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Interview   

Kreator : artisan du stadium thrash


S’il a connu quelques écarts de conduite et qu’il aime encore varier les plaisirs d’album en album, Kreator a, en particulier depuis l’aube des années 2000, trouvé les ingrédients du succès, avec un savant mélange de brutalité, de mélodie, d’hymnes et, certainement, d’un petit quelque chose en plus qui lui appartient. On le voit aujourd’hui : chaque nouvel album est un événement qui suscite les passions, pratiquement autant qu’une sortie d’un des membres du Big Four américain.

Depuis sept ans, les Teutons ont ajouté un nouvel atout dans leur manche en la personne du frenchie Frédéric Leclercq. Bassiste – mais originellement guitariste –, il endosse au sein de Kreator un rôle plus large fait sur mesure : « Avant, il n’y avait personne qui venait avec son ordinateur pour enregistrer, qui retravaillait les démos, qui proposait des alternatives, qui revoyait les harmonies, etc. », comme il l’explique lui-même. Et c’est avec lui, cinq mois après notre dernier entretien pour Sinsaenum, que nous avons échangé pour en savoir plus sur le nouvel album Krushers Of The World. Comme à son habitude généreux, chaleureux et jovial malgré – ou grâce – à une vie bien remplie, il est rentré avec nous dans les détails de conception de ce seizième disque, en faisant divers détours, que ce soit par Morbid Angel, le récit d’une quasi-arrestation en Suède, la passion pour les films d’horreur et le groupe Goblin, ou… un pentagramme dans les toilettes.

« Je leur disais que j’allais être assez directif parce que quand j’entends quelque chose, j’ai envie que nous l’essayions, etc. J’ai des fulgurances comme ça. Ça ne les a absolument jamais dérangés. Je me suis vite senti à ma place et ça leur plaît aussi. »

Radio Metal : Quand on t’avait parlé début septembre l’an dernier, tu venais de sortir l’album de Sinsaenum, tu étais fatigué, tu en faisais même de l’urticaire de stress. Depuis tu as fait la tournée pour Sinsaenum, puis tu as enchaîné direct avec la promo de Kreator, la sortie de l’album, et une grosse tournée de trois mois arrive en mars. Le fait de sauter d’un groupe à l’autre n’est-il parfois pas un peu compliqué ?

Frédéric Leclercq (basse) : Si. Enfin, c’est ce qu’il y a autour qui est compliqué. La musique en elle-même, ce n’est pas un problème. La tournée de Sinsaenum était en octobre, donc c’est loin, mais entre-temps, j’ai acheté une maison, il y a des travaux à faire dedans et j’ai rencontré quelqu’un qui vit aux Etats-Unis. Tout ça se rajoute aux activités avec les groupes. Je suis super crevé, mais je n’ai plus d’urticaire. Par contre, j’ai un œil qui bat tout seul, ce qui est un signe de stresse aussi [rires]. Je ne suis pas mécontent de faire une pause, mais j’aurais aimé vraiment en profiter – au lieu de faire des travaux dans la maison, j’aurais préféré absolument ne rien faire. Il semble que je sois condamné à faire des choses pour le restant de mes jours – c’est bien aussi. Mais le fait de faire Sinsaenum, Kreator, Loudblast et Amahiru, ce n’est pas trop un problème.

Dans ta tête, tu arrives facilement à switcher de groupe, et même parfois d’instrument ?

Oui. Je ne sais pas si l’analogie est heureuse, mais c’est un petit peu comme parler en anglais, puis parler en français, puis parler en allemand. Il faut un petit temps d’adaptation. Par exemple, nous allons reprendre Kreator. Le dernier concert était en septembre sur la Full Metal Cruise. Il va falloir que je me remette les morceaux dans les pattes, mais ça va vite. Quand nous avons fait ce Full Metal Cruise, j’ai eu une semaine de pause – à peine, car nous avons fait le clip pour « Tränenpalast » – et ensuite, je suis parti directement répéter avec Sinsaenum. Pour ce dernier, c’est moi qui compose tous les morceaux, donc c’est facile. En soi, le fait de jouer, apprendre et réapprendre les morceaux, ce n’est pas ce qui pose problème – tant mieux ! Ce sont plutôt les à-côtés, tout ce qui est autour.

Mille raconte qu’il a passé beaucoup de temps à écrire et peaufiner l’album de Kreator, sur environ trois ans, de 2022 à 2025, en faisant très tôt des préproductions. Ça peut paraître long pour quarante-quatre minutes de musique, mais penses-tu que c’est ce qui fait que les chansons tapent d’autant plus dans le mille – sans mauvais jeu de mots ?

Nous avons voulu garder une certaine fraicheur dans l’album, donc effectivement, il a préparé des démos assez prêtes mais ensuite, nous avons retravaillé les morceaux en studio. Voilà comment ça s’est passé : il a commencé en 2022 – quand il donne cette date, c’est parce que l’album Hate Über Alles est sorti en 2022, c’est-à-dire qu’il ne s’arrête jamais vraiment de composer – en composant des choses dans son coin, mais c’est en 2024 qu’il s’est vraiment mis à enregistrer des démos. Avant, nous étions tout le temps en tournée, donc ce n’était physiquement pas possible, mais il emmagasine toujours des idées. Ça lui permet, sur trois ans, de faire sa sélection. Nous avons eu les morceaux un peu sur le tard et nous sommes allés directement en préproduction, avec Ventor, Sami [Yli-Sirniö] et moi-même, pour retravailler les morceaux pour que ça sonne comme nous quatre. Ensuite, nous avons directement enchaîné en studio. Le cœur du morceau a mis beaucoup de temps à se faire, effectivement. Il y a eu un gros travail là-dessus. Puis nous avons gardé un côté spontané pour faire les morceaux à notre sauce. Il y a donc un peu des deux : une longue préparation, puis du spontané.

Un certain Andy Posdziech est crédité pour de la composition et de l’arrangement additionnels. Qui est-ce et comment s’est-il retrouvé impliqué dans les morceaux ?

Il est allemand et connaît Mille. Je l’avais déjà rencontré avant. Il a bossé avec Mille sur la première préproduction, les démos. Les morceaux viennent de Mille, mais il a fait un travail d’arrangement en interprétant ce que Mille voulait. J’avais fait ça pour l’album précédent : parfois, il enregistre juste sa guitare, puis il recommence le riff, etc. Il y a donc un travail de déchiffrage à faire. Là, c’est Andy qui s’en est chargé, parce qu’ils ont fait ça à Berlin, ce qui est pratique pour lui.

« Il y a souvent des gens nostalgiques de la première époque, mais quand nous faisons des gros concerts ou des festivals, on se rend compte que ce qui marche, ce sont des morceaux des derniers albums, avec les gros refrains, les hymnes, etc. C’est quelque chose qui t’influence en tant que musicien. »

Mille a déclaré qu’il vous avait envoyé les chansons « environ cinq semaines avant d’aller en studio ». Vous y êtes restés deux mois où tout le monde participait sur le plan créatif. Les morceaux évoluent beaucoup pendant ce temps par rapport à ce qu’il vous envoie initialement ?

