Darran Charles n’est pas un optimiste. En tout cas, pas en ce qui concerne le monde pour lequel il estime que la situation « va considérablement empirer ». A ce titre, il ajoute : « Je suis content d’avoir l’âge que j’ai, parce que quand ça aura vraiment dégénéré, je serai mort et je n’ai pas d’enfants. » Le ton est donné. Voilà pourquoi il a choisi d’intituler le nouvel album de Godsticks Void, en référence à ce « vide » – son studio, sa musique – vers lequel il préfère se retirer plutôt que de se confronter aux dérives nocives de nos sociétés – divisions, absence de nuance, confrontations et rigidités idéologiques – qui s’accentuent un peu plus chaque jour.
Un album musicalement plus sombre et mordant qui aura donné du fil à retordre aux quatre musiciens, et en particulier à un frontman habitué à se dévaloriser, même s’il a appris avec le temps à dompter la petite voix critique qui le hante depuis sa jeunesse. Car au-delà de la musique et de l’analyse sociétale, c’est aussi pour approfondir une discussion sur le perfectionnisme, le contrôle et l’exigence, déjà amorcée la dernière fois, que nous nous sommes entretenus avec un artiste toujours aussi généreux et intéressant dans les propos qu’il partage.
« Je ne me considère pas comme doué dans quoi que ce soit. Je me considère comme un nul, point barre. Alors je m’entraîne sans cesse. Je ne m’intéresse qu’à ce que je ne sais pas faire. J’essaie donc constamment de m’améliorer, d’apprendre. »
Radio Metal : Vous avez passé dix-huit mois enfermés en studio pour créer Void. Tu as dit que c’était « l’album le plus difficile et le plus exigeant que [v]ous ay[ez] jamais réalisé ». Comment se sont déroulés ces dix-huit mois ? Qu’est-ce qui a rendu sa création si exigeante par rapport aux précédents ?
Darran Charles (chant & guitare) : Il faut que je clarifie les choses au sujet de ces dix-huit mois en studio : nous avons passé dix-huit mois chacun dans nos studios respectifs. Nous avons enregistré la batterie à Rockfield Studios, à Monmouth, mais comme tu peux le voir, nous avons chacun notre propre petit studio. J’ai enregistré mes guitares, ma voix et mes synthés ici. Gavin [Bushell], l’autre guitariste, a aussi son studio. Mais la raison pour laquelle ça a été aussi difficile, c’est que quand j’écris les démos, les performances sont juste correctes. C’est juste suffisant pour s’assurer que la structure du morceau est bonne et que l’idée est claire. Ce ne sont pas des parties que nous utiliserons pour l’album final. Nous réenregistrons toujours tout. Je compose constamment à l’oreille, ce qui veut dire, qu’en un sens, je ne suis jamais vraiment capable de jouer ce que j’écris, car ça ne vient jamais de là, du fait de jouer. C’est juste que j’entends une idée, puis j’essaye de la développer, ou alors je reprends une improvisation et j’essaie de la transcrire.
Une fois la batterie enregistrée, au moment d’enregistrer les guitares et le chant, je pensais que ce serait assez simple. En fait, il m’a fallu six ou sept mois pour répéter les parties de guitare et être sûr de les maîtriser parfaitement. Nous ne voulions pas enregistrer n’importe comment, car avec la technologie actuelle, c’est facile d’enregistrer petits bouts par petits bouts. La dynamique est essentielle en musique. Nous voulions enregistrer chaque morceau en un minimum de prises, pas forcément du début à la fin, mais de manière quand même à retranscrire son atmosphère. Nous avons donc passé un temps fou à répéter ces parties, à les rejouer encore et encore, avec précision. On peut apprendre à jouer quelque chose avec précision, mais on a aussi envie de se laisser aller et de faire ressortir toute la dynamique. C’était donc important de répéter encore et encore jusqu’à ce que nous puissions jouer confortablement et retranscrire la dynamique de chaque partie de guitare. Gavin et moi avons trouvé les parties de guitare extrêmement difficiles, parce que nous sommes très exigeants envers nous-mêmes. Nous réécoutions et si ce n’était pas assez bien, ce n’était pas assez bien.
Ça nous a en quelque sorte montré les limites de notre technique ou, du moins, de certains aspects de celle-ci, et qu’il y avait certaines choses que nous devions développer, comme notre jeu de médiator. De façon générale, nous avons dû beaucoup travailler notre main droite pour cet album. Ça exigeait une précision avec laquelle j’avais personnellement du mal. Ça demandait beaucoup d’exercice. C’est la principale raison pour laquelle l’album a pris autant de temps, mais ça ne me dérange pas ; ça ne me dérange jamais, parce que j’ai toujours aimé me dépasser. Si j’ai du mal à jouer quelque chose, c’est que c’est une idée originale. Ce n’est pas juste une inspiration née d’improvisations à la guitare, mais plutôt parce que j’ai une façon particulière de créer des choses avec mes oreilles. J’aime bien les défis et me dépasser. Si j’entends quelque chose et que je n’arrive pas à le jouer, j’aime me forcer jusqu’à ce que j’y arrive.
Vu le travail que ça a demandé, t’es-tu posé des questions sur tes propre compétences ?
Non, parce que je remets toujours mes compétences en question. Je ne me considère pas comme doué dans quoi que ce soit. Je me considère comme un nul, point barre. Alors je m’entraîne sans cesse. Je ne m’intéresse qu’à ce que je ne sais pas faire. J’essaie donc constamment de m’améliorer, d’apprendre. Si je n’écris pas de musique, j’étudie la musique, je la transcris, je me penche sur la théorie. J’adore la musique, j’aime explorer de nouveaux styles et comprendre comment sont composées les musiques que j’aime, notamment les progressions d’accords. J’étudie même le vibrato des chanteurs et j’essaie de l’imiter à la guitare. J’étudie constamment. Je ne me considère jamais comme excellent, de base, quoi qu’il en soit, et j’aime me dépasser. Dans notre façon de composer, je pousse aussi le batteur Tom [Price] et Gavin à se dépasser dans ce qu’ils enregistrent. Je n’ai donc pas eu l’impression d’être dévalorisé, parce que de toute façon, je finis toujours par me dévaloriser de moi-même [rires].
« Sur scène, c’est aussi une question de performance, de partage avec le public et d’échange d’énergie. On ne ressent pas ça en restant planté là, concentré, les yeux rivés sur sa guitare, à s’assurer que tout est bien joué. Il y a donc toujours des sacrifices à faire pour l’émotion. »
Quelle a été la chanson ou la partie la plus difficile ?
