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Interview   

Përl : poésie entre ciel et mer


En amoureux de l’art et de la poésie, l’évolution vers une musique qui efface les lignes entre les styles est naturelle pour Përl. Lorsqu’il nous évoquait le concept du clair-obscur en 2021, le groupe savait déjà que sa proposition artistique sortait des sentiers battus, tout en s’adressant audacieusement à un public assez niché. Cependant, Les Maîtres Du Silence n’a pas obtenu la lumière qu’il aurait dû recevoir au moment de sa sortie, comme nous le confie la chanteuse Aline Boussaroque dans cet entretien. Mais au lieu de se recroqueviller, Përl a su se repenser et se révéler de nouveau, en assumant pleinement son ouverture. En restant très à l’écoute des personnes qui les entourent, les Franciliens se redécouvrent aussi bien sur scène qu’en studio. Përl revient donc présenter Architecture Du Vertige, avec une identité revigorée et bien plus assumée.

Si ce quatrième album se révèle aussi varié, cela vient peut-être d’un déclic qu’évoque pour nous la chanteuse : « Përl, c’est du post-metal, c’est du chant en français avec du texte. » C’est sans doute la raison pour laquelle ce disque peut déconcerter les oreilles non averties à la première écoute, que ce soit avec « Land’s End » et la participation de Sam de Point Mort, ou avec la reprise commentée de « Fjara » de Sólstafir, approuvée par Addi lui-même. Entre quelques expérimentations, le groupe français consolide également ses acquis grâce à ce jeu permanent entre lumière et obscurité. Dans cet entretien, Aline revient sur les dernières années du groupe, son évolution, et déplume cet album pour nous, titre après titre.

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« Përl, c’est du post-metal, c’est du chant en français avec du texte. Nous assumons complètement que les genres soient mêlés. Je pense que, maintenant, c’est même notre identité qui est marquée. C’est arrivé à maturité. »

Radio Metal : Depuis notre première conversation, en mai 2021, il s’est passé pas mal de choses. Comment décrirais-tu ces quatre dernières années pour Përl ?

Aline Boussaroque (chant) : Je dirais que c’était dense et qu’il y a eu un besoin de rupture – pas dans le sens d’arrêter le groupe, mais l’album précédent avait été assez compliqué avec la période Covid-19 et tout, il n’a pas été représenté comme nous l’aurions voulu, donc nous avions besoin d’une rupture par rapport à ça. Il y a donc eu quatre années très denses en termes de composition, de travail, de mise en œuvre, de professionnalisation – Perl est un groupe qui tend à se professionnaliser –, mais aussi très riches.

Je sais que vous aviez beaucoup d’attentes sur Les Maitres Du Silence de 2021. Rétrospectivement, est-ce que malgré tout l’album vous a portés comme vous l’auriez souhaité ?

Dire qu’il ne nous a rien apporté serait un peu dur pour cet album, surtout que nous en sommes hyper fiers et contents. Il nous a quand même amenés jusqu’au Hellfest. Il nous a apporté sur du long terme ; nous aurions peut-être préféré que les choses démarrent un peu plus vite, mais comme je l’expliquait juste avant, c’est un album qui est sorti juste après les périodes de confinement, le clip avait été tourné pendant le Covid-19, c’était très compliqué de retrouver des dates pour le promouvoir comme il y avait plein de groupes sur listes d’attente suite aux annulations de tournées… En plus, la promotion que nous aurions dû avoir sur cet album n’a pas été faite. Nous n’avons plus honte de le dire : nous sommes tombés sur une boîte de promotion qui n’a clairement pas fait son travail. Il a donc fallu que nous nous débrouillions un peu tout seuls avec notre label pour promouvoir comme il le fallait cet album. Forcément, ça a pris beaucoup de temps. Mais avec un peu d’acharnement, ça a quand même porté ses fruits et, finalement, vu le contexte dans lequel il est sorti, c’est un album qui nous a apporté pas mal de choses sur la durée.

Përl revendique un mélange des genres assez audacieux. Ce quatrième album va encore plus loin dans cette ligne de brouiller les frontières entre post-metal et chanson française. Est-ce que d’une certaine manière, ce n’est pas un engagement à double tranchant ? Car il faut parler aux amateurs de deux registres musicaux qu’on pourrait naturellement opposer…

Oui, je pense que c’est une prise de position que nous affirmons de plus en plus, par plusieurs aspects. En 2022, nous avons fait le Grand Zebrock. L’air de rien, c’est un dispositif d’accompagnement et d’aide à la professionnalisation qui est très dense et riche. Ce n’est pas forcément un accompagnement qui, d’habitude, fait jouer beaucoup de groupes de metal. Justement, lors de cet accompagnement, on nous a expliqué que ce qui faisait la richesse de Përl était, notamment, le mélange des genres et le fait d’avoir ce chant en français qui pouvait, effectivement, par moments, faire penser à de la pop ou de la chanson française, et que c’était vraiment ce qui rendait le groupe hyper intéressant. Ça donnait un côté assez audacieux et original. Du coup, c’est un aspect qu’ils nous ont beaucoup fait travailler. En bossant avec eux, nous nous sommes rendu compte que c’est quelque chose qui marchait très bien. Avec le recul, quand on voit les retours que nous avons, ce sont des choses qui sortent assez souvent. Nous nous sommes donc dit : « Après tout, pourquoi rester dans les codes ? Juste parce qu’on a commencé en faisant du post-metal, pourquoi dire de ne faire que ça et ne pas affirmer ce côté chanson française qu’on a ? » Dans le nouvel album, il y a même parfois un côté un peu slam. Pourquoi pas ? Quitte à utiliser ça, autant l’assumer pleinement et pousser les curseurs à fond, plutôt que de dire : « Ouais, on ne savait pas trop, alors on a mis un peu de chanson française… » Non, Përl, c’est ça, c’est du post-metal, c’est du chant en français avec du texte. Nous assumons complètement que les genres soient mêlés. Je pense que, maintenant, c’est même notre identité qui est marquée. C’est arrivé à maturité chez Përl et nous l’assumons pleinement.

