Sylosis poursuit sa mue engagée avec A Sign Of Things To Come vers une musique plus efficace et percutante, notamment en live. Et avec The New Flesh, le combo britannique sort un album gorgé d’hymnes, aussi heavy qu’accrocheurs. Mais avant d’être une évolution, au risque de surprendre, ce septième disque est surtout un retour aux sources, à l’influence des groupes que Josh Middleton écoutait dans ses jeunes années, de Pantera et Obituary à Faith No More et Type O Negative, et à l’idée qu’il s’était faite de Sylosis lors de la création de ce dernier en l’an 2000 sans avoir vraiment les moyens de concrétiser son ambition.
Un disque certes heavy, mais où le frontman se permet aussi de s’ouvrir un peu plus émotionnellement. Pour preuve, cette tournée de deux mois, il y a quelques années, où il a failli tout plaquer et qui a finalement donné naissance à une vraie, authentique, ballade. C’est donc dans une atmosphère parfois de confession que Middleton nous parle de The New Flesh, avec lequel il veut remettre l’église au centre du village et dire que le metal, c’est avant tout une histoire de bons riffs.
« Nous essayons de redevenir le groupe que nous aurions aimé être quand nous étions gamins et que nous ne savions pas composer. »
Radio Metal : L’album précédent, A Sign Of Things To Come, a marqué une importante remise en question, débouchant sur une nouvelle approche de l’écriture, en songeant davantage à ce qui est vraiment mémorable et en étant moins technique…
Josh Middleton (chant & guitare) : Je ne dirais pas que nous voulions être moins techniques de façon générale, mais nous étions davantage attentifs à la manière dont les chansons seraient jouées en concert et à l’environnement scénique. J’aime encore tous nos vieux albums. Je ne veux pas m’en éloigner complètement, mais je trouvais auparavant que certains de nos anciens morceaux ne passaient pas bien en live. Nous avons un album baptisé Edge Of The Earth qui est l’un des préférés des fans, mais nombre des chansons dessus sont très longues et ne possèdent pas beaucoup de passages où on peut chauffer la foule, lancer un moshpit, etc. Il n’a pas été composé avec l’environnement scénique en tête. Ça nous a en quelque sorte amenés à faire une pause, parce que cette manière de composer ne se traduisait pas par du plaisir à jouer les morceaux en live. J’aime encore ce type de musique et de riffing, et j’aimerais à l’avenir réincorporer ça dans la manière dont nous composons aujourd’hui, mais honnêtement, même si les gens aiment penser qu’avec ce nouvel album nous essayons d’êtres modernes, de changer de son ou de faire du metalcore, nous revenons en fait à nos débuts, en l’an 2000. Nous avons toujours voulu être un groupe vraiment intense et heavy, mais à mesure que nous nous sommes perfectionnés dans la maîtrise de nos instruments et dans la composition de chansons, nous avons perdu ce côté intense et heavy. Il y a donc beaucoup plus de groove sur les nouvelles musiques, parce que ça correspond à ce que nous aimions étant gamins : le vieux Machine Head, Pantera, le Sepultura de Chaos A.D., Obituary, etc. Nous essayons de retrouver l’intensité que nous avions quand nous étions gosses, car c’est ce que nous voulions faire. Nous ne voulions pas être un groupe de death metal, mais nous voulions que nos concerts soient intenses, chose que nous avons perdue au fil des années. Nous essayons donc de redevenir le groupe que nous aurions aimé être quand nous étions gamins et que nous ne savions pas composer.
En effet, c’est intéressant, dans le sens où tu dis que vous revenez à vos racines alors que les gens verront ça plutôt comme une évolution.
Exactement. Nous avons sorti notre premier vrai album que bien plus tard, en 2008, mais quand nous avons débuté, ceci est le son que j’aurais aimé que nous produisions, parce qu’à l’époque, nous n’étions tout simplement pas assez bons. Je peux comprendre que nombre de nos fans, en entendant les changements dans notre musique, pensent que nous essayons d’imiter les groupes modernes, et la production est plutôt moderne, c’est vrai, mais je peux renvoyer chaque riff et chaque mélodie vocale à des choses qui sont sorties avant l’an 2000. Par exemple, nous avons single intitulé « Erased » dans lequel on retrouve un grand refrain mélodique. Je suis un grand fan de Faith No More et de l’album Angel Dust. Je peux donc dire : écoutez cet album et ensuite, écoutez « Erased » [rires]. Je vous promets que c’est de ça que je me suis inspiré.
