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Interview   

Lost Society : retour de l’enfer


Nous en parlions avec Samy Elbanna la dernière fois, la conception de If The Sky Came Down avait représenté une période particulièrement sombre et désespérée pour lui, mais preuve que même au fond du trou, on peut trouver une issue : le chanteur-guitariste a fini par retrouver goût à la musique et à la vie. C’est finalement un peu cette histoire que raconte le nouvel album Hell Is A State Of Mind, reprenant là où son prédécesseur s’était arrêté.

C’est l’œuvre d’une libération, pour le frontman, le protagoniste de la narration et le groupe qui assume plus que jamais ses envies musicales plurielles, conjuguant mélodies accrocheuses, riffs agressifs, chant au large spectre et orchestrations théâtrales, entre modernité et vieille école.

Comme à chaque fois, nous avons pris le temps d’échanger avec Elbanna qui nous raconte en détail cette nouvelle étape dans l’évolution d’un groupe qui fait ce qu’il veut et se fiche de ce que les autres peuvent en penser, mais aussi le contexte et les dessous thématiques d’un disque particulièrement travaillé.

« Les musiciens classiques des siècles passés étaient les musiciens de heavy metal de leur époque. Beaucoup de musiques sonnent tellement plus heavy lorsqu’on les transforme dans cet état, plutôt que de simplement superposer de la distorsion, des voix gutturales et tout le reste pour essayer de rendre le son aussi maléfique que possible. »

Radio Metal : L’album If The Sky Came Down est sorti il y a déjà quatre ans. Ce délai était-il nécessaire non seulement pour sa promotion, mais aussi pour définir la suite ?

Samy Elbanna (chant & guitare) : Franchement, c’est fou de réaliser seulement maintenant, en donnant des interviews, que quatre ans se sont écoulés depuis le dernier album. C’est dingue, parce que c’est le genre de chose qu’on ne prévoit pas, que ce soit aussi long ou aussi court. Je compare toujours la sortie d’albums à ce que faisait Iron Maiden dans le temps. Ils sortaient un album par an et partaient en tournée mondiale ensuite. Je ne comprends toujours pas comment c’était possible. Mais pour en revenir au sujet, après No Absolution, j’ai traversé une période assez sombre de ma vie. L’album If The Sky Came Down entier est en quelque sorte le reflet de tout ce qui s’est passé. J’ai l’impression qu’après l’avoir enregistré, j’ai retrouvé la flamme, le pur plaisir de jouer et de composer. Nous avons passé de super moments en tournée pendant quelques années. Nous avons fait pas mal de concerts et de festivals. En retournant en studio, j’avais presque le sentiment de repartir de zéro. Je renouais avec les raisons qui m’avaient poussé à commencer à écrire de la musique il y a dix ou quinze ans. C’était juste pour le plaisir de m’exprimer, de composer une musique qui me rendait heureux. Alors, tout ça, combiné au fait que nous avons énormément mûri en tant que composteurs et que nous avons beaucoup joué ensemble, a contribué à faire de ce nouvel album, Hell Is A State Of Mind, un disque majeur dans la carrière de Lost Society.

Vous avez sorti « Dead People Scare Me (But The Living Make Me Sick) » il y a presque un an. C’est très tôt pour donner un premier aperçu. Avez-vous senti que les fans commençaient à s’impatienter ?

Franchement, c’était surtout nous qui nous impatientions ! Nous voulions sortir un morceau pour les festivals d’été. Si on sort cette chanson du contexte de l’album, c’est juste un morceau punk rock, et je trouvais que c’était très rafraîchissant pour la setlist. Il n’y avait pas de philosophie derrière tout ça. Nous voulions juste une chanson pour la saison des festivals qui sonnait différente.

Apparemment, après quelques premières sessions de composition sans éclat, « Blood Diamond » a changé la donne. Qu’est-ce qui, dans ce morceau, a constitué un tournant décisif ?

C’est naturel pour moi qu’après chaque sortie d’album, les premières sessions soient toujours marquées par des morceaux qui sonnent comme s’ils avaient pu figurer sur le précédent. C’est comme si tu évacuais les derniers fragments musicaux qui reflètent la période précédente de ta vie. Il y a donc eu une ou deux sessions où nous avons composé quelques chansons correctes, sans plus. C’était dans la continuité de ce que nous faisions déjà, mais en un peu moins bien. Ça arrive toujours. C’est très naturel. Il faut toujours tout évacuer avant de pouvoir se réinventer et repenser ce qu’on veut faire. Je crois que c’était lors de la deuxième ou troisième session que j’ai passée avec Joonas [Parkkonen], j’ai composé ce beat hip-hop basé sur la mélodie qu’on retrouve maintenant dans « Blood Diamond » – c’est la mélodie principale du morceau. Évidemment, le style et l’utilisation de cette mélodie était très différents de ce qu’on entend sur l’album, mais nous avons commencé à explorer l’idée de lui donner une atmosphère plus proche de Dimmu Borgir, car c’était le plus loin que nous pouvions l’emmener de la démo originale. C’est ainsi, un peu par hasard, que l’orchestration a été intégrée, avec la partie de cordes.

Évidemment, au début, pour la première démo, nous utilisions uniquement des plugins, mais après cette session, chaque jour où nous retournions au studio, nous écoutions ce morceau et tout de suite, nous disions : « Il y a un truc là-dedans qu’on n’avait jamais exploré auparavant. » C’était une sorte de mélange entre quelque chose de très moderne – forcément, puisque Lost Society fait essentiellement du metal moderne – et quelque chose de très ancien, un retour à nos propres racines musicales, à Iron Maiden, Judas Priest et Alice Cooper, quelque chose qui nous rappelait beaucoup cette époque. À partir de là, nous avons envisagé l’idée d’intégrer davantage les cordes dans ces morceaux, si le contexte s’y prêtait. Nous ne voulions pas que ça devienne une constante que nous forcions dans chaque chanson, mais nous avons commencé à composer en nous disant que si l’espace le permettait, nous pourrions exploiter cette énergie propre aux instruments classiques et que d’autres instruments n’ont pas. À partir de là, « Blood Diamond » a servi de catalyseur pour le reste de l’album.