« M.I.A. » est probablement la plus difficile, à cause du rythme. Techniquement, ça va, il n’y a pas de grandes difficultés, mais c’est vraiment très syncopé. Je ne compare pas la chanson à Meshuggah, car c’est un style musical complètement différent, mais j’adore ce groupe et je suis toujours sidéré par leur capacité à se souvenir de la structure de leurs chansons, car c’est un véritable test de mémoire. Je n’ai aucune idée de la manière dont ils arrivent à jouer un morceau, alors imagine un set entier ! C’est hallucinant. « M.I.A. » est un peu comme ça : il y a un motif qui se répète, mais il s’étend sur une longue durée et ça change beaucoup, mais subtilement. Il y a beaucoup de choses à retenir dans ce morceau. Comme je le disais tout à l’heure, nous aurions pu l’enregistrer par petits bouts, en jouant un petit passage par-ci, puis en passant à la section suivante, et ainsi de suite. Mais j’avais peur que nous perdions un peu en dynamique, car on n’est pas forcément dans le même état d’esprit d’une section à l’autre. Je voulais y aller plus fort pour un passage plus loin ou adoucir le jeu pour le refrain, ce genre de chose. C’est pour ça que c’est important de jouer d’une traite, du début à la fin. Le rythme de ce morceau était donc vraiment difficile à maîtriser, car il est très syncopé, et c’était un vrai cauchemar de s’en souvenir. Il fallait répéter sans cesse. Ça a pris des mois. A bien des égards, j’ai détesté ce morceau ! A la fois, j’espère toujours qu’au final, ça me fait progresser en tant que musicien. Là, je n’ai pas forcément progressé techniquement, mais peut-être que ma mémoire s’est améliorée.
Cet album est le premier avec le bassiste Francis George. Il a rejoint le groupe à peu près au moment de la sortie de This Is What A Winner Looks Like, sur lequel il a même chanté quelques chœurs. Comment votre collaboration a-t-elle évolué ? Selon vous, qu’a-t-il apporté au feeling global de la section rythmique ?
Notre précédent bassiste, Dan [Nelson], qui jouait avec nous depuis dix ans, avait son propre style. Il était vraiment doué pour imposer son style sur un morceau et il se fondait plutôt bien avec mon jeu. Francis, lui, m’a poussé différemment au niveau de la composition. Par exemple, quand je fais une démo, comme « Talking Through Walls, Part 1 », j’écris toujours la ligne de basse. Ensuite, je la donne à Francis et j’espère vraiment qu’il jouera quelque chose de similaire, parce que j’aime bien tout contrôler. En même temps, la plupart des musiciens veulent apporter leur touche personnelle, que ça me plaise ou non, et c’est important aussi.
Je me souviens qu’il a fait quelque chose de particulier sur ce morceau. J’étais en vacances à ce moment-là. J’avais fait une pause d’une semaine au milieu de ces dix-huit mois en studio. Pendant ce temps, Francis enregistrait encore des pistes de basse, dont celle-ci. Il l’a envoyée directement au producteur, sans passer par moi, parce que j’étais absent. Quand le mixage est arrivé, nous avons commencé à voir les premières versions de l’album. J’ai entendu ce morceau et ce que Francis avait fait. J’étais horrifié. J’étais vraiment furieux contre le producteur, James [Loughrey], qui n’avait pas réalisé que c’était probablement l’une des pires lignes de basse que j’ai jamais entendues. C’était affreux. Je me souviens d’avoir été très énervé en l’écoutant, mais comme je devais aussi faire d’autres remarques sur le mix, les niveaux, la panoramique, etc., je devais l’écouter plusieurs fois pour prendre des notes. Et à la troisième ou quatrième écoute, je me suis rendu compte que cette partie de basse me plaisait de plus en plus. A la fin, je me suis dit : « Cette partie de basse est géniale ! C’est fantastique ! »
Je suis un peu obstiné, je suppose, à vouloir que tout soit joué exactement comme sur la démo, mais Francis a une façon complètement différente d’interpréter la mélodie. La basse est un instrument extrêmement important parce qu’elle donne le contexte d’ensemble. Il suffit qu’une seule note diffère et ça amène à un tout autre accord sous-jacent. La basse indique précisément quels accords de guitare sont joués, en l’occurrence. C’est elle qui décide. Du coup, il jouait des choses qui changeaient un peu l’atmosphère du morceau, mais une fois que je m’y suis habitué, j’ai commencé à comprendre et à apprécier sa contribution. Il a fait ça sur plusieurs passages qu’il a ainsi redéfinis. Certains ne me plaisaient pas, mais j’ai fini par beaucoup apprécier d’autres. Il m’a donc poussé à me dépasser en ce sens, je suppose.
« On a tendance à afficher le perfectionnisme comme un titre de gloire, mais ce n’est absolument pas le cas. Il n’y a vraiment pas de quoi en être fier. C’est presque un handicap, car la perfection n’existe pas. »
Le fait est qu’au fil des ans, Godsticks est devenu un groupe de plus en plus collaboratif. À ce sujet, tu as déclaré : « Si mes méthodes d’écriture sont restées quasi inchangées, ce qui a changé, c’est le fait que les contributions de Tom et Gavin sont devenues indispensables. » Est-ce un défi pour toi ? Collaborer avec tes camarades te permet-il de repousser tes propres limites ?
Oui, en un sens, car ça me fait prendre conscience… pas forcément de mes limites, mais des forces des autres, et ça me permet de les apprécier. Par exemple, Tom est un batteur extrêmement musical. Encore une fois, j’écris les parties de batterie pour la démo et ensuite, Tom les peaufine. Sauf qu’il ne se contente pas de les peaufiner, il y ajoute des éléments. Il solidifie les morceaux comme je serais incapable de le faire, même en rêve. Du coup, je lui laisse beaucoup plus de latitude maintenant. Je suis un peu plus souple quant à l’interprétation de la batterie sur la démo. Il y apporte sa touche personnelle, il tisse le tout. Il a une vision d’ensemble du morceau, c’est l’une de ses forces. C’est un bon arrangeur et il sait comment un morceau doit s’enchaîner. Une partie de batterie dicte souvent le reste ; la batterie et la basse sont vraiment les deux instruments les plus importants, c’est la base de tout. On ne peut pas se permettre de ne pas avoir une bonne section rythmique. Tom est donc essentiel pour assembler tous ces morceaux.
