce point de vue-là, même si ce n’est pas nécessairement plus facile parce que ça reste beaucoup de travail… Nous commençons par échanger des idées : d’abord, j’ai trouvé le thème. J’ai vraiment eu l’inspiration, ça m’est venu comme ça : l’album va être sur la mort, c’est le moment. C’est un thème qui m’inspire personnellement, et je trouve qu’il va bien à Mayhem. Ensuite, nous avons échangé jusqu’à ce que tout soit calé. Puis nous sommes entrés en studio : Hellhammer d’abord pour poser les fondations à la batterie, puis les guitaristes l’un après l’autre, puis Necro en dernier – je ne sais même pas où et quand exactement. Une fois tout ça terminé, j’ai enregistré les voix. Il vaut mieux attendre que tout soit terminé, parce que même en studio, les choses – des détails, souvent – peuvent encore bouger. Nous sommes passés l’un après l’autre, pas comme à l’époque. Pour De Mysteriis [Dom Sathanas] par exemple, tout le monde était dans le studio lorsque j’ai enregistré les voix. C’était vraiment très cool, d’ailleurs [rires].

Est-ce que ça te manque, cette façon de travailler ?

Oui, bien sûr. Mais de l’eau a coulé sous les ponts : nous avions la vingtaine, les choses étaient différentes. Si j’avais vingt ans, j’enregistrerais sûrement comme ça, mais maintenant, le groupe a quarante ans, nous avons tous des familles, des vies… Nous avons aussi de l’expérience désormais, nous avons beaucoup appris. Nous tournons ensemble depuis un moment maintenant, nous nous connaissons bien. À l’époque de De Mysteriis, ce n’était pas le cas du tout : nous venions de nous rencontrer, et puis le groupe était encore très récent. Le line-up était différent, il était tout nouveau, donc c’était important que nous soyons ensemble, un peu comme à l’époque de Daemon, encore que pour Daemon, le line-up était déjà en place depuis cinq ou six ans. Mais maintenant, ça fait un moment que nous jouons ensemble ; comme tu le disais, même les membres les plus récents sont dans le groupe depuis dix ans, donc nous n’avons plus vraiment besoin de ça. Mais ça me manque, ça ne me dérangerait pas que tout le groupe soit là quand j’enregistre, même si c’est aussi une bonne chose de pouvoir se concentrer d’une façon aussi intense que quand il n’y a que Tore [Stjerna], le producteur, avec moi. Ensuite, nous envoyons ces beaux enregistrements aux autres membres du groupe et nous en parlons, mais ce n’est plus nécessaire que nous soyons ensemble. Les deux méthodes ont leurs avantages et leurs inconvénients, comme toujours, mais en règle générale, je pense que plus nous passons de temps ensemble, mieux c’est. Cela dit, dans ce cas, nous tournons tellement que ça fait déjà vraiment beaucoup, si tu vois ce que je veux dire [rires].

« Je m’intéressais déjà à l’occultisme, à la spiritualité, aux strates invisibles de l’existence. Mais à partir de cette période et de ce jour en particulier, quelque chose de fondamental a changé en moi. C’était comme si une source ou un canal bien plus profond et transcendantal s’était ouvert. »

Il vous aura fallu sept ans pour terminer cet album. Est-ce que c’est parce que vous avez beaucoup tourné, justement, notamment pour le quarantième anniversaire du groupe ? Et est-ce que cette tournée en particulier a influencé Liturgy Of Death ?