Penses-tu qu’il soit plus difficile de faire écouter des sonorités post-metal avec des cris, une instru parfois tempétueuse, à des amateurs de chanson française, ou au contraire qu’il est plus complexe de proposer des sonorités plus douces, du chant clair et sensible comme il y en a sur cet album, à des amateurs de musiques extrêmes ?

Je pense que c’est plus compliqué de séduire la population qui écoute la chanson française. Bien que… Je vais quand même nuancer mon propos : ces dernières années, la chanson française a beaucoup évolué. Je trouve que nous avons un paysage dans le domaine qui connaît une forme de renouveau. Je pense à des personnes comme Zaho de Sagazan qui arrive à mixer l’électro à la berlinoise avec des synthés modulaires ultra-bourrins, avec des côtés hyper chanson française classique. Ces dernières années, on assiste à des choses intéressantes et qui ne sont pas négligées. Mais bon, on a quand même une culture, type Barbara, Francis Cabrel, etc. Ce sont de grands chanteurs, je ne nie pas du tout leurs qualités, ce sont des grands artistes qui ont marqué la chanson française, mais pour les personnes qui ont l’habitude de ce type de chanson française un peu plus classique, un groupe de metal qui débarque avec quelqu’un qui crie, des guitares un peu saturées, des passages avec du blast, etc., même s’il y a du chant en français un peu plus cool dessus, je pense que c’est un peu plus compliqué à faire entendre et accepter. Surtout que, même si tu prends le metal extrême, il y a toujours des passages un peu acoustiques, un peu plus doux, un peu plus ambients – à part peut-être dans certains groupes de grindcore où pendant vingt minutes c’est non-stop [rires]. Sans non plus poser une vérité stricte, j’aurais tendance à penser que c’est plus difficile de séduire un public de chanson française, mais c’est un beau défi ! Quand quelqu’un qui n’écoute pas du tout de metal vient me dire : « J’ai bien aimé Përl parce qu’il y a des passages intéressants », ça fait vraiment plaisir.

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« C’est plus difficile de séduire un public de chanson française, mais c’est un beau défi ! Quand quelqu’un qui n’écoute pas du tout de metal vient me dire : ‘J’ai bien aimé Përl parce qu’il y a des passages intéressants’, ça fait vraiment plaisir. »

Mes précédentes questions font sens aussi par rapport aux organisateurs de concert. Je sais que ça n’a pas toujours été simple pour vous de trouver des dates, et j’ai l’impression que des bookers ont du mal avec les groupes inclassables. Je pense notamment aux Français de Malemort qui ont lâché l’affaire car ils n’arrivaient pas à tourner, alors qu’ils ont fait deux Hellfest, mais ils étaient trop « inclassables »…

Oui, nous avons déjà été confrontés au problème. C’est sûr que quand tu pars sur des styles de niche, bien qu’il y en ait pas mal qui tendent à se démocratiser, tu te retrouves avec des réponses de certains programmateurs, comme nous en avons eu, du style : « J’aimerais bien vous programmer mais je ne sais pas où vous mettre. Je ne peux pas vous mettre sur du black metal, ni sur un concert full chanson française. » Parfois, c’est compliqué. Après, c’est à double tranchant, c’est-à-dire que tu peux avoir cet aspect-là, mais aussi des personnes un peu moins frileuses qui prennent plus de risque et qui disent : « Je peux vous mettre aussi bien sur une affiche rock que sur une affiche metal que sur une affiche un peu plus dure. » Ce que nous trouvons très intéressant, notamment avec les derniers morceaux que nous avons sur le nouvel album, est que, quand nous réfléchissons au live, nous savons que nous avons deux types de set possibles. Nous pouvons très bien avoir un set avec nos morceaux les plus calmes, doux et ambients qui pourraient éventuellement passer sur une scène un peu plus rock ou sur un festival de genres un peu variés. Mais nous avons aussi une playlist avec des morceaux beaucoup plus rentre-dedans, comme « La Chute » ou « Naufragée Des Nuages », que nous pouvons proposer sur des scènes un peu plus extrêmes. Ça fait partie des choses que nous avons travaillées avec ce nouvel album pour les prochains live. Nous avons vraiment deux types de setlist.

Parlons concrètement d’Architecture Du Vertige : comme cela a été dit précédemment, cet album semble aller plus loin dans le mélange des genres et dans votre direction artistique. A quels niveaux penses-tu t’être personnellement dépassée sur ce disque ? Quelles sont les limites que tu avais sur Les Maîtres Du Silence que tu n’as plus sur cet album ?

Il y a beaucoup de choses. Sur Les Maîtres Du Silence, nous étions dans une phase où nous voulions affirmer un peu plus l’identité de Përl que nous avions commencé à poser sur Luminance. Je voulais rester un peu dans cette lignée qui était beaucoup plus post-metal, post-black, très organique, très terreuse, puissante tout en restant très collée au genre, même si nous nous sommes octroyé des passages plus libres. Je pense que nous avons quand même moins expérimenté sur Les Maîtres Du Silence que sur Architecture Du Vertige, car nous voulions affirmer quelque chose que nous avions réussi à imposer un peu plus avec Luminance. Nous voulions vraiment dire : « Përl, actuellement, c’est ça. On vous l’affirme. » Je pense que je me suis pas mal limitée, en termes de genre, au post-metal, post-rock, post-black. A l’époque, nous étions aussi pas mal dans ces mouvances-là, nous en écoutions beaucoup, donc ça allait avec nos influences du moment. Depuis, les années sont passées et nous avons eu l’accompagnement avec le Zebrock où ils nous ont dit qu’avec Përl, nous avions la possibilité de nous ouvrir à plein de choses, et de nous libérer de tous les codes que la scène metal ou rock nous impose. Ils ne nous disaient pas ça dans le sens d’abandonner notre genre de base, mais de nous affranchir des codes et de faire ce que nous avions envie de faire.