« Quand on enlève tout, il reste une mélodie et une structure de chanson. Si ça, ça ne fonctionne pas, on peut toujours ajouter autant de synthés, de guitares saturées, de solos, de cris ou n’importe quoi d’autre qu’on veut, ça ne sauvera pas la chanson. »

Vous avez donc ensuite conçu le reste des chansons en gardant cet élément en tête ?

Oui, nous nous sommes dit que nous pouvions potentiellement l’utiliser à notre avantage. Évidemment, aucun de nous ne joue du violon, mais nous sommes très conscients de ce que ça peut apporter à une chanson, si c’est bien utilisé. Nous sommes de grands fans de Children Of Bodom, de Stratovarius et d’autres groupes de power metal qui ont toujours puisé une part de leur inspiration dans la musique classique. Nous avons compris que certaines choses sont plus heavy si on les transforme dans une forme classique, plutôt que d’avoir juste un blast beat, par exemple. Après ça, nous avons composé des mélodies et des chansons comme nous l’avons toujours fait, mais en ayant compris que nous pouvions ajouter beaucoup plus d’harmonies superposées, maintenant que nous avions en quelque sorte ouvert la voie à cette nouvelle ère, en intégrant des éléments orchestraux si nous le voulions.

Vous aviez déjà fait des expériences à intégrer des cordes par le passé, d’abord avec Apocalyptica et ensuite sur le morceau « Awake ». Est-ce que ça a contribué à vous donner envie d’aller plus loin ?

Absolument, dans le sens où, quand nous composons, nous avons toujours cette envie sous-jacente d’emmener notre musique plus loin qu’avant. Nous voulons nous lancer des défis. Cet élément – les cordes – était déjà présent, donc nous pouvions l’exploiter davantage. Il s’est développé sur chaque album : d’abord avec « Into Eternity » en collaboration avec Apocalyptica, puis avec « Awake », et maintenant, nous l’avons clairement poussé à l’extrême. Cela dit, je ne pense pas que c’était une réflexion consciente en entrant en studio. Je ne pense pas que, quand nous avons commencé à écrire « Blood Diamond », nous avons intégré les cordes en pensant à « Awake » ou à « Into Eternity ». C’était juste parce que ça collait bien à la chanson, et ça a imprégné un état d’esprit qui a perduré sur tout le processus de composition. Si la chanson en avait besoin, si elle semblait pouvoir en bénéficier, nous utilisions les cordes, car nous avions désormais déverrouillé l’accès à un nouvel outil, en quelque sorte. Mais ce n’était pas quelque chose que nous avons imposé à nos chansons simplement parce que nous l’avions déjà fait dans le passé.

Je sais que vous avez mentionné, par exemple, l’influence de Sibelius. Quel est ton rapport à la musique classique ?

Évidemment, je n’ai pas de formation classique, je n’ai jamais joué d’instrument classique, mais si on met de côté le fait qu’à l’école primaire, pendant les vacances scolaires, on chantait toujours des morceaux classiques et traditionnels de musique finlandaise – ça a dû jouer un rôle inconsciemment –, c’est probablement les premiers albums de Children Of Bodum qui ont introduit concrètement des références à la musique classique dans ma vie. J’ai toujours eu l’impression que les musiciens classiques des siècles passés étaient les musiciens de heavy metal de leur époque. Beaucoup de musiques sonnent tellement plus heavy lorsqu’on les transforme dans cet état, plutôt que de simplement superposer de la distorsion, des voix gutturales et tout le reste pour essayer de rendre le son aussi maléfique que possible. Je pense que c’est lié aux nuances du jeu du violon, par exemple, qui rendent la musique à la fois très dramatique, très romantique et très tragique. Ça crée quelque chose de très beau. Sibelius est un excellent exemple de quelque chose d’intemporel. Ces œuvres ont été écrites il y a tant d’années, mais elles restent d’une pertinence saisissante quand on les écoute aujourd’hui. Je pense que c’est quelque chose que nous voulions explorer, et c’est aussi quelque chose qui est probablement inscrit dans notre ADN finlandais, sans même que nous nous en rendions compte auparavant.

Vous avez enregistré avec un orchestre de quarante musiciens…

Oui ! C’était une démarche très consciente. Nous avons tout de suite compris que nous ne voulions pas nous contenter d’utiliser des plugins ou de faire les choses de manière superficielle et artificielle. Si nous nous lancions là-dedans, nous voulions le faire à fond. Si on fait quelque chose sans l’avoir poussé à son maximum, ça ne sonnera jamais bien, ça n’atteindra jamais son plein potentiel. Je dois vraiment remercier Joonas, parce que c’est lui qui a déniché le Babelsberg Film Orchestra. Il a envoyé les mails et il a découvert que c’était possible de les avoir avec un budget raisonnable. Ce sont les mêmes musiciens qui ont joué sur des albums de Rammstein et Bryan Adams ; c’est tout simplement hallucinant qu’un simple quatuor de heavy metal finlandais se retrouve à orchestrer de la musique pour qu’ils jouent dessus. C’est dingue ! Ils ont assuré et je pense que nous leur avons rendu justice avec nos arrangements.

« Je préfère toujours une chanson sans solo à une chanson qui en a un juste pour le plaisir d’en avoir un. J’ai l’impression qu’à un moment donné, les gens ont oublié que le metal, ce n’est pas qu’une question de virtuosité ou de savoir qui sait jouer le plus vite. Il s’agit de créer une histoire dans l’histoire. »

Ça apporte une dimension dramatique et théâtrale à votre musique : penses-tu que ça renforce le message que tu souhaites transmettre ? Cela t’a-t-il même incité à théâtraliser ton interprétation vocale ?

J’ai l’impression que les deux se sont mutuellement enrichis. J’ai écrit une grande partie de l’histoire de cet album et, comme je l’ai souvent dit, Iron Maiden est ma plus grande influence, or Iron Maiden, c’est avant tout du théâtre, que ce soit sur scène ou même dans les textes de Bruce Dickinson et son interprétation vocale. J’ai toujours été très conscient de l’importance de m’immerger dans un album, de faire en sorte qu’il y ait de l’intention derrière chaque mot, chaque mélodie. J’écris tous les textes à partir de ma vision du monde, de mes observations et de mes émotions. Il m’est donc facile de me plonger dans ces mots et de leur donner vie. Savoir que nous avions la possibilité d’intégrer des instruments qui renforcent cette ambiance théâtrale était une excellente chose. Il y a une énergie vraiment cool qui rebondit entre les parties vocales et les cordes. Je pense que l’ensemble fonctionne à merveille.