Quand à Gavin… Comme je l’ai dit, j’écris la structure de la chanson, puis je la lui envoie et il y ajoute sa touche personnelle, comme dans « Hope Is Burning ». Il a intégré ce petit motif, ce petit riff de guitare au tout début. C’était tellement ingénieux qu’il a fini par l’utiliser tout au long du morceau. Sans cette partie, celui-ci n’aurait aucun sens, je ne l’apprécierais pas autant. Ce ne serait plus la même chanson. Ce tout petit détail qu’il a ajouté, qui peut paraître insignifiant, lui donne cette saveur que je n’aurais pas pu créer. Il compose aussi des parties électroniques incroyables, ce que j’essaie de faire aussi, mais lui a un vrai don pour ça. Il sait ce que je veux, il sait exactement comment obtenir un résultat précis, non seulement avec ses parties de guitare et d’électronique, mais aussi avec les synthés. Il a aussi réarrangé quelques-unes de mes parties de guitare. Encore une fois, je suis là : « Tout doit être fait comme sur la démo, absolument tout ! » Mais ils ont tous un peu appris à m’ignorer, ce qui est une bonne chose, car comme tu peux le constater, je parle sans cesse et il faut savoir me débrancher de temps en temps. Bref, il interprète les parties de guitare à sa façon et il a complètement réarrangé ma partie dans « Master Of A Plan ». C’était mille fois mieux. Même si c’était basé sur ce que j’avais fait, je n’aurais pas pu imaginer ça, car je suis trop attaché à mes habitudes, je me focalise trop sur ce qui était là. C’est un génie quand il s’agit de réinterpréter les morceaux et de réarranger les guitares.
Au fil des derniers albums, je me suis rendu compte à quel point ils sont brillants et que si je veux que la chanson soit la meilleure possible, je dois leur déléguer de plus en plus de responsabilités. Et je suis ravi de l’avoir fait. C’est un peu comme si je créais un tableau : ce ne serait pas une œuvre d’art tant que toutes les signatures ne sont pas apposées dessus. C’est l’impression que me donnent les chansons avec eux.
La dernière fois, nous avons parlé d’un de tes défauts : ton perfectionnisme. La collaboration t’aide-t-elle à te détacher un peu du travail accompli et peut-être à accepter les imperfections ou, au contraire, un certain manque de contrôle sur ce que les autres jouent ou apportent te rend-il encore plus « anxieux » ?
Ça m’angoisse un peu. Je n’aime pas me décharger de mes responsabilités, surtout en ce qui concerne la composition, mais je peux reconnaître quand quelqu’un est meilleur que moi et puis, le plus important, c’est la chanson. Si quelqu’un peut l’améliorer mieux que je ne le peux, ça n’a aucun sens de l’en priver. Je suppose que c’est plus une question d’ego que de perfectionnisme. Je n’ai pas un ego démesuré – en fait, je n’en ai pas du tout, pour être honnête – mais je suis fier de mon travail. Composer des chansons, c’est très important pour moi. Je ne suis pas fier de grand-chose, mais j’éprouve une certaine fierté après avoir composé une chanson, peu importe si quelqu’un d’autre l’aime ou pas. Mais il est encore plus important que la chanson soit la meilleure possible, même si ça implique que je n’en sois pas le seul compositeur. La chanson est ce qui compte le plus.
« La gauche est allée trop loin ces dernières années. Il y avait eu de réels progrès en matière d’inclusion et pour changer les mentalités à cet égard, ce qui était formidable, mais ça n’a pas suffi à certains. Résultat, on en subit la punition : une influence autoritaire d’extrême droite sur Internet, aux États-Unis et ailleurs. »
Cela dit, par exemple, si Gavin ne joue pas parfaitement ou aussi bien que je l’en crois capable, je lui renvoie l’enregistrement et il faut qu’il le refasse. C’est pareil pour moi, je dis au producteur : « Si je t’envoie quelque chose qui n’est pas assez bon, ne l’utilise pas, renvoie-le moi, je le referai. » J’aime qu’on me dise si ce n’est pas assez bien, parce que je pense que nous sommes tous aussi capables les uns que les autres et que nous devrions tous nous encourager mutuellement. Si je trouve qu’un de mes camarades n’a pas bien joué, techniquement ou autrement, je lui dis : « Recommence, car tu peux faire mieux. » Et ils font la même chose pour moi. S’ils pensent que je peux faire mieux, qu’ils me le disent, il n’y a pas de quoi avoir honte, car en tant que musicien, on évolue constamment.
Pour répondre à la question, je ne sais pas si je suis encore perfectionniste. C’est difficile à dire. Je pense qu’avec l’âge, on change tous un peu. Mes exigences ne baissent jamais, mais mes attentes sont un peu moins élevées. Tant que mon travail est le meilleur que je puisse produire à ce moment précis, si c’est le mieux que je puisse faire, alors je suis content. Donc, même si dans un an je réécoute un morceau – ce que je fais souvent – et que je me dis « j’aurais pu faire mieux », je ne regrette rien, je ne m’en veux pas. La seule chose sur laquelle je suis perfectionniste, c’est le fait de m’assurer que ceci est le mieux que je puisse faire à l’instant présent, de façon à n’avoir aucun regret.
Comment trouver l’équilibre entre la quête de perfection et l’émotion, qui peut souvent s’épanouir dans l’imperfection ?
Oui, c’est une bonne remarque. Encore une fois, je pense que c’est quelque chose que j’ai appris au fil des années. Jouer en live a un peu influencé ma vision du perfectionnisme. Sans vouloir dénigrer un autre groupe, je me souviens d’avoir vu le live de Dream Theater au Japon (Live At Budokan, ndlr), il y a peut-être vingt ans. Ce qu’ils ont joué était incroyable. Absolument parfait. Ils ont fait un medley d’une dizaine de morceaux, c’était techniquement incroyable. Mais ils restaient tous plantés là, comme des statues. Il n’y avait, littéralement, aucun mouvement sur scène. Je me souviens avoir été vraiment agacé à l’époque, alors que j’étais un grand fan de Dream Theater. Je ne les ai plus écoutés pendant longtemps après avoir vu ça, car j’étais vraiment déçu.
En répétition, on est concentré et on travaille à cent pour cent, mais sur scène, c’est aussi une question de performance, de partage avec le public et d’échange d’énergie. On ne ressent pas ça en restant planté là, concentré, les yeux rivés sur sa guitare, à s’assurer que tout est bien joué. Il y a donc toujours des sacrifices à faire pour l’émotion. Et sur album, si je joue un solo de guitare et qu’il y a une note qui n’a pas forcément sa place théoriquement, mais qui sonne bien, qui transmet une certaine émotion, alors elle reste. Pour qu’une partie soit parfaite, il faut qu’elle soit jouée avec émotion. Si elle est juste jouée correctement sans rien transmettre, je ne dirai pas qu’elle est parfaite.