Avec Mayhem, il y a souvent de longues périodes entre les albums : en plus de quarante ans, à peu près sept albums ont été faits. Ce n’est pas une lenteur délibérée, mais le temps qu’il faut naturellement à un album de ce groupe pour arriver à maturation. Dans le cas de Liturgy Of Death, le Covid-19 a joué un rôle majeur. Daemon est sorti juste avant la pandémie, et le Covid-19 a ralenti le groupe sur tous les plans. À peu près deux ans ont été perdus alors que nous finissions le cycle Daemon. Nous avons commencé à nous concentrer sérieusement sur Liturgy Of Death il y a trois ans seulement, en nous échangeant petit à petit des démos et des idées. Et oui, la tournée des quarante ans a clairement influencé la forme finale de l’album. Revisiter toutes les époques de Mayhem nous a forcés à réfléchir à nos origines, à où nous en sommes maintenant, et à ce que Mayhem signifie de nos jours. Ce poids, ces réflexions s’entendent dans l’album. C’est une sorte de récapitulatif ; pas une fin, mais une étape importante sur notre parcours.

Au niveau du son, Liturgy Of Death me semble dans la continuité de Daemon. Est-ce que c’était délibéré ? On a l’impression que vous avez trouvé la bonne formule, le juste milieu entre la fidélité à vos débuts et vos tendances à l’expérimentation…

Oui, je crois. Il y a des liens entre nos albums : Ordo [Ad Chao] était connecté à Esoteric Warfare, par exemple ; ils étaient similaires. On dirait que c’est comme ça que ça se passe. Ce n’est jamais vraiment planifié à l’avance, mais pourtant… L’EP Wolf’s Lair Abyss était une évolution de De Mysteriis, d’une certaine façon, même si je n’étais plus dans le groupe à ce moment-là, et puis Grand Declaration Of War a été un changement radical, mais d’une certaine façon, Chimera… Je ne sais pas s’il y a beaucoup de liens entre ces deux albums, mais en tout cas, ils appartiennent à l’époque Maniac. Ensuite, Ordo et Esoteric Warfare étaient lié, et maintenant, Liturgy Of Death est une sorte d’évolution de Daemon. Je crois que tu as raison, mais ce n’était pas vraiment délibéré. Chaque album est vraiment indépendant à mes yeux, c’est une unité, mais peut-être qu’il y a des ramifications, une descendance, un lien de cet ordre-là… C’est vrai. Tu as raison, le ton, l’atmosphère de Liturgy Of Death est comparable à celle de Daemon, mais c’est une évolution de celle-ci. Personnellement, je préfère Liturgy Of Death à Daemon, mais l’avenir le dira – l’avenir le dit toujours [rires]. Je trouve que le dernier album me représente vraiment et que le thème est plus transcendant que celui de Daemon. Il est moins éparpillé, plus direct.

Ces deux albums ont des paroles en anglais, en latin et en hongrois. C’est comment de travailler avec ces langues différentes ?

L’anglais est évidemment la langue de base, c’est celle que tout le monde comprend. Ça a toujours été la langue principale de Mayhem, et nous sommes loin d’être les seuls [rires]. Donc ça, c’est la base. Et le latin, ça m’a semblé naturel. La majorité de l’album est inspirée par la tradition occidentale au niveau des thèmes, donc le latin semblait naturel. Cela dit, je suis très intéressé par les traditions orientales, notamment indiennes. Avec Sunn O))), par exemple, j’ai chanté une chanson en sanskrit, « [Decay1] The Symptoms of Kali Yuga ». C’était génial. Mais avec Mayhem… Il faudrait que ça vienne de façon naturelle. C’est le latin qui a semblé naturel cette fois-ci pour quelques vers, et puis c’est un peu l’une de nos marques de fabrique, c’était déjà là dans De Mysteriis, donc ça va et ça vient. Et le hongrois est ma langue maternelle. Ça plaît à tout le monde, et tout le monde m’encourage à l’utiliser. Nous avons même envisagé de faire une chanson entière en hongrois, mais ça ne s’est pas fait. J’ai quand même pu ajouter quelques passages dans cette langue ici et là… J’ai juste suivi l’inspiration, ce ne sont pas des choses que je prévois précisément, je vois quelles idées me viennent de la source. Et puis c’est beau d’avoir des passages en hongrois, je trouve, c’est une langue unique et c’est la mienne, donc pourquoi pas ?

Garm d’Ulver a participé au premier morceau de Liturgy Of Death, « Ephemeral Eternity ». Comment cette collaboration s’est-elle faite ?

