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Interview   

Myles Kennedy en pleine conscience


Trois ans après The Ides of March, Myles Kennedy est de retour avec un nouvel album solo à la fois puissant et introspectif. Connu pour son incroyable voix et ses performances aux côtés de Slash et dans Alter Bridge, Kennedy continue de creuser son propre sillon. Cette fois-ci, avec The Art Of Letting Go, il nous plonge dans un univers musical où se mêlent riffs accrocheurs, ballades mélancoliques et textes profonds. Entre rock mordant et moments plus acoustiques, cet opus plus épuré en matière d’arrangement promet d’être un nouveau chapitre marquant dans la carrière de l’artiste.

Dans l’entretien qui suit, Myles Kennedy évoque son rapport à l’impermanence de la vie, le défi de se renouveler en tant qu’artiste, mais aussi la pression de livrer des performances musicales et vocales à la hauteur de ses attentes et de celles de ses fans. Fidèle parmi les fidèles à ses racines rock – qu’il a enrichies par sa formation jazz –, Kennedy revient plus que jamais à ses fondamentaux en se libérant de certaines considérations artistiques, toujours avec cette honnêteté brute qui lui est propre.

« Pour cet album-ci, j’avais envie d’aller vers ce avec quoi je suis le plus à l’aise. Je me disais que je n’avais pas le droit de le faire sur mes albums solos, puisque j’avais déjà Alter Bridge et Slash And The Conspirators, tous deux très rock et basés sur les riffs. Et puis j’ai réalisé que c’était simplement ça que je faisais, et que j’étais dans une sorte de déni. »

Radio Metal : Ton premier album solo était intime et folk, le second, un album plus rock, et ce nouvel opus est encore plus centré sur les riffs et la guitare. Lorsque tu commences un nouvel album solo, as-tu déjà un plan, une direction ou une vue d’ensemble de ce que cet album doit être ?

Myles Kennedy (chant & guitare) : Quel que soit l’album, on laisse juste les choses se faire, on commence et puis on voit où ça nous mène, mais pour celui-ci, je savais avant de commencer que je voulais quelque chose de plus centré sur les riffs et un peu plus intense musicalement. C’est aussi en partie parce que, lors des tournées des deux albums précédents, nous n’étions que trois. Du coup, si j’enregistrais un tas de pistes différentes, nous ne pouvions pas les faire entrer dans l’équation. Il fallait repenser les arrangements pour que ça fonctionne sur scène. Généralement, ce qu’on fait est qu’on joue plus fort et de façon plus agressive. Cette fois, l’idée était donc d’enregistrer un disque tel qu’il pourrait être joué sur scène. Voilà la genèse de l’album.

Au fil de trois albums, tu es passé du folk à un mélange de folk et rock pour finalement arriver à un rock pur et dépouillé. Penses-tu que ça correspond à une évolution personnelle dans laquelle tu as été progressivement attiré de nouveau par les vertus de ce bon vieux rock n’ roll ?

Sur les deux premiers albums, c’étaient des envies que je devais satisfaire, j’avais besoin d’expérimenter, de faire ça pendant un certain temps. Pour cet album-ci, j’avais envie d’aller vers… non pas ce pour quoi on me connaît le plus, mais ce avec quoi je suis le plus à l’aise. J’aime les bons riffs, j’aime jouer un bon riff. Il y a quelque chose dans cette énergie qui m’avait manqué. Le truc, c’était de m’autoriser à le faire, parce que pendant des années, je me disais que je n’avais pas le droit de le faire sur mes albums solos, puisque j’avais déjà Alter Bridge et Slash And The Conspirators, tous deux très rock et basés sur les riffs. Et puis j’ai réalisé que c’était simplement ça que je faisais, et que j’étais dans une sorte de déni. Et je crois que ça illustre l’un des nombreux sens de The Art Of Letting Go (L’art du lâcher-prise, NdT) : laisse tomber ces considérations, sois toi-même et n’y pense pas trop.

Penses-tu que tu essayais de prouver quelque chose aux autres ou à toi-même avec les deux premiers albums solos ?