Au final, avez-vous ressenti une différence sur scène en interprétant les chansons de A Sign Of Things To Come, pour vous-mêmes et pour le public ?
Oui, à cent pour cent. Sans aucun doute, les morceaux de cet album sont bien mieux accueillis. Nous sentons l’enthousiasme du public depuis la scène, et les gens ressentent probablement ce que nous ressentons, dans notre manière de jouer, dès les premières notes des nouvelles chansons, car nous nous focalisons davantage sur le fait de faire sonner le riff. Du coup, quand il arrive, il sonne intense et on ne peut s’empêcher d’headbanguer. On peut le voir dans le public. Il n’y a pas de débat. Indépendamment de ce que vous préférez, il est clair que les nouveaux morceaux passent mieux en live.
En 2024, vous avez sorti par surprise l’EP The Path. Quelle était l’idée derrière ce projet à l’époque ?
C’était juste des chansons restantes de l’album. Elles ont donc toutes été enregistrées au même moment. La plupart ont d’ailleurs exactement le même mix ; nous avons juste remixé « The Path » pour nous amuser. C’est bien de continuer à sortir des choses, surtout avec la façon dont Spotify et les algorithmes fonctionnent, pour maintenir un nombre d’écoutes. Nous avions environ seize chansons pour A Sign Of Things To Come et nous n’en voulions que dix sur l’album.
« Je dois ma capacité à composer des riffs à mon éducation musicale bercée par le death metal classique, dont on pouvait fredonner les riffs même quand ils étaient vraiment très heavy, ainsi qu’aux morceaux de Pantera. »
Avez-vous encore des restes cette fois ?
Oui [sourire].
L’album A Sign Of Things To Come était donc une période de transition pour Sylosis en matière d’écriture. Il semble que vous ayez abordé cette nouvelle approche avec plus d’assurance sur le nouvel album. L’objectif principal de The New Flesh était-il d’aller plus loin et d’affiner votre écriture ? « Impact » était-il le maître mot ?
Oui, peut-être, c’est une bonne remarque. « Impact » était certainement le maître mot. Nous pensions plus à l’environnement live avec A Sign Of Things To Come, mais quand nous avons commencé à jouer ces morceaux en concert, nous pouvions encore voir quelles chansons fonctionnaient et celles que nous pensions être bonnes mais qui ne fonctionnaient pas si bien que ça. Pas que tout tourne autour des concerts de nos jours, ce n’est pas le plus important lorsqu’on compose de la musique, mais généralement, si quelque chose est vraiment excitant en live, ce sera excitant aussi pour l’auditeur même s’il n’est pas en train d’assister à un concert. Gamin, j’ai découvert le metal avec l’arrivée du nu metal. Quand j’achetais du Slipknot, c’était tellement heavy que ça me donnait envie de saccager ma chambre. J’adore ce sentiment, et si je ressens ça, en tant qu’auditeur dans ma chambre, alors les concerts véhiculeront aussi cette sensation extrême. Donc oui, penser aux concerts est assurément important.
Nombre de ces chansons ont un côté hymnique.
Oui. Je crois que c’est quelque chose que j’avais peur de faire avant. Peut-être que je pensais que je ne serais pas suffisamment metal ou que ce serait trop kitch, mais encore une fois, si je repense à tout ce que j’écoutais quand j’étais gamin… Par exemple, The Great Southern Trendkill, rien que le morceau éponyme est hymnique. Le refrain répète juste le titre de l’album. J’avais trop peur de faire ça avant, même si ça m’a toujours plu, alors que maintenant, j’ai suffisamment confiance pour le faire.
D’ailleurs, comment fonctionne exactement la composition des chansons aujourd’hui, par rapport à avant ? Par exemple, quel est le point de départ d’un morceau ?
