Samedi soir, la salle affiche déjà une belle densité bien avant que la tête d’affiche n’entre en scène. Plus de cinq mille personnes ont fait le déplacement pour voir Avatar, et le groupe suédois sait que la soirée compte. Le concert est filmé et, surtout, il marque une étape importante : leur plus grosse date en tête d’affiche en Europe à ce jour. Une manière de mesurer le chemin parcouru par un groupe qui, depuis une quinzaine d’années, construit patiemment sa réputation de formation aussi singulière que spectaculaire.
Car Avatar n’est pas un groupe de metal tout à fait comme les autres. Depuis ses débuts au début des années 2000, la formation menée par Johannes Eckerström a progressivement développé un univers où la musique et le spectacle avancent main dans la main. Au fil des albums le groupe a affiné une identité qui mêle groove metal, refrains accrocheurs et une esthétique de cirque sombre devenue sa signature. Sur scène, cette dimension théâtrale prend toute son ampleur, chaque tournée semble repousser un peu plus loin les ambitions visuelles et la mise en scène.
Avant d’entrer dans ce grand théâtre métallique, la soirée commence pourtant de manière beaucoup plus contrastée. Entre le black metal ritualiste et provocateur de Witch Club Satan et le groove tribal d’Alien Weaponry, les premières parties proposent deux visions radicalement différentes du metal contemporain. Deux identités fortes, chacune à sa manière, qui contribuent à donner à la soirée un parfum assez éclectique.
Trois groupes, trois univers, et une salle qui devrait sortir chauffée à blanc.
Artiste : Avatar – Alien Weaponry – Witch Club Satan
Date : 7 mars 2026
Salle : Le Zénith
Ville : Paris [75]
La soirée s’ouvre avec Witch Club Satan, trio norvégien entièrement féminin. Dès leur entrée sur scène, les trois musiciennes imposent une esthétique forte. Grimées comme des figures de sorcières, coiffes étranges, silhouettes blafardes, elles installent une atmosphère sombre et rituelle. Musicalement, le groupe développe un black metal froid, sinistre, presque incantatoire. L’intention est claire. Pourtant, quelque chose empêche encore la connexion avec la salle. La fosse, déjà bien remplie, reste étonnamment distraite. Les conversations continuent, l’énergie ne prend pas complètement. Il faut dire que le contexte joue contre elles. Le décor d’Avatar est déjà en place avec ses rideaux rouges, esthétique de cirque macabre. Une imagerie théâtrale très marquée qui contraste fortement avec l’univers païen et austère que Witch Club Satan tente d’installer.
Le tournant du set arrive au milieu du concert. Les trois musiciennes s’avancent au bord de la scène et prennent la parole avant d’entamer un chant a cappella. Le moment est dépouillé, presque cérémoniel. Le texte évoque la sorcellerie, les femmes condamnées et brûlées, les injustices historiques. Le message féministe devient explicite. La performance prend alors une dimension performative qui dépasse le simple cadre musical. Puis elles disparaissent brièvement. Quand elles reviennent, presque entièrement nues, les longs cheveux noirs tombant sur leurs épaules, le concert bascule. Le black metal se fait soudain beaucoup plus agressif, plus heavy, plus viscéral. La tension monte d’un cran et l’atmosphère devient volontairement inconfortable. Il y a quelque chose de dérangeant, parfois même malaisant, mais c’est précisément ce qui capte l’attention. Le groupe cherche à provoquer, à questionner, à troubler. Au final, la prestation intrigue plus qu’elle ne convainc pleinement dans ce contexte précis.
Changement radical d’atmosphère avec Alien Weaponry, trio venu de Nouvelle-Zélande. Là encore, l’identité du groupe est immédiatement perceptible, mais cette fois, elle s’impose avec une efficacité redoutable. Les trois musiciens entrent sur scène et lancent le set par une forme de haka, invocation guerrière directement issue de la culture māorie. L’effet est instantané, la salle se fige un moment, captivée par cette introduction qui tient autant du rituel que de la déclaration d’intention. Le groupe transporte avec lui tout un héritage culturel. Musicalement, le contraste avec la première partie est saisissant. Là où Witch Club Satan installait une atmosphère sombre et cérémonielle, Alien Weaponry déploie un metal beaucoup plus frontal, lourd et percussif. Les riffs tombent comme des coups de masse, soutenus par une section rythmique compacte qui donne au tout un effet de rouleau compresseur.
Cette fois, la connexion avec le public est réelle. Une bonne partie de la fosse semble déjà connaître le groupe. Les premiers mouvements de mosh pit apparaissent rapidement et l’énergie ne retombe plus vraiment. Sur scène, les musiciens semblent littéralement habités, donnant à leur performance une intensité presque viscérale. Lorsque le groupe appelle la foule à ouvrir un wall of death, la réaction est immédiate : la salle s’exécute sans hésiter. Le set, d’une quarantaine de minutes, fonctionne ainsi comme une montée en puissance progressive. Mais cette formule révèle aussi ses limites. Sur la durée, la structure des morceaux finit par donner une impression de répétition, comme si la même mécanique se reproduisait encore et encore. Reste que programmer deux groupes aussi radicaux en ouverture est aussi une prise de risque intéressante.