Le premier single que tu as évoqué plus tôt, « M.I.A.», parle de cette petite voix intérieure qui se manifeste sous différentes formes et te critique. La critique et les doutes peuvent être constructifs et nous amener à l’humilité. Dans le cas de cette voix, t’aide-t-elle à progresser, à t’améliorer, ou a-t-elle plutôt tendance à te décourager ?
Par le passé, surtout quand j’ai grandi, jusqu’à trente-cinq ans, entendre cette petite voix critiquer sans cesse tout ce que je fais me minait le moral. Ça renvoie au perfectionnisme dont nous parlions. Aujourd’hui, cette voix est toujours là, mais je l’accepte. J’ai toujours l’impression d’être nul, quoi qu’il en soit. Je ne me trouve jamais très bon, mais j’essaie de ne plus la laisser m’affecter autant. Pour être honnête, j’ai souffert de ce genre de choses. On a tendance à afficher le perfectionnisme comme un titre de gloire, mais ce n’est absolument pas le cas. Il n’y a vraiment pas de quoi en être fier. C’est presque un handicap, car la perfection n’existe pas. Ça signifie que, même si vous réussissez quelque chose, vous n’y prendrez que rarement du plaisir. Il y aura toujours quelque chose que vous auriez pu faire différemment, ou bien vous comparerez sans cesse. Comme on dit, la comparaison est un voleur de joie : se comparer à autre chose, c’est minimiser ses propres réussites. Ça fait donc que vous ne prenez aucun plaisir et c’est un rappel constant que rien n’est jamais assez bien.
« J’aime les sonorités sombres qu’on associe au metal, mais j’aime aussi la pop et les mélodies fortes. Du coup, j’essaie toujours de proposer ma propre version de la pop heavy metal. »
Ça m’a toujours mené à la dépression. Mon père a eu une enfance vraiment difficile voire traumatisante, et il est devenu incroyablement optimiste et un vrai bosseur. Son attitude a toujours déteint sur moi, avec cette idée qu’on ne peut pas se laisser abattre, qu’il faut toujours se battre. Et je me battais constamment contre ma dépression. Je me défendais sans cesse contre cette voix dans ma tête, à essayer de l’ignorer, de tenir bon, d’avancer, encore et encore. Je lisais des livres de développement personnel et plein de trucs sur la psychologie ; j’essayais surtout de comprendre comment me soigner, plus qu’autre chose. J’ai fait de la thérapie cognitivo-comportementale et des choses comme ça, et j’ai lu beaucoup de livres qui m’ont été très utiles. J’ai commencé à prendre des antidépresseurs ; je me souviens qu’on m’en a prescrit, j’avais environ trente et un ans, et ça a changé ma vie. J’avais toujours évité de demander des antidépresseurs au médecin, parce que je ne voulais pas prendre de médicaments. J’avais l’impression que c’était comme si on baissait les bras, comme si on renonçait. Je voyais toujours ça comme une marque d’infamie, et il y a une part de moi qui continue de le ressentir ainsi. Mais maintenant j’ai l’expérience de l’utilisation d’antidépresseurs. Ce que j’ai constaté, c’est qu’ils permettent de relativiser. Ils ne changent jamais notre humeur, ils ne changent pas notre personnalité, ils ne changent rien. Ce qu’ils font, c’est la même chose que lorsqu’on sort d’une dépression : on acquiert une perspective plus large, on est capable de regarder au-delà de soi-même, de voir ce qui se passe et de réaliser : « Oh, c’est assez insignifiant en fait, je suis encore en vie » et on commence à voir le positif. Mais l’essentiel, c’est que ça donne du recul. C’est ce que les antidépresseurs m’ont apporté.
Alors, même si je ne peux pas faire taire complètement ces voix, qu’elles sont toujours là, je me dis que tant que je persévère, tant que je continue à m’entraîner dur, j’obtiendrai peut-être des résultats. On n’obtient rien en écoutant simplement ces voix négatives. Il faut se battre, elles font partie du jeu. Elles peuvent être utiles, car elles encouragent toujours à ne pas se reposer sur ses lauriers, par exemple, en se disant : « Regardez ce que j’ai fait ! » Il faut s’en servir pour avancer sans regarder dans le rétroviseur. C’est un bon outil pour l’ambition, si on veut aller de l’avant au lieu de se la couler douce. Elles sont donc utiles pour ça, mais comme je l’ai dit, depuis que j’ai commencé à prendre des antidépresseurs quand j’avais la trentaine, j’ai acquis une certaine maîtrise. Pas forcément une maîtrise totale, mais ces voix, ces pensées négatives qu’on a tous, n’ont plus autant d’impact sur mon quotidien. Elles en ont encore, mais beaucoup moins.
Tu as déclaré que cette voix « énumère parfois toutes les mauvaises décisions que [tu as] prises dans [ta] vie ». Si je parlais à cette voix maintenant, quelle est la pire décision que Darran Charles ait prise dans sa vie, avec le groupe ?
[Rires] C’est une bonne question. Bizarrement, je n’ai jamais de regrets. Je peux penser avoir pris de mauvaises décisions, mais je ne les regrette jamais. [Réfléchit] Tu sais quoi ? Je ne suis pas sûr. Tu me poses une colle ! C’est la première fois que je reste sans voix, car je rejette catégoriquement les regrets. Pour commencer, je ne crois même pas aux regrets, car je pense qu’on prend toujours la meilleure décision possible sur le moment, même si on peut toujours y repenser et se dire que c’était une erreur. Je suis sûr d’avoir fait des choses par le passé où… Enfin, je vais te dire, j’ai peut-être un exemple.
Je me souviens d’une fois où j’avais fait une demande pour un festival. J’étais en discussion avec eux – je ne citerai pas le nom du festival pour des raisons évidente. J’ai écrit un article dans un magazine pour eux. Puis ils ont dit : « Oh, peut-être que Godsticks pourrait jouer au festival. » J’ai répondu : « Oui, ce serait fantastique. J’adorerais faire ça. » Quand l’article est sorti, j’ai envoyé un mail, avec le lien, etc. J’ai demandé : « Vous comptez toujours faire jouer Godsticks cette année ? » Ils m’ont répondu : « On verra, postulez, suivez la procédure habituelle. » J’ai dit : « Ah, je croyais que vous aviez une place pour nous ! » « Non, je n’ai pas dit ça. » J’étais furieux. Quand on est dans un groupe de notre niveau, c’est-à-dire pas gros, on passe son temps à démarcher des festivals. C’est un boulot monstre et il faut toujours rester poli, comme il se doit. Il faut toujours dire : « Merci quand même. Merci de nous avoir pris en considération. Merci ceci. Merci cela. » Je suis toujours poli. Si quelqu’un me répond, j’apprécie beaucoup, parce que l’organisation de festivals, c’est un boulot difficile, c’est eux qui doivent vendre les billets, etc. Mais là, ça m’a vraiment énervé. Franchement, pourquoi mentir ? Il faut être honnête, avoir un minimum de décence. Je me disais : « Ayez au moins la décence d’inventer un bon mensonge ! » Du genre : « On n’a plus de place. » Je me souviens avoir tapé un mail pour dire à quel point j’étais furieux.