Garm est l’un de mes chanteurs et de mes performeurs préférés parmi les artistes actuels. J’ai toujours eu un profond respect pour son travail, son attitude, et le dévouement avec lequel il approche la musique, et je trouve particulièrement inspirante sa façon d’appréhender les arrangements et les motifs vocaux. Au-delà de ça, nous sommes des amis très proches, notre respect mutuel remonte maintenant à des années, et puis j’ai participé à des morceaux d’Ulver par le passé. Lorsque nous avons eu l’idée d’avoir un invité sur l’album, ça a semblé complètement naturel que ce soit lui. L’idée est initialement venue de Morten, et je me suis immédiatement dit que c’était la bonne décision. Ce qui renforce encore plus sa présence, c’est que l’album se termine sur une voix complètement différente : celle d’une performeuse africaine lors d’un passage qui est un authentique rituel proche du vaudou. Ces deux invités encadrent l’album sur le plan spirituel et, sur le plan symbolique, forment un fil rouge solide qui court tout au long de Liturgy Of Death.

« Ma relation à la mort n’est pas récente, et ce n’est pas un simple choix artistique non plus. La mort est présente dans mes pensées depuis mon enfance, et très tôt, j’ai eu des idées sombres et autodestructrices. »

Dans une interview précédente, tu disais que sur le plan créatif, tu aimais les choses un peu inconfortables, les défis, et que la différence et la nouveauté t’inspirent. Comment trouves-tu de nouveaux défis, de nouvelles choses à explorer après des décennies de carrière ?

Ça, c’est le plus grand défi auquel j’ai fait face, je crois [petit rire]. Lorsque ce thème – la mort – m’est venu, je me suis rendu compte de ce que c’est que de s’y immerger complètement. C’est la thématique la plus universelle : tout le monde y est confronté. Elle a inspiré les philosophes de toutes les époques. Toutes les religions sont fondées là-dessus, même si elles n’abordent pas la question comme il faut, surtout les plus récentes – elles te font juste des promesses. La mort, c’est quelque chose qui arrivera de toute façon, c’est absolument crucial. Vois tous les artistes qui ont été inspirés par elle, toutes les peintures, sculptures, musiques, mythologies que ça a données… C’est tellement profond. Il m’a semblé que j’étais désormais assez vieux pour m’y mettre, et peut-être que c’est l’âge justement qui m’a fait me dire que c’était le thème auquel je devais me consacrer. C’est sombre, extrêmement sombre – la chose la plus sombre que tu puisses voir – mais j’ai découvert qu’il y a aussi beaucoup de beauté là-dedans. Ce que je savais déjà, mais là, quand je m’y suis vraiment complètement plongé, j’ai compris à quel point. C’est une libération. Tu reviens à zéro, tu laisses derrière toi toute la douleur, tous tes problèmes et tes peurs, tous les aspects négatifs de la vie. C’est un passage vers quelque chose que tu ignores. Je pourrais en parler pendant des heures [rires]. C’est vraiment complexe. Et puis quand on y pense, c’est très lié à notre groupe ; c’est littéralement notre origine : à nos débuts, plusieurs membres sont morts. L’album leur est dédié – mes paroles, en tout cas. Je pensais à eux aussi lorsque j’écrivais. Il m’a semblé que j’étais enfin prêt pour ça, que je pouvais enfin reprendre ce flambeau. C’était un gros défi, mais c’était aussi un beau défi, donc je suis heureux que nous l’ayons relevé.

En effet, dans les paroles, on retrouve des mentions d’incendies d’église, de « deathlike silence » : Mayhem doit beaucoup à la mort, bien plus que les autres groupes…

Oui, même « Funeral Of Existence »… C’est exactement ça. Je voulais prendre à bras-le-corps toute l’histoire de Mayhem, dont, évidemment, ces choses-là. Je voulais invoquer tout ça. Tu as raison, c’est une bonne remarque.