Pour Avatar, la soirée a des allures d’événement. La prestation est filmée et la salle est tout simplement le plus grand concert du groupe en tête d’affiche en Europe à ce jour. Autant dire que les Suédois ont mis les moyens pour que la soirée marque les esprits. L’entrée en scène est d’ailleurs particulièrement soignée. La batterie placée au centre de la scène s’ouvre en deux pour laisser apparaître le groupe, comme surgissant de l’arrière du décor. Johannes Eckerström arrive en tête, une lanterne à la main, baigné dans des effets de fumées qui prolongent l’esthétique de cirque macabre propre au groupe. C’est plutôt réussi. Le premier morceau démarre et les premières pyrotechnies viennent appuyer l’impression que le groupe a clairement vu grand pour l’occasion.
Johannes apparaît vêtu de cuir noir, dans une silhouette qui évoque parfois Marilyn Manson, tant dans la gestuelle que dans l’allure générale. Une référence visuelle assez marquée, peut-être même un peu trop, qui donne parfois le sentiment d’un héritage encore très visible. Le concert semble alors lancé sur de très bons rails, mais après deux morceaux seulement, le spectacle s’interrompt brutalement. Un problème technique oblige le groupe à quitter la scène. Les minutes passent, les annonces se succèdent depuis les coulisses pour demander au public de patienter. L’attente finit par sembler longue, et l’on commence à se demander si le concert pourra réellement reprendre. Heureusement, Avatar finit par revenir sur scène, et choisit de relancer la machine avec « The Eagle Has Landed », l’un de leurs titres les plus efficaces. Le morceau agit comme un électrochoc, la salle repart de bon cœur. On sent alors le groupe déterminé à faire oublier cet incident et à reprendre le contrôle de la soirée. Et du spectacle, il va y en avoir.
Comme chez Ghost, Avatar développe une approche très théâtrale de son concert. La musique s’accompagne d’une succession de tableaux visuels. Johannes se retrouve ainsi seul au piano pour un moment suspendu, avant que la scène ne bascule à nouveau dans la démesure. Plus tard sur « Legend Of The King », le guitariste Jonas « Kungen » Jarlsby apparaît sur un trône comme un souverain, tandis que le chanteur vient théâtralement baiser sa main dans un geste d’allégeance. Les changements de costumes s’enchaînent et certaines images scéniques reviennent comme des signatures visuelles, notamment ces moments où les musiciens s’alignent pour headbanguer ensemble, dans une synchronisation parfaitement maîtrisée.
La production est généreuse avec une pyrotechnie régulière, et juste avant le rappel, une véritable pluie d’artifices qui transforme la scène en tableau flamboyant. Mais cette ambition scénique soulève aussi une question : Avatar a-t-il vraiment besoin d’autant d’effets pour convaincre ? Car musicalement, la setlist navigue dans des registres très variés. Certains morceaux flirtent avec une approche presque pop et très mélodique, tandis que d’autres reviennent vers un metal beaucoup plus lourd. Cette diversité peut parfois donner une impression de dispersion. La cohérence du concert semble alors davantage venir de la mise en scène que de l’identité musicale elle-même. Heureusement, le groupe sait aussi lever le pied. Lorsque le rappel arrive avec « Don’t Go In The Forest », l’ambiance devient soudain plus sobre, laissant davantage de place à la musique elle-même. Cette alternance entre moments spectaculaires et passages plus épurés permet finalement de garder un certain équilibre. Le final sur « Hail The Apocalypse » place les flammes et les artifices au bon moment pour mettre en avant la performance vocale et instrumentale du groupe.
Dans la salle, en tout cas, la réaction du public ne faiblit jamais. L’enthousiasme est constant et le soutien au groupe est visible jusque dans les nombreux t-shirts arborés dans la fosse. Johannes, lui, se montre un peu moins bavard qu’à l’accoutumée, mais continue d’interagir régulièrement avec le public, souvent dans une forme de narration théâtrale qui introduit les morceaux. Tout n’est cependant pas parfaitement maîtrisé. Certaines transitions paraissent encore un peu flottantes, et quelques éléments de scénographie laissent perplexe. Un jerrycan dans lequel Johannes boit longuement sans qu’on comprenne vraiment l’effet recherché, ou encore l’apparition d’un personnage étrange coiffé d’un chapeau improbable… qui disparaît presque aussitôt sans réelle explication. Autant de détails qui donnent parfois l’impression d’un spectacle qui pourrait encore être amélioré.
Reste qu’Avatar a clairement franchi un cap dans l’ampleur de sa proposition scénique. Le groupe joue désormais dans une autre catégorie en termes de production. Mais pour rivaliser avec les références actuelles du grand spectacle metal comme Ghost ou Parkway Drive, il reste encore quelques ajustements à trouver pour que la machine tourne avec la même précision.
Photos : Romaric Lacroix @ Lyon, Cube.































