Il y a dix ans à peine, ce plateau garni de metal extrême mélodique et nordique aurait eu l’apparence d’une douce illusion nostalgique. Le gel semblait avoir eu raison de …And Oceans et de Mörk Gryning, condamnés au sommeil inéluctable du passé. Mais la flamme a survécu chez ces deux formations, qui ont par ailleurs toutes deux retrouvé refuge chez Season Of Mist dès leur réveil.
Depuis 2020, les groupes ont fait sensation avec leurs nouvelles sorties. Ils ont retrouvé une place dans la collection des anciens fans, restant fidèles à leurs racines, mais aussi auprès de la jeune génération grâce à un son modernisé, ces dernières ayant parfois pu passer à côté de ces deux entités, restées dans l’ombre des mastodontes du genre à l’époque. C’est à l’occasion d’une tournée commune que nous retrouvons ces formations, accompagnées des Danois d’Angstskríg en ouverture, lors de leur escale imprévue à Lyon à la mi-décembre.
Artistes : …And Oceans – Mörk Gryning – Angstskríg
Date : 15 décembre 2025
Salle : Rock’n’Eat
Ville : Lyon [69]

Le Rock’n’Eat et Sounds Like Hells Productions ont pris un certain risque, que le public lyonnais peut saluer, en programmant cette date à la dernière minute. En effet, le périple des trois groupes du nord de l’Europe ne devait pas passer par la capitale des Gaules, mais quelques changements de tournée ont entraîné l’annulation de certaines dates européennes et l’ajout de celle-ci. Annoncé seulement un mois à l’avance, qui plus est la semaine précédant Noël, le concert pouvait se dérouler devant un comité restreint et engendrer des pertes financières pour les différents acteurs. Toutefois, les passionnés étaient présents, même si la salle a connu une meilleure fréquentation cette saison. Se frayer un chemin pour se placer au-devant de la scène au début d’Angstskríg se fait sans difficulté, ce qui n’empêche pas le jeune groupe de faire preuve de bonne volonté pour se faire connaître.
Nous évoquions en introduction l’époque où les têtes d’affiche étaient en sommeil : c’est à peu près à ce moment-là que la mode de la cagoule est apparue dans le black metal. Chez Angstskríg, on assume le look à la Mgła, tout en y ajoutant un chapeau melon, pas piqué des hannetons, pour le style. Angstskríg mise sur l’étiquette « nordic black metal » et sur l’idée d’un secret entourant les membres du groupe. Lors de son émergence en 2020, la formation revendiquait des alliés établis dans la scène metal, ainsi qu’une histoire censée prendre racine à la fin des années 90. Scéniquement, on devine que les compositions gravitent autour d’un leader, le chanteur-guitariste portant le couvre-chef susmentionné, et incarnant par la même occasion le concept et l’esthétique de la formation. L’énergie brute s’exprime par une immédiateté des riffs, où la noirceur semble parfois écartée au profit d’un sens du groove. En ce sens, la comparaison avec les Américains de Midnight, autre formation masquée jouant la carte du mystère, paraît musicalement plus pertinente. Pour ceux qui écument assidûment la scène extrême, les compositions et l’imagerie générale peinent toutefois à briller par leur originalité. Néanmoins, le son correct et organique du groupe permet aux spectateurs de passer un moment qui n’est pas déplaisant.