C’est un point de détail, mais quand j’ai reçu les paroles, il y avait mention d’une chanson intitulée « Litany Of The Black Sun » qui n’apparaît pas dans la track-list de l’album… Qu’en est-il ?

Toutes ces chansons sont égales, mais je crois que seulement huit d’entre elles ont été intégrées à l’album, et les autres sortiront plus tard. Elles seront accessibles pour tout le monde, soit en EP, soit dans des éditions spéciales – au Japon, par exemple, on nous demande toujours une chanson supplémentaire, donc nous en faisons toujours quelques-unes en plus, et ce n’est pas toujours simple de choisir où mettre chacune d’entre elles. À mes yeux en tout cas, elles ont toutes la même valeur.

En ce qui concerne « Litany Of The Black Sun » en particulier, le soleil est très important pour moi, et ça a été le cas presque tout au long de ma vie. Je n’en ai jamais parlé en interview jusqu’à maintenant, mais j’ai eu une expérience vraiment très intense quand j’étais jeune… Au Japon, c’est ce qu’ils appellent « satori » : une expérience spirituelle très intense, une sorte d’épiphanie. Je peux même te dire la date exacte de cet événement très particulier : c’était le 23 mai 1992. Je ne peux pas vraiment décrire ce qu’il s’est passé – ça me prendrait trop de temps ! –, mais pour résumer, je sortais avec des amis, nous ne faisions rien de spécial (nous étions d’humeur un peu festive et j’avais fumé un peu d’herbe, ce que je regrette, mais enfin j’ai fumé un million de fois avant ça et un million de fois après et l’expérience ne s’est pas reproduite, donc ça n’avait rien à voir avec, ça ne mérite sans doute même pas d’être mentionné), mais quelque chose s’est produit. Je me suis rendu compte que le soleil était absolument crucial dans notre univers. Je le savais théoriquement évidemment, je suis ingénieur de formation et j’ai été prof de maths et de physique, même si ce n’était pas encore le cas à l’époque (j’étais encore à l’université), mais là, j’en ai vraiment pris conscience. C’est le centre de notre univers, le système solaire ; selon la science, sa masse est des milliers de fois plus importante que celle de toutes les planètes réunies ; son champ magnétique est gigantesque ; c’est la source de la lumière… Et ensuite, il y a tous les aspects spirituels, il suffit de penser à l’Égypte antique et à toutes les traditions anciennes qui tournent autour du soleil : dans le monde entier, il y a des choses comme les pyramides en Égypte ou le tumulus du Grand Serpent aux États-Unis qui sont liées au solstice, par exemple. Et même une personne qui ne saurait rien de tout ça et serait toute seule sur une île déserte verrait la nature se réveiller et les oiseaux chanter lorsque cette chose émerge à l’horizon… Dans la jungle, c’est très frappant : lorsque le soleil se lève, la forêt est très bruyante, puis ça se calme, et lorsqu’il se couche, elle redevient très bruyante à nouveau. Le soleil est absolument crucial pour l’humanité et tout le reste du monde, et ça, je m’en suis rendu compte avec énormément d’acuité ce jour-là.

Cette expérience a été si forte qu’immédiatement après, j’ai eu une phase d’harmonie complète avec la nature que je suis incapable d’expliquer. C’est l’objectif de ma vie, de comprendre ce qu’il s’est passé à cette période. J’étais parfaitement synchronisé avec le reste du monde. Je me suis débarrassé de ma montre, je n’en avais plus du tout besoin. Il se passait plein de petites choses étranges ; dès que j’arrivais à l’arrêt de bus, mon bus arrivait, lorsque je faisais du stop, je pouvais me mettre n’importe où, la première voiture qui passait me prenait et m’amenait exactement là où je voulais aller… Une fois, je voulais aller aux Pays-Bas depuis l’Allemagne et la première voiture m’a pris et m’a amené à ma destination qui se trouvait pourtant cinq cents kilomètres plus loin ! Tout se passait de manière absolument fluide et naturelle. Je ne sais pas comment te décrire ça. C’était complètement transcendantal comme expérience, mais pas religieux. C’est quelque chose d’autre, c’est vraiment mystique. Ça a profondément changé ma vie, et c’est toujours en moi. Je n’avais même pas encore rencontré les membres de Mayhem, à l’époque – je les connaissais, mais nous n’avions pas encore enregistré De Mysteriis.

