Il y a des musiciens dont on suit le parcours personnel, album après album. Depuis ses débuts, Jours Pâles invite l’auditeur à pénétrer l’intimité parfois tortueuse de Spellbound. En moins de cinq ans, le projet présente déjà un quatrième album. Une régularité qui a trouvé un écho chez les amateurs de metal extrême mélancolique. Le titre de ce nouvel opus pourrait d’ailleurs évoquer la quête de résonance que le public peut trouver dans les mots du compositeur. À cœur ouvert, Spellbound déploie ses réflexions et sa dysthymie assumée. Résonances rend ainsi hommage à sa fille Aldérica. À travers son regard de jeune père, il aborde aussi des thèmes plus vastes, comme le rapport à la mort, mais aussi une vision désabusée du monde contemporain. Si Jours Pâles conserve une identité forte, la formation prolonge l’esthétique du précédent album. L’ensemble se révèle plus cru, plus brut, et toujours profondément introspectif.
Habituée de nos micros, la tête pensante du groupe a de nouveau accepté de répondre à nos questions. Toutefois, certaines conditions se sont imposées par un contexte familial qu’on peut deviner assez compliqué. Après nous en avoir dit un peu plus sur les épreuves qu’il traversait lors des sorties d’Éclosion, de Tensions et de Dissolution, Spellbound se livre en toute transparence mais avec une certaine mesure de ses mots. C’est la raison pour laquelle l’entretien ci-dessous a cette fois-ci été réalisé par écrit, plutôt qu’à l’oral, qui peut l’amener parfois à énoncer ses propres vérités qu’il lui serait bon de garder. Respectant son choix et connaissant son implication dans l’exercice de l’interview, nous avons adopté cette forme pour un entretien qui ne perd pas pour autant en authenticité.
« Asphodèle, c’était une rencontre improbable entre deux individus un peu cassés par la vie, avec plus ou moins les mêmes énergies, ça a donné cet album qui, aujourd’hui encore, a une saveur particulière pour moi et pour pas mal d’autres, d’après les retours que j’ai encore régulièrement. »
Radio Metal : La dernière fois que nous nous sommes entretenus, tu traversais une période assez particulière, et cet échange avait marqué pas mal de personnes de ton entourage. Jours Pâles étant un projet très intime, presque un baromètre émotionnel, il me semblait important de commencer simplement : comment vas-tu aujourd’hui ?
Spellbound (chant & claviers) : Merci pour ta rétrospective rapide ainsi que pour ton intérêt constant envers Jours Pâles. Le projet est effectivement très introspectif, et l’entretien dont tu parles témoignait, comme à chaque fois, d’une période personnelle bien particulière, voire charnière, que j’ai tendance à observer avec plus de clarté désormais. Là, je vais beaucoup mieux dans l’ensemble. J’ai totalement changé de cadre de vie, j’habite désormais dans une grande maison familiale au fin fond du Cantal, je fais plus attention à moi, je fais du sport, bref, j’ai plus ou moins brisé les cercles négatifs dans lesquels j’étais englué, et j’entrevois une phase bien plus lumineuse, même si, bien évidemment, rien n’est jamais parfait. Tout le monde sait que lors d’une rupture, on passe tous par plusieurs phases inévitables, dont le déni, le marchandage ou la colère, et Dissolution n’était que le reflet d’une désunion douloureuse, toxique et bien bancale. Et aussi, comme tu le sais vu que nous avons déjà évoqué la chose, un enfant est né de cette relation, et ça a été le point de départ de galères juridiques sur le partage de la garde, et tous ces trucs énergivores ou chronophages inhérents à la situation. Depuis quelques mois, le jugement est rendu – même s’il sera évolutif, je l’espère –, donc je fais ce que je peux avec les droits que l’on m’a octroyés, et seul l’intérêt de ma fille m’importe, le reste étant totalement derrière moi.