Souvent, maintenant, je peux écrire sans même avoir de guitare dans les mains. Je serai sous la douche, par exemple, et j’essayerai parfois d’imaginer comment je voudrais qu’une chanson sonne. J’en sais assez sur la guitare et j’ai joué de la batterie par le passé, si bien que je peux presque tout assembler dans ma tête. Une approche est de penser comme un fan. Je me pose la question : « Si un de mes groupes préférés sortait une nouvelle chanson, comment j’aimerais qu’elle sonne ? Comment j’aimerais que l’intro sonne ? Qu’est-ce qui me surprendrait en tant qu’auditeur ? Qu’est-ce qui me paraîtrait vraiment heavy ? » Pour beaucoup de chansons, je réfléchis comme ça, sans avoir de guitare, je programme dans mon ordinateur ce que la batterie ferait et ensuite je mets de la guitare par-dessus. Mais ça dépend. Des fois, je pars juste d’un riff. D’autres fois, je trouve d’abord une ligne mélodique et un refrain, et je remonte le fil à l’envers. Le fait est aussi que cette fois, c’était le processus le plus collaboratif que nous ayons jamais eu, car notre nouveau bassiste Ben [Thomas] jouait de la guitare dans un groupe qui s’appelle Venom Prison, c’était leur compositeur principal et maintenant, il compose avec nous. Par exemple, nous avons un morceau intitulé « Spared From The Guillotine », qui correspond bien à l’esthétique de Sylosis, on y retrouve beaucoup de riffs à la Deicide et Slayer, mais ça sonne différent, parce que je ne l’ai pas écrit et ça vient d’un autre cerveau. Ça n’arrivait pas souvent par le passé. L’influence des autres se fait donc davantage sentir maintenant, ce qui apporte une certaine fraîcheur et diversité.
Autant c’est un album hymnique, autant il est aussi très heavy en termes de riffs. D’ailleurs, son côté accrocheur vient également de là. Comment définirais-tu un bon riff ?
Concernant le côté accrocheur, j’ai récemment relu pour la seconde fois le livre de Scott Burns, qui a produit tous les vieux groupes de death metal. J’ai réécouté tous les albums de cette époque, notamment beaucoup de Deicide – j’écoutais énormément de death metal quand j’étais gamin. Et je me suis rendu compte que bon nombre de ces riffs étaient très catchy, au point de pouvoir les fredonner. Par exemple, « When Satan Rules His World » [chante le riff]. Plein de riffs de Morbid Angel sont très mélodiques et peuvent être fredonnés aussi. Je trouve que la musique extrême moderne est rarement aussi accrocheuse et se base beaucoup sur des rythmes [chante un riff saccadé]. Je dois donc ma capacité à composer des riffs à mon éducation musicale bercée par le death metal classique, dont on pouvait fredonner les riffs même quand ils étaient vraiment très heavy, ainsi qu’aux morceaux de Pantera. De même, nous ne sous-accordons pas tellement nos guitares. Nous avons l’habitude de jouer en accordage standard, ce qui fait que tu dois vraiment t’assurer que les riffs sont bons, car on peut entendre chaque note. Les groupes qui sont sur des guitares huit ou sept cordes, on ne peut pas entendre ce qu’ils jouent, ça fait [mime un brouhaha], donc ce n’est pas aussi important pour eux d’avoir de bons riffs.
« J’aimerais voir plus de groupes se concentrer vraiment sur de bons riffs [rires]. C’est un art qui se perd. »
Tu as été très critique envers le metal actuel, affirmant qu’« il y a un manque de bon metal dans la scène. Les playlists en streaming regorgent de morceaux formatés et sans originalité ».
Oui. Enfin, ce n’est pas tant que je suis critique. Je suis surpris, surtout. Je pense à la scène metal intermédiaire d’il y a vingt ans, avec des groupes comme Machine Head, Lamb Of God et Pantera. Aucun nouveau groupe n’en prend le relais. Il y a plein de très bons groupes de metal extrême, underground, hardcore, crossover thrash… Il y a beaucoup de bonne musique, mais personne ne s’impose dans ce créneau intermédiaire. Le metalcore est très populaire. Je suis juste surpris qu’il n’y ait pas plus de groupes qui recherchent un son metal pur et dur, comme ceux que j’ai mentionnés.
On parlait de riffs : as-tu l’impression que les groupes oublient parfois l’essence même du genre, que c’est avant tout une question de riffs ?