« Les gens n’aiment pas admettre qu’ils ont tort, parce qu’ils pensent que c’est un signe de faiblesse. Il n’y a absolument rien de faible à dire qu’on a tort. Au contraire, c’est respectable. Il n’y a rien de mal non plus à dire pardon. »
Je ne le regrette pas forcément, mais ce n’est quand même pas bien. Je me suis laissé emporter par mes émotions. C’est pour ça que je regrette un petit peu ou, plutôt, j’aurais préféré ne pas le faire. Et pour le groupe aussi, c’était une mauvaise idée. Il faut savoir laisser tomber ce genre de choses, mais ça m’a vraiment mis hors de moi. Parmi tous les refus que nous avons essuyés au fil des ans, c’est celui-là qui m’a le plus énervé, parce qu’il a carrément menti et je n’ai pas apprécié. Alors je me suis dit : « Va te faire voir ! » Je n’avais jamais fait ça avant. D’habitude, je me dis qu’il vaut mieux ne rien dire, juste dire merci et passer à autre chose. Honnêtement, c’est ce que j’aurais dû faire. Voilà, tu as réussi à me faire donner une réponse, Nicolas ! [Rires]
« M.I.A. » est un acronyme, mais c’est aussi un prénom féminin. Doit-on en déduire quelque chose sur les femmes ou est-ce une simple coïncidence ?
Oui, c’est une coïncidence. Au cas où ma femme lisait ça : oui, c’est tout à fait une coïncidence [rires].
Void est décrit comme l’album le plus sombre et le plus lourd de Godsticks, et c’est le cas, tant musicalement qu’émotionnellement. Dans quelle mesure cela reflète-t-il ton état d’esprit actuel ?
D’un point de vue personnel, ce « vide » auquel je fais référence est une sorte d’isolement. Je n’aime pas trop le monde extérieur de nos jours et la façon dont on reçoit l’information. Les réseaux sociaux sont devenus la principale source d’information des gens, or c’est vraiment un endroit pitoyable. Je n’aime pas les affrontements gauche-droite qu’on voit partout aujourd’hui. Je trouve ça vraiment déprimant, même si, en tant que musiciens, on est tous plutôt de gauche à un degré ou un autre. A la fois, la gauche est allée trop loin ces dernières années. Il y avait eu de réels progrès en matière d’inclusion et pour changer les mentalités à cet égard, ce qui était formidable, mais ça n’a pas suffi à certains. Ils disaient : « Oui, mais vous utilisez les mauvais mots. Vous utilisez le mauvais langage. » Ils sermonnaient les gens sans raison, sans se soucier de l’intention derrière le propos.
Résultat, on en subit la punition : une influence autoritaire d’extrême droite sur Internet, aux États-Unis et ailleurs. Du coup, il y a juste cette division. Personne n’écoute personne, même si les deux camps peuvent avoir des arguments valables. Pourquoi ne pas écouter, collaborer et faire plus de compromis ? C’est tout ce qu’on lit partout : une personne contre une autre. Il n’y a jamais rien de positif, que ce soit dans les informations ou sur les réseaux sociaux. Alors, je me suis dit autant ignorer tout ça. C’est ça le « vide ». En fait, c’est ce studio, c’est la musique, comme pour beaucoup de gens qui refusent d’écouter ces conneries : ils se plongent dans la musique, regardent la télé ou lisent un bouquin. C’est un peu le côté sombre de ma frustration face au monde ; une frustration que, j’aurais imaginé, on ressent probablement tous d’une manière ou d’une autre.
Musicalement, c’est difficile à expliquer sans rentrer dans le côté geek de la musique. J’aime les sonorités sombres qu’on associe au metal, mais j’aime aussi la pop et les mélodies fortes. Du coup, j’essaie toujours de proposer ma propre version de la pop heavy metal, en quelque sorte. Essayer de transmettre ce que je ressens musicalement au plus profond de moi était le véritable défi de cet album. Je dois admettre que le ton est un peu sombre et que le sujet l’est aussi. J’espère néanmoins qu’il y a quelques lueurs d’espoir dans certaines des mélodies, mais je me trompe peut-être.
C’est drôle parce que tout le monde semble déplorer ces divisions, cette rigidité idéologique et ce manque de muance. C’est un sujet récurrent quand on parle aux artistes ou même dans les discussions en général. Pourtant, les divisions s’accentuent sans cesse et la notion de nuance disparaît chaque jour un peu plus. Penses-tu que les gens aient du mal à être autocritiques, à se remettre en question, que c’est toujours à cause des « autres » si c’est comme ça ?
C’est une bonne question. Oui, je le crois. Je ne pense pas avoir moi-même du mal à être autocritique. Ça peut paraître arrogant, mais c’est un des aspects positifs, comme évoqué plus tôt, quand on a ces petites voix dans sa tête : être constamment dans la remise en question. Si j’ai une opinion bien arrêtée sur quelque chose, ces voix me donnent toujours une raison pour laquelle cette opinion est invalide ou tentent de la discréditer d’une manière ou d’une autre. Franchement, c’est plutôt utile, parce qu’à quoi bon avoir une opinion arrêtée s’il y a des preuves du contraire ou si quelqu’un a présenté un point de vue différent ? S’accrocher à cette opinion par principe, c’est tout simplement stupide et puéril. C’est typique quand on est très jeune ou adolescent, on a une opinion arrêtée : « Personne ne me fera changer d’avis, c’est ce que je crois, c’est ce que je pense » et on veut à tout prix gagner le débat, avoir le dernier mot. J’ai toujours été capable de considérer d’autres points de vue ; c’était surtout dans ma jeunesse que j’étais campé sur mes positions.