Avant d’entrer pleinement dans Résonances, j’aimerais revenir sur les dernières années. Tu nous as souvent présenté les premiers albums comme des instantanés très personnels. Mine de rien, le temps avance, et le disque Jours Pâles de feu Asphodèle a six ans et Éclosion célèbre ses cinq ans. Avec un peu de recul, comment perçois-tu aujourd’hui tes premiers disques ?
C’est vrai que je n’ai pas chômé et ma discographie est plutôt dense, surtout si tu repars d’Asphodèle. Cinq albums en six ans… Le temps passe trop vite. Franchement, je suis fier et ne renie aucun de mes travaux passés. Asphodèle, c’était une rencontre improbable entre deux individus un peu cassés par la vie, avec plus ou moins les mêmes énergies, ça a donné cet album qui, aujourd’hui encore, a une saveur particulière pour moi et pour pas mal d’autres, d’après les retours que j’ai encore régulièrement. C’était une époque très particulière puisqu’en parallèle, il y avait le retour d’Aorlhac juste avant, en 2018, les scènes à foison, l’enregistrement de l’album d’Asphodèle donc, et très rapidement cette rupture artistique entre Audrey et moi, m’empêchant légalement de poursuivre l’aventure de mon côté. Mais du coup, c’est aussi ça le point de départ pour l’aventure Jours Pâles, donc merci Audrey et merci Asphodèle. Bref, à l’exception de Dissolution qui est légèrement à part, je garde des souvenirs émus de chaque session d’enregistrement, de tous les musiciens qui m’ont accompagné à chaque fois, et de toute ces périodes bien chargées en rencontres et en émotions. Bien sûr, chaque étape et chaque album est pour moi un pas en avant dans ma construction en tant que musicien et, au fur et à mesure des avancées, je suis de plus en plus satisfait de l’évolution et de ce que j’arrive à accomplir.
Dissolution était, selon tes mots à l’époque, particulièrement douloureux à concevoir. Est-il encore difficile à écouter aujourd’hui ? Et envisages-tu de défendre certains titres de cet album sur scène ?
Il était particulièrement difficile à concevoir car la période que je traversais était tout simplement à chier. Dissolution est, pour ainsi dire, le seul truc de Jours Pâles que je n’arrive pas vraiment à réécouter très souvent. La production, bien qu’assurée avec professionnalisme par Ben du B-Blast studio, ne correspond plus vraiment à ma vision présente. C’est un peu ma faute, car c’est moi qui avais donné les directives sonores principales, avec cette envie d’avoir un son très live, beaucoup d’effets, beaucoup de reverb. Au-delà de ça, c’est juste une tranche de vie que je n’ai pas nécessairement envie de revivre, donc je ne reviens pas régulièrement dessus. Nous allons quand même jouer un ou deux titres de l’opus lors de nos prochains concerts, sans le mettre particulièrement en avant plus que ça. Nous avons quatre albums dans lesquels piocher des chansons à proposer en concert, donc ce n’est pas vraiment un problème.
Résonances s’inscrit dans une forme de continuité avec Dissolution, sur le plan tant émotionnel que sonore, avec une production assurée une nouvelle fois par Ben (B-Blast Records). Était-il important pour toi de conserver cette « chaleur » du son et cette logique de dialogue entre les albums, comme Tensions pouvait répondre à Éclosion ?
Je ne sais pas trop. Je pense que Tensions était déjà un énorme pas en avant, en termes de production et de compo, par rapport à Eclosion. Si tu compares les deux albums, et juste si on parle de son, il y a quand même une belle avancée selon moi. C’est pareil pour Dissolution et Résonances. Vraiment, ce n’est pas tellement similaire je trouve. Résonances a vraiment un son plus clair, plus puissant et mieux conçu que ‘Dissolution’. Pareil pour les thématiques, je crois. Sur Dissolution, j’étais coincé dans les frasques d’une famille à l’agonie et d’un foyer récemment séparé, avec l’envie de retourner reconstruire ce qui était pourtant déjà bien mort et enterré. Résonances avance grandement dans le propos et y oppose plus des constats froids et factuels, plutôt que des élans plus ou moins ridicules de vouloir réparer ce qui est impossible de l’être. En ce sens, ce sont mes pensées qui ont évolué, et donc le propos avec. L’idée pour Résonances était de graver dans le marbre des faits, et de profiter de l’occasion pour crier des odes à mon enfant, en ayant digéré et accepté ce qui ne sera plus.