Oui. Je ne dis pas que nous ne le faisons pas, je ne pointe personne du doigt, mais dans beaucoup de groupes de metal modernes ou de metalcore, il y a tellement de couches de production, de sons, de synthétiseurs et d’autres éléments, que lorsqu’on enlève tout ça et qu’il ne reste que la batterie, la basse et les guitares, le riff est-il vraiment si bon ? Pas forcément. Parfois, on peut les enrober avec la production et tout un tas de sons différents. Je trouve qu’il n’y a pas beaucoup de bons riffs dans ce genre de musique. J’aimerais voir plus de groupes se concentrer vraiment sur de bons riffs [rires]. C’est un art qui se perd. C’est d’ailleurs en partie pour ça que nous avons invité le groupe Life Cycles en tournée. Ils viennent du Texas. Ils n’ont pas beaucoup tourné, mais nous les avons fait venir parce que nous sommes fans. Nous les adorons, et leurs riffs sont vraiment excellents. Ils ne jouent pas sous-accordés, c’est très thrash, avec des riffs dans le style de Slayer et Pantera. C’est pour ça que nous les avons invités : nous voulions montrer qu’il y a encore des groupes qui font des supers trucs.
As-tu toujours été centré sur les riffs de la même manière ? Car on sent qu’il y a eu un changement de philosophie dans ce domaine, l’approche était auparavant plus technique et moins hymnique qu’aujourd’hui.
Je ne veux pas abandonner l’aspect technique, car ça me plaît toujours. J’ai d’ailleurs beaucoup écouté Psycroptic sur la tournée actuelle, car leur bassiste fait beaucoup pour Revocation et il nous a permis d’écouter le nouvel album. Donc, ce n’est pas quelque chose que je veux laisser derrière moi, mais je me disais que nous ne jouons pas certains morceaux de nos anciens albums parce que je n’arrivais tout simplement pas à les jouer et à chanter en même temps, ce qui n’est pas naturel pour moi. De même, comme je le disais en évoquant les groupes que nous aimions quand nous étions jeunes : je veux que le riff soit toujours vraiment bon, puissant et qu’il ait un groove plus prononcé. Certains morceaux sont donc un peu plus simplifiés parce que, parfois, ça a plus d’impact, je suppose.
On retrouve également des arrangements intéressants dans la chanson « Adorn My Throne », avec des claviers aux sonorités un peu synthwave qui contribuent grandement à son côté accrocheur. Quelle était l’idée derrière cette chanson ?
Encore une fois, c’est une chanson qui, je pense, pourrait faire dire à certains que nous sommes des vendus ou virons au metalcore, peu importe. Mais celle-ci est fortement inspirée par Type O Negative. Tous les sons de guitare… Tu sais quoi ? Il n’y a pas beaucoup de synthés sur ce morceau. On entend surtout des effets de guitare. Ça sonne comme des synthés, c’est sûr, mais c’est presque exclusivement de la guitare ; il y a juste un peu de clavier dans l’intro. Bref, il y a beaucoup de Type O Negative là-dedans. C’est notre version d’un morceau comme « I Don’t Want To Be Me » qui est une sorte de tube. C’est un groupe que j’écoutais en grandissant. Quand j’étais ado, j’achetais les compilations VHS Roadrunner, comme Drilling The Vein, qui contenaient « Don’t Care » d’Obituary, « Take My Scars » de Machine Head, et aussi du Type O Negative. J’ai découvert tout ça en même temps. Encore une fois, cet album renvoie tellement à ce que j’aimais quand j’étais gamin que je comprends que beaucoup de gens vont penser que nous explorons de nouveaux horizons, alors qu’en réalité c’est un retour aux sources [petits rires]. Mais oui, cette chanson est très mélodique et je craignais qu’elle ne le soit trop. Il fallait donc que les paroles compensent. Du coup elle parle de décapiter quelqu’un et de garder sa tête comme trophée [rires].
« Il est clair que c’est dur d’être loin de mes enfants, et pendant cette tournée de deux mois, j’étais prêt à abandonner. J’ai failli le faire. J’étais à deux doigts de craquer. J’avais des crises de panique dans ma couchette, prêt à tout annuler. »
Cette fois-ci, vous avez réservé le studio avant même que la plupart des finitions et des derniers arrangements ne soient terminés. Vous avez dit : « Ce sont ces derniers cinq ou dix pour cent [réalisés en studio] qui ont vraiment amélioré [les chansons]. Ces moments mémorables sont apparus à la dernière minute. » Ça sous-entend une certaine pression : penses-tu que l’inspiration est parfois mieux stimulée par celle-ci ?