« La mort n’est pas une fin mais une transition. Ce n’est pas une rédemption au sens religieux, mais un changement d’état. Il ne s’agit pas de romantiser la mort, mais de la regarder en face comme un processus cosmique inévitable, aussi fondamental que la naissance. »

Cette chanson est donc très particulière à mes yeux, très personnelle, même si les paroles ne sont pas en lien direct avec tout ça. J’étais d’autant plus content que je n’avais jamais eu l’occasion d’aborder la thématique du soleil avec Mayhem, même si je l’avais fait un peu avec d’autres projets, et comme c’est Mayhem, je me suis dit qu’un soleil noir, ça collerait mieux [rires]. Ça reste le soleil – l’autre face du soleil, disons. J’aurais tellement d’anecdotes à te raconter à propos de tout ça… Par exemple, à l’époque, j’avais une Bhagavad-Gītā que j’avais trouvée dans la rue avec un ami, et je n’y comprenais rien du tout. Je m’étais dit : « Qu’est-ce que c’est que ce truc arabe ? » Je ne savais même pas que c’était indien ! J’étais très jeune, je devais avoir seize ou dix-sept ans. Mais après l’expérience dont je te parle, je me suis dit que j’allais y jeter un œil, et je me suis dit : « Bordel de merde ! Ouah ! » [Rires] Tout me semblait limpide. C’est seulement plus tard, a posteriori, que j’ai compris que c’était ce qu’on appelle satori. C’est une sorte d’illumination, mais pas au sens religieux. C’est une sorte d’éveil. Cet état n’a pas tenu dans le temps, ça n’a duré que sur une période, de façon intense pendant une semaine, et puis ça s’est calmé, mais c’est toujours présent en moi.

De quelle façon cette expérience a modifié ta vision du monde ? Est-ce qu’elle a eu de l’influence sur ton parcours en tant qu’artiste ?

Le soleil avait déjà une importance particulière pour moi avant ça, et puis depuis mon plus jeune âge, je m’intéressais déjà à l’occultisme, à la spiritualité, aux strates invisibles de l’existence. Mais à partir de cette période et de ce jour en particulier, quelque chose de fondamental a changé en moi. C’était comme si une source ou un canal bien plus profond et transcendantal s’était ouvert, et à partir de ce moment-là, j’ai commencé à percevoir le monde spirituel d’une manière complètement différente. Tout d’un coup, tout me semblait connecté, vivant et intelligible. Comme je te le disais, je n’avais jamais prêté attention à ma Bhagavad-Gītā, mais lorsque je l’ai ouvert après ça, ça m’a vraiment frappé. Chaque phrase était d’une clarté limpide. Je n’avais pas du tout l’impression de lire un texte sacré datant d’il y a cinq mille ans, mais de recevoir un message très direct et personnel. Cette expérience a été si forte que plus tard, je me suis rapproché de la communauté Hare Krishna, et ils ont été surpris par la profondeur et le caractère intuitif de ma compréhension de ces enseignements. Ça n’avait rien à voir avec une conversion à un dieu ou une religion pour autant – c’était exactement l’inverse. À partir de ce moment-là, j’ai commencé à voir plus clairement les religions comme des systèmes créés par les humains, généralement sous forme de structures de pouvoir qui déforment ou bloquent toute expérience spirituelle authentique. Cette expérience personnelle ne m’a pas du tout rapproché de systèmes de croyances existants, au contraire, ça m’en a éloigné.