« L’idée pour Résonances était de graver dans le marbre des faits, et de profiter de l’occasion pour crier des odes à mon enfant, en ayant digéré et accepté ce qui ne sera plus. »
Tu as souvent expliqué que l’écriture et la composition reprenaient assez rapidement une fois un disque terminé. Résonances a-t-il lui aussi été conçu dans cette dynamique, presque à chaud ?
Oui, c’est ça. Et c’est le cas à chaque fois, car tu imagines bien qu’en composant autant de musique, je ne me laisse pas beaucoup le choix de prendre du temps. Il m’arrive parfois de reprendre des riffs d’anciennes compositions délaissées, comme ce fut le cas sur le titre « Viens Avec Moi » et peut-être deux ou trois autres trucs que j’avais pu mettre de côté entre deux albums, des choses que je retravaille et remets au goût du jour. Mais à part ça, il s’agit toujours de très vite reprendre la guitare et de se remettre au boulot. Tant que l’inspiration est là, je ne vois aucune raison de ralentir le rythme. Ce n’est pas une fois mort que je vais pouvoir m’exprimer, et pour une fois que la boulimie est positive, autant l’alimenter encore et encore.
Je vais revenir sur plusieurs partis pris dans cet album. Le premier : l’album s’ouvre sur « Une Splendeur Devenue Terne », un titre long et dense, qui va très loin dans l’introspection. Qu’est-ce qui a guidé ce morceau en premier lieu : le thème ou la mélodie ?
Alors, désolé de te contredire, mais pour le coup, l’album s’ouvre sur « La Frontière Entre Nous Et Le Néant », une des trois pistes instrumentales. Je tiens à marquer une pause sur ça, car initialement, après avoir achevé le titre, j’ai perdu l’entièreté de la partition, à la suite d’un souci informatique. Il a donc fallu que je me remémore tous les riffs, toutes les mélodies, toutes les structures, pour lui donner vie à nouveau. J’y ai passé des jours entiers, preuve du fait que je tenais vraiment à ce que ce truc se retrouve sur l’album. Pour répondre à ta question, comme souvent – et de mémoire – c’est d’abord la mélodie qui a été composée pour « Une Splendeur Devenue Terne ». Je compose principalement les chansons en premier désormais, en ayant de vagues idées des thèmes qui vont les accompagner. J’affine ensuite et redistribue les écrits au feeling, selon ce que m’évoquent les compositions une fois qu’elles sont bouclées.
Autre parti pris, il y a plusieurs invités. Jours Pâles est un projet profondément personnel, et pourtant tu t’entoures régulièrement d’autres artistes. Comment expliques-tu ce besoin de collaboration ? As-tu le sentiment que ces invités partagent, d’une manière ou d’une autre, le vécu ou les émotions que tu explores ? Sont-ils au courant du contenu des textes en amont ?
C’est une sorte de dichotomie intéressante à laquelle tu fais référence ici. Je n’y ai pas particulièrement prêté attention. Oui, le projet est personnel, mais finalement, même si je tente d’y exprimer des sujets singuliers ou liés à des pans très autocentrés, il n’empêche que ces sujets sont aussi vécus par beaucoup d’autres, et donc universels. Je ne vais pas réinventer la roue des problématiques humaines… mais du coup, c’est là qu’interviennent les participations extérieures. On arrive toujours à se rejoindre sur une mélodie, un texte, un sujet ou une intention. C’est ce qui permet de travailler avec autant de gens et de faire de si nombreuses collaborations dans Jours Pâles. La plupart des vocalistes avec qui j’ai eu la chance de travailler dans mon univers et mon contexte musical connaissaient les paroles et les thématiques avant, simplement parce que je leur propose un truc clef en main, je structure les passages où ils vont chanter, donc rien n’est laissé au hasard en amont. Il est arrivé qu’il puisse y avoir certaines modifications mineures, car c’est bien aussi de laisser une place à l’imprévu, mais globalement ce n’est pas le cas.