Oui. En temps normal, je ne fais pas ça et je n’ai pas forcément envie de le refaire, ou de le faire tout le temps, parce que c’est stressant et je veux m’assurer que nous sortons la meilleure musique possible, ce qui nécessite du temps. Cela dit, je trouve que la pression a vraiment été bénéfique. Pour donner un exemple : dans la partie centrale de « Beneath The Surface », il y a un gros riff hymnique que j’ai hâte de jouer live. Le fait est qu’il n’existait pas avant. C’était un passage qui n’avait pas vraiment ce côté hymne, il ne faisait qu’aller d’un riff à l’autre, puis le solo arrivait. Mais nous avons réfléchi à ce qui créerait un impact, une dynamique et de l’énergie en concert. Voilà un exemple de chanson dont nous avons changé la partie centrale à la dernière minute et ça a donné, pour moi, l’un des meilleurs passages de l’album. Nous avons aussi une chanson intitulée « Everywhere At Once » qui a été pratiquement complètement réécrite – tout nouveau refrain, nouvelles paroles, etc. – au cours des toutes dernières semaines. Je ne nous avais jamais vraiment permis d’être dans cette situation auparavant et j’ai peur de recommencer, car je m’inquiéterais si nous n’améliorions pas les morceaux et si nous manquions de temps avant de caler l’enregistrement de la batterie, qui est vraiment l’étape avant laquelle tout doit être prêt. Mais là, ça a clairement été utile.
Nous avons parlé de la transition vers votre nouvelle approche en tant que groupe. Dans quelle mesure le titre de l’album, The New Flesh (la nouvelle chair, NdT), renvoie au groupe lui-même ?
Dans une grande mesure, je pense, mais ce n’était pas intentionnel – en tout cas, pas pour moi. A l’origine, la chanson s’intitulait « Manifestations Of A New Flesh », ce que je dis dans le refrain, et le texte était un peu différent. On entend parler de gens qui vivent des expériences psychédéliques, que ce soit avec de la DMT ou de l’ayahuasca, et ils disent tous vivre la même chose : nous ne formons qu’une seule entité, une seule conscience. On entend aussi des physiciens dire que nous pourrions vivre dans une simulation. Comme j’ai été élevé dans un environnement très athée, le monde peut parfois me paraître très sombre et effrayant, surtout de nos jours. Quand j’entends des histoires sur ces expériences psychédéliques, moi qui suis straight edge et ne consomme pas de drogues, ou sur l’idée que nous pourrions vivre dans une simulation, je me dis : « Oh, ce serait bien… » Je trouve ça très proche de la façon dont je perçois les religieux qui pensent au paradis : « J’irai au paradis après toutes ces souffrances. » Je me dis : « Eh bien, il y a beaucoup de souffrance dans le monde, mais peut-être que ce n’est qu’une illusion » [rires]. C’était en partie le sujet des paroles. L’autre partie parle d’accepter la mortalité et d’être parent. Je pense surtout à être là pour mes enfants, à la mort et à ce genre de choses.
C’est de ça que parlait la chanson, mais l’été dernier, en tournée, nous écoutions des démos et Ali [Richardson], notre batteur, a dit : « Enlève la première partie. The New Flesh, c’est le titre de l’album. C’est un nouveau line-up, ça nous solidifie en tant que groupe. » Du coup, on peut y voir plein de significations. J’ai fait pas mal d’interviews récemment et quelqu’un m’a demandé : « Est-ce que ça parle du fait que vous ramenez les vrais riffs et le vrai metal ? » J’ai répondu : « C’est possible ! » Et puis, dans ma dernière interview aujourd’hui, quelqu’un m’a demandé : « Est-ce que ça parle de votre volonté de toujours sonner authentiquement humain dans un monde de metal surproduit ? » J’ai répondu : « Ouais, ce n’est pas de là que ça vient à l’origine, mais ça peut être ça. » C’est un super titre parce qu’il peut représenter plein de choses comme ça, je suppose.
Tu as mentionné l’idée du morceau éponyme, qui est l’acceptation de la mortalité. De quelle manière penses-tu à la mort ? Que te dis-tu quand tu y songes ? Quelles sont tes croyances ?