Je ne sais pas s’il s’agissait de prouver, ou de… comment dire… Ce n’est pas que je commençais à m’ennuyer, mais j’avais clairement besoin du challenge d’essayer quelque chose de complètement différent. Le challenge est très important pour les personnes créatives, de façon à ne pas faire les choses machinalement, du genre : « OK, je vois ce qu’on va faire ici », et à devenir complaisant. Il me semble que le public le ressent. Je voulais donc rester vigilant.

À l’époque de The Ides Of March, tu nous avais dit que tu étais « schizophonique », dans le sens où tu as « toujours embrassé un certain nombre de genres musicaux différents ». Mais penses-tu qu’avec The Art Of Letting Go, on obtiendrait l’essence de Myles Kennedy si on devait la réduire à sa plus simple expression ?

The Art Of Letting Go est le cœur, le noyau de ce que je suis : je pense que l’affirmation est correcte. D’un autre côté, encore une fois, ma créativité comporte plusieurs facettes, et c’est ce que je voulais dire l’autre fois. C’est étrange, mais je n’écoute pas tellement le style de musique pour lequel je suis connu. Généralement, chez moi, j’écoute Ella Fitzgerald, Miles Davis, Coltrane, Earth, Wind And Fire, ou Chic… A l’occasion, j’écoute peut-être AC/DC, ce genre de classiques. C’est intéressant, parce qu’on dit souvent qu’on est ce qu’on mange. Généralement, pour une raison ou une autre, j’ingurgite tous ces autres styles et ce qui en ressort au final, sans avoir à me forcer, c’est ça. Je pense que ça a peut-être à voir avec le fait que j’ai grandi en écoutant tous ces groupes ; je me suis tellement alimenté avec Led Zeppelin, Van Halen, AC/DC, etc. C’est dans mon ADN. Donc, dans ce sens, j’imagine que c’est encore dans mon essence, parce que c’est ce que j’ai le plus écouté pendant les années où je me formais.

« La liberté est toujours à portée de main. Il suffit de s’arrêter, de la reconnaître, de la cultiver et d’être attentif. C’est ce qui m’a littéralement sauvé. J’aurais aimé le découvrir quand j’avais vingt-cinq ans, parce que j’aurais pu profiter de cette sagesse. J’étais malheureux, prisonnier de mon propre ego et de mon anxiété, et j’étais tellement absorbé par mon dialogue intérieur, ça n’avait aucun sens. »

Tu as fait des études de jazz, et joué dans un groupe de jazz. Que reste-t-il de cette formation dans ta façon de jouer du rock aujourd’hui ?

Beaucoup de choses. Je suis très content d’avoir étudié ça, surtout d’un point de vue théorique, car ça a influencé mes compositions et ma manière d’aborder la musique. J’utilise davantage cette connaissance dans mes morceaux solos que dans Alter Bridge. J’aime plaisanter en parlant d’accords expansifs. Je vais prendre et utiliser certaines choses que j’ai apprises dans le jazz : rien que dans l’intro du morceau « Behind The Veil », ces accords ajoutent des qualités harmoniques que l’on retrouve parfois dans le jazz. J’aime intégrer ça. L’autre chose, c’est l’improvisation. J’aime improviser. Pour moi, c’est ce qu’il y a de plus amusant et de mieux pendant un concert, quand tu as ces moments où tu te dis : « OK, on va faire durer cette outro. Je ne sais pas ce que je vais jouer, mais suivez-moi. » Ça peut paraître égoïste, car je joue pour mon propre plaisir, mais j’espère que les gens se disent : « Il va jouer quelque chose qu’il ne jouera pas demain, ni la semaine prochaine. Il n’y a que ce soir qu’il le jouera de cette façon. » Ce frisson-là me vient de mon apprentissage du jazz.

C’est ennuyeux pour toi de jouer de la musique si elle est complètement écrite ?