Dans le livret, les paroles de Kim Carlsson (ex-Lifelover) ne sont pas retranscrites, seule la langue est précisée. Est-ce un choix artistique ? Connais-tu le sens exact de son texte, et pourquoi ne pas l’avoir inclus ?
Je commence par dire que Lifelover et Kim ont à nouveau des activités live au travers du groupe Kall, ce qui est très intéressant d’après les vidéos YouTube que j’ai pu voir. Qu’on le veuille ou non, Lifelover reste un projet culte au sein de cette scène. Pour ce qui est de la non-apparition des paroles que Kim chante sur mon titre, tu n’es pas le premier à le souligner. Je dois avouer ici que cette collaboration n’a pas été simple, le gars étant un personnage plutôt énigmatique. Voilà comment ça s’est déroulé : j’ai envoyé le texte à Kim, traduit du français à l’anglais. De là, il a traduit l’anglais dans son suédois natal, à ma demande, car je tenais à cet « exotisme » linguistique. Je n’ai pas particulièrement vu l’intérêt de mettre dans le livret les paroles en suédois, sachant que peu de mes fans parlent couramment la langue. C’est aussi simple que ça, et c’est pour ça que les paroles chantées en suédois ne sont pas dans le livret.
Le fil conducteur de Résonances tourne autour de la séparation entre un père et son enfant, un thème déjà présent sur Dissolution. Est-ce que l’écriture t’aide à affronter cette épreuve, ou as-tu parfois l’impression de raviver des blessures plutôt que de les refermer ?
Un peu des deux. J’avoue avoir eu un coup de moins bien à la sortie du clip vidéo qui illustre le morceau « Cinéraire ». Ce sont des sujets forts, qui marquent et changent le parcours d’une vie – je veux dire, vraiment ! Et pour être honnête, j’aurais aimé ne jamais trouver l’impulsion d’écrire un tel truc. D’un autre côté, je suppose que ça a été libérateur de pouvoir poser des mots et des images sur un sujet comme celui-ci. J’aimerais m’imposer une distanciation entre ce que je pense et ce que je fais en musique, mais c’est tellement impactant que je ne sais pas réellement faire le distinguo entre les deux.
« Oui, le projet est personnel, mais finalement, même si je tente d’y exprimer des sujets singuliers ou liés à des pans très autocentrés, il n’empêche que ces sujets sont aussi vécus par beaucoup d’autres, et donc universels. »
Le premier clip extrait de l’album, « Cinéraire », aborde frontalement ce sujet. Tu as choisi de t’y mettre en scène, d’y faire apparaître le prénom de ta fille, tout en précisant qu’il s’agit d’une fiction. N’était-ce pas trop éprouvant de t’exposer à ce point-là ?
Si, sincèrement l’entreprise fut éreintante globalement. Pas vraiment sur le moment, car pendant le tournage tu te laisses plus ou moins porter par l’instant, tu ne réalises pas nécessairement. Bon, après, c’était une idée à laquelle je me préparais depuis longtemps et de toute façon il me semblait évident – autant qu’important – de profiter du budget vidéo alloué par le label pour mettre en lumière ce sujet en particulier, qui me tient tant à cœur et qui parle à bon nombre de gens, je crois. Dans tous les cas, et même si le procédé était dans l’ensemble assez éprouvant (j’ai quand même du mal à visionner le clip), ça a été une très belle aventure humaine, et je remercie du fond du cœur Cyril Planard, sa compagne et ses enfants ainsi que les figurants pour leur implication sans faille et leur contribution à ce projet.
Le clip, réalisé par Cyril Planard, est particulièrement fort visuellement. Comment s’est construite cette collaboration ? Les idées venaient-elles plutôt de lui ou le scénario a-t-il été élaboré à deux ?
