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Interview   

Clawfinger : retour explosif


Si la séparation de Clawfinger en 2013 n’aura pas duré longtemps, puisque la formation suédoise a de nouveau foulé les planches pile un an plus tard, dès août 2014, l’incertitude quant à une nouvelle production discographique aura, en revanche, longtemps demeuré, en dépit de quelques singles isolés parus ici et là. C’est donc dix-neuf ans qui séparent Life Will Kill You et Before We All Die (on remarquera qu’ils ont malgré tout de la suite dans les idées), essentiellement constitué de morceaux composés lors de sessions éparpillées au fil des années sans plan particulier. Et pourtant, Clawfinger reste le Clawfinger qu’on a toujours aimé et n’a étonnamment pas vieilli. Peut-être en partie parce que le monde n’a, lui-même, pas autant changé qu’on l’aurait imaginé ou voulu : « Rien n’a vraiment changé depuis la sortie de notre premier album. La seule différence, peut-être, c’est que tout le monde a accès à toutes les informations. Du coup, on a l’impression qu’il y a plus de merde, mais honnêtement, je pense que la quantité de merde est restée à peu près la même », constate Zak Tell dont les textes sont toujours écrits au vitriol, que ce soit contre un certain président américain ou contre lui-même, l’humour noir en plus.

C’est d’ailleurs avec le frontman que nous nous sommes longuement entretenus pour évoquer ce huitième album, revenant sur ces dernières années, entre adieu avorté, amour retrouvé et navigation à vue sur l’océan mouvementé de l’industrie musicale. L’occasion également d’aborder le cas « Nigger », tube antiraciste que le groupe a choisi d’arrêter de jouer, et de parler des débuts d’un quintet pionnier du rap metal, formé dans un hôpital gériatrique il y a plus de trente-cinq ans…

« Nous ne sommes pas le premier ni le dernier groupe à dire qu’il arrête et qui finalement continue à jouer. Je pense que c’est en grande partie parce que jouer dans un groupe est le truc le plus amusant qu’on puisse faire sans avoir à se déshabiller [petits rires]. »

Radio Metal : En 2013, le groupe avait annoncé sa séparation, déclarant qu’« il est tout simplement temps de mettre fin au groupe et de se consacrer à d’autres projets ». Rétrospectivement, peux-tu en dire plus sur les circonstances qui ont entouré cette décision à l’époque ?

Zak Tell (chant) : La vie [rires]. Nous avons fait notre dernière tournée en tant que groupe qui vivait de la musique fin 2007 – peut-être début 2008. Nous savions qu’après ça, nous n’aurions plus d’argent, ce qui n’a rien d’exceptionnel, mais ça impliquait qu’il fallait que nous trouvions des emplois, ce qui n’a rien d’exceptionnel non plus. D’un autre côté, nous avons eu beaucoup de chance d’avoir pu vivre de la musique pendant dix-huit ans, donc je ne peux pas me plaindre – et je ne me plains pas –, mais ce qui se passe lorsqu’on doit travailler, c’est qu’on est coincé dans une routine de neuf heures à cinq heures, du lundi au vendredi. Tout d’un coup, il reste très peu de temps à consacrer à un groupe.

C’est arrivé à cause d’un certain nombre de raisons. Evidemment, il y a le fait qu’en 2008, tout le monde téléchargeait et n’achetait plus vraiment d’albums, le streaming prenait de l’ampleur. Il faut combiner ça au fait que nous n’étions plus le groupe le plus en vogue sur la planète, que la plupart d’entre nous avions des jeunes enfants, etc. Plusieurs facteurs différents ont joué un rôle. Il y a aussi que nous avions écrit, enregistré et promu en tournée sept albums, donc ça faisait un moment que nous étions comme des cochons d’Inde à courir dans la roue. Je suppose que nous avions un peu perdu la passion de ce que nous faisions. Nous n’avons jamais complètement perdu la passion, mais je pense qu’à l’époque, nous commencions à avoir le sentiment que c’était un boulot. Il y avait donc tout ce que j’ai mentionné, et puis tu as ta famille, tes amis, tes proches, les choses qui se produisent dans ta vie, etc. Pour diverses raisons, nous avons tout simplement cru que nous étions finis. De toute évidence, nous avions tort, et dans les faits, il n’y a eu qu’une année où nous n’avons fait aucun concert.

Nous avons reçu une offre de la part d’un chouette festival qui payait bien, donc nous avons dit : « Allez, on peut faire un concert si on veut. Ça ne dépend que de nous, c’est nous qui décidons. » Mais bien sûr, quand nous avons fait ça, les gens se sont dit : « Ah, mais en fait, Clawfinger ne s’est pas séparé, ils jouent encore. » On nous a donc proposé d’autres festivals l’été suivant. Puis tout d’un coup, Deaf Dumb Blind a eu vingt-cinq ans et quelqu’un a suggéré que nous fassions une tournée pour jouer l’album en intégralité. C’est ce que nous avons fait. Pendant ce temps-là, notre manageur a dit : « Peut-être que vous devriez réessayer d’écrire une chanson, pour voir ce que ça donne. » Nous l’avons fait et ça s’est fait assez facilement. Nous avons alors sorti le single. Nous avons fait d’autres festivals. Quelques années plus tard, nous avons sorti un autre single. Nous avons progressivement retrouvé le rythme et commencé à retomber amoureux du groupe. Avance rapide, nous voici aujourd’hui à sortir un nouvel album. Je n’ai aucune idée comment c’est arrivé, mais c’est arrivé ! [Rires]

Tu as déclaré qu’en 2008, vous vous étiez convaincus que Clawfinger avait fait son temps, mais quel est votre état d’esprit aujourd’hui ? Êtes-vous convaincus du contraire ?

Je ne sais pas ! Nous ne sommes pas le premier ni le dernier groupe à dire qu’il arrête et qui finalement continue à jouer. Plein de groupes font ça, et je pense que c’est en grande partie parce que jouer dans un groupe est le truc le plus amusant qu’on puisse faire sans avoir à se déshabiller [petits rires]. A l’époque, je pensais probablement que c’était la bonne décision. Encore une fois, j’avais tort. Pour moi, ce n’est pas grave. C’est la vie. Ce sont des choses qui arrivent. En tant qu’être humain, on est libre de changer d’avis et de faire ce qu’on se sent de faire. Avons-nous pris une décision trop radicale trop rapidement ? Peut-être. Mais à l’époque, ça semblait être la seule option logique. La vie nous réserve des surprises et des coups durs, et parfois on n’est pas préparé à affronter ce qui se passe autour de soi et on prend des décisions sans vraiment savoir ce qu’on fait.