En parlant de chant, tu fais preuve d’une tessiture étonnamment étendue : du plus doux au plus agressif, en passant même par une sorte de rap. Est-ce le fruit d’une réflexion et d’un travail ou, au contraire, une approche très spontanée ?

Je crois que c’est la meilleure façon que j’ai trouvée pour progresser en chant : écrire, un peu par hasard, des parties vocales très difficiles pour moi-même [petits rires]. Nous en rigolions souvent avec Joonas en studio. Evidemment, quand on écrit des chansons et des mélodies vocales, on ne chante pas à pleins poumons en studio, on les écrit juste, essentiellement sur papier, avec des synthés et tout ça. Du coup, quand vient le moment de les répéter, on se dit : « OK, on a créé des trucs sacrément difficiles ! » Alors la seule solution est de répéter, répéter et encore répéter pour pouvoir assurer ces parties de chant. C’est une relation très enrichissante que j’ai eue avec la composition de ces chansons, parce que ça m’a clairement permis de devenir un meilleur chanteur et ça m’a poussé à explorer des pistes différentes de celles d’autres gens. Je trouve qu’il y a plein de mélodies et d’accroches sur cet album qui ne sont pas les choses les plus typiques qu’on ferait sur un album de metal. Il y a beaucoup de mélodies et d’ambiances qui se rapprochent plus de Bon Jovi, par exemple, que de ce que ferait n’importe quel autre groupe de metal. C’est ma contribution, car c’est mon point de vue. Ce sont des choses que j’aime et que j’ai toujours aimées, et c’est ce qui créera toujours des rapprochements contre nature au sein de notre groupe.

Comment en es-tu arrivé à adopter des cadences proches du rap dans certaines parties ?

Ça vient tout simplement du fait que j’adore le rap des années 90. J’en suis fan depuis toujours. C’est presque une évolution assez complexe pour le groupe. Si tu prends notre premier album, par exemple, un morceau comme « Kill », c’est essentiellement du rap : le chant, c’est juste des cris très rapides. Maintenant, les rythmes et les cadences sont meilleurs, mais ça renvoie à ce que nous faisions à l’époque, seulement avec une approche légèrement différente. Les chansons doivent toujours donner l’impression de bénéficier de ce genre de choses. Si tu prenais un morceau comme « L’Appel Du Vide » et que tu te mettais à rapper au hasard sur les couplets, ce serait genre : « Mec, qu’est-ce que tu fous ? » Il y a un temps et un lieu pour tout. Il faut faire les choses quand c’est pertinent.

Finalement, ce n’est peut-être pas si éloigné de ce que tu faisais lorsque vous jouiez du thrash old school, où tu adoptais souvent un débit vocal assez élevé…

Exactement. A mille pour cent. Si on compare avec les anciens albums, le chant mélodique, les falsettos, etc. représentent un écart stylistique beaucoup plus important que les parties rappées. C’est marrant comme, au final, le rythme est un sujet universel. On peut avoir des styles allant du reggaeton au rap, en passant par le metal et le punk rock : il y a tellement de similitudes, mais avec seulement quelques petites différences, notamment dans la pression vocale. C’est marrant de voir comment plein de gens écoutent différents styles de musique et disent : « Oh, c’est nul ! C’est tellement différent de ce que j’écoute habituellement », alors qu’en fait, ce ne sont que des différences mineures dans un monde rythmique universel.

Beaucoup de morceaux ont commencé avec deux guitares acoustiques, dans une version très dépouillée. Penses-tu que ce soit le meilleur moyen de savoir si l’on tient quelque chose de bon, même avec une musique très énergique et agressive ?

A mille pour cent. Quand on enlève tout, il reste une mélodie et une structure de chanson. Si ça, ça ne fonctionne pas, on peut toujours ajouter autant de synthés, de guitares saturées, de solos, de cris ou n’importe quoi d’autre qu’on veut, ça ne sauvera pas la chanson. Ce sera peut-être plus joli, mais à mon avis, ça ne sonnera pas mieux. Joonas et moi sommes attachés à la composition de bonnes chansons en tant que forme d’art, plutôt que le fait d’écrire les morceaux les plus lourds ou les plus dingues qui soient. J’ai l’impression que nous avons réussi à adopter cet état d’esprit comme il faut. Ça ne se limite pas aux chansons du genre « Is This What You Wanted », c’est-à-dire assez pop. Nous avons aussi écrit « Kill The Light » et des riffs de « Hell Is A State Of Mine » à la guitare acoustique. C’est un principe universel, même si ça peut paraître réservé aux chansons très mélodiques. En fait, il s’agit simplement de construire des structures de chansons suffisamment solides en tant que telles. Ensuite, quand on empile les éléments les uns sur les autres, le résultat sonnera encore plus gros, plus massif, quand on sait que la base est très solide.

« Si tu prends Ghost, qui est incontestablement le plus grand groupe de rock au monde actuellement, leur concept initial paraît dingue, mais quand on le voit et qu’on le vit, ça prend tout son sens. Les combinaisons les plus improbables fonctionneront toujours si on y croit, si on canalise leur énergie et si on y travaille longtemps. »

On retrouve beaucoup de choses dans votre musique aujourd’hui : des riffs massifs, des mélodies accrocheuses, des arrangements majestueux, des touches d’électro/industriel… Mais quel est votre point de départ lorsque vous écrivez une chanson : un riff, une mélodie, une ambiance ?