Oui, parce que quand tu proposes des morceaux à des musiciens, tu sais que ça va forcément changer. Soit tu dis que c’est comme ça, pas de répétition, on enregistre et basta. C’est ce que j’ai fait pendant des années avec Dragonforce, et ça vaut autant lorsque je recevais des morceaux que lorsque moi-même j’en composais. C’est simplement parce que ça allait plus vite et que ça coûte moins cher. C’est un budget de faire de la préproduction et de répéter tous ensemble pendant un certain temps. Avec Kreator, nous pouvons nous le permettre. C’est un luxe, mais c’est bien car tout le monde est impliqué. Forcément, les morceaux s’en ressentent dans la mesure où Ventor ne joue pas comme un guitariste qui programme une batterie. Rien que pour ça, l’ossature va changer un petit peu. Ça veut dire que moi, qui dois suivre les riffs de guitare, je vais aussi suivre la batterie. En plus, j’ai mon mot à dire, car je suis guitariste, donc il y a certains riffs que je vais réarranger un petit peu. Je m’occupe aussi des parties solos, des suites harmoniques, etc. car j’aime bien, c’est un petit peu mon domaine. Sami écrit ses solos, puis il retravaille les petites mélodies çà et là, et je travaille avec lui parce que nous partagions un Airbnb. Nous répétons deux ou trois heures, ensuite Ventor est rincé, tout le monde repart dans son coin et je reste avec Sami. C’est moi qui enregistre les répétitions sur mon Mac et les remets au propre pour que tout le monde puisse écouter. J’en profite pour rajouter deux ou trois idées et je fais enregistrer à Sami des trucs, nous faisons des essais, etc. Ça ne chôme pas pendant tout un temps. Il faut ajouter à ça le travail de Jens Bogren qui, comme il s’occupe de la production, a aussi son mot à dire. Les morceaux évoluent donc beaucoup. C’est pour cette raison que certains n’ont pas fini sur l’album, car les autres ont évolué bien, ceux-là moins, etc.

Ceci est ton second album avec Kreator. As-tu l’impression que ton rôle ou le niveau de ton implication ont évolué pour Krushers Of The World ?

Je pense qu’il est resté le même. C’était bien car on m’a donné beaucoup de place dès le début. Quand je suis arrivé dans le groupe, je leur ai fait comprendre que j’avais généralement des idées assez fortes quand il s’agissait de musique, que j’avais une certaine vision des choses. Surtout, je pensais qu’ils m’avaient demandé de rejoindre le groupe, justement, pour que j’apporte ma pierre à l’édifice plutôt que de rester dans mon coin à ne rien foutre – ce que j’aurais pu faire aussi, mais je suis assez proactif quand il s’agit de musique. Ils m’ont donc laissé cette place qui n’existait pas. C’est-à-dire qu’avant, ils s’en remettaient beaucoup au producteur de l’album et il n’y avait pas trop de travail en amont, ils ne faisaient peut-être pas trop attention à certaines choses. Je leur disais que j’allais être assez directif parce que quand j’entends quelque chose, j’ai envie que nous l’essayions, etc. J’ai des fulgurances comme ça. Ça ne les a absolument jamais dérangés – en tout cas, pas en face de moi [petits rires]. Je me suis vite senti à ma place et ça leur plaît aussi. C’est motivant pour eux et pour moi. J’ai donc la même place depuis pratiquement le début. C’est un rôle qui n’existait pas, que ni le bassiste précédent ni personne d’autre n’endossait dans le groupe. Avant, il n’y avait personne qui venait avec son ordinateur pour enregistrer, qui retravaillait les démos, qui proposait des alternatives, qui revoyait les harmonies, etc.

La dernière fois, tu nous disais que dans Kreator, c’est Mille qui est le capitaine et que c’était très bien comme ça, tu n’avais aucun intérêt à essayer de prendre la barre. Pour autant, tu n’es pas du genre à t’effacer quand tu prends part à un projet…

Oui. C’est ça. Je sais que c’est lui le capitaine à bord et qui mène la barque. Ça pourrait très bien naviguer sans moi, et ça l’a fait pendant des années, mais il se trouve que je suis toujours motivé. Encore une fois, je pense que c’est mieux d’essayer d’apporter sa pierre à l’édifice. J’essaye de toucher un peu à tout pour que la croisière se passe mieux.

Krushers Of The World est du pur Kreator – peut-être plus que Hate Über Alles qui contenait quelques sorties des sentiers battus. Mille a sorti le livre Your Heaven, My Hell dans lequel il replonge notamment dans ses débuts et le film documentaire Hate & Hope : penses-tu que ça a pu jouer en faisant vibrer un peu la corde nostalgique chez lui ?

Non, pas vraiment. C’est quelque chose qui était là aussi sur l’album précédent, même s’il y a toujours des choses un peu différentes sur chaque album. En fait, nous en parlons souvent et je serais même plus nostalgique de la première époque que Mille et Ventor. Eux vont de l’avant, tandis que je suis toujours enclin à proposer : « Allez, on fait ‘Ripping Corpse’ ! Allez, on fait ‘Love Us Or Hate Us’ ! Allez, on fait ‘Renewal’ ! » Tous les morceaux qui reviennent sur la setlist, c’est moi. C’est une chose de se replonger dans les souvenirs, mais je ne pense pas qu’il y ait de la nostalgie artistiquement. Nous avons tourné de manière assez intense pour l’album précédent, même si Kreator tourne toujours beaucoup, et nous voyons ce qui fonctionne et ne fonctionne pas. Nous avions fini les morceaux de l’album précédent la veille de la mort de mon père, donc nous avons terminé les enregistrements des démos le 8 octobre 2020, et il est sorti en juin 2022. C’était pendant la période du Covid-19. Nous l’avons retravaillé plusieurs fois. C’est aussi pour cette raison que, pour le nouvel album, nous avons eu les démos au dernier moment ; nous bossons, c’est frais et nous enregistrons dans la foulée. Car l’album précédent a été trop produit, nous avons vraiment chiadé les morceaux, même si nous voulions avoir un son plus brut et à l’ancienne – c’est le paradoxe – en faisant appel Arthur Rizk. L’album est donc un petit peu bancal en ce sens. Il y a de supers morceaux, mais nous avons passé trop de temps dessus, lui faisant perdre de sa fraîcheur. La différence avec Krushers Of The World est que, non seulement les morceaux sont mieux, mais qu’il y a aussi une certaine fraicheur qu’il n’y avait pas sur Hate Über Alles.

« Il y a des groupes qui font le choix d’une production et de morceaux vraiment rétro. Nous, nous sommes dans une autre catégorie : le stadium thrash. »

Cela dit, on sent un surcroît de mélodie dans cet album. Je pense par exemple aux refrains de « Satanic Anarchy » et « Loyal To The Grave » qui sont très accrocheurs, mais aussi les lignes de guitare de « Krushers Of The World ». Avez-vous délibérément cherché à appuyer ce côté hymne ?