« Quand tu es dans la roue pour cochon d’Inde – tu sors un album, tu tournes, tu reviens, tu as quelques semaines de repos, tu te remets à la composition –, même si tu essayes de te convaincre que tu t’en fiches et que tu n’y fais pas attention, tu subis toujours une pression, tu la sentiras et ça tue une partie de la créativité. »

Depuis 2017, au fil des années, bien avant l’annonce d’un nouvel album, vous avez sorti quatre singles…

C’était trois singles, non ? Ah, tu comptes « Scum » début juillet 2025, mais à ce moment-là l’album était déjà dans les tuyaux de notre côté. D’ailleurs, le premier, « Save Our Souls », n’est pas inclus dans l’album. La raison est très simple : c’est la chanson que nous avons faite lorsque notre manageur a suggéré d’essayer d’en faire une, et c’était la première que nous écrivions après pas mal d’années. A titre personnel, nous pouvions entendre que nous tâtonnions un peu. Elle ne correspond pas exactement au son habituel de Clawfinger – si tant est que ça existe. Nous estimions qu’elle n’allait pas avec les autres morceaux, que ce soit sur le plan de la production ou musicalement. Alors que lorsque nous avons écrit les deux autres singles sortis plus tard, nous étions revenus à notre manière de faire et nous étions plus à l’aise. Ceux-ci vont bien avec les autres morceaux de l’album, il n’y a même pas à y réfléchir. Bien sûr, tout ça, c’est dans notre tête, mais il faut que nous écoutions ce que nous disent notre tête et notre cœur. C’est donc pour cette raison que nous avons fait le choix de ne pas inclure cette chanson dans l’album. Nous avons discuté de potentiellement la réenregistrer en partie pour qu’elle aille avec le reste, mais nous avons fini par dire : « Ah merde, laissons-la ici, entre deux albums. » Bref, quelle était la question ?

A quoi ont ressemblé ces toutes premières sessions d’écriture ?

Pour « Save Our Souls », il s’agissait surtout de voir si nous appréciions toujours le fait d’écrire des chansons et la compagnie des uns et des autres, et si nous avions même encore des chansons en nous. C’était intéressant. Notre manageur avait pris un appartement dans un hôtel, parce qu’il est venu faire une réunion avec nous. Nous avons passé le vendredi soir et la journée de samedi à écrire cette chanson. C’était différent et un peu maladroit, mais nous avons assez vite réalisé que nous nous appréciions encore et que nous savions encore écrire une chanson. Mais comme je l’ai dit, celle-ci était la première tentative. Nous avions continué à faire des festivals et nous jouions encore de temps en temps, mais ça faisait peut-être cinq ans que nous n’avions rien composé. Mais en résumé, ça faisait du bien et nous nous amusions encore. Ça a déclenché ce qui allait se produire bien plus tard, notamment un nouvel album. Bien sûr, nous ne le savions pas à ce moment-là, mais c’est ce qui nous a remis sur les rails.

A quel moment est venu le déclic où vous vous êtes mis en mode album, où vous vous êtes dit que vous alliez réunir ces chansons dans un même recueil ?

Nous nous sommes lentement remis à écrire des morceaux. C’est un processus très lent, car nous vivons tous à des endroits très différents, loin les uns des autres. Notre claviériste est à dix heures de route plus au nord en Suède. Notre guitariste est à dix heures de route au sud de la Norvège. Notre batteur vit à deux heures de route dans une autre ville. Il n’y a que moi et le bassiste qui vivons ici à Stockholm. Ça prend du temps. Nous procédons majoritairement via du partage de fichier, en nous échangeant des idées. Nous nous sommes remis à écrire des chansons vers 2020 ou 2021, et en 2023, nous avions six ou sept morceaux, mais nous ne pensions pas en termes d’album. Nous composions des chansons comme ça, sans raison particulière [petits rires]. Il n’y avait aucun plan. Nous avons parlé de peut-être sortir un EP, mais rien ne s’est concrétisé.

Nous avons fait une réunion Zoom avec notre manageur, je crois que c’était début 2023. Il était là : « Les gars, je sais que vous avez six ou sept chansons. Peut-être que vous pourriez en écrire trois de plus et même sortir un album avant qu’on meure tous. » Ça nous a fait rire, car nous vieillissons, nous allons tous finir par mourir, personne ne va vivre éternellement, et nous savions que nous n’avions pas sorti d’album depuis une éternité. Nous nous sommes dit : « ‘Before we all die’ ? Ça pourrait être le nom de l’album ! » J’ai regardé les chansons que j’avais et nombre d’entre elles parlent du fait qu’on maltraite notre planète, qu’on se maltraite les uns les autres et qu’on est vraiment nuls en tant qu’êtres humains. Du coup, ça collait bien avec les textes. Autour de ces paroles et du titre, j’ai imaginé la Terre avec une mèche de bombe et une chaîne qui y est attachée, car qu’on le veuille ou non, on est coincés sur cette seule planète où on sait qu’on peut vivre et on est en train de la saccager, si bien qu’elle finira par exploser. C’est donc en partie une blague, à cause de ce que notre manager a dit et du fait que nous vieillissons, et c’est en partie en lien avec les paroles de l’album.

« Maintenant, tout le monde a un avis sur tout et tout le monde est paranoïaque et a peur de dire ce qu’il pense parce qu’il a peur de cette nouvelle culture mondiale. Tout le monde est juste plus paranoïaque et plus taré ! »

Bref, ce n’est que vers le milieu de l’année 2023 que nous avons commencé à envisager un album. Et même là, c’était très incertain. Nous n’avions pas de plan précis. Nous nous disions juste : « Essayons d’écrire des chansons. Si ça marche, tant mieux. Sinon, tant pis. » Et ça a marché. La dernière chanson que nous avons écrite était « Before We All Die » à l’été 2025. D’une certaine façon, c’est la seule qui a été littéralement écrite pour l’album et est liée à celui-ci à cause de son titre. Toutes les autres, c’est juste un tas de morceaux de Clawfinger qui, initialement, n’étaient pas censés figurer sur un album. Ça ne change rien pour nous, car nous n’avons jamais été un groupe à concept. Nos chansons n’ont jamais été liées par des thèmes. Donc, le fait que certaines aient quatre ou deux ans n’a pas vraiment d’importance. Ça reste du Clawfinger et nous avons toujours fonctionné comme ça. Franchement, je ne sais même plus ce qu’est un album de nos jours. Je vois que tu en achètes encore, mais ce n’est plus le cas de tout le monde. Le format a perdu de son attrait pour beaucoup. J’adore les albums, mais ce n’est plus vraiment comme ça que la musique sort, et c’est bien dommage.

Tu as parlé du fait que vous ne vivez plus de Clawfinger, que vous avez d’autres emplois. Est-ce que ça libère d’une certaine pression et permet de faire ça plus par plaisir que par obligation ?