Du coup, sur Architecture Du Vertige, musicalement, nous nous sommes dit que nous allions jouer ce que nous avions envie de jouer. Nous sommes revenus à un peu plus d’expérimentation comme nous le faisions sur les tout premiers albums ; nous avions envie de retenter des trucs. Il y a des choses un peu plus expérimentales que nous n’avions pas osé faire avant et j’ai aussi eu envie d’essayer d’autres approches avec le chant, parce que j’avais l’impression d’avoir une forme de limite sur le précédent où j’étais en mode : « Il faut faire du post-metal. » En travaillant avec ces professionnels, il y a notamment la coach en chant qui m’a dit : « Aline, tu as un panel de voix hyper intéressant, ne te bloque pas, ce serait trop dommage. » Nous avons donc travaillé et testé plein de choses. Je me suis fait plaisir. En plus, comme les thèmes abordés m’amenaient à jouer avec plusieurs émotions et intentions, c’était un beau travail à faire pour moi, ne serait-ce que par rapport au sens de l’album.

Un bon exemple est « Naufragée Des Nuages », où tu enchaînes un phrasé entre slam et rap, avec le refrain chanté en post-hardcore. Ce n’est pas très commun.

Oui, mais ça fonctionne hyper bien. Pour ce morceau, le slam était très intéressant pour faire passer le message de cette personne qui est en train de tomber dans la désillusion la plus totale, de sombrer, de s’effondrer, qui ne croit plus rien, qui part dans un naufrage. Le fait d’avoir ce slam rapide avec le texte débité donne une forme de vertige et, à la fois, ça met en valeur le texte, ça permet d’appuyer certains mots, de leur donner une certaine sonorité, une certaine puissance qu’il n’y aurait pas si j’avais chanté de manière plus standard.

« Les années sont passées et nous avons eu l’accompagnement avec le Zebrock où ils nous ont dit qu’avec Përl, nous avions la possibilité de nous ouvrir à plein de choses, et de nous libérer de tous les codes que la scène metal ou rock nous impose. »

Ces choix-là que toi tu opères notamment sur le phrasé et la façon dont tu poses le chant, c’est aussi pour renforcer le côté « poétique » de votre musique, dans le sens où la poésie a différents schémas métriques, une prosodie singulière. Ce sont des choses qui, là encore, sont très respectées dans la chanson, peut-être moins dans le metal, et on a l’impression que tu veux remettre ça au centre du jeu dans Përl.

Complètement. Il faut savoir qu’indépendamment de tout travail musical, même si ça fait toujours bizarre à dire, je suis poétesse, donc j’écris beaucoup de poésie, ne serait-ce que juste pour le plaisir d’écrire, pas que pour la musique. Je pense donc que ça ressort dans ma manière d’écrire mes textes pour les projets musicaux. J’ai des métriques et placements particuliers. Vu que j’ai une certaine forme de diction sur la poésie, je ne mets pas au même endroit mes respirations. D’ailleurs, quand j’écris mes textes, je vais avoir une certaine manière de le dire, et quand il faut que je les chante, ça peut être problématique de placer ma voix autrement et mon souffle à un autre endroit, car la technicité du chant n’est pas toujours la même que celle du parler. Ça oblige parfois à restructurer certaines choses. Dans tous les cas, la métrique et les placements sont très importants pour moi. Avec Etienne [Sarthou], en studio, quand nous enregistrons mes voix, nous faisons attention à mettre certains mots sur certains temps forts pour les faire ressortir. Il y a un vrai travail là-dessus.

En live, entre les morceaux, tu récites parfois des vers – on a pu le voir au Hellfest notamment. Là aussi, c’est une proposition assez audacieuse de faire de la poésie sur scène pour un public metal…

C’est quelque chose que nous avons choisi de faire, quitte à pousser le concept du groupe poétique qui me tient énormément à cœur. Nous nous sommes dit que nous allions faire ça au lieu de faire des transitions où on ne parle pas, comme chez certains groupes où il n’y a pas un seul mot qui est débité – c’est un choix, parfois ça marche très bien –, voire où il y a zéro interaction avec le public, ce qui nous embête un petit peu, ou bien avec le côté « coucou les copains, comment ça va ? » qui ne colle pas du tout avec notre univers… Enfin, tu peux te le permettre sur certaines scènes quand le public est réactif ou est un peu drôle. La force aussi est de pouvoir adapter ses transitions par rapport à son public. En tout cas, il y avait vraiment ce choix de notre part d’essayer de garder nos auditeurs en permanence dans notre univers, de leur dire que nous arrivons avec une proposition artistique, esthétique et poétique, que nous voulons les faire voyager dans notre monde du début à la fin. Nous avons dit : « Puisqu’on est poétiques, entre les morceaux, plutôt que de ne rien dire ou dire des choses insignifiantes, on va dire des choses fortes, à ma manière. » De temps en temps, quand il y a un public réactif, je peux changer une ou deux phrases, parce que c’est bien aussi de garder une petite part d’improvisation, mais c’est quelque chose de très construit. Avec Përl, nous sommes un groupe qui construit énormément ses concerts.

Une autre différence entre Architecture Du Vertige et Les Maîtres Du Silence, c’est peut-être que musicalement cet album semble moins lié à la nature ou à la terre. Il a une dimension assez personnelle, comme s’il renvoyait à un voyage intérieur. Comment tu perçois les choses de ton point de vue ?