Cyril a pris à cœur son rôle pour la réalisation de ce clip et s’est investi à deux cents pour cent. Nous avons beaucoup discuté en amont et travaillé de concert au long cours, mais globalement c’est lui qui s’est occupé de tout, du script général jusqu’aux moindres détails liés au tournage. Je pense qu’en tout, des premières idées jusqu’au montage final, ça a été quelque chose comme sept mois de travail. Après, même si tout était préparé, il nous est arrivé de vouloir changer certaines scènes à la dernière minute, c’est aussi ça, se laisser porter par le moment et s’adapter, laisser malgré tout une part d’imprévu. C’était une première pour moi, même si j’ai déjà tourné dans un clip pour Aorlhac par exemple, mais cette fois-ci il y avait une dimension supérieure dans l’implication. C’est quelque chose qui me faisait assez peur, d’être face caméra avec quelque chose de scénarisé, avec des enjeux financiers, mais je savais aussi que je n’avais pas à « jouer », vu que ce qui est montré dans le clip, c’est plus ou moins ce que je traverse dans la vraie vie.
Comment s’est déroulé le tournage, notamment pour les autres comédiens ? Certaines scènes, comme celle du couple avec leur enfant, sont particulièrement poignantes.
Le tournage s’est déroulé à Gardanne, dans le sud de la France, là où résident Cyril et sa famille. Concernant mes apparitions et celles des figurants/participants extérieurs (coucou à Roxane et Julian), en gros ça s’est effectué sur un week-end, du samedi matin au dimanche fin d’après-midi. Pas mal d’autres images ont été tournées avant ou après mon implication physique, car ma présence n’était pas requise en permanence. Je trouve aussi les scènes dont tu parles assez significatives et prenantes, elles ont été conçues pour faire ressortir et ressentir de manière plus forte encore la solitude du papa que j’incarne dans la vidéo, cette opposition entre la famille heureuse, unie, rayonnante de bonheur, et le père seul, isolé de son enfant. En fait, le clip est pas mal dans la symbolique, le suggéré. C’est une approche intéressante qui demande au spectateur de s’impliquer un minimum pour saisir toutes les subtilités du truc, mais c’est l’approche que nous souhaitions dès le départ.
Un mot également sur la jeune actrice qui incarne ta fille : son jeu est très juste et crédible. Comment a-t-elle été dirigée pour parvenir à ce résultat ?
Il s’agit de Camille, la fille de Cyril, qui n’est guère plus âgée qu’Aldérica, ma propre gamine. Si ma mémoire est bonne, elle doit avoir cinq ou six ans, pas plus. Sincèrement, pour son jeune âge, je trouve son jeu hyper naturel, très juste, oui. Je ne sais pas vraiment ce qu’a mis en place Cyril pour réussir à mettre autant en confiance Camille, mais c’est en tout cas assez fort. Elle est un élément clef et central du clip, il ne fallait donc pas se planter. Mission réussie et je suis fier de cette petite !
Dans le livret, tu emploies des mots très directs et désignes certains responsables : « les aigries qui se trompent de combat », « la misandrie », les « valeurs inversées ». Penses-tu que cet ensemble de facteurs pèse réellement dans les jugements liés aux séparations ?
Tu fais référence à la partie remerciements du livret de Résonances. Quand je parle des « aigries qui se trompent de combat » je pense notamment aux mères, qui savent très bien à quel point elles sont avantagées dans les tribunaux aux affaires familiales, et apparemment elles ont l’air de trouver ça constructif de préférer punir l’ex-conjoint en le privant de l’enfant plutôt que de prioriser son bien-être. Superbe logique, superbe mentalité, et dis-moi qui trinque à la fin ? Les petits. Prioriser son ego plutôt que la stabilité émotionnelle de sa progéniture, je n’appelle pas ça de la parentalité, et encore moins de la parentalité saine.