Je ne sais pas quelles sont mes croyances, ayant, comme je l’ai dit, été élevé de manière très athée. Je ne dirais pas que je suis agnostique, parce que je ne crois toujours pas vraiment qu’il existe un Dieu, mais je suis plus ouvert aux idées liées à la spiritualité. Quand je suis devenu végan en 2012, j’ai écouté une interview de John Joseph, le chanteur des Cro-Mags. Il était très engagé à l’époque dans le mouvement végan et il parlait d’un livre intitulé The Science Of Self-Realization (la science de la réalisation de soi, NdT), écrit par celui qui est essentiellement le fondateur du mouvement Hare Krishna. Je l’ai donc lu. Je m’intéresse beaucoup aux idées et à la philosophie spirituelles, mais je ne me considère pas forcément comme une personne spirituelle. Avoir des enfants, en particulier, fait réfléchir davantage à la mort et, je suppose, j’ai plus peur de mourir, simplement parce que je veux être là pour eux en tant que parent et prendre soin d’eux. Je suppose que c’est un sentiment naturel. Pour être honnête, les paroles de cette chanson, ce sont un peu des divagations. Je pense à des gens comme Mike Patton qui écrivent parfois des paroles simplement parce qu’ils aiment la sonorité des mots [rires].
« J’avais tendance à me cacher derrière des albums conceptuels et à camoufler les paroles, si bien qu’on ne comprenait pas vraiment de quoi je parlais dans mes chansons. »
J’ai lu que tu avais aussi songé à certains aspects du film Vidéodrome de David Cronenberg. La fiction et l’art peuvent-ils parfois contribuer à intégrer voire dédramatiser certains aspects de la vie, et finalement la mort ?
Oui, sans doute. J’ai d’abord composé le morceau et j’ai ensuite écrit les paroles. Parfois, quand j’écris une chanson, j’allume le micro et je me mets à hurler par-dessus, à la recherche de motifs vocaux et d’idées. Les mots « the new flesh » me sont venus comme ça. Et là, j’ai pensé : « Ça me dit quelque chose. » Dans Videodrome, il y a cette phrase qui revient sans cesse : « Longue vie à la nouvelle chair ! » Même si j’avais déjà écrit toutes les paroles, j’ai revu le film et j’ai trouvé beaucoup de similitudes entre cette théorie de la simulation et le fait que le monde ne soit pas tout à fait ce qu’il paraît. Nous nous sommes aussi inspirés de l’affiche du film, avec ses couleurs : rouge, bleu, noir et blanc. Mais oui, je comprends ce que tu veux dire à propos de la dédramatisation. Je regarde encore avec tendresse, surtout, les pochettes d’albums de mon enfance, notamment celles des vieux albums de death metal, avec leur côté fantastique ou leur esthétique un peu surnaturelle. J’aime bien cet aspect-là. Mais je ne sais pas trop comment répondre à ta question, désolé [rires].
Tu as déclaré : « J’ai passé une grande partie de ma carrière à chanter des chansons du genre ‘Pauvre de moi, je suis vraiment nul !’, mais maintenant, avec l’âge, je suis plutôt du genre ‘Allez tous vous faire foutre !’ » C’est drôle, parce que la plupart des gens commencent généralement par une rébellion à l’adolescence, puis finissent par se tourner vers eux-mêmes et s’introspecter. On pourrait croire que tu as suivi le chemin inverse. Comment l’expliques-tu ?
Je suppose que ça vient simplement d’un gain de confiance avec l’âge, du fait de moins se soucier du regard des autres, mais aussi, plus concrètement, de la musique qui est, comme je l’ai dit, beaucoup plus heavy et inspirée par tout ce que j’écoutais à quinze ans. Par exemple, j’écris toujours la musique en premier, la plupart du temps. Du coup, un morceau comme « All Glory, No Valour » a un son tellement lourd et agressif qu’il dicte en quelque sorte les paroles. Alors que sur On Edge Of The Earth, la musique était un peu plus triste et mélancolique, même sans les voix. Donc, en fin de compte, c’est l’ambiance que je ressens à l’écoute qui guide mes choix. Et puis ça fait du bien d’évacuer sa colère de façon saine. C’est amusant !