Pour la petite histoire, Architecture Du Vertige, c’est le pendant humain des Maîtres Du Silence qui, au contraire, traitait beaucoup du vivant sauvage, animal, la faune, la flore, etc. D’où le côté organique et terreux : il y avait vraiment ce retour à la terre et cette volonté de parler de la nature, de défendre le sauvage, presque de maudire l’humain qui détruit tout ça – minute écologie : n’oublions pas qu’on est les premiers destructeurs. Avec Architecture Du Vertige, je voulais plus aller fouiller dans les recoins des émotions humaines – certainement d’un point de vue personnel, car je viens de passer deux années un peu compliquées et je pense que j’avais des choses à dire sur ma vision du rapport à l’homme et sur le genre humain en général. De toute façon, je crois que la politique et le monde actuellement nous montrent assez bien qu’il y a beaucoup de boulot à faire sur l’humain. Après, il n’y a pas tant de déconnexion que ça par rapport à la nature, car tu verras que chez Përl, c’est toujours un peu présent. Je dirais plus que, cette fois, on est moins dans le terreux et plus quelque part entre l’aqueux et le céleste – on est un peu entre ciel et mer, on est sur d’autres éléments. Avec cet album, le principe était d’explorer chaque émotion humaine, mais en essayant de les incarner dans un espace – naturel et concret ou que tu crées dans ta tête.

D’où le fait qu’on retrouve dans chaque titre une forme d’espace. « Au Royaume Des Songes », c’est ce qui se passe dans ta tête, c’est le pouvoir de l’imagination, c’est l’espace qu’on se crée mentalement dans lequel on est bien. « Naufragée Des Nuages », c’est la chute du ciel, là où tout est ouvert, vers quelque chose où on s’écrase plus bas. « Fjara » est une reprise du groupe islandais Sólstafir et le titre veut dire « la plage », donc un espace naturel concret. « La Chute » peut être la chute d’eau, la chute de plein de choses. « Arcipelago », c’est l’archipel suédois – pas Tahiti, Polynésie et compagnie – brumeux aux sombres contours. « Land’s End » est le nom d’une falaise en Angleterre, qui est d’ailleurs réputée pour ses vagues énormes, c’est un gros spot de surf. C’est un endroit que j’ai utilisé pour évoquer l’angoisse, le repli sur soi, car il y a beaucoup de ressac. En plus, « Land’s End » veut dire « le bout du monde » : il a un jeu de mots avec le fait que sous les crises d’angoisse, on a l’impression d’être un peu au bout du monde, au bout de sa vie. Et enfin, avec « Que L’éclat Fasse Demeure », il s’agissait de montrer que, même si l’éclat est infime, il y a toujours une part de beauté, que même dans ce petit espace, il y a des choses qui restent à sauver. Je n’ai pas décrit les émotions associées à ces espaces, mais c’est pour dire qu’il y a toujours un petit lien avec la nature, que ce soit les nuages, le ciel, l’eau, la plage, les archipels, etc. Elle est quand même un peu là, c’est juste qu’elle est utilisée et abordée différemment. C’est une incarnation des métaphores des émotions qui nous traversent.

« L’imagination est mon royaume, mon refuge. C’est un espace dans lequel je me replie quand ça va mal ou que j’ai besoin d’exprimer quelque chose. C’est ma bulle. Je trouve que l’imagination a un pouvoir qu’on sous-estime. »

Ce côté entre ciel et mer est très bien représenté par l’artwork de Daphnéa Doto…

En fait, il faut savoir que l’artwork a été réalisé par deux artistes. Nous sommes partis des photos d’Anaïs Novembre, la personne qui nous a fait le clip, qui est une excellente photographe et qui nous a fait de magnifiques photos lors d’un voyage en Islande. Nous avions envie, pour changer un peu et parce que les photos étaient vraiment magnifiques, de mélanger photos et dessins. Nous nous sommes dit que ce serait vraiment génial qu’une personne arrive à s’approprier ces photos un peu aqueuses, brumeuses, et dessine dessus des entités humaines. Pas une entité définie, comme, par exemple, un homme, une femme, un enfant, mais juste quelque chose qui incarnerait une entité humaine de manière presque fantomatique, neutre. Nous sommes tombés sur la page Instagram de Daphnéa Doto. Nous avons vu ses dessins et nous avons dit que c’était tout à fait le genre que nous imaginions. Nous trouvions qu’au niveau de ses traits, de sa technique, ça reflétait bien tout ce que nous voulions évoquer. Nous l’avons contactée. Le projet lui a beaucoup plu, elle a beaucoup aimé l’album, les textes lui ont également beaucoup parlé. Elle nous a fait tout un travail sur les photos d’Anaïs qui est vraiment incroyable. Elle a tout de suite compris ce que nous voulions. Elle a donc fait cette magnifique cover avec ce personnage. Ce qui est intéressant dans la forme et la position qu’il a, c’est qu’on ne sait pas s’il est en train de tomber ou de léviter, le doute est là. Même dans les illustrations qu’elle a faites dans le livret de l’album, elle a intégré des photos qui sont sublimes. Allez voir le travail de Daphnéa, c’est une artiste très talentueuse, une femme formidable.