La réponse est clairement oui. C’est devenu un passe-temps très luxueux, ce qui nous permet de nous éclater et de faire semblant d’être des rock stars de temps en temps. En prime, ça nous permet de gagner de l’argent à côté. A bien des égards, ça facilite grandement les choses. Je pense aussi que ce qui facilite les choses, c’est le fait que nous sommes maintenant plus vieux, nous sommes plus détendus dans ce que nous faisons, nous ne nous prenons plus autant la tête et nous nous soucions moins de ce que pensent les autres. C’est très libérateur. C’est en partie une question d’âge et dû au fait que nous faisons ça depuis tant d’années que nous savons ce que nous aimons et ce que nous n’aimons pas. C’est plus difficile de partir sur de grosses tournées, mais de toute façon, je ne crois pas que nous soyons un groupe qui tournerait beaucoup. Nous avons dépassé ce stade. Je ne pense pas que ce soit à l’ordre du jour pour nous. Ne jamais dire jamais, mais je ne pense pas que nous ayons encore envie de partir en tournée pendant huit semaines. Et pour être honnête, je ne suis même pas sûr de pouvoir assurer une telle tournée. Nous avons tous entre cinquante-quatre ans et soixante-cinq ans. Nous ne sommes pas à un niveau qui nous permet de séjourner dans des hôtels de luxe et de prendre l’hélicoptère pour aller jouer comme Metallica. Si nous partons en tournée, ça veut dire vivre dans le bus, se poser dans des loges merdiques, manger de la mauvaise nourriture et boire trop de bière. C’est super amusant, mais ce n’est pas très sain [rires].

Nous avons parlé du fait que l’écriture des chansons figurant sur cet album s’est étalée sur plusieurs années, avec des sessions ponctuelles : penses-tu que ce soit bénéfique plutôt que de consacrer une période spécifique à l’écriture et à l’enregistrement d’un album entier en une seule fois ?

En tant que groupe, quand tu es dans la roue pour cochon d’Inde – tu sors un album, tu tournes, tu reviens, tu as quelques semaines de repos, tu te remets à la composition –, que ça te plaise ou non, ça te met davantage sous pression, car tu as signé un contrat, tout le monde attend un nouvel album, et que ça sonne d’une certaine manière. Bien sûr qu’il y a une pression. Même si tu essayes de te convaincre que tu t’en fiches et que tu n’y fais pas attention, tu subis toujours une pression, tu la sentiras et ça tue une partie de la créativité, c’est clair. Faire ça simplement le soir ou le week-end, en s’envoyant des fichiers et en jouant avec les idées jusqu’à trouver quelque chose de bien, est en fait une très bonne façon de procéder. De toute façon, Nous n’avons jamais été un groupe de répétition. Nous n’avons jamais composé de chansons en salle de répétition. Nous avons toujours travaillé par bribes, en programmant des riffs de batterie, un riff de guitare par-ci, quelques lignes mélodiques par-là. Nous avons toujours eu une approche assez bizarre. Enfin, je ne sais pas si c’est bizarre, mais c’est très différent de la méthode classique : « On se met en rond dans une pièce avec le son à fond et on joue des trucs. » Nous n’avons jamais fait comme ça. Du coup, procéder par partage de fichiers n’est pas si différent de ce que nous faisions avant, sauf qu’avant nous étions dans la même pièce, mais nous nous échangions toujours des bribes de morceaux. Ce n’était pas de l’improvisation debout. Je ne sais pas ce qui est normal ou pas de nos jours. Pour nous, ça a toujours été notre façon de faire.

« Dès le début, je savais que si je devais intégrer un groupe et que si nous réussissions, je voulais essayer de dire quelque chose qui me semble important. Tous les groupes sont libres de faire exactement ce qu’ils veulent. Je ne porte pas de jugement. Si Mötley Crüe a envie de faire la fête, qu’ils le fassent. C’est cool. Tant mieux pour eux. Personnellement, je ne veux pas être ce genre de groupe. »

C’est un album qui sort dix-neuf ans après le précédent, mais à l’écoute, on a l’impression que le temps n’a pas passé. C’est du Clawfinger pur jus.

Je suis d’accord avec toi. Je ne sais pas pourquoi ni comment c’est arrivé. La seule théorie que j’ai est qu’en dehors de cette année que j’ai mentionnée plus tôt, nous n’avons jamais complètement arrêté de jouer. Nous avons donc toujours maintenu un élan et continué à nous voir et à faire des gros concerts, des petits concerts, des festivals. Pas autant qu’avant, mais il y avait encore de l’activité live. Que ça te plaise ou non, quand tu as fait quelque chose pendant vingt ans et que tu as sorti sept albums, tu as créé des modèles et des manières de faire les choses. Le groupe occupe une place tellement importante dans ta vie que, peu importe ce que tu fais le reste du temps, tu es lié à ce groupe dont tu fais partie. Ça ne disparaîtra jamais vraiment et on ne peut pas te le retirer – on ne peut pas nous le retirer. C’est la seule théorie que j’ai pour expliquer pourquoi ça sonne comme si ça avait pu être sorti deux ou trois ans après l’album précédent. Nous avons notre manière de faire et nous sonnons comme nous sonnons parce que nous sommes les idiots que nous sommes. Je comprends que certaines personnes pouvaient se dire : « Ils vont sonner fatigués », « Ils vont sonner comme des has been » ou « Ça sonnera comme de vieilles chansons qu’ils auraient réécrites ». Je suppose qu’il y a des gens qui le voient ainsi, mais encore une fois, nous faisons ce que nous faisons, ça a toujours été comme ça et nous prenons toujours beaucoup de plaisir. C’est probablement la raison numéro une : nous nous éclatons à faire cette musique. Oui, nous sommes lents, mais nous adorons ça.

D’un autre côté, un communiqué de presse indiquait que la chanson « ‘Big Brother’ fait le lien entre la férocité classique de Use Your Brain et une sonorité moderne plus sombre et oppressante ». Selon toi, qu’est-ce qui a changé dans l’approche musicale du groupe depuis Deaf Dumb Blind et Use Your Brain ?

Je ne suis pas sûr que grand-chose ait changé, pour être honnête. Comme je le disais à l’instant, nous faisons ça depuis longtemps, nous avons sorti pas mal d’albums, nous avons notre façon de faire avec laquelle nous sommes à l’aise. Nous avons toujours été un groupe curieux. Nous avons toujours aimé ne pas prendre la voie la plus évidente. Nous avons toujours aimé essayer de nouvelles idées, que ce soit le son d’un synthé ou d’une guitare, ou dans ma manière d’aborder le chant. Cela étant dit, nous avons quand même une base qui est Clawfinger, indépendamment de ce que nous faisons. Même si nous décidons d’utiliser un rythme boom bap hip-hop, quoi qu’il arrive, à un moment donné, ça se transformera en Clawfinger. C’est l’un des avantages quand on a fait quelque chose pendant si longtemps. C’est bien. Nous sommes le AC/DC du rap metal – ou du crossover, peu importe comment on veut appeler ça [rires]. C’est ce qui, généralement, arrive aux groupes qui existent depuis longtemps, ils ont leur propre son. La réponse courte est : je ne crois pas qu’il y ait eu beaucoup de changement. Enfin, évidemment, nous sommes plus détendus, car nous sommes plus vieux et ce n’est pas hyper sérieux. Ce n’est pas sorcier, c’est juste du rock n’ roll. Au bout du compte, nous sommes juste une bande de gars qui s’apprécient, qui aiment écrire des chansons, partir jouer, boire des bières après les concerts, etc. Nous avons la chance de nous entendre encore et de passer des bons moments ensemble.