Je peux finir par m’ennuyer. Même dans… Il faut que je fasse attention à ce que dis, parce que je ne veux pas avoir l’air de critiquer quoi que ce soit, mais je l’ai fait pendant tellement longtemps. On a toujours besoin d’un petit challenge. Je l’ai vu avec Alter Bridge, sur le cycle du dernier album : pour la chanson « Burn It Down », Mark et moi avons un peu changé les rôles. C’est moi qui la chantais sur l’album, mais Mark a une super voix, et je lui ai dit : « Tu devrais la chanter, car ta voix va super bien avec cette chanson. Et je jouerai le solo de guitare à ta place à la fin. » Nous avons donc un peu inversé les rôles. J’attendais avec impatience ce moment-là du set pendant les concerts. C’était mon moment préféré, parce que je ne savais pas ce que j’allais jouer, mais j’allais juste faire durer le moment et me laisser aller. Certains soirs, ça allait bien se passer, d’autres soirs ça se passerait moins bien, mais il y avait ce moment parmi un set de deux heures où je pouvais faire quelque chose de différent.

Quel a été ton premier contact avec le rock ? Comment l’as-tu découvert et qu’est-ce qui t’a accroché ?

Mon premier souvenir avec le rock, c’est d’avoir entendu « Smoke On The Water », je devais avoir cinq ans [chantonne le riff]. J’ai trouvé ça cool. Je ne savais pas ce que j’écoutais, mais ça sonnait sinistre, c’était cool. Mais ce qui m’a vraiment marqué, c’était un après-midi, j’avais douze ou treize ans, j’étais dans le jardin avec mes parents et mon petit frère. Nous écoutions la radio et j’ai entendu « Eruption » de Van Halen, et quelques heures plus tard, « Whole Lotta Love » de Led Zeppelin. C’était le début de l’histoire d’amour. Tu sais quoi ? Mince, en fait, ce n’est pas complètement vrai ! Ça me revient maintenant. C’était avant, bien avant, j’avais complètement oublié ! J’avais six ou sept ans et je jouais au baseball. J’ai entendu « We Are The Champions », j’ai entendu Queen – Freddie Mercury est le roi ! Ce n’était pas très longtemps après avoir entendu « Smoke on The Water ». Voilà les quelques étapes qui m’ont fait accrocher avec le rock. Mais ce qui a vraiment scellé l’affaire, c’était cet après-midi-là, quand j’ai entendu les guitares de Van Halen et Led Zeppelin. J’ai su qu’il fallait que je fasse ça.

Tu as déclaré : « J’ai réalisé que tu n’as pas besoin de te prouver à quelqu’un d’autre qu’à toi-même. Fais de ton mieux, souviens-toi que tu as un don, et utilise-le. » Quand as-tu réalisé que tu avais un don ?

Certainement au milieu de l’adolescence, j’ai su que j’avais un petit quelque chose. Mais je ne me suis jamais considéré comme… Parce que j’avais des amis qui étaient vraiment bons. C’est pour ça que j’ai eu beaucoup de chance, j’ai grandi avec des musiciens incroyablement talentueux. Pour une raison ou une autre, à Spokane, Washington, où je vivais dans les années 80, il y avait un groupe de guitaristes et de musiciens exceptionnels. Ça m’a aidé à découvrir ma passion, et peut-être à cultiver ce talent, quel qu’il soit. C’est probablement à ce moment-là que j’en ai pris conscience.

« Tant que ce qui nous remplace est bon et que l’on sent qu’ils vont dans la bonne direction, tout ira bien. Par exemple, quand je regarde ce que Gojira a fait récemment, je me dis que tout ira bien, parce que c’est quelque chose de vraiment beau. »

Le power trio que tu formes avec Zia Uddin et Tim Tournier est au cœur de The Art Of Letting Go. Comment comparerais-tu le fait de jouer à trois, par rapport au quatuor d’Alter Bridge ? Quels sont les avantages et inconvénients du format power trio ?