« J’aimerais m’imposer une distanciation entre ce que je pense et ce que je fais en musique, mais c’est tellement impactant que je ne sais pas réellement faire le distinguo entre les deux. »
Et oui, je crois sincèrement qu’il y a d’énormes dysfonctionnements sur tous ces sujets. C’est quand même très drôle d’entendre en permanence cette fameuse égalité homme-femme partout, dans tous les aspects de la société moderne (ça n’a d’ailleurs pour moi strictement aucun sens dans quatre-vingts pour cent des revendications), mais par contre, quand il s’agit de tout faire pour éloigner les gamins du père à grands renforts de mensonges, de fausses attestations, d’accusations calomnieuses et autres extravagances… là, on n’entend plus personne. La réalité, c’est pourtant que lors des séparations, dans la plupart des cas, sans aucun effort, c’est la mère qui récupère les gosses et c’est le papa qui doit se contenter d’un droit de visite. On se rend compte de la violence de ce terme, déjà ? « Droit de visite »… Les papas ne sont pas voués à n’être qu’un droit de visite, ni une option et l’enfant est constitué de cinquante pour cent de l’ADN de chaque parent, me semble-t-il. L’intérêt supérieur de l’enfant (hors cas légitime et avéré bien entendu) est respecté lorsqu’il peut passer du temps égal avec ses deux géniteurs, à défaut de ne pouvoir évoluer sainement dans une famille unie. De manière tout à fait inique, l’aliénation parentale a pourtant de beaux jours devant elle.
Combien de pères laissés sur le carreau, combien de suicides chaque année, liés à ces situations insupportables où le père ne devient qu’un fantôme, ou qu’un simple spectateur dans la vie de ses gamins ? Quand il ne devient tout juste bon qu’à verser une pension alimentaire pour des enfants qu’il ne voit même pas ? Pareil pour les NRE, qui ne sont que très peu punies et pourtant, elles sont légion en France. Le lien familial est du coup brisé à deux reprises : une première fois lors de la rupture du foyer, et une seconde ensuite lors de l’éloignement forcé parent-enfant. Ce n’est pas tenable, ce n’est pas acceptable, et ça ne peut en rien être justifiable. Les gens n’ont jamais été aussi malheureux, les gens ne se sont jamais autant séparés, vive le progrès, vive le monde moderne, fuck le patriarcat, vive la liberté, l’égalité et la fraternité. Que crée-t-on comme modèle de société quand le rôle de la famille est balayé de cette manière, et géré par des rouages plus que douteux mais pourtant encouragés ?!
L’album comporte trois morceaux instrumentaux, représentant une part importante de sa durée. Ces titres ont-ils été pensés comme des instrumentaux dès le départ ?
Oui, ils ont été composés directement avec l’intention d’en faire des titres instrumentaux. Ils prennent certes une part non négligeable du temps global de l’album qui du coup est long, mais ils marquent aussi des pauses ou des changements bienvenus à des endroits stratégiques (milieu et fin notamment).
Je pense notamment à « Incommensurable (Chanson pour Aldérica II) », dédié à ta fille, où le silence et ton souffle prennent une place centrale. Est-ce une manière de dire que les mots ne suffisent plus ?
La question est dans la réponse, et c’est exactement l’idée, oui, de dire qu’au bout d’un moment, les mots ne suffisent plus… Ce n’est pas pour rien si j’ai choisi un titre instrumental sur la chanson pour Aldérica cette fois-ci. Le titre est divisé en deux parties assez distinctes : la première, qui pourrait résumer le sentiment accablant de ne pouvoir être auprès de ma fille, comme une pause forcée, où le temps est suspendu, la communication brouillée, voire inexistante – ceci étant illustré par ce côté éthéré, mélancolique… –, et la seconde, plus lumineuse et plus positive, qui raconterait les retrouvailles entre le père et la fille. En fait, on y trouve plutôt trois parties, maintenant que j’y pense, puisqu’il y a un dernier motif musical très court qui clôt la chanson, et où l’on m’entend soupirer. Ce troisième passage évoque la fin de la deuxième partie et le retour à la première…
L’instrumentale finale, « 10-11-2021 », apporte une forme de douceur, presque d’innocence, notamment grâce au clavier. Était-ce important pour toi de conclure l’album sur cette note-là ?