Votre précédent album s’intitulait Life Will Kill You, le nouvel album s’intitule Before We All Die. Il semble y avoir une continuité dans le « concept ».

Oui ! Pour être honnête, en tout cas pour ma part, je n’y ai pas pensé sur coup. C’est une étrange coïncidence. C’est drôle car sur l’artwork de Before We All Die, si tu regardes dans le coin en bas à droite, ce qui ressemble à un autocollant « Parental Advisory », c’est en fait la pochette de notre album précédent, qui apparaît donc sur la pochette du nouvel album [rires]. J’aurais aimé pouvoir dire que tout ça était réfléchi, mais ce n’est vraiment qu’une coïncidence. Nous trouvions juste que Before We All Die était un titre amusant et il s’avère qu’il va bien avec Life Will Kill You. Je ne sais pas comment le prochain album s’appellera, si nous en faisons un. Peut-être Now We’re All Dead. Nous le sortirons après notre mort et tout l’argent ira à nos enfants [rires].

« Donald Trump a le droit de dire des tas de conneries, de faire des tas de trucs stupides et de s’en tirer sans problème. Tandis que dès que nous écrivons une chanson sur lui, les gens disent : ‘Oh, vous ne pouvez pas dire ça. Vous êtes violents.’ Oui. Il le mérite ! Qu’il aille se faire foutre ! Il n’a pas plus le droit de dire ce qu’il dit que n’importe qui d’autre. »

Tu as raconté l’histoire du titre de l’album, comme quoi c’est votre manageur qui vous a demandé si vous pouviez sortir « un album avant qu’on meure tous ». Maintenant que tu es au milieu de ta cinquantaine, ressens-tu une urgence dans la vie ?

J’ai de plus en plus l’impression que je pourrais faire certaines choses pour la dernière fois. Je veux dire, je ne suis pas encore si vieux que ça, mais mon corps me dit clairement que je n’ai plus vingt-cinq ans. Ça fait une différence. Tu tiens moins les choses pour acquises et tu essayes d’apprécier un peu plus ce qui se passe quand ça se passe – en tout cas, ce qui se passe de bien. Donc oui, il y a peut-être un léger sentiment d’urgence, mais c’est aussi mélangé à une approche beaucoup plus détendue, car, encore une fois, ce n’est pas hyper sérieux. C’est juste l’album de gars qui, il se trouve, jouent encore. Ça n’a pas une grande importance pour quoi que ce soit. Enfin, pour nous, ça en a une, bien sûr, et nous en sommes fiers, et ainsi de suite, mais quand on prend du recul, ce n’est pas si important.

A titre personnel, qu’aimerais-tu faire avant de mourir ?

Hormis l’évidence, c’est-à-dire vivre dans un monde où les gens sont moins prompts à juger, où chacun a de quoi se nourrir, où on vit tous en paix et où on se respecte les uns les autres, quelles que soient nos façons de penser, je voudrais juste profiter à fond de cet album, jouer dans de chouettes festivals, traîner avec les gars, boire de la bière, profiter des vacances avec ma famille, etc. Des trucs bêtement ordinaires. Je n’ai pas de grands mots de sagesse à offrir. J’aimerais juste qu’on soit tous plus gentils les uns envers les autres. Ça en dit long, et en même temps, ça ne dit rien du tout. Le monde est dans un état assez triste. À vrai dire, il l’est depuis des lustres. Rien n’a vraiment changé depuis la sortie de notre premier album. La seule différence, peut-être, c’est que tout le monde a accès à toutes les informations. Du coup, on a l’impression qu’il y a plus de merde, mais honnêtement, je pense que la quantité de merde est restée à peu près la même. C’est juste que maintenant, tout le monde a un avis sur tout et tout le monde est paranoïaque et a peur de dire ce qu’il pense parce qu’il a peur de cette nouvelle culture mondiale. Tout le monde est juste plus paranoïaque et plus taré !

Tu disais devenir plus détendu avec l’âge, mais tu ne deviens pas plus apaisé…

En un sens, je suis plus apaisé, et en un autre sens, il y a toujours autant de raisons d’être en colère et énervé qu’avant. Et puis, au final, je suis dans un groupe agressif qui joue de la musique heavy, donc évidemment, la majorité de ce que nous jouons et écrivons aura une tonalité agressive et parlera de sujets légèrement plus sérieux, la plupart du temps. Je viens aussi de ce genre de background. J’ai grandi en adorant la vieille musique contestataire et le punk. J’ai toujours aimé les groupes qui essayaient de dire quelque chose. Donc, dès le début, je savais que si je devais intégrer un groupe et que si nous réussissions, je voulais essayer de dire quelque chose qui me semble important. Pas forcément parce que j’ai toutes les réponses, car ce n’est pas du tout le cas, mais parce que ça me tient à cœur et que je trouve que c’est important d’essayer de faire bouger les choses, ne serait-ce qu’en dénonçant ce qu’on estime être inadmissible. Tous les groupes sont libres de faire exactement ce qu’ils veulent. Je ne porte pas de jugement. Si Mötley Crüe a envie de faire la fête, qu’ils le fassent. C’est cool. Tant mieux pour eux. Personnellement, je ne veux pas être ce genre de groupe.

Tes textes sont parfois très violents, comme dans « Tear You Down » et « Scum », où tu t’adresses directement à Donald Trump, allant même jusqu’à l’insulter. Est-ce une façon pour toi de te défouler ou est-ce avant tout une volonté de refléter, à travers ta propre violence, la violence de la société actuelle et du monde politique ?

Je pense que c’est un peu de tout. Evidemment, l’homme orange n’est qu’un symbole de la corruption morale et de la perversion les plus totales. Malheureusement, il n’est pas le seul, mais nous l’utilisons comme représentation. J’imagine que, d’une certaine manière, c’est peut-être même un choix trop évident, mais pour le moment, en ce qui nous concerne, c’est le plus gros connard qui soit. Ce n’est même pas un putain de politicien, bon sang ! C’est un homme d’affaires – un homme d’affaires raté qui a hérité de sa fortune. Il n’a aucune morale. C’est un putain d’opportuniste. Il se fiche royalement des gens. Il incarne tout ce qui ne va pas. Pourtant, on l’autorise à dire des choses tellement absurdes et tellement stupides, alors pourquoi diable n’aurions-nous pas le droit de dire que nous le trouvons complètement idiot ? Il a le droit de dire des tas de conneries, de faire des tas de trucs stupides et de s’en tirer sans problème. Tandis que dès que nous écrivons une chanson sur lui, les gens disent [voix pleurnicharde] : « Oh, vous ne pouvez pas dire ça. Vous êtes violents. » Oui. Il le mérite ! Qu’il aille se faire foutre ! Il n’a pas plus le droit de dire ce qu’il dit que n’importe qui d’autre. Ça soulage de pouvoir dire ça dans une chanson. Oui, c’est violent, et techniquement, je ne suis pas quelqu’un de très violent – j’ai même refusé de faire mon service militaire car je ne croyais pas aux armes –, mais parfois, l’amour et la patience s’épuisent. Cette chanson est un parfait exemple où j’étais à court de patience et d’amour, et où je dis « va te faire foutre », tout simplement [petits rires].