Essentiellement, c’est le fait de chanter et de jouer de la guitare seul. Il n’y a pas d’autre guitariste derrière lequel se cacher, donc je dois vraiment être au top en live. Souvent, en tant que chanteur, je me concentre plus sur le chant, et parfois mes parties de guitare peuvent en pâtir un peu. Je dois en être conscient et vraiment travailler là-dessus. L’autre grand défi, c’est que lorsque je joue un solo, il n’y a pas de guitare rythmique pour accompagner. Sur les albums, nous le faisons pour remplir le son, mais en live, la guitare rythmique disparaît et il ne reste que le solo, donc on est vraiment exposé. Je pense que ce que j’aime dans le trio, c’est que c’est une sorte d’épreuve du feu. Ce n’est pas pour les âmes sensibles. Il faut monter sur scène soir après soir et être au top, sinon ça va sonner de façon horrible. Comme nous le disions tout à l’heure, il y a cette idée de challenge, alors que quand on a un grand mur de son, avec quatre musiciens et beaucoup de gain, comme dans Alter Bridge, c’est plus facile de se cacher pour tout le monde. C’est plus un mur de son, alors qu’en trio, on peut entendre chaque instrument distinctement, et si tu te plantes, tout le monde le remarque.

The Art Of Letting Go a été créé avec moins de possibilités en termes d’arrangements et donc plus de contraintes, mais penses-tu que, paradoxalement, les contraintes sont bonnes pour la créativité ?

Oui, bizarrement, je pense que ça peut être bénéfique. Ça te force à penser différemment et à sortir de ta zone de confort. Pour moi, tout le processus consiste à sortir de cette zone de confort et à continuer à essayer de nouvelles choses. Tu sais que tu peux faire les choses d’une certaine manière, mais c’est le moment d’en sortir et d’essayer différemment, simplement parce que ça va t’aider à évoluer, espérons-le.

À propos des enregistrements, tu as dit que tu « aimes que les voix soient sans fioritures et directement dans ta face ». As-tu l’impression de parler plus directement à l’auditeur avec cet album ? Cela a-t-il même changé le message que tu délivres ou, du moins, son impact, sa signification ?

C’est une bonne remarque, parce que, oui, c’est un peu ce dont nous parlions quand nous avons commencé à enregistrer. Je parlais avec [le producteur] Elvis et il y avait certains albums que nous aimions pour lesquels nous nous disions : « Écoute comme la voix est sèche, comme la guitare. Elle est juste là, tout devant. Tu devrais faire pareil sur cet album, et ne pas donner l’impression d’être éloigné. » La contrepartie est que ça met clairement la performance vocale au premier plan, donc il faut que ce soit à un certain niveau. Mais aussi ce que ces paroles racontent : ça force les gens à vraiment les écouter. Donc, tu veux t’assurer que les paroles sont à peu près correctes, espérons-le. Je dirais que, personnellement, en tant que parolier, je ne pense pas toujours être capable d’écrire les meilleures paroles, mais je fais de mon mieux. Je ne suis pas le genre à qui on donne la musique et qui part écrire les paroles dans sa voiture en vingt minutes avant d’aller les chanter et les enregistrer pour toujours – j’ai entendu des histoires sur des tubes qui ont été écrits de cette façon ! Ce n’est pas comme ça que je fonctionne. Moi, je passe beaucoup de temps à réécrire et à peaufiner des mois avant que ça soit enregistré, parce que, oui, je pense que les paroles, c’est l’âme de la chanson. Je veux donc qu’elles parlent de quelque chose qui compte pour moi et, surtout, que quand je les chante, je puisse les transmettre avec émotion et conviction. Si je ne crois pas vraiment à ce que je chante, ça se sent, on voit que c’est juste pour faire le job, il n’y a pas de charge émotionnelle. Donc, oui, les paroles sont vraiment importantes et je pense que mettre la voix complètement nue, dans la face de l’auditeur – sur certains morceaux, je ne crois pas que ce soit le cas de tous –, ça les met en évidence. C’est comme si tu sortais des enceintes et que tu venais t’asseoir juste là. Et les gens vont dire : « Je ne veux pas m’asseoir avec ce type » [rires].

L’album s’appelle The Art Of Letting Go : penses-tu que la liberté est avant tout une question d’état d’esprit dans lequel on se place ?

