Dans le paysage du metal français, Ultra Vomit occupe une place à part. Quand le groupe nantais apparaît au début des années 2000, peu imaginent que ces amateurs de pastiches et de blagues potaches finiront un jour par remplir des Zéniths. À l’époque, leur formule intrigue autant qu’elle amuse, un metal volontairement absurde, bourré de références à de nombreux univers, où l’on passe sans prévenir du death metal au hard rock, du black metal au punk.
Avec Objectif : Thunes en 2008 puis Panzer Surprise ! en 2017, le groupe affine pourtant un savoir-faire bien plus solide qu’il n’y paraît. Derrière l’humour et la parodie, Ultra Vomit révèle surtout une chose, une habilité à maîtriser les styles qu’il détourne. Les blagues fonctionnent précisément parce que les morceaux tiennent la route musicalement. L’équilibre est rare, réussir à faire rire tout en restant crédible musicalement.
Alors forcément, voir Ultra Vomit investir aujourd’hui un Zénith n’a rien d’anodin. C’est la preuve qu’un projet né dans le second degré peut, à force de travail et de créativité, devenir un véritable spectacle populaire. La diversité du public présent ce soir traduit la capacité du groupe à fédérer et à toucher de plus en plus de monde.
Artiste : Ultra Vomit – Lucie Sue – Harold Barbé
Date : 12 mars 2026
Salle : Le Zénith
Ville : Paris [75]
Pour ouvrir la soirée, Ultra Vomit a choisi une première partie pour le moins atypique, l’humoriste Harold Barbé. Un choix finalement très cohérent pour un groupe dont l’identité repose largement sur la parodie et l’autodérision. Habitué des scènes metal, celui que certains présentent volontiers comme le comique le plus metalleux de France se retrouve néanmoins face à un défi de taille : faire rire un Zénith entier en quinze minutes à peine. L’exercice est périlleux et les premières minutes semblent passer légèrement à côté de la cible. Mais Harold Barbé trouve rapidement l’angle parfait avec des blagues autour de la culture metal, et plus particulièrement autour de Slipknot. Les détournements de paroles fusent, et certains morceaux deviennent soudain impossibles à entendre de la même manière. Ainsi, “Psychosocial” ou encore “People = Shit” se voient affublés de “traductions” improbables – dont un mémorable « Pique pas ma brochette ». La salle finit par se détendre et les rires se font plus francs. De toute façon, le format express joue en sa faveur, qu’on adhère ou non à l’humour proposé, ces quinze minutes passent à toute vitesse et remplissent efficacement leur rôle d’échauffement.
C’est ensuite Lucy Sue qui prend possession de la scène. La chanteuse se présente ce soir avec une formation fraîchement remaniée, ce qui donne à l’ensemble une configuration encore un peu flottante. Le début du set se révèle assez compliqué. Sur le plan musical, les compositions possèdent une énergie certaine et une efficacité rythmique, mais la prestation vocale apparaît fragile, la voix semblant parfois trop juste pour porter pleinement les morceaux. Pour autant, l’engagement de la chanteuse est total. Présente sur scène à cinq cents pour cent, elle tente par tous les moyens d’embarquer la salle avec elle. Pour une grande partie du public présent ce soir, c’est une découverte, et capter l’attention d’un Zénith dans ces conditions relève toujours du défi.
Le set alterne morceaux nerveux et passages plus posés, oscillant entre chant et cris. Si l’intention est là, l’ensemble peine parfois à trouver son équilibre. Les interventions parlées entre les morceaux, elles aussi, tombent parfois un peu à côté, créant quelques moments légèrement gênants. Dans un premier temps, le public reste très statique, mais Lucie Sue ne lâche rien. À force de relancer la foule et d’encourager la participation, elle finit par obtenir une réaction. Vers la fin du set, elle demande au public de s’asseoir avant de bondir tous ensemble. La manœuvre fonctionne. La salle joue le jeu et un petit circle pit finit même par apparaître. Reste à savoir si cette montée en énergie vient d’un public désormais conquis ou simplement de spectateurs impatients de lancer véritablement la fête.