« Au risque de paraître vieux jeu, j’ai l’impression qu’il y a aujourd’hui un manque de respect différent de celui que j’ai connu dans ma jeunesse. Je ne sais pas si c’est forcément négatif, mais c’est compliqué quand les jeunes sont totalement déresponsabilisés et qu’ils semblent se désintéresser de tout. C’est très frustrant et épuisant. »

Tu as écrit « Scum » au début du second mandat de Trump, or un an plus tard, celui-ci se révèle encore plus extrême que son premier mandat, notamment sur la scène internationale.

[Soupir d’exaspération] Oui, et crois-moi, ça va empirer. Car je pense qu’au bout du compte, il veut juste qu’on se souvienne de lui et je pense qu’il se soucie peu de ce pour quoi on se souviendra de lui. Je pense qu’il est à ce point mégalomane. Il est à ce point malade dans sa tête. Car il ne fait pas ça pour les bonnes raisons. Il s’en fiche royalement. Mais je suis d’accord avec toi. La situation se dégrade de plus en plus et devient de plus en plus malsaine, et il suffit de regarder les célébrités et les musiciens américains pour constater les réactions : les gens en ont vraiment marre. Mais l’Amérique est immense, et beaucoup de gens moins fortunés le croient sur parole et pensent qu’il va vraiment faire quelque chose pour eux. Il ne fera rien. J’aimerais me tromper, mais malheureusement, je suis presque certain d’avoir raison.

D’autres chansons utilisent le « nous », incluant ainsi l’auditeur, et pourtant tu ne fais toujours pas preuve de douceur. Tes paroles, au-delà d’offrir espoir et solutions, visent-elles à secouer les gens, à les éveiller, à les forcer à se regarder en face, à affronter la vérité ?

Est-ce qu’il y a beaucoup de « nous » ? Peut-être. Je n’y ai pas pensé. Il faut que je vérifie dans mes textes ! [Rires] « Nous », c’est autant pour parler de nous dans le groupe que des gens. Mais je suppose que la réponse évidente est qu’on est un « nous ». On est tous coincés ici ensemble sur cette planète le temps de notre vie, mais on ne se traite pas comme un « nous ». Il faut qu’on devienne davantage un « nous » si on veut survivre sur cette planète. Ça sonne comme une réponse cliché. Cela dit, le fait de se regarder en face et d’affronter la vérité, ça a toujours été un thème et une approche récurrentes dans toutes nos chansons et tous nos albums. Et ça dépend de chaque chanson, certaines utilisent le « je », d’autres le « nous ». J’aimerais pouvoir dire que c’est parce que je suis un parolier de génie, mais je crois que c’est juste une coïncidence, et que c’est simplement ma façon d’écrire. Je ne me suis pas posé la question : « Comment vais-je impliquer les auditeurs ? Si j’écris comme ça, les gens se diront : ‘Ah, ça pourrait être moi !’ » Je pense que ça vient naturellement parce que mon cerveau est câblé comme ça, et à cause de la musique que j’ai adorée en grandissant. Tu vas me faire réfléchir et voir mes paroles d’un œil complètement différent maintenant ! Mais encore une fois, ça va bien avec le thème du titre de l’album et ce dont parlent une grande partie des chansons, car elles parlent toutes de nous et de ce que nous tous faisons et ne faisons pas pour améliorer les choses. On galère tous à essayer de comprendre ce que c’est que cette putain de vie. Moi aussi, j’ai des bons et des mauvais jours, comme tout le monde. Certains jours, je ne me soucie de rien, je suis juste content, je sors avec des potes, on boit des bières, on va à des concerts, etc. D’autres jours, je reste assis là à me demander quel est le sens de tout ça. Autant que je sache, je ne suis ni paranoïaque, ni désillusionné, ni bizarre, rien de tout ça, mais j’ai un cerveau qui fonctionne encore pas trop mal. En conséquence je pense à des choses [rires].

Il y a une chanson intitulée « You Call Yourself A Teacher? » Penses-tu que le cœur du problème par rapport au monde actuel, sa racine, réside là : dans l’éducation ?

Peut-être, mais pas forcément qu’à l’école. Je veux dire qu’éducation est un mot assez vaste. L’éducation, ça peut être s’instruire dans tous les domaines, dans tous les aspects de la vie, en acquérant tous les types de connaissances possibles. En fait, cette chanson en particulier a été écrite à propos d’un incident précis. Bien que les sentiments qu’elle aborde et le sujet soient assez vastes et puissent s’appliquer à bien des choses, pour moi, personnellement, tout a commencé avec une jeune personne en particulier. C’est une histoire qui m’appartient et je n’ai pas besoin de la partager, pour protéger l’innocent et le coupable [rires]. Au risque de paraître vieux jeu, j’ai l’impression qu’il y a aujourd’hui un manque de respect différent de celui que j’ai connu dans ma jeunesse. Je ne sais pas si c’est forcément négatif, mais c’est difficile de ne recevoir aucun respect en tant qu’être humain. En même temps, c’est le problème avec les enfants et les jeunes : ils n’ont pas encore appris les conséquences de leurs actes. Ce sont des choses qu’on apprend en grandissant : on a des responsabilités et nos actions ont des conséquences. L’éducation, bien sûr, fait partie de l’enseignement de ces notions, mais c’est compliqué quand ils sont totalement déresponsabilisés et qu’ils semblent se désintéresser de tout. C’est très frustrant et épuisant. Je suppose que c’est le thème principal de ces paroles. Quand on a l’impression d’être impuissant et que rien de ce qu’on dit ne les atteint, que faire, bordel ?

« Peu importe qui on est, riche ou pauvre, si on réussit ou si on est au chômage, on a tous des problèmes à gérer, parfois ça tourne mal, parfois les choses ne se passent pas comme prévu. Alors arrête de faire comme si ta vie était parfaite. Ça m’agace [rires]. »

Tu utilises aussi beaucoup d’humour noir dans tes textes : penses-tu que l’humour soit un bon moyen de transmettre des idées ?