Oui, mais il y a toujours eu ce sens du refrain depuis Violent Revolution, c’est-à-dire la deuxième période de Kreator. Je me souviens en avoir déjà parlé avec Mille. Sur les premiers albums, c’était peut-être un peu moins évident, mais il y a toujours eu une sorte de couplet-refrain – il y a un refrain dans « Pleasure To Kill » ! Ça a toujours été important pour eux : ce sont des fans de Kiss et de Judas Priest. Même si ça paraît un petit peu capillotracté, il y a toujours eu ce sens de la mélodie. C’était un peu plus brutal avant, mais ça a changé un peu à partir de Violent Revolution et, surtout, Mille est devenu un meilleur compositeur, ils sont devenus de meilleurs musiciens, et comme je le disais, on voit ce qui fonctionne en live. Il y a souvent des gens nostalgiques de la première époque, mais quand nous faisons des gros concerts ou des festivals, on se rend compte que ce qui marche, ce sont des morceaux des derniers albums, avec les gros refrains, les hymnes, etc. C’est quelque chose qui t’influence en tant que musicien. Même si tu fais de la musique pour toi, tu vois ce qui est fédérateur. La musique est aussi un échange avec le public. Il y a des groupes qui font le choix d’une production et de morceaux vraiment rétro. Nous, nous sommes dans une autre catégorie : le stadium thrash – je ne sais pas si ça existe ! Il y a des gros refrains, des chœurs, etc. parce que nous pouvons nous le permettre et parce que c’est ce que nous aimons. Dans ma tête, il y a deux morceaux plus violents – « Deathscream » et « Psychotic Imperator » –, mais effectivement le reste est très mélodique. C’est bien comme ça. Quand nous sommes en studio, mais aussi en tournée, quand nous nous ennuyons l’après-midi, avant de partir sur scène, nous passons beaucoup de temps à écouter de la musique d’autres artistes. Nous écoutons souvent du Manowar, du Judas Priest, du Kiss, etc., des morceaux avec des refrains, qu’on a envie de chanter. Ça se retrouve dans notre musique.

« Loyal To The Grave » est le dernier morceau de l’album et, pourtant, il a tout d’un tube.

Je sais que Ventor n’était pas le plus grand fan de ce titre. Quand nous avons eu les morceaux au début, dans sa forme initiale, avant que nous ne le mettions à notre sauce, nous le trouvions vraiment très mélodique, presque trop. Nous avons discuté, nous l’avons retravaillé, et Jens était là : « Ah non, il faut que ce morceau soit sur l’album ! » Effectivement, il fait hymne, mais je trouve qu’il est à part. Il se rapproche un peu d’Endorama, en un sens. Il est très mélodique, mais très bien. Il a un refrain taillé pour être chanté en concert.

C’est aussi un album très varié et dynamique : c’est important de diversifier les approches pour ne pas tomber dans une certaine routine ? Est-ce un vrai risque quand on évolue dans un genre aussi codifié ?

Je reviendrais sur le côté codifié, mais c’est comme ça que nous préparons notre setlist pour les concerts : nous essayons d’alterner morceau lent et morceau rapide. Tout est question de dosage et de dynamique. Ça permet de toujours accrocher les gens. C’est pareil sur album : nous nous ennuierions si nous proposions dix morceaux qui seraient tous violents. Il faut qu’il y ait de la variété. Après, oui, le metal est très codifié aujourd’hui. Avant, on faisait un peu ce qu’on voulait, tout était en devenir. Maintenant, il faut vraiment remplir un cahier des charges. Personnellement, j’adore Faith No More, l’album King For A Day… Fool For A Lifetime, parce que ça part à gauche et à droite. Je trouve que c’est génial. C’est ça la musique. Mais ces derniers temps, les gens – enfin, c’est une généralité, je ne suis pas aller voir tout le monde – et les labels préfèrent quand il y a une certaine cohérence. Moi, je suis plutôt du genre à aimer les choses un peu incohérentes quand il s’agit de musique. Toujours est-il qu’un album, c’est peut-être comme une mini setlist : il y aura une bonne dose de morceaux rapides, un comme ci, un comme ça, etc. De cette façon, l’auditeur ne s’ennuie pas et nous non plus.

Est-ce que vous pensez à cette attente de cohérence quand vous faites un album ? Est-ce que Kreator referait un Endorama, par exemple ?

C’est notre métier et ça ne sert à rien de complètement se mettre les fans à dos. Je trouve qu’Endorama est un très bon album, mais est-ce que c’était trop ? De toute façon, c’était une période assez compliquée. Quand tu en parles avec Mille, avec le recul, c’était une période où tout le monde était un peu perdu dans le metal, notamment dans le thrash metal. C’était un peu spécial. Nous faisons ça d’abord pour nous, vraiment. Cela dit, nous avons aussi pour ambition que les gens viennent aux concerts et que ça marche. Nous savons que nous sommes attendus. Quand je vais acheter un album de Morbid Angel, j’ai envie que ça sonne comme du Morbid Angel. Si tu veux faire autre chose, il vaut mieux peut-être changer de nom pour éviter de trop choquer les gens. A la fois, nous ne nous sommes jamais posé la question d’opérer un virage artistique. Il y a une manière de composer qui est en place, qui fonctionne, et même si ce n’est pas volontaire, tu prends en considération ce que les gens aiment, la manière dont ils réagissent quand tu fais des concerts, etc. Tout ça fait que nous arrivons avec ce genre de morceau. Ce n’est pas un groupe qui se dit : « Tiens, et si nous mettions du funk dans le prochain album ? » Ça reste du thrash, mais il y a quand même pas mal d’éléments qui sortent des codes du style dans le nouvel album, dans la mesure où il y a quelques orchestrations et des chœurs. Jens a été chercher une chorale à Örebro, en Suède, où il est. Nous nous faisons plaisir en restant dans nos clous, parce que ça nous convient et c’est ce que nous faisons mieux. Par respect aussi peut-être pour les gens. On verra avec le prochain album. Peut-être que nous en parlerons ensemble et que nous aurons fait Return To Endorama. Je ne sais pas !

« Le metal est très codifié aujourd’hui. Avant, on faisait un peu ce qu’on voulait, tout était en devenir. Maintenant, il faut vraiment remplir un cahier des charges. Moi, je suis plutôt du genre à aimer les choses un peu incohérentes quand il s’agit de musique. »

Donc ce n’était pas trop ton truc quand Illud Divinum Insanus est sorti ?

Je ne me souviens plus si j’ai lu les critiques avant de l’écouter. Forcément, il s’est fait descendre, mais pour le coup, j’aime bien cet album. Le morceau que je n’aime pas, c’est « I Am Morbid ». Il est trop cliché et vraiment pas intéressant. Le pré-refrain ressemble à celui de « Go To Hell » d’Alice Cooper – « You even make your grandma sick, tadada » – et ça m’énerve ! « Radikult », ça va encore. « Destructos vs. The Earth / Attack », je le trouve super cool. J’aime bien le fait qu’ils se soient aventurés artistiquement. Je salue et j’apprécie la performance, mais je préfèrerais qu’ils me sortent un Blessed Are The Sick, Covenant ou Domination. Par exemple, Kingdoms Disdained, je ne suis pas super fan. Il est très touffu. Je ne comprends pas. C’est trop grave pour moi [rires].