« Je pense généralement qu’il n’y a absolument rien à faire, aussi déprimant que ça puisse paraître. Ça ne veut pas dire qu’il faut ne rien en avoir à foutre de tout le monde. J’ai toujours mes propres principes et ma propre morale. Je pense juste qu’ils ne servent à rien [rires]. »
Bref, il faut toujours écouter l’autre camp. C’est vraiment important. Or je ne pense pas que les gens le fassent. C’est ça qui est déprimant. On se sent obligé d’adopter une position fixe, bien ancrée. On s’y accroche, et on trouve des raisons de s’y accrocher. Beaucoup de gens sont comme ça. Il n’y a rien de mal à dire : « Tu soulèves un bon point. Je vais y réfléchir. » Les gens n’aiment tout simplement pas admettre qu’ils ont tort, parce qu’ils pensent que c’est un signe de faiblesse. Il n’y a absolument rien de faible à dire qu’on a tort. Au contraire, c’est respectable. Il n’y a rien de mal non plus à dire pardon. Je fréquente beaucoup de gens qui n’ont pas des avis arrêtés et qui débattent tout le temps, et je reste ami avec des gens dont je ne partage absolument pas les opinions. Si j’ai un avis sur quelque chose, je demande l’avis de quelqu’un dont je sais qu’il y a de fortes chances qu’il ne soit pas d’accord avec moi, parce que je veux savoir. Je veux prendre la bonne décision. Je veux avoir un point de vue correct. Je veux être informé. Mais il y a beaucoup de gens – pas tous, évidemment – qui sont tellement obsédés par le fait d’avoir raison et de ne jamais perdre un débat… Franchement, qu’est-ce qu’on en a à foutre ? Ils vont l’inscrire sur leur tombe ? Genre : « Darran Charles – Il n’a jamais perdu un débat. » On s’en fiche ! Ça ne change absolument rien.
Donc oui, on manque de remise en question. Les gens que je respecte le plus sont ceux qui n’ont pas d’opinion tranchée et qui écoutent, parce que ça permet d’apprendre davantage. Pourquoi ne pas écouter, tout simplement ? Je ne comprends pas. Même à la guitare ou en musique, si quelqu’un m’apporte une information nouvelle qui contredit ce que je pensais, je ne dirai pas : « Oh non, c’est mon avis, j’ai raison. » Au contraire, ça m’intéresserait. Je dirais : « D’accord, essayons. » Ça peut faire mal, je comprends. Par exemple, quand on est professionnel à la guitare et qu’on voit quelqu’un faire quelque chose de légèrement différent mais plus efficace que ce qu’on fait, personnellement je change ma technique. Je sais que ça peut paraître banal, mais ce n’est pas rien quand ça fait si longtemps qu’on applique quelque chose qu’on croyait juste et qu’on découvre que c’était une erreur. Je comprends que ça puisse être difficile de changer, mais en même temps, ça sera bénéfique. Pourquoi s’en priver ? Il devrait en être de même pour les opinions et les points de vue. Les gens sont souvent dévastés d’admettre leur erreur, de dire « désolé », alors qu’on s’en fiche !
Tu as mentionné cette idée de retrait conscient du tumulte ambiant dans un vide intérieur. Penses-tu qu’à ce stade, la fuite soit la seule solution ?
Oui, je le pense, aussi déprimant que ça puisse paraître [rires]. Je suis content d’avoir l’âge que j’ai, car quand ça aura vraiment dégénéré, je serai mort et je n’ai pas d’enfants. C’est une façon égoïste de voir les choses. Mais oui, je pense généralement qu’il n’y a absolument rien à faire. Ça ne fera qu’empirer à cause de ce dont nous venons de parler. Vivez votre vie selon vos propres principes. Ça ne veut pas dire qu’il faut ne rien en avoir à foutre de tout le monde. Il faut quand même se soucier de ce qu’on fait. On a toujours un impact sur le monde. Ce n’est pas comme si je m’en fichais complètement. J’ai toujours mes propres principes et ma propre morale. Je pense juste qu’ils ne servent à rien [rires]. Par exemple, je suis végétarien : je sais très bien que ça ne changera absolument rien. Je sais que c’est complètement inutile. Mais je le fais, et c’est tout ce qui compte. Je me sens bien en le faisant moi-même. C’est tout ce qui m’importe. Je ne juge personne. Dans le fond, je ne suis pas égoïste, même si c’est l’impression que ça peut donner quand je dis que je serai mort quand ça aura dégénéré – ce qui est vrai. Ça ne veut pas dire que je me fiche des gens ou de l’impact que j’ai sur eux, mais la situation est absolument désespérée et c’est complètement inutile ne serait-ce que de penser que les choses vont s’améliorer. Elles vont considérablement empirer.
D’où la fin de l’album sur « Hope Is Burning ».
Oui ! [Rires]
L’idée de faire le vide renvoie à la méditation et à la philosophie bouddhiste. Sont-ce des choses auxquelles tu adhères ou que tu pratiques en termes de spiritualité ?
Je lisais beaucoup de choses sur le bouddhisme et le zen quand j’étais plus jeune. Je ne m’identifie à aucune forme de spiritualité, mais je peux en comprendre certaines, et j’apprécie le stoïcisme, le bouddhisme et ce genre de choses. J’essayais de méditer quand j’étais plus jeune, mais je n’arrive pas à faire le vide dans mon esprit. J’en vois les avantages, mais je n’en suis moi-même pas capable. Je dirais que j’adhère plus au stoïcisme qu’au bouddhisme, à l’attitude qui consiste à dire : « Fais avec. C’est comme ça. » La vie consiste à tirer le meilleur parti des opportunités qui se présentent. Je me sens privilégié. J’ai grandi dans une très bonne famille et j’ai reçu une bonne éducation, mais j’ai le sentiment d’avoir profité de ces opportunités. C’est tout ce qu’on peut faire. Quelles que soient les opportunités que la vie nous offre, il faut essayer d’en tirer parti, peu importe nos origines. Il faut aussi sentir sa chance. Le fait est que je me sens chanceux, mais je n’ai pas non plus gaspillé ma chance. J’ai essayé d’en profiter au maximum.
« La vie consiste à tirer le meilleur parti des opportunités qui se présentent. J’ai grandi dans une très bonne famille et j’ai reçu une bonne éducation, mais j’ai le sentiment d’avoir profité de ces opportunités. Le fait est que je me sens chanceux, mais je n’ai pas non plus gaspillé ma chance. »
On peut constater que cette évolution de la société, où les compromis se font de plus en plus rares et où personne ne souhaite vraiment prendre en compte le point de vue d’autrui, coïncide avec l’essor des médias sociaux : penses-tu que ce soit la source de cette dérive ou ont-ils simplement révélé notre nature profonde, à savoir que nous sommes fondamentalement égoïstes en tant qu’espèce, malgré notre nature sociale ?