Pour parler plus profondément des textes, qu’est-ce que t’évoque le « vertige » ? J’imagine que tu y vois un sens autre, avec une chute personnelle, un vide intérieur…

Il y a beaucoup d’interprétations. A la base, c’est la peur du vide, donc il y a forcément un rapport au vide, au néant, mais chez moi, c’est plus associé à un appel vers des parties de soi ou des émotions intérieures que l’on ne maîtrise pas toujours et qui nous entrainent dans des lieux qu’on n’a pas l’habitude d’explorer. Ça peut s’appliquer à beaucoup de choses. Un titre comme « Arcipelago » est hyper sensuel et parle d’amour. On parle de vertige amoureux parce que, quand c’est très fort, l’amour peut t’emporter dans des espaces ou des émotions que tu ne maîtrises pas, ça peut te faire chuter. Une chute n’est pas non plus toujours négative : tu peux sombrer dans quelque chose de très beau. Le vertige peut évoquer plein de choses. Il y a la chute dans quelque chose de douloureux, le vide, le néant, la peur de la mort, il y a la chute dans le sens concret de se ramasser la gueule par terre ou quand tu t’en prends plein la tronche par les autres et que tu as l’impression qu’on te pousse au sol et qu’on ne te laisse pas remonter, il y a le vertige amoureux dont j’ai parlé… Il y a plein d’évocations métaphoriques et ce qui est intéressant avec le vertige est qu’on peut l’appliquer à toutes les émotions humaines. Chaque émotion humaine peut t’amener une forme de vertige.

Je te propose qu’on parcoure un peu l’album ensemble en retraçant les sept titres. De manière assez libre, est-ce que tu peux nous donner un ressenti, une anecdote, autour des sept titres ? Commençons par « Au Royaume Des Songes ».

C’est un morceau que je voulais vraiment mettre en début d’album parce que c’est une ode à l’imagination qui, pour moi, est mon royaume, mon refuge. C’est un espace dans lequel je me replie quand ça va mal ou que j’ai besoin d’exprimer quelque chose. C’est ma bulle. Je trouve que l’imagination a un pouvoir qu’on sous-estime. On peut faire tellement de choses avec l’imagination que je voulais vraiment ouvrir l’album sur son pouvoir, sur toutes les émotions qu’elle peut générer, sur tout ce vers quoi elle nous emmène. C’est l’empire de l’imagination, c’est la reine dans son royaume.

Il montre la couleur de ce disque puisque tu commences avec du chant clair, une atmosphère très indie rock, et on se retrouve avec des passages black metal en fin de morceau. C’est cette double teinte qui vous a décidés à le mettre en ouverture ?

Oui, il y avait aussi le côté « morceau modèle ». C’est une façon de dire que dans l’album, vous allez retrouver plein de trucs comme ça, même si chaque morceau est très différent. C’était bien aussi parce que c’est une chanson qui nous ressemble actuellement, qui est assez fidèle à ce que fait Përl. Nous ne voulions pas mettre un morceau comme « Naufragée Des Nuages » en tout premier, parce qu’il est un peu plus expérimental par rapport à ce que nous faisions avant, alors que celui-là annonce une coloration un petit peu différente mais en restant dans ce que nous avions fait sur Les Maïtres Du Silence. Il y avait une volonté de faire rentrer les gens dans l’album à la manière douce.

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« Le chanteur de Sólstafir a dit qu’au départ, il était un peu effrayé, et que finalement, il avait été très séduit par la reprise et la réécriture. Pari réussi ! »

Vous avez choisi « Naufragée Des Nuages » comme premier single. Pourquoi ?

C’est bête et méchant : il a un côté couplet-refrain. Même si les deux couplets ne sont pas les mêmes, il a un refrain qui revient. Quand tu veux mettre en avant une sortie d’album, tu cherches un morceau très accrocheur pour essayer de montrer aux gens qu’il y aura des titres qui portent. En plus, c’est un morceau dont nous sommes très contents, alors que paradoxalement, nous avons mis énormément de temps à le composer. C’est un des derniers pour lesquels j’ai écrit un texte et trouvé un titre. Il est passé par plein de phases, nous l’avons retrituré plein de fois. Au départ, quand nous commencions à la bosser en répétition, avant même de l’enregistrer, j’étais là : « Pour l’instant, ce n’est pas le morceau le plus convaincant. Je ne sais pas trop quoi écrire dessus. » Un jour, j’ai dit : « Je vais reprendre la guitare, elle ne va pas. » Thibault [Delafosse] nous a sorti une partie de batterie à la Lord Of The Lost, un peu rock puissant. Là, nous avons fait : « Ok, maintenant il se passe un truc. » Finalement, quand nous sommes passés en studio et que nous étions en postprod, nous avons trouvé ce morceau carrément canon. Il est puissant, il est efficace, il rendre dedans tout de suite, le texte et le propos sont clairs, les lignes de chant à la fin fonctionnent très bien. Bingo, nous avions le single. Même Etienne, à la production, a dit que c’était ce morceau qu’il fallait sortir en premier.

Par ailleurs, vous avez de nouveau fait confiance à Anaïs Novembre pour la réalisation du clip. Elle avait déjà réalisé « Je Parle Au Sauvage ». Que souhaitiez-vous montrer avec ce clip ?

« Naufragée Des Nuages », c’est un peu la désillusion. C’est quand tu te rends compte que même les choses que tu pensais devoir te sauver n’y arrivent pas. C’est une espèce de grand et long naufrage. C’est la découverte des grosses désillusions qui font mal, et qui font que tu t’écroules. C’est quand tu as des espèces de piliers dans ta vie, qu’ils disparaissent tout d’un coup, que tu n’as plus confiance en rien et que tu as l’impression que tout est en train de s’écrouler sous tes pieds. C’était un peu compliqué de narrer quelque chose pour le clip, car ce morceau ne raconte pas précisément une histoire. Il évoque plus une sensation, ce que ressent la personne, en l’occurrence moi. Il fallait donc plus des images évocatrices. On nous a filmés en train de jouer parce que, déjà, simplement voir les musiciens jouer et la chanteuse chanter son morceau, c’est important en termes d’expressivité, pour voir comment c’est interprété et véhiculer le message. Après, il y a les passages où on me voit dans une piscine : c’est le côté naufrage concret, quand on prend l’eau. Pour l’anecdote, je pense que c’est un tournage à la fois où j’ai eu le plus de fous rires et qui a été l’un des plus contraignants. Ça s’est fait dans une piscine dans son studio, que nous avons gonflée avec des draps noirs dans le fond. J’étais à moitié dans l’eau, il fallait que je chante avec de l’eau dans les oreilles et qui venait parfois sur ma bouche. C’était vraiment compliqué ! Anaïs était au-dessus de moi sur une espèce d’échelle ou trépied en métal, avec son appareil photo qui filmait juste au-dessus de moi. J’étais à moitié en maillot de bain, avec sur le haut ma tenue de scène… C’était hilarant. Et il faisait super froid dans le studio ! Heureusement, l’eau était un peu tiède. Je suis quand même restée plus de deux heures couchée dans l’eau sans pouvoir bouger, à me geler.