Tu parlais de producteurs : après une collaboration avec Arthur Rizk sur Hate über Alles, vous êtes finalement retournés auprès de Jens Bogren qui avait produit Phantom Antichrist et Gods Of Violence. Qu’est-ce qui a motivé ce choix ? Y a-t-il quelque chose dans la relation du groupe avec Jens que Mille n’avait pas retrouvé avec Arthur par exemple ?

J’ai bossé avec Jens sur deux albums de Dragonforce, un de Sinsaenum et un de Amahiru, donc je m’entends super bien avec lui. Quand j’ai rejoint le groupe à l’été 2019 et que nous avons commencé à parler de l’album, il était prévu que nous bossions avec Jens, mais ça ne s’est pas passé. Il y avait eu des petits différends et c’était une période vraiment compliquée avec le Covid-19, mais Jens était là à un moment, il a été impliqué et il aurait dû faire l’album. Il avait par exemple écouté « Strongest Of The Strong » qu’il voulait accélérer. Bref, nous n’étions pas sur la même longueur d’onde. Finalement, nous avons bossé avec Arthur, car nous nous sommes dit : « Qu’est-ce qu’on fait ? Et si on faisait quelque chose d’un peu plus brutal, peut-être que ce serait bien. Peut-être que les productions de Jens sont trop léchées. » Le fait que j’arrivais remettait du sang neuf, « tiens on va partir sur une production un peu plus brute ». Comme je te disais, nous avions trop de temps pour réfléchir. Arthur a fait un super travail. Il a fait ce que nous voulions, mais nous nous sommes rendu compte qu’avec Jens… En fait, je n’ai pas envie de comparer les deux, car Arthur est quelqu’un de super motivé qui fait de bonnes productions, mais pour Kreator, en tout cas avec les nouveaux morceaux, nous nous sommes dit que nous allions retourner avec Jens, et c’était super. J’adore travailler avec lui, nous nous entendons super bien. Jens est très pointilleux. Arthur cherchait plus une ambiance, donc il était moins regardant sur ce qui était accordage, et ainsi de suite. Il faisait ce dont nous avions besoin à cette époque-là. Sur Krushers Of The World, cette fois, nous étions tous sur la même longueur d’onde avec Jens, ce qui donne un résultat massif et à la hauteur de nos espérances.

Tu l’as dit, Jens est un producteur que tu connais bien et avec qui tu avais déjà beaucoup travaillé. On dit que le travailleur de producteur, c’est beaucoup de la psychologie. Alors est-ce que ça aide de se retrouver avec une personne familière comme Jens ?

Oui. Je sais que c’est de la psychologie car j’endosse aussi ce rôle lorsque nous faisons la préproduction : il faut savoir parler à un batteur quand tu veux qu’il enregistre, et tu ne parles pas à un batteur de la même manière qu’à un guitariste ou un chanteur. Dans le cas d’un chanteur, son instrument c’est son corps, donc c’est compliqué de savoir l’appréhender. Un batteur est derrière ses fûts, ce n’est pas la même approche. C’est effectivement tout un travail de psychologie. Mais oui, quand je bosse avec Jens, nous n’avons pas besoin de parler beaucoup, lui et moi savons où nous allons, nous nous regardons et c’est cool. Je lui fais entièrement confiance. Généralement, nous voyons la musique un peu de la même manière. J’admire aussi ce qu’il fait. Quand nous nous retrouvons tous les deux, ça va super vite. J’étais dans la régie avec lui, nous bossons, nous avançons et nous savons où nous allons. C’est toujours très agréable de travailler avec lui.

Par contre, c’est un producteur assez rigoureux.

Sur certaines choses, oui, très. Sur d’autres, non. Quand nous bossions avec Dragonforce, forcément la musique s’y prêtait, il fallait que ce soit chirurgical, même s’il mettait une dose d’humanité là-dedans. C’est pour cette raison que lorsque nous avons fait l’album Reaching Into Infinity, où j’ai composé plus de morceaux, c’était bien, car nous avions la même vision. Pour Kreator, il voulait garder ce côté folie / bordel. C’était du « chaos contrôlé », dans la mesure où j’étais plus pointilleux que lui sur certaines choses. Là où il sera pointilleux, c’est sur des détails. Par exemple, j’entendais Sami refaire dix ou vingt fois les mêmes trois notes parce qu’il avait une idée en tête. Par contre, quand les guitares rythmiques de Mille et Sami étaient enregistrées, j’allais écouter à mon tour – tout le monde écoutait la gueule dans les speakers – et j’entendais qu’ils ne jouaient pas la même chose. Ça, ça ne le dérange pas, parce qu’il dit : « Je veux garder cette sensation de deux guitaristes qui parfois ne jouent pas exactement la même chose, pour que ça flotte un petit peu. C’est ça qui rend le côté live et rajoute de la vie. » J’ai trouvé ça intéressant, car je n’avais jamais bossé du Kreator avec lui. Il s’adapte vraiment au projet. Mais il est très pointilleux quand il s’agit de trouver des sons et c’est super beau à voir.

« J’adore la capacité de Goblin à s’adapter : faire du hard rock, puis faire un morceau juste au piano super triste, puis un truc un peu country, etc. Peut-être que ça m’a influencé dans ce sens-là, le fait qu’ils excellent dans autant de domaines et styles différents. »

Comment étaient l’ambiance et le travail en studio ? Est-ce plutôt du genre studieux ou bien vous vous réservez aussi des moments de détente ?

Nous voulions être beaux pour les photos et le clip – et de manière générale, même si nous le sommes déjà beaucoup –, or il y avait une salle de sport juste en face. C’était nickel. Le matin nous nous levions, Mille et moi essayions de traîner Sami à la salle de sport. Il y avait la cuisine, nous nous faisions à manger, nous faisions attention, nous vérifions les macros, etc. Le soir, nous nous retrouvions tous les quatre, puis tous les trois puisque Ventor est parti un peu plus tôt, pour écouter de la musique. Nous prenions une année au hasard et nous écoutions des morceaux de cette année-là. Nous avions pris l’année 84, donc c’était Powerslave, Ride The Lightning, etc. Nous avons aussi regardé l’Eurovision ensemble. C’était vraiment bien. C’est un grand complexe avec pas mal de pièces, donc j’avais pris un petit studio et demandé à avoir un autre ordinateur et des enceintes. Pendant que l’un enregistrait – Ventor, par exemple –, nous bossions sur les solos. Même si ce n’est pas moi qui les joue, il y a pas mal de lignes mélodiques, solos, phrasés, etc. que j’ai proposés et qui ont été retenus, car j’ai ma manière de composer ces parties. Il y avait donc différents ateliers, et à côté, la partie détente où nous passions beaucoup de temps à discuter. Nous allions aussi nous promener. Il y avait un lac, avec la nature, etc. Il y avait de belles balades à faire en forêt. Il faisait beau. J’ai perdu beaucoup de poids [rires]. Je me suis même fait arrêter par les flics !