Oui. Je crois fermement qu’il existe une liberté intrinsèque. C’est une notion qui me tient à cœur : elle est là, il suffit d’apprendre à la reconnaître et de ne pas se laisser distraire par le flux incessant de pensées et de distractions auxquels nous, en tant qu’êtres humains, avons tendance à nous accrocher dans notre esprit. Pour moi, dans cette expression, « L’art de laisser aller », il y a l’idée que « l’art de » implique un travail. L’art de faire quoi que ce soit et de le faire bien implique un engagement envers cette tâche. À ce stade de ma vie, la chose la plus importante est de continuer à développer cette capacité. Je ne l’ai pas encore perfectionnée, je ne suis pas constant, je ne me considère pas comme éclairé, mais je suis en chemin et j’espère y parvenir un jour. J’aspire à devenir plus constant dans ma capacité à laisser ces pensées et ces voix s’évanouir. C’est pour ça que j’essaie de mener une existence assez consciente. C’est pour gagner cette liberté.

« C’est vraiment inspirant de voir des groupes comme The Rolling Stones et AC/DC, des groupes qui continuent encore et encore, car ils ne le font pas pour eux ou pour l’argent, j’en suis sûr, mais parce qu’ils savent que c’est leur vocation et qu’ils rendent les gens heureux. »

À propos de « Say What You Will », tu as dit que les paroles sont « une proclamation pour percer le vacarme des critiques. [La chanson] te pousse non seulement à ignorer, mais aussi à être plus que ce que ces voix à l’intérieur et à l’extérieur te disent que tu vas devenir. » As-tu dû faire face à beaucoup de critiques dans ta carrière ?

Oh oui. C’est le cas de tout le monde, rien qu’à cause du monde où nous vivons, et pas seulement dans ma carrière, mais dans la vie en général. Chacun a ses opinions et tout ça. Personnellement, j’ai réalisé que le mieux pour moi est de ne pas trop m’investir dans les réseaux sociaux et de ne pas lire les critiques. Je me suis rendu compte que ce n’était pas sain pour mon état d’esprit. Certains gèrent bien, ils ont le cuir plus épais, mais pour moi, ça ne fonctionne pas. C’est intéressant que tu évoques le sujet, car on pourrait presque argumenter : « Puisque tu travailles sur la pleine conscience et sur l’art de laisser aller, ne devrais-tu pas être capable de prendre du recul et d’écouter et lire ces commentaires sans souci ? » Et je comprendrais qu’on me dise ça. Peut-être qu’un jour, en développant cette partie de moi et en devenant plus fort et plus constant, je pourrai lire une critique. Mais il y a aussi une partie de moi qui se demande si ça a vraiment un intérêt, parce qu’il s’agit souvent de satisfaire son ego, de savoir ce que les autres pensent de soi. Et c’est une autre partie de mon parcours en ce moment : j’essaie essentiellement de me débarrasser de l’ego. Je ne veux pas avoir affaire à l’ego, car pour moi, c’est comme une chaîne, un boulet que je dois traîner. Je ne me sens pas capable de ressentir cette liberté intrinsèque quand je suis alourdi par ça.

D’un autre côté, les critiques ne sont-elles pas utiles pour évoluer et devenir une meilleure version de soi-même ? Est-ce qu’elles ne méritent pas d’être écoutées quand elles sont constructives ?

Absolument, et c’est aussi une des raisons pour lesquelles j’apprécie le fait d’avoir un bon producteur en studio. En quelque sorte, on engage un critique qui peut dire : « Tu devrais envisager de faire ceci ou cela », ou encore « Ça ne fonctionne pas ». J’apprécie la critique constructive. Ce que je trouve plus difficile, c’est quand la critique devient personnelle ou porte sur des choses plus subjectives. Par exemple, quand on voit des gens exprimer leur opinion sur n’importe quoi, des films ou ce que quelqu’un porte, on réalise souvent que ça vient de leur propre ego, leur besoin de montrer : « Voilà mon ego et voilà ce que je ressens. » C’est là que ça entre en contradiction avec les philosophies et les concepts que j’essaie d’intégrer dans ma vie. Pour moi, c’est un défi que je dois accepter et avec lequel je dois vivre.