Ça doit partir de ce qu’on ressent à ce moment précis. Nous n’avons jamais rien écrit en nous disant : « On n’a jamais rien fait dans ce style, alors essayons. » Nous nous sommes toujours contentés de prendre une guitare ou un piano, ou de chanter une mélodie, et c’est ce qui se passe dans notre vie à ce moment-là qui se traduit en musique. Très souvent, c’est un riff ou une suite d’accords, mais ça peut aussi être une phrase, un titre, etc. C’est toujours quelque chose comme ça. Ça ne part jamais d’une idée préconçue de ce que nous devrions faire, parce que ça véhicule un mauvais message et ça ne reflète pas vraiment l’essence de notre musique qui est personnelle. Il faut que ce soit personnel. Il faut que ça porte notre empreinte. Et pour en arriver là, il faut que ça vienne de nous.

Même si la musique de Lost Society a beaucoup évolué, vos méthodes de composition ont-elles également beaucoup changé par rapport à vos débuts dans le thrash ?

Ça a changé, oui. Les similitudes se limitent à ça : nous avons des instruments et nous créons quelque chose qui vient de nous. A part ça, tellement de choses ont changé. Avant, nous étions juste un groupe dans son local de répétition, à répéter vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, quand c’était possible, quand nous n’étions pas constamment en tournée ou que nous n’avions pas d’autres obligations. C’est ce que tout groupe devrait faire à ses débuts, c’est absolument essentiel pour son développement. Il est crucial non seulement de maîtriser son instrument, mais aussi de savoir jouer en groupe, ensemble, et d’atteindre cette sorte de télépathie qui fait qu’on termine les morceaux en même temps, et ainsi de suite. Mais j’ai l’impression qu’après avoir passé des milliers d’heures tous ensemble, les choses changent, surtout quand on tourne tellement qu’on n’a plus le temps de répéter tous les jours. Pour nous, l’une des grandes différences s’est produite juste après Braindead, notre troisième album, quand nous avons commencé à travailler de façon plus moderne : enregistrer, s’envoyer des pistes, faire appel à des producteurs, des co-compositeurs, etc. Le processus s’est rationalisé, ce qui est naturel, mais sans pour autant dénaturer ce qu’il est au départ, c’est-à-dire qu’il doit forcément naître de l’un d’entre nous.

Une chose que vous semblez avoir découverte avec cet album, c’est la notion de pont. Tu as même déclaré : « Le pont est à lui seul l’une des choses les plus magnifiques que l’on ait jamais créées. » Était-ce une sorte de révélation pour vous ?

[Rires] Honnêtement, je pense que oui, parce que pendant longtemps, la musique ne se prêtait pas vraiment à la création d’un pont. C’était plutôt : « On a un bon refrain, un bon couplet puissant, et on aura un solo. Alors on fait ça, on revient au dernier refrain et on termine le morceau. » Mais une fois que nous avons intégré des éléments orchestraux et que notre écriture a atteint une certaine maturité, nous permettant de composer des chansons qui ne durent plus seulement trois minutes, mais qui peuvent être un peu plus longues, avoir des ambiances différentes après le deuxième refrain, etc., nous nous sommes dit : « Tiens, voilà un truc vraiment cool qu’on peut exploiter. » En gros, cet album raconte une grande histoire, mais nous pouvons créer des petites histoires miniatures à l’intérieur. Je trouve ça génial. Un peu comme un bon solo peut donner une toute nouvelle dimension à une bonne chanson, je pense qu’un pont peut faire la même chose. On raconte une histoire, le personnage avance, puis il se dit : « Une fois arrivé ici, je vais explorer d’autres zones, aller ici et là », puis on ramène l’auditeur à la maison. C’est une métaphore qu’on utilise souvent quand nous composons.

Tu mentionnes les solos : l’album en comporte un certain nombre, mais pas de façon systématique. S’il y a bien une chose qui a eu tendance à se perdre avec la modernisation du metal, c’est le concept du solo. Mais quel est ton point de vue sur cet élément aujourd’hui ? Est-ce un signe de maturité que de savoir quand en inclure et quand s’en passer ?

Je suis ravi que tu aies terminé la question ainsi, parce que c’est tout à fait ça. Je suis entièrement d’accord avec toi : c’est un art qui se perd – dans le metal, évidemment, mais pourquoi pas dans la pop aussi ? Je veux dire, des artistes comme Michael Jackson avaient de superbes solos. Cela dit, je préfère toujours une chanson sans solo à une chanson qui en a un juste pour le plaisir d’en avoir un. J’ai l’impression qu’à un moment donné, les gens ont oublié que le metal, ce n’est pas qu’une question de virtuosité ou de savoir qui sait jouer le plus vite. Il s’agit de créer une histoire dans l’histoire, comme je le disais plus tôt. Pensez aux solos d’Adrian Smith, de Steve Vai ou, à une époque plus moderne, d’Alexi Laiho : ils avaient toujours une raison d’être dans la chanson. Ce n’était pas juste pour dire : « Regardez ce que je sais faire, je peux faire tous ces trucs ! » Pour moi, ces morceaux étaient tellement puissants et massifs qu’ajouter un solo à certains d’entre eux les aurait affaiblis plutôt que de les enrichir. Il y a des titres comme « L’appel Du Vide » ou « Kill The Light » qui ont une approche metal plus traditionnelle, et c’est justement pour ça qu’ils ont des solos. Nous sentions tout de suite qu’il en fallait un à un moment donné. Mais il y a aussi des morceaux comme « No Longer Human » avec cette section de guitare lead magnifique et sophistiquée, qui est, à mon avis, cent fois meilleure que n’importe quel solo qu’on aurait pu y ajouter. Il s’agit juste d’écouter ce qui sert le morceau, ce qui le rend meilleur.

« Pour moi, Nightwish incarne l’ambition à son apogée. Tuomas Holopainen est un génie absolu. Il a toujours eu une vision très claire de ce qu’il voulait faire et c’est surtout à cet égard qu’il a été une grande source d’inspiration pour moi. »

Le dernier morceau, qui donne son titre à l’album, retient particulièrement l’attention. Il se trouve qu’il a été en partie composé alors que tu avais trente-neuf degrés de fièvre. Penses-tu que ça ait influencé le résultat final ?