Qu’est-ce qui s’est passé ?

Il y avait une espèce d’usine avec pas mal de gens au bout de la rue. C’était le chemin pour aller au lac pour se promener. Sur le chemin du retour, il pleuvait et j’ai pris mon téléphone pour me filmer. J’avais enregistré une vidéo, je ne sais plus pour qui, en train de voir ma gueule sous la pluie. Je rentre au studio, je défais mes chaussures et je vois deux flics qui arrivent. J’ouvre la porte. Ils me disent bonjour en suédois. Je dis bonjour puis ils continuent à parler en suédois. Je dis : « Je suis français. » « Qu’est-ce que vous faites là ? » « Je suis en studio. » « Vous repartez quand ? » « Je ne sais pas, dans une semaine. » « Qu’est-ce que vous avez fait cet après-midi ? » « Je suis aller me promener vers le lac. » Je me dis : « Merde, il y a quelqu’un qui s’est fait agresser là-bas et ils pensent que c’est moi ? » Je vois une deuxième voiture qui arrive, avec deux mecs qui descendent. Ils me demandent mes papiers. Je leur dis : « Oui, attendez, je vais les chercher. » Je vais les chercher dans ma chambre. Normalement, en France, ils restent à la porte, là ils rentrent avec moi et ils me suivent dans le studio. Je sors mes papiers, ils me demandent si j’ai mon billet pour repartir, etc. Je pose des questions, je leur demande ce qui se passe. Ils me disent : « Est-ce que vous avez pris en photo les bâtiments ? » Je réponds : « Non, je me suis promené… Attendez, si, je me suis pris en photo moi-même » et j’avais aussi pris en photo une pierre parce qu’elle ressemblait à une sorte de hamster. Je leur montre, les mecs rigolent et me disent : « En fait, vous n’avez pas vu les panneaux, vous ne parlez pas suédois. » « Non, je sais dire trois ou quatre mots, mais ce n’est pas fou. » En fait, ces bâtiments, c’était un service d’urgence, c’est là où sont centralisés tous les appels d’Örebro quand il y a une alerte à incendie ou les flics. Il y avait plein de panneaux : « Interdiction de filmer et de prendre des photos. » Ils m’ont dit : « On ne va pas engager de poursuites parce vous ne parlez pas suédois, mais vous n’avez absolument pas le droit de faire ça. C’est interdit par la loi. » Voilà ma petite histoire. Il fallait le vivre, j’étais blanc translucide !

Pour revenir à Jens, tu en as parlé tout à l’heure, on remarque un certain travail sur les orchestrations et chœurs qui semblent un peu plus proéminents sur cet album. On sait que Jens a une certaine appétence pour ce genre d’éléments grandioses et qu’il travaille beaucoup avec Francesco Ferrini pour ça. Est-ce la touche Jens Bogren ?

Je ne sais pas si c’est sa touche, mais quand on bosse avec lui, on sait qu’il y a cette possibilité. Elle est là, c’est disponible. Ce n’est pas forcément lui qui insiste là-dessus, mais si les morceaux s’y prêtent, on aurait tort de ne pas en profiter. Il y avait déjà ça dans les deux albums précédents de Kreator avec Jens. On avait fait un peu sans sur Hate Über Alles – et encore, même pas, car il y en avait aussi. Il a ses personnes avec qui il aime travailler. Les chœurs, généralement, c’était avec Ronny [Milianowicz], et maintenant il bosse avec d’autres personnes, mais il a son équipe autour de lui. On sait qu’il y a une bonne chance qu’on bosse avec Francesco de Fleshgod Apocalypse. C’est bien, car il sait enregistrer les choses de manière très organique et, en même temps, rajouter des éléments symphoniques qui rendent la musique encore plus triomphante. Nous sommes, les trois quarts, de gros fans de Manowar de la grande époque, donc c’est quelque chose que nous avons dans notre ADN, des morceaux comme ça où tu serres les poings. C’est donc bien d’avoir cette possibilité et de l’exploiter.

Dans les chœurs, on retrouve un certain nombre de personnes qui travaillent aux studios Fascination Streets, mais aussi Mathias Färm et Magnus Larnhed, respectivement guitariste et manageur du groupe punk Millencolin. Comment se sont-ils retrouvés là ?

Ils sont de Örebro. Quand j’ai vu qu’il y avait Millencolin, j’ai dit : « Ouais, putain, génial ! » Je ne connaissais pas le mec, nous avons discuté, car j’avais des amis qui étaient fans de punk et qui écoutaient ça quand j’étais plus jeune. C’était carrément cool de faire des chœurs avec eux. Sami et moi étions aussi de la partie dans les gang vocals, ainsi que Magnus avec qui j’avais déjà travaillé avant, car il a un groupe en Suède. Tout ce petit monde s’est retrouvé pour faire des chœurs sur presque tous les morceaux. J’ai aussi fait des voix death-black sur « Deathscream », en compagnie de Britta [Görtz] qui fait la voix sur « Tränenpalast ». C’est bien d’avoir des vrais chœurs, car quand tu es en studio, qu’il n’y a personne, que tu n’as pas d’amis et que tu veux faire les chœurs toi-même, c’est bien mais tu garderas une seule tessiture. Tu peux tricher un petit peu, mais ta voix reste ce qu’elle est. Quand tu as plusieurs personnes, qu’il y a quelqu’un qui ne chante ou ne prononce pas très bien, ça rajoute du bordel derrière, mais le bordel organisé, ça a du bon. Et puis, entre les pauses, nous buvions du thé – même si ce n’est pas très metal – et nous discutions.

« J’ai toujours été du côté des méchants. J’étais fan de Skeletor, pas de Musclor. Ça m’embêtait que les méchants perdent tout le temps. J’adore l’esthétique du mal, alors que je suis quelqu’un de très gentil au demeurant. »

Comme tu viens de le dire, Britta Görtz de Hiraes apparaît sur « Tränenpalast » qui est un hommage au film d’horreur Suspiria. Il se trouve que dans Hate Über Alles, Sofia Portanet apparaissait sur « Midnight Sun », lui-même inspiré d’un film d’horreur, Midsommar. Est-ce qu’il y a un fil rouge là-dessus ?