L’album contient une ballade, « Everywhere At Once ». Vous avez déjà fait des chansons calmes, mais je ne sais pas si on peut vraiment les qualifier de ballades. Qu’est-ce qui t’a permis d’en arriver à chanter ouvertement une vraie ballade émotionnelle ? La confiance en soi ?
Il y a un peu de ça, oui. Nous avions un morceau entièrement acoustique sur Monolith, une piste cachée. J’adorais les pistes cachées quand j’étais gamin : on écoute un CD, on arrive à la dernière chanson et c’est le silence pendant une éternité, et puis une chanson surgit de nulle part. Mais ça perturbe beaucoup les jeunes générations, parce qu’ils se demandent : « Pourquoi il y a du silence sur Spotify ?» Bref, effectivement, nous n’avions jamais fait un morceau de ce genre à un tel degré avant, et oui, c’est juste une question de confiance en soi. Je sais que cette chanson détonne sur l’album, parce que c’est un album très heavy et qu’elle ne l’est pas, mais c’est la plus sincère et la plus émouvante de toutes pour moi, parce qu’elle compte énormément. J’ai commencé à l’écrire il y a plus d’un an. Nous avions deux mois de tournée d’affilée qui arrivaient, ce qui ne m’était jamais arrivé de toute ma carrière ; je n’avais jamais été absent aussi longtemps. Je suis maintenant papa, j’ai deux filles, qui avaient trois et cinq ans à l’époque, et je n’étais vraiment pas à l’aise à l’idée d’être loin d’elles aussi longtemps. Elles parlaient toutes les deux, mais elles étaient trop jeunes pour vraiment comprendre tout comme je l’aurais souhaité. J’ai donc commencé à écrire les paroles avant de partir en tournée. J’étais un peu triste ; je ne voulais surtout pas que mes enfants pensent qu’à mes yeux c’était plus important qu’eux. Voilà comment la chanson est née.
Ensuite, au moment de partir en tournée, Ben, notre bassiste, et moi, avons attrapé la grippe pendant le vol vers les États-Unis. En plus, c’était la première tournée de Sylosis en Amérique depuis notre accident de bus en 2013. Le véhicule était secoué dans tous les sens, et j’avais des crises de panique et d’angoisse parce que ça me rappelait l’accident. Du coup, je me sentais vraiment mal, physiquement et mentalement. Je me disais : « Mon Dieu, et si je meurs ici ? C’est tellement stupide de m’être mis dans cette situation alors que je devrais être à la maison avec mes enfants. C’est tellement plus important que d’être en tournée. » Bref, j’ai commencé à écrire la chanson avant de partir en tournée, et je l’ai terminée après avoir vécu la pire expérience de ma vie. Je me sentais tellement mal et coupable pendant cette tournée ! Je me sentais coupable aussi pour ma femme. Ça implique tellement de choses d’être parent que ça aide quand il y en a deux qui sont présents [petits rires]. Une fois la chanson terminée, je me souviens avoir demandé aux gars : « Est-ce que ça a sa place sur l’album ? » Ils m’ont tous répondu : « Tu ne peux pas écrire une chanson comme ça et ne pas la sortir, si elle est si importante. » J’espère que les gens comprennent et perçoivent son authenticité, et que je ne cherche pas à nous vendre, car ce serait vraiment stupide. Si nous essayions d’écrire une chanson comme ça et de la faire passer à la radio, les gens qui découvriraient le groupe et écouteraient nos autres morceaux diraient : « Ça ne ressemble pas du tout à ça ! » Ce serait absurde. J’espère que les gens entendront que c’est une chanson qui vient d’une émotion sincère de ma part.
« Parfois, le monde me paraît tellement sombre que je préfère me couper de lui. Je me sens un peu coupable, car il ne faut pas fermer les yeux sur les horreurs du monde. »
Je suppose que concilier vie de musicien et vie de famille est toujours compliqué. As-tu remis en question ta carrière après la naissance de tes enfants ?