C’est encore un des titres en hommage à Aldérica qui composent cet opus. J’ai nommé ce morceau comme ça car ça correspond à la date de naissance de la petite. Il y avait donc une volonté de sortir de toute forme d’agressivité, et d’envelopper le morceau de quelque chose de très sibyllin, de fragile, de mystérieux et d’agréable à écouter, comme un truc un peu brumeux, cotonneux, histoire d’emmener l’auditeur dans une forme de lâcher-prise agréable.
Malgré la noirceur des thèmes abordés, Résonances évoque aussi l’amour et le frisson des premières rencontres, notamment dans « L’essentialité Du Frisson » ou « Viens Avec Moi ». Pourquoi était-il important d’inclure ces moments de lumière ?
En fait, notamment sur « L’essentialité », je voulais opposer la fin d’un foyer familial avec l’envie de se perdre et de cumuler les relations aux filles pour essayer d’oublier, un peu comme on voudrait s’enivrer pour oublier ses problèmes, sachant bien sûr que finalement ni l’une ni l’autre de ces solutions ne servent à quoi que ce soit sur le moyen/long terme. Ce titre parle un peu de ça, et du fait que c’est agréable sur le moment, et finalement assez facile de toujours tomber dans les premiers frissons en enchainant les relations. Frissons qui ne sont en fait que l’expression d’un amour très adolescent. Ces sentiments qui ne perdurent pas dans le temps et qui ne sont là que pour rapprocher deux êtres dans le seul but antique et programmé depuis la nuit des temps : procréer. L’idée, c’est de se dire que pour qu’un couple perdure, il faut dépasser ce stade amoureux qui s’évapore au bout de quelques mois, pour le remplacer par de la confiance, du partage, du vécu, de la stabilité, etc., et que plus important que de dire « je t’aime », car finalement ça ne reste que des mots, ce sont les preuves d’amour qui priment avant tout. Pour « Viens Avec Moi », c’est une chanson dans laquelle je parle à une nana imaginaire, avec qui je m’entendrais assez pour avoir envie de tout quitter et me barrer avec elle, laissant derrière nous un monde que nous n’aurions plus envie de comprendre, et que nous voudrions absolument fuir. Très mauvaise idée, donc ! Ne faites pas ça, les jeunes, vous allez au-devant de gros problèmes, les histoires Walt Disney sont des arnaques.
« Les gens n’ont jamais été aussi malheureux, les gens ne se sont jamais autant séparés, vive le progrès, vive le monde moderne, fuck le patriarcat, vive la liberté, l’égalité et la fraternité. »
Sur « L’essentialité Du Frisson », l’accordéon diatonique joué par Pereg Ar Bagol de Boisson Divine apporte une couleur particulière. Pourquoi ce choix, souvent associé à la valse et à une certaine nostalgie ?
Il y a largement de la place pour une certaine forme de nostalgie dans « L’essentialité Du Frisson ». Il y a une sorte de fuite en avant, à vouloir fusionner avec le corps des autres momentanément, comme une tentative d’oublier maladroitement ce que l’on a perdu auparavant. L’accordéon, dans ce sens-là, a tout à fait sa place dans le contexte !
Avec « Savile », tu abordes un sujet extrêmement lourd : la pédophilie. Qu’est-ce qui t’a poussé à traiter ce thème, en particulier dans le contexte de cet album ?
Disons que depuis que je suis père, la vie m’amène à m’intéresser de plus près à certains sujets plus ou moins terrifiants. La pédocriminalité en fait malheureusement partie, tout comme les placements abusifs d’enfants au sein des structures dépendantes de nos départements et donc de l’Etat, comme l’ASE (l’aide sociale à l’enfance, anciennement DDASS), et des réseaux pédophiles qui y sont affiliés. On ne protège pas nos enfants en France. L’Etat est le premier pourvoyeur de gamines, les livrant aux milliers de pédos qui arpentent nos rues et nos villes, justement au travers de structures censées prendre soin des gosses. C’est un problème majeur, et personne n’a vraiment l’air de s’en préoccuper. Ça me rend juste totalement fou. J’ai commencé à réellement prendre la mesure et l’ampleur de certains réseaux quand je me suis intéressé à Jimmy Savile, qui a du coup donné le nom à ma chanson… Je me répète : nos enfants ne sont pas protégés dans cette France malade de 2026.