Ces draps noirs donnent l’impression que je suis en train de couler dans une forme d’abîme ou de néant. Nous voulions le mettre en avant pour véhiculer l’idée de faire naufrage quand on est dans la désillusion la plus totale. Ensuite, nous voulions faire intervenir une actrice pour évoquer aussi le double d’une personne. Si tu écoutes bien les paroles, dans la deuxième partie du morceau je dis « Dors mon ombre, dors mon ombre, les fumées sont parfaites dans ces ondes. » Il y a cette idée de parler à sa voix intérieure, comme si elle pouvait t’écouter et t’entendre. Du coup, l’actrice incarne cette espèce de moi intérieur auquel je suis en train de parler. D’où aussi le noir et blanc. Au montage, Anaïs a essayé de faire des connexions en termes de plans d’images pour essayer de montrer ça.

Ce clip vous ressemble, on vous reconnaît bien. Je pense notamment à ta veste et à la brassière, que tu as sur scène, sur les photos promo… là encore ce n’est pas très commun. C’est un style qui est travaillé chez Përl ?

C’est parce que nous bossons avec des gens incroyables. Pendant très longtemps, pour Les Maîtres Du Silence, notre tenue de scène était un débardeur noir, marron ou kaki, avec un jeans noir, parce que, comme c’était un album qui parlait du côté organique, sauvage et tout, nous voulions le moins de tissus possible sur nous, en montrant la peau, la chair, et avoir des couleurs proches de la nature. Nous avions aussi des cordes. Nous avons fait une résidence avec une coach scénique, qui s’appelle Benedicte Le Lay, pour préparer le Hellfest. Il y avait aussi la personne avec qui je travaille au chant, qui s’appelle Véronique Perrault. Quand nous avons travaillé le show, les tenues, etc. pour cette résidence, elles nous ont dit : « Ça ne va pas du tout. On ne vous voit pas. Il n’y a rien qui ressort. Notamment toi, en tant que chanteuse, frontwoman, c’est dommage, car tu te fonds complètement avec tes musiciens. On ne te voit pas du tout, alors qu’il faudrait que tu sois beaucoup plus mise en avant et qu’il se passe un truc visuellement. » Au départ, je ne suis pas forcément quelqu’un qui demande à être beaucoup mise en avant, mais j’ai dit : « Ok, on peut jouer le jeu. » Comme nous n’avions rien, ma prof de chant m’a dit : « Prends mon manteau, mets-le à l’envers. » A l’envers, il avait une espèce de motif japonais doré. C’était un grand manteau. Nous l’avons testé par-dessus ma brassière noire et mon jeans noir. Nous avons refait le set comme ça et elles ont fait : « Putain, ça change tout ! »

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« Même dans les chutes les plus longues et dans le plus grand des vertiges, il peut toujours y avoir un petit éclat de lumière et de beauté pour te sauver. Cet éclat est précieux. C’est ce qui doit te tenir et te transporter. »

Il faut savoir que d’un point de vue scénique, le manteau est hyper intéressant parce que quand tu bouges les bras, tout de suite, ça fait des mouvements très amples et que tu peux avoir beaucoup de très beaux gestes, très expressifs. Elles nous ont dit qu’il fallait que nous gardions ça. Voilà pourquoi au Hellfest, on m’a vue avec mon grand manteau doré à fleurs avec des racines, etc. J’avais acheté ça pour rester dans le domaine nature sauvage. Sur le nouvel album, nous nous sommes dit : « Le concept est vraiment bien. On va garder cette idée, sauf que les mouvements amples, on va les appliquer aussi aux autres musiciens », car un batteur qui fait des grands mouvements, c’est intéressant aussi. Bastien [Venzac], le bassiste de Përl, est quelqu’un qui bouge énormément sur scène, qui est très grand, qui fait des grands mouvements, des grands gestes. Du coup, le fait d’avoir des tissus un peu amples, en velours, c’est hyper beau sur lui aussi. Moi, j’ai fait le choix de garder la brassière pour faire un petit clin d’œil et rappeler ce que nous avions avant, et ne pas perdre complètement les gens. J’ai choisi de mettre une sorte de long manteau bleu électrique à strass pour aussi me distinguer des musiciens qui sont dans des bleus un peu plus sobres et sombres.

Tu as évoqué « Fjara», la reprise de Sólstafir. Comment as-tu traduit l’islandais pour qu’il soit fidèle au texte d’origine ? Comment as-tu travaillé ce morceau ?