Après un changement de plateau assez rapide, les Suédois de Mörk Gryning déboulent sur scène sans se donner la peine d’une introduction à rallonge pour faire monter la sauce. Dans le pur esprit des années 90, les quelques traces de corpse paint des membres du groupe, à commencer par Draakh Kimera, constituent les seuls véritables artifices proposés durant la prestation. En réalité, Mörk Gryning n’a besoin que de ses riffs mélodiques pour convaincre ceux qui ne les connaissaient pas encore. Sur scène, on retrouve un des mystérieux membres d’Angstskríg à la guitare, levant ainsi le voile sur les fameux « alliés » établis. On pourrait reprocher au groupe d’être un peu statique ou trop concentré sur ses propres compositions, autrement dit de ne pas être assez dans l’échange ou le partage chaleureux, mais la magie guitaristique opère sans difficulté. Les mélodies froides et envoûtantes de Mörk Gryning ne se dénaturent pas en live, et la culminance épique des passages plus lumineux fait toujours son effet. On regrettera toutefois que la guitare solo soit parfois un peu trop en retrait par rapport au rendu studio. Côté setlist, le groupe fait la part belle au dernier album Fasornas tid (2024), tandis que TTusen År Har Gått…, qui célèbre ses trente ans, est également bien représenté. Seul regret peut-être : Hinsides Vrede, qui marquait le retour remarqué du combo avec plusieurs morceaux mémorables, n’est honoré qu’à deux reprises. La faute, sans doute, à un temps de jeu relativement court, Mörk Gryning ouvrant surtout la voie à …And Oceans.
Il faut bien admettre que dès les premières minutes du set de …And Oceans, le public perçoit que la barre est placée un peu plus haut. Sans offenser Mörk Gryning, l’excellent son des Finlandais impose une atmosphère bien plus englobante dans la salle du Rock’n’Eat. Outre cette qualité sonore, l’explication tient aussi à la présence de Mathias Lillmåns (alias Vreth dans Finntroll) au chant, occupant pleinement son rôle de frontman captivant. Pour s’élancer dans cette excursion mélodico-existentielle, si on s’en réfère aux textes, la formation choisit « Kärsimyksien Vaaleat Kädet » (1998), clin d’œil évident aux adeptes de la première heure. Preuve que le titre n’a pas pris une ride, il s’enchaîne parfaitement avec la suite d’un set largement centré sur le triptyque d’albums post-2020. Cette performance scénique confirme une évidence : …And Oceans est bel et bien un phœnix. Depuis Cosmic World Mother, le groupe enchaîne les réussites. En renouant à la fois avec ses inspirations néoclassiques et le black metal de ses débuts, ces trois albums ont offert un second souffle à la formation. L’enchaînement de « The Fire in Which We Burn », « Inertiae » et « Cosmic World Mother » laisse peu de répit aux nuques des spectateurs, désormais bien plus engagés qu’en début de soirée.

Si l’on parle de renaissance, c’est aussi parce que …And Oceans a connu un passage à vide auprès de son public en flirtant avec des expérimentations électroniques parfois incomprises. Mais le groupe n’en a absolument pas honte, bien au contraire. Le dernier album The Regeneration Itinerary (2025) regorge d’ailleurs de bizarreries du genre, que la formation finlandaise défend naturellement en interprétant près de la moitié du disque ce soir-là. Le groupe pousse même le curseur plus loin en reprenant « Tears Have No Name » du controversé A.M.G.O.D., tranchant radicalement avec le reste de la setlist. Placé en fin de concert, ce parti pris audacieux fonctionne plutôt bien, la soirée extrême se transformant le temps d’un titre en parenthèse cyber metal aux effluves très années 2000. Autre clin d’œil nostalgique, le groupe se permet « The Black Vagabond And The Swan Of Two Heads » (1999), qui, contrairement aux morceaux du premier album, respire davantage la poussière. En assumant un clavier irrésistiblement kitsch, cet instant rappelle combien …And Oceans avançait à l’époque main dans la main avec Dimmu Borgir, Emperor ou Children Of Bodom. Douce époque…
Au cours de cette soirée, plusieurs périodes de l’histoire du metal se sont entrecroisées, parfois au sein de la vie d’un même groupe. Il y a fort à parier que si cette date n’avait pas été un simple point de chute, elle aurait attiré un public plus conséquent. Les amateurs de metal extrême ont toutefois pris un réel plaisir à découvrir ou redécouvrir des formations qui, à n’en pas douter, connaissent aujourd’hui une deuxième vie plus épanouie que la première, la maturité musicale leur ayant été bénéfique. Espérons que cette tournée européenne convainque ces groupes, pas toujours habitués aux planches, de réitérer l’expérience. Et qui sait ? Après la brume hivernale et le refleurissement des terres, la saison des festivals approche à grands pas…
Photos @ Nantes le 14/12/2025 : Lemony STAGE FOCUS





