Le côté obscur, l’occulte, l’interdit, et la perspective anti-religieuse sont restés tout aussi importants à mes yeux, ou même plus importants encore. J’ai senti ces canaux s’ouvrir eux aussi, en même temps que les canaux de lumière. Ça a été ça, le vrai tournant : ce n’est pas un changement qui s’est produit d’un seul côté, mais une sorte d’éveil universel. La prise de conscience que l’obscurité et la lumière ne sont pas des opposés qui s’excluent, mais différentes manifestations d’une même réalité. Cette manière de percevoir les choses centrée sur le soleil est restée, elle est toujours avec moi depuis ce jour. Ce n’est pas un dogme ou une croyance, mais une manière fondamentale de percevoir l’existence. C’est ce qui donne forme à ma façon de percevoir le monde, en tant qu’artiste, à ma façon d’appréhender les thématiques spirituelles, sombres et transcendantales.

L’une des chansons, « The Sentence Of Absolution », mentionne Elagabal – l’empereur romain Héliogabale qui vénérait le soleil. Est-ce que ça a un rapport avec tout ça ?

Oui, il y a un lien, mais pas au sens historique. Héliogabale ne m’importe pas en tant que figure historique réelle, mais en tant que symbole, qu’archétype. C’est quelqu’un qui s’est placé radicalement en dehors des ordres sociaux et religieux acceptés à son époque et qui a mis au centre un principe cosmique plutôt qu’un principe moral. Ce simple fait menaçait tout un système fondé sur la hiérarchie, le contrôle et le dogme. Dans « The Sentence Of Absolution », Héliogabale n’est pas un personne mais un état de conscience. La chanson parle du fait de reconnaître que la vie humaine peut être trompeuse et fallacieuse, et du fait d’avancer sur la voie de la mort comme une forme de lucidité et pas de destruction. L’idée de n’avoir jamais été né n’est pas du nihilisme pour moi, c’est une affirmation philosophique à propos du poids de l’existence. Héliogabale fonctionne comme un symbole : celui d’une personne qui refuse l’illusion de l’ordre humain et préfère accepter la perspective du cosmos.

« Il y a eu des moments où l’idée d’arrêter a été brièvement envisagée, mais ce n’étaient que des flashs très intenses qui montrent surtout à quel point ce groupe est extrême, et à quel point ce qu’il porte est lourd. Mais c’est absolument clair à mes yeux que je ne laisserais pas ce groupe s’effondrer. »

Si j’ai mentionné « Litany Of The Black Sun » plus tôt, c’est que c’est la chanson qui présente le plus explicitement la mort comme un passage. En alchimie, le soleil noir est associé à l’étape du nigredo, une mort qui ouvre sur une renaissance. Tu écris sur la mort depuis que tu es ado, mais je suppose que ta manière d’aborder le sujet a évolué au fil du temps ?

Absolument, tu as raison. Ma relation à la mort n’est pas récente, et ce n’est pas un simple choix artistique non plus. La mort est présente dans mes pensées depuis mon enfance, et très tôt, j’ai eu des idées sombres et autodestructrices. Ça a clairement influencé mon parcours artistique. Depuis mon plus jeune âge, la mort a toujours été là, ça a toujours été une question, quelque chose d’impossible à ignorer. Même maintenant, il n’y a pratiquement pas un jour où je ne suis pas confronté à la mort sous une forme ou une autre. Mais la façon dont je l’approche a beaucoup changé. Auparavant, c’était bien plus une histoire de tensions intérieures, d’obscurité et d’autodestruction, alors que maintenant, ma perspective est plus mature, plus large, plus cosmique. Maintenant, je vois la mort comme faisant naturellement partie de la vie. Imagine un monde où personne ne mourrait : qu’est-ce que ça donnerait ? Cette dimension est, fondamentalement, celle de l’impermanence : tout ce qui naît doit finir par se dissoudre. La création et la dissolution sont constantes, elles se déroulent de façon simultanée.