Non, mais je m’en suis rendu compte après. C’est-à-dire que ce sont effectivement deux films d’horreur dont les personnages principaux sont des femmes, donc ça a un sens d’avoir des femmes en invitées. C’est quand tu commences à faire les interviews que tu réfléchis un petit peu plus à ce qui se passe. Avant, tu le fais. Je connaissais Britta depuis un petit bout de temps parce que son ancien groupe Critical Mess avait fait des concerts sur la tournée Sinsaenum. Elle a remplacé récemment le chanteur Heaven Shall Burn. Jens la connaît aussi. Je crois que c’est lui qui a proposé qu’elle fasse juste les réponses sur le pré-refrain et le refrain. En fait, la voix était tellement bien que nous nous sommes dit que nous allions tenter de l’intégrer dans les couplets. Le morceau était déjà bien quand c’était Mille qui faisait tout, mais avec sa voix, ça rajoute vraiment quelque chose. En plus, c’est quelqu’un que j’aime vraiment beaucoup. Mais ce n’est pas une nouvelle recette que nous avons expérimentée sur l’album précédent et que nous avons voulu reproduire sur celui-ci, en invitant une fille pour un morceau sur un film d’horreur. C’est juste que ça s’est fait comme ça. Je ne pense pas que dans le prochain album, il y aura un morceau sur MaXXXine avec Alissa White-Gluz. Enfin, je dis ça, si ça se trouve si [rires]. Finalement, ça ferait la trilogie de l’horreur féminine. A voir. Carrie ? Peut-être, tiens !

« Tränenpalast » est carrément basé sur le thème du film composé par Goblin. C’est un exercice intéressant. Comment l’avez-vous abordé ?

Je suis un fan de Goblin, on n’en parle jamais assez. Le fait est que le thème est pris différemment, il est bougé par rapport au temps fort. Nous avons eu l’accord de Claudio Simonetti pour pouvoir reprendre la mélodie. Par contre, nous n’avons pas eu le droit d’appeler le morceau « Suspiria », alors que nous le disons dans le refrain, car le titre appartient au studio de cinéma. Je crois que c’est Mille qui m’avait dit de regarder le remake de Suspiria qui est sorti en 2018 – l’original date de 1977. Pour Midsommar, c’était l’inverse. Nous sommes tous les deux fans de films d’horreur, donc nous nous faisons mutuellement des recommandations. Je me souviens donc l’avoir vu et lui avoir envoyé un message en disant : « Il y a un passage – car il y a des noms de chapitres – qui s’appelle Palace Of Tears, Tränenpalast. Ça ferait un super titre de morceau. » C’était avant que je sache qu’il y aurait un morceau sur Suspiria. Du coup, quand ce dernier était dans les tuyaux et qu’il m’écrit pour me dire que nous n’avions pas le droit d’utiliser « Suspiria », je lui ai dit : « Pourquoi on ne l’appellerait pas ‘Tränenpalast’ ? » Et c’est ce que nous avons fait.

Tu as donc la même passion pour les films d’horreur que Mille ?

Oui. Je suis un gros fan. Je suis tombé dedans quand j’étais petit. Quand nous étions en tournée, nous sommes allés voir Terrifier 2 et 3 au cinéma. Nous sommes aussi allés voir Evil dead Rise. Nous adorons les films d’horreur ! Il y a des photos sur scène où, je crois, lui a un t-shirt Cannibal Holocaust et moi, le même soir, je portais Evil Dead. J’ai grandi là-dedans. Je me demande si le premier que j’ai vu n’était pas Le Monstre Qui Vient De L’espace. J’ai dû voir ça sur RTL9 à l’époque. Je crois que c’est un film de 1977 et on voit un mec qui a le visage qui dégouline… Quand j’étais plus jeune encore, j’étais allé avec mon père voir Indiana Jones Et Le Temple Maudit quand il est sorti. Si je ne m’abuse, c’était en 1984, j’avais six ans. Quand tu vois la main du mec qui s’enfonce et va chercher le cœur quand tu as à peine six ans, ça fait flipper. J’ai toujours été fasciné par ça. J’étais toujours fan des méchants dans les séries. C’est une passion.

Tu es plutôt amateur d’une époque en particulier ? Car, souvent, les grands fans de films d’horreur sont plus portés sur les années 70 et 80 que ce qui se fait maintenant.

Il y a toujours de bonnes choses. Dans les années 2000, il y a eu Martyrs – cocorico – qui était génial. Dans les années 2010, il y eu Midsommar, Hérédité et The Woman qui sont vraiment bien. Tous les deux ou trois ans, il y a vraiment de supers films qui sortent. Cela dit, ma période de prédilection, c’est les années 80, un petit peu 1978 avec Zombie. J’adore Maniac, Evil Dead, Street Trash, Bad Taste, Re-Animator, Aux Portes De L’au-delà, Hellraiser, etc. Au début des années 90, il y a des trucs qui sont cool aussi. C’est en 90 que j’ai découvert le metal et que je me suis vraiment intéressé aux films d’horreur. J’achetais donc Mad Movies et Hard Rock Magasine.

« Je ne dis pas qu’il n’y a pas quelque chose, mais je ne crois pas qu’il existe un personnage rouge avec des cornes comme dans Cléo et Chico. Reste que j’adore l’imagerie satanique. J’ai installé un pentagramme rouge dans mes nouvelles toilettes que j’ai peintes en noir ! »

Tu disais que tu étais fan de Goblin et qu’on n’en parlait pas assez. Je vais te donner l’occasion d’en parler : est-ce un groupe qui t’a forgé, notamment pour les mélodies ?

J’ai découvert ça sur le tard. Enfin, j’avais dix-huit ans. Disons que ce n’est pas ce qui a forgé au tout début ma culture musicale, mais c’est venu assez vite, finalement. Avec mon pote, nous louions des films d’horreur. La VHS de La Colline A Des Yeux était sortie chez American Video, une boîte française. A la fin du film, il y avait tout une sélection de bandes-annonces, avec La Main Du Diable, Rayon Laser, etc. Il y en avait une pour Contamination. Le film n’est pas super, c’est un mauvais Alien, mais la musique était géniale. C’était marqué : « Une musique Goblin. » Nous nous disions : « Putain, mais il faut qu’on trouve ! » Il n’y avait pas internet à l’époque, nous étions fous ! Il a réussi à trouver une compilation, Goblin Best Of Volume 2. Nous nous sommes rendu compte que c’est eux qui avaient fait la musique de Zombie, Profondo Rosso et Squadra Antigangsters. Ça part dans tous les sens. Ils ont fait la musique du film Amo Non Amo, avec Jacqueline Bisset. C’est génial ! Avec Saki, sur l’album d’Amahiru, nous avons repris un titre de Zombie en bonus européen. J’adore la musique de Golbin : c’est prog, ça fait très Emerson, Lake And Palmer. Ils avaient, avant de s’appeler Goblin, un groupe qui s’appelait Cherry Five, qui est super bien, je conseille – il n’y a qu’un album avec cinq ou six titres. J’adore aussi leur capacité de s’adapter : faire du hard rock, puis faire un morceau juste au piano super triste, puis un truc un peu country à la Squadra Antigangsters, etc. Peut-être que ça m’a influencé dans ce sens-là, le fait qu’ils excellent dans autant de domaines et styles différents.

Pour revenir à l’album de Kreator, quand on lit le texte de la chanson éponyme, on voit tout de suite que c’est un de ces appels à l’unité et à la force. Les « krushers of the world » sont donc une communauté qui se serre les coudes. Mille aime bien ce genre de discours fédérateur. Est-ce que toi-même ça te parle ou te parlait quand tu étais plus jeune et écoutais ce genre de morceaux dans le metal ?