C’est enfin l’heure de la tête d’affiche. La scène est présentée comme un vieux cinéma de l’âge d’or hollywoodien. La batterie trône en haut de marches rouges, bordées de cordons de velours à l’ancienne. Avant même que les musiciens apparaissent, un court film humoristique dévoile les premiers rires du show. Puis surgit un faux logo de studio de cinéma façon Paramount… version Ultra Vomit. Le ton est donné, ce soir, le spectacle sera total.
Pour ouvrir le bal, impossible de faire plus efficace que “Evier Metal”. Le riff part, le refrain explose et les près de six mille personnes du Zénith comprennent immédiatement qu’elles vont vivre un moment à part. Ultra Vomit déroule alors un concept simple mais redoutablement efficace, chaque morceau possède son mini-film projeté à l’écran, avec gags visuels et détournements parfaitement synchronisés. Ils ont également dans leur arsenal une arme de choix, celle de demander à la salle de crier et de lever leurs doigts de metal à chaque fois que le mot “Paris” sera prononcé.
Très vite, les moments forts s’enchaînent. Sur “Un Chien Géant”, le groupe accueille Niko de Tagada Jones. Le clin d’œil fonctionne à merveille, d’autant que le morceau pastiche avec affection le style de Tagada Jones. La salle se régale. L’un des sommets du set reste évidemment “Calojira”. La mise en scène est parfaite avec les chants de baleines en intro, et les musiciens dans une obscurité totale. Regroupés autour de la batterie, immobiles, ils lancent le riff et c’est l’explosion. Les flammes jaillissent et ces effets de pyrotechnie sont juste parfaits.
Autre délire parfaitement calibré, “Toxoplasma Gondii (Felinus Santus)”, où un chat version black metal déclenche un refrain grandiloquent évoquant Ghost. Quand tout le Zénith chante « Croquettus Gamellus», la blague devient instantanément un hymne. Plus tard dans le show arrive l’inévitable “Je Collectionne Les Canards (Vivants)”. L’apparition du roi des canards sur scène s’accompagne d’une vague de bonne humeur. Tout le monde chante. Tout le monde saute. Le Zénith devient une gigantesque fête. Le groupe en profite pour replonger dans ses débuts avec un medley brutal des morceaux du premier album, dont Monsieur Patate. Le passage rappelle une chose essentielle : derrière la blague permanente, Ultra Vomit reste un groupe de musiciens redoutables, capables de passer d’un style à l’autre avec une aisance impressionnante.
Les passages cultes défilent, le show est à la fois millimétré et profondément humain à travers les interactions entre les fans et le groupe. Mais le moment le plus magique de la soirée est bien sûr quand Mouss de Mass Hysteria monte sur scène pour le duo “Mass 2 Mouss”. Sur l’écran géant, une photo de lui (bien jeune) sur un trône est projetée. Tout est fait pour le flatter et ça semble marcher. Puis un logo comme celui de Mass Hysteria affiche le nom du morceau. La chanson est à la fois tellement drôle et bien trouvée. Il reprend tous les codes de Mass avec cette énergie industrielle, le groove électro, le tout poussé dans un délire absurde total. En quelques secondes, le Zénith se transforme en boîte de nuit metal. C’est juste jouissif ! Le spectacle continue de jouer avec l’imaginaire du cinéma. Sur “Dead Robot Zombie Cop From Outer Space II”, un robot géant débarque sur scène pendant que les projections renforcent encore la dimension visuelle du concert.
Lorsque le groupe revient pour le rappel avec “Kammthaar”, leur hommage parodique à Rammstein, la pyrotechnie envahit la scène. Flammes, riffs martiaux, second degré assumé, le Zénith savoure. Car derrière la blague permanente, il faut reconnaître l’évidence. Ultra Vomit est un groupe de bosseurs. Chaque détail est pensé, chaque interaction avec le public fonctionne. Au bout du compte, près de six mille personnes se retrouvent à rire, chanter et danser ensemble. Un concert à l’image du groupe, joyeux, spectaculaire, ultra festif… et redoutablement efficace.
Photos : Matthis Van Der Meulen


