J’ai d’abord fait une traduction de l’islandais vers le français de manière un peu sommaire : j’ai utilisé un traducteur, tout bêtement. Le problème est que les traducteurs font une traduction hyper bateau, mais, de toute façon, je voulais réécrire le texte en français avec ma propre patte. J’ai donc d’abord fait une traduction littérale, j’ai dégagé le sens de chaque phrase, puis j’ai réécrit en essayant de respecter au maximum les métaphores, le sens qui était évoqué, mais en l’écrivant à ma manière et avec mes placements. Ce n’était pas un exercice facile. C’est un morceau que nous aimons beaucoup et qui est écouté par énormément de monde dans la scène. Tu te dis qu’il faut que tu fasses gaffe, car si tu détruis ce morceau, tu vas t’attirer la haine de tous les fans de Sólstafir, sachant qu’ils sont beaucoup à l’aimer ! J’ai vraiment pris le temps, en faisant phrase par phrase. J’ai travaillé au mieux le texte. Je l’ai donc écrit avec mes mots à moi, en étant le plus fidèle possible. Pour qu’on puisse mettre le morceau sur l’album, il faut l’accord du label et du groupe, donc il a été envoyé à Sólstafir et les compositeurs, à savoir l’ancien batteur et le chanteur, qui nous ont répondu avec un avis favorable et tous les deux nous ont dit qu’ils trouvaient l’adaptation super. Je leur ai expliqué comment j’avais traduit et je leur ai envoyé une traduction en anglais de ce que j’avais écrit en français, car je pense qu’ils ne comprennent pas notre langue. Ils ont tout validé. Le chanteur a même dit qu’au départ, il était un peu effrayé, et que finalement, il avait été très séduit par la reprise et la réécriture. Pari réussi ! Nous ne trouvons vraiment pas ça intéressant de faire une reprise en faisant exactement la même chose que l’originale. De toute façon, tu ne la joueras jamais aussi bien que les artistes qui l’ont écrit, donc à quoi bon ? Nous nous sommes dit : « C’est un morceau qu’on aime, on a envie de le réinterpréter à notre façon. » Nous avons donc retravaillé ça à notre sauce. En fait, ce n’est presque pas une reprise de Sólstafir, c’est Përl qui joue du Sólstafir.

« La Chute » est sans doute le titre où la tension est la plus palpable sur cet album. De quelle chute parle-t-on ?

C’est la chute quand tout le monde te marche dessus et te pousse en bas de la montagne et t’empêche de remonter. C’est le morceau qui évoque l’émotion de la colère, la rancœur, etc. Pour le dire un peu vulgairement : tu as envie de cracher à la gueule des gens. D’ailleurs, le texte commence direct : « Vous me dites que je rêve un peu trop. » Je prends vraiment les gens à partie, parce que ce sont vraiment des choses qu’on me dit. C’est un morceau assez personnel, car fin 2024, début 2025, j’ai traversé une période vraiment très dure. J’ai fait un burn-out, c’était très compliqué au boulot. Mes relations se sont dégradées avec beaucoup de monde. C’est donc le morceau où je crie ma colère et dis les choses. Pas qu’il soit moins poétique, parce qu’il est quand même très métaphorique, mais pour le dire avec un peu d’humour, il dit : « Faites attention, ne poussez pas trop mémé dans les orties » [rires]. A la fois, il y a aussi ce passage qui dit que, malgré tout, je reste une personne un peu sensible et qu’il faut faire attention quand on dit trop de choses de ce genre aux gens, parce qu’on les brise. La mécanique du cœur finit par s’effriter dans tous les sens du terme, tu en viens à te positionner d’une certaine manière par rapport aux gens, à être colérique, à avoir de la rancœur, ainsi qu’une certaine fatigue morale.

Sur le début d’« Arcipelago », c’est du synthé modulaire qu’on entend ? Car il y a une atmosphère très onirique…

Eh bien, non ! Ce n’est pas du tout ça. Ça aurait pu parce qu’il y a du synthé modulaire à plusieurs endroits sur l’album, j’en ai enregistré quelques-uns, mais sur ce morceau tout est fait à la guitare. C’est un mélange de plein d’effets. Il y a des delays un peu spéciaux avec de la modulation… Les cabines Leslie, ce n’est pas sur celui-là, mais sur « La Chute ». Nous jouons aussi avec les réverbs, les guitares et les amplis. Nous jouons avec les résonances des sons pour créer une espèce d’espace brumeux. Petit à petit les guitares rentrent avec des accords qui reviennent et résonnent, l’arpège, etc.

« Plus le temps passe, plus je me rends compte que la beauté, la poésie, l’art, la musique, c’est un processus vital chez moi. C’est une réflexion au quotidien. Sans cet éclat de beauté, j’ai l’impression que je n’existe pas. »

« Land’s End » voit la participation de Sam de Point Mort. Là aussi, vous avez poussé un peu l’expérimentation, avec une pleine exploration vocale de Sam ou toi d’ailleurs.

C’est déjà un morceau qui était un peu à part. Il a été écrit de manière un peu différente des autres. Il a presque un côté plus progressif, évolutif. Il y a le début qui est un peu lent, qui se met en place doucement et ensuite, il y a plein de riffs qui apparaissent et plein de choses différentes qui s’enchaînent. Ça faisait longtemps que j’avais envie de faire un duo avec Sam et je trouvais que la manière dont ce morceau était structuré serait vraiment intéressante pour nos deux voix. Je trouve que Sam est très forte pour chanter lorsque les riffs changent très souvent. Il y a, dans Point Mort, de grosses influences à la The Dillinger Escape Plan, un peu mathcore, qui changent beaucoup, avec des structurations particulières. Je me suis donc dit que ce morceau était peut-être l’occasion de faire un duo avec Sam. Je lui ai donc proposé. L’idée lui plaisait bien. Nous avons vraiment expérimenté, car pour elle, ce n’est pas évident de chanter sur un groupe comme Përl, en sachant que ce n’est pas tout à fait le même style de musique que Point Mort. Moi, je ne chante pas du tout de la même façon. Elle chante en anglais, nous n’avons pas du tout les mêmes placements, nous n’écrivons et ne composons pas nos lignes de chant de la même manière, etc. C’était donc très intéressant de faire fonctionner ensemble ces deux entités vocales et ces deux process d’écriture complètement différents. Je ne voulais pas non plus trop mettre Sam sous la contrainte, donc je lui ai laissé pas mal de liberté. Je l’ai laissée écrire la première ce qui lui venait, car je ne voulais pas lui imposer des choses. Je voulais qu’elle puisse se sentir à l’aise d’expérimenter ce qu’elle avait envie de faire.