C’est ce qui est bien avec Mille : nous sommes complémentaires. Quand nous écoutons de la musique, lui se souvient des paroles. Il a toujours fait très attention à ça. Alors que moi, les paroles ne m’intéressaient guère quand j’étais jeune, parce que c’était en anglais, j’avais douze ans et je faisais allemand renforcé, donc mon anglais était ce qu’il était au début. Je prenais ça comme un instrument en plus avec un mélodie formée par les mots. Les sonorités m’intéressent mais pas forcément le texte. Du coup, je me suis toujours fait mes propres scénarios en écoutant les chansons, plutôt que de lire les paroles. Parfois, tu es un petit peu déçu, tu te dis : « Merde, ce n’est pas vraiment ce que j’avais en tête. » Le « Futigive » d’Iron Maiden… Enfin, ce n’est pas tout à fait un bon exemple car j’adore la première phrase : « On a cold October morning ». Je me disais : « Putain, c’est génial ! » Après, je me faisais mon film et je ne savais pas trop ce qui se passait, alors que c’est basé sur le film avec Harrison Ford, or ça ne me fait pas rêver. Tout ça pour dire que je suis plutôt du genre à préférer la musique, et les paroles, qu’elles soient fédératrices ou non, ça me touche un petit peu moins, car je me fais mon propre scénario dans ma tête.

Cela dit, l’idée de proposer quelque chose de fédérateur, c’est bien. La musique est un divertissement. Je fais autre chose avec Sinsaenum, c’est un exutoire, c’est très sombre et personnel. C’est quelque chose qui me parle musicalement. Par exemple, avec My Dying Bride, que j’adore, je n’ai jamais trop bouquiné les paroles, mais je n’en ai pas besoin parce que la musique me touche et je sais que ce n’est pas la recette de la quiche au thon ou une histoire sur la plage avec sa nouvelle copine, tu sens que c’est pesant. J’aime ce côté noir de la musique, de manière générale. Il se trouve que les refrains fédérateurs, comme nous avons avec Kreator, et cette idée d’hymne, ça colle avec ce que nous voulons proposer aux gens.

L’artwork de Zbigniew Bielak est incroyablement riche et détaillé. C’est un peu sa marque de fabrique. On retrouve des clins d’œil à la discographie passée de Kreator, que ce soit la typographie de Pleasure To Kill ou la tête de démon traditionnelle de Kreator, à moitié immergée comme dans l’EP Out Of The Dark… Into The Light. Comment ce minutieux travail a-t-il été réalisé ? Est-ce que Bielak fait ça dans son coin ou bien le groupe lui donne des éléments pour construire toute cette scène infernale et chaotique ?

Il a eu carte blanche. Nous étions en studio pendant qu’il travaillait là-dessus. Il a pris du retard car il travaillait à son rythme. Je n’ai jamais vu des explications aussi détaillées que ce qu’il nous donnait. Généralement, quand tu bosses avec quelqu’un qui fait des pochettes, il y a des allers-retours : « Tiens, j’ai fait ça. Tu peux changer ci. » Là, il avait une explication pour tout. Il avait le tracklisting. Il voulait carrément changer le titre de l’album, parce qu’il pensait que c’était mieux, il avait son idée, etc. Il était comme un fou ! Comme un soldat… [Rires]. Je me souviens, nous étions en studio, Mille reçoit le message, il me dit : « Tiens, regarde le pavé qu’il m’a envoyé » avec les idées, les explications sur ce que ça représente, etc. J’en ai déjà oublié la moitié ; il y a plein de petits détails. Il est fan du groupe aussi, donc il a proposé ça. Il y a eu une première version dont je ne me souviens plus, qui était une ébauche et dont nous n’étions pas trop fans. Ensuite, c’est resté toujours sur cette idée, c’est la vision qu’il a eue et qu’il a travaillée. Ça a mis du temps à arriver, car il a beaucoup bossé dessus, mais tout vient de lui.

« Quand j’ai rejoint Dragonforce, j’étais clairement un guitariste frustré. Ça me faisait chier, je les voyais jouer de la guitare, je me disais : ‘Putain, j’ai envie de jouer de la gratte aussi !’ La basse ne m’intéressait pas. […] Maintenant, je me considère comme un musicien, avec un petit ‘m’ pour pas me la péter. J’ai la chance de pouvoir m’exprimer avec un instrument et c’est ce que j’apprécie. »

Quel titre voulait-il donner à l’album ?

Moloch Barbarian, qui était le titre originel du morceau qui s’appelle maintenant « Barbarian ». Pendant un moment, nous nous sommes dit : « Tiens, c’est peut-être pas mal, c’est un peu énigmatique. » Finalement, en discutant, nous avons conclu que Krushers Of The World, avec le « K », ça faisait vraiment déclaration. C’est fort. Tu n’as pas à tortiller du cul. Là où Moloch Barbarian, c’est bien, c’est arty, mais qu’est-ce que ça veut dire ? Comment on le prononce ? Enfin, les deux étaient bien, et lui avait sa manière de l’interpréter, c’était très intéressant, mais au final, nous avons opté pour Krushers Of The World et c’est mieux comme ça.

La pochette est bourrée de symboles occultes et renvoie largement au morceau « Satanic Anarchy ». Par le passé, il y avait par exemple « Satan Is Real ». Le satanisme et le metal, c’est une vieille histoire, à prendre à divers degrés. Mais pour toi, que représente Satan ?

Je ne crois pas en Dieu, donc je ne crois pas en Satan, mais j’adore l’imagerie. Comme je te disais tout à l’heure – c’est bien, tout se recoupe –, j’ai toujours été du côté des méchants. J’étais fan de Skeletor, pas de Musclor. Ça m’embêtait que les méchants perdent tout le temps. J’adore l’esthétique du mal, alors que je suis quelqu’un de très gentil au demeurant. Il y a quelque chose de fort et de puissant. Quand j’étais ado, j’aimais bien le satanisme en tant que philosophie – prendre l’homme en tant qu’animal avec ses défauts, etc. J’ai fait du spiritisme aussi, j’ai écrit des trucs avec mon sang, et ainsi de suite [rires]. Je ne dis pas qu’il n’y a pas quelque chose, mais je ne crois pas qu’il existe un personnage rouge avec des cornes comme dans Cléo et Chico – il y a un diable avec un gros cul qui s’appelle Le Rouge [rires]. Reste que j’adore l’imagerie. J’ai installé un pentagramme rouge dans mes nouvelles toilettes que j’ai peintes en noir ! C’est quelque chose qui me parle. Ça se rapproche de mes centres d’intérêt : j’aime les films d’horreur, j’adore La Malédiction et La Neuvième Porte, j’ai une fascination pour ça, même si je reste persuadé que ça n’existe pas. J’ai grandi là-dedans. Je ne vais pas dire que j’ai acheté Shout At The Devil avec la pochette originale, quand je l’ai eu, c’était un CD avec quatre photos, mais Mötley Crüe avec des pentagrammes partout, c’était classe aussi !