À propos de « Saving Face », tu as dit que tu avais « appris que la prochaine génération était sur tes talons et que la pertinence peut être éphémère ». Ressens-tu une pression de la part des nouvelles générations ?

Bien sûr ! Il y a tellement de jeunes talents effrontés aujourd’hui. C’est super et c’est vraiment magnifique. J’adore le fait qu’il y ait du sang neuf. Ça n’a pas exactement à voir, mais hier, j’observais les gens et j’ai vu passer un jeune couple à vélo, et c’était un moment vraiment beau. Voir cette nouvelle génération et savoir que tout ira bien, parce qu’il y a des personnes pour remplacer celles qui, comme moi, sont là depuis un moment, c’est quelque chose de vraiment beau. A la fois, pour revenir à cette citation, on peut aussi le voir comme une menace, parce que finalement, ils vont nous remplacer, et il faut être en paix avec ça. Tant que ce qui nous remplace est bon et que l’on sent qu’ils vont dans la bonne direction, tout ira bien. Par exemple, quand je regarde ce que Gojira a fait récemment, je me dis que tout ira bien, parce que c’est quelque chose de vraiment beau. C’est très positif.

Tu as également dit que « la sagesse acquise après un certain temps sur cette planète est tout aussi importante que l’exubérance juvénile ». Quelle est la plus grande sagesse que tu aies acquise ou apprise ?

Je pense que ça revient à ce dont nous parlions. La liberté est toujours à portée de main. Il suffit de s’arrêter, de la reconnaître, de la cultiver et d’être attentif. C’est ce qui m’a littéralement sauvé. J’aurais aimé le découvrir quand j’avais vingt-cinq ans, parce que j’aurais pu profiter de cette sagesse. J’étais malheureux, prisonnier de mon propre ego et de mon anxiété, et j’étais tellement absorbé par mon dialogue intérieur, ça n’avait aucun sens. Ce que j’ai appris trente ans plus tard, c’est qu’on n’a pas à vivre avec ça. Ce ne sont que des pensées. On n’a pas à en être victime et à en rester prisonnier. Tout comme il faut arrêter de se soucier de ce que les gens pensent de soi, sachant qu’ils ne pensent probablement rien. Il faut simplement apprendre à être présent, à être avec les gens qu’on aime, les aimer en retour et en profiter.

« Je suis quelqu’un qui veut trop faire plaisir aux autres, et ça a toujours été une faiblesse. Je veux rendre tout le monde heureux, je veux que tout le monde se sente bien, même si ça signifie que je me néglige un peu. »

L’album se termine par une chanson intitulée « How The Story Ends » : comment aimerais-tu que ton histoire se termine, à la fois en tant qu’artiste et en tant qu’être humain ?

Quand je partirai, j’espère que ce sera sans grande douleur, que ce sera relativement paisible, comme mourir dans mon sommeil, ce serait idéal [rires]. J’espère simplement pouvoir continuer à faire ce que j’aime, rendre les gens heureux et avoir une raison d’être. Je ne sais pas si ce sera avec l’intensité que j’ai connue jusqu’à présent, mais j’aimerais trouver un équilibre où je pourrais encore investir du temps dans les personnes que j’aime tout en continuant à créer. C’est pour ça que c’est vraiment inspirant de voir des groupes comme The Rolling Stones et AC/DC, des groupes qui continuent encore et encore, car ils ne le font pas pour eux ou pour l’argent, j’en suis sûr, mais parce qu’ils savent que c’est leur vocation et qu’ils rendent les gens heureux. Donc, partir tout en continuant à rendre les gens heureux serait formidable, et continuer à créer.

À propos de cette chanson, tu as fait cet aveu : « L’une des choses que j’aimerais changer chez moi est de cesser d’être si passif dans certaines situations. J’apprends à être plus affirmé au fur et à mesure que la vie avance. » C’est étrange que tu dises cela, car on pourrait penser qu’on ne construit pas une carrière comme la tienne, jouant avec Slash, enregistrant autant d’albums, menant une carrière solo, etc., en étant passif…

J’ai une grande détermination, mais mon problème, c’est que je suis quelqu’un qui veut trop faire plaisir aux autres, et ça a toujours été une faiblesse. Je veux rendre tout le monde heureux, je veux que tout le monde se sente bien, même si ça signifie que je me néglige un peu. Ça peut être aussi simple que, par exemple, quand je suis avec ma femme Selena, et qu’on va quelque part où les gens marchandent sur un prix. Je suis le genre de gars qui dirait : « Oh, vous voulez que je paie dix pour cent de plus que le prix ? D’accord » [rires]. Non, ce n’est pas à ce point, mais elle, par contre, n’accepte pas ce genre de chose, elle est plus agressive à ce sujet. C’est donc un aspect sur lequel je dois travailler. Je dois apprendre à avoir un peu plus de caractère. Et tu sais quoi ? Je suis bien meilleur maintenant. Avec la façon dont je me dépeins, les gens doivent se dire que je suis une chiffe molle, mais non, je sais me défendre quand il le faut. Mais en ce qui concerne ta question, par rapport à toutes les collaborations que j’ai eu la chance de faire, je suis toujours motivé. Il y a peut-être une part de passivité, mais je veux toujours atteindre certains objectifs, accomplir des choses, et continuer à rester occupé.

La façon dont tu te décris évoque surtout une personne gentille.

Eh bien, j’essaie. On m’a élevé d’une certaine façon, et j’essaie de faire les choses correctement. C’est très important. Il s’agit d’essayer d’être une bonne personne, mais pas non plus de faire les choses à son détriment. Voilà, c’est ça la limite. C’est là qu’il faut tracer la ligne. Sois gentil sans pour autant que quelqu’un profite de toi, c’est la clé.

La chanson « Miss You When You’re Gone » parle de « déplorer l’impermanence et accepter que toute chose a une fin ». Quelle est ta relation à l’impermanence, à la nature transitoire de la vie, au passage du temps et, en fin de compte, au vieillissement ?

Ça devient de plus en plus évident, parce que de plus en plus de mes amis ne sont plus là. J’ai l’impression de recevoir ce genre de message de plus en plus fréquemment, du genre : « Untel n’est plus là. » Et même en me regardant dans le miroir, je vois une nouvelle ride, et je me dis : « Ouah, c’est vraiment en train d’arriver ! » Mais je suis en paix avec cette idée. Je pense qu’il y a beaucoup de gens qui recherchent l’immortalité comme s’ils pensaient qu’avec la technologie, on pourra vivre des centaines d’années. Je ne sais pas. Je ne suis pas sûr que j’en voudrais. C’est comme ce dont je parlais plus tôt en voyant ce jeune couple et à quel point c’était beau, le fait de savoir que ça fait partie du cycle et qu’il ne faut pas être trop attaché à tout ça. Tout ça, c’est juste maintenant. Avec un peu de chance, je serai peut-être là jusqu’à quatre-vingts ou quatre-vingt-dix ans, et c’est tout, et ça va. Mais peut-être que ces chansons seront encore là après, peut-être qu’elles trouveront une place dans le cœur de quelqu’un, qu’elles feront du bien à quelqu’un. Peut-être est-ce la raison pour laquelle j’accepte plus facilement cette idée.

Tu vois ta musique comme une sorte d’héritage ?

Oui, peut-être, j’espère. Enfin, je ne veux pas paraître prétentieux non plus. Je sais bien que je ne suis pas Paul McCartney, avec ce pouvoir incroyable de toucher des millions de personnes, mais j’espère que quelqu’un, quelque part, peut-être dans cinquante ans, dans une certaine mesure, découvrira l’une de ces chansons, qu’elle lui parlera et qu’elle le fera se sentir mieux. C’est tout ce que je peux espérer.

Interview réalisée en face à face le 5 septembre 2024 par Claire Vienne.
Retranscription & traduction : Claire Vienne.
Photos : Chuck Brueckmann.

Site officiel de Myles Kennedy : myleskennedy.com

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