Elle m’a d’abord proposé des lignes que nous avons vues ensemble. Il y a des choses qu’elle a écrites pour moi et qu’elle m’a proposé de chanter. J’ai rajouté des parties – notamment le tout début, c’est plutôt moi qui l’ai écrit. Sur la fin j’ai aussi rajouté des choses par-dessus son chant. Il y a aussi des choses qui ont été rajoutées au dernier moment en studio, parce que la magie du studio fait qu’on dit parfois : « Tiens, on pourrait faire ça, ça rendrait super bien ! » Il y a eu plusieurs allers-retours, plusieurs tests. Ça a fini par bien fonctionner. Nous avons trouvé des choses qui étaient vraiment canon. Surtout, là où ça a été une super expérience et un peu plus fun, c’est cette espèce de fin presque gospel qui vient s’incruster. Tout le début est presque doom ambiant, peut-être un peu plus proche de ce que nous faisons avec Përl, puis il y a ce milieu beaucoup plus coreux où on entend Sam utiliser ce scream hyper aigu que j’aime beaucoup et qui vient se caller avec ma saturation, et on termine sur ce passage à la Zeal And Ardor. Au départ, tu te demandes ce que tout ce mélange va donner, mais en fait, quand tu écoutes le morceau en entier, ça marche vraiment bien ! Ça fait un morceau très évolutif où il se passe plein de trucs. Les deux voix fonctionnent. Au final, nous étions plutôt contentes du résultat.

On a parfois l’impression que vous êtes cinq !

Nous avons superposé pas mal de voix. En plus, Sam est quelqu’un qui écrit plusieurs lignes de voix en même temps. Il y a donc des lignes qu’elle a chantées, d’autres que j’ai chantées pour elle, pour faire des couches de voix. C’est aussi ce qui est cool avec les duos et que j’avais aimé dans celui avec Faustine [Berardo] : je trouve ça vraiment intéressant de travailler avec des chanteurs ou chanteuses différents et qui ne travaillent pas du tout comme moi. C’est le mélange et l’expérimentation qui donnent des trucs complètement fous.

« Que L’éclat Fasse Demeure » est un titre en deux temps, et pour le coup on retrouve l’influence de Sólstafir.

Un peu, c’est vrai. C’est le côté dark country de Thibault à la batterie avec sa caisse claire. « Que L’éclat Fasse Demeure », c’est vraiment la touche de lumière après les cinquante minutes de chutes, de vertiges, de colère, d’angoisse, de désillusions, etc. C’est le morceau qui dit que même dans les chutes les plus longues et dans le plus grand des vertiges, il peut toujours y avoir un petit éclat de lumière et de beauté pour te sauver. Cet éclat est précieux. C’est ce qui doit te tenir et te transporter. Cet éclat est infime, mais il est là et c’est important de le préserver. C’est un peu mon rapport à l’art et à ma pratique artistique : quelles que soient les galères et les épreuves que je traverse dans la vie, l’art a toujours été mon éclat de beauté, c’est ce qui me tient. Plus le temps passe, plus je me rends compte que la beauté, la poésie, l’art, la musique, c’est un processus vital chez moi. C’est une réflexion au quotidien. Ça fait un peu bohème de dire ça, mais c’est presque un mode de vie. Sans cet éclat de beauté, j’ai l’impression que je n’existe pas. C’est une constituante. C’est pour ça que le titre c’est « Que L’éclat Fasse Demeure » : la beauté est ma demeure, c’est chez moi, c’est ce que je suis. Le texte est très fort en ce sens, notamment quand je parle de « beauté comme radicalité », car c’est mon credo.

Comment vois-tu l’avenir imminent de Përl ? Comment projettes-tu le groupe à court, moyen et long terme ?

Sur le long terme, c’est un peu difficile parce que nous avons un peu la tête dans le guidon. Sur le court terme, nous espérons que c’est un album qui plaira à beaucoup de monde. C’est un album que nous avons pris beaucoup de plaisir à composer, écrire et enregistrer. Pour nous, c’est un album de la maturité. Avec Përl, nous avons vraiment une musique qui, pour nous, est très mature et à l’image de ce que nous voulons faire, sans rester dans les codes, sans nous mettre des chaînes inutiles. Nous espérons que ce choix esthétique, cette maturité, parlera aux gens. C’est important. Nous attendons beaucoup de cet album, puisque nous avons la chance d’être bien entourés. Nous avons la Klonosphere qui nous aide sur la sortie et nous soutient énormément. Nous avons notre label Terre Ferme qui fait un boulot énorme chaque jour. Nous sommes entourés d’artistes merveilleux – Anaïs Novembre, Daphnéa Doto, les guests qui sont venus sur l’album, etc. Nous avons maintenant Antoine [Auclair] de Hellaphoniks Productions, notre tourneur, qui s’occupe de nous trouver de beaux live. J’espère que nous aurons beaucoup de dates à proposer. Përl, oui, c’est du studio, mais c’est aussi un très beau groupe de scène. Nous faisons plein de résidences, nous préparons des choses magnifiques. Bastien fait du gros travail pour proposer de la poésie jusque que dans les lumières. Nous espérons pouvoir partager ça avec un maximum de personnes. Comme je le disais tout à l’heure, Përl est un groupe qui cherche à se professionnaliser, donc nous espérons, avec cet album, dépasser un certain plafond de verre, aller encore plus loin dans nos carrières d’artistes. Nous voulons vous vendre du rêve !

Interview réalisée en visio le 13 octobre 2025 par Jean-Florian Garel.
Retranscription : Nicolas Gricourt.

Facebook officiel de Përl : www.facebook.com/perl.fr.

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