J’ai aussi eu une vision intérieure très puissante en rapport avec tout ça : j’ai eu le sentiment qu’après la mort, d’une certaine façon, nous retournons au soleil. C’est ce que le symbole du soleil noir représente à mes yeux. Je ne parle pas d’un processus physique, mais d’une sorte de réabsorption cosmique, comme si le soleil n’était pas simplement une étoile, mais aussi un canal multidimensionnel qui aspire tout ce qui a terminé son parcours dans cette forme d’existence. De ce point de vue, la mort est bien plus douloureuse pour ceux qui restent que pour ceux qui partent. Pour la personne qui part, comme je le disais plus tôt, ça peut signifier la fin de la souffrance, des doutes, des tourments intérieurs, de la maladie et du fardeau de l’existence. La mort n’est pas une fin mais une transition. Ce n’est pas une rédemption au sens religieux, mais un changement d’état. Voilà la perspective qu’adopte « Litany Of The Black Sun » : il ne s’agit pas de romantiser la mort, mais de la regarder en face comme un processus cosmique inévitable, aussi fondamental que la naissance.

Dans quelle mesure tes autres projets, souvent plus expérimentaux, nourrissent ce que tu fais dans Mayhem ?

Mes projets parallèles complètent mon travail avec Mayhem de façon fondamentale. Mayhem reste la priorité, c’est le sommet de la pyramide, là où, en fin de compte, tout converge. Mais en même temps, sans ces autres projets, Mayhem ne pourrait pas exister sous cette forme. Tormentor m’est particulièrement cher parce que c’est là que tout a commencé : j’y suis impliqué depuis 1985, j’ai commencé à jouer en live avec eux en 1986, et le line-up est le même depuis 1987. C’est quelque chose de vraiment unique. Pour moi, Tormentor, c’est une source, celle d’un black metal brut et ancestral. Elle me rappelle d’où je viens. Void Ov Voices est un espace complètement différent : c’est là que je peux peaufiner et explorer de manière très délibérée ma voix en tant qu’instrument. Ce projet inclut des bandes-son réalisées en live pour des films muets comme Nosferatu, où la voix et le son ont des rôles narratifs très différents. Mon projet avec Igor Cavalera va dans une direction plus expérimentale et improvisée. Nous avons un lien très fort ; nous avons la même vision des choses. Pour moi, cette musique est clairement dans la lignée de Sunn O))). Et comme Sunn O))) n’existe plus dans ma vie sous cette forme, c’est ce projet qui le remplace. Après notre performance au prestigieux festival Le Guess Who?, c’est devenu très clair : cette musique parle au même genre de public, c’est le même état d’esprit. Nous voulons vraiment faire un album ensemble. Et puis j’ai aussi un nouveau projet avec Rhys Fulber de Front Line Assembly. Nous travaillons dessus ensemble : c’est de la musique électronique, pas du metal, donc ça demande des techniques vocales complètement différentes. Tous ces projets viennent nourrir Mayhem ; ils maintiennent le groupe en vie et le font évoluer.

Dans une interview que nous avions faite avec plusieurs membres du groupe il y a quelques années, tu avais répondu à Ghul, qui disait que Mayhem était toujours au bord de l’effondrement, que tu ne laisserais jamais ça se produire. Est-ce que tu te sens responsable de ce groupe, de son histoire et de son futur ?

Absolument. En tant que chanteur, je ressens une responsabilité très sérieuse vis-à-vis de Mayhem, et je l’accepte. Ce groupe, ce n’est pas qu’un projet musical, c’est aussi une entité puissante, avec un poids émotionnel et spirituel énorme. Il y a eu des moments où l’idée d’arrêter a été brièvement envisagée, mais ce n’étaient que des flashs très intenses qui montrent surtout à quel point ce groupe est extrême, et à quel point ce qu’il porte est lourd. Mais c’est absolument clair à mes yeux que je ne laisserais pas ce groupe s’effondrer. Tant que j’en ai la force, la volonté, et que j’ai une voix, je m’en porte responsable, et je continuerai à porter son histoire.

Interview réalisée en visio le 16 décembre 2025 par Chloé Perrin.
Retranscription & traduction : Chloé Perrin.

Site officiel de Mayhem : www.thetruemayhem.com.

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