Encore une bonne question. Il n’est pas bénéfique que tout le monde puisse avoir son mot à dire. Et par là, je m’inclus dans le lot. Certaines personnes feraient mieux de se taire et de ne pas donner leur avis. On confond souvent le fait d’avoir des connaissances sur un sujet avec le fait d’être un expert. Je me souviens, pendant la pandémie de Covid-19, tout le monde se prenait soudainement pour un expert en vaccins, alors qu’en réalité, ils n’y connaissaient rien. Je me suis intéressé à la biologie ; ma femme a fait des études dans le domaine. Je ne connais pas tout, mais je comprends beaucoup de choses dont parlent les biologistes. Je peux avoir une conversation avec eux. Mais suis-je pour autant un expert ? Non. C’est ce que les gens ne semblent pas comprendre.
Il y a des mathématiques qui sous-tendent le travail de biologiste ou de physicien. Quand on essaie d’avoir une conversation avec un biologiste ou un physicien, ils simplifient tout à l’extrême. Tout est expliqué en termes simples pour pouvoir discuter avec eux. Mais si vous vouliez avoir une conversation approfondie avec un physicien, un biologiste ou un chimiste, vous seriez complètement perdu en quelques secondes. Or les gens pensent que parce qu’ils ont une compréhension rudimentaire d’un sujet, parce qu’ils ont lu une page Wikipédia ou fait quelques recherches, ils sont savants. Eh bien, non ! Ils ne sont pas savants. Ils ont une certaine compréhension d’un sujet, mais pas assez pour avoir un avis sur tout. C’est là le problème : les opinions sont présentées comme des faits, et les gens se prennent pour des experts parce qu’ils ont lu quelque chose sur un sujet. C’est la partie des réseaux sociaux qui m’agace : je ne pense pas que tout le monde devrait avoir le droit de s’exprimer [rires]. Et, encore une fois, je m’inclus dans le lot, vraiment. On voit bien ce que ça donne. Tout ça n’a plus aucun sens. Il n’y a plus de faits. C’est déprimant. Dans dix ans, faire une recherche Google au sujet d’un fait sera pratiquement impossible. Il faudra passer au crible toutes les conneries, les mensonges et les inepties pour enfin trouver un fait.
D’un autre côté, le fait que tout le monde ait accès au savoir devrait théoriquement encourager son bourgeonnement. C’est un progrès technologique et tout est le fruit du partage des connaissances. Les gens ont accès aux livres, aux magazines, à la télévision, aux médias, on a maintenant accès à tout le savoir du monde. Du coup, malgré ce que je dis, les gens sont plus intelligents aujourd’hui. C’est comme les fourmis : seules, elles sont inutiles, mais au sein d’une armée ou lors d’événements communautaires, elles développent leur propre intelligence. C’est la même chose pour les êtres humains. On combine toutes leurs intelligences et ça engendre des avancées technologiques et le progrès de l’humanité. Il y a donc des avantages – évidemment qu’il y en a.
Je ne sais pas si c’est pareil dans votre pays qu’en Grande-Bretagne, mais quand j’étais enfant, il y avait une grande variété de journaux, des tabloïds comme le Sun, le Mirror, le Telegraph, et d’autres. Le Sun était un journal conservateur, le Mirror un journal travailliste, le Telegraph un journal conservateur, etc. Même les médias auxquels nous avions accès à l’époque avaient tous leurs propres arrière-pensées. Ce n’était pas simplement de l’information ; c’était de l’information présentée d’une certaine manière. Ça a toujours été comme ça. Alors, même si je me plains des réseaux sociaux, ça a toujours existé. On a tous été conditionnés. Nos médias ont toujours eu une certaine forme de contrôle sur nous. Et je suppose que c’est plus évident aujourd’hui parce qu’on peut le voir se produire en temps réel.
« Il n’est pas bénéfique que tout le monde puisse avoir son mot à dire. Et par là, je m’inclus dans le lot. Certaines personnes feraient mieux de se taire et de ne pas donner leur avis. On confond souvent le fait d’avoir des connaissances sur un sujet avec le fait d’être un expert. »
En tant qu’êtres humains, on est tous un peu égoïstes de nature. Je trouve que l’Amérique, par exemple, est l’incarnation même de l’égoïsme, mais je comprends aussi pourquoi, en un sens. Regardez les droits des travailleurs aux États-Unis. On peut être licencié du jour au lendemain, sans préavis. Le salaire minimum national est de sept dollars cinquante, c’est dingue ! Ils n’ont pas de congés payés. Du coup, si tu ne prends pas soin de toi aux États-Unis, personne d’autre ne le fera. Il n’y a pas de système de santé public. Pas vraiment d’aide sociale. Donner du sens à tout ça est vraiment compliqué, et c’est pour ça que je dis que c’est peine perdue [rires].
D’un autre côté, même si tu dis penser qu’il est inutile de parler de ces sujets et te replier sur toi-même, tu partages de la musique avec les gens, tu les rencontres et tu abordes tout ça en interview. N’est-ce pas contradictoire ?
Oui, je suis bourré de contradictions [rires]. C’est pour ça que l’art est merveilleux. C’est pour ça que j’aime la musique, parce qu’elle n’est pas associée à la politique. Je sais que nous avons cette conversation, mais elle n’est pas orientée, c’est juste une conversation. Et c’est ça, la musique : elle est totalement subjective. Elle n’est liée à aucun parti politique, à aucune idéologie. Elle est là pour susciter des émotions. On n’a aucune explication à notre préférence pour une chanson plutôt qu’une autre, pour une voix plutôt qu’une autre. Tout ça est vraiment mystérieux et éveille en nous des choses qu’on ne peut pas vraiment expliquer. Pour moi, c’est ce qui se rapproche le plus d’une expérience spirituelle. C’est la seule chose inexplicable qui me fait penser : « Ça vaut le coup. » Parfois, la vie peut être une torture, mais la musique donne un sens et un but à tout pour moi. Et pour beaucoup d’autres, ce ne sera peut-être pas la musique, mais peut-être les films, la télévision, la comédie, toutes ces choses qui suscitent des émotions sans que l’on comprenne vraiment pourquoi. C’est pour ça que j’aime l’art, parce que – la musique en particulier – ce n’est lié à aucune idéologie.
Tu disais plus tôt qu’« en tant que musiciens, on est tous plutôt de gauche ». Comment expliques-tu que l’art amène à avoir plutôt des idées de gauche ? Ou sont-ce les idées de gauche qui mènent à l’art ?