Honnêtement, oui, parce que je crois fermement aux signes de l’univers. L’idée du titre Hell Is A State Of Mind m’est venue un peu par hasard. Tout ce que j’ai enregistré a été remanié de bien des façons, mais ce titre nous est vraiment resté en tête, et nous nous sommes tout de suite dit : « Voilà le titre de l’album ! » C’était si simple. C’était une très bonne métaphore pour l’idée générale de cet album, parce que, comme je l’ai toujours dit, j’écris des paroles inspirées par ce que je ressens, mais j’adore aussi le fait de ne jamais raconter d’histoire définitive. Je veux que les gens s’approprient mes mots et qu’ils puissent les lier à n’importe quelle histoire qui semble leur appartenir. Le titre Hell Is A State Of Mind vient du fait qu’à ce moment-là de ma vie, l’enfer, c’était cette fièvre à trente-neuf degrés. Le lendemain, c’était autre chose, et le surlendemain encore autre chose. Le message derrière la chanson et derrière tout l’album, c’est l’émancipation, l’acceptation de soi, l’acceptation du fait que même dans les moments les plus sombres, parfois, ça peut paraître comme un problème énorme, mais quand on analyse la situation objectivement, c’est quelque chose qu’on va surmonter. Évidemment, pas toujours, mais dans toutes les histoires que j’ai vécues jusqu’à présent, ça a toujours été comme ça. C’était une drôle de coïncidence que ça arrive à un moment où je me sentais très mal. Évidemment, je ne pensais pas mourir, mais je me sentais vraiment mal et telle était ma réalité à ce moment-là. Et maintenant que j’y repense, cette chanson m’a aidé à traverser cette période, parce que j’avais quelque chose à faire avant de m’endormir et de me réveiller en meilleure forme le lendemain [petits rires]. Ce sont ces drôles de coïncidences qui donnent naissance à des compositions musicales sympas.

Sur le papier, c’est un morceau un peu fou, avec des détours et rebondissements, mais penses-tu que l’on puisse faire fonctionner n’importe quoi ensemble en musique et en art, que ce soit juste une question d’inspiration et de travail ?

C’est ça, et c’est une question de conviction. C’est primordial. Si tu prends Ghost, qui est incontestablement le plus grand groupe de rock au monde actuellement, leur concept initial, c’était : « On va faire un truc avec un pape. On va jouer du rock/metal, mais ce sera de la pop. » Sur le papier, ça paraît dingue, mais quand on le voit et qu’on le vit, ça prend tout son sens. C’est pareil pour Nightwish : « On va faire du metal cinématographique, mais avec une chanteuse d’opéra. » Les combinaisons les plus improbables fonctionneront toujours si on y croit, si on canalise leur énergie et si on y travaille longtemps. Le metal, en particulier, pourrait en tirer profit aujourd’hui, surtout le metal moderne ou peu importe comment on appelle ça – je déteste le terme « metal moderne ». Si on pense à Spiritbox, I Prevail, Falling In Reverse, Of Mice And Men, tous ces groupes, je crois qu’aucun n’est meilleur qu’un autre, car ils partagent tous une même vision sonore, et même musicale, pour être honnête. Et je trouve ça cool qu’à un moment donné, des gens se disent : « Tiens, on va faire un truc qui sort des sentiers battus, parce que ça nous semble naturel. On va mélanger deux trucs bizarres. » C’est généralement ce genre de groupe qui se démarque de tous les autres.

Tu évoques Nigthwish, et il se trouve que tu as déclaré que votre album était « sans doute l’une des plus grosses productions de metal en Finlande depuis Nightwish. » Lost Society et Nightwish sont, à première vue, deux groupes très différents, mais leurs albums blockbuster représentent-ils une sorte d’idéal pour vous ?

Pour moi, ils incarnent l’ambition à son apogée. Je les ai vus jouer à plusieurs reprises. Je les admire et les respecte profondément. Tuomas Holopainen est un génie absolu, comme chacun sait. Il a toujours eu une vision très claire de ce qu’il voulait faire et c’est surtout à cet égard qu’il a été une grande source d’inspiration pour moi. J’ai l’impression que beaucoup ont mal interprété l’expression « grosse production », car quand je parle de ça, je ne dis pas que l’album est musicalement meilleur, pas du tout. Il s’agit simplement de la qualité de la production : un orchestre allemand, un mois dans l’un des plus grands studios d’Helsinki, environ vingt-cinq amplis guitare, une dizaine de baffles, un mois et demi d’enregistrement des voix… La production de l’album en elle-même a été extrêmement longue et un projet colossal. Et nous ne faisons pas ça juste parce que ça sonne cool. Nous voulions vraiment explorer toutes les pistes, vraiment tout faire pour que le son de cet album soit à la hauteur de l’ambition des morceaux.

Tu as également affirmé vouloir « un son intemporel ». En recherchant la modernité, comme vous semblez le faire, ne risque-t-on pas, un jour, de paraître dépassé, à l’instar de nombreuses productions des années 80 qui sonnent aujourd’hui datées ? Comment parvenir à cette qualité intemporelle tout en étant « moderne » ?

Le secret, je crois, est d’utiliser les technologies modernes pour recréer de vieux éléments. Même si un morceau enregistré dans les années 80 sonne un peu daté, c’était plus ou moins les mêmes instruments que ceux qu’on utilise encore aujourd’hui. C’est marrant, par exemple, la batterie que nous avons utilisée sur cet album est de la même année que celle que Steven Adler a utilisée pour Appetite For Destruction. La plupart des guitares que nous avons utilisées sur l’album datent des années 80. Mais c’est en exploitant les technologies actuelles qu’on arrive à moderniser le son. Nous allons tout enregistrer au micro dans les règles de l’art, nous allons utiliser Pro Tools, nous allons mixer et masteriser d’une manière très différente des années 80, mais nous n’utiliserons pas les mêmes samples que tout le monde utilise aujourd’hui. Ce que vous entendez sur le disque, c’est de la batterie acoustique. Ce sont de vrais amplis guitare, pas des amplis numériques. Le chant n’est pas parfaitement juste. Bref, ce n’est pas la production moderne à laquelle beaucoup sont habitués. C’est une interprétation moderne d’une approche très old school : enregistrer de la batterie acoustique et ne pas remplacer chaque coup par un sample. C’est en ce sens qu’a mon avis, ce disque résistera à l’épreuve du temps, même quand les techniques de production utilisées depuis cinq ou dix ans seront dépassées. Bien sûr, nous essaierons toujours d’enregistrer un album de façon à ce qu’il sonne aussi frais que possible, mais nous voulons préserver cette manière très traditionnelle et organique d’enregistrer.