C’est drôle, car ça a toujours fait partie de nous, mais je pense qu’avec les premiers albums, c’était une autre époque. Nous étions jeunes et nous pensions devoir être sérieux, donc une grande partie de notre humour noir n’apparaissait pas dans la musique, mais il était toujours présent au sein du groupe, en privé et en coulisse. Au fil des années, il a fini par se glisser dans tout ce que nous faisons. Je pense qu’avant, nous nous disions que nous n’avions pas le droit de montrer notre humour sur album, mais de nos jours, nous nous en fichons, parce que ça fait si longtemps que nous faisons ça, nous sommes à l’aise avec ce que nous faisons, nous savons que des gens vont nous détester quoi qu’il arrive, peu importe ce que nous faisons, certains vont nous trouver nuls, d’autres penseront ci et ça. Ce n’est pas vraiment notre problème, c’est le leur. Et c’est vraiment libérateur d’atteindre ce stade où l’on se dit simplement : « Ok, vous pensez ça ? Super. Très bien. Tant mieux pour vous. On s’en fiche. On va continuer à faire ce qu’on fait. » L’humour est aussi un moyen de faire face, car si on reste dur et sombre, sans humour, ça peut devenir très autodestructeur à la longue. C’est donc une façon d’alléger un peu l’atmosphère. Ce n’est pas du genre : « Tiens, sur cette chanson, on va mettre un peu plus d’humour noir. » C’est juste comme ça. Encore une fois, ce n’est pas planifié. C’est tout simplement ce que nous sommes, et nous le laissons s’exprimer davantage avec l’âge.

« A Perfect Day », en plein milieu de l’album, commence dans une atmosphère très détendue et ensoleillée, et on se dit que c’est notre moment de repos, mais ensuite tout devient progressivement dur et sombre… C’est assez vicieux !

Evidemment, il fallait que nous gâchions tout à la fin. Nous ne pouvions pas la laisser simplement être une chanson joyeuse. C’est un peu les deux aspects des choses. Il y a le côté : « Ma vie est parfaite et je poste des images parfaites sur Instagram. Je suis si heureux et j’ai tellement réussi dans ma vie », et puis il y a l’opposé. Je suppose que la réalité est quelque part entre les deux et que ça oscille un peu. Parfois, j’en ai marre de ces gens qui ont l’air si parfaits et heureux, parce que la vie ne fonctionne pas comme ça. Peu importe qui on est, riche ou pauvre, si on réussit ou si on est au chômage, on a tous des problèmes à gérer, parfois ça tourne mal, parfois les choses ne se passent pas comme prévu. Alors arrête de faire comme si ta vie était parfaite. Ça m’agace [rires]. Cela dit, ça a commencé comme une chanson relax, sans la partie finale, mais plus je l’écoutais pendant que j’écrivais les paroles et j’enregistrais, plus je me disais : « C’est ennuyeux, il ne se passe rien ! » Alors j’ai eu l’idée : « Et si on bousillait tout petit à petit à la fin pour que ça devienne moche ? » Je ne savais pas très bien comment faire, car je ne suis pas très bon avec mon home studio, mais j’ai fait une démo grossière et je l’ai envoyée à notre claviériste, et lui l’a fait comme il faut, car c’est le spécialiste des gadgets. Il vit dans son home studio. Pour moi, c’est juste un endroit où je peux enregistrer ma voix, mais pour lui, c’est tout son univers.

Deux chansons semblent plus personnelles, « A Fucking Disgrace » et « Ball & Chains ». Tu y es dur avec toi-même. Que signifient tous ces doutes et cette insatisfaction envers toi-même que tu exprimes ?

Oui. Je suis dur avec moi-même. C’est le classique « on est son propre pire critique ». Je pense que c’est très humain. Les paroles de « A Fucking Disgrace » ont en fait été écrites il y a un bon moment. Je crois que c’était pendant la pandémie, dont on se souvient tous, même si on préférerait l’oublier, parce qu’elle a plongé beaucoup de gens dans la dépression et nous a fait beaucoup de mal. Ces paroles se sont écrites presque toutes seules. De toute évidence, je n’étais pas au mieux de ma forme à ce moment-là. J’étais peut-être en confinement, je ne sais pas. Honnêtement, je ne me souviens plus très bien, parce que je ne me souviens pas de grand-chose de la pandémie, on essaie juste de l’effacer de notre mémoire. C’est comme deux années perdues.

« Même si notre message dans ‘Nigger’ est honnête et sincère, même s’il est antiraciste, il y a toujours ce refrain où des hommes à la peau rose crient le mot ‘nègre’, et c’est de plus en plus difficile à faire passer de nos jours. Ce n’est peut-être plus la bonne approche. »

En fait, au départ, cette chanson était encore plus bluesy qu’elle ne l’est maintenant. Je venais d’acheter un ordinateur portable et le logiciel Logic. C’était d’ailleurs la première chanson que j’ai composée seul, sans personne de Clawfinger. Ensuite, curieux de savoir ce que Bård [Torstensen] en penserait, je lui ai envoyé le morceau en lui demandant : « Pourrais-tu me dire ce que tu penses de cette chanson ? » Sa première question a été : « C’est une chanson de Zak ou de Clawfinger ? » J’ai réfléchi un instant et je me suis dit : « Y a-t-il une différence ? Non, pas vraiment, car Clawfinger fait tellement partie de moi et a toujours consisté à exprimer nos sentiments et nos pensées de différentes manières. Donc, il n’y a pas vraiment de différence. » La seule chose qui différait un peu, c’était que la musique était moins agressive. Alors Bård s’est mis à la réécrire. Je crois que cette chanson a connu trois ou quatre phases et versions différentes avant de devenir ce qu’elle est aujourd’hui. Mais oui, je suis dur avec moi-même. Je suis rarement satisfait de ce que je fais. Je pense toujours que je peux faire mieux. Enfin, je me débrouille dans la vie, je peux fonctionner comme un être humain normal, du moins autant que je sache, mais j’ai parfois du mal avec ça. Encore une fois, je pense que c’est très courant, et je crois que beaucoup de gens sont comme ça. Ça ne m’est pas spécifique, si ce n’est que mes pensées et mon cerveau sont liés à ce que je vis, mais au-delà de ça, c’est universel.

A un moment donné, tu te poses la question : « Suis-je fou de penser que je pourrais aller à contre-courant ? » As-tu l’impression d’avoir toujours été à contre-courant ?

Pas vraiment. Ces paroles, en particulier, parlent surtout de ma tentative de comprendre ma place sur cette putain de planète, le sens de ma vie, ce que j’ai fait et ce que je n’ai pas fait, et pourquoi je suis devenu ce que je suis. Donc, il ne s’agit pas vraiment d’une vision d’ensemble, mais plutôt du fait que j’essaye de trouver ma place tout en n’en ayant pas vraiment envie [rires]. C’est un drôle d’équilibre. Nous n’avons jamais cherché à aller à contre-courant juste pour le plaisir, mais nous avons toujours aimé essayer de faire quelque chose que nous n’avons jamais entendu ou fait auparavant. Nous avons décidé très tôt que si un morceau ressemble trop à une chanson déjà entendue, nous la supprimons et nous recommençons. De la même manière que nous avons décidé de ne pas inclure de solos de guitare traditionnels, parce que ça a déjà été trop fait. De la même manière qu’à une époque, nous avions décidé de ne pas jouer de la musique basée sur le blues, car beaucoup trop de groupes l’avaient déjà fait trop de fois. Ce sont des choses que nous nous sommes dites en 1992-1993. Aujourd’hui, nous nous en fichons un peu, car nous avons compris que quoi que nous fassions, ça finira toujours par être du Clawfinger, d’une manière ou d’une autre. Alors maintenant, nous nous autorisons à avoir une guitare bluesy. Ça n’a pas d’importance, car ça ne deviendra pas un morceau de blues traditionnel de toute façon : nous ne sommes pas câblés pour ça, ce n’est pas notre manière de composer. C’est même assez rafraîchissant de pouvoir désormais faire des choses que nous nous interdisions en 1993.