Entre tous tes groupes, tu switches beaucoup entre guitare et basse, et tu as depuis longtemps cette double casquette. Est-ce que malgré tout, tu arrives à bien départager mentalement ces deux instruments et, par exemple, ne pas te retrouver à essayer de jouer de la basse comme on joue de la guitare ? D’autant que tu joues beaucoup au médiator…

Je ne peux pas parce que les cordes m’en empêchent ! [Rires] Au début, oui. Quand j’ai rejoint Dragonforce, j’étais clairement un guitariste frustré. Ça me faisait chier, je les voyais jouer de la guitare, je me disais : « Putain, j’ai envie de jouer de la gratte aussi ! » La basse ne m’intéressait pas. J’étais interviewé dans des magasines de basse et je faisais des blagues, je disais « ouais, c’est nul ». C’était le genre d’humour que nous avions. Je n’ai jamais trouvé que la basse, c’était nul, mais je ne me prenais pas trop au sérieux parce que je ne me considérais pas comme un bassiste. J’ai appris à jouer du piano au conservatoire et de la guitare dans un mélange de cours particulier et d’autodidacte. J’ai pendant longtemps appréhendé la basse comme un guitariste. Maintenant, j’arrive à jouer certains passages en me servant de mes doigts et j’apprécie l’instrument et ce qu’il peut apporter à un groupe quand tu entends la basse. Quand j’étais dans Dragonforce, ce n’était pas très fort dans le mix, avant d’aller chez Jens, justement, où nous avons pu travailler ça un petit peu – tu vois, tout se recoupe, elle est bien ton interview ! Maintenant, je me considère comme un musicien, avec un petit « m » pour pas me la péter. Je ne suis pas du tout frustré, je suis très content d’être sur scène et en studio avec une basse. Je suis très content d’être sur scène et en studio avec une guitare aussi. J’ai déjà fait du synthé sur scène quand j’étais dans Heavenly. J’ai la chance de pouvoir m’exprimer avec un instrument et c’est ce que j’apprécie. Ça fait interview de fin de carrière, mais je n’ai plus rien à me prouver et à prouver aux autres. Je joue de la gratte quand je suis dans les loges, j’ai la reconnaissance de mes pairs, j’ai eu ma validation comme ça en tant que guitariste, et ça fait super plaisir. Maintenant, c’est un véhicule comme un autre. C’est avec la guitare que je m’exprime le mieux, mais j’adore la basse aussi.

D’ailleurs, quelle est ta vision de la basse, de son rôle, dans un groupe comme Kreator ?

C’est de rajouter des « cojones » à tout ça. Dans les anciens morceaux, c’était Mille qui faisait la basse, ce n’était pas très fort dans le mix et ça suivait un petit peu la fondamentale. Il y a un peu ça, car j’aime bien aussi rester à ma place, ça ne sert à rien d’en faire des tonnes si ce n’est pas nécessaire. L’idée est d’avoir une bonne assise, de lier le tout et, quand il y a la place, de rajouter de la mélodie. Quand nous faisons « Renewal » sur scène, je prends ma cinq-cordes, car ça rajoute du gras. C’est un peu tout ça. La basse est aussi là pour combler un peu les trous.

« Il y a un Big Four dans l’esprit des gens et je pense que nous avons notre place dans ce panthéon des grands noms du thrash. »

Une belle tournée se profile à l’horizon. Vous partez en mars avec Exodus, Carcass et Nails. Comment l’appréhendez-vous ?

Très bien ! Ma guest-list pour Paris est remplie et les gens savent ce qu’ils doivent faire en échange de leur place : m’apporter du vin et du fromage. J’ai fait ça l’année dernière et c’était très bien, tous les groupes étaient contents [rires]. Blague à part, nous sommes en train de discuter de la liste des morceaux. Nous savons lesquels du nouvel album nous allons jouer. J’essaye de voir quels morceaux nous pouvons sortir de l’oubli, histoire de varier les plaisirs. J’ai vu a quoi allait ressembler la scène. Les dernières tournées étaient en co-headline. Là, nous repassons au Zénith en tête d’affiche. C’est cool, ça montre que ça évolue encore. Ce sont de belles dates et jouer avec Carcass, Exodus et Nails, c’est une super affiche. J’ai hâte d’être sur scène. Nous appréhendons ça dans la joie et la bonne humeur.

C’est une belle année thrash qui se profile en 2026. Vous sortez un album, Exodus sort le leur en mars, et Megadeth a sorti le leur presque en même temps que le vôtre. J’ai l’impression d’ailleurs que beaucoup de gens comparent les albums. Y vois-tu une gentille concurrence ?

C’est super bien d’être comparé à Megadeth. Il y a un Big Four dans l’esprit des gens et je pense que nous avons notre place dans ce panthéon des grands noms du thrash, ce serait un Big Five. Je dis ça sans être présomptueux. Je peux me le permettre car le groupe existait bien longtemps avant que je l’intègre. Nous avons fait une tournée avec Anthrax. Je pense que pour les gens ça nous met sur le même pied d’égalité que Megadeth et Anthrax – Slayer un peu moins et Metallica est intouchable. En plus, pour Megadeth, c’est le dernier album, donc c’est une tout autre histoire. La sortie représente plein de choses. Comme je suis un fan du groupe de la première heure, être comparé à eux, c’est toujours bien. Et puis, je suis pote aussi avec [Dave] Mustaine et Dirk [Verbeuren].

Tu évoques le Big Four, mais il y a aussi le Big Teutonic Four, même si j’ai l’impression que c’est un peu mort. Angelripper fait un peu la moue par rapport à ça. Il est un petit peu déçu, notamment de voir le nom Kreator qui était toujours en plus gros sur l’affiche.

Oui. Ce sont des réalités du marché, mais je n’ai jamais entendu autant parler de Sodom, Destruction et Tankard que depuis que je suis dans Kreator [rires]. J’adore ces groupes, je trouve notamment qu’Agent Orange est un excellent album, mais je pense aussi que Kreator a pris une autre dimension. Le Big Teutonic Four existe quand même avec Tankard et Destruction ; nous avons fait un concert comme ça, c’était bien. Ce serait cool de faire une tournée si nous arrivons à concilier tout le monde. En attendant que ça se fasse, ou pas, nous poursuivons notre petit bonhomme de chemin. Comme je le disais, nous avons une place un peu autre dans tout ça, mais au bout du compte, nous sommes tous là avec nos instruments à faire de la musique. Schmier est super cool et il voudrait que ça se passe aussi, mais ce sont leurs histoires entre eux.

Interview réalisée en visio le 4 février 2026 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Nicolas Gricourt.
Photos : Rudy De Doncker (1), Robert Eikelpoth & Nicolas Gricourt (live).

Site officiel de Kreator : www.kreator-terrorzone.de.

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  • Toujours très intéressant et agréable à lire, ce mec. Sympa d’avoir des détails sur la production, aussi.

    Allez hop, on va donc découvrir Kreator aujourd’hui :)

  • Imminence + Ne Obliviscaris @ Salle Pleyel
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