« Mes premiers amours étaient Iron Maiden, les Backstreet Boys, Eminem, Kiss, Led Zeppelin, et puis, au fil du temps, Megadeth, Slayer, Metallica et ce genre de groupes sont entrés dans ma vie. Alors dire que j’ai renié mes racines, c’est faux parce que je n’aurais pas pu abandonner quelque chose qui n’a jamais été mon principal attrait. »

Il est intéressant de constater que « Kill The Light » débute par une intro acoustique très Metallica. Même le titre pourrait être celui d’une chanson de Metallica ! Est-ce une façon de montrer qu’au fond, malgré le fait que vous ayez beaucoup changé et modernisé votre son, vous n’avez jamais renié vos influences old-school ?

A cent pour cent. Même si les gens adorent nous critiquer en nous traitant de groupe vendu, qui a tout abandonné, je ne crois pas qu’il y ait une seule chanson que nous ayons écrite qui ne porte pas l’âme de Lost Society. Avec Fast Loud Death, nous avons fait quelque chose de complètement différent de ce que tout le monde faisait, surtout en Finlande. Nous avons composé du thrash quand personne d’autre n’en faisait. Nous ne nous doutions même pas qu’il y aurait une sorte de revival dans les années qui ont suivi. Tout ce que nous avons fait après, c’était instinctif, comme pour Fast Loud Death. Le thrash n’était pas le premier style musical dont nous sommes tombés amoureux. Mes premiers amours étaient Iron Maiden, les Backstreet Boys, Eminem, Kiss, Led Zeppelin, et puis, au fil du temps, Megadeth, Slayer, Metallica et ce genre de groupes sont entrés dans ma vie. Alors dire que j’ai renié mes racines, c’est faux parce que je n’aurais pas pu abandonner quelque chose qui n’a jamais été mon principal attrait. C’était quelque chose de vraiment génial, de vraiment puissant, et j’aime toujours Metallica, mais si vous demandez au public, les gens vous diront aussi que Metallica s’est vendu. On arrive à un point où on ne peut pas plaire à tout le monde, et on ne devrait jamais essayer. Nous ferons toujours exactement ce que nous voulons parce que nous composons pour nous-mêmes. Certains aimeront, d’autres détesteront, mais c’est ça l’art. Il ne faut jamais s’imaginer écrire quelque chose qui plaira à tout le monde.

Tu as évoqué tous les équipements utilisés pour l’enregistrement de l’album, et j’ai lu que certains étaient liés à des disques de metal emblématique, dont le Black Album de Metallica. Est-ce là votre référence en matière de son et de production ?

Je pense que le Black Album est un moment charnière pour le metal en termes de son. C’est l’un des meilleurs albums de tous les temps dans le domaine auquel nous appartenons, parce que c’était un bond en avant énorme. Il y a quelques années Avanged Sevenfold a essayé de reproduire ce son avec Hail To The King, mais même un groupe comme celui-là, qui a littéralement le budget permettant de tout faire, n’a pas totalement réussi. Ça en dit long. C’est un album important, mais en même temps, nous ne voulions pas le recréer. Pourquoi faire quelque chose qui a déjà été fait, même au niveau du son ? C’était une grande source d’inspiration, notamment pour certains sons de batterie, nous savions que c’était un bon point de départ, mais nous avons ensuite emmené ça dans une autre direction.

La production semble avoir été très méticuleuse, vu la quantité de matériel utilisé et le fait que les guitares, par exemple, ont été enregistrées sur plusieurs semaines, couche par couche. N’était-ce pas fastidieux ? N’aviez-vous pas peur de perdre une certaine spontanéité ?

D’une certaine manière, j’ai l’impression que la spontanéité sera toujours présente. Même si on planifie tout au millimètre près, il y aura toujours des imprévus qui sonneront sympas. Je disais tout à l’heure que nous avions vingt-cinq amplis de guitare et dix enceintes, nous avons testé toutes les combinaisons possibles et nous avons souvent dit : « On sait ce que ça va donner en combinant ces deux éléments », mais une fois fait, c’était complètement différent de ce à quoi nous nous attendions et nous avons gardé ça. On peut se préparer au son qu’on veut obtenir ou à la direction qu’on veut prendre jusqu’à un certain point, mais il y aura toujours d’agréables surprises d’une façon ou d’une autre. Certains équipements peuvent être d’une autre année, avoir un numéro de série différent ou être défectueux, ce qui donne un son totalement unique. C’est vraiment ce que nous voulions faire : tester toutes les possibilités avant de nous décider. Nous savions que nous voulions un album organique avec des guitares bien heavy et que nous allions les enregistrer en tant de pistes, mais à part ça, nous avons juste fait des essais et croisé les doigts. C’était fastidieux, c’est clair, mais quand on se lance dans un projet aussi ambitieux, avec des morceaux comme ceux de cet album… Ce n’est plus juste un album punk rock. Nous voulions que les gens sentent que nous y avons consacré tout notre temps et qu’il sonne vraiment bien. Tous ces aspects liés à la guitare, avec tous les instruments que nous avons testés… Et la batterie, comme je l’ai dit, était de la même marque et de la même année que celle utilisée par Steven Adler sur Appetite For Destruction. Une des grosses caisses venait du Black Album. Les cymbales venaient d’ici et là. Franchement, même moi, je ne sais pas trop ce que nous avons fait, mais le résultat est génial ! [Rires]

L’album If The Sky Came Down était très sombre sur le plan thématique. Tu évoquais une période traumatisante de ta vie, dont la mort d’Alexi Laiho fut le premier coup dur avant ta descente aux enfers. Il se trouve que l’album se terminait par « Suffocating », tandis que le nouvel album s’ouvre sur le titre « Afterlife ». Dirais-tu qu’une partie de toi est morte à la suite des événements de cette époque et que tu te trouves désormais dans une sorte d’« au-delà » ?