Vous avez pris la décision de ne plus jouer la chanson « Nigger » par respect pour « le fait que les temps ont changé » et « le monde tel qu’il est aujourd’hui ». Pourtant, cette chanson est une déclaration antiraciste. Est-on devenus si superficiels qu’on ne comprend pas que vous utilisez ce mot pour le dénoncer ? Vous l’affirmez pourtant haut et fort dans la chanson : « C’est un mot péjoratif, inventé par l’homme blanc. »

Il est clair que les temps ont changé depuis que nous l’avons écrite. Franchement, ce n’était sans doute pas à nous d’être les porteurs de ce message. C’était une autre époque. Au départ, c’était un single sorti uniquement en Suède, car nous n’avions même pas de contrat en Europe. Puis nous avons percé en Europe et, d’un coup, ça a pris une ampleur considérable. Cette chanson n’a jamais vraiment été un problème pour nous. Elle a surtout suscité des discussions intéressantes et a été appréciée par la plupart des gens. Ceux qui ne l’ont pas aimée sont ceux qui la considéraient comme une chanson raciste et qui pensaient qu’elle leur était destinée, avant de réaliser : « Merde, c’est un groupe antiraciste. Qu’ils aillent se faire foutre ! » C’est un mot lourd de sens. Ça l’a toujours été. C’était déjà le cas en 1993. J’ai écrit ces paroles quand j’avais environ vingt et un ans. Je ne me rendais pas compte de la portée de ce message. Je n’avais pas non plus réfléchi au fait que certaines personnes pourraient être offensées. Je suis donc vraiment content que nous l’ayons écrit à l’époque, sans tous ces filtres, mais aujourd’hui, avec cette nouvelle prise de conscience et tout ce qui se passe, ça me semble être la chose la plus respectueuse à faire.

« J’ai toujours dit que, jeune, tout le monde devrait travailler avec des personnes âgées, être en contact avec elles, interagir d’une manière ou d’une autre avec les plus vieilles générations, car on a beaucoup à apprendre d’elles. »

Surtout de nos jours, où les gens n’ont aucune idée du contexte, où leur capacité d’attention est nulle, où TikTok a tout bousillé, où tout se résume à des clips de dix secondes et où personne ne prend la peine de se renseigner et d’étudier le sujet, ça rend la chose très dangereuse. En 1993, nous nous informions aux infos à la télé ou dans les journaux. Il n’y avait pas de téléphones portables. Nous étions patients, nous étudiions les choses et nous prenions le temps d’essayer de comprendre. Les gens ne le font plus. Pour moi, c’est l’une des raisons pour lesquelles c’est plus dangereux aujourd’hui. Je comprends parfaitement que ceux qui ont vécu ce genre d’insulte raciste n’ont peut-être pas envie d’entendre ça de la part d’un gars à la peau rose en Scandinavie. Pour le dire simplement, ça a mal vieilli. Même si notre message est honnête et sincère, même s’il est antiraciste, il y a toujours ce refrain où des hommes à la peau rose crient le mot « nègre », et c’est de plus en plus difficile à faire passer de nos jours. Et c’est sans doute justifié. C’est un sujet bien plus important qu’une chanson rock de trois minutes et demie. Ce n’est peut-être plus la bonne approche. Je suis très humble à cet égard. Si certains pensent que c’est une mauvaise décision, qu’ils le disent, c’est leur droit. Ce n’est pas par peur, ni par manque de soutien au message de la chanson, c’est simplement pour faire ce qui est juste et respectueux, et laisser ce sujet être abordé par les bonnes personnes, sur les bons canaux, pour régler le problème. Encore une fois, je ne suis pas sûr que ç’ait jamais été vraiment à nous de le faire, mais j’étais jeune, naïf, je voulais trop en dire, ça me tenait à cœur, et à l’époque, ça fonctionnait différemment.

Pourquoi dis-tu que « ce n’était sans doute pas à [v]ous d’être les porteurs de ce message » ? Parce que vous êtes blancs, justement ?

D’accord, je vais reformuler ça. Le message en lui-même, c’est assurément à tout le monde de le porter. Il est l’affaire de tous et c’est le problème de chacun. Le souci, c’est la manière dont nous l’avons transmis, la manière dont nous avons choisi de le faire sans y réfléchir. En réalité, tout se résume au refrain. C’est là le problème. Car le reste des paroles et le message sont très clairs. Nous essayons simplement de comprendre pourquoi le monde est devenu ce qu’il est, et pourquoi nous, personnes nées avec une certaine nuance de rose, aurions plus de droits que celles nées avec une nuance plus foncée. C’est un problème universel qui existera toujours, c’est le problème de chacun, et chacun devrait pouvoir s’y attaquer, et devrait le faire, mais c’est la manière dont on le fait qui compte. Voilà ce que j’essaie d’exprimer.

Remontons un peu à l’origine du groupe : vous vous êtes rencontrés dans un hôpital gériatrique en 1990, où vous travailliez. Vous avez donc été très tôt aux côtés de personnes vulnérables, parfois abandonnées par leur famille. Cela vous a-t-il construits ? Perçois-tu un lien entre la mission que vous vous êtes fixée en tant que groupe et ce contexte initial de sa création ?

Je pense assurément que ça crée un type de groupe différent d’un groupe qui se rencontre dans un club de rock en buvant de la bière, tout simplement parce qu’on est entourés de gens en fin de vie, des gens brisés, épuisés, fatigués, qui ont besoin d’aide. Forcément, ça influence notre vision des choses. J’ai toujours dit que, jeune, tout le monde devrait travailler avec des personnes âgées, être en contact avec elles, interagir d’une manière ou d’une autre avec les plus vieilles générations, car on a beaucoup à apprendre d’elles. Elles ont de l’expérience, elles ont vécu des choses, elles ont accompli des choses, et ça donne du recul. Ça fait réaliser que, si on a de la chance, on y sera un jour nous aussi. Donc, d’une certaine façon, ça a clairement influencé notre approche des choses et je pense que ça nous a aussi permis de rester plus humbles. Je pense que ça fait une différence. Je ne sais pas si c’est une différence énorme, mais ça nous a certainement permis d’avoir déjà du recul alors que nous étions de jeunes hommes. Je ne pense pas que ça ait vraiment influencé notre musique, même si nous avons une chanson au sujet de cet endroit sur notre premier album, « Rosegrove », qui est la traduction littérale du nom suédois de l’hôpital. Mais cette chanson parle surtout du fait d’être coincé dans un endroit où l’on n’est pas apprécié, non pas par les patients, mais par le personnel. Travailler à l’hôpital, c’est travailler dans des conditions difficiles : on est sous-payé, il n’y a jamais assez de personnel, etc. Les paroles abordaient donc davantage cet aspect-là. Mais nous avons bien une chanson sur cet endroit sur notre premier album, donc ça a certainement eu une importance pour nous.