L’artwork de Résonances tranche fortement avec ceux de tes précédents disques, évoquant presque le fantastique ou le heavy metal épique. Est-ce une proposition libre de Sébastien Grenier ou une direction que tu avais en tête ? Quelle est ta propre lecture de cette illustration ?
Bosser avec Sébastien, c’est déjà un parti pris quelque part. Il a son style, son univers. Je n’ai jamais trouvé que la pochette faisait particulièrement heavy metal ou fantastique tout simplement parce que je l’avais directement associée à ma musique, qui elle ne se compare pas du tout à ces genres-là. Je suis hyper satisfait de son travail et j’espère d’ailleurs pouvoir travailler à nouveau avec lui la prochaine fois. Pour moi, la pochette représente la résilience : ce phœnix qui tente encore et toujours de retourner au combat contre la mort, le tas de phœnix morts témoignant de son envie de lui tordre le cou à nouveau.
Depuis les débuts, le label Les Acteurs De l’Ombre, et notamment Gérald, soutient fortement Jours Pâles, qu’il considère comme un projet à part dans le catalogue. Ce soutien est-il essentiel pour concrétiser tes ambitions, notamment sur le plan visuel et conceptuel ? Aurais-tu pu aller aussi loin seul ?
J’ai effectivement un soutien sans faille de la part de Gérald, pour très peu de contraintes ou de contreparties en échange, si ce n’est lui fournir un album à chaque fois. Nous avons une relation plutôt privilégiée lui et moi, et c’est vrai que depuis le départ, que ce soit pour Aorlhac, Asphodèle ou Jours Pâles, je ne peux clairement pas me plaindre de cet accompagnement régulier, autant financier que moral. Il est clair que sans Les acteurs de l’ombre, je n’aurais pas pu aller aussi loin ni sortir aussi régulièrement mes albums.
Tu as récemment annoncé ton line-up live. T’ont ainsi rejoint Macabre de Mortis Mutilati, Clément Bres à la batterie, Aeni des Bâtards Du Roi à la guitare et Lenos d’Aeon Patronist qui officie également dans Aorlhac. La constitution d’un groupe semble avoir toujours été complexe pour Jours Pâles. Quelles étaient tes attentes et tes ambitions pour cette formation ?
Je ne sais pas trop quoi te dire. C’est apparemment compliqué de construire un groupe autour d’un projet qui ne dépend que d’une seule personne, ou alors c’est juste que j’ai mal géré le casting. En cinq ans d’existence, je ne compte plus les arrivées et les départs, que ce soit en studio ou en live, et c’est vrai que ça a été très difficile de stabiliser le line-up ces derniers mois. A l’heure où je t’écris, Antoine des Bâtards Du Roi ne fait plus partie du projet, par exemple. Cela dit, il semblerait que j’arrive enfin à garder auprès de moi des gars sûrs, et nous avons une belle équipe là tout de suite. C’est géographiquement éclaté, puisque nous naviguons entre Saint-Flour, Lyon et Paris. Mais la forte implication de chacun renforce l’unité et cette fois-ci, j’y crois !
Pour conclure, même si l’avenir est toujours incertain, comment envisages-tu les mois à venir pour Jours Pâles ?
J’envisage ça de manière plutôt sereine. Nous avons quelques belles dates qui se profilent, le groupe est plus soudé que jamais, et j’ai toujours de l’inspiration pour la suite discographique. Si la mort ne décide pas de passer dans le coin les prochains mois, ça devrait le faire pour encore un bon moment.
Interview réalisée par e-mail le 15 février 2026 par Jean-Florian Garel.
Facebook officiel de Jours Pâles : www.facebook.com/jourspales.
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