Je suis vraiment content que tu l’aies remarqué, parce que j’aime beaucoup le fait que « Afterlife » reprenne exactement là où « Suffocating » s’est arrêté, qu’il en soit le prolongement naturel. Je le vois de plusieurs façons, mais plus que tout, je le vois de manière positive. Cet « au-delà », dont je me suis en quelque sorte réveillé, était une sorte de seconde chance. Ce que ça m’a prouvé, c’est que tout n’est pas aussi unidimensionnel que je l’ai cru par le passé. Avec If The Sky Came Down, j’étais dans un tel désespoir que j’étais persuadé que c’était la fin. J’avais décidé que c’était la fin. Mais, me retrouvant avec un nouveau départ dans la vie après avoir écrit et sorti cet album, je me suis dit que j’avais envie de mettre des mots sur cette histoire, de montrer comment, au final, il est possible de se réveiller de cet au-delà, qui peut être négatif ou positif, mais l’important est de trouver le moyen d’en sortir. Ça peut signifier qu’on renaît à chaque épreuve surmontée ou que l’épreuve nous anéantit et qu’on renaît ensuite. D’une certaine manière, c’est la même chose, car on se retrouve dans un état d’esprit nouveau, avec une perspective différente.

« Le Black Album est un moment charnière pour le metal en termes de son. Il y a quelques années Avanged Sevenfold a essayé de reproduire ce son avec Hail To The King, mais même un groupe comme celui-là, qui a littéralement le budget permettant de tout faire, n’a pas totalement réussi. Ça en dit long. »

Tu as expliqué l’origine du titre Hell Is A State Of Mind, et le message est clair. Penses-tu qu’on se crée son propre enfer, qu’on doive d’abord se remettre en question soi-même avant de blâmer des facteurs extérieurs ?

Je pense que c’est un facteur important dans le monde, car j’ai l’impression que beaucoup de problèmes – pas tous, loin de là – que rencontrent certaines personnes viennent du fait qu’elles refoulent des difficultés, des sentiments, et qu’elles ne les affrontent pas. C’est comme une chaîne de colère : on a des choses en soi qu’on ne gère pas, ce qui signifie qu’on les projette sur quelqu’un d’autre, qui les projette à son tour sur la personne suivante, et ainsi de suite. C’est comme ça que tant de grands problèmes dans le monde s’aggravent de jour en jour, parce que ce n’est que de l’égoïsme et de la colère, qui auraient pu être gérés plus tôt et résolus par une thérapie ou en en parlant. J’ai toujours été un fervent défenseur de la santé mentale et de l’expression de ses émotions telles qu’elles sont. Cet album parle de mes propres problèmes, de mes propres soucis, mais aussi de problèmes de société, de tout ce qui se passe sur les réseaux sociaux où les gens s’en prennent violemment aux autres, sous couvert d’anonymat, et leur infligent leur propre mal-être. Sans parler des guerres, des famines et de tout le reste. J’exprime mon point de vue sur tout ça. Evidemment, je ne prétends absolument pas que tous les maux du monde sont dus à nos pensées ou à notre imagination. Ce que je veux dire, c’est que le monde serait bien meilleur si chacun parlait de ses émotions au lieu de les refouler et de les laisser exploser en colère.

Sur le plan thématique, il y a protagoniste – qui, j’imagine, pourrait être toi ou l’auditeur – et une division de l’album en deux parties. Peux-tu nous en dire plus là-dessus ?

J’aime bien l’idée de penser un album comme une face A et une face B de vinyle. La face A parle essentiellement d’addiction, et la face B de guérison. Sur la première face, on trouve des chansons comme « Synthetic » ou « Is This What You Wanted », qui évoquent la lutte contre une addiction, qu’elle soit chimique, humaine ou autre, et le fait de chercher à s’en libérer. Sur la face B, des chansons comme « Hell Is A State Of Mind » ou « Kill The Light » parlent d’éliminer ce qui nous ronge de l’intérieur, de vaincre cette force négative et d’entamer un nouveau chapitre de notre vie. Ça se termine évidemment par la renaissance ultime de « Hell Is A State Of Mind ». Je trouve ça vraiment super. Ça enrichit encore davantage l’histoire de ce protagoniste qui traverse l’enfer, observant les différents problèmes dont il parle et acceptant que certaines choses méritent d’être changées, et que pour celles qu’on ne peut pas changer, il faut au moins apprendre à vivre avec.

Il y a une chanson intitulée en français : « L’Appel Du Vide ». Pourquoi avoir utilisé cette langue ?

Je suis fan de cette expression depuis très longtemps. Je l’ai lue dans sa forme la plus pure, avant même de savoir ce qu’elle signifiait en anglais. Tout ce sujet me fascinait, surtout, malheureusement, pendant la période de If The Sky Came Down où j’étais si souvent assailli par ces appels du vide. Ce sont ces pensées intrusives : dès qu’on marche sur un pont ou près d’une autoroute, c’est fou de voir comment même les personnes les plus équilibrées – et par équilibrées, j’entends quelqu’un avec une santé mentale relativement normale – peuvent ressentir cette impression de perdre le contrôle et de céder à cette sensation. Je trouve que c’est une pensée à la fois magnifique et tragique, car c’est la perte de contrôle ultime, parce qu’on n’est plus maître de soi-même. Je voulais exprimer ça sous une forme presque poétique dans ces paroles. Dès le début, je savais que je voulais que ce soit en français, parce que c’est tellement plus beau comme ça. Même si, évidemment, je ne parle pas français, « L’Appel Du Vide », c’est vraiment captivant. Je pense que beaucoup de gens écouteront la chanson rien que pour le titre.

J’imagine aussi qu’utiliser le français permet parfois de donner une connotation romantique à des pensées sombres.

Oui, parce qu’on a cette image d’un Paris romantique, mais j’ai aussi toujours adoré le style de chant français traditionnel, ce style musical romantique et tragique qui est inscrit dans votre ADN. C’est donc une version metal de ça, très différente, mais qui s’en inspire quand même.