Était-ce en partie votre motivation pour fonder un groupe, pour potentiellement sortir de ce travail aux conditions difficiles ?

C’était une période amusante et, à l’époque, des gens de tous horizons travaillaient dans les hôpitaux ; c’est probablement toujours le cas, je ne sais pas. C’était donc un lieu de travail agréable, mais aussi un travail vraiment dur et épuisant, et pas toujours très gratifiant. Nous voulions absolument partir. Alors, quand l’occasion s’est présentée, bien sûr, nous avons dit « au revoir ! »

« Je suis assez lucide pour me rendre compte qu’en dix-neuf ans, depuis notre dernier album, les choses ont beaucoup changé. Alors autant rester ouvert d’esprit et essayer de s’adapter, mais il y a des limites à ce que nous sommes prêts à faire. Est-ce que je suis prêt à me prostituer pour ça ? Non. »

Vous vous êtes formés à peu près en même temps que trois autres groupes de rap metal/rock : Body Count, Rage Against The Machine et Stuck Mojo. À ceci près que ceux-ci viennent des Etats-Unis, où le rap était très populaire, tandis que vous êtes suédois. Comment en êtes-vous venus à choisir ce mode d’expression ? Quel était ton rapport au rap et au metal à cette époque ?

Avant de rencontrer les autres membres du groupe, j’étais plutôt rappeur que rockeur. Pour une raison que j’ignore, j’ai toujours adoré les quelques morceaux dans les albums avec des guitares heavy, comme « Walk This Way » ou les titres sur lesquels Kerry King jouait dans le premier Beastie Boys. Ice-T avait aussi de la guitare sur un morceau ici et là dans ses premiers albums. J’ai toujours beaucoup aimé. Du coup, quand nous sommes devenus potes au boulot, les guitaristes du groupe m’ont fait écouter les premiers Soundgarden, les premiers Alice In Chains et du metal, et je leur ai fait écouter les morceaux que je viens de mentionner. Voilà, en gros, comment ça s’est fait. C’était vraiment un pur hasard. Moi, je venais plutôt du rap et du punk. Bård [Torstensen], notre guitariste, venait plutôt du metal et du rock classique des années 70 et 80. Jocke [Skog], notre claviériste, venait de la body music et du vieux thrash. Et Erlend [Ottem], qui n’est plus dans le groupe, venait plutôt des Pixies, des Smashing Pumpkins et du rock alternatif. C’est la principale raison pour laquelle nous avons développé le style que nous avons développé. Body Count n’existait pas à nos débuts, Rage Against The Machine non plus… Ou peut-être qu’ils existaient, mais nous n’en avions pas connaissance. Quand nous avons commencé à composer fin 1990, début 1991, nous ne connaissions aucun de ces groupes. Nous ne savions pas que ce genre de musique allait devenir une tendance. Nous avons donc eu énormément de chance. Tant mieux pour nous ! Génial ! [Rires]

Perçois-tu une différence entre le rap metal américain et le rap metal européen ?

Ça dépend. Je vois plus de différences d’un groupe à l’autre, que le simple fait qu’ils soient américains. Par exemple, un groupe comme Limp Bizkit est tellement ancré dans une certaine culture de potes universitaire à l’américaine que j’ai du mal à m’y identifier. Ils ont quand même de bonnes chansons, je ne les critique pas, mais leur musique n’est pas vraiment fondée sur une véritable pensée. Je n’y perçois pas vraiment de message, si on peut dire. Personnellement, ça ne me touche pas. Ce sont juste des riffs cool, des rythmes cool, un rap cool, des fringues cool, mais il ne se passe rien de plus. Alors que c’est tout le contraire avec un groupe comme Rage Against The Machine. Leur musique est beaucoup plus engagée politiquement et consciente, et il y a clairement un message. Quel que soit le courant musical dont on parle, je n’ai jamais vraiment compris ce système d’étiquettes, parce que le rap metal, le crossover ou peu importe, ce n’est pas un genre monolithique. Le grunge non plus. Un tas de ces groupes avaient des sons et des approches totalement différents, mais je pense que, par commodité pour les journalistes et pour avoir des points de comparaison, on a tendance à regrouper tout ce qui nous rappelle plus ou moins la même chose. Je n’ai jamais vraiment compris ce qu’est la scène crossover. Pour moi, ça désigne juste des groupes qui mélangent ce qui leur chante. Il y a plein de groupes qui ne sont pas dans le courant crossover, mais qui en font en réalité plus que ceux qu’on qualifie de crossover. Nous avons accepté d’être qualifiés de crossover ou de rap metal, nous avons même un t-shirt qui dit « rap metal depuis 93 », mais ça ne veut rien dire [petits rires]. Beaucoup de gens trouvent ça pratique, et c’est leur choix, mais ce n’est pas important. Nous aimons la musique, et comme nous sommes le mélange que nous sommes, nous faisons de la musique comme nous en faisons. C’est tout.

En juin 2025, vous publiez une déclaration : « Comprend-on encore comment fonctionne l’industrie musicale ? Absolument pas. Sait-on s’il s’agit d’une initiative géniale ou d’une erreur magnifique ? Non plus. L’industrie est-elle toujours une bête capricieuse qui dévore ses petits et recrache des vinyles ? Évidemment. » Faut-il être un peu masochiste pour faire partie de l’industrie musicale ?

Oui, probablement [rires]. Il y a une super citation de Hunter S. Thompson : « L’industrie musicale est un fossé d’argent cruel et superficiel, un long couloir de plastique où voleurs et proxénètes règnent en maîtres, et où les braves gens meurent comme des chiens. Il y a aussi un côté négatif » [rires]. La réponse est clairement oui. Tout ce que tu as dit est vrai : nous n’y comprenons plus rien, mais nous sommes toujours dans le groupe, nous sortons un album, alors forcément, nous voulons essayer de comprendre, et nous allons essayer de faire les bons choix, c’est-à-dire faire en sorte que nous nous fassions remarquer aujourd’hui. Est-ce que je suis prêt à me prostituer pour ça ? Non. Mais je suis assez lucide pour me rendre compte qu’en dix-neuf ans, depuis notre dernier album, les choses ont beaucoup changé. Alors autant rester ouvert d’esprit et essayer de s’adapter, mais il y a des limites à ce que nous sommes prêts à faire. Au final, les gens aiment toujours la musique, il y en a encore beaucoup qui aiment les albums, et il semble qu’il y en ait encore beaucoup qui apprécient ce que nous faisons. Alors, bien sûr, nous allons faire de notre mieux pour rester là et continuer. A savoir si nous y parviendrons, je ne sais pas, mais on le découvrira un jour, espérons avant qu’on meure tous [rires].

Interview réalisée en visio le 12 février 2026 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Peter Bjoens & Nicolas Gricourt (live).

Site officiel de Clawfinger : www.clawfinger.net.

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