Oui. Enfin, pas tout de suite quand j’ai eu des enfants. Il y avait la pandémie à ce moment-là et nous ne tournions pas beaucoup. Et quand je faisais partie d’Architects, le batteur a aussi eu des enfants et il disait qu’il refusait de tourner plus de deux semaines. Avec Sylosis, il y avait une phase de reconstruction ; pour un groupe de notre niveau, il fallait tourner un peu plus. Il est clair que c’est dur, et pendant cette tournée, j’étais prêt à abandonner. J’ai failli le faire. J’étais à deux doigts de craquer. Il m’a fallu quatre ou cinq jours pour me remettre de la grippe, me rétablir physiquement et m’habituer à la tournée, mais j’avais des crises de panique dans ma couchette, prêt à tout annuler. Or je savais que si je faisais ça, notre tourneur, notre management, notre label, tout le monde nous lâcherait. Je me disais : « Je ne peux vraiment pas faire ça. » C’est plus difficile, c’est certain. J’aimerais que nous en arrivions à un point où les tournées sont moins longues. La tournée actuelle fait cinq semaines, or trois semaines loin de mes enfants serait le maximum pour moi.
Le dernier morceau, « Seeds In The River », est un autre exemple de chant très émouvant. Même s’il s’agit d’un album très heavy, axé sur les riffs, comme nous en avons parlé, penses-tu que, désormais, tu t’autorises davantage à laisser transparaître ta vulnérabilité et ton côté émotionnel ?
Oui. Je pense que ça touche davantage l’auditeur. Ça rejoint aussi le changement d’approche d’écriture que nous avons adopté sur A Sign Of Things To Come. Mon manager y a beaucoup contribué à l’époque. J’avais tendance à me cacher derrière des albums conceptuels et à camoufler les paroles, si bien qu’on ne comprenait pas vraiment de quoi je parlais dans mes chansons. Je crois que le secret pour toucher les gens, c’est de proposer quelque chose qui leur parle et qu’ils comprennent – c’est d’ailleurs le cas de ce que j’aimais quand j’étais gamin.
L’album The New Flesh est aussi en partie motivé par ton effroi face à l’état du monde. C’est un thème récurrent chez Sylosis, qui relie notamment cet album au précédent. Force est de constater que tout s’accélère et se dérègle en ce moment. L’écriture est-elle devenue une nécessité pour toi afin d’exprimer tes émotions face à la situation actuelle ?
Peut-être, dans une certaine mesure. Parfois, le monde me paraît tellement sombre que je préfère me couper de lui. Je me sens un peu coupable, car il ne faut pas fermer les yeux sur les horreurs du monde, mais parfois, c’est vraiment déprimant, surtout pour un parent : dans quel monde mes enfants vont-ils grandir ? Avoir un moyen d’exprimer ces choses-là via des paroles de chansons m’aide certainement, mais je ne dirais pas qu’il y a beaucoup de politique ou quoi que ce soit de ce genre dans les textes. Je dirais que ce sont plutôt des choses personnelles, en général.
Depuis la sortie de A Sign Of Things To Come, le line-up du groupe a également connu quelques changements : le guitariste de longue date Alex Bailey est parti, Conor Marshall est passé de la basse à la guitare et le guitariste de scène Ben Thomas est passé à la basse. Comment toutes ces décisions ont-elles été prises ?
Bailey était avec nous depuis notre premier album et il a fondé sa propre société de merch il y a quelques années – il gère notamment le merch de Sleep Token, c’est une très grosse entreprise, il a beaucoup d’engagements. Il a aussi une fiancée, deux enfants, deux chiens [petits rires]. Il ne pouvait tout simplement plus tourner autant, et nous savions déjà il y a cinq ans que ça finirait par arriver. C’est triste, évidemment, mais nous sommes restés en bons termes, il est toujours un de mes meilleurs amis. J’aimerais bien le faire revenir de temps en temps pour enregistrer un solo de guitare en tant qu’invité ou pour jouer un morceau en live. D’ailleurs, je lui parle probablement plus qu’avant et nous habitons toujours dans la même ville. Bref, nous cherchions un remplaçant et Conor a dit : « Je connais déjà les morceaux, je joue de la guitare, je m’en charge. » Il nous fallait juste trouver un bassiste assez bon. Ben est un guitariste incroyable, alors nous savions qu’il pouvait aussi jouer de la basse. Il apporte une énergie nouvelle aux concerts, c’est vraiment rafraîchissant. Finalement, ça a super bien marché !
Interview réalisée en visio le 28 janvier 2026 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Jake Owens.
Site officiel de Sylosis : www.sylosis-band.com.
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