Il y a aussi la chanson « Personal Judas » dont le titre est, j’imagine, un clin d’œil au « Personal Jesus » de Depeche Mode…

A cent pour cent. Je trouve que c’était une façon sympa d’exprimer l’idée. Cette chanson parle aussi de tuer cette part à double visage de soi-même. Il s’agit de tuer cette partie de soi qui essaie toujours de nous ramener sur ce mauvais chemin dont on a tant essayé de s’éloigner. On aura un Jésus personnel qui essaie de veiller sur soi, mais aussi un Judas personnel qui fera en sorte qu’on ira directement en enfer avec lui.

« Beaucoup de problèmes que rencontrent certaines personnes viennent du fait qu’elles refoulent des sentiments, et qu’elles ne les affrontent pas. C’est comme une chaîne de colère : on a des choses en soi qu’on ne gère pas, ce qui signifie qu’on les projette sur quelqu’un d’autre, qui les projette à son tour sur la personne suivante, et ainsi de suite. »

Tu as déclaré que « narrativement, il s’agit d’un voyage de mort, de renaissance et de libération ultime ». Dirais-tu que cette libération qu’on entend, artistiquement et stylistiquement, dans la musique suit une libération personnelle dans ta vie, que les deux sont directement liées ?

En un sens, oui, parce que, comme je l’ai dit plus tôt, suite au dernier album, j’ai retrouvé cette joie envers la musique et tout le reste après avoir traversé une période si difficile. Il y a aussi le fait que, musicalement, nous avons décidé avant même le premier album de toujours suivre notre instinct, de faire exactement ce qui nous semblait naturel. D’une certaine manière, je pense que nous sommes aussi libres artistiquement que nous l’avons toujours été, mais notre approche de la composition est plus mature. Les chansons seront toujours meilleures que celles de l’album précédent, du moins c’est ce que nous espérons. Si on ne sort pas quelque chose qui nous plaise instinctivement, on se trahit et on ne se stimule pas assez. D’une certaine façon, oui, tu as raison, mais c’est surtout que cet album reflète ce que nous sommes en 2026, et cette libération vient du fait que nous assumons plus que jamais ce que nous faisons et que nous nous fichons complètement de ce que les gens pensent de notre musique [petits rires]. Nous ferons toujours ce qui nous plaît.

Les albums No Absolution et If The Sky Came Down ont marqué un tournant pour l’identité du groupe. Hell Is A State Of Mind s’inscrit clairement dans cette lignée, avec encore plus d’assurance : vous considérez-vous aujourd’hui comme un groupe totalement décomplexé ?

Complètement ! Ce qui est génial avec le groupe, c’est que les gens peuvent s’attendre à de l’inattendu. Nous n’avons jamais été dans une phase où, en studio, nous nous sommes consciemment dit : « On veut changer, on veut un son différent », et je ne veux jamais en arriver là. Même aujourd’hui, malgré tous les changements qui se sont produits, Lost Society est toujours là. C’est toujours le même groupe, et je maintiendrai cette position jusqu’au bout. Que ce soit « Fast Loud Death », « Into Eternity » ou « L’appel Du Vide », c’est le même groupe, et l’essence est toujours là si on cherche bien. Simplement, elle se manifeste différemment. C’est le même raisonnement lorsque j’affirme que le Metallica qui a composé « Hit The Lights » est le même que celui qui a composé « St. Anger ». Le groupe a toujours existé, mais il a simplement évolué différemment. Tout le monde ne peut pas être AC/DC ou Slayer, qui ont créé quelque chose de totalement nouveau et unique, et qui n’ont jamais ressenti le besoin de se réinventer ensuite, car ils savaient ce qu’ils étaient, leur identité était là. A contrario, je pense que pour les groupes de 2026, leur identité se construit sur le changement et le mélange des styles musicaux disponibles à cette époque et qui n’existaient pas auparavant.

J’imagine que, ces dernières années, il y a eu un renouvellement important parmi vos fans, avec des profils différents de ceux de vos débuts dans le thrash metal. Comment cela se manifeste-t-il ? Remarques-tu des différences ?

Ce que j’ai vraiment adoré voir ces trois à cinq dernières années, c’est que plusieurs générations de personnes assistent à nos concerts. Il y a des ados et leurs parents, ils sont tous à fond dedans et portent tous un t-shirt Lost Society, ce qui est génial. Évidemment, ce n’est pas quelque chose qu’on peut prévoir, c’est totalement indépendant de notre volonté, mais voir ça se produire nous rappelle que notre musique est universelle, car elle parle aux jeunes comme aux moins jeunes. Il ne s’agit pas seulement de gens qui disent : « Oh, vous me rappelez ma jeunesse », car ça donne un côté daté au groupe. À un moment donné, ces mêmes personnes n’iront plus aux concerts. Elles se diront : « C’est sympa la nostalgie, mais on a peut-être envie de nouveauté. » C’est un peu une métaphore pour ce que nous faisons avec la musique : nous adorons les vieux classiques, mais nous adorons aussi ce qui sort aujourd’hui. En conséquence, ce que nous faisons est un mélange des deux, parce que c’est ce qui nous définit. Nous étions de ceux qui allaient voir des concerts de metal avec leurs parents, parce que c’est multigénérationnel.

Tu as déclaré que vos « prédécesseurs finlandais — HIM, Nightwish, Children Of Bodom — ont fait progresser le heavy metal en faisant ce que d’autres ne voulaient ou ne pouvaient pas faire » et que vous partagez cette philosophie. Penses-tu qu’il existe une philosophie finlandaise spécifique à cet égard ?

Personnellement, je pense que la Finlande est un véritable vivier de talents pour la création musicale. On a tout à notre disposition. On apprend la musique dès le CP. C’est obligatoire, et on continue pendant les douze années d’école. On a des disquaires, des livres, de la littérature… On a tous les outils à portée de main. C’est donc un terreau fertile pour les mélanger. Et puis, il y a l’histoire du pays, marquée par une certaine noirceur, une sorte de dépression et d’anxiété. Ici, il fait nuit pendant la moitié de l’année, il fait froid, etc. Tout ça a probablement un lien. Je pense que c’est ce qui a créé ces combinaisons musicales improbables.

Interview réalisée en visio le 16 février 2026 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Sam Jamsen.

Site officiel de Lost Society : lostsociety.fi.

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