C’est une bonne question. Qu’est-ce qui est apparu en premier ? Par exemple, prenons les humoristes, car c’est aussi une forme d’art. On ne sait pas pourquoi on rit la moitié du temps. Il n’y a pas beaucoup d’humoristes de droite qui réussissent, en l’occurrence. Parce que pour être un tant soit peu humoriste de droite, il faut s’en prendre aux plus faibles. Et les humoristes de gauche, eux, s’en prennent aux plus forts, ils se moquent de l’élite, des puissants, des milliardaires, etc. Ils ne s’en prennent jamais aux plus faibles. Ils ne discriminent jamais les personnes moins chanceuses, ils ne vont pas rire avec de propos racistes, etc. Je suppose que pour les humoristes, s’en prendre aux plus forts est plus acceptable que de s’en prendre aux plus faibles. Personne n’aime ça. Personne n’aime assister à des scènes de harcèlement, par exemple, si on est quelqu’un de bien.
Mais je ne sais pas, peut-être que ce sont aussi les drogues des années 60 qui ont influencé les idées de gauche, l’amour du prochain et tout ça. C’est une question compliquée ! Regarde d’où vient le blues. C’est un peu le fondement de la musique. Tout vient de là. Il n’y aurait pas de prog rock ou de prog metal sans le blues. J’imagine donc que tout ça a été filtré sous le prisme de la dépravation et de la pauvreté dont cette musique est issue. Le jazz, le prog rock, tout repose sur ces fondements. Je doute qu’il y ait eu beaucoup de musiciens de blues d’extrême droite à l’époque où cette forme d’art émergeait. C’est peut-être lié. Et on a capitalisé là-dessus dans les années 60 et 70 avec le mouvement peace and love.
Et quand on est pauvre, tout ce qu’on a c’est son imagination…
Oui, c’est une bonne remarque. Alors que quand on est riche, on paye quelqu’un pour se divertir. Comme les rois le faisaient avec les bouffons.
« Pour moi, la musique est ce qui se rapproche le plus d’une expérience spirituelle. C’est la seule chose inexplicable qui me fait penser : ‘Ça vaut le coup.’ Parfois, la vie peut être une torture, mais la musique donne un sens et un but à tout pour moi. »
Dans l’album, on retrouve une chanson en deux parties intitulée « Talking Through Walls ». Quelle est son histoire ? Quel est le lien entre les deux parties ?
Franchement, je ne m’en souviens plus ! C’est la pure vérité. Nous nous sommes concentrés dernièrement sur la setlist pour le live, or à chaque fois que quelqu’un mentionnait ces deux chansons, elles semblaient être les deux plus populaires de l’album dans les critiques. Tu te souviens quand j’ai dit que nous avons galéré à enregistrer l’album ? Eh bien, ces deux chansons, au contraire, étaient agréables. C’étaient les deux que j’ai le plus appréciées, vraiment, et elles étaient très vite terminées. Mais pour la composition, j’avais une image en tête. Je sais que ça peut paraître prétentieux quand je dis ça, mais je vois toujours la musique comme des petites formes, et j’ai toujours imaginé qu’il y avait une première et une seconde partie. Je voulais que ça monte progressivement et que ça crée une atmosphère. Même si la deuxième partie semble très différente de la première, elle découlait clairement de cette partie de guitare sensuelle et ondulante de la première partie.
Quant aux paroles, honnêtement, je ne m’en souviens plus. Avant cette interview, je me suis justement dit qu’il faudrait que je relise cette chanson et me demande à quoi je pensais à l’époque. Et puis, il a fallu que tu me poses une question là-dessus, espèce de salaud ! [Rires] Dès que j’aurai fini cette interview, je vais relire les paroles et essayer de me souvenir de quoi diable je parlais. Comme je l’ai dit, c’était les chansons les plus faciles à enregistrer pour l’album, et elles ont probablement été enregistrées il y a environ dix-huit mois, donc j’ai complètement oublié. Elles ne sont pas non plus dans la setlist pour les concerts, donc je n’ai même pas eu besoin de les réapprendre !
Avec cette version plus sombre et plus agressive de Godsticks, quel impact cela aura-t-il sur les prochains concerts ?
Comme nous nous sommes surpassés musicalement sur cet album, nous sommes devenus de meilleurs musiciens. La complexité de certains morceaux nous a obligés à commencer les répétitions beaucoup plus tôt. Le premier concert est le 17 avril. Nous avons commencé à répéter dès novembre, à raison d’une fois par semaine environ. Ça peut ne pas sembler beaucoup, mais nous répétions tous à la maison aussi avant. Nous nous sommes donc concentrés sur le fait jouer ces morceaux à la perfection en répétition, de façon à pouvoir se faire plaisir en live. C’est le cœur du problème : nous voulons travailler encore plus dur qu’avant pour être au top en concert. Nous avons vraiment mis le paquet cette fois-ci, parce que jouer en live, c’est là toute la raison d’être du groupe. Même si les albums studio sont très important pour nous, nous les enregistrons pour pouvoir les jouer en live, c’est ça le but. Je n’y pensais jamais en ces termes quand j’étais plus jeune, vers la fin de la vingtaine. En un sens, être dans un groupe ne m’intéressait pas du tout, et jouer en live, encore moins. Je ne comprenais pas vraiment l’intérêt, je m’en fichais complètement. Mais avec l’évolution du groupe au fil des années, c’est devenu notre unique priorité. Tourner, c’est génial. J’adore ça.
Tu parlais de contradictions : c’est aussi une contradiction totale dans ma personnalité. Je passe la plupart de mon temps au studio ; je rentre du travail, je me pose dans le studio et je répète, je compose, j’écris. J’ai des amis, mais je ne sors pas beaucoup. Par contre, quand il s’agit de jouer en live, j’adore ça. J’adore parler aux gens après les concerts. J’adore voyager en van avec le groupe – ce qui est assez inhabituel, je ne devrais pas prendre autant de plaisir à ça. Bref, j’ai vraiment hâte de jouer en live, et je me rends compte que plus nous sommes préparés, plus je peux profiter du concert et me lâcher un peu, parce que je ne veux pas être un groupe qui ne regarde que ses instruments. Même si je veux proposer un bon concert sur le plan technique, c’est aussi très important de vivre une expérience et de la partager avec le public. Pour moi, c’est ça qui compte. Ça n’a pas changé, ça a évolué. Ça a encore plus concentré notre attention cette fois-ci.
Interview réalisée en visio le 24 mars 2026 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Eleanor Jane (2, 6, 8).
Site officiel de Godsticks : www.godsticks